Lützen, 6 novembre 1632 – la mort de Gustave Adolphe, le long retour du corps royal et la veille des Livgardet.

« Comme un rayon de lumière, il traverse le brouillard / aucun cavalier en selle / la bête en fuite fume, fume son sang / son blanc trempé de rouge écarlate // La selle sanglante, sanglante la crinière / Toute la Suède a vu le cheval / Sur le champ de Lützen, en ce jour-là / Gustave Adolphe gisait dans son sang. » Theodor Fontane, 6 novembre 1632, une légende suédoise¹
I. Le Poméranien et le Lion du Nord
Lorsque, en juillet 1630, Gustave II Adolphe débarque en Poméranie avec son armée, il met pied à terre précisément sur la terre des Kuhlman. Le roi de Suède débarque à Peenemünde, sur l’île d’Usedom, tout près de ces domaines de Jannewitz et de Saatzig où la famille, petite noblesse terrienne poméranienne, tient ses fiefs depuis des générations². La guerre de Trente Ans, qui ravage l’Empire depuis douze ans, vient de changer de dimension : un roi entre en guerre.
C’est dans ce contexte que s’inscrit l’engagement de Johan Friedrich Kuhlman (1600-1649). La lettre d’anoblissement de la reine Christine, datée du 20 juillet 1649, le dit sans détour : Johan a « d’abord connu notre très honorable Roi Gustaff Adolff le Grand » avant de servir « glorieux dans la guerre pour nous et la Couronne de Suède »³. On ne « connaît » pas un roi de loin. Pour qu’un officier poméranien ait côtoyé le monarque suédois, il faut qu’il ait servi près de sa personne, c’est-à-dire dans les Livgardet, la garde du corps du roi. Sa première affectation l’a placé au plus près du Lion du Nord : dans la garde personnelle du souverain, dans le cercle étroit des hommes qui chargent quand il charge, prient quand il prie, et meurent, parfois, là où il meurt.
Deux ans plus tard, c’est précisément ce destin qui allait se jouer.
II. Le 6 novembre 1632 : la dernière charge
L’aube du 6 novembre 1632 (16 novembre dans le calendrier grégorien⁴) se lève sur un champ de bataille noyé de brouillard, près de Lützen, en Saxe électorale. Face à face : l’armée suédoise et saxonne de Gustave Adolphe, forte d’environ 18 700 hommes, et l’armée impériale de Wallenstein, près de 19 200 hommes retranchés derrière la grande route de Leipzig. Le brouillard retarde l’engagement. Alors, devant son armée à genoux, le roi met lui-même un genou à terre et prie. Puis l’armée entonne un choral, très probablement Vår Gud är oss en väldig borg, « C’est un rempart que notre Dieu », l’hymne de ralliement protestant.
Puis l’ordre est donné : « En selle ! ». Ce matin-là, le roi ne porte pas son armure car de vieilles blessures l’en empêchent. Il ne revêt que sa cuirasse de peau d’élan, sa « buff coat » familière. Il est myope, et le brouillard sera son ennemi le plus mortel. Vers une heure de l’après-midi, alors que la droite suédoise enroule l’aile impériale et que la bataille bascule, le roi mène lui-même la charge de ses escadrons. Le brouillard, mêlé à la fumée des canons et aux volutes noires de la ville de Lützen en feu, se referme sur lui. Myope, emporté par son cheval, il perd son escouade et une balle lui broie le bras gauche sous le coude. Presque simultanément, son cheval, l’étalon Streiff, reçoit une balle dans l’encolure et devient ingouvernable. Dans la brume, le roi dérive — derrière les lignes ennemies. Là, une nouvelle balle le frappe au dos ; il est renversé de sa selle, traîné par son cheval qui s’arrête enfin ; il reçoit des coups d’estoc, puis, couché à terre, la balle finale, fatale, à la tempe. Les cuirassiers impériaux de Piccolomini le dépouillent de ses vêtements et de ses bagues ; le roi de Suède gît nu dans la boue de Saxe. Il a trente-sept ans.

III. Le cheval sans cavalier
C’est alors que naît la légende. Quand le feu ralentit et que la fumée se déchire, les deux armées voient passer, entre les lignes, un cheval au galop, sans cavalier, l’encolure ensanglantée. Chaque soldat suédois, chaque lansquenet protestant reconnaît Streiff, la monture du roi. Un cri traverse l’armée, d’abord de désespoir, puis de rage. Le duc Bernard de Saxe-Weimar prend le commandement, la nouvelle de la mort du roi est d’abord étouffée pour ne pas briser l’élan, et les Suédois chargent encore, et encore. À la nuit tombante, les régiments suédois enfoncent le centre impérial : Wallenstein se retire en bon ordre mais abandonne ses blessés, une partie de son artillerie et son train.

Lützen est une victoire suédoise mais la plus chère de toutes : près de 6 000 hommes hors de combat, et la mort du roi. Pappenheim, la lame de la cavalerie impériale, meurt de ses blessures. La légende dira qu’en Suède même, ce jour-là, on entendit le grondement du canon et l’on vit l’apparition de Streiff courir dans la brume…
IV. Le corps du roi et la veille des Livgardet
Une heure ou deux après la mort du roi, des recherches retrouvent son corps dépouillé ; il est évacué du champ de bataille dans un chariot d’artillerie suédois. C’est ici que la grande histoire et l’histoire des Kuhlman se rejoignent car les « Rullors » suédois attestent de la présence de Johan dans les Livgardets en 1632⁵. L’officier des Livgardet qui avait servi près de la personne du roi fut de ceux qui escortèrent sa dépouille sur le chemin du retour.
Le voyage fut une litanie d’honneurs funèbres. Le corps est d’abord porté à Weissenfels, en Saxe, où il est embaumé, puis revêtu d’un uniforme tissé d’or et d’argent. De Saxe, la dépouille royale est portée en cortège funèbre à travers les terres du Nord, jusqu’à la côte Baltique, un chemin qui traverse la Poméranie suédoise, la terre natale de Johan Kuhlman jusqu’à Wolgast, le grand port de la Poméranie suédoise.
Là, le corps du roi repose en majesté, en lit de parade, une scène peinte en 1633 par F. et J. Strachen, aujourd’hui conservée au Livrustkammaren. Des médailles sont frappées pour commémorer le départ du corps vers la Suède⁶.
Autour du cercueil, jour et nuit, veillent les hommes des Livgardet. Pour un officier de la garde, il n’existe pas de mission plus sacrée : celle qui fait de lui, littéralement, le dernier serviteur du souverain. Quand la reine Christine écrira, dix-sept ans plus tard, que Johan Kuhlman « a longuement combattu en Allemagne contre l’ennemi » et « a d’abord connu notre très honorable Roi Gustaff Adolff le Grand »³, c’est cette double fidélité qu’elle consacre : fidélité au roi vivant, fidélité au roi mort.
V. La traversée et le deuil de la reine
À l’été 1633, le corps quitte Wolgast par mer pour la Suède. Mais à Stockholm, personne n’est prêt à l’enterrer. La reine Marie-Éléonore de Brandebourg, veuve éplorée, refuse la sépulture. Le corps est transporté au château de Nyköping, où la reine le garde auprès d’elle plus d’une année entière, passant des journées entières près de la dépouille, refusant de livrer son époux à l’éternité. Le cœur du roi, embaumé à part, restera des années entre ses mains⁷. Ce deuil gothique, presque insensé, retarde les funérailles de dix-huit mois.

Pendant ce temps, c’est le chancelier Axel Oxenstierna qui tient l’empire suédois en main : la petite Christine, six ans, est reine ; le chancelier gouverne, poursuit la guerre. Et en février 1633, les États du royaume donnent au roi défunt le titre que nul autre monarque suédois ne portera jamais : Gustave Adolphe le Grand.
VI. 22 juin 1634 : les funérailles du siècle
Le 22 juin 1634, Stockholm vit la plus somptueuse procession funèbre de son histoire. Le corps du roi est porté à l’église de Riddarholmen, la nécropole des rois, où il est inhumé. On a forgé pour l’occasion les regalia funéraires : couronne, sceptre, globe, aujourd’hui encore conservés au Livrustkammaren. Derrière le cercueil, dans le cortège, on mène son cheval sellé. Le Lion du Nord, que les Protestants d’Europe vénèrent comme le défenseur de leur cause, entre dans la légende.

Et Streiff ? Le cheval survécut à son maître de quelques mois, mourant de ses blessures près d’un an après Lützen ; sa dépouille fut elle aussi embarquée de Wolgast pour Stockholm, naturalisée. Il s’agit du second plus ancien spécimen naturalisé d’Europe. Il est exposé aujourd’hui au Livrustkammaren, le musée de l’Armurerie royale que Gustave Adolphe lui-même avait fondé en 1628, à côté de l’armure du roi.

Quant à la cuirasse de peau d’élan percée de balles, capturée à Lützen et envoyée ensanglantée à l’empereur Ferdinand II à Vienne comme trophée, elle y resta près de trois siècles jusqu’en 1918, où l’Autriche affamée de l’après-guerre, reconnaissante de l’aide humanitaire suédoise, la restitua : elle repose aujourd’hui à côté de Streiff.
VII. Épilogue : la mémoire scellée

La victoire de Lützen avait coûté à la Suède son roi ; Nördlingen, deux ans plus tard, lui coûterait son hégémonie militaire. Mais pour la famille Kuhlman, Lützen est l’acte fondateur. Le lieutenant-colonel Johan Kuhlman, qui avait connu le roi, servi dans ses Livgardet et ramené son corps, s’éteint à Narva au début de l’année 1649. Le 20 juillet 1649, au château royal de Stockholm, la reine Christine anoblit Peter Kuhlman et les enfants de son frère Johan, « qui a donné sa vie pour la Couronne suédoise au prix de sa vie »³. Dans le long préambule royal qui vante les hommes « appelés à être officiers de guerre, qui avec résolution et virilité ont fait et prouvé le devoir qui leur est dû », c’est le service auprès de Gustave Adolphe le Grand qui est nommé en premier³.


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Quand les Kuhlman entrent officiellement au Riddarhuset, la Chambre de la noblesse suédoise, sous le numéro 467, ils y portent dans leurs armes un bouclier bleu et jaune, un homme tenant une massue, et un soldat armuré à la tête de lion. Mais leur vrai blason, la couronne le sait, a été forgé un jour de novembre 1632, dans le brouillard de Lützen, autour du chariot d’artillerie qui emportait le corps du Lion du Nord.
Notes
- Traduction de l’allemand par l’auteur, d’après Theodor Fontane, « 1632. Schwedische Legende » 2.
- Sur les domaines de Jannewitz et de Saatzig et l’ancrage poméranien des Kuhlman, voir les chapitres précédents ; cf. Elgenstierna, Den introducerade svenska adelns ättartavlor, Kuhlman n° 467.
- Lettre d’anoblissement de la reine Christine, 20 juillet 1649 (document familial) ; c’est ce même document qui atteste le service de Johan Kuhlman dans les Livgardet de Gustave Adolphe et son rôle dans le rapatriement du corps royal 5.
- La Suède utilisait alors le calendrier julien, en retard de dix jours sur le calendrier grégorien ; la bataille est ainsi datée du 16 novembre 1632 dans les sources allemandes 1.
- Formulation de la lettre d’anoblissement, complétée par l’auteur au plus probable dans les passages illisibles du document original.
- Médaille frappée à l’occasion du départ du corps de Gustave II Adolphe vers la Suède, après sa mort à Lützen le 6 novembre 1632.
- Le cœur du roi, gardé par Marie-Éléonore, repose désormais avec ses restes en l’église de Riddarholmen 3.

















