Parmi les nombreuses personnes ayant laissé une trace dans le Livre d’Or de Rödmossen, il en est une qui mérite une attention particulière, tant par sa position dans la famille que par l’émotion contenue dans les lignes qu’il a tracées. Le 13 septembre 1795, un jeune homme de vingt et un ans signe une note adressée à son oncle Johan Kuhlman. Il s’appelle Christopher Hinric Braad. Son écriture est soignée et son propos empreint d’une grande gratitude. Il écrit depuis la campagne de Rödmossen, peut-être assis à la même table où tant d’autres visiteurs avaient déjà couché leurs pensées.

Ce qui rend ce témoignage particulièrement touchant, c’est que Christopher Hinric Braad n’est pas un simple visiteur de passage. Il est le fils du célèbre navigateur Christopher Henric Braad¹, mort en octobre 1781, alors que l’enfant n’avait que sept ans. Orphelin de père très jeune, il a grandi dans l’ombre bienveillante de son oncle maternel, Johan Kuhlman, qui a joué dans sa vie un rôle bien plus grand que celui d’un simple parent éloigné.
Un enfant dans le sillage de deux hommes remarquables
Christopher Hinric Braad le jeune naît à Norrköping en 1774². Il est le fils de Christopher Henric Braad (1728–1781) et de Sara Margaretha Kuhlman (1754–1797), sœur cadette de Johan Kuhlman. Par sa mère, il appartient donc pleinement à la famille Kuhlman de Norrköping. Par son père, il hérite d’un nom associé aux grands voyages, à la Compagnie suédoise des Indes orientales, et à une œuvre écrite considérable restée en grande partie inédite.
Le navigateur Braad avait épousé Sara Margaretha Kuhlman le 4 juin 1772³. C’était alors un homme de quarante-quatre ans, déjà chargé d’expériences – quatre voyages en Asie, des séjours prolongés à Canton et à Surat, des manuscrits représentant plusieurs centaines de milliers de mots. Sara Margaretha, elle, avait dix-huit ans. Leur mariage dura moins de dix ans. Christopher Henric Braad meurt le 11 octobre 1781 à Norrköping, laissant derrière lui une veuve de vingt-sept ans et un fils de sept ans. Et c’est Johan Kuhlman qui prend le relais et éduque le petit Henric. On devine, à travers la note de 1795, l’ampleur de ce que le neveu doit à son oncle.
La note du 13 septembre 1795
La page du Livre d’Or est datée du 13 septembre 1795. L’écriture est régulière, appliquée, celle d’un homme cultivé. En bas de page, la signature : Christoff. Hinr. Braad. En dessous, une mention ultérieure rappelle ses dates : * 1774 † 1837.
Le texte original en suédois se lit ainsi :
Af en älskad Morbrors exempel har jag alltid lärt huru Den som i yngre dagar med ihoghet samlat kunskaper och gagnat sina medborgare, äger dubbel förnöjelse att vid åldre år i den lugna landsbygden äfven kunna vara nyttig för dem. Måtte Dess lifnad och sällhet länge fortfara, och måtte jag en gång vid lifvets afton få njuta en lika tillfredsställelse !!
Soit, en français :
« De l’exemple d’un oncle bien-aimé, j’ai toujours appris comment celui qui, dans ses jeunes années, avec assiduité a rassemblé des connaissances et servi ses concitoyens, a la double satisfaction, à un âge avancé, d’être encore utile à eux depuis sa paisible campagne. Que sa vie et son bonheur se prolongent longtemps encore, et puissé-je, un jour au soir de ma vie, jouir d’une semblable satisfaction !! »
Rödmossen, le 13 septembre 1795, Christopher Hinric Braad.
Ce texte appelle quelques remarques. La structure même de la phrase est révélatrice : Christopher ne remercie pas directement son oncle, il part de son exemple. C’est une formulation plus distanciée, presque philosophique — celle d’un homme qui a intériorisé une leçon de vie, pas simplement un bienfait reçu. L’assiduité (ihoghet) et l’utilité aux concitoyens (gagnat sina medborgare) sont les deux vertus qu’il retient. Johan Kuhlman, marchand, administrateur, chevalier de l’Ordre de Wasa, incarnait exactement cela. La double satisfaction (dubbel förnöjelse) est une formule belle et précise : à la satisfaction d’avoir servi pendant sa vie active s’ajoute celle de continuer à le faire, en retrait, depuis la campagne. C’est le portrait d’un homme qui n’a pas renoncé à être utile en vieillissant. Et la conclusion – puissé-je un jour jouir d’une semblable satisfaction – dit clairement que Christopher Hinric Braad prend ce modèle pour ambition personnelle.
Une place dans l’arbre familial
Le tableau généalogique ci-dessous permet de situer Christopher Hinric Braad dans la lignée des Kuhlman de Norrköping. On y voit que sa mère Sara Margaretha Kuhlman (1754–1797) est fille de Henrik Kuhlman⁴ et sœur de Johan Kuhlman (1738–1806). Christopher Hinric Braad le jeune se trouve ainsi à la confluence de deux familles remarquables : les Kuhlman, marchands et mécènes de Norrköping, et les Braad, dont le chef de file avait parcouru les océans au service de la Compagnie suédoise des Indes orientales.

Un destin discret, une carrière honorable
Si le père avait choisi les mers lointaines, le fils suivra une tout autre voie. Christopher Hinric Braad le jeune fera carrière dans l’administration suédoise et obtiendra le titre de Secrétaire Royal (Kunglig Sekreterare), une position honorifique et fonctionnelle au sein des institutions de la Couronne⁵. Sa mère Sara Margaretha mourra en 1797, deux ans seulement après la visite à Rödmossen. Lui-même décèdera en 1837, à plus de soixante ans, ayant traversé toute la période gustavienne, la régence, et les premières années du règne de Bernadotte.
Sources : Livre d’Or de Rödmossen, archives municipales de Norrköping ; arbre généalogique familial Kuhlman-Braad ; article du Norrköpings Tidningar du 24 octobre 1889 ; Riksarkivet, notice biographique de Christopher Henric Braad ; (Laude-Kuhlman, 2023).
(1) Voir l’article « Le Superkargo Braad (1728–1781) » publié sur ce site.(2) La date de naissance précise à Norrköping est confirmée par les registres paroissiaux suédois.(3) Publication du mariage conservée aux archives de Norrköping.(4) Henrik Kuhlman, né à Gadebusch en 1693, s’installe à Norrköping en 1726. Il est le fondateur de la branche suédoise de la famille.(5) Le titre de Kunglig Sekreterare désignait dans la Suède du XVIIIe et du début du XIXe siècle un fonctionnaire attaché aux chancelleries royales ou aux grands offices administratifs de la Couronne, responsable de la rédaction et de l’archivage de documents officiels.










