Le mystère du daguerréotype

Dans son livre publié en 1951, « Johan Kuhlman Redivivus, contribution à l’iconographie de Norrköping », Hjalmar Lundgren, explique s’être vu offrir un Daguerréotype supposé représenter Johan Kuhlman (1738-1806). Le propriétaire du daguerréotype était un ancien habitant de Norrköping, M. Ernst Gustrin (né en 1873) et lorsque Hjalmar lui a demandé où il avait obtenu le daguerréotype, il lui a répondu que sa mère, née Laurell en 1828, se trouvait chez les Kuhlman, probablement avec l’un des fils, et que la photo était restée cachée depuis des années…

Après avoir échangé avec Rolf Jonsson du service des archives de Norrköping, celui-ci enquêta et retrouva ce daguerréotype, rangé précieusement dans un carton. Rolf eut la gentillesse de m’en envoyer une copie, présentée ci-dessous :

Daguerréotype d’un Kuhlman conservé aux archives municipales de Norrköping.

Même en 1951 et sachant que le plus jeune fils de Johan, Carl David était mort depuis 1860, que Josef était parti en Algérie et que sa sœur Ingeborg était décédée en 1875, il est fort probable qu’il s’agissait plutôt de la grand-mère de Gustrin et non sa mère.

interprétation du daguerréotype présenté par Lundgren comme étant Johan Kuhlman (1738-1806).

Dans son livre (Redivivus), Lundgren indique avoir réussi, grâce à un procédé innovant pour l’époque, a rendre vie à ce vieux daguerréotype. Je n’ai pas retrouvé de trace quelconque de ce type de procédé et quand on voit le résultat, surprenant, on ne peut être que déçu !

Le personnage ne peut en aucun cas être Johan Kuhlman (1738-1806) tout simplement parce que les premiers daguerréotype ne sont apparus que vers la fin de l’année 1839 en Suède, soit plus de 30 ans après la mort de Johan Kuhlman… Alors qui est représenté sur ce vieux daguerréotype ?

Arrêtons-nous aux faits connus et avérés :

Ce Daguerréotype était en possession de Madame Gustrin, née Laurell en 1828. Il s’agit fort probablement de l’employée de maison des Kuhlman à cette époque. Carl David (1789-1860) avait explicitement conditionné l’héritage à ses cousins Ingeborg et Joseph Kuhlman (1809-1876), fils de Johan Peter (1767-1839) lui-même neveu de Johan Kuhlman, avec comme condition le fait de garde la vieille domestique… Mais à la mort de Carl David, Madame Gustrin n’avait que 32 ans… Celle-ci ne peut être la domestique dont parle Carl David. Le testament précisait aussi qu’Ingeborg Kuhlman (1801-1875), fille de Johan Peter, devenait l’usufruitière de la propriété avant transmission à Joseph. Nous savons également que Ingeborg et Johan Peter étaient en « froid » avec les Kuhlman de Norrköping, référence à la lettre écrite en 1838 par Johan Peter à sa fille Ingeborg dans laquelle Johan Peter décrit sa « belle-mère » Margaretha Catherina Kuhlman, épouse de Johan comme cupide et avare !

Deux hypothèses s’offrent à nous. Le daguerréotype peut présenter soit Carl David Kuhlman, dernier fils de Johan soit Johan Peter Kuhlman, fils de Henrik (1831-1871) et frère ainé de Johan, né en 1738. Il semble logique de choisir Carl David, en raison principalement de la date supposée de prise de la « photo », entre 1838 à 1850, période d’expansion, avant sa rapide extinction, de cette technologie.

Mon intuition me fait pencher plutôt pour Johan Peter et que ce daguerréotype pourrait être un des tous premiers pris à Stockholm à la fin de l’année 1839. En effet, à la dispersion de l’héritage de Carl David, pour qu’elle raison, alors que l’on sait qu’ils ne s’entendaient pas trop, Ingeborg aurait gardé une représentation de son « grand-cousin »? Mais de son père, certainement. Nous savons qu’elle était de lui, toujours d’après cette même lettre de 1838. De plus, il me semble retrouver le regard de ma grand-mère, Suzanne Kuhlman (1908-1990), l’arrière petite-fille de Johan Peter… sans être 100% convaincu car il s’agirait d’un des tous premiers daguerréotypes pris en Suède. Johan Peter est mort le 18 novembre 1839.

Johan Peter Kuhlman (1767-1839) ? et Suzanne Mailhos, née Kuhlman (1908-1990)

Pour terminer cet article, étant donné que de nos jours nous disposons d’outils informatiques de plus en plus puissants, voici ce que permet l’IA en matière de traitement d’image. Impressionnant non ?

Le daguerréotype Kuhlman. Image générée par IA.

Le petit chien que tient dans ses bras Johan Peter est un Vallhund Suédois aussi communément appelé Berger Suédois, Spitz des Wisigoths ou encore Chien des Goths de l’Ouest. Les Kuhlmans étaient « fans » de ces petits chiens typiques de Suède et dont on trouve des lointains descendants en Afrique du Nord … importés par les Vikings…

Les régiments de dragons

Un dragon Suédois menant la charge. Dessin généré par IA, inspiré de Wilke.

En 1636, Johan Kuhlman était Lieutenant Colonel dans le régiment de Dragons commandé par le Colonel Jakob Bhoom parfois orthographié Bohm (1). Celui-ci avait pris ses fonctions en tant que Colonel le 1er Janvier 1633 et restera en poste jusqu’en décembre 1838.

Extrait des Rullors Suédois pour l’année 1636

Les troupes de Bohm furent engagées dans la même armée que celle de Gerhard Kuhleman, celle du Maréchal Wrangel. Johan Kuhleman, alors lui aussi Lieutenant Colonel auprès de Bohm participa aux mêmes batailles que son frêre, Gartz, Stargard et Saatzig, pour n’en citer que quelques unes.

Les dragons

La cavalerie est une force montée qui, historiquement, utilisait des chevaux pour se déplacer et combattre. La cavalerie suédoise était traditionnellement divisée en quatre types d’armement. Les hussards (cavalerie légère et rapide équipée de sabres et de pistolets), les carabiniers (cavaliers équipés de fusils courts – carabines – pouvant être maniés à cheval), les dragons (infanterie montée qui se déplaçait à cheval mais combattait à pied) et les kyrassiärer (cavalerie blindée équipée de lances, d’épées et de pistolets, que l’on peut décrire comme les héritiers des chevaliers médiévaux). Les soldats qui faisaient partie de la cavalerie étaient appelés cavaliers.

Les dragons avaient un armement plus proche de celui de l’infanterie. Selon Gualdo (2), Ces dragons ou mousquetaires à cheval étaient tous gens choisis, robustes et d’une valeur reconnue. Leur fonction était de soutenir la cavalerie et quand l’occasion s’en présentait, ils mettaient pied à terre dans un poste avantageux et faisaient feu sur l’ennemi. Si le combat s’engageait mal, ils remontaient à cheval et regagnaient l’armée. Ils pouvaient aussi servir d’escorte aux convois, formaient une embuscade à la hâte, battaient l’estrade, montaient à l’assaut, enfin, il n’y a point à la guerre de services que cette troupe ne rendit. Ces dragons étaient armés de mousquets ordinaires, dont la mèche était tournée sur un petit bois qu’ils fichaient à la têtière de leurs chevaux. Leur épée était courte et à l’arçon de la selle pendait une petite hache qui servait à couper le bois, à abattre des palissades, etc. Mais, au contraire des impériaux, les dragons suédois combattaient le plus souvent à cheval, quoiqu’ils missent pied à terre au besoin. Ils composaient la cavalerie légère de Gustave-Adolphe.

Dragons Suédois pendant la guerre de Trente ans. Aquarelle de Wilke (3).

(1) Jacob Larsons Bohm était le beau-frère de Johan Kuhlman. Dans un article précédent, j’ai précisé les raisons qui m’ont amené à m’intéresser à ce personnage. Jacob est né le 27 février 1601 à Örebro en Suède et est décédé le 11 sept 1643 (à l’âge de 42 ans) à Marienfließ dans le Brandenburg dans des circonstances sur lesquelles nous reviendrons.

(2) Galeazzo Gualdo Priorato ou plus simplement Gualdo Priorato (né à Vicence le 23 juillet 1606 – mort en 1678), comte de Comazzo, est un homme de guerre, héritier des condottieri de la Renaissance, diplomate et l’un des plus féconds historiens de l’Italie. Témoin important de son époque, grâce à une écriture fluide et une capacité impressionnante de recueillir les informations, Galeazzo Gualdo Priorato eut une vie extrêmement active, qui le porta à se mettre au service de plusieurs puissances. Son Historia delle guerre di Ferdinando II d’Asburgo e Ferdinando III d’Asburgo imperatori e del re Filippo IV di Spagna contro Gustavo Adolfo, re di Svezia e Luigi XIII, re di Francia (1641) le rendit célèbre dans toute l’Europe.

(3) Karl Alexander Wilke, né le 16 juillet 1879 à Leipzig † mort le 27 février 1954, est un peintre, illustrateur et scénographe germano-autrichien.

Le Cabinet de Curiosités de Linköping

A l’occasion d’un voyage en Suède, pendant l’été 2022, j’eus l’opportunité de faire un crochet vers Linköping (1) et son « cabinet de curiosités (2) » où j’avais repéré quelques effets ayant appartenu aux Kuhlman au XVIIIe siècle. Parmi les donateurs les plus remarquables du Cabinet de curiosités de Linköping figure la famille Kuhlman de Norrköping, ville voisine et jumelle de Linköping, qui a contribué à la collection à deux reprises distinctes, à travers deux générations.

Le Kuriositetskabinettet de Linköping est rattaché à la Bibliothèque diocésaine et régionale (Stifts- och landsbiblioteket), l’une des plus anciennes institutions culturelles de la ville et de la région. Sa collection s’est constituée progressivement au fil des siècles grâce aux dons de notables locaux, de marchands, de voyageurs et d’ecclésiastiques — comme en témoignent les entrées du catalogue, avec des dons échelonnés de 1777 jusqu’au XIXe siècle et au-delà. En 1996, la bibliothèque diocésaine fut entièrement détruite par un incendie criminel. Le cabinet de curiosités fut lui aussi gravement touché, mais fort heureusement de nombreux objets et livres purent être sauvés. Parmi les rescapés figure notamment le célèbre luth de Raphael Mest (1633), œuvre du maître luthier de Füssen, aujourd’hui restauré et conservé au musée du comté de Linköping. Le cabinet est aujourd’hui exposé au rez-de-chaussée de la bibliothèque principale de Linköping (Linköpings huvudbibliotek), où des expositions thématiques régulières sont organisées autour de ses collections.

Inventaire des dons de la famille Kuhlman :

N° 48 — Boîte en écorce de bouleau

XVIIIe siècle | H 2,7 cm — Ø 8,7 cm

Boîte ronde en écorce de bouleau, recouverte de velours noir et décorée de broderies en étain. À l’intérieur du couvercle, une inscription manuscrite : « De l’ouvrage des femmes lapones. Obtenu sur place en août 1777. I. Kuhlman. »

Donateur : Johan Kuhlman (1738–1806), négociant en manufactures à Norrköping. Date du don : 1777.

N° 52 — Médaillon en fonte représentant Charles XII

Fin XVIIIe – début XIXe siècle | L 13,1 cm — H 17,3 cm

Médaillon en fonte représentant le buste de Charles XII de face. Le personnage et le texte sont dorés. L’atelier de fabrication est inconnu.

Donateur : Nils Gustaf Kuhlman (1780–1849), commerçant à Norrköping. Date du don : 1839.

Note personnelle : ce médaillon a probablement appartenu à Heinrich Kuhlman (1693-1865). Le premier à s’être installé à Norrköping en 1826. D’autre part une médaille identique est mentionnée dans l’inventaire de sa succession sous le nom de Charles XI. Peut-être une erreur de copie.

N° 179 — Chaussures d’homme

Fin XVIIIe siècle | Lo 24 cm — L 7,5 cm — H du talon 2,3 cm

Chaussure à boucle en peau de chèvre, avec semelles retournées à bords rouges. Selon la tradition, ces chaussures sont identiques à celles portées par Gustave III avec l’uniforme du Svea Livgarde lors du coup d’État du 19 août 1772. Une inscription sur l’une des semelles précise : « A appartenu au conseiller de gouvernement von Schewen » (Johan Adolf von Schewen, 1737–1817).

Donateur : N. G. J. Kuhlman (1780–1849), Norrköping. Date du don : 1838.

N° 222 — Astrolabe

Vers 1630 | Ø 31 cm

Instrument composé de deux gravures sur cuivre collées sur les deux faces d’une planche en bois plane, l’une étant munie de graduations métalliques mobiles. Sur une cartouche en saillie prévue pour suspendre l’instrument, les gravures sont signées : « Amstelodami Prostant apud Guiljemum Blaeuw A° 1624 » et « (Delineavit) et excudit (Gui)ljemus Blaeuw A° 1628 ».

Willem Janszon Blaeu, élève de Tycho Brahe à Ven, était l’un des plus grands fabricants de globes, cartes et instruments scientifiques de son temps. L’astrolabe est une projection de la voûte céleste sur une surface plane ; il constitue l’instrument universel pour toutes les mesures astronomiques et nautiques.

Donateur : N. J. G. Kuhlman, commerçant à Norrköping. Date du don : 1839.

Cette pièce est sans nul doute la pièce la plus intéressante et il y a fort à parier qu’elle a appartenu au célèbre navigateur Christopher Henrik Braad (1728-1781), beau-frère de Johan Kuhlman (1738-1806). Voir l’article correspondant.

(1) Linköping (prononcé « Line-cheu-ping ») est une ville d’environ 168 000 habitants, située dans le sud de la Suède, au cœur de la province historique d’Östergötland, à environ 200 kilomètres au sud-ouest de Stockholm (coordonnées : 58° 24′ N, 15° 37′ E). Chef-lieu du comté d’Östergötland depuis le XVIIe siècle, Linköping était dès le XIIe siècle le centre de cette province historique et devint le siège de l’évêché de Linköping. Sa cathédrale, l’une des plus importantes de Suède, témoigne encore aujourd’hui de ce passé ecclésiastique remarquable. Linköping est le berceau de l’aviation suédoise — En 1912, Carl Cederström y fonde la première école de pilotage. L’entreprise SAAB (Svensk Aeroplan AB), fondée en 1937, y est toujours implantée et produit notamment le chasseur Gripen. La ville abrite le Flygvapenmuseum, musée de l’armée de l’air. Linköping forme avec sa voisine Norrköping, distante d’une cinquantaine de kilomètres, la quatrième aire urbaine de Suède — un binôme souvent appelé les « villes jumelles de l’Est suédois ».

(2) Le terme « cabinet de curiosités » ou Wunderkammer en allemand ou encore Kuriositetskabinettet en Suédois, désigne une collection encyclopédique et hétéroclite rassemblant des objets extraordinaires, rares ou étranges.
À l’origine, le cabinet était simplement un meuble à tiroirs dans lequel on rangeait des objets précieux : médailles, gemmes, bijoux. Avec le développement des collections, le mot a désigné d’abord une petite pièce dédiée, puis, aux XVIIe et XVIIIe siècles, à la fois la collection entière et son lieu d’exposition. Le terme est encore employé aujourd’hui dans le domaine de la muséologie pour désigner une salle aux dimensions restreintes dans laquelle sont exposés quelques éléments d’une collection.
Dès le Moyen Âge, les premiers grands collectionneurs font leur apparition — Louis d’Anjou, Jean de Berry — mais ce n’est qu’à la fin du XVe et au début du XVIe siècle que les princes italiens se font construire des studiolo décorés de peintures, comme Frédéric de Montefeltre à Urbino ou Isabelle d’Este à Mantoue. Ces espaces privés évoluent progressivement vers des lieux plus ouverts, mêlant peintures, petites sculptures, estampes et curiosités de toutes natures et provenances.
Avec l’essor des grandes compagnies maritimes et des expéditions, les collectionneurs développent un goût prononcé pour l’inédit et l’étrange, accumulant des objets d’histoire naturelle, des momies égyptiennes, du sang de dragon séché ou des squelettes d’animaux mythiques, côtoyant des œuvres d’art. Ces collections prennent alors souvent le nom de Chambres des Merveilles.
Ces cabinets rassemblaient ainsi pêle-mêle :
• des œuvres d’art (peintures, sculptures, miniatures, estampes) ;
• des curiosités naturelles (animaux empaillés, fossiles, pierres rares) ;
• des objets exotiques rapportés par les explorateurs ;
• des instruments scientifiques et philosophiques ;
• des raretés historiques et des reliques.
Rares sont les cabinets ayant survécu avec tout leur contenu. Mais ceux qui ont survécu sont d’un intérêt sans pareil.