Christopher Hinric Braad le jeune (1774–1837) – Une note de gratitude dans le Livre d’Or de Rödmossen

Parmi les nombreuses personnes ayant laissé une trace dans le Livre d’Or de Rödmossen, il en est une qui mérite une attention particulière, tant par sa position dans la famille que par l’émotion contenue dans les lignes qu’il a tracées. Le 13 septembre 1795, un jeune homme de vingt et un ans signe une note adressée à son oncle Johan Kuhlman. Il s’appelle Christopher Hinric Braad. Son écriture est soignée et son propos empreint d’une grande gratitude. Il écrit depuis la campagne de Rödmossen, peut-être assis à la même table où tant d’autres visiteurs avaient déjà couché leurs pensées.


Ce qui rend ce témoignage particulièrement touchant, c’est que Christopher Hinric Braad n’est pas un simple visiteur de passage. Il est le fils du célèbre navigateur Christopher Henric Braad¹, mort en octobre 1781, alors que l’enfant n’avait que sept ans. Orphelin de père très jeune, il a grandi dans l’ombre bienveillante de son oncle maternel, Johan Kuhlman, qui a joué dans sa vie un rôle bien plus grand que celui d’un simple parent éloigné.

Un enfant dans le sillage de deux hommes remarquables

Christopher Hinric Braad le jeune naît à Norrköping en 1774². Il est le fils de Christopher Henric Braad (1728–1781) et de Sara Margaretha Kuhlman (1754–1797), sœur cadette de Johan Kuhlman. Par sa mère, il appartient donc pleinement à la famille Kuhlman de Norrköping. Par son père, il hérite d’un nom associé aux grands voyages, à la Compagnie suédoise des Indes orientales, et à une œuvre écrite considérable restée en grande partie inédite.

Le navigateur Braad avait épousé Sara Margaretha Kuhlman le 4 juin 1772³. C’était alors un homme de quarante-quatre ans, déjà chargé d’expériences – quatre voyages en Asie, des séjours prolongés à Canton et à Surat, des manuscrits représentant plusieurs centaines de milliers de mots. Sara Margaretha, elle, avait dix-huit ans. Leur mariage dura moins de dix ans. Christopher Henric Braad meurt le 11 octobre 1781 à Norrköping, laissant derrière lui une veuve de vingt-sept ans et un fils de sept ans. Et c’est Johan Kuhlman qui prend le relais et éduque le petit Henric. On devine, à travers la note de 1795, l’ampleur de ce que le neveu doit à son oncle.

La note du 13 septembre 1795

La page du Livre d’Or est datée du 13 septembre 1795. L’écriture est régulière, appliquée, celle d’un homme cultivé. En bas de page, la signature : Christoff. Hinr. Braad. En dessous, une mention ultérieure rappelle ses dates : * 1774 † 1837.

Le texte original en suédois se lit ainsi :

Af en älskad Morbrors exempel har jag alltid lärt huru Den som i yngre dagar med ihoghet samlat kunskaper och gagnat sina medborgare, äger dubbel förnöjelse att vid åldre år i den lugna landsbygden äfven kunna vara nyttig för dem. Måtte Dess lifnad och sällhet länge fortfara, och måtte jag en gång vid lifvets afton få njuta en lika tillfredsställelse !!

Soit, en français :

« De l’exemple d’un oncle bien-aimé, j’ai toujours appris comment celui qui, dans ses jeunes années, avec assiduité a rassemblé des connaissances et servi ses concitoyens, a la double satisfaction, à un âge avancé, d’être encore utile à eux depuis sa paisible campagne. Que sa vie et son bonheur se prolongent longtemps encore, et puissé-je, un jour au soir de ma vie, jouir d’une semblable satisfaction !! »

Rödmossen, le 13 septembre 1795, Christopher Hinric Braad.

Ce texte appelle quelques remarques. La structure même de la phrase est révélatrice : Christopher ne remercie pas directement son oncle, il part de son exemple. C’est une formulation plus distanciée, presque philosophique — celle d’un homme qui a intériorisé une leçon de vie, pas simplement un bienfait reçu. L’assiduité (ihoghet) et l’utilité aux concitoyens (gagnat sina medborgare) sont les deux vertus qu’il retient. Johan Kuhlman, marchand, administrateur, chevalier de l’Ordre de Wasa, incarnait exactement cela. La double satisfaction (dubbel förnöjelse) est une formule belle et précise : à la satisfaction d’avoir servi pendant sa vie active s’ajoute celle de continuer à le faire, en retrait, depuis la campagne. C’est le portrait d’un homme qui n’a pas renoncé à être utile en vieillissant. Et la conclusion – puissé-je un jour jouir d’une semblable satisfaction – dit clairement que Christopher Hinric Braad prend ce modèle pour ambition personnelle.

Une place dans l’arbre familial

Le tableau généalogique ci-dessous permet de situer Christopher Hinric Braad dans la lignée des Kuhlman de Norrköping. On y voit que sa mère Sara Margaretha Kuhlman (1754–1797) est fille de Henrik Kuhlman⁴ et sœur de Johan Kuhlman (1738–1806). Christopher Hinric Braad le jeune se trouve ainsi à la confluence de deux familles remarquables : les Kuhlman, marchands et mécènes de Norrköping, et les Braad, dont le chef de file avait parcouru les océans au service de la Compagnie suédoise des Indes orientales.

Un destin discret, une carrière honorable

Si le père avait choisi les mers lointaines, le fils suivra une tout autre voie. Christopher Hinric Braad le jeune fera carrière dans l’administration suédoise et obtiendra le titre de Secrétaire Royal (Kunglig Sekreterare), une position honorifique et fonctionnelle au sein des institutions de la Couronne⁵. Sa mère Sara Margaretha mourra en 1797, deux ans seulement après la visite à Rödmossen. Lui-même décèdera en 1837, à plus de soixante ans, ayant traversé toute la période gustavienne, la régence, et les premières années du règne de Bernadotte.

Sources : Livre d’Or de Rödmossen, archives municipales de Norrköping ; arbre généalogique familial Kuhlman-Braad ; article du Norrköpings Tidningar du 24 octobre 1889 ; Riksarkivet, notice biographique de Christopher Henric Braad ; (Laude-Kuhlman, 2023).

(1) Voir l’article « Le Superkargo Braad (1728–1781) » publié sur ce site.(2) La date de naissance précise à Norrköping est confirmée par les registres paroissiaux suédois.(3) Publication du mariage conservée aux archives de Norrköping.(4) Henrik Kuhlman, né à Gadebusch en 1693, s’installe à Norrköping en 1726. Il est le fondateur de la branche suédoise de la famille.(5) Le titre de Kunglig Sekreterare désignait dans la Suède du XVIIIe et du début du XIXe siècle un fonctionnaire attaché aux chancelleries royales ou aux grands offices administratifs de la Couronne, responsable de la rédaction et de l’archivage de documents officiels.

L’astrolabe de Braad : de la SOIC au cabinet de curiosités de Linköping

L’Astrolabe de Christopher Henrik Braad, cabinet des curiosités de la bibliothèque de Linköping.

Parmi les objets conservés au cabinet de curiosités de Linköping, il en est un qui semble, plus que tout autre, ouvrir une fenêtre sur le vaste monde des voyages : un astrolabe du XVIIe siècle, donné en 1839 par un membre de la famille Kuhlman de Norrköping. À première vue, l’objet appartient au domaine des instruments savants, de ceux que l’on rangeait autrefois dans les bibliothèques ou les cabinets d’étude. A y regarder de plus près, il pourrait aussi être le témoin silencieux d’une histoire maritime, familiale et commerciale, reliant les Kuhlman à Christopher Henrik Braad, à la Compagnie Suédoise des Indes orientales, la Svenska Ostindiska Companiet en suédois, et à l’un des plus grands noms de la cartographie européenne : Willem Janszoon Blaeu.

Il s’agit d’un astrolabe daté d’environ 1630, d’un diamètre de 31 centimètres, composé de deux gravures sur cuivre collées sur les deux faces d’une planche de bois plane. L’une des faces est munie de graduations métalliques mobiles. Sur une cartouche en saillie, destiné à suspendre l’instrument, apparaissent deux inscriptions qui donnent tout son intérêt à l’objet : « Amstelodami Prostant apud Guiljemum Blaeuw A° 1624 » et « Delineavit et excudit Guiljemus Blaeuw A° 1628 ». Autrement dit, l’instrument fut dessiné, édité ou vendu à Amsterdam par Willem Janszoon Blaeu, dans les années 1620 à 1630.

Le donateur indiqué est Nils Johan Gustav Kuhlman (1780-1847), commerçant à Norrköping et fils de Johan (1738-1806). L’objet était donc encore en possession de la famille Kuhlman au XIXe siècle, avant d’entrer dans les collections du Kuriositetskabinettet de Linköping. Mais son origine familiale pourrait être plus ancienne. Il y a en effet de bonnes raisons de penser que cet astrolabe a du appartenir à Christopher Henrik Braad, navigateur suédois, né en 1728 et mort en 1781, beau-frère de Johan Kuhlman. Si cette hypothèse se confirme, l’objet ne serait pas seulement une curiosité scientifique : il deviendrait une relique de la navigation au long cours et un rare vestige matériel de l’ouverture des familles marchandes suédoises sur le monde.

Un instrument pour lire le ciel

L’astrolabe est l’un des plus anciens instruments astronomiques. Son principe repose sur une idée aussi simple que géniale : représenter la voûte céleste sur une surface plane. Grâce à cette projection, il devient possible de repérer la position des astres, de mesurer leur hauteur au-dessus de l’horizon, de déterminer l’heure, d’effectuer certains calculs astronomiques, et, dans le contexte de la navigation, d’aider à se situer en mer. Pendant des siècles, l’astrolabe fut à la fois un outil scientifique, un instrument pédagogique et un symbole de savoir. Il appartenait au monde des astronomes, des mathématiciens, des navigateurs et des savants. Certains astrolabes étaient de robustes instruments métalliques, faits pour résister à l’usage. D’autres, plus raffinés, étaient conçus pour l’étude, la démonstration ou la collection. Celui de Linköping semble appartenir à cette seconde famille : il n’est pas simplement un objet de bord, mais un instrument imprimé et monté, associant gravure, bois et éléments mobiles.

L’exemplaire en question est issu des ateliers d’un grand éditeur-cartographe d’Amsterdam. Il témoigne de cette époque où les frontières entre l’astronomie, la cartographie, la navigation et l’édition étaient encore très poreuses. Pour tracer une carte, il fallait connaître le ciel ; pour naviguer, il fallait savoir lire les astres ; pour former les pilotes, il fallait diffuser des instruments, des tables, des globes et des cartes.

Willem Janszoon Blaeu, de Tycho Brahe à Amsterdam
Portrait du cartographe et fabricant de globes néerlandais Willem Jansz. Blaeu. Vers 1655-1670

La signature de Willem Janszoon Blaeu donne à l’astrolabe une valeur particulière. Blaeu n’est pas un simple graveur ou marchand d’instruments. Né à Alkmaar en 1571, il devint l’un des grands cartographes et éditeurs scientifiques de l’Europe du XVIIe siècle. Avant d’établir son atelier à Amsterdam, il séjourna auprès de Tycho Brahe, le célèbre astronome danois, sur l’île de Ven. Là, il se forma à l’astronomie, à l’observation céleste et à la fabrication d’instruments.

De retour aux Pays-Bas, il fonde à Amsterdam une maison qui devient rapidement l’une des plus prestigieuses d’Europe. Il produit des cartes, des atlas, des globes terrestres et célestes, ainsi que divers instruments scientifiques. Amsterdam est alors l’un des centres du monde maritime. Les navires hollandais sillonnent l’Atlantique, l’océan Indien et les mers d’Asie. Les compagnies commerciales ont besoin de cartes, de pilotes, d’instruments et de savoirs géographiques. Dans ce contexte, un instrument signé Blaeu n’est pas un simple objet décoratif. Il appartient à la culture technique qui rend possible l’expansion maritime européenne.

Un objet plus ancien que Braad

L’astrolabe de Linköping date des années 1620, tandis que Christopher Henrik Braad naît en 1728. Un siècle les sépare. Cela n’empêche nullement que l’objet ait pu lui appartenir. Cette distance chronologique rend l’hypothèse encore plus intéressante.

Un navigateur du XVIIIe siècle pouvait posséder un instrument plus ancien pour plusieurs raisons. Il pouvait s’agir d’un objet hérité, d’un instrument de collection, d’un souvenir professionnel ou d’un symbole de statut. Les marins instruits, les officiers, les cartographes et les capitaines accordaient une grande valeur aux instruments anciens, surtout lorsqu’ils portaient la signature d’un nom aussi prestigieux que Blaeu. Un astrolabe de cette qualité pouvait très bien être conservé non pour son seul usage pratique, mais comme un objet de savoir, un marqueur de culture maritime, voire un souvenir de carrière.

Il faut donc rester prudent. Rien ne permet, à ce stade, d’affirmer définitivement que l’astrolabe a appartenu à Braad. Mais le chemin de transmission est fort plausible. L’objet est donné en 1839 par un Kuhlman de Norrköping. Braad était le beau-frère de Johan Kuhlman. Si l’astrolabe a circulé dans le cercle familial, il a pu passer de Braad aux Kuhlman, puis être conservé pendant plusieurs décennies avant d’être remis au cabinet de curiosités de Linköping.

Christopher Henrik Braad, un navigateur dans la parenté Kuhlman

Christopher Henrik Braad occupe une place singulière dans cette histoire. Né en 1728, mort en 1781, il appartient à cette génération d’hommes du XVIIIe siècle dont la vie fut marquée par les routes maritimes, les compagnies commerciales et les circulations entre l’Europe du Nord et les mondes lointains. Son lien avec la famille Kuhlman vient de son mariage avec la sœur de Johan Kuhlman, Sara-Margaretha, faisant de lui le beau-frère de ce dernier.

Ce mariage n’est pas un détail secondaire. Dans les familles marchandes, les alliances matrimoniales formaient souvent des réseaux économiques, sociaux et culturels. Elles unissaient des négociants, des armateurs, des officiers, des pasteurs, des administrateurs ou des voyageurs. Par son mariage, Braad entre dans l’univers familial des Kuhlman, et l’astrolabe pourrait être l’un des objets ayant suivi cette circulation familiale.

Il faut imaginer ce que représentait un tel instrument dans une maison de Norrköping ou dans une collection familiale. Ce n’était pas seulement un objet technique. C’était une preuve tangible d’un rapport au monde. Il évoquait les voyages, les longitudes incertaines, les latitudes calculées au soleil, les ports d’escale, les cartes ouvertes sur une table, les récits rapportés d’Asie ou d’Afrique, et toute cette culture maritime qui fascinait les contemporains.

La SOIC et le monde des routes maritimes

Évoquer Braad, c’est aussi évoquer la Compagnie suédoise des Indes orientales, la célèbre SOIC (Svenska Ostindiska Companiet), fondée en 1731. Pendant plus d’un siècle, elle fut le principal instrument de l’expansion commerciale suédoise vers l’Asie. Ses navires quittaient Göteborg pour rallier la Chine, l’Inde et les comptoirs d’Extrême-Orient, chargés au retour de soieries, de porcelaines, de thé et d’épices. Elle ne fut pas seulement une entreprise commerciale, mais aussi le symbole d’une ambition maritime nationale, à une époque où la Suède cherchait à s’affirmer sur les routes du grand commerce mondial. La navigation de la SOIC reposait sur une accumulation extraordinaire de savoirs pratiques. Pour atteindre l’Asie, il fallait maîtriser les vents, les courants, les saisons, les routes, les récifs, les mouillages et les latitudes. Les cartes et les instruments étaient donc au cœur de cette aventure. Ils n’abolissaient pas le danger, mais ils permettaient de l’affronter avec méthode. Un astrolabe, un quadrant, un compas, des cartes marines, des tables astronomiques et l’expérience du pilote formaient ensemble l’outillage mental et matériel du navigateur. L’astrolabe de Linköping, même s’il est antérieur à la carrière de Braad, s’inscrit dans cet univers. Il rappelle que la navigation au long cours ne fut jamais seulement une affaire de courage ou d’audace. Elle fut aussi une science appliquée, fondée sur l’observation du ciel, la géométrie, la mesure du temps et la représentation de l’espace.

L’astrolabe de Linköping, même s’il est antérieur à la carrière de Braad, s’inscrit dans cet univers. Il rappelle que la navigation au long cours ne fut jamais seulement une affaire de courage ou d’audace. Elle fut aussi une science appliquée, fondée sur l’observation du ciel, la géométrie, la mesure du temps et la représentation de l’espace.

Une relique familiale et maritime

Si l’astrolabe a bien appartenu à Christopher Henrik Braad, il constitue un objet exceptionnel pour l’histoire des Kuhlman. Peu de familles conservent des traces aussi concrètes de leurs liens avec la navigation et les compagnies commerciales. Les archives conservent des noms, des dates, des mariages et des filiations. Les objets, eux, marquent une présence.

C’est peut-être cela qui rend l’objet si précieux. Il n’est pas seulement beau ou ancien. Il est à la croisée des histoires. Entre la science et la mer, entre Amsterdam et la Suède, entre la SOIC et Norrköping, entre un navigateur et une famille de commerçants, il a traversé les siècles en silence. Le regarder aujourd’hui, c’est voir dans un disque de bois, de papier et de métal toute une géographie oubliée.

Le Superkargo Braad (1728-1781)

Cet article a été initialement publié le 16 janvier 2026. Il est republié ce jour en prévision d’un article à paraître au sujet de l’Astrolabe de Braad…

En 4 juin 1772, alors âgée de 18 ans, Sara Margaretha Kuhlman, sœur de Johan et Henric se marie avec un navigateur de la Compagnie des Indes Orientales, Christopher Henric Braad qui a alors 35 ans.

silhouette de Braad. Musée de Finlande

Christopher Henric (Henrik) Braad (1728–1781) naît à Stockholm en 1728, fils aîné de Poul Braad (d’origine danoise) et de Gertrude (originaire de Torneå, dans l’extrême nord de la Suède). Après un déménagement familial à Norrköping, il reçoit une éducation par tuteurs, dont Eric Walbom (1710–1773), qui devient un ami durable. Entré très jeune à l’université d’Uppsala, il s’y ennuie vite, déjà très cultivé et polyglotte, et passe ensuite par un emploi de bureau à Stockholm où il acquiert une écriture “administrative” soignée. À 19 ans, il rejoint la Compagnie suédoise des Indes orientales comme cadet et gravit les échelons jusqu’à un poste très élevé (premier « supercargo », chef d’expédition), menant des voyages vers Canton et Surat et rédigeant des récits détaillés qui fondent sa réputation. Vers la fin de sa vie, il écrit une courte autobiographie et commence un récit plus développé, mais il meurt en octobre 1781, quelques mois après l’avoir entamé ; après sa mort, sa vaste bibliothèque et ses papiers sont dispersés et conservés dans plusieurs institutions.

Publication du mariage de Sara Margaretha Kuhlman et Christopher Henric Braad.
Publication du mariage de Sara Margaretha Kuhlman et Christopher Henric Braad.

Contrairement à d’autres grands navigateurs, Braad est peu connu et son œuvre, considérable, reste encore inexploitée. L’historien Jeremy Franks est un des rares chercheurs s’étant penché sur ce personnage. Dans un article de la revue The Linnean publié en janvier 2005 intitulé “Reports to the Swedish East India Company: the Indian and eastern years (1748–62) of Christopher Henrik Braad (1728–81), l’auteur explique qu’il existe un ensemble de manuscrits encore inédits (environ 300 000 mots) liés aux années asiatiques de Braad (1748–1762), documents que des biographes de Linné (1) n’ont pas vraiment exploités faute d’accès ou lecture du suédois. Il situe Braad comme un voyageur et rédacteur exceptionnellement prolifique pour la Compagnie suédoise des Indes orientales, avec des voyages et séjours en Asie plus longs et plus documentés que ceux des disciples linnéens voir de Linné lui même.

Drawing of the Dutch burial ground at Surat, by Braad
Dessin de Braad, cimetière Hollandais à Surat.

Franks va même plus loin en émettant l’hypothèse que si les écrits de voyage de Braad avaient été publiés, ils auraient pu réduire l’importance accordée à d’autres sources associées au cercle de Linné — en particulier les lettres d’Olof Torén, présenté comme un collecteur et observateur officiel au service de la construction du prestige scientifique de Linné. Les écrits de Torén représentent, selon lui, 9 000 mots non illustrés, alors que le journal de Braad ferait environ 140 000 mots (uniquement pour Surat) et inclut des relevés, épitaphes, croquis, cartes, etc. Franks suggère même une intention possible : que le maintien de Braad dans l’ombre ait été de permettre à Linné de “créer” un apôtre (Torén) et de devancer Braad en tant qu’auteur.

Les voyages de Christopher Henric Braad :

1er voyage : de janvier 1748 à juillet 1749, sur le navire le Hoppet. Décrit, à l’aide d’inscriptions soignées dans son journal, des informations précieuses, qui ont été présentées à la compagnie et lui ont valu la faveur de ses supérieurs. Il laisse une représentation depuis Canton du mouvement animé sur le fleuve et de la vie des Chinois sur celui-ci. « Les Chinois se caractérisent par la recherche du profit, « spéculatif, maniable, rapide à saisir une chose ». Dans cette dernière relation, le lot le plus précieux concerne l’Inde, en particulier Surat. Dans un second document il laisse des descriptions historiques et géographiques des différents pays et localités visitées.

Le Gotha Leijon
Dessin de Carl Jehan Gethe, d’après son « Dagbok » , voyage du Gotha Leijon de la Companie Suédoise des Indes Orientales du 18 octobre 1746 au 20 juin 1749.
Le Gotha Leijon
Dessin de Carl Jehan Gethe, d’après son « Dagbok » , voyage du Gotha Leijon de la Companie Suédoise des Indes Orientales du 18 octobre 1746 au 20 juin 1749.

2e voyage: d’avril 1750 à juin 1752 sur le navire Le Gotha Leijon. Séjourne longtemps à Surate et dans d’autres ports de la côte de Malabar.

3e voyage : 1753 à 1759. 1er assistant. Envoyé à Canton puis aux Indes afin d’obtenir des renseignements sur les conditions commerciales en Inde. Avec un navire anglais, il se rendit en novembre 1754 au Bengale.Prend son quartier général à Surat, qui était encore à l’époque l’un des principaux centres du commerce indien, et de là a fait des voyages à Ceylan, sur la côte de Malabar et dans le sud de l’Arabie, qui, cependant, n’ont pas répondu à ses attentes, car le Mokka ne jouait plus du tout le même rôle qu’avant.

Dans des rapports à l’entreprise, qui ont été en partie transmis par des intermédiaires français, il a fait part de ses observations, sur le commerce des Danois au Bengale et les plans commerciaux prussiens. Afin de ne pas éveiller les soupçons des autorités anglaises, il agi en tant que scientifique itinérant en mission de l’Académie des sciences. Il a été bien accueilli, si dans certains endroits, comme à Calcutta, il cherche à explorer son entreprise, par les Anglais à Surate, il était traité comme un compatriote.

Entreprend le voyage de retour sur un navire anglais en 1758, mais celui-ci a fait naufrage à Limerick, où ses collections ont été en grande partie perdues. Le résultat des enquêtes de Braad en Inde était que la guerre attendue entre l’Angleterre et la France pouvait être considérée comme une situation favorable aux plans suédois. Il établi un comptoir Suédois à Surat, où les coûts seraient nettement inférieurs à ceux du Bengale et où de grands avantages s’offraient pour la vente des marchandises, l’achat de coton pour l’exportation vers la Chine.

4e voyage : avril 1760 à aout 1762, sur le navire le Riksens Stander. Navigue comme « Superkargo » (dirige l’expédition) sur le navire Riksens Stander pour réaliser ses plans pour comptoir suédois à Surat. L’entreprise n’a pas été couronnée de succès. La méfiance des Anglais a causé de nombreuses difficultés et les relations avec les dirigeants indigènes sont devenues tendues. Pendant vingt jours, Braad et une partie de son entourage furent enfermés dans le comptoir suédois par des troupes envoyées par le prince indigène. Cependant, grâce aux « mesures prudentes prises », toutes les sanctions les plus sévères ont été évitées et le voyage a pu se poursuivre vers la Chine.

Dans un prochain article j’évoquerai la première rencontre entre Christopher Braad et Johan Kuhlman et un cadeau offert par le navigateur à son beau-frère et ami.

Sources : tous les travaux de l’historien Jeremy Franks ainsi que la page dédié à Braad aux archives royales de Suède (https://sok.riksarkivet.se/sbl/Presentation.aspx?id=18029)

(1) Carl Linnæus, puis Carl von Linné (on trouve aussi Charles de Linné en version française) après son anoblissement, est un naturaliste suédois né le 23 mai 1707 à Råshult et mort le 10 janvier 1778 à Uppsala qui a posé les bases du système moderne de la nomenclature binominale. Considérant que la connaissance scientifique nécessite de nommer les choses, il a répertorié, nommé et classé, systématiquement, l’essentiel des espèces vivantes connues à son époque, en s’appuyant sur ses observations, ainsi que sur celles de son réseau de correspondants.

L’assassinat de Gustave III : Un tournant pour la Suède

Article publié initialement le 21 janvier 2026 et enrichi le 17 mai.

Dans la nuit du 16 au 17 mars 1792, un coup de pistolet retentit dans l’Opéra Royal de Stockholm. Gustave III, roi de Suède, s’effondre lors d’un bal masqué, victime d’un complot fomenté par une noblesse qu’il avait osé dépouiller de ses privilèges. Il mourra treize jours plus tard. L’événement choqua toute l’Europe. Mais que savons-nous du regard que portèrent les Kuhlman sur cet assassinat ? La famille était alors bien installée à Stockholm, nobles de titre, marchands de condition, proches des cercles cultivés de la capitale suédoise. Étaient-ils du côté du roi ou de celui des conjurés ? Une lettre conservée aux Archives Royales de Suède, écrite quatre jours après l’attentat par Johan Peter Kuhlman, apporte une réponse.

Le Roi Gustave III, dessin de Pehr Horberg datant de 1779
Le Roi Gustave III, dessin de Pehr Horberg daté de 1779.

Gustave III de Suède, né le 24 janvier 1746 à Stockholm est mort assassiné le 29 mars 1792 dans cette même ville. Il est roi de Suède et grand-duc de Finlande du 12 février 1771 jusqu’à son assassinat. Parlant et écrivant parfaitement le français, Gustave III est un souverain francophile, adepte de la philosophie des Lumières. Il admire Beaumarchais, Marmontel et Voltaire. Il visite à deux reprises la Cour de Versailles, qui lui réserve le meilleur accueil. Patron des arts, il entretient une troupe de comédiens, de chanteurs et de danseurs français. En 1773, il crée la première troupe d’opéra de Suède et fait bâtir le premier opéra royal de Stockholm, qui sera inauguré en 1782. Il favorisa la diffusion en Suède d’œuvres d’art françaises.

Sur la scène internationale, Gustave III fut le premier chef d’État neutre à reconnaître l’indépendance des États-Unis en 1782. En 1784, il obtint de la France l’île de Saint-Barthélemy, dont le bourg principal fut rebaptisé Gustavia en son honneur, un nom qu’il porte encore aujourd’hui.

extrait lettre de Johan Peter Kuhlman à son oncle Johan au sujet de l'assassinat de Gustave III 1792

Les archives Royales de Suède contiennent une lettre intéressante de Johan Peter Kuhlman (1767-1839) à son oncle, Johan (1738-1806) qui l’éleva ayant perdu son père très jeune. Johan Peter est le père de Josef, futur Consul Général de Suède et Norvège à Alger. Cette intéressante lettre est écrite à une période cruciale, alors le Roi, Gustave III venait de subir un attentat et alors qu’il était entre la vie et la mort. Alors qu’il réduisait le pouvoir des nobles et imposait son absolutisme, de nombreux nobles en Suède commencèrent à mépriser le roi et complotèrent activement contre lui.

Les raisons du complot

Dès 1772, Gustave III avait réalisé un coup d’État pour gouverner en souverain absolu, abolissant la torture, réformant la justice et libéralisant l’économie. Soutenu par le peuple, il était en revanche de plus en plus redouté par la noblesse. En 1789, il porta le coup fatal aux privilèges aristocratiques en promulguant l’Acte d’Union et de Sécurité, qui accordait à tous les Suédois – roturiers inclus – l’égalité des droits et l’accès aux fonctions publiques. La noblesse, humiliée et dépossédée, fomente alors un complot. Plusieurs grands noms s’y engagent, dont les comtes Claes Horn et Adolf Ribbing. Quelques jours avant le bal, le roi reçut une lettre anonyme rédigée en français l’avertissant du danger :

« Il y a des personnes qui ne respirent que la haine et la vengeance contre vous, au point même de vouloir vous assassiner. Différez ce bal jusqu’à des temps plus convenables… »

Ses proches le supplièrent de ne pas paraître en public, ou au moins de porter une cotte de maille. Le souverain refusa.

Le 16 mars 1792, alors que le roi assistait à un bal masqué (1) à l’opéra royal de Stockholm, l’assassin Jacob Johan Anckarström (2) tira sur le roi dans le dos (3). Gustave III mourut treize jours plus tard d’une septicémie. La lettre est écrite le 20 mars, quatre jours après la tentative d’assassinat… Gustave III agonisera encore pendant neuf jours.

Et les Kuhlman, de quel côté étaient-ils ?

Les archives suédoises ont préservé une lettre de Johan Peter Kuhlman, père de Josef, futur consul général à Alger, qui répond très clairement à cette question. Bien qu’anoblie en 1649 par la reine Christine de Suède et inscrite au Riddarhuset sous le n°467, la branche Kuhlman de Norrköping avait progressivement quitté les armes pour le commerce, devenant cette noblesse commerçante que Johan Kuhlman (1738-1806) interrogeait lui-même dans ses lectures. Leur position face aux réformes de Gustave III aurait pu être complexe. Elle ne l’était pas.

Johan Peter Kuhlman (1767–1839)

L’auteur de cette lettre remarquable mérite qu’on s’y arrête. Johan Peter Kuhlman naît en 1767 à Stockholm. Il est le fils de Henrik Kuhlman (1731–1771), mort alors que Johan Peter n’avait que quatre ans, et neveu du grand négociant et mécène Johan Kuhlman (1738–1806), qui l’éleva et le forma au commerce. C’est au sein de ce cercle Kuhlman, réunissant lettrés, artistes et commerçants autour d’un idéal des Lumières, qu’il grandit.

Il embrasse une carrière dans les finances publiques et occupe le poste de Kamerarer (Chambellan) à l’Office de la Dette Suédoise(Skuldkontoret), entre les années 1800 et 1820. Il épouse Inga Näsbom (1776–1852), et devient le père de Josef Kuhlman, né le 2 janvier 1809, futur premier courtier maritime assermenté à Alger (1844), puis Consul Général de Suède et de Norvège en 1873. En mars 1792, Johan Peter a vingt-cinq ans. Sa lettre à son oncle, écrite quatre jours après l’attentat alors que le roi agonise encore, est un témoignage direct et rare de l’état d’esprit de Stockholm en ces jours troublés.

La lettre

Stockholm, le 20 mars 1792,

Je ne sais si ma lettre par courrier de première classe est arrivée. A mon oncle, je peux aussi mentionner qu’ils ont reçu une réponse à la lettre qu’Arosenius m’a envoyée, que j’ai reçu une somme d’argent de 35,24 Ryksdalers et que les lettres qui y étaient contenues, ont été retirées précédemment. Avec ce courrier, j’ai aussi reçu une lettre de mon oncle du 16 mars. Ils ont demandé 15 acres que Ratin a déclaré à Arosenius et il y fait réfèrence . Les projets de loi pour le démembrement des terres suivent ici. Je n’ai pas obtenu de bons conseils de la part d’Apirrci ou d’un autre fabricant, et j’ai été contraint de suivre les conseils de M. Misiag, qui les a également homologués pour obtenir un bon prix, c’est quelqu’un de précis.

Ici aussi ont été vendus pour 35 Ryksdalers : une palette de barils et pour 26 dalers – à la place du vieux « Ryllmarne » à 35 dalers mais je n’ai pas encore reçu la palette de barils de sable à 24 dalers ; , ceci sera envoyé plus tard. Au cours des 35 derniers jours, Min Farbror a été crédité.

Mon oncle est-il informé du tragique attentat qui est arrivé à notre gracieux seigneur ? Dans la nuit du vendredi au samedi, il fut blessé au pistolet par une âme abandonnée de Dieu, un capitaine congédié nommé Anckarström; mais il ne fut pas rendu infâme de ce crime inouï, car beaucoup, en effet, ne furent pas malheureux de cet acte qu’ils considèrent comme une merveille purificatrice.
Dieu a été clément, cependant, car le roi n’est pas encore sur le point de la mort, car nous avons encore besoin de lui vivant, bien qu'il soit connu qu’il peut avoir des travers. On dit que la grenaille de plomb est assez redoutable et qu’une deuxième balle est logée dans une zone du corps. Dieu, qui a tout le pouvoir entre ses mains, aidera Le Roi et tous les autres !

Le navire de Callvagen est arrivé samedi. La nuit dernière, nous avons fait l’éloge de Lisjamenaus. Il est heureux et joyeux, et pourra bientôt voyager, car aujourd’hui les taxes de douanes sont réduites. Il sera bientôt à la maison, et quand il rentrera, il sera entendu. Il est venu à mentionner une mademoiselle Kempe, chez elle à Söderhamn, qui a un enfant de plus, et qui a bien grandi.

Dans l’espoir d’avoir un peu de succès que la dernière fois, je peux faire une tournée du Norrland ce printemps.

A la vie, à la mort
Fidèlement

J.P. Kuhlman

PS : Dans le cas où cette lettre est authentique, je vous promets humblement que je ne l’accepterai pas. Les feuillets d’aujourd’hui ont été imprimés et signés à nouveau pour les besoins de cette affaire.

(1) Une postérité artistique mondiale. L’assassinat de Gustave III inspira durablement le monde de l’opéra. Dès 1833, le compositeur français Daniel-François-Esprit Auber crée Gustave III, ou Le Bal Masqué au Grand Opéra de Paris, sur un livret d’Eugène Scribe. C’est ensuite Giuseppe Verdi qui immortalise l’événement avec Un ballo in maschera (Un bal masqué), créé le 17 février 1859 au Teatro Apollo de Rome. Le livret fut d’abord refusé par les censeurs napolitains — on n’assassinait pas un roi sur scène, dans un contexte européen agité par les mouvements révolutionnaires. L’action fut finalement transposée à Boston pour contourner la censure. Ce n’est qu’à partir des années 1950 que les mises en scène revinrent progressivement au cadre historique original : Stockholm, 1792.

Jacob Johan Anckarström, né à Roslagen le 11 mai 1762 et mort à Stockholm le 27 avril 1792, est un militaire suédois, assassin du roi Gustave III.
Jacob Johan Anckarström, vers 1792

(2) Jacob Johan Anckarström, né à Roslagen le 11 mai 1762 et mort à Stockholm le 27 avril 1792, est un militaire suédois, assassin du roi Gustave III. Il fut arrêté le lendemain de l’attentat, qui eut lieu lors d’un bal masqué à l’Opéra royal de Stockholm le 16 mars 1792. Il avoua rapidement son crime et fut condamné le 16 avril 1792 à être enchaîné et flagellé publiquement pendant trois jours dans trois endroits différents de la ville. Le 27 avril 1792, sa main droite fut tranchée, il fut décapité, puis son corps écartelé.

(3) D’après les archives judiciaires, l’arme avait été délibérément chargée de deux balles, de clous de tapissier et d’éclats de plomb afin de provoquer le maximum de dégâts et rendre la septicémie inévitable — ce qu’Anckarström confessa lui-même lors de son procès. Après le coup de feu, à peine remarqué dans le bruit de la salle — la musique continua de jouer —, Anckarström lâcha son arme sur le sol, cria « au feu » et tenta de se fondre dans la foule. Mais les gardes avaient déjà fermé les portes de l’opéra. Il fut identifié dès le lendemain matin grâce à un armurier qui avait réparé ses pistolets et le reconnut formellement. Anckarström avoua aussitôt son crime.
Ses principaux complices, les comtes Horn et Ribbing, furent déchus de leurs titres et biens, et expulsés du royaume.

La grande bibliothèque de Johan Kuhlman (1738-1806)

Un homme entre commerce et lumières
Johan Kuhlman (1738-1806). Collection personnelle de l’auteur.

Dans le Norrköping de la seconde moitié du XVIIIe siècle, ville textile et marchande alors à l’aube de sa prospérité, Johan Kuhlman occupait une place singulière. Né en 1738, fils d’Henrik Kuhlman, marchand originaire de Gadebush en Mecklembourg installé à Norrköping en 1726, Johan perpétua et amplifia l’héritage paternel avec une énergie et une ambition qui dépassaient de loin le seul commerce. Grand négociant reconnu, chevalier de l’Ordre de Wasa, officier de la milice citoyenne, responsable et trésorier de l’église allemande protestante Hedvig, Franc-Maçon, il était aussi et peut-être surtout ce que ses contemporains appelaient un vän av böcker – un ami des livres. Sa devise, gravée dans ses habitudes autant que dans ses actes, résumait sa philosophie de vie en deux mots : persévérance et connaissance.

Sa maison à l’angle de Drottninggatan et Skolgatan, le Kuhlmanska Gården, et sa résidence d’été de Rödmossen dans la paroisse de Kvillinge, étaient des lieux de sociabilité intellectuelle où se retrouvaient les esprits les plus cultivés de la ville. Sa fortune était considérable : une voiture fabriquée à Londres pour 5 500 Riksdalers, de grandes collections d’argenterie, des propriétés soigneusement entretenues. Mais c’est sa bibliothèque qui témoigne le mieux de la nature profonde de l’homme. Elle comptait, à sa mort en 1806, plus de mille volumes anciens, une collection exceptionnelle pour un marchand Suédois du XVIIIe siècle.

Johan Henrik Lidén : le guide intellectuel

Pour comprendre la bibliothèque de Johan Kuhlman, il faut d’abord comprendre une amitié. Celle qui le liait au professeur Johan Henrik Lidén (1741-1793), historien, bibliographe et l’un des esprits les plus érudits de la Suède gustavienne. Atteint d’une grave goutte qui l’immobilisait, Lidén passa les dix-sept dernières années de sa vie dans la maison de Johan Kuhlman, qui lui offrit, selon les témoignages de l’époque, un sanctuaire où seules l’amitié et la sympathie les plus profondes peuvent trouver leur expression. Cette cohabitation fut intellectuellement féconde pour les deux hommes. De son lit de malade, Lidén restait en contact avec le monde savant européen, recevait des publications, correspondait avec des érudits, et naturellement orientait les lectures de son hôte. Dans ses lettres, Lidén recommandait régulièrement à Kuhlman des ouvrages précis, une grammaire hébraïque ici, un traité de philosophie là, un récit de voyage ou un texte religieux, façonnant ainsi, livre après livre, les contours d’une bibliothèque qui dépassait les ambitions ordinaires d’un commerçant. Kuhlman, de son côté, trouvait dans cet échange une inspiration pour des intérêts que Carlander, dans son célèbre Ex-Libris, décrivait comme très variés et qui lui valaient d’être universellement connu à Norrköping comme « la coqueluche des collectionneurs ». C’est à cette influence conjuguée, la curiosité native de Kuhlman et le magistère bienveillant de Lidén, que la bibliothèque devait sa remarquable cohérence intellectuelle, à mi-chemin entre la piété luthérienne d’un marchand protestant et l’universalisme curieux d’un homme des Lumières.

une bibliothèque à son image

Les donations faites à la bibliothèque de Linköping entre 1839 et 1845 par les fils de Johan, au nombre de 131 volumes et 9 objets, ne représentent qu’une fraction de la grande bibliothèque paternelle mais constituent néanmoins le témoignage le plus précis qui nous soit parvenu et permettent de reconstituer les grandes lignes d’une collection qui fut considérable.

La foi luthérienne, fondement de la collection

Le socle de la bibliothèque était résolument religieux, à l’image d’un homme qui était trésorier de l’église protestante de sa ville. Plusieurs éditions de la Bible en allemand, en latin, en grec, en suédois, en français côtoyaient des cantiques (Gesangbücher, Psalmböcker), des catéchismes de Luther, des textes de piété personnelle signés Arndt, Müller ou Gerhardus, et des ouvrages de théologie savante allant des Pères de l’Église (Lactantius) aux théologiens luthériens du XVIIe siècle. Cette présence massive de la littérature religieuse n’était pas une foi de façade : elle était celle d’un homme qui lisait ses textes sacrés en plusieurs langues et s’y confrontait intellectuellement.

Le commerce, outil de travail et de réflexion

Grosshandlare par vocation autant que par héritage, Kuhlman possédait les outils indispensables à son métier : deux éditions du grand lexique commercial de Hübner (Natur- Kunst- Berg- Gewerk- und Handl. Lexicon), les tables de calcul de Dentz (General-Waaren Calculations-Tafel et Waaren-Calculator Buch), des traités d’assurances (Engelbrecht), des journaux économiques et des guides postaux. Mais la réflexion sur le commerce dépassait chez lui la simple utilité professionnelle. La présence dans sa bibliothèque d’ouvrages tels que Les nobles doivent-ils commercer ? (1758), La noblesse commerçante (1756) et les Nouveaux Essais sur la noblesse de Barthes (1781) révèle un homme qui s’interrogeait profondément sur la place du marchand dans la société d’Ancien Régime. Une question d’autant plus vive pour un homme qui, par sa fortune, ses amitiés et ses distinctions, faisait partie de l’élite nobiliaire de son temps.

Les Lumières, horizon intellectuel

C’est ici que l’influence de Lidén se fait le plus sentir. La bibliothèque de Kuhlman reflète pleinement l’esprit des Lumières nordiques : rationaliste sans être antireligieux, universellement curieux, ouvert aux sciences comme à la littérature. On y trouve la philosophie de Baumeister et de Boethius, la pensée sociale de Ferguson (De la société civile), l’anatomie de Bartholinus, les Opuscula Pathologica de Haller, la pédagogie de Pestalozzi. Les dictionnaires témoignent d’un polyglotte accompli, à l’aise en suédois, allemand, français, anglais, latin et même hébreu. Les récits de voyages, en Turquie, aux Indes, en Afrique, en France, ouvrent la bibliothèque sur le monde, nourris peut-être aussi par les liens de la famille avec le grand navigateur Braad et la Compagnie des Indes orientales.

Parmi les curiosités les plus révélatrices : la traduction de l’Alcoran par Schweigger, témoignage rare d’une ouverture aux autres civilisations que l’on retrouve souvent dans les bibliothèques maçonniques de l’époque. La Franc-Maçonnerie de Kuhlman, attestée dans les archives généalogiques, donne ainsi une clé de lecture supplémentaire à bien des choix apparemment insolites.

La littérature et la sociabilité mondaine

Enfin, la bibliothèque n’était pas seulement un instrument de travail ou de réflexion : c’était aussi un objet de plaisir et de sociabilité. La littérature française légère (Le élite des contes d’Orville, L’Amoureux Africain), la poésie allemande (Rist, Willmsen), les livrets d’opéra, Knigge et son art de la conversation en société (Umgänget med människor) — tout cela dessine le portrait d’un homme qui aimait recevoir, échanger, amuser et être amusé. Le Kuhlmanska Gården était un salon autant qu’une étude, et la bibliothèque en était l’ornement naturel.

la dispersion de la collection

Johan Kuhlman mourut en 1806, laissant derrière lui sa veuve Margaretha Sehlberg (1759-1841) et deux fils survivants, un troisième, Johan Henrik (1783-1801), étudiant prometteur, était mort à dix-huit ans. Nils Gustaf Johan (1780-1849) et Carl David (1789-1860) héritèrent de la collection. Aucun des deux ne sut, ni peut-être ne voulut, en être le véritable continuateur. L’un finit sa vie ruiné et emprisonné, l’autre, reclus à Rödmossen, consacra ses ressources à de mystérieuses collections de minéraux plutôt qu’à entretenir la bibliothèque paternelle. Ce sont eux qui, entre 1839 et 1845, donnèrent à la bibliothèque de Linköping les 131 volumes et 9 objets qui nous sont parvenus, vestige précieux de la grande bibliothèque des Lumières que Johan Kuhlman avait mis une vie entière à constituer.


La bibliothèque de Johan Kuhlman, forte de plus de mille volumes, fut finalement dispersée après 1860 : une partie vendue, une partie égarée, quelques épaves récupérées lors de la vente aux enchères de 1877. Seule la donation à la bibliothèque de Linköping en a conservé une trace durable et identifiable.