Le Superkargo Braad (1728-1781)

Cet article a été initialement publié le 16 janvier 2026. Il est republié ce jour en prévision d’un article à paraître au sujet de l’Astrolabe de Braad…

En 4 juin 1772, alors âgée de 18 ans, Sara Margaretha Kuhlman, sœur de Johan et Henric se marie avec un navigateur de la Compagnie des Indes Orientales, Christopher Henric Braad qui a alors 35 ans.

silhouette de Braad. Musée de Finlande

Christopher Henric (Henrik) Braad (1728–1781) naît à Stockholm en 1728, fils aîné de Poul Braad (d’origine danoise) et de Gertrude (originaire de Torneå, dans l’extrême nord de la Suède). Après un déménagement familial à Norrköping, il reçoit une éducation par tuteurs, dont Eric Walbom (1710–1773), qui devient un ami durable. Entré très jeune à l’université d’Uppsala, il s’y ennuie vite, déjà très cultivé et polyglotte, et passe ensuite par un emploi de bureau à Stockholm où il acquiert une écriture “administrative” soignée. À 19 ans, il rejoint la Compagnie suédoise des Indes orientales comme cadet et gravit les échelons jusqu’à un poste très élevé (premier « supercargo », chef d’expédition), menant des voyages vers Canton et Surat et rédigeant des récits détaillés qui fondent sa réputation. Vers la fin de sa vie, il écrit une courte autobiographie et commence un récit plus développé, mais il meurt en octobre 1781, quelques mois après l’avoir entamé ; après sa mort, sa vaste bibliothèque et ses papiers sont dispersés et conservés dans plusieurs institutions.

Publication du mariage de Sara Margaretha Kuhlman et Christopher Henric Braad.
Publication du mariage de Sara Margaretha Kuhlman et Christopher Henric Braad.

Contrairement à d’autres grands navigateurs, Braad est peu connu et son œuvre, considérable, reste encore inexploitée. L’historien Jeremy Franks est un des rares chercheurs s’étant penché sur ce personnage. Dans un article de la revue The Linnean publié en janvier 2005 intitulé “Reports to the Swedish East India Company: the Indian and eastern years (1748–62) of Christopher Henrik Braad (1728–81), l’auteur explique qu’il existe un ensemble de manuscrits encore inédits (environ 300 000 mots) liés aux années asiatiques de Braad (1748–1762), documents que des biographes de Linné (1) n’ont pas vraiment exploités faute d’accès ou lecture du suédois. Il situe Braad comme un voyageur et rédacteur exceptionnellement prolifique pour la Compagnie suédoise des Indes orientales, avec des voyages et séjours en Asie plus longs et plus documentés que ceux des disciples linnéens voir de Linné lui même.

Drawing of the Dutch burial ground at Surat, by Braad
Dessin de Braad, cimetière Hollandais à Surat.

Franks va même plus loin en émettant l’hypothèse que si les écrits de voyage de Braad avaient été publiés, ils auraient pu réduire l’importance accordée à d’autres sources associées au cercle de Linné — en particulier les lettres d’Olof Torén, présenté comme un collecteur et observateur officiel au service de la construction du prestige scientifique de Linné. Les écrits de Torén représentent, selon lui, 9 000 mots non illustrés, alors que le journal de Braad ferait environ 140 000 mots (uniquement pour Surat) et inclut des relevés, épitaphes, croquis, cartes, etc. Franks suggère même une intention possible : que le maintien de Braad dans l’ombre ait été de permettre à Linné de “créer” un apôtre (Torén) et de devancer Braad en tant qu’auteur.

Les voyages de Christopher Henric Braad :

1er voyage : de janvier 1748 à juillet 1749, sur le navire le Hoppet. Décrit, à l’aide d’inscriptions soignées dans son journal, des informations précieuses, qui ont été présentées à la compagnie et lui ont valu la faveur de ses supérieurs. Il laisse une représentation depuis Canton du mouvement animé sur le fleuve et de la vie des Chinois sur celui-ci. « Les Chinois se caractérisent par la recherche du profit, « spéculatif, maniable, rapide à saisir une chose ». Dans cette dernière relation, le lot le plus précieux concerne l’Inde, en particulier Surat. Dans un second document il laisse des descriptions historiques et géographiques des différents pays et localités visitées.

Le Gotha Leijon
Dessin de Carl Jehan Gethe, d’après son « Dagbok » , voyage du Gotha Leijon de la Companie Suédoise des Indes Orientales du 18 octobre 1746 au 20 juin 1749.
Le Gotha Leijon
Dessin de Carl Jehan Gethe, d’après son « Dagbok » , voyage du Gotha Leijon de la Companie Suédoise des Indes Orientales du 18 octobre 1746 au 20 juin 1749.

2e voyage: d’avril 1750 à juin 1752 sur le navire Le Gotha Leijon. Séjourne longtemps à Surate et dans d’autres ports de la côte de Malabar.

3e voyage : 1753 à 1759. 1er assistant. Envoyé à Canton puis aux Indes afin d’obtenir des renseignements sur les conditions commerciales en Inde. Avec un navire anglais, il se rendit en novembre 1754 au Bengale.Prend son quartier général à Surat, qui était encore à l’époque l’un des principaux centres du commerce indien, et de là a fait des voyages à Ceylan, sur la côte de Malabar et dans le sud de l’Arabie, qui, cependant, n’ont pas répondu à ses attentes, car le Mokka ne jouait plus du tout le même rôle qu’avant.

Dans des rapports à l’entreprise, qui ont été en partie transmis par des intermédiaires français, il a fait part de ses observations, sur le commerce des Danois au Bengale et les plans commerciaux prussiens. Afin de ne pas éveiller les soupçons des autorités anglaises, il agi en tant que scientifique itinérant en mission de l’Académie des sciences. Il a été bien accueilli, si dans certains endroits, comme à Calcutta, il cherche à explorer son entreprise, par les Anglais à Surate, il était traité comme un compatriote.

Entreprend le voyage de retour sur un navire anglais en 1758, mais celui-ci a fait naufrage à Limerick, où ses collections ont été en grande partie perdues. Le résultat des enquêtes de Braad en Inde était que la guerre attendue entre l’Angleterre et la France pouvait être considérée comme une situation favorable aux plans suédois. Il établi un comptoir Suédois à Surat, où les coûts seraient nettement inférieurs à ceux du Bengale et où de grands avantages s’offraient pour la vente des marchandises, l’achat de coton pour l’exportation vers la Chine.

4e voyage : avril 1760 à aout 1762, sur le navire le Riksens Stander. Navigue comme « Superkargo » (dirige l’expédition) sur le navire Riksens Stander pour réaliser ses plans pour comptoir suédois à Surat. L’entreprise n’a pas été couronnée de succès. La méfiance des Anglais a causé de nombreuses difficultés et les relations avec les dirigeants indigènes sont devenues tendues. Pendant vingt jours, Braad et une partie de son entourage furent enfermés dans le comptoir suédois par des troupes envoyées par le prince indigène. Cependant, grâce aux « mesures prudentes prises », toutes les sanctions les plus sévères ont été évitées et le voyage a pu se poursuivre vers la Chine.

Dans un prochain article j’évoquerai la première rencontre entre Christopher Braad et Johan Kuhlman et un cadeau offert par le navigateur à son beau-frère et ami.

Sources : tous les travaux de l’historien Jeremy Franks ainsi que la page dédié à Braad aux archives royales de Suède (https://sok.riksarkivet.se/sbl/Presentation.aspx?id=18029)

(1) Carl Linnæus, puis Carl von Linné (on trouve aussi Charles de Linné en version française) après son anoblissement, est un naturaliste suédois né le 23 mai 1707 à Råshult et mort le 10 janvier 1778 à Uppsala qui a posé les bases du système moderne de la nomenclature binominale. Considérant que la connaissance scientifique nécessite de nommer les choses, il a répertorié, nommé et classé, systématiquement, l’essentiel des espèces vivantes connues à son époque, en s’appuyant sur ses observations, ainsi que sur celles de son réseau de correspondants.

L’assassinat de Gustave III : Un tournant pour la Suède

Article publié initialement le 21 janvier 2026 et enrichi le 17 mai.

Dans la nuit du 16 au 17 mars 1792, un coup de pistolet retentit dans l’Opéra Royal de Stockholm. Gustave III, roi de Suède, s’effondre lors d’un bal masqué, victime d’un complot fomenté par une noblesse qu’il avait osé dépouiller de ses privilèges. Il mourra treize jours plus tard. L’événement choqua toute l’Europe. Mais que savons-nous du regard que portèrent les Kuhlman sur cet assassinat ? La famille était alors bien installée à Stockholm, nobles de titre, marchands de condition, proches des cercles cultivés de la capitale suédoise. Étaient-ils du côté du roi ou de celui des conjurés ? Une lettre conservée aux Archives Royales de Suède, écrite quatre jours après l’attentat par Johan Peter Kuhlman, apporte une réponse.

Le Roi Gustave III, dessin de Pehr Horberg datant de 1779
Le Roi Gustave III, dessin de Pehr Horberg daté de 1779.

Gustave III de Suède, né le 24 janvier 1746 à Stockholm est mort assassiné le 29 mars 1792 dans cette même ville. Il est roi de Suède et grand-duc de Finlande du 12 février 1771 jusqu’à son assassinat. Parlant et écrivant parfaitement le français, Gustave III est un souverain francophile, adepte de la philosophie des Lumières. Il admire Beaumarchais, Marmontel et Voltaire. Il visite à deux reprises la Cour de Versailles, qui lui réserve le meilleur accueil. Patron des arts, il entretient une troupe de comédiens, de chanteurs et de danseurs français. En 1773, il crée la première troupe d’opéra de Suède et fait bâtir le premier opéra royal de Stockholm, qui sera inauguré en 1782. Il favorisa la diffusion en Suède d’œuvres d’art françaises.

Sur la scène internationale, Gustave III fut le premier chef d’État neutre à reconnaître l’indépendance des États-Unis en 1782. En 1784, il obtint de la France l’île de Saint-Barthélemy, dont le bourg principal fut rebaptisé Gustavia en son honneur, un nom qu’il porte encore aujourd’hui.

extrait lettre de Johan Peter Kuhlman à son oncle Johan au sujet de l'assassinat de Gustave III 1792

Les archives Royales de Suède contiennent une lettre intéressante de Johan Peter Kuhlman (1767-1839) à son oncle, Johan (1738-1806) qui l’éleva ayant perdu son père très jeune. Johan Peter est le père de Josef, futur Consul Général de Suède et Norvège à Alger. Cette intéressante lettre est écrite à une période cruciale, alors le Roi, Gustave III venait de subir un attentat et alors qu’il était entre la vie et la mort. Alors qu’il réduisait le pouvoir des nobles et imposait son absolutisme, de nombreux nobles en Suède commencèrent à mépriser le roi et complotèrent activement contre lui.

Les raisons du complot

Dès 1772, Gustave III avait réalisé un coup d’État pour gouverner en souverain absolu, abolissant la torture, réformant la justice et libéralisant l’économie. Soutenu par le peuple, il était en revanche de plus en plus redouté par la noblesse. En 1789, il porta le coup fatal aux privilèges aristocratiques en promulguant l’Acte d’Union et de Sécurité, qui accordait à tous les Suédois – roturiers inclus – l’égalité des droits et l’accès aux fonctions publiques. La noblesse, humiliée et dépossédée, fomente alors un complot. Plusieurs grands noms s’y engagent, dont les comtes Claes Horn et Adolf Ribbing. Quelques jours avant le bal, le roi reçut une lettre anonyme rédigée en français l’avertissant du danger :

« Il y a des personnes qui ne respirent que la haine et la vengeance contre vous, au point même de vouloir vous assassiner. Différez ce bal jusqu’à des temps plus convenables… »

Ses proches le supplièrent de ne pas paraître en public, ou au moins de porter une cotte de maille. Le souverain refusa.

Le 16 mars 1792, alors que le roi assistait à un bal masqué (1) à l’opéra royal de Stockholm, l’assassin Jacob Johan Anckarström (2) tira sur le roi dans le dos (3). Gustave III mourut treize jours plus tard d’une septicémie. La lettre est écrite le 20 mars, quatre jours après la tentative d’assassinat… Gustave III agonisera encore pendant neuf jours.

Et les Kuhlman, de quel côté étaient-ils ?

Les archives suédoises ont préservé une lettre de Johan Peter Kuhlman, père de Josef, futur consul général à Alger, qui répond très clairement à cette question. Bien qu’anoblie en 1649 par la reine Christine de Suède et inscrite au Riddarhuset sous le n°467, la branche Kuhlman de Norrköping avait progressivement quitté les armes pour le commerce, devenant cette noblesse commerçante que Johan Kuhlman (1738-1806) interrogeait lui-même dans ses lectures. Leur position face aux réformes de Gustave III aurait pu être complexe. Elle ne l’était pas.

Johan Peter Kuhlman (1767–1839)

L’auteur de cette lettre remarquable mérite qu’on s’y arrête. Johan Peter Kuhlman naît en 1767 à Stockholm. Il est le fils de Henrik Kuhlman (1731–1771), mort alors que Johan Peter n’avait que quatre ans, et neveu du grand négociant et mécène Johan Kuhlman (1738–1806), qui l’éleva et le forma au commerce. C’est au sein de ce cercle Kuhlman, réunissant lettrés, artistes et commerçants autour d’un idéal des Lumières, qu’il grandit.

Il embrasse une carrière dans les finances publiques et occupe le poste de Kamerarer (Chambellan) à l’Office de la Dette Suédoise(Skuldkontoret), entre les années 1800 et 1820. Il épouse Inga Näsbom (1776–1852), et devient le père de Josef Kuhlman, né le 2 janvier 1809, futur premier courtier maritime assermenté à Alger (1844), puis Consul Général de Suède et de Norvège en 1873. En mars 1792, Johan Peter a vingt-cinq ans. Sa lettre à son oncle, écrite quatre jours après l’attentat alors que le roi agonise encore, est un témoignage direct et rare de l’état d’esprit de Stockholm en ces jours troublés.

La lettre

Stockholm, le 20 mars 1792,

Je ne sais si ma lettre par courrier de première classe est arrivée. A mon oncle, je peux aussi mentionner qu’ils ont reçu une réponse à la lettre qu’Arosenius m’a envoyée, que j’ai reçu une somme d’argent de 35,24 Ryksdalers et que les lettres qui y étaient contenues, ont été retirées précédemment. Avec ce courrier, j’ai aussi reçu une lettre de mon oncle du 16 mars. Ils ont demandé 15 acres que Ratin a déclaré à Arosenius et il y fait réfèrence . Les projets de loi pour le démembrement des terres suivent ici. Je n’ai pas obtenu de bons conseils de la part d’Apirrci ou d’un autre fabricant, et j’ai été contraint de suivre les conseils de M. Misiag, qui les a également homologués pour obtenir un bon prix, c’est quelqu’un de précis.

Ici aussi ont été vendus pour 35 Ryksdalers : une palette de barils et pour 26 dalers – à la place du vieux « Ryllmarne » à 35 dalers mais je n’ai pas encore reçu la palette de barils de sable à 24 dalers ; , ceci sera envoyé plus tard. Au cours des 35 derniers jours, Min Farbror a été crédité.

Mon oncle est-il informé du tragique attentat qui est arrivé à notre gracieux seigneur ? Dans la nuit du vendredi au samedi, il fut blessé au pistolet par une âme abandonnée de Dieu, un capitaine congédié nommé Anckarström; mais il ne fut pas rendu infâme de ce crime inouï, car beaucoup, en effet, ne furent pas malheureux de cet acte qu’ils considèrent comme une merveille purificatrice.
Dieu a été clément, cependant, car le roi n’est pas encore sur le point de la mort, car nous avons encore besoin de lui vivant, bien qu'il soit connu qu’il peut avoir des travers. On dit que la grenaille de plomb est assez redoutable et qu’une deuxième balle est logée dans une zone du corps. Dieu, qui a tout le pouvoir entre ses mains, aidera Le Roi et tous les autres !

Le navire de Callvagen est arrivé samedi. La nuit dernière, nous avons fait l’éloge de Lisjamenaus. Il est heureux et joyeux, et pourra bientôt voyager, car aujourd’hui les taxes de douanes sont réduites. Il sera bientôt à la maison, et quand il rentrera, il sera entendu. Il est venu à mentionner une mademoiselle Kempe, chez elle à Söderhamn, qui a un enfant de plus, et qui a bien grandi.

Dans l’espoir d’avoir un peu de succès que la dernière fois, je peux faire une tournée du Norrland ce printemps.

A la vie, à la mort
Fidèlement

J.P. Kuhlman

PS : Dans le cas où cette lettre est authentique, je vous promets humblement que je ne l’accepterai pas. Les feuillets d’aujourd’hui ont été imprimés et signés à nouveau pour les besoins de cette affaire.

(1) Une postérité artistique mondiale. L’assassinat de Gustave III inspira durablement le monde de l’opéra. Dès 1833, le compositeur français Daniel-François-Esprit Auber crée Gustave III, ou Le Bal Masqué au Grand Opéra de Paris, sur un livret d’Eugène Scribe. C’est ensuite Giuseppe Verdi qui immortalise l’événement avec Un ballo in maschera (Un bal masqué), créé le 17 février 1859 au Teatro Apollo de Rome. Le livret fut d’abord refusé par les censeurs napolitains — on n’assassinait pas un roi sur scène, dans un contexte européen agité par les mouvements révolutionnaires. L’action fut finalement transposée à Boston pour contourner la censure. Ce n’est qu’à partir des années 1950 que les mises en scène revinrent progressivement au cadre historique original : Stockholm, 1792.

Jacob Johan Anckarström, né à Roslagen le 11 mai 1762 et mort à Stockholm le 27 avril 1792, est un militaire suédois, assassin du roi Gustave III.
Jacob Johan Anckarström, vers 1792

(2) Jacob Johan Anckarström, né à Roslagen le 11 mai 1762 et mort à Stockholm le 27 avril 1792, est un militaire suédois, assassin du roi Gustave III. Il fut arrêté le lendemain de l’attentat, qui eut lieu lors d’un bal masqué à l’Opéra royal de Stockholm le 16 mars 1792. Il avoua rapidement son crime et fut condamné le 16 avril 1792 à être enchaîné et flagellé publiquement pendant trois jours dans trois endroits différents de la ville. Le 27 avril 1792, sa main droite fut tranchée, il fut décapité, puis son corps écartelé.

(3) D’après les archives judiciaires, l’arme avait été délibérément chargée de deux balles, de clous de tapissier et d’éclats de plomb afin de provoquer le maximum de dégâts et rendre la septicémie inévitable — ce qu’Anckarström confessa lui-même lors de son procès. Après le coup de feu, à peine remarqué dans le bruit de la salle — la musique continua de jouer —, Anckarström lâcha son arme sur le sol, cria « au feu » et tenta de se fondre dans la foule. Mais les gardes avaient déjà fermé les portes de l’opéra. Il fut identifié dès le lendemain matin grâce à un armurier qui avait réparé ses pistolets et le reconnut formellement. Anckarström avoua aussitôt son crime.
Ses principaux complices, les comtes Horn et Ribbing, furent déchus de leurs titres et biens, et expulsés du royaume.

La grande bibliothèque de Johan Kuhlman (1738-1806)

Un homme entre commerce et lumières
Johan Kuhlman (1738-1806). Collection personnelle de l’auteur.

Dans le Norrköping de la seconde moitié du XVIIIe siècle, ville textile et marchande alors à l’aube de sa prospérité, Johan Kuhlman occupait une place singulière. Né en 1738, fils d’Henrik Kuhlman, marchand originaire de Gadebush en Mecklembourg installé à Norrköping en 1726, Johan perpétua et amplifia l’héritage paternel avec une énergie et une ambition qui dépassaient de loin le seul commerce. Grand négociant reconnu, chevalier de l’Ordre de Wasa, officier de la milice citoyenne, responsable et trésorier de l’église allemande protestante Hedvig, Franc-Maçon, il était aussi et peut-être surtout ce que ses contemporains appelaient un vän av böcker – un ami des livres. Sa devise, gravée dans ses habitudes autant que dans ses actes, résumait sa philosophie de vie en deux mots : persévérance et connaissance.

Sa maison à l’angle de Drottninggatan et Skolgatan, le Kuhlmanska Gården, et sa résidence d’été de Rödmossen dans la paroisse de Kvillinge, étaient des lieux de sociabilité intellectuelle où se retrouvaient les esprits les plus cultivés de la ville. Sa fortune était considérable : une voiture fabriquée à Londres pour 5 500 Riksdalers, de grandes collections d’argenterie, des propriétés soigneusement entretenues. Mais c’est sa bibliothèque qui témoigne le mieux de la nature profonde de l’homme. Elle comptait, à sa mort en 1806, plus de mille volumes anciens, une collection exceptionnelle pour un marchand Suédois du XVIIIe siècle.

Johan Henrik Lidén : le guide intellectuel

Pour comprendre la bibliothèque de Johan Kuhlman, il faut d’abord comprendre une amitié. Celle qui le liait au professeur Johan Henrik Lidén (1741-1793), historien, bibliographe et l’un des esprits les plus érudits de la Suède gustavienne. Atteint d’une grave goutte qui l’immobilisait, Lidén passa les dix-sept dernières années de sa vie dans la maison de Johan Kuhlman, qui lui offrit, selon les témoignages de l’époque, un sanctuaire où seules l’amitié et la sympathie les plus profondes peuvent trouver leur expression. Cette cohabitation fut intellectuellement féconde pour les deux hommes. De son lit de malade, Lidén restait en contact avec le monde savant européen, recevait des publications, correspondait avec des érudits, et naturellement orientait les lectures de son hôte. Dans ses lettres, Lidén recommandait régulièrement à Kuhlman des ouvrages précis, une grammaire hébraïque ici, un traité de philosophie là, un récit de voyage ou un texte religieux, façonnant ainsi, livre après livre, les contours d’une bibliothèque qui dépassait les ambitions ordinaires d’un commerçant. Kuhlman, de son côté, trouvait dans cet échange une inspiration pour des intérêts que Carlander, dans son célèbre Ex-Libris, décrivait comme très variés et qui lui valaient d’être universellement connu à Norrköping comme « la coqueluche des collectionneurs ». C’est à cette influence conjuguée, la curiosité native de Kuhlman et le magistère bienveillant de Lidén, que la bibliothèque devait sa remarquable cohérence intellectuelle, à mi-chemin entre la piété luthérienne d’un marchand protestant et l’universalisme curieux d’un homme des Lumières.

une bibliothèque à son image

Les donations faites à la bibliothèque de Linköping entre 1839 et 1845 par les fils de Johan, au nombre de 131 volumes et 9 objets, ne représentent qu’une fraction de la grande bibliothèque paternelle mais constituent néanmoins le témoignage le plus précis qui nous soit parvenu et permettent de reconstituer les grandes lignes d’une collection qui fut considérable.

La foi luthérienne, fondement de la collection

Le socle de la bibliothèque était résolument religieux, à l’image d’un homme qui était trésorier de l’église protestante de sa ville. Plusieurs éditions de la Bible en allemand, en latin, en grec, en suédois, en français côtoyaient des cantiques (Gesangbücher, Psalmböcker), des catéchismes de Luther, des textes de piété personnelle signés Arndt, Müller ou Gerhardus, et des ouvrages de théologie savante allant des Pères de l’Église (Lactantius) aux théologiens luthériens du XVIIe siècle. Cette présence massive de la littérature religieuse n’était pas une foi de façade : elle était celle d’un homme qui lisait ses textes sacrés en plusieurs langues et s’y confrontait intellectuellement.

Le commerce, outil de travail et de réflexion

Grosshandlare par vocation autant que par héritage, Kuhlman possédait les outils indispensables à son métier : deux éditions du grand lexique commercial de Hübner (Natur- Kunst- Berg- Gewerk- und Handl. Lexicon), les tables de calcul de Dentz (General-Waaren Calculations-Tafel et Waaren-Calculator Buch), des traités d’assurances (Engelbrecht), des journaux économiques et des guides postaux. Mais la réflexion sur le commerce dépassait chez lui la simple utilité professionnelle. La présence dans sa bibliothèque d’ouvrages tels que Les nobles doivent-ils commercer ? (1758), La noblesse commerçante (1756) et les Nouveaux Essais sur la noblesse de Barthes (1781) révèle un homme qui s’interrogeait profondément sur la place du marchand dans la société d’Ancien Régime. Une question d’autant plus vive pour un homme qui, par sa fortune, ses amitiés et ses distinctions, faisait partie de l’élite nobiliaire de son temps.

Les Lumières, horizon intellectuel

C’est ici que l’influence de Lidén se fait le plus sentir. La bibliothèque de Kuhlman reflète pleinement l’esprit des Lumières nordiques : rationaliste sans être antireligieux, universellement curieux, ouvert aux sciences comme à la littérature. On y trouve la philosophie de Baumeister et de Boethius, la pensée sociale de Ferguson (De la société civile), l’anatomie de Bartholinus, les Opuscula Pathologica de Haller, la pédagogie de Pestalozzi. Les dictionnaires témoignent d’un polyglotte accompli, à l’aise en suédois, allemand, français, anglais, latin et même hébreu. Les récits de voyages, en Turquie, aux Indes, en Afrique, en France, ouvrent la bibliothèque sur le monde, nourris peut-être aussi par les liens de la famille avec le grand navigateur Braad et la Compagnie des Indes orientales.

Parmi les curiosités les plus révélatrices : la traduction de l’Alcoran par Schweigger, témoignage rare d’une ouverture aux autres civilisations que l’on retrouve souvent dans les bibliothèques maçonniques de l’époque. La Franc-Maçonnerie de Kuhlman, attestée dans les archives généalogiques, donne ainsi une clé de lecture supplémentaire à bien des choix apparemment insolites.

La littérature et la sociabilité mondaine

Enfin, la bibliothèque n’était pas seulement un instrument de travail ou de réflexion : c’était aussi un objet de plaisir et de sociabilité. La littérature française légère (Le élite des contes d’Orville, L’Amoureux Africain), la poésie allemande (Rist, Willmsen), les livrets d’opéra, Knigge et son art de la conversation en société (Umgänget med människor) — tout cela dessine le portrait d’un homme qui aimait recevoir, échanger, amuser et être amusé. Le Kuhlmanska Gården était un salon autant qu’une étude, et la bibliothèque en était l’ornement naturel.

la dispersion de la collection

Johan Kuhlman mourut en 1806, laissant derrière lui sa veuve Margaretha Sehlberg (1759-1841) et deux fils survivants, un troisième, Johan Henrik (1783-1801), étudiant prometteur, était mort à dix-huit ans. Nils Gustaf Johan (1780-1849) et Carl David (1789-1860) héritèrent de la collection. Aucun des deux ne sut, ni peut-être ne voulut, en être le véritable continuateur. L’un finit sa vie ruiné et emprisonné, l’autre, reclus à Rödmossen, consacra ses ressources à de mystérieuses collections de minéraux plutôt qu’à entretenir la bibliothèque paternelle. Ce sont eux qui, entre 1839 et 1845, donnèrent à la bibliothèque de Linköping les 131 volumes et 9 objets qui nous sont parvenus, vestige précieux de la grande bibliothèque des Lumières que Johan Kuhlman avait mis une vie entière à constituer.


La bibliothèque de Johan Kuhlman, forte de plus de mille volumes, fut finalement dispersée après 1860 : une partie vendue, une partie égarée, quelques épaves récupérées lors de la vente aux enchères de 1877. Seule la donation à la bibliothèque de Linköping en a conservé une trace durable et identifiable.

Quatre semaines en mer du Nord : le voyage cauchemardesque de Lidén

Eté 1774. Lidén quitte Norrköping pour rejoindre Amsterdam, puis Aix-la-Chapelle, où il espère que les eaux thermales viendront à bout de sa goutte tenace. Il embarque. Et c’est le début de ce qu’il appellera lui-même « un voyage indescriptiblement triste et difficile ».

Le navire des Indes orientales Finland dans la tempête en mer du Nord. Le navire fut construit en 1761 au chantier naval Stora Stads à Stockholm et effectua sept voyages en Chine pour la Compagnie suédoise des Indes orientales. Tableau de Jacob Hägg (1839–1931). Sjöfartsmuseet Akvariet de Göteborg (réf. SMG1655)

La lettre 81, griffonnée en hâte « en route pour Amsterdam » le 16 juillet, a tout d’un message de naufragé : « Il ne me reste plus qu’à faire savoir que je suis vivant. » Deux semaines se sont déjà écoulées depuis son départ de Norrköping. La lettre suivante, écrite depuis Amsterdam le lendemain, livre les détails du calvaire : une tempête éclate la veille de la Saint-Jean, les enfermant une nuit et un jour entiers dans la tourmente. S’ensuivent quatre semaines en mer du Nord – orages, froid, vents contraires, et surtout, l’eau potable qui s’épuise, obligeant les hommes à n’en boire qu’une fois par jour. Tous les navires les dépassent. Le Finland, ce « misérable navire », avance si lentement que Lidén recommande, non sans ironie, qu’on le détruise à son retour.

Et pourtant, au milieu de ce désastre, une note inattendue : « Dieu m’a gardé de bonne humeur. » Lidén ne se plaint pas, il raconte. Avec cette lucidité tranquille qui le rend si attachant, à travers chaque ligne de cette correspondance précieusement conservée aux archives de Linköping.

Lettre 81 en route pour Amsterdam, 16 juillet 1774.

« Mon cher frère,

Après un voyage indescriptiblement triste et difficile à bien des égards, nous jetons maintenant l’ancre pour Amsterdam. Imaginez ! Deux semaines que j’ai quitté Norrköping. Le prochain billet, je l’écrirai convenablement. Maintenant, il ne me reste plus qu’à faire savoir que je suis vivant, car l’heure est venue, et je n’ai pas donné à mes amis l’occasion de se tourmenter les yeux dans l’ignorance de mes actions.

Cher frère, faites-le savoir à ma bonne mère par courrier immédiat, puisque je n’ai pas le temps d’écrire ; mais dites que le capitaine a juste parlé, et que je n’ai pas eu le temps de faire partir le courrier rapidement, mais que je suis sûr de l’attendre par le prochain courrier. Que Dieu bénisse mon frère avec tout le bien, tous les souhaits.

Un ami heureux.

Lidén

PS : Salutations à tous les amis ! Ah, si j’avais la santé, ça m’amuserait de repartir à l’étranger.

Lettre 82 — Amsterdam, juillet 1774 (lettre parvenue le 29 juillet)

« Mon cher Ami et Frère,

J’avais tracé quelques lignes hier, juste avant d’arriver ici ; Frey les a portées à terre pour les faire copier. Je tiens à présent ma promesse et vous écris à nouveau, fût-ce brièvement. J’espère que ma lettre de Norvège est bien parvenue à mon cher frère et qu’il sait dans quelles conditions j’y suis arrivé. La veille de la Saint-Jean, nous avions à peine repris la mer que la tempête s’est levée et quelle tempête ! Nous avons passé une nuit et un jour de Saint-Jean des plus éprouvants qui soient. Puis ce fut, semaine après semaine, un vent contraire, des orages répétés, un froid tenace et des eaux furieuses. Nous avons ainsi consumé quatre semaines entières dans la mer du Nord, sans savoir comment tout cela finirait. Le pire fut que l’eau, depuis longtemps croupissante et fétide, vint à manquer si bien que les hommes ne pouvaient s’abreuver qu’une seule fois par jour. Si nous n’étions pas sortis de cette mer comme nous l’avons fait, nous aurions été dans une situation bien grave. Mon frère peut juger lui-même, d’après tout ce que je viens de dire, que le voyage n’a pas été des plus réjouissants. Et pourtant, Dieu en soit loué, Il m’a gardé de bonne humeur tout au long de cette épreuve ; si mon bonheur n’a pas grandi, il est demeuré ce qu’il a toujours été.

Je vous prie de transmettre mes salutations à M. Ebberstein, et de lui demander de recommander à la compagnie maritime de faire détruire ce misérable navire à son retour car on ne saurait faire pire. J’ai eu la douleur d’observer, tout au long du voyage, comment chaque navire nous dépassait sans peine ; cette coque n’est bonne qu’à porter le vent, et les navires qui nous avaient accompagnés depuis le détroit sont arrivés ici quinze jours avant nous. Ces derniers jours, l’alerte avait même été donnée en raison de notre longue absence, du mauvais temps persistant et de la mauvaise réputation de la cargaison du Canon. Je n’ai débarqué que dimanche matin, et n’ai encore rencontré personne de la côte.

Suite du mardi, à midi.

Depuis lors, plusieurs vieilles connaissances sont venues me rendre visite à bord, et le voyage vers la suite est maintenant organisé. Krebels Reisen m’a trompé : point de liaison directe pour Maastricht, contrairement à ce qu’il annonçait. Quant au traditionnel Treck Schyten, il m’est impossible de l’emprunter à cause des trop fréquents changements. Il me faudra donc affréter une voiture particulière pour ce trajet, pratique, certes, mais fort coûteuse. Demain, si Dieu le veut, je serai en route. Liedbeck, qui m’a ici témoigné la même sollicitude que mon frère à Norrköping, a eu la bonté de laisser son jeune frère m’accompagner, afin que je ne sois pas seul en chemin.

La lettre de change était chez Hoope, pour l’acceptation. On m’a fait savoir que l’usage n’était pas de noter sur l’acceptation, mais que je pourrais ordonner le versement dès que j’en aurais besoin. Les renards sont peu recherchés ici. D’ici ce soir, je saurai ce que j’en tirerai ; j’en ai déjà cédé une cinquantaine, et j’ai eu bien de la chance de les placer. Pour le reste, on paye ici à raison de 4 florins la livre hollandaise, le commerce suit son cours.

M. Ebberstein a ouvert pour moi un compte chez Nedermeyer, lequel est demeuré deux jours ici avec moi et m’a offert tout ce que je pouvais souhaiter. C’est un homme d’une parfaite civilité, qui m’a beaucoup plu. Le Comptoir est l’un des meilleurs d’Amsterdam ; il n’entretient d’autres relations avec des Suédois qu’avec Ebberstein, et tient à protéger cette réputation avec soin. Nedermeyer lui-même avait Ebberstein en haute estime. M. Rungén est jeune, vif et expéditif ; il m’a accordé tout le temps dont j’avais besoin. Frey, lui, s’est montré discret et de bonne conduite tout au long du voyage. C’est entre ses mains que je remettrai, avec reconnaissance, toutes les choses qui m’ont été confiées.

J’attends maintenant avec impatience une lettre de mon frère. Que Dieu nous accorde de nous retrouver un jour dans la joie ! Saluez tous nos amis Ebberstein, Ekerman, Rudberg, Wiman, Braad; tous ceux qui gardent un souvenir de moi.

À la vie, à la mort,

Votre très dévoué frère,

Lidén

Note : A la fin de la lettre, Lidén évoque l’industriel Ebberstein, le maire Ekerman ainsi que le navigateur Braad (voir par ailleurs) beau-frère de Johan Kuhlman et marié à sa sœur Sara Margaretha.

« Mon frère » : une amitié sans frontières

L’amitié qui lia Johan Kuhlman et Johan Henrik Lidén fut toute particulière. Elle traversa la maladie, la distance et les années sans jamais fléchir. Tout commence au tournant de 1773 : les deux hommes ont respectivement 32 et 35 ans, et leur correspondance, d’abord courtoise, « Mon cher Ami », bascule peu à peu vers quelque chose de plus intime, de plus fraternel. Bientôt, Lidén n’écrira plus qu’à « Mon cher Frère ». Car c’est bien d’une fraternité élective qu’il s’agit. Lidén est alors un homme éprouvé : la goutte l’a attaqué à l’automne 1771 et ne le lâchera plus. Kuhlman, négociant prospère de Norrköping, fera beaucoup pour adoucir la vie difficile de son ami. Il lui envoya du chocolat, « le goût était excellent », écrit Lidén, ravi, des poires séchées, de la porcelaine de Chine, du linge, des couteaux à rasoir. Il vint rester huit jours au chevet de son ami pour « pleurer ensemble ». Il organisa ses voyages, garda sa voiture, prépara son gîte. Et Lidén, de son écriture tremblante de malade, lui répondait lettre après lettre, signant toujours de la même formule, douce et absolue : « À la vie, à la mort. » La lettre qui suit est l’une de celles où cette tendresse affleure le plus clairement, dans les petits détails du quotidien partagé malgré la distance.

Lettre 53, Linköping, fin septembre 1773.

« Mon Cher Frère,

Merci beaucoup pour toute votre gentillesse et une telle bienveillance si excellente pour améliorer mon ordinaire. Tout à fait remarquable. Mère vous remercie, comme moi, infiniment pour les jolis citrons. La chaise était bien. Je me languis de mon cheval de bois. La poêle pour le chocolat ( pour cuire dedans ) est ce dont j’ai besoin. Et mon chapeau est de nouveau disponible. Je pourrais bientôt, enfin, en avoir un qui me convienne. Ma fièvre a baissé et je suis tout le temps libre. Je semble aller un peu mieux, mais lentement. Mon cher frère est venu et est resté avec moi huit jours, pour que nous puissions pleurer ensemble.

Le docteur se dépêche et je n’ai pas le temps d’en dire plus cette fois-ci.
A la vie, à la mort , de tout cœur,

Mon Cher Frère PS : Salutations multiples à Bror Rudberg et à l’assesseur Fidèlement Braad. Egalement à Mamsell Örnberg et M. Bergstrom. (Mademoiselle Örnberg était la gouvernante des Kuhlman à Norrköping).

Lettre 58, Linköping le 15  novembre 1773

« Mon cher Ami,

Merci à vous, qui ne vous lassez pas d’écrire à un pauvre infirme épuisé, à celui qui a tout oublié et que l’on oublie en retour. Je crois pourtant — oui, je le crois — que je saurai encore surprendre, et me surprendre moi-même, en retrouvant un jour la santé. Il semble que M. Göhle, après bien des tentatives infructueuses, ait enfin mis le doigt sur quelque chose qui ressemble à la fièvre accablante (1). Du moins, cela y ressemble. Attendons et voyons. Si Dieu le veut ! Cette perspective m’intéresse vivement.

J’ai savouré le chocolat avec un vrai plaisir, il était d’un goût excellent. Mon frère n’aura pas de repos tant qu’il ne sera pas venu partager la tasse avec moi. J’ai également reçu de Mme Alstrin, sur la bonne recommandation de mon frère, dix livres de poires séchées. Mais combien coûtent-elles, et à qui en régler le paiement ? La lettre qui les accompagnait ne le précisait pas.

Le messager partira bientôt avec le lin, que je recevrai volontiers, tandis que le hareng et le sel seront acheminés plus tard par mon propre fermier. Merci pour la promesse de la porcelaine. Dieu veuille que mon frère soit soulagé et favorisé par les nouvelles réglementations anglaises. Mais patience, Dieu éprouve ceux qu’il aime ! Que pouvons-nous faire d’autre ? Mon frère a lui-même passé commande de couteaux à lame de rasoir ; ils arriveront avec le prochain envoi. Ils semblent de bonne qualité. Voyons s’ils durent. Leur forgeron est un Suédois établi à Londres, qui travaille le fer de notre pays.

Je vis et je meurs avec un cœur suédois, mais pas en fer...

Votre dévoué, Lidén

(1) Le contexte indique que le Dr Göhle, après plusieurs tentatives infructueuses, a enfin trouvé un diagnostic — vraisemblablement pour différencier la fièvre qui accompagne la goutte de Lidén d’une autre affection. Il s’agit probablement d’une fièvre intermittente de type paludéen, très répandue dans les régions lacustres de Suède au XVIIIe siècle.