Le Lion du Nord est tombé à Lützen

Lützen, 6 novembre 1632 – la mort de Gustave Adolphe, le long retour du corps royal et la veille des Livgardet.

La mort du roi Gustave II Adolphe de Suede (1594-1632) dit le Grand ou le Lion du Nord, à la bataille de Lutzen, le 6 novembre 1632. Huile sur toile de Carl Wahlbom (1810-1858).
La mort du roi Gustave II Adolphe de Suede (1594-1632) dit le Grand ou le Lion du Nord, à la bataille de Lutzen, le 6 novembre 1632. Huile sur toile de Carl Wahlbom (1810-1858).

« Comme un rayon de lumière, il traverse le brouillard / aucun cavalier en selle / la bête en fuite fume, fume son sang / son blanc trempé de rouge écarlate // La selle sanglante, sanglante la crinière / Toute la Suède a vu le cheval / Sur le champ de Lützen, en ce jour-là / Gustave Adolphe gisait dans son sang. » Theodor Fontane, 6 novembre 1632, une légende suédoise¹

I. Le Poméranien et le Lion du Nord

Lorsque, en juillet 1630, Gustave II Adolphe débarque en Poméranie avec son armée, il met pied à terre précisément sur la terre des Kuhlman. Le roi de Suède débarque à Peenemünde, sur l’île d’Usedom, tout près de ces domaines de Jannewitz et de Saatzig où la famille, petite noblesse terrienne poméranienne, tient ses fiefs depuis des générations². La guerre de Trente Ans, qui ravage l’Empire depuis douze ans, vient de changer de dimension : un roi entre en guerre.

C’est dans ce contexte que s’inscrit l’engagement de Johan Friedrich Kuhlman (1600-1649). La lettre d’anoblissement de la reine Christine, datée du 20 juillet 1649, le dit sans détour : Johan a « d’abord connu notre très honorable Roi Gustaff Adolff le Grand » avant de servir « glorieux dans la guerre pour nous et la Couronne de Suède »³. On ne « connaît » pas un roi de loin. Pour qu’un officier poméranien ait côtoyé le monarque suédois, il faut qu’il ait servi près de sa personne, c’est-à-dire dans les Livgardet, la garde du corps du roi. Sa première affectation l’a placé au plus près du Lion du Nord : dans la garde personnelle du souverain, dans le cercle étroit des hommes qui chargent quand il charge, prient quand il prie, et meurent, parfois, là où il meurt.

Deux ans plus tard, c’est précisément ce destin qui allait se jouer.

II. Le 6 novembre 1632 : la dernière charge

L’aube du 6 novembre 1632 (16 novembre dans le calendrier grégorien⁴) se lève sur un champ de bataille noyé de brouillard, près de Lützen, en Saxe électorale. Face à face : l’armée suédoise et saxonne de Gustave Adolphe, forte d’environ 18 700 hommes, et l’armée impériale de Wallenstein, près de 19 200 hommes retranchés derrière la grande route de Leipzig. Le brouillard retarde l’engagement. Alors, devant son armée à genoux, le roi met lui-même un genou à terre et prie. Puis l’armée entonne un choral, très probablement Vår Gud är oss en väldig borg, « C’est un rempart que notre Dieu », l’hymne de ralliement protestant.

Puis l’ordre est donné : « En selle ! ». Ce matin-là, le roi ne porte pas son armure car de vieilles blessures l’en empêchent. Il ne revêt que sa cuirasse de peau d’élan, sa « buff coat » familière. Il est myope, et le brouillard sera son ennemi le plus mortel. Vers une heure de l’après-midi, alors que la droite suédoise enroule l’aile impériale et que la bataille bascule, le roi mène lui-même la charge de ses escadrons. Le brouillard, mêlé à la fumée des canons et aux volutes noires de la ville de Lützen en feu, se referme sur lui. Myope, emporté par son cheval, il perd son escouade et une balle lui broie le bras gauche sous le coude. Presque simultanément, son cheval, l’étalon Streiff, reçoit une balle dans l’encolure et devient ingouvernable. Dans la brume, le roi dérive — derrière les lignes ennemies. Là, une nouvelle balle le frappe au dos ; il est renversé de sa selle, traîné par son cheval qui s’arrête enfin ; il reçoit des coups d’estoc, puis, couché à terre, la balle finale, fatale, à la tempe. Les cuirassiers impériaux de Piccolomini le dépouillent de ses vêtements et de ses bagues ; le roi de Suède gît nu dans la boue de Saxe. Il a trente-sept ans.

Wilhelm Carl Räuber’s (1849 – 1926). La mort du Roi Gustavus Adolphus à Lützen (1886, Museum Schloss Lützen).
Wilhelm Carl Räuber’s (1849 – 1926). La mort du Roi Gustavus Adolphus à Lützen (1886, Museum Schloss Lützen).
III. Le cheval sans cavalier

C’est alors que naît la légende. Quand le feu ralentit et que la fumée se déchire, les deux armées voient passer, entre les lignes, un cheval au galop, sans cavalier, l’encolure ensanglantée. Chaque soldat suédois, chaque lansquenet protestant reconnaît Streiff, la monture du roi. Un cri traverse l’armée, d’abord de désespoir, puis de rage. Le duc Bernard de Saxe-Weimar prend le commandement, la nouvelle de la mort du roi est d’abord étouffée pour ne pas briser l’élan, et les Suédois chargent encore, et encore. À la nuit tombante, les régiments suédois enfoncent le centre impérial : Wallenstein se retire en bon ordre mais abandonne ses blessés, une partie de son artillerie et son train.

Carl Fredrik Kiörboe (1799 - 1876): "The horse of Gustav II Adolf at the Battle of Lützen"
Carl Fredrik Kiörboe (1799 – 1876): « Le cheval de Gustav II Adolf à la bataille de Lützen ».

Lützen est une victoire suédoise mais la plus chère de toutes : près de 6 000 hommes hors de combat, et la mort du roi. Pappenheim, la lame de la cavalerie impériale, meurt de ses blessures. La légende dira qu’en Suède même, ce jour-là, on entendit le grondement du canon et l’on vit l’apparition de Streiff courir dans la brume…

IV. Le corps du roi et la veille des Livgardet

Une heure ou deux après la mort du roi, des recherches retrouvent son corps dépouillé ; il est évacué du champ de bataille dans un chariot d’artillerie suédois. C’est ici que la grande histoire et l’histoire des Kuhlman se rejoignent car les « Rullors » suédois attestent de la présence de Johan dans les Livgardets en 1632⁵. L’officier des Livgardet qui avait servi près de la personne du roi fut de ceux qui escortèrent sa dépouille sur le chemin du retour.

Le voyage fut une litanie d’honneurs funèbres. Le corps est d’abord porté à Weissenfels, en Saxe, où il est embaumé, puis revêtu d’un uniforme tissé d’or et d’argent. De Saxe, la dépouille royale est portée en cortège funèbre à travers les terres du Nord, jusqu’à la côte Baltique, un chemin qui traverse la Poméranie suédoise, la terre natale de Johan Kuhlman jusqu’à Wolgast, le grand port de la Poméranie suédoise.

Là, le corps du roi repose en majesté, en lit de parade, une scène peinte en 1633 par F. et J. Strachen, aujourd’hui conservée au Livrustkammaren. Des médailles sont frappées pour commémorer le départ du corps vers la Suède⁶.

Autour du cercueil, jour et nuit, veillent les hommes des Livgardet. Pour un officier de la garde, il n’existe pas de mission plus sacrée : celle qui fait de lui, littéralement, le dernier serviteur du souverain. Quand la reine Christine écrira, dix-sept ans plus tard, que Johan Kuhlman « a longuement combattu en Allemagne contre l’ennemi » et « a d’abord connu notre très honorable Roi Gustaff Adolff le Grand »³, c’est cette double fidélité qu’elle consacre : fidélité au roi vivant, fidélité au roi mort.

V. La traversée et le deuil de la reine

À l’été 1633, le corps quitte Wolgast par mer pour la Suède. Mais à Stockholm, personne n’est prêt à l’enterrer. La reine Marie-Éléonore de Brandebourg, veuve éplorée, refuse la sépulture. Le corps est transporté au château de Nyköping, où la reine le garde auprès d’elle plus d’une année entière, passant des journées entières près de la dépouille, refusant de livrer son époux à l’éternité. Le cœur du roi, embaumé à part, restera des années entre ses mains⁷. Ce deuil gothique, presque insensé, retarde les funérailles de dix-huit mois.

Le départ du corps du Roi Gustav II Adolf au port de Wolgast en 1633. Tableau de Carl Gustaff Helqvist.
Le départ du corps du Roi Gustav II Adolf au port de Wolgast en 1633. Tableau de Carl Gustaff Helqvist.

Pendant ce temps, c’est le chancelier Axel Oxenstierna qui tient l’empire suédois en main : la petite Christine, six ans, est reine ; le chancelier gouverne, poursuit la guerre. Et en février 1633, les États du royaume donnent au roi défunt le titre que nul autre monarque suédois ne portera jamais : Gustave Adolphe le Grand.

VI. 22 juin 1634 : les funérailles du siècle

Le 22 juin 1634, Stockholm vit la plus somptueuse procession funèbre de son histoire. Le corps du roi est porté à l’église de Riddarholmen, la nécropole des rois, où il est inhumé. On a forgé pour l’occasion les regalia funéraires : couronne, sceptre, globe, aujourd’hui encore conservés au Livrustkammaren. Derrière le cercueil, dans le cortège, on mène son cheval sellé. Le Lion du Nord, que les Protestants d’Europe vénèrent comme le défenseur de leur cause, entre dans la légende.

Sarcophage du Roi Gustav II Adolf à Riddarholmen.
Sarcophage du Roi Gustav II Adolf à Riddarholmen.

Et Streiff ? Le cheval survécut à son maître de quelques mois, mourant de ses blessures près d’un an après Lützen ; sa dépouille fut elle aussi embarquée de Wolgast pour Stockholm, naturalisée. Il s’agit du second plus ancien spécimen naturalisé d’Europe. Il est exposé aujourd’hui au Livrustkammaren, le musée de l’Armurerie royale que Gustave Adolphe lui-même avait fondé en 1628, à côté de l’armure du roi.

Taxidermie du cheval Streiff. Livrustkammaren. Musée de l'armurerie
Taxidermie du cheval Streiff. Livrustkammaren. Musée de l’armurerie.

Quant à la cuirasse de peau d’élan percée de balles, capturée à Lützen et envoyée ensanglantée à l’empereur Ferdinand II à Vienne comme trophée, elle y resta près de trois siècles jusqu’en 1918, où l’Autriche affamée de l’après-guerre, reconnaissante de l’aide humanitaire suédoise, la restitua : elle repose aujourd’hui à côté de Streiff.

VII. Épilogue : la mémoire scellée
Première page de la lettre d'anoblissement des Kuhlman, 20 juillet 1649 à Stockholm. Archives Royales de Suède.
Première page de la lettre d’anoblissement des Kuhlman, 20 juillet 1649 à Stockholm. Archives Royales de Suède.

La victoire de Lützen avait coûté à la Suède son roi ; Nördlingen, deux ans plus tard, lui coûterait son hégémonie militaire. Mais pour la famille Kuhlman, Lützen est l’acte fondateur. Le lieutenant-colonel Johan Kuhlman, qui avait connu le roi, servi dans ses Livgardet et ramené son corps, s’éteint à Narva au début de l’année 1649. Le 20 juillet 1649, au château royal de Stockholm, la reine Christine anoblit Peter Kuhlman et les enfants de son frère Johan, « qui a donné sa vie pour la Couronne suédoise au prix de sa vie »³. Dans le long préambule royal qui vante les hommes « appelés à être officiers de guerre, qui avec résolution et virilité ont fait et prouvé le devoir qui leur est dû », c’est le service auprès de Gustave Adolphe le Grand qui est nommé en premier³.


Blason des Kuhlman au Riddarhuset.
Blason des Kuhlman au Riddarhuset.
Copie certifiée par le secrétaire du Riddarhuset en 1893. Collection personnelle de l'auteur.
Copie certifiée par le secrétaire du Riddarhuset en 1893. Collection personnelle de l’auteur.

Lire aussi https://kuhlmansaga.com/un-document-exceptionnel/.

Quand les Kuhlman entrent officiellement au Riddarhuset, la Chambre de la noblesse suédoise, sous le numéro 467, ils y portent dans leurs armes un bouclier bleu et jaune, un homme tenant une massue, et un soldat armuré à la tête de lion. Mais leur vrai blason, la couronne le sait, a été forgé un jour de novembre 1632, dans le brouillard de Lützen, autour du chariot d’artillerie qui emportait le corps du Lion du Nord.

Notes
  1. Traduction de l’allemand par l’auteur, d’après Theodor Fontane, « 1632. Schwedische Legende » 2.
  2. Sur les domaines de Jannewitz et de Saatzig et l’ancrage poméranien des Kuhlman, voir les chapitres précédents ; cf. Elgenstierna, Den introducerade svenska adelns ättartavlor, Kuhlman n° 467.
  3. Lettre d’anoblissement de la reine Christine, 20 juillet 1649 (document familial) ; c’est ce même document qui atteste le service de Johan Kuhlman dans les Livgardet de Gustave Adolphe et son rôle dans le rapatriement du corps royal 5.
  4. La Suède utilisait alors le calendrier julien, en retard de dix jours sur le calendrier grégorien ; la bataille est ainsi datée du 16 novembre 1632 dans les sources allemandes 1.
  5. Formulation de la lettre d’anoblissement, complétée par l’auteur au plus probable dans les passages illisibles du document original.
  6. Médaille frappée à l’occasion du départ du corps de Gustave II Adolphe vers la Suède, après sa mort à Lützen le 6 novembre 1632.
  7. Le cœur du roi, gardé par Marie-Éléonore, repose désormais avec ses restes en l’église de Riddarholmen 3.

Le Consul Rouget de Saint-Hermine

Rouget de Saint-Hermine, un nom à consonance française.

« Souvenir affectueux à M. Sigurd Kuhlman, Alger le 31 août 1867 », dédicace autographe, au dos d’une carte photographique

verso de la CDV de Rouget de Saint-hermine dédicacée à Sigurd Kuhlman
Verso de la CDV du Consul Rouget de Saint-Hermine, dédicacée à Sigurd Kuhlman. Collection personnelle de l’auteur;
Fredrik Rouget de Saint-Hermine (1804-1885). Collection personnelle de l'auteur.
Fredrik Rouget de Saint-Hermine (1804-1885). Collection personnelle de l’auteur.

Le 31 août 1867, à Alger, un consul suédois offrit son portrait au fils du courtier maritime. La carte photographique est de celles que l’on échangeait dans les années 1860 : un homme d’une soixantaine d’années, aux habits sombres et décorations peu discrètes, le regard fixe, un peu mélancolique. Au dos, une dédicace de sa main : « Souvenir affectueux à M. Sigurd Kuhlman, Alger le 31 août 1867 ». Sigurd a trente-deux ans et vient d’ouvrir un bureau de courtier maritime à Oran. Mais cet homme. Qui était-il vraiment ?

Le nom revient quelques fois dans les papiers de la saga Kuhlman. On retrouve aussi son nom mentionné dans l’Agenda d’État suédois de 1872 : « Alger, Fredrik Rouget de S:t Hermine, R. S. O., Gen.-Konsul, 61 ». Dans les lettres de Josef à son ami Almquist: c’est lui qui, avant de partir, recommande le courtier, puis se rétracte ; c’est lui qui s’est engagé envers Warot, et le regrette ; c’est lui que Josef juge « homme très respectable mais avec plusieurs faiblesses ». Le journal du consulat, enfin, que Josef reprend en décembre 1873 : c’est son registre. Un nom à consonance française avec une particule. Le consul de Suède et de Norvège, dans l’Algérie française des années 1860 à 70, portait un nom qui sonnait comme la Vendée. Restait à savoir d’où il venait.

Fredrik Rouget de Saint-Hermine, en suédois Fredrik, à l’état civil Joseph Ludovicus Frederic, naquit le 1er mai 1804 à Stockholm ; il épousa le 12 mai 1830 Anna « Charlotte » Löfling et aura une fille, Anastasia Charlotta Theresia (1831-1916). A Alger, le 20 octobre 1860 il prend l’intérim du consulat de Suède et de Norvège et devient titulaire le 21 juin 1861, et consul du Danemark : les deux royaumes scandinaves tenus en une seule main. Il resta douze ans à Alger et sera fait officier de la Légion d’honneur française, grand officier de l’ordre du Médjidié, équivalent de la Légion d’honneur en Turquie ottomane et enfin chevalier de l’Étoile polaire. Le 18 octobre 1872, il quitta Alger pour Helsinki, fut nommé consul général le jour même de son départ, laissant vide d’un coup les deux consulats d’Alger et ouvrant toute l’affaire de la succession que raconte cette saga. Il occupera son poste à Helsinki jusqu’au 3 décembre 1880, son successeur n’arrivera que sept mois plus tard, puis mourra au printemps 1885, à Stockholm à l’âge de 80 ans.

Douze ans à Alger, douze ans aux côtés des Kuhlman. La dédicace 1867 était affectueuse et la langue utilisée le français : le journal du consulat, le registre même de la légation, que Josef reprit en décembre 1873 était tenu partiellement en français ; les visites au gouverneur, la réception de Chanzy, tout se faisait principalement en français.

A Alger, les deux hommes se sont forcément longuement côtoyés. Les deux familles, Kuhlman et Saint-Hermine avaient l’exil en commun. Quand les deux hommes se parlaient, c’est presque sûrement en français, la famille Rouget de Saint-Hermine était française d’origine. Le père, François Rouget, naît à Paris le 30 juillet 1769. Et la tradition familiale, consignée dans la généalogie, tient en une phrase : en 1789, « toute sa famille est décimée lors de la Révolution française ». Le jeune homme de vingt ans fuit vers l’Angleterre.

Il épouse, le 3 juillet 1803, à l’église St. Mary’s de Whitechapel, une Anglaise : Elizabeth Luff, née dans le Norfolk, baptisée à Downham Market en 1783, dont la famille s’était établie dans ce quartier populaire de l’East End. C’était le quartier de la fiancée, non celui des réfugiés : les émigrés de la Révolution se regroupaient à l’Ouest, à Soho et à Marylebone à une heure de marche, et sans doute un monde de distance. Le réfugié parisien épousa donc l’Anglaise dans la paroisse anglicane de sa famille et leurs enfants, tous nés à Stockholm, seraient baptisés catholiques : l’exil permettait des arrangements. Neuf mois plus tard, le premier enfant naissait en Suède.

Stockholm, Sankta Eugenia : douze enfants de 1804 à 1826, baptisés à la paroisse catholique, la foi française gardée intacte dans la Suède protestante. Quatre mourront en bas âge ; les autres porteront des noms rappelant les trois patries de la maison : Carolus, Franciscus, Adelaida, Cecile et Thomas Preston, l’Anglais. Dans ce foyer, trois langues se mêlaient : le français du père, l’anglais de la mère, le suédois de leur ville d’adoption. L’aîné, le futur consul était donc préparé pour la diplomatie. François, le père, mourra à Stockholm en 1841 ; son épouse Elizabeth lui survivra plus de treize ans, veillant sur la mémoire de la maison.

Et les filles de la maison vivaient de ces langues. Dans les années 1836-1848, des « mamsell » Rouget de Saint-Hermine, dont une Marie et une Cecile, la sœur du consul enseignèrent le français et l’anglais à Helsinki, à Turku, à Hämeenlinna : « tout ce qui appartient à une éducation cultivée », annonçaient elles dans la presse. Les langues étaient le capital de l’exil : les parents les avait apportées de France et d’Angleterre, les filles les enseignèrent en Finlande. Et lorsque Fredrik fut nommé consul général à Helsinki en 1872, il rejoignit une ville où les siennes avaient enseigné une génération plus tôt. (1)

Restait la question du nom : d’où vient ce Rouget de Saint-Hermine ? Les archives plantent un peu le décor. Il a bien existé une véritable maison de Sainte-Hermine, de l’ancienne noblesse française, originaire de Saintonge et d’Angoumois dans l’actuelle Charente : des chevaliers au service de Jean II le Bon, des alliances Lusignan et Polignac, quatre branches au XVIIIe siècle, un marquis, un vicomte, un mestre de camp décoré de Saint-Louis, un abbé commendataire et Pierre-Louis de Sainte-Hermine, aumônier de la reine Marie-Antoinette. La Révolution la frappa comme toute sa caste. Un comte dans la garde émigrée dès 1791, un autre au service du prince de Condé, mais la maison survécut. Des morts, des émigrés, des survivants : tous les lots de la noblesse sous la Terreur.

Il fallait bien se rendre à l’évidence. Le nom complet, Rouget de Saint-Hermine, semble n’avoir jamais existé en France. On ne le retrouve que pour cette lignée originaire de Stockholm. L’alliance du patronyme et de la particule ne se retrouve qu’en exil. Deux lectures restent ouvertes : une réalité française non encore documentée, une famille Rouget liée à la maison Sainte-Hermine, dont la particule n’aurait été couchée sur le papier qu’une fois la France perdue, ou une particule rajoutée en exil, pratique connue des émigrés : se parer du nom d’une maison massacrée, pour mémoire ou pour rang. Dans un cas comme dans l’autre : le nom du consul est un nom de la France perdue, renaissant à Stockholm. (2)

L’enquête me permit de retrouver une tombe au cimetière catholique de Stockholm, celui de la paroisse de Sankta Eugenia, la foi de toute une vie (section IX, concession 16, repose Jos Ludv. Freddr. Rouget de St. Hermine, mort au printemps 1885. Dans la même concession repose Anastasia Reuterswärd, inhumée le 4 mai 1916, sa fille, mariée dans une famille suédoise : la lignée du réfugié continua sous un autre nom. Né catholique à Stockholm en 1804, inhumé catholique à Stockholm en 1889, entre Paris et Alger : la boucle de l’exil se refermait sur cette concession familiale.

(1) Ce périple en Finlande du XIXe siècle rappelle étrangement celle des filles et petites-filles du « Marquis de Vigeuil » ou Vegult en Suédois. Vivait alors en Suède un autre émigré : le marquis Louis Frédéric de Vigeuil, écuyer du roi Louis XVI, venu de Christiania (Oslo) vers 1786, qui vivait comme tant d’exilés en tant que maître d’armes, professeur de français ou encore peintre de portraits jusqu’à sa mort, à Wasa, en Finlande, en 1803. Sa fille Louise dirigea l’école de jeunes filles ouverte à Stockholm par le père de Josef Kuhlman ; sa petite-fille Augusta Wilhelmina Maklin épousa Josef en 1835, vécut à Fiskari et à Porvoo de 1838 à 1843 pendant la même période où les sœurs Rouget enseignaient le français à Helsinki et à Turku. Un peu plus tard en 1851 Augusta ouvrit à son tour une pension pour jeunes femmes. Ces femmes de l’exil faisaient ainsi, d’Oslo à Hämeenlinna, le même métier : enseigner la langue de leurs ancêtres. Les deux familles avaient-elles pu se croiser à cette époque ? Nul ne le saura jamais mais le parallèle est troublant.

(2) L’histoire des Rouget de Saint-Hermine a-t-elle pu inspirer Alexandre Dumas ? Car en 1869, pendant que Fredrik Rouget de Saint-Hermine siégeait au consulat d’Alger, Dumas publiait en feuilleton, dans Le Moniteur universel, son dernier grand roman : Le Chevalier de Sainte-Hermine. Son héros s’appelait Hector : dernier fils d’une maison royaliste dont la Révolution avait tué ses frères. Une famille décimée, elle aussi par la Révolution, portant le même nom que le consul d’Alger. Dumas n’a probablement pas connu Fredrik ; il ne savait sans doute pas que le nom qu’il donnait à son héros vivait encore, réel, au bord de la Méditerranée. Mais Alexandre Dumas, du reste, connaissait Alger : il y avait débarqué fin 1846, commissionné pour écrire « deux ou trois volumes sur ce magnifique pays », au temps des débuts de Josef Kuhlman. Le roman resta inachevé – Dumas mourut en décembre 1870 – et perdu, jusqu’à ce que le chercheur Claude Schopp le retrouvât en 1990 dans les collections du Moniteur, et le publiât en 2005.


Sources : Photographie dédicacée (collection familiale — Sigurd, né en 1835 à Stockholm, avait 32 ans). Registre « Konsulat historik » (pages Alger et Helsingfors). Statskalender 1872 et 1876. Correspondance Almquist/Kuhlman (lettre du 13 février 1873). Journal du consulat (décembre 1873). Arbre Geneanet de Nancy Gannon et registres sous-jacents : London Metropolitan Archives (mariage St. Mary’s Whitechapel, 3 juillet 1803) ; Sweden Baptisms/Marriages/Burials (Sankta Eugenia 1804-1826 ; mariage 1830 ; sépulture de François, 16 mai 1841). Les institutrices Rouget : Hermeneuttinen karuselli (11 septembre 2017), d’après la presse numérisée de la Bibliothèque nationale de Finlande ; Svenska lärarinnors pensionsförening. La maison Vigeuil et Augusta Maklin : kuhlmansaga.com, « Le Maître de Haga » et « Augusta Wilhelmina Maklin, 1811-1853 » ; Westerwiks Weckoblad, 29 novembre 1851. Maison de Sainte-Hermine : Chérin (1780), Rôles saintongeais (1869), Beauchet-Filleau (1895). Émigrés à Londres : Carpenter, Refugees of the French Revolution (1999) ; Old Bailey Proceedings. Répartition du nom : Geneanet. La tombe : gravar.se — Katolska kyrkogården i Stockholm, KATK IX 16. Le passage de Dumas : Le Véloce ou Tanger, Alger et Tunis (1848 ; embarquement à Cadix le 20 novembre 1846, départ d’Alger le 3 janvier 1847). Le roman : Le Chevalier de Sainte-Hermine, feuilleton du Moniteur universel, 1er janvier – 30 octobre 1869 ; édition Claude Schopp, Phébus, 2005.

Réserves : La mort de « toute la famille » en 1789 relève de la tradition familiale consignée dans l’arbre (source Ancestry) à recouper avec les archives de la Terreur. La naissance parisienne du 30 juillet 1769 repose sur l’acte de décès suédois, le baptême parisien reste à trouver. Le lien éventuel entre les Rouget de Paris et la maison de Sainte-Hermine n’est pas établi. L’identité de « Marie » Rouget, institutrice à Helsinki (peut-être Anna Maria Elizabeth, 1808-1877, sœur du consul), est à confirmer. Le rapprochement avec le roman de Dumas est un écho littéraire : rien n’indique que Dumas ait connu la famille de Stockholm mais il est possible qu’il croisé Josef Kuhlman à Alger.

Des officiers suédois dans les zouaves

Comment l’Algérie devint l’école de guerre de la Scandinavie (1858–1875)

Dans l’album photographique de la famille Kuhlman, conservé aujourd’hui sous le nom d’« Album de Sigurd », plusieurs visages en uniforme surprennent : des officiers suédois ou danois, photographiés en Algérie ou à Stockholm, côtoyant des généraux français et des notables coloniaux. Que faisaient ces militaires venant de Suède et de Scandinavie dans les régiments d’Afrique ? La réponse tient en une mission, un réseau, et un consul général suédois très actif au rapprochement des deux pays. Toutes les photos présentées ci-dessous font partie de l’album familial de la famille Kuhlman et les citations proviennent des lettres du général Brincourt, publiées par son fils le commandant Charles Brincourt.

I. L’Algérie : L’école de guerre d’Europe

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les armées des pays neutres, Suède-Norvège, Suisse, Belgique, Danemark, se trouvent face à un paradoxe : leurs officiers ont reçu une formation théorique solide, mais aucune guerre ne leur permet d’acquérir l’expérience du feu. Pour un jeune lieutenant suédois sorti de l’académie militaire de Karlberg dans les années 1860, la question est simple : où apprendre la vraie guerre ?

La réponse est unanime dans tous les états-majors européens : en Algérie. Depuis 1830, l’Armée d’Afrique française avec ses zouaves, chasseurs d’Afrique, spahis ou autres tirailleurs, est universellement reconnue comme la meilleure infanterie de combat du monde. Guérilla en montagne kabyle, sièges, embuscades dans les plaines du Tell, colonnes dans le Sahara : aucun autre théâtre n’offre une variété et une intensité comparables. La prise de Constantine (1837), la reddition d’Abd el-Kader (1847) et les expéditions de Grande Kabylie (1857) ont construit une légende.

Pour un officier d’un pays neutre, servir quelques mois en Algérie dans un régiment français n’est pas un acte de belligérance. C’est un stage de formation, discret, légal, et professionnellement décisif.

II. La mission Brincourt : quand Napoléon III envoie un zouave à Stockholm (1858)
Le général Auguste Henri Brincourt (1823-1909)
Le Général Brincourt (1823-1909), CDV Geiser Frères Alger. Collection personnelle de l’auteur.

Le point de départ documenté de cet échange franco-suédois est une lettre datée de Blidah, le 19 avril 1858. Son auteur : le lieutenant-colonel Auguste Henri Brincourt, commandant au 1er Régiment de Zouaves en Algérie. Il vient de recevoir son ordre de départ pour Christiania (Oslo) :

« Je viens de recevoir mon ordre de départ pour Christiania où je dois être rendu le 25 mai, en passant par Copenhague. »

Brincourt part donc directement d’Algérie pour la Scandinavie. Ce détail n’est pas anodin : c’est un message. La France n’envoie pas un diplomate de bureau, elle envoie un homme de terrain, un zouave auréolé de gloire, blessé dix-sept fois au combat. Avant de partir, Brincourt est présenté à Napoléon III en personne par le maréchal Vaillant, ministre de la Guerre :

« Sire, voilà un colonel qui a reçu 17 blessures. Vraiment ? dit l’Empereur […] Oui, Sire, répondis-je, et je suis tout prêt à en recevoir d’autres au service de Votre Majesté. L’Empereur s’est mis à sourire de mon feu en hochant la tête d’un air satisfait. »

La mission est du plus haut niveau : supervisée personnellement par Napoléon III, organisée par le Ministère de la Guerre. Son objectif est double : observer l’armée suédoise et nouer des liens personnels avec le futur roi.

Le futur Karl XV : un hôte enthousiaste

En Suède et en Norvège, le Prince Charles, qui succédera à son père Oscar Ier dès 1859 sous le nom de Karl XV, reçoit Brincourt comme un hôte d’honneur absolu. Il le fait voyager à ses frais à travers les deux royaumes, l’emmène inspecter arsenaux, fortifications et camps de manœuvre, lui fait graver son nom à côté du sien aux chutes de Trollhätte. Au camp d’Axevall, devant des officiers de Norvège, de Danemark, d’Allemagne et de Nassau réunis :

Le Roi Karl V de Suède
Le Roi Karl V de Suède et Norvège. Collection personnelle de l’auteur.

« Rien ne lui [au prince de Nassau] est plus agréable que le récit de quelque épisode de la guerre d’Afrique ou de Crimée. »

L’Algérie fascine toute l’Europe à l’époque. Brincourt le sait et l’incarne. Le 5 juillet 1858, lors de la fête du roi, le Prince Charles lui remet la Croix de Commandeur de l’Ordre de l’Épée de Suède avec ces mots :

« J’espère que si votre pays n’a pas besoin de votre épée, vous viendrez nous aider de votre expérience si nous avons la guerre. Vous trouverez toujours en moi un ami. »

Brincourt rentre à Paris en août 1858, remet en mains propres à Napoléon III la lettre et le portrait du Prince Charles. Dans un entretien particulier, l’Empereur l’interroge longuement sur les armées suédoise et norvégienne, leurs fortifications, leur marine, leurs mines. En retour, le Prince avait chargé Brincourt de faciliter la venue à Paris du colonel Klein pour communiquer au général Niel les plans des fortifications de Stockholm.

Brincourt écrit au Prince depuis Blidah, le 30 septembre 1858, de retour dans son régiment en Algérie :

« J’ai eu l’honneur d’exposer au prince Napoléon vos intentions au sujet des officiers Due et Lilliehöök. J’ai l’espoir que ces deux officiers seront placés dans mon régiment pour y exercer les fonctions de leur grade. »

MM. Due et Lilliehöök sont les premiers officiers suédois nommément identifiés comme destinés à servir dans le 1er Régiment de Zouaves en Algérie, dans le régiment même de Brincourt, à Blidah. Cette mission ne fut pas un acte isolé mais le début d’un programme suivi, dont la trace physique est conservée au Service Historique de la Défense de Vincennes. (1)

IV. Les officiers dans l’album Kuhlman : les visages d’un réseau

Carl Wilhelm Edvard Ridderstad (1843–1930)

Le futur Colonel Carl Wilhelm Edvard Ridderstad (1843–1930).
Le futur Colonel Carl Wilhelm Edvard Ridderstad (1843–1930). Collection personnelle de l’auteur.

Le cas le mieux documenté est celui de Carl Wilhelm Edvard Ridderstad, dont la carte de visite et la photographie figurent dans l’album des Kuhlman. Sous-lieutenant au Svea Livgarde (Garde royale suédoise) depuis 1864, il servit au 2e Régiment de Zouaves en Algérie en 1867–1868, avec participation à plusieurs engagements. À son retour, il publia en 1869 « De l’organisation de l’armée française », son rapport d’observateur. Il devint plus tard colonel, et inventa en 1884 le jeu de guerre de relief, fondé sur son expérience algérienne. Il reçut la Croix de Chevalier de l’Ordre de l’Épée en 1888, le même ordre que Johan Kuhlman, un siècle et demi plus tôt.

carte de visite de Wihlelm Ridderstad.
Carte de visite du Wilhelm Ridderstad. Collection personnelle de l’auteur.
Les autres officiers de l’album

Parmi les autres uniformes identifiés dans l’album : Sylvan, Kishur, Linperty et quelques autres. Leurs parcours n’ont pas encore été retrouvés dans les bases de données accessibles, ils relèvent des archives militaires suédoises (Krigsarkivet, Stockholm). Leur présence dans l’album suggère qu’ils suivirent un parcours similaire à celui de Ridderstad : officiers du Svea Livgarde ou d’un régiment de la Garde royale, envoyés en Algérie dans les années 1860–1870, passant par Alger.

Linperty officier Danois à Alger 11 fevrier 1866.
Linperty, officier Danois. Photo datée du 11 février 1866. Collection personnelle de l’auteur.
Arnold Kishur Oran le 14 jan 1869 Officier Suédois au 2e Zouave
Arnold Kishur, officier suédois incorporé au 2e Zouave. Daté du 14 janvier 1869. Collection personnelle de l’auteur.
Bror Sylvan officier suédois du svea lifgard 1867
Bror Sylvan officier suédois du svea lifgard 1867. Collection personnelle de l’auteur.
Carte de visite de Bror Sylvan, Officier au service de S.M. le Roi de Suède et de Norvège. Collection personnelle de l’auteur.
V. Josef Kuhlman : un consul général au cœur du dispositif
Le consul Général Josef Kuhlman et son épouse. Alger 1865.
Le consul général Josef Kuhlman (1809-1876) et son épouse Marie Pauline Carraux. Alger vers 1862. Collection personnelle de l’auteur.

La photographie du général Brincourt figure également dans l’album familial des Kuhlman. Sa ferme à l’Oued Bellah, proche de Cherchell, se trouvait dans le voisinage direct du domaine des Kuhlman à Bourkika et fut détruite lors du soulèvement des Beni Menasser en 1871. Ce voisinage, cette amitié documentée par la photographie, et l’échange entre Brincourt et le futur Karl XV lors du couronnement de 1860 auquel Josef Kuhlman participa également, dessinent les contours d’un réseau humain dense.

Josef Kuhlman (1809–1876), arrivé en Algérie vers 1841, devenu courtier maritime puis consul général de Suède et Norvège à Alger, occupait une position qui faisait de lui, structurellement, le premier interlocuteur de tout officier suédois ou norvégien débarquant à Alger. Sans oublier bien sûr le Danemark car Josef fut tout d’abord chancelier du consulat de Danemark dès 1848 puis consul à partir de 1872.

Carte de visite du Général Brincourt.
Carte de visite du Général Brincourt. Collection personnelle de Georges Brincourt, son arrière-petit-fils.

En tant que consul général suédo-norvégien à Alger, Josef Kuhlman était naturellement la première porte à laquelle frappait tout officier scandinave débarquant en Algérie. Que ce rôle officiel se soit doublé d’un rôle actif dans le réseau franco-suédois mis en place par Brincourt reste encore à établir, mais tout y concourait : sa proximité avec Brincourt, voisins de ferme dans la Mitidja occidentale, son pouvoir direct sur les autorisations consulaires, son réseau diplomatique au plus haut niveau attesté par deux décorations royales (Vasa 1866, Saint-Olaf 1875) et des liens directs avec Karl XV et Oscar II, ainsi que sa pratique régulière de publier dans la presse suédoise des articles vantant les opportunités de la colonie algérienne. (2)

VI. Pourquoi l’Algérie et pas la France ?

La question mérite une réponse directe. Plusieurs raisons expliquent que des officiers scandinaves rejoignaient les régiments d’Algérie plutôt que des garnisons métropolitaines :

1. La guerre réelle. En France métropolitaine, l’armée était en garnison. En Algérie, elle combattait. Un officier étranger venu chercher l’expérience du feu n’avait aucun intérêt à passer six mois dans une caserne normande.

2. La discrétion. Servir en Algérie dans un régiment de zouaves était moins visible politiquement qu’une affectation en France même. Les pays neutres tenaient à leur neutralité et l’Algérie offrait un théâtre de guerre sans implication dans les affaires européennes.

3. L’organisation des régiments d’Afrique. Les zouaves et chasseurs d’Afrique avaient une longue tradition d’accueil d’officiers étrangers en observation. La structure du 1er Régiment de Zouaves, commandé par Brincourt à Blidah, était parfaitement adaptée à l’intégration d’officiers étrangers « pour y exercer les fonctions de leur grade » selon la formule même de Brincourt.

4. Le réseau humain. À Alger, un consul général suédois, une communauté scandinave limitée mais active, et des officiers français comme Brincourt qui connaissaient personnellement les milieux militaires de Stockholm : toutes les conditions étaient réunies pour une filière informelle mais efficace.

Conclusion : un réseau à documenter davantage

Le rôle exact de Josef Kuhlman dans ce dispositif reste à préciser : facilitateur actif ou simple témoin bien placé ? L’analyse des archives Royale de Suède et du Danemark est en cours ce qui me donnera l’occasion d’autres articles sur ce sujet méconnu mais intéressant.

Sources primaires : Lettres du Général Brincourt, 1823–1909, publiées par le Commandant Charles Brincourt, Librairie Plon, Paris, 1923 (HathiTrust Digital Library, domaine public) — pages 160–178 ; Service Historique de la Défense, Vincennes, cote 1 M 1482 ; Dagens Nyheter, Göteborgs-Posten, Post- och Inrikes Tidningar (3 février 1875) ; Nya Dagligt Allehanda (décembre 1866).

(1) sous la cote 1 M 1482 « Suède et Norvège, jusqu’en 1866 ». Ce carton de 49 pièces contient notamment :

  • Brincourt, 1858 : « Statistique militaire et recherches sur l’organisation de l’armée suédoise » 59 pages et 2 tableaux
  • Brincourt, 31 janvier 1859 : « Appendice ou mémoire sur l’organisation de l’armée suédoise » 24 pages
  • Brincourt, 31 janvier 1859 : « Une semaine de grandes manœuvres au camp d’Axevall » 23 pages, 2 annexes, 1 carte
  • Colonel Castelnau, 15 août 1862 : « Note pour l’Empereur sur l’organisation de l’armée suédoise » 19 pages
  • De La Baille et de Contenson, janvier 1863 : « Note sur la cavalerie suédoise » 17 pages
  • Correspondance du Ministère des Affaires étrangères, 1854–1860
  • Brochures sur l’infanterie norvégienne, 1866

(2) lire l’article intitulé « l’ami Brincourt« .

Une âme joyeuse dans un corps tourmenté

Lettre n°9 – Correspondances Lidén-Kuhlman (11 juillet 1773)

« Correspondance Lidén-Kuhlman »

Linköping, le 11 juillet 1773.

Mon cher ami,

Merci pour ta lettre et tes salutations. Bienvenue à la maison. Je regrette de tout cœur que la santé de mes amis ne s’améliore pas non plus.

Je dépéris chaque jour. Rien de tout ce qui m’est ordonné ne fait effet. J’ai pris des bains, sans aucun résultat. Les pilules n’ont rien fait. La nouvelle eau de goudron¹ non plus. Mes forces diminuent de façon atroce. À présent, je ne peux plus marcher, même en étant guidé, je dois presque être porté. Mais oublions ces misères si possible. Elles finiront bien par prendre fin. Je vois bien maintenant qu’il est moins possible qu’auparavant de me rendre à Aix-la-Chapelle², compte tenu de mes faibles forces ; mais si je pouvais obtenir l’excellente compagnie qui est envisagée, je prendrais cela en considération et je me lancerais. Fais-moi savoir ce qu’il en est.

Cela me brise le cœur que ma petite et bonne hôtesse³ ne ressente aucun soulagement. Que Dieu nous permette d’être patients ! Mais cela coûte cher à la chair et au sang. Pour le mouvement et le changement d’air, amenez donc Madame ici pour quelques jours, même si je ne peux offrir aucun divertissement.

Maintenant, j’ai en vue un valet⁴ très honnête ; je peux donc me passer de la voiture du Dr Forskåhl⁵. La chaise⁶ est arrivée. Je demande que le Biraun et la table puissent rester jusqu’à l’hiver. Je peux bien me passer de la SiöChort⁷, si un marchand se présente.

Chaise de poste, vers 1760. Compiègne, Musée national de la Voiture et du Tourisme.
Phot. Libourel, Jean-Louis.

Salue le conseiller Ekerman⁸. Dis-lui à quel point je me porte mal, et que je n’ai pas la force de lui écrire ; car ma main est presque immobile.

Je demande que ma plus tendre salutation soit transmise à Madame. Que Dieu nous aide, elle et nous tous. Maintenant, ma main se fatigue et je ne peux plus en faire davantage.

Vit et meurt, Le plus fidèle ami de mon cher ami, L.

[Reçu le 13 juillet]

Notes explicatives (Français)

¹ Eau de goudron (Tjärwatnet) — Une cure médicinale consistant à boire de l’eau mélangée à du goudron de bois. Très en vogue au XVIIIe siècle contre la goutte et la faiblesse générale, elle s’avère ici totalement inefficace pour Lidén.

Un vieux flacon d’eau de goudron.

² Aix-la-Chapelle (Aachen) — Ville thermale célèbre en Allemagne. Lidén avait espéré s’y rendre pour soigner sa goutte, mais son état est désormais si dégradé qu’il doute pouvoir supporter le voyage.

³ Ma petite et bonne hôtesse (min lilla goda wärdinna) — Brita Katarina Classon. La sollicitude de Lidén à son égard est évidente ; elle souffrait d’une maladie qu’aucun traitement ne parvenait à soulager, ce qui causait une grande peine à Lidén.

⁴ Valet (beskedelig dräng) — Un valet ou domestique de ferme, décrit ici comme « honnête » ou « fiable ».

⁵ Dr Forskåhl — Probablement une voiture ou un équipement appartenant à un certain Dr Forskåhl. Lidén indique qu’il n’en a plus besoin (« umbära ») puisqu’il a trouvé une autre solution.

⁶ Chaise (Chaisen) — Un type de voiture légère, souvent une carriole à deux roues, très courante au XVIIIe siècle pour les déplacements individuels.

⁷ Biraun / SiöChort — Termes commerciaux désignant des marchandises ou équipements. SiöChort pourrait désigner une veste de mer ou un équipement de voyage maritime. Lidén propose de les vendre à un marchand pour récupérer du capital.

⁸ Conseiller Ekerman (Rådman Ekerman) — Un rådman était un membre du conseil municipal, une fonction importante et honorifique dans l’administration des villes suédoises de l’époque.

On a retrouvé la tombe des Schultze !

Août 2026 – Cimetière de Saint-Eugène, Alger

Une découverte patrimoniale d’une portée symbolique importante vient d’être faite au cimetière de Saint-Eugène (Bologhine) à Alger : la tombe du couple Schultze a été localisée au cours du mois d’août 2026. Une nouvelle qui ravira tous ceux qui s’intéressent à l’histoire diplomatique et culturelle de l’Algérie du XIXe siècle.

Qui étaient les Schultze ?

Johan Fredrik Schultze (1774–1847) est l’une des figures les plus remarquables de l’Alger précolonial et colonial. Arrivé en 1810 dans une ville encore ottomane, il y passa trente-sept années au service de cinq nations : l’Algérie Ottomane tout d’abord, la Suède, la Norvège, la Russie et la Prusse en tant que consul. Il fut de toutes les grandes heures : la construction de la Salpêtrière pour le compte du Dey, l’observation de la conquête française de 1830 depuis les hauteurs de sa villa, et une vie entière dédiée à l’accueil d’officiers, d’artistes, de savants et de voyageurs au 12, rue de la Licorne. Aucun Européen vivant à Alger en 1847 ne connaissait mieux la ville que lui.

Carte postale fin XIXe représentant une gravure du marabout et Salpétrière du Dey. Collection personnelle de l’auteur.

Il s’éteignit le 13 février 1847 et fut l’un des premiers à être inhumé dans ce qu’on allait bientôt appeler le « Carré des Consuls » du cimetière de Saint-Eugène. Son épitaphe, sobre et émouvante, est restée dans les mémoires :

« Ici repose un patriarche, Johan Friderick Schultze, consul de Suède et de Norvège, chargé d’affaires de Russie et de Prusse, né près de Stockholm, 15 janvier 1774, décédé le 13 février 1847. Un ami fidèle à la religion du souvenir lui a élevé ce modeste monument sur la terre étrangère. »

À ses côtés repose son épouse, Kenney Bowen-Schultze (vers 1810–1861), artiste peintre orientaliste britannique d’une grande sensibilité. Ses aquarelles et dessins constituent un témoignage visuel irremplaçable de l’Alger des années 1830-1840, à une époque où la photographie n’existait pas encore. Elle tenait également à La Calorama — splendide demeure mauresque d’El-Biar qu’elle avait elle-même baptisée du grec « Belle Vue » — un salon culturel réputé où se croisait l’élite cosmopolite de la cité. Elle décéda le 1er avril 1861. Son épitaphe : « Ici repose Kenney Bowen, veuve Schultze, décédée le 1er avril 1861, âgée de 51 ans. »

Dessin de Kenney Bowen-Schultze (1810-1861).
Une tombe retrouvée, une restauration à venir

La localisation de ce monument, longtemps perdu dans l’état d’abandon qui frappe une partie du cimetière de Saint-Eugène, marque le début d’une nouvelle étape. La rénovation de la sépulture va désormais pouvoir être engagée sous l’égide de l’A.C.S.E. , l’Association des Amis des Cimetières de Saint-Eugène Bologhine qui œuvre depuis plusieurs années à la protection, à la réhabilitation et à la valorisation du patrimoine funéraire de cette colline d’exception.

Ce chantier bénéficiera du soutien de Madame Anna Block Mazoyer, Ambassadeur de Suède, signe que les liens historiques entre la Suède et Alger, noués il y a bientôt trois siècles n’ont pas été oubliés. La dimension diplomatique de cette restauration est à la hauteur du personnage : consul ayant représenté quatre États, le consul Schultze mérite bien cet hommage.

Tombe de Kenney Bowen-Schultze, août 2026.
Tombe de Johan Fredrik Schultze, août 2026.
Un patrimoine à protéger

L’A.C.S.E. rappelle que son ambition dépasse la seule tombe des Schultze : l’association conduit plusieurs chantiers simultanés de réhabilitation au cimetière de Saint-Eugène, dont la restauration du Carré des Consuls, où repose précisément le couple Schultze. Un travail de longue haleine, mené avec le soutien des autorités algériennes pour préserver un patrimoine funéraire d’une richesse historique et architecturale exceptionnelle.

La redécouverte de cette tombe est un signal fort : l’histoire se laisse retrouver, à condition d’en prendre soin. Et ceux qui, comme les Schultze, ont contribué à tisser des liens entre les peuples, méritent que leur mémoire perdure.

Sources : La Saga des Kuhlman – La mort du Consul Schultze ; La Saga des Kuhlman – Madame Schultze ; Association A.C.S.E.