Le départ du Général Yusuf

Alger, 8 avril 1865

Le Général Yusuf. Collection personnelle de l’auteur.

Le 8 avril 1865, Alger retint son souffle. Ce n’était pas n’importe quel départ. C’était, aux yeux de tous ceux qui avaient vécu l’histoire de la colonie depuis ses premières heures, la fin d’une époque : le dernier soldat de Sidi-Ferruch quittait définitivement la terre qu’il avait, pendant trente-cinq ans, conquise, pacifiée et aimée. Depuis la plage de débarquement de 1830 jusqu’à la soumission du Djebel-Amour en 1864, aucun officier n’avait traversé autant de campagnes, de djebels, de batailles de Staouëli, Taguin, Isly, Laghouat à la Kabylie du Djurjura, que le général Yusuf.

Mais ce qui le distinguait de tous les autres généraux qui s’étaient succédé à Alger, c’était moins sa longévité que sa nature profonde. Né Giuseppe Vantini à l’île d’Elbe vers 1808, enlevé enfant par des corsaires, esclave puis favori du Bey de Tunis, converti à l’islam, commandant de la cavalerie tunisienne avant de rejoindre les Français lors du débarquement de 1830, Yusuf n’était pas sorti des grandes écoles militaires et était encore moins un fonctionnaire de la conquête. Il avait créé les spahis, sillonné inlassablement la Mitidja, le Sahel, les routes de Boufarik et de Marengo, s’arrêtant pour inspecter un bataillon au travail, pour boire un café chez Beauvais le boulanger à Marengo, pour saluer d’un grand geste du bras l’hôte d’une ferme au fond d’un vallon. Il connaissait les colons, les aghas et les chefs de tribu de toute la province, qu’ils saluait par leur prénom, de la plaine jusqu’aux djebels, reconnaissant en cela leur honneur et leur mémoire, sans oublier ses soldats qu’il protégeait de sa bienveillance. Quand Napoléon III avait proclamé en 1863 que « l’Algérie n’est pas une colonie proprement dite, mais un royaume arabe », Yusuf avait été l’un des rares officiers généraux à soutenir ouvertement cette vision, lui qui avait depuis longtemps, par ses actes, défendu une idée rare et fragile : la fusion des trois races qui se partageaient le territoire. « Nous ne pourrons y parvenir, disait-il, qu’en opérant, par des associations d’intérêts et par des mariages, la fusion entre elles. J’y pousse de tout mon pouvoir. » Là où les autres représentaient la France coloniale, Yusuf portait quelque chose de plus rare : une certaine idée de l’Algérie.

La veille, le général avait adressé à ses troupes un ordre du jour empreint d’une dignité sobre, qui ne laissait aucun doute sur la nature de ce départ. Ses derniers mots résonnaient comme un testament militaire : « Adieu ! Soyez toujours disciplinés, dignes et vaillants et conservez intacts et inaltérables ces sentiments qui sont la religion de l’armée et qui, pour nous tous, constituent le plus sacré des devoirs : fidélité et dévouement au drapeau et à l’Empereur ! » ¹

Ce matin-là, le quai de la Pêcherie était noir de monde. Officiers de tous corps et services, fonctionnaires, prêtres, colons, chefs arabes en burnous, nomades descendus des plateaux, indigènes des villes. Tous étaient venus. Tous. La foule débordait sur les ruelles adjacentes, grimpait sur les terrasses blanches qui surplombaient le port. On n’avait pas vu cela depuis longtemps à Alger ¹.

Parmi cette masse silencieuse et grave se trouvait Josef Kuhlman. Le Suédois, établi à Alger depuis 1841, courtier maritime assermenté puis chancelier du consulat de Danemark, était accompagné de son fils Sigurd, un homme de trente ans, qui avait grandi lui aussi dans cette Algérie-là. Josef connaissait Yusuf et pas seulement de réputation. En mars 1863, deux ans avant ce départ, ils s’étaient retrouvés dans la même salle lors des séances de la Commission d’enquête sénatoriale sur le commerce et la navigation de l’Algérie. Kuhlman y défendait la suppression du droit de tonnage pour abaisser les frets et attirer les navires étrangers ; Yusuf, commandant de la place d’Alger, y soutenait la même politique libérale de l’Empereur ². Deux hommes venus d’ailleurs, un Suédois de Stockholm, un Elbois élevé à Tunis, assis autour de la même table, portant le même diagnostic sur ce que l’Algérie devait devenir. Et au-delà d’Alger, Josef savait que Yusuf avait ses habitudes dans la région de Bourkika et de Marengo, ce Sahel où la famille de Marie Pauline Carraux, sa future épouse, avait planté ses racines ³. Le général passait, s’arrêtait, regardait. Ce monde-là, Josef le connaissait aussi.

Ce matin-là, il regardait s’éloigner vers la mer la silhouette d’un général que toute une terre pleurait. Sigurd, bien des années plus tard, se souviendrait de l’odeur du port, du soleil déjà haut, et de son père qui se tenait à ses côtés sans dire un mot.

Car ce n’était pas une simple mutation militaire qui s’accomplissait. Le capitaine et futur général Derrecagaix l’avait compris avant les autres, lui qui avait servi à ses côtés : c’était le dernier soldat de Sidi-Ferruch qui repassait la mer. C’était la vieille Algérie et son passé qui repassaient la mer. Trente-cinq ans de service africain s’effaçaient dans le sillage d’un navire ¹.

Le Tell de Blidah l’écrivit avec une netteté sans appel : « Après trente-cinq années, une existence d’homme de services africains, parcourue dans cette voie sacrée… le général quittait l’Algérie, sa patrie d’adoption, et voguait vers la France, qui ne le connaît que par ce que lui en a dit la Renommée. » ¹

Pour chaque indigène venu lui serrer la main ou lui baiser les doigts, Yusuf avait un mot, savait leur prénom et évoqua un souvenir commun. Pas un journal algérien ne manqua de rendre hommage à son affabilité, à sa bienveillance, à cet esprit de conciliation qui avait fait de lui non seulement un chef de guerre redouté, mais un homme respecté des deux rives ¹.

Le duc de Magenta, Mac-Mahon, celui-là même qui avait précipité cette éviction, assistait à la scène. Il dut comprendre, trop tard, ce qu’il avait fait. Les larmes sur les visages bronzés des vieilles troupes n’étaient pas des adieux : elles étaient un reproche muet, unanime, adressé au chef militaire dont l’aveuglement ou la passion avait sacrifié un homme que l’Algérie tout entière aimait ¹.

Sources

¹  Général Derrecagaix, Le général Yusuf, chapitre « Disgrâce et mort du général Yusuf », pp. 241-244.

²  Enquête sur le commerce et la navigation de l’Algérie, mars-avril 1863, procès-verbaux des séances, groupe « Courtiers maritimes ». Voir aussi kuhlmansaga.com, « La Commission d’enquête de 1863 sur l’Algérie ».

³  Etienne Laude, Marengo d’Afrique, tomes I et II ; kuhlmansaga.com, article sur la deuxième épouse de Josef Kuhlman.

  Ernest Feydeau, Alger : étude, 1873, cité dans Marengo d’Afrique, tome II (discours de Yusuf sur la fusion des races).

396 prisonniers : l’exploit du Lieutenant Kuhlman sur l’Oder

Extrait de l’histoire militaire suédoise de Bogislaw Philipp von Chemnitz (Stettin, 1605, Hallsta, 1678), concernant le Lieutenant Gerhard Kuhlman
Illustration générée par IA d’après le récit de Borislav von Chemnitz.

Un léger doute subsiste quant à cet épisode. Le Lieutenant Culeman mentionné par Chemnitz était-il Johan Friedrich ou Gerhard ? C’est le sermon du pasteur Schultetus prononcé lors de l’oraison funèbre de Gerhard qui indique que l’auteur de ce coup de main remarquable était bien Gerhard. Mais Il est certain que les deux hommes aient participé à cette même bataille car Johan commandait un escadron de Dragons dans le régiment du colonel Bohm.

Introduction

À l’été 1632, la Silésie est le théâtre d’une grande opération militaire protestante. Depuis la mort de Gustav II Adolf à Lützen (novembre 1632), le chancelier suédois Axel Oxenstierna coordonne depuis Stettin la stratégie des armées évangéliques en Allemagne. En Silésie, le commandant suédois Jacob Mack Duwal 1 opère en coordination avec le maréchal saxon Hans Georg von Arnheim 2 et les forces du Brandebourg, dans l’objectif de contrôler le corridor de l’Oder et de chasser les forces impériales de la région.

Le 17 juillet 1632, Arnheim s’empare de Großglogau (Głogów) 3. Il prend ensuite les villes de Lüben et Steinau (Ścinawa), ainsi que la fortification sur le pont de l’Oder. Mais contraint de se replier vers Großglogau pour attendre les renforts suédois et brandebourgeois, Steinau retombe aux mains des Impériaux le 8 août 1632, après seulement trente coups de canon. Le lendemain, les forces combinées de Duwal, Arnheim et du Brandebourg reprennent Steinau. C’est lors de cet assaut du 9 août 1632 que le Lieutenant Gerhard Kuhlman est mentionné par Chemnitz.

La date du 9 août 1632 est confirmée par deux éléments internes au texte de Chemnitz : d’une part, le chapitre 39 consacré à la Silésie commence, comme le chapitre contemporain sur la Westphalie, le 12 juillet, désignant ainsi la même année ; d’autre part, le maréchal Pappenheim, dont les garnisons et officiers sont encore mentionnés comme actifs dans ces pages, est mort le 17 novembre 1632, ce qui place nécessairement les événements décrits avant cette date.


Extrait des récits de Chemnitz (Chapitre 39, pages 408-414)

« Le 12 juillet, le maréchal saxon Arnheim s’était avancé devant Sittau avec l’intention de s’en emparer. Mais comme le maréchal Schaumburg et d’autres hauts officiers impériaux s’y trouvaient avec six mille hommes, il n’y avait pas grand-chose à y entreprendre. Depuis Hoyerswerda il se dirigea vers la Silésie, vers Großglogau : cette ville, le 17 juillet, après que certaines portes eurent été forcées et d’autres ouvertes par des pétards, fut prise d’assaut. Depuis Glogau, le maréchal Arnheim prit également les petites villes de Lüben et Steinau, ainsi que la fortification sur le pont de l’Oder 4.

Les Impériaux, sous le commandement de von Balthasar, Schaumburg, Mansfeld, Schaffgotsch et Jlow, se rassemblèrent en force près de Lemberg pour faire face à ce danger. C’est pourquoi le maréchal Arnheim se replia vers Großglogau pour y attendre les forces suédoises et brandebourgeoises. La ville de Steinau et la fortification, le 8 août, après seulement trente coups de canon, retombèrent honteusement aux mains des Impériaux.

Le susdit Commandant suédois, muni des instructions que lui avait prescrites le Légat 5 suédois, se mit en route le 1er août depuis Schwiebus avec son propre vieux régiment de huit compagnies d’infanterie, les douze compagnies du comte Craffert 6, trois compagnies de dragons, deux compagnies de dragons du Colonel Ollspare 7, un escadron du Colonel Böhm 8, et enfin quatre compagnies de cavalerie et neuf compagnies de dragons nouvellement recrutées par Duwal lui-même, et marcha vers Züllichow. Là, les forces brandebourgeoises, quinze compagnies d’infanterie et neuf cornets de cavalerie sous le Colonel Rötteritz, le rejoignirent le 4 août et furent placées sous son commandement. Ils marchèrent ensuite tous ensemble vers Großglogau.

Le 6 août, arrivés à Großkuttel, ils y cantonnèrent. Le 7 août dans la nuit, le maréchal Arnheim vint lui-même trouver Duwal et tenta en vain par de nombreuses paroles de le faire changer de résolution. Le 8 août, le rendezvous fut tenu à Großglogau, et la marche en avant ordonnée. Le 9 août vers midi, ils atteignirent tous ensemble Steinau, où les Impériaux leur présentèrent bataille au défilé sous le Sandberg, mais furent repoussés sans grande peine et contraints de se retirer dans leur camp.

Le Commandant suédois Duwal envoya aussitôt ses dragons traverser l’Oder. L’ennemi, voyant cela, se précipita vers le pont. Beaucoup de ceux qui ne purent l’atteindre se jetèrent dans l’Oder et se noyèrent.

Le susdit Duwal ayant de nouveau constaté qu’il serait possible de s’en prendre à l’ennemi dans la fortification de l’autre côté du pont, demanda à Arnheim d’y envoyer quelques hommes en bateaux. Et comme cela tardait, il commanda le Lieutenant Culeman 9 avec soixante mousquetaires de l’autre côté, et fit attaquer la fortification. L’ennemi demanda aussitôt quartier et l’obtint : de sorte que trois cent quatre-vingt-seize soldats 10 furent ainsi faits prisonniers en ce lieu et restèrent au service Royal Suédois. »


Notes

1 Jacob Mack Duwal [vers 1589 Prenzlau, 28 avril/9 mai 1634 Oppeln] : d’origine écossaise, fils d’Albert MacDougall of Mackerstone émigré en Mecklenburg. Mousquetier en 1607, Capitaine en 1614, Colonel en 1625. Participa à la prise de Francfort-sur-l’Oder le 13 avril 1631, dont il fut nommé commandant de garnison. Nommé commissaire général suédois et adjoint de Thurn au début 1633. Oxenstierna le décrivait comme « un militaire imprudent, excessivement porté sur la boisson et l’argent. » Il mourut à Oppeln le 28 avril/9 mai 1634, soit moins de deux ans après l’épisode de Steinau. C’est Duwal qui, pour cet exploit et les suivants, promouvra Gerhard Kuhlman jusqu’au grade de Lieutenant-Colonel.

2 Hans Georg von Arnheim (1581-1641) : maréchal de l’armée saxonne, désigné « FeldMarschalck Arnheim » dans le texte. Protestant convaincu, il commande les forces kursaxonnes dans la campagne de Silésie de 1632.

3 Großglogau : Głogów, ville de Silésie sur l’Oder, aujourd’hui en Pologne. Sa prise le 17 juillet 1632 est l’élément déclencheur de toute l’opération décrite ici.

4 La fortification sur le pont de l’Oder : c’est la Steinische Schanze, la même « fortification de Stein » que le sermon funèbre de Gerhard Kuhlman mentionne comme le théâtre de son exploit : « die Steinische Schanße zu occupiren » (occuper la fortification de Stein). Chemnitz et le sermon décrivent le même événement.

5 Le Légat : Axel Oxenstierna (1583-1654), chancelier du Royaume de Suède, représentant plénipotentiaire de la Couronne suédoise en Allemagne.

6 Comte Craffert : officier suédois commandant douze compagnies d’infanterie au sein du corps de Duwal.

7 Ollspare : identifié comme Erik Hanson Ulftspar (1600-1652), colonel suédois commandant un régiment de dragons.

8 Colonel Böhm : Jacob Larsson Böhm [27.2.1601 Örebro, 11.9.1643 Marienfließ, inhumé à Saatzig]. Colonel suédois né à Örebro, commandant le régiment dans lequel servait Johan Friedrich Kuhlman, frère aîné de Gerhard. Ce dernier, officier de cavalerie et de dragons dans le régiment Böhm, participait vraisemblablement à la même opération le 9 août 1632, commandant la composante de cavalerie de son unité lors de la poursuite de l’ennemi vers le pont de l’Oder. Son rôle spécifique n’est pas cité nominativement par Chemnitz à cette occasion : c’est l’exploit décisif de son frère cadet Gerhard, simple lieutenant d’infanterie, qui retient l’attention de l’historiographe. En 1636, Johan Friedrich apparaîtra comme Lieutenant-Colonel dans une autre opération de Chemnitz, celle de Schwedt-sur-l’Oder.

9 Lieutenant Culeman : Gerhard Kuhlman, lieutenant d’infanterie sous le commandement direct de Duwal. Cette mention est distincte de celle concernant son frère Johan Friedrich Kuhlman, qui apparaît dans Chemnitz comme « Obristleutnant Culeman » lors de l’opération de Schwedt (24 septembre 1636). Gerhard servait dans l’infanterie, Johan Friedrich dans la cavalerie et les dragons : cette distinction d’arme, confirmée par les Rullors suédois, permet d’identifier sans ambiguïté les deux frères dans les sources.

10 396 prisonniers : le sermon funèbre de Gerhard mentionne « 300 prisonniers » pour cet épisode, chiffre arrondi. Chemnitz donne le chiffre précis de 396 soldats capturés et incorporés au service suédois.

Henrik Kuhlman (1863–1892) – Une vie écourtée à Alger

Par Etienne Laude, Juillet 2026

Si j’évoque aujourd’hui Henri Maximilien Kuhlman, ou Henrik Maximilian, selon l’orthographe nordique que sa famille lui aurait peut-être préférée, ce n’est pas parce que nous savons beaucoup de choses sur lui. C’est presque le contraire.

Henrik Maximilian Kuhlman (1862-1892). Collection personnelle de l’auteur.

C’est parce que sa tombe, au carré des Consuls du cimetière de Saint-Eugène à Alger, va être la première sépulture rénovée de ce secteur historique, pendant l’été 2026, grâce au travail remarquable de l’Association des Amis des Cimetières de Saint-Eugène Bologhine, l’A.C.S.E. Un geste concret, discret, et nécessaire, en faveur d’un patrimoine qui s’efface. Pourquoi commencer par lui, me direz-vous ? Tout simplement parce qu’il s’agit de la première tombe clairement identifiée parmi la longue liste de sujets suédois enterrés au Cimetière de Saint-Eugène.

La restauration d’une tombe est toujours un acte de mémoire. Et quand la tombe est celle d’un homme sur lequel on ne sait presque rien, cet acte prend une signification particulière. Henri Maximilien Kuhlman est mort le 24 août 1892, à l’âge de 29 ans, célibataire, sans profession déclarée. Sur sa tombe, une colonne brisée, symbole universel d’une vie interrompue avant son terme. Il repose à côté de son père Josef. Ensemble, ils dorment dans ce coin de terre algérienne que l’histoire aurait pu oublier.

Les tombes de Josef et Henrik Kuhlman, Carré des Consuls – cimetière de Saint-Eugène, Alger. Photographie prise en janvier 2012. Collection personnelle de l’auteur.

Il s’appelait Henri Maximilien Kuhlman. Il est né le 14 décembre 1863 à Alger, rue de Constantine, au domicile de ses parents. Il est mort le 24 août 1892, à l’âge de 29 ans, rue Mogador à Alger, sans s’être jamais marié. C’est à peu près tout ce que nous savons de lui avec certitude.

Acte de naissance d’Henrik Kuhlman, le 14 décembre 1863.
Une famille algéroise d’origine nordique

Henri grandit dans une famille aux racines pour le moins singulières pour l’Algérie coloniale. Son père, Josef Kuhlman, courtier maritime à Alger, est le fils de Johan Peter Kuhlman et d’Inga Nasbom, des origines suédoises qui remontent, par une longue chaîne généalogique, jusqu’aux seigneurs de Jannewitz en Poméranie, dans l’actuelle Pologne. Sa mère, Marie Pauline Carraux, est d’origine suisse. Ses parents se sont mariés le 22 septembre 1862 à Alger, dix jours seulement après la mort de leur premier fils, Paul Harald Ludovic, emporté à l’âge de onze mois. Henri est donc le premier enfant né dans le mariage, suivi de deux sœurs : Ingeborg Josépha (1866) et Bertha Constance (1871).

Sur la piste des deux témoins

L’acte de décès d’Henri Kuhlman, dressé à la Mairie d’Alger le 24 août 1892, nous livre deux noms. Deux amis qui, ce jour-là, ont accompli le geste ultime de l’amitié : venir déclarer la mort de l’un des leurs. Le premier est Raphaël Escriva, vingt-six ans, avocat, demeurant à Alger, l’acte précise son adresse, à quelques rues de là. Il est décrit comme « ami du défunt ». Escriva est un patronyme catalan ou valencien, très répandu parmi les familles venues d’Espagne. À Alger, la famille Escriva est documentée dès 1847 dans les registres d’état civil, soit quinze ans avant la naissance de Raphaël. Il a grandi dans cette ville comme Henri. Ils se sont peut-être connus sur les bancs d’un lycée algérois, dans les cafés du boulevard de la République, ou lors de leurs débuts dans la vie professionnelle. Raphaël, tout juste sorti de ses études de droit, venait d’entrer au barreau. Les archives suggèrent qu’il se mariera quelques années plus tard avec une certaine Jeanne Claire, mais sur la suite de sa vie, le silence.

Le second est Georges Guiard, vingt-cinq ans, agent général d’assurances, demeurant rue Naïsse 3 à Alger. Lui aussi est qualifié d’ami du défunt. Son nom ne figure pas dans les registres d’état civil algérois consultés : peut-être est-il né en France métropolitaine et venu s’établir à Alger comme jeune professionnel, comme beaucoup de ses contemporains. Son métier, agent général d’assurances, dessine le portrait d’un homme du monde des affaires, de la bourgeoisie commerçante algéroise. Deux hommes jeunes, deux professions libérales ou commerciales, ce sont eux qui ont porté la nouvelle ce matin-là. Ce sont eux qui nous mèneront peut-être, à travers les journaux algérois de l’époque, dans les archives du barreau, dans les registres notariaux, ce qu’était vraiment la vie d’Henri Kuhlman.

La piste reste ouverte.

Le Naufrage du Mayumba

Arzew, 28 janvier 1882. Quand Sigurd Kuhlman croise, sur les quais d’Arzew, le destin d’un jeune chirurgien britannique qui n’a pas encore dit son nom.

Le 28 janvier 1882, un télégramme parvient au bureau de Sigurd Kuhlman, courtier maritime à Oran : le Mayumba brûle à Arzew. Construit en 1859 par les chantiers Harland & Wolff de Belfast – les mêmes qui lanceront plus tard le Titanic – ce quatre-mâts de 1 500 tonnes vient de voir sa chaudière prendre feu lors d’une manœuvre d’accostage. Toute la nuit, la population d’Arzew se mobilise pour sauver l’équipage et décharger la cargaison d’alfa que Sigurd a fait venir des Hauts-Plateaux pour son ami Heyn, Consul de Prusse à Belfast. Deux bras cassés, pas de victimes. Le navire, lui, est perdu.

Le lendemain, au Café du Port, chez Germaine, une patronne qui parle si fort qu’on l’entend depuis la jetée, Sigurd partage une anisette avec son associé Thomas et le maire Vallois. Le jeune médecin de bord du Mayumba les rejoint. Un Britannique, chirurgien, formé à l’Université d’Édimbourg. Il a passé quatre mois sur ce navire, las des fièvres tropicales et de la chaleur africaine. Avant cela, il servait sur le baleinier Hope, en mer arctique. Il veut rentrer en Angleterre.

Sigurd, qui a l’œil pour les gens de potentiel, lui propose de l’accompagner à Oran. Au moment de se quitter, il pose la question la plus naturelle du monde :

— Au fait, comment vous appelez-vous ?

Le jeune médecin répondit. Et ce nom, prononcé ce jour-là sur les quais d’Arzew, allait devenir l’un des plus célèbres de la littérature mondiale.

Mais nous ne le dirons pas ici.

Les indices sont là : Édimbourg, le baleinier Hope, la mer arctique, le Mayumba, un jeune chirurgien britannique en 1882. Pour un lecteur attentif, ils dessinent une silhouette. Pour les autres, le mystère reste entier.

Qui était ce jeune médecin ?

La réponse est dans la nouvelle « Le Naufrage du Mayumba », où l’histoire vraie des Kuhlman croise, le temps d’un naufrage et d’une anisette, le destin d’un homme que le monde entier finira par connaître.

« Le Naufrage du Mayumba » est une nouvelle d’Étienne Laude, tirée du recueil de la Saga des Kuhlman. [Pour commander le livre, cliquez ici.]

Prix Spécial du Jury CDHA en 2023.

À lire également : « En Algérie (1844-1899) » — où il est déjà fait allusion à cette rencontre.

John Bell, médecin et diplomate (1797–1863) : Un consul au cœur du pouvoir colonial à Alger

Prologue : Les funérailles d’un témoin de l’Algérie nouvelle

Le 16 juin 1863, le cimetière de Saint-Eugène, à Alger, est le théâtre d’un événement qui dépasse le simple cadre d’une cérémonie funéraire. La dépouille de John Bell, Consul Général d’Angleterre, est accompagnée par l’état-major de l’Algérie coloniale : le Maréchal Pélissier, Gouverneur Général et Duc de Malakoff, y côtoie les généraux de Martimprey et Yusuf.

Le Maréchal Pelissier, Duc de Malakof (1794-1864). Collection personnelle de l’auteur.
Le Général Yusuf (1808-1866). Collection personnelle de l’auteur.
Le Général de Martimprey (1808-1883). Collection personnelle de l’auteur.

Rien, pourtant, ne prédestinait cet homme, un temps dépeint par la presse française des années 1840 comme un diplomate étranger agissant « sans droit » en territoire français, à une telle déférence. Sa carrière, longue de plus de trente ans, aura été le miroir d’une mue diplomatique fondamentale : celle du passage d’une Algérie dont la souveraineté française était ouvertement contestée par Londres, à celle d’une colonie reconnue et partenaire. John Bell fut l’homme qui accompagna la normalisation politique des relations entre deux empires.

I. Une trajectoire d’expert : du médecin au diplomate de terrain (1797–1850)

John Bell, né en 1797 à Leith en Écosse, fils de William Bell et de Jane Middleton Forbes, possède une double identité : celle de médecin de formation, surnommé « The Doctor John Bell » et celle de diplomate.

Loin d’être un débutant lors de son installation en Algérie, Bell a déjà consolidé son expérience diplomatique au Maroc. Avant 1836, il a servi dans le réseau consulaire britannique à Tétouan et à Tanger, où il épouse Matilda Seaman en 1835. Lorsqu’il est nommé Vice-Consul à Oran en 1836, Bell est un diplomate expérimenté. En première ligne, à proximité immédiate de la frontière marocaine et au centre des opérations militaires, Bell devient le pivot des intérêts britanniques. Lorsqu’il est enfin appelé à Alger, en janvier 1851, pour occuper le poste de Consul, il apporte avec lui quinze ans de connaissance intime du terrain. Cette expérience fait de lui un interlocuteur dont la légitimité repose sur une maîtrise parfaite des enjeux maghrébins.

II. La crise de l’exequatur : un bras de fer diplomatique (1844)

Au milieu des années 1840, la position de John Bell dépasse le cadre des affaires consulaires courantes. Le cœur du conflit réside dans l’obtention de l’exequatur, ce document officiel par lequel le gouvernement français autorise un consul étranger à exercer ses fonctions. En refusant de demander cette autorisation à Paris, les consuls britanniques, dont Bell, adoptent une posture de résistance. Ils arguent qu’ayant été accrédités par le dernier Dey d’Alger avant 1830, leurs pouvoirs ne sauraient être subordonnés à une administration française qu’ils ne reconnaissent pas.

En juin 1844, le journal La France dénonce cette situation : Bell et ses collègues agissent, selon eux, « sans droit ». La presse perçoit ce refus comme un affront à la souveraineté française. Cette situation révèle la nature de la mission de Bell : il est le garant, sur le terrain, de la ligne politique britannique qui consiste à ne pas donner de sceau de légitimité à l’incorporation de l’Algérie par la France. En 1844, Bell est un diplomate défiant l’administration coloniale, tout en protégeant les intérêts britanniques au cœur de la zone de conflit.

III. 1851–1854 : La normalisation et la consécration

En janvier 1851, John Bell s’installe à Alger pour remplacer M. F. John. Louis-Napoléon Bonaparte, alors Président de la République, cherche un rapprochement avec la Grande-Bretagne. Le 4 février 1851, la France accorde l’exequatur à John Bell. Cette procédure met un terme définitif à la fiction juridique qui maintenait que les consuls étrangers tenaient leurs pouvoirs du dernier Dey. Le journal L’Atlas (26 février 1851) souligne : « Désormais le représentant de S. M. Britannique en Algérie ne tiendra plus ses pouvoirs d’Hussein-Pacha ».

En août 1854, John Bell est promu Consul Général. Cette élévation est analysée par la presse comme une « sanction » (une consécration) donnée par l’Angleterre à l’incorporation de l’Algérie à la France. Bell devient, par ce titre, l’interlocuteur officiel du gouvernement britannique. Durant la Guerre de Crimée, il devient le relais de la diplomatie de guerre de Londres, comme en témoigne la publication dans le Moniteur algérien (25 juin 1855) de dépêches officielles britanniques qu’il est chargé de diffuser.

IV. L’insertion dans la société coloniale : Réseaux et alliances
CDV dédicacée de Gustave Mercier-Lacombe (1815-1874). Collection personnelle de l’auteur.

John Bell a tissé des liens étroits avec les élites françaises, mais aussi avec le corps diplomatique. Il entretenait des relations suivies avec ses pairs, parmi lesquels Joseph Kuhlman, Chancelier du consulat du Danemark dès 1849 et figure influente de la communauté diplomatique et maritime à Alger. Bien que Kuhlman n’accédera au rang de Consul Général qu’en 1873, il était, dans les années 1860, un membre éminent du cercle consulaire où Bell évoluait.

Sa correspondance témoigne également de sa proximité avec l’élite militaire, comme l’atteste sa lettre du 21 mars 1859 au Colonel Renson, Chef d’État-Major à Oran. Cette amitié mondaine facilitait ses missions diplomatiques. L’aboutissement de cette intégration est le mariage de sa fille, Henrietta-Mary Bell, avec Nicolas (Gustave) Mercier-Lacombe, Conseiller d’État et Directeur Général des services civils, le 25 mai 1861. Le Consul Général n’est plus un étranger ; il est une figure dont la descendance participe à la gestion de la colonie.

Lettre autographe du Consul Général Bell, datée du 21 mars 1859. Collection personnelle de l’auteur.

Alger le 21 Mars 1859

Cher Colonel,

Je prends la liberté de vous recommander M. le Capitaine Peel qui a été nommé Vice Consul d’Angleterre à Oran par le Gouvernement Britannique ; si vous pouviez lui être utile je vous serais très reconnaissant.

Madame Bell et ma fille me chargent de leurs amitiés pour vous et Madame Renson.

Veuillez agréer Cher Colonel l’assurance de ma haute estime et de mon affectueux dévouement.

John Bell

John Bell s’éteint le 9 juin 1863, rue du Divan à Alger. Ses obsèques, le 16 juin, furent une cérémonie politique de premier plan. Il est fort probable que Joseph Kuhlman, membre actif du corps consulaire, ait assisté aux funérailles, rendant hommage à celui qui fut un pilier de la diplomatie algéroise.

V. Épilogue : L’héritage d’une transition diplomatique

La disparition de Bell marque la conclusion d’une période de transition historique. Par son travail de normalisation diplomatique, il a transformé une relation de confrontation en un partenariat fonctionnel. Avec sa disparition, c’est une génération de diplomates qui s’efface : celle qui a dû construire la diplomatie en même temps que se construisait la colonie, dans l’ombre des maréchaux et des généraux.