La grande bibliothèque de Johan Kuhlman (1738-1806)

Un homme entre commerce et lumières
Johan Kuhlman (1738-1806). Collection personnelle de l’auteur.

Dans le Norrköping de la seconde moitié du XVIIIe siècle, ville textile et marchande alors à l’aube de sa prospérité, Johan Kuhlman occupait une place singulière. Né en 1738, fils d’Henrik Kuhlman, marchand originaire de Gadebush en Mecklembourg installé à Norrköping en 1726, Johan perpétua et amplifia l’héritage paternel avec une énergie et une ambition qui dépassaient de loin le seul commerce. Grand négociant reconnu, chevalier de l’Ordre de Wasa, officier de la milice citoyenne, responsable et trésorier de l’église allemande protestante Hedvig, Franc-Maçon, il était aussi et peut-être surtout ce que ses contemporains appelaient un vän av böcker – un ami des livres. Sa devise, gravée dans ses habitudes autant que dans ses actes, résumait sa philosophie de vie en deux mots : persévérance et connaissance.

Sa maison à l’angle de Drottninggatan et Skolgatan, le Kuhlmanska Gården, et sa résidence d’été de Rödmossen dans la paroisse de Kvillinge, étaient des lieux de sociabilité intellectuelle où se retrouvaient les esprits les plus cultivés de la ville. Sa fortune était considérable : une voiture fabriquée à Londres pour 5 500 Riksdalers, de grandes collections d’argenterie, des propriétés soigneusement entretenues. Mais c’est sa bibliothèque qui témoigne le mieux de la nature profonde de l’homme. Elle comptait, à sa mort en 1806, plus de mille volumes anciens, une collection exceptionnelle pour un marchand Suédois du XVIIIe siècle.

Johan Henrik Lidén : le guide intellectuel

Pour comprendre la bibliothèque de Johan Kuhlman, il faut d’abord comprendre une amitié. Celle qui le liait au professeur Johan Henrik Lidén (1741-1793), historien, bibliographe et l’un des esprits les plus érudits de la Suède gustavienne. Atteint d’une grave goutte qui l’immobilisait, Lidén passa les dix-sept dernières années de sa vie dans la maison de Johan Kuhlman, qui lui offrit, selon les témoignages de l’époque, un sanctuaire où seules l’amitié et la sympathie les plus profondes peuvent trouver leur expression. Cette cohabitation fut intellectuellement féconde pour les deux hommes. De son lit de malade, Lidén restait en contact avec le monde savant européen, recevait des publications, correspondait avec des érudits, et naturellement orientait les lectures de son hôte. Dans ses lettres, Lidén recommandait régulièrement à Kuhlman des ouvrages précis, une grammaire hébraïque ici, un traité de philosophie là, un récit de voyage ou un texte religieux, façonnant ainsi, livre après livre, les contours d’une bibliothèque qui dépassait les ambitions ordinaires d’un commerçant. Kuhlman, de son côté, trouvait dans cet échange une inspiration pour des intérêts que Carlander, dans son célèbre Ex-Libris, décrivait comme très variés et qui lui valaient d’être universellement connu à Norrköping comme « la coqueluche des collectionneurs ». C’est à cette influence conjuguée, la curiosité native de Kuhlman et le magistère bienveillant de Lidén, que la bibliothèque devait sa remarquable cohérence intellectuelle, à mi-chemin entre la piété luthérienne d’un marchand protestant et l’universalisme curieux d’un homme des Lumières.

une bibliothèque à son image

Les donations faites à la bibliothèque de Linköping entre 1839 et 1845 par les fils de Johan, au nombre de 131 volumes et 9 objets, ne représentent qu’une fraction de la grande bibliothèque paternelle mais constituent néanmoins le témoignage le plus précis qui nous soit parvenu et permettent de reconstituer les grandes lignes d’une collection qui fut considérable.

La foi luthérienne, fondement de la collection

Le socle de la bibliothèque était résolument religieux, à l’image d’un homme qui était trésorier de l’église protestante de sa ville. Plusieurs éditions de la Bible en allemand, en latin, en grec, en suédois, en français côtoyaient des cantiques (Gesangbücher, Psalmböcker), des catéchismes de Luther, des textes de piété personnelle signés Arndt, Müller ou Gerhardus, et des ouvrages de théologie savante allant des Pères de l’Église (Lactantius) aux théologiens luthériens du XVIIe siècle. Cette présence massive de la littérature religieuse n’était pas une foi de façade : elle était celle d’un homme qui lisait ses textes sacrés en plusieurs langues et s’y confrontait intellectuellement.

Le commerce, outil de travail et de réflexion

Grosshandlare par vocation autant que par héritage, Kuhlman possédait les outils indispensables à son métier : deux éditions du grand lexique commercial de Hübner (Natur- Kunst- Berg- Gewerk- und Handl. Lexicon), les tables de calcul de Dentz (General-Waaren Calculations-Tafel et Waaren-Calculator Buch), des traités d’assurances (Engelbrecht), des journaux économiques et des guides postaux. Mais la réflexion sur le commerce dépassait chez lui la simple utilité professionnelle. La présence dans sa bibliothèque d’ouvrages tels que Les nobles doivent-ils commercer ? (1758), La noblesse commerçante (1756) et les Nouveaux Essais sur la noblesse de Barthes (1781) révèle un homme qui s’interrogeait profondément sur la place du marchand dans la société d’Ancien Régime. Une question d’autant plus vive pour un homme qui, par sa fortune, ses amitiés et ses distinctions, faisait partie de l’élite nobiliaire de son temps.

Les Lumières, horizon intellectuel

C’est ici que l’influence de Lidén se fait le plus sentir. La bibliothèque de Kuhlman reflète pleinement l’esprit des Lumières nordiques : rationaliste sans être antireligieux, universellement curieux, ouvert aux sciences comme à la littérature. On y trouve la philosophie de Baumeister et de Boethius, la pensée sociale de Ferguson (De la société civile), l’anatomie de Bartholinus, les Opuscula Pathologica de Haller, la pédagogie de Pestalozzi. Les dictionnaires témoignent d’un polyglotte accompli, à l’aise en suédois, allemand, français, anglais, latin et même hébreu. Les récits de voyages, en Turquie, aux Indes, en Afrique, en France, ouvrent la bibliothèque sur le monde, nourris peut-être aussi par les liens de la famille avec le grand navigateur Braad et la Compagnie des Indes orientales.

Parmi les curiosités les plus révélatrices : la traduction de l’Alcoran par Schweigger, témoignage rare d’une ouverture aux autres civilisations que l’on retrouve souvent dans les bibliothèques maçonniques de l’époque. La Franc-Maçonnerie de Kuhlman, attestée dans les archives généalogiques, donne ainsi une clé de lecture supplémentaire à bien des choix apparemment insolites.

La littérature et la sociabilité mondaine

Enfin, la bibliothèque n’était pas seulement un instrument de travail ou de réflexion : c’était aussi un objet de plaisir et de sociabilité. La littérature française légère (Le élite des contes d’Orville, L’Amoureux Africain), la poésie allemande (Rist, Willmsen), les livrets d’opéra, Knigge et son art de la conversation en société (Umgänget med människor) — tout cela dessine le portrait d’un homme qui aimait recevoir, échanger, amuser et être amusé. Le Kuhlmanska Gården était un salon autant qu’une étude, et la bibliothèque en était l’ornement naturel.

la dispersion de la collection

Johan Kuhlman mourut en 1806, laissant derrière lui sa veuve Margaretha Sehlberg (1759-1841) et deux fils survivants, un troisième, Johan Henrik (1783-1801), étudiant prometteur, était mort à dix-huit ans. Nils Gustaf Johan (1780-1849) et Carl David (1789-1860) héritèrent de la collection. Aucun des deux ne sut, ni peut-être ne voulut, en être le véritable continuateur. L’un finit sa vie ruiné et emprisonné, l’autre, reclus à Rödmossen, consacra ses ressources à de mystérieuses collections de minéraux plutôt qu’à entretenir la bibliothèque paternelle. Ce sont eux qui, entre 1839 et 1845, donnèrent à la bibliothèque de Linköping les 131 volumes et 9 objets qui nous sont parvenus, vestige précieux de la grande bibliothèque des Lumières que Johan Kuhlman avait mis une vie entière à constituer.


La bibliothèque de Johan Kuhlman, forte de plus de mille volumes, fut finalement dispersée après 1860 : une partie vendue, une partie égarée, quelques épaves récupérées lors de la vente aux enchères de 1877. Seule la donation à la bibliothèque de Linköping en a conservé une trace durable et identifiable.

Quatre semaines en mer du Nord : le voyage cauchemardesque de Lidén

Eté 1774. Lidén quitte Norrköping pour rejoindre Amsterdam, puis Aix-la-Chapelle, où il espère que les eaux thermales viendront à bout de sa goutte tenace. Il embarque. Et c’est le début de ce qu’il appellera lui-même « un voyage indescriptiblement triste et difficile ».

Le navire des Indes orientales Finland dans la tempête en mer du Nord. Le navire fut construit en 1761 au chantier naval Stora Stads à Stockholm et effectua sept voyages en Chine pour la Compagnie suédoise des Indes orientales. Tableau de Jacob Hägg (1839–1931). Sjöfartsmuseet Akvariet de Göteborg (réf. SMG1655)

La lettre 81, griffonnée en hâte « en route pour Amsterdam » le 16 juillet, a tout d’un message de naufragé : « Il ne me reste plus qu’à faire savoir que je suis vivant. » Deux semaines se sont déjà écoulées depuis son départ de Norrköping. La lettre suivante, écrite depuis Amsterdam le lendemain, livre les détails du calvaire : une tempête éclate la veille de la Saint-Jean, les enfermant une nuit et un jour entiers dans la tourmente. S’ensuivent quatre semaines en mer du Nord – orages, froid, vents contraires, et surtout, l’eau potable qui s’épuise, obligeant les hommes à n’en boire qu’une fois par jour. Tous les navires les dépassent. Le Finland, ce « misérable navire », avance si lentement que Lidén recommande, non sans ironie, qu’on le détruise à son retour.

Et pourtant, au milieu de ce désastre, une note inattendue : « Dieu m’a gardé de bonne humeur. » Lidén ne se plaint pas, il raconte. Avec cette lucidité tranquille qui le rend si attachant, à travers chaque ligne de cette correspondance précieusement conservée aux archives de Linköping.

Lettre 81 en route pour Amsterdam, 16 juillet 1774.

« Mon cher frère,

Après un voyage indescriptiblement triste et difficile à bien des égards, nous jetons maintenant l’ancre pour Amsterdam. Imaginez ! Deux semaines que j’ai quitté Norrköping. Le prochain billet, je l’écrirai convenablement. Maintenant, il ne me reste plus qu’à faire savoir que je suis vivant, car l’heure est venue, et je n’ai pas donné à mes amis l’occasion de se tourmenter les yeux dans l’ignorance de mes actions.

Cher frère, faites-le savoir à ma bonne mère par courrier immédiat, puisque je n’ai pas le temps d’écrire ; mais dites que le capitaine a juste parlé, et que je n’ai pas eu le temps de faire partir le courrier rapidement, mais que je suis sûr de l’attendre par le prochain courrier. Que Dieu bénisse mon frère avec tout le bien, tous les souhaits.

Un ami heureux.

Lidén

PS : Salutations à tous les amis ! Ah, si j’avais la santé, ça m’amuserait de repartir à l’étranger.

Lettre 82 — Amsterdam, juillet 1774 (lettre parvenue le 29 juillet)

« Mon cher Ami et Frère,

J’avais tracé quelques lignes hier, juste avant d’arriver ici ; Frey les a portées à terre pour les faire copier. Je tiens à présent ma promesse et vous écris à nouveau, fût-ce brièvement. J’espère que ma lettre de Norvège est bien parvenue à mon cher frère et qu’il sait dans quelles conditions j’y suis arrivé. La veille de la Saint-Jean, nous avions à peine repris la mer que la tempête s’est levée et quelle tempête ! Nous avons passé une nuit et un jour de Saint-Jean des plus éprouvants qui soient. Puis ce fut, semaine après semaine, un vent contraire, des orages répétés, un froid tenace et des eaux furieuses. Nous avons ainsi consumé quatre semaines entières dans la mer du Nord, sans savoir comment tout cela finirait. Le pire fut que l’eau, depuis longtemps croupissante et fétide, vint à manquer si bien que les hommes ne pouvaient s’abreuver qu’une seule fois par jour. Si nous n’étions pas sortis de cette mer comme nous l’avons fait, nous aurions été dans une situation bien grave. Mon frère peut juger lui-même, d’après tout ce que je viens de dire, que le voyage n’a pas été des plus réjouissants. Et pourtant, Dieu en soit loué, Il m’a gardé de bonne humeur tout au long de cette épreuve ; si mon bonheur n’a pas grandi, il est demeuré ce qu’il a toujours été.

Je vous prie de transmettre mes salutations à M. Ebberstein, et de lui demander de recommander à la compagnie maritime de faire détruire ce misérable navire à son retour car on ne saurait faire pire. J’ai eu la douleur d’observer, tout au long du voyage, comment chaque navire nous dépassait sans peine ; cette coque n’est bonne qu’à porter le vent, et les navires qui nous avaient accompagnés depuis le détroit sont arrivés ici quinze jours avant nous. Ces derniers jours, l’alerte avait même été donnée en raison de notre longue absence, du mauvais temps persistant et de la mauvaise réputation de la cargaison du Canon. Je n’ai débarqué que dimanche matin, et n’ai encore rencontré personne de la côte.

Suite du mardi, à midi.

Depuis lors, plusieurs vieilles connaissances sont venues me rendre visite à bord, et le voyage vers la suite est maintenant organisé. Krebels Reisen m’a trompé : point de liaison directe pour Maastricht, contrairement à ce qu’il annonçait. Quant au traditionnel Treck Schyten, il m’est impossible de l’emprunter à cause des trop fréquents changements. Il me faudra donc affréter une voiture particulière pour ce trajet, pratique, certes, mais fort coûteuse. Demain, si Dieu le veut, je serai en route. Liedbeck, qui m’a ici témoigné la même sollicitude que mon frère à Norrköping, a eu la bonté de laisser son jeune frère m’accompagner, afin que je ne sois pas seul en chemin.

La lettre de change était chez Hoope, pour l’acceptation. On m’a fait savoir que l’usage n’était pas de noter sur l’acceptation, mais que je pourrais ordonner le versement dès que j’en aurais besoin. Les renards sont peu recherchés ici. D’ici ce soir, je saurai ce que j’en tirerai ; j’en ai déjà cédé une cinquantaine, et j’ai eu bien de la chance de les placer. Pour le reste, on paye ici à raison de 4 florins la livre hollandaise, le commerce suit son cours.

M. Ebberstein a ouvert pour moi un compte chez Nedermeyer, lequel est demeuré deux jours ici avec moi et m’a offert tout ce que je pouvais souhaiter. C’est un homme d’une parfaite civilité, qui m’a beaucoup plu. Le Comptoir est l’un des meilleurs d’Amsterdam ; il n’entretient d’autres relations avec des Suédois qu’avec Ebberstein, et tient à protéger cette réputation avec soin. Nedermeyer lui-même avait Ebberstein en haute estime. M. Rungén est jeune, vif et expéditif ; il m’a accordé tout le temps dont j’avais besoin. Frey, lui, s’est montré discret et de bonne conduite tout au long du voyage. C’est entre ses mains que je remettrai, avec reconnaissance, toutes les choses qui m’ont été confiées.

J’attends maintenant avec impatience une lettre de mon frère. Que Dieu nous accorde de nous retrouver un jour dans la joie ! Saluez tous nos amis Ebberstein, Ekerman, Rudberg, Wiman, Braad; tous ceux qui gardent un souvenir de moi.

À la vie, à la mort,

Votre très dévoué frère,

Lidén

Note : A la fin de la lettre, Lidén évoque l’industriel Ebberstein, le maire Ekerman ainsi que le navigateur Braad (voir par ailleurs) beau-frère de Johan Kuhlman et marié à sa sœur Sara Margaretha.

« Mon frère » : une amitié sans frontières

L’amitié qui lia Johan Kuhlman et Johan Henrik Lidén fut toute particulière. Elle traversa la maladie, la distance et les années sans jamais fléchir. Tout commence au tournant de 1773 : les deux hommes ont respectivement 32 et 35 ans, et leur correspondance, d’abord courtoise, « Mon cher Ami », bascule peu à peu vers quelque chose de plus intime, de plus fraternel. Bientôt, Lidén n’écrira plus qu’à « Mon cher Frère ». Car c’est bien d’une fraternité élective qu’il s’agit. Lidén est alors un homme éprouvé : la goutte l’a attaqué à l’automne 1771 et ne le lâchera plus. Kuhlman, négociant prospère de Norrköping, fera beaucoup pour adoucir la vie difficile de son ami. Il lui envoya du chocolat, « le goût était excellent », écrit Lidén, ravi, des poires séchées, de la porcelaine de Chine, du linge, des couteaux à rasoir. Il vint rester huit jours au chevet de son ami pour « pleurer ensemble ». Il organisa ses voyages, garda sa voiture, prépara son gîte. Et Lidén, de son écriture tremblante de malade, lui répondait lettre après lettre, signant toujours de la même formule, douce et absolue : « À la vie, à la mort. » La lettre qui suit est l’une de celles où cette tendresse affleure le plus clairement, dans les petits détails du quotidien partagé malgré la distance.

Lettre 53, Linköping, fin septembre 1773.

« Mon Cher Frère,

Merci beaucoup pour toute votre gentillesse et une telle bienveillance si excellente pour améliorer mon ordinaire. Tout à fait remarquable. Mère vous remercie, comme moi, infiniment pour les jolis citrons. La chaise était bien. Je me languis de mon cheval de bois. La poêle pour le chocolat ( pour cuire dedans ) est ce dont j’ai besoin. Et mon chapeau est de nouveau disponible. Je pourrais bientôt, enfin, en avoir un qui me convienne. Ma fièvre a baissé et je suis tout le temps libre. Je semble aller un peu mieux, mais lentement. Mon cher frère est venu et est resté avec moi huit jours, pour que nous puissions pleurer ensemble.

Le docteur se dépêche et je n’ai pas le temps d’en dire plus cette fois-ci.
A la vie, à la mort , de tout cœur,

Mon Cher Frère PS : Salutations multiples à Bror Rudberg et à l’assesseur Fidèlement Braad. Egalement à Mamsell Örnberg et M. Bergstrom. (Mademoiselle Örnberg était la gouvernante des Kuhlman à Norrköping).

Lettre 58, Linköping le 15  novembre 1773

« Mon cher Ami,

Merci à vous, qui ne vous lassez pas d’écrire à un pauvre infirme épuisé, à celui qui a tout oublié et que l’on oublie en retour. Je crois pourtant — oui, je le crois — que je saurai encore surprendre, et me surprendre moi-même, en retrouvant un jour la santé. Il semble que M. Göhle, après bien des tentatives infructueuses, ait enfin mis le doigt sur quelque chose qui ressemble à la fièvre accablante (1). Du moins, cela y ressemble. Attendons et voyons. Si Dieu le veut ! Cette perspective m’intéresse vivement.

J’ai savouré le chocolat avec un vrai plaisir, il était d’un goût excellent. Mon frère n’aura pas de repos tant qu’il ne sera pas venu partager la tasse avec moi. J’ai également reçu de Mme Alstrin, sur la bonne recommandation de mon frère, dix livres de poires séchées. Mais combien coûtent-elles, et à qui en régler le paiement ? La lettre qui les accompagnait ne le précisait pas.

Le messager partira bientôt avec le lin, que je recevrai volontiers, tandis que le hareng et le sel seront acheminés plus tard par mon propre fermier. Merci pour la promesse de la porcelaine. Dieu veuille que mon frère soit soulagé et favorisé par les nouvelles réglementations anglaises. Mais patience, Dieu éprouve ceux qu’il aime ! Que pouvons-nous faire d’autre ? Mon frère a lui-même passé commande de couteaux à lame de rasoir ; ils arriveront avec le prochain envoi. Ils semblent de bonne qualité. Voyons s’ils durent. Leur forgeron est un Suédois établi à Londres, qui travaille le fer de notre pays.

Je vis et je meurs avec un cœur suédois, mais pas en fer...

Votre dévoué, Lidén

(1) Le contexte indique que le Dr Göhle, après plusieurs tentatives infructueuses, a enfin trouvé un diagnostic — vraisemblablement pour différencier la fièvre qui accompagne la goutte de Lidén d’une autre affection. Il s’agit probablement d’une fièvre intermittente de type paludéen, très répandue dans les régions lacustres de Suède au XVIIIe siècle.

Deux lettres d’Or

Image générée par IA à partir du texte de Lundgren.

C’est par ces mots qu’Hjalmar Lundgren ouvre le premier chapitre de son ouvrage consacré à la famille Kuhlman (1) :

Une calèche couverte anglaise du XVIIIe siècle.

« Les petits garçons de la rue qui menait à la porte des douanes, au nord de Norrköping, abandonnèrent d’un bond le tas de sable où ils s’ébattaient et accoururent, pieds nus, pour former une haie d’honneur de chaque côté du passage. Ils l’avaient reconnu de loin, ils le reconnaissaient toujours, lui qui passait presque chaque jour à cet endroit et ils savaient que de la fenêtre de la voiture jailliraient, comme à l’accoutumée, quelques pièces de cuivre lancées d’une main généreuse. C’était une grande calèche couverte d’une tenture d’un vert profond, de coupe étrangère, à la fois mince et élégante, qui avançait dans un nuage de poussière dorée. Sur ses portières brillaient, frappées en monogrammes d’or, les deux lettres : J. K.

La voiture revenait de la campagne, digne et solennelle, dans la douceur d’un soir d’été. Le long des routes, les champs exhalaient leur parfum de trèfle, et les hirondelles, vives et précises, traçaient leurs arabesques basses au-dessus des prairies assoupies ».

Conscient que l’ouvrage de Lundgren ne constitue qu’une source secondaire, je partis à la recherche de ce qui avait pu l’inspirer. C’est dans la correspondance que Johan Henrik Lidén adressa à Johan Kuhlman, aujourd’hui conservée aux archives de Linköping, que se nichent les passages dont s’est vraisemblablement inspiré l’écrivain (2). Au fil de ses lettres, Lidén revient à plusieurs reprises sur une même curiosité : les voitures anglaises.

Lettre 86 — Aix-la-Chapelle, 14 novembre 1774

« Comme je vois que je ne pourrai jamais, du moins Dieu sait quand, utiliser la nouvelle voiture, qui est encore une charge pour mon frère, j’ai été très heureux de la vendre à ce moment-là […] Entre-temps, je m’achèterai, moi aussi, une voiture anglaise pour le voyage de retour. Bien qu’assez cher, ce véhicule est très confortable. »

Lettre 89 — Aix-la-Chapelle, 6 mars 1775

« Ma voiture m’a coûté 2456 dallers. Je n’ai voyagé qu’entre Linköping et Norrköping. Pourrais-je en obtenir 2000 maintenant ? Une calèche anglaise coûte à Bruxelles, neuf, environ 200 ducats. Coûteux ; mais on voyage confortablement. Elles sont toujours biplaces. Je dois en acheter une, parce que je ne veux plus rester alité. »

Lettre 48 — Linköping, 21 juin 1773

Johan veillait sur son ami malade avec une sollicitude sans faille. Un jour, pour lui épargner les aléas du voyage, il lui envoya sa propre voiture, ayant pris soin d’organiser chaque étape du trajet, les chevaux prêts à chaque relais, la maison préparée, le gîte garni. Lidén séjourna ainsi quatre mois chez Kuhlman à Norrköping. À son retour à Linköping, il écrit aussitôt :

« Bien qu’encore secoué et plutôt fatigué par le voyage, je dois écrire quelques mots pour vous dire que je suis bien arrivé à Linköping avec ma vieille Goutte… Le voyage a été incompréhensiblement rapide. Les chevaux étaient toujours prêts, si bien que j’étais là à 4 heures et demie. A mon retour, je trouve le gîte rempli. Encore une nouvelle courtoisie. Merci beaucoup. »

(1) « Kuhlmans, Pasteller från den Borgerliga Empiren » par Hjalmar Lundgren publié en 1917. Anders Hugo Hjalmar Lundgren (16 février 1880 – 5 octobre 1953) était un bibliothécaire et écrivain suédois. Hjalmar Lundgren était le fils du greffier de la ville Johan Edmund Lundgren et de Hilma Andersson-Öhrvall. Il étudie à Uppsala où il devient bachelier en philosophie en 1903 et licencié en philosophie en 1908 et enfin en 1913 soutient son doctorat et devient docteur en philosophie. En parallèle, il a acquis sa première expérience professionnelle en tant que bibliothécaire à l’Université d’Uppsala. Lorsque Lundgren retourna dans sa ville natale de Norrköping après la défense publique de sa thèse de doctorat, l’ancien ministre des Finances Carl Swartz venait de faire don à la ville de la propriété « Villa Swartz ». dans le but de faire place à la fois à une bibliothèque et à un musée d’art. Lundgren a été nommé le premier directeur des deux collections et a occupé ces missions jusqu’en 1945 (musée d’art) et 1946 (bibliothèque). À la retraite, il fut de 1948 jusqu’à sa mort, président de l’Association Old Norrköping.

En tant qu’écrivain, Lundgren fait ses débuts en 1909 avec le recueil de poésie Syrinx, qu’il écrit lors d’un séjour d’été avec le vicaire August Hammarström à Kvarsebo. Il a ensuite tourné l’écriture littéraire avec des récits de voyage, des œuvres locales et culturelles et historiques et plus encore. Il a également traduit de la littérature étrangère (principalement Français) et édité des éditions de divers manuscrits historiques, dont Anecdota Benzeliana (1914) d’Erik Benzelius le Jeune.

(2) Cette correspondance de Lidén à son ami Johan Kuhlman a fait l’objet d’un livre édité en 1961 par Hilda Danielson et intitulé : Förtroendes brev fran Johan Jenrik Lidén (1768-1787). Johan Hinric Lidén , né le 6 ou le 7 janvier 1741 à Linköping , décédé le 23 avril 1793 à Norrköping , était un universitaire et donateur suédois.

La Défense de Norrköping à l’époque moderne (XVIIe–XIXe siècles) – (5/5)

Les redoutes armées, le dispositif de surveillance et les nouvelles fortifications
1. Les travaux de von Röök

Le colonel von Röök entreprit les travaux sur les redoutes avec l’aide des paysans (bönder) du Vikbolandet, réquisitionnés sur ordre du gouverneur. Dès le 5 octobre 1788, le pavillon de l’Amirauté (Amiralitetsflaggan) put être hissé à Skänäs — geste symbolique marquant l’entrée en service de l’ouvrage.

Les redoutes de Norrköping. Archives militaires de Suède.
2. Le système de feux de guet (Varseleld)

Des feux de guet (varseleld) munis de tonneaux de goudron (tjärfat) furent établis en plusieurs points stratégiques. Les guetteurs des tours (tornvaktare) reçurent l’instruction de surveiller en permanence les feux à Hammarudden, sur la colline de Björnviken (Björnvikensberget) et dans les montagnes de Kvillinge (Kvillingebergen) ; en cas d’allumage, ils devaient sonner les cloches (klockorna) sans délai.

3. L’armement des redoutes

Les travaux se poursuivirent sous la direction de la Défense-Députation (Försvarsdeputationen). La redoute de Skänäs fut équipée de :

  • 16 canons en fer de dix-huit livres (artonpundiga järnkanoner) dans la cuirasse (kirasspansar),
  • 8 canons de rapport de trois livres (trepundiga rapportkanoner) dans les flancs côté terre,
  • Le tout entouré de palissades (palissader) et de chevaux de frise (spanska ryttare).
Dessin 3D d’après le plan d’époque de la redoute de Skänas.

Sur Säterholmen, 7 canons en fer furent déployés, dont aucun ne pesait moins de dix-huit livres. Ces canons avaient été en grande partie empruntés au baron Örnskiöld16 à Stafsjö, les autres achetés ailleurs. Les redoutes furent également pourvues d’environ 79 centners de poudre et de deux baraquements (baracker). Les hommes pour les redoutes provenaient en partie des paroisses de l’archipel (skärgårdsförsamlingarna), en partie du Régiment royal d’artillerie (Kungliga Artilleriregementet).

Dessin 3D d’après les plans d’époque. Redoute de Säterholmen.
4. Les fortifications de Häst et de Lindholmen

Outre les redoutes de Skenäs et Säterholmen, il était également prévu de reconstruire les fortifications de Häst et de Lindholmen. Cette reconstruction était cependant conditionnée à la déclaration écrite que les bénéficiaires renonçaient à toute aide supplémentaire à cet effet et renonceraient également au droit à la protection personnelle que l’on pouvait attendre de ces établissements défensifs.

L’alerte d’octobre 1788 et le geste envers Kuylenstjerna

L’atmosphère de la ville fut électrisée le 11 octobre 1788 par la rumeur annonçant que des navires de guerre ennemis (fiendefartyg) croisaient au large d’Elfsnabben et de Landsort. Les autorités demandèrent les fonds nécessaires aux travaux de défense, ainsi que des canons utilisables, les 16 canons de la ville étant incapables de tirer. Mais le gouverneur estima la rumeur non fondée : l’ennemi n’avait «pas de galères (galärer) ou de navires plats (flatbottnade fartyg) de ce côté de la mer de l’Est pour débarquer». En dehors de ce qui avait déjà été dépensé, rien d’autre n’était requis que de maintenir une «connaissance sûre à l’entrée la plus extérieure de la mer». Les fonds publics ne devaient pas être «inutilement détruits».

Les habitants de Norrköping témoignèrent néanmoins de leur patriotisme en offrant, après la bataille navale de Hogland (Slaget vid Hogland, 17 juillet 1788), au colonel et chevalier de l’Ordre royal de la Grande Croix Carl Wiljem Kuylenstjerna17 — qui s’était distingué dans cette même bataille — une cruche à vin en argent de 177 livres.


Les chants patriotiques du corps de garde bourgeois

Des vers furent chantés avec ardeur sur la haute garde citoyenne (borgerliga vakten). En voici les strophes, telles que reportées dans les sources :

«Frères ! Nous qui portons les armes pour la défense de notre Roi et de notre Ville, Puissions-nous aiguiser nos armes, Honorons dignement nos jours. Guidés par von Röök et Wallander, Chevaliers de la garde préventive, Frères ! malgré les reproches de la colère, Dieu et la bravoure donnent tout. La tendresse de Gustaf, la dignité de la Ville, Soient l’objet de notre gloire, Aucune autre rançon ne peut être supportée ! Souviens-toi ! Notre Ville autrefois réduite en cendres Par une Politique cruelle. Frères ! Soyons prompts, combattons, Défions toute critique !»


La guerre de 1789 et le dénouement décevant

En 1789, la menace d’un débarquement ennemi dans l’Ostgötaship (Östgötaskärgården) persistait. Une proclamation royale du 15 août exhortait le grand public de Vikbolandet à s’armer. Les corps civiques furent de nouveau autorisés à patrouiller la nuit (nattpatrullering) dans les rues de la ville pour l’ordre et l’entraînement.

Les travaux sur les redoutes se poursuivirent sous la direction de la Défense-Députation. Mais la fin est, selon les mots de Gullberg, «quelque peu triste». En octobre, le roi ordonna que les redoutes soient évacuées (avvecklas). La ville devait prendre en charge la poudre à canon (kruttillgångarna), tandis que la Couronne s’occuperait elle-même des redoutes — qui finirent par se délabrer (förföll). À Säterholmen, selon Sundelius, tout était encore dans son état antérieur en 1798, «bien que quelque peu délabré».

Quelques années plus tard, les matériaux de défense encore présents dans les casernes, acquis avec les fonds souscrits, furent transférés au Roi et à la Couronne.


Les canonnières de 1808 (Kanonbåtarna 1808)

Dix-huit ans après la guerre de 1788–1790, après que le roi eut, les 5 et 20 mai 1808, ordonné aux gouverneurs de faire construire d’urgence des canonnières (kanonbåtar) dans les chantiers navals des villes, le gouverneur d’Östergötland demanda le 27 mai à l’hôtel de ville (rådhuset) si un nombre convenable de bouches à feu pouvait être construit selon la capacité des citoyens.

À cette occasion, le commandant de la province décerna la médaille d’or (guldmedaljen) au capitaine de commerce (kofferdikapten) Olof Hammarsten18 pour son intrépidité et son comportement audacieux lors de l’affaire de Lübeck en 1806.

Les citoyens déclarèrent pouvoir construire et armer deux canonnières. Ils prétendaient que le coût devait être partagé entre les propriétaires de maisons et les bourgeois ; mais les propriétaires non-bourgeois — représentés par le lieutenant Jakob Erik Gripenwaldt — refusèrent de participer. Le gouverneur exprimant son incapacité à les y contraindre, les bourgeois durent seuls assumer les coûts. Sa Majesté le Roi exprima son contentement par lettre du 8 juin 1808.

Les deux canonnières, construites aux chantiers d’Eberstein & Cie et de J. Schotte & Cie, furent prêtes à l’automne 1808, pour un coût total de 6 502 rixdales et 20 shillings (riksdaler och skilling).

(16) Baron Örnskiöld de Stafsö — Noble propriétaire du domaine de Stafsö (Östergötland). Prête en 1788 la majeure partie des canons en fer équipant la redoute de Skänäs, illustrant la solidarité patriotique de l’aristocratie terrienne avec les défenses urbaines de Norrköping.

(17) Carl Wiljem Kuylenstjerna — Colonel, héros de la bataille de Hogland. Officier de marine suédois, colonel et chevalier de l’Ordre royal de la Grande Croix (Kungliga Stora Korsets Orden). Se distingue lors de la bataille navale de Hogland (Slaget vid Hogland, 17 juillet 1788) dans le golfe de Finlande, affrontement entre les flottes suédoise et russe. Les habitants de Norrköping lui offrirent une cruche à vin en argent de 177 livres en signe de reconnaissance patriotique.

(18) Olof Hammarsten — Capitaine de commerce. Actif début XIXe siècle. Capitaine de commerce (kofferdikapten) à Norrköping. Reçoit la médaille d’or (guldmedaljen) des mains du commandant de la province lors des délibérations sur les canonnières de 1808, en récompense de son «intrépidité et comportement audacieux lors de l’affaire de Lübeck en 1806». Son geste héroïque illustre la continuité de l’esprit civique et martial de la bourgeoisie maritime de Norrköping entre les guerres de 1788 et de 1808.