Le débat des courtiers

6. Alger, les années fondatrices (1841-1849)- printemps 1844

Ce matin du 2 avril 1844, Josef Kuhlman s’installa à sa table habituelle au café de la rue de la Marine, commanda son café turc et déplia le Courrier d’Afrique, d’Orient et de la Méditerranée (1). Le titre l’arrêta net : LES COURTIERS D’ALGER. Il posa sa tasse et lut.

« Une question d’intérêt commercial s’agite en ce moment ; question qui n’est pas sans gravité ; il s’agit de savoir sur quelles bases sera réglé l’exercice, en Algérie, de la profession de courtier. »

Son avenir tenait dans ces quelques lignes.

Deux systèmes s’affrontent
Le Courier d’Afrique, 2 avril 1844.

Le journal exposait avec clarté l’alternative à laquelle la colonie était confrontée. D’un côté, le système des corporations et du monopole : un nombre limité d’officiers ministériels nommés par le ministre de la Guerre, cautionnés par une somme d’argent, exerçant leur charge à titre vénale comme le modèle métropolitain français, hérité de l’Ancien Régime et jamais vraiment réformé. De l’autre, la libre concurrence encadrée par des garanties morales et de capacité : que l’accès à la profession soit conditionné non par une somme d’argent, mais par la reconnaissance de la chambre de commerce et du tribunal, garants de la qualité des courtiers.

Le « Courrier d’Afrique » ne cachait pas sa préférence. Son argument central résonnait comme une évidence pour tout homme ayant observé Alger depuis 1841 :

« Dans la colonie le sol est vierge encore. Ici point de droits acquis que l’on craigne de compromettre ; les essais peuvent être tentés. Si la vénalité des charges est une de ces maladies qu’il serait dangereux de guérir, pourquoi l’inoculer à l’Algérie, qui n’en est point encore atteinte ? Pourquoi transporter aveuglément, dans une société naissante, les institutions qui ne conviennent peut-être qu’à une société vieille ? »

Josef relut ce passage deux fois. Il pensait à Schultze qui lui avait dit, dès leur première rencontre : « Comprenez les deux strates : l’administration française qui contrôle tout officiellement, et les réseaux qui fonctionnent selon leurs propres codes. » Le journal défendait précisément cette idée : qu’en Algérie, les règles pouvaient être différentes, que l’intelligence et le mérite devaient l’emporter sur l’argent et le privilège.

Pour un Suédois diplômé d’Uppsala, parlant le français, l’allemand et sa langue maternelle, rompu aux usages du commerce nordique et baltique, le système de la libre concurrence était évidemment plus favorable. Le système du monopole, lui, risquait de réserver les places aux Français de métropole avec leurs capitaux. Il plia soigneusement le journal et le glissa dans sa sacoche. Il en parlerait à Cruseustolpe.

La désillusion du 12 mai

Le 12 mai 1844, le Courrier d’Afrique publia un bref article dont le ton dit tout :

« L’arrêté relatif aux courtiers, qui était impatiemment attendu en Algérie, vient d’être signé par le ministre de la guerre. »

Josef lut la suite avec un sentiment croissant de découragement. L’arrêté consacrait précisément le système que le journal avait combattu : nombre de courtiers limité, nomination par le ministre de la Guerre, cautionnement proportionnel à la population des villes. Le monopole avait gagné. Le journal conclut avec une amertume à peine voilée : « Nous voyons avec peine que le Gouvernement persiste à importer dans la naissante société algérienne qui a besoin d’émulation et de vie, le matériel usé de notre vieille société métropolitaine, sans tenir compte des différences des lieux, des situations et des besoins. Le même habit ne convient pas à toutes les tailles. »

Josef posa le journal. Quarante courtiers maximum pour la résidence d’Alger. Nommés par Paris. Pour un étranger comme lui, la porte semblait se fermer avant même d’avoir été entrouverte.

L’article 14 : la clause décisive

Le 12 juin 1844, le Courrier d’Afrique publia l’intégralité du texte de l’arrêté (2). Josef le lut article par article, avec la méticulosité d’un ancien secrétaire du Kommerskollegium habitué aux textes réglementaires.

L’article 4 définissait les courtiers maritimes, la catégorie la plus complexe et la plus valorisée : ils rédigeaient les contrats en police d’assurance maritime, attestaient le taux des primes, détenaient seuls le droit de traduire devant les tribunaux les déclarations, charte-parties (3) et connaissements (4), et servaient de truchement officiel à « tous étrangers, maîtres de navire, marchands, équipages de vaisseaux ». Dans un port cosmopolite comme Alger, c’était une mission quotidienne et absolument indispensable. L’article 14 posa le journal sur la table et Josef sentit quelque chose se dénouer en lui. Il relut lentement :

« Nul ne sera admis aux fonctions de courtier s’il n’est Français… Toutefois, les étrangers peuvent être admis aux fonctions de courtier, après une résidence de trois années révolues et consécutives en Algérie, et s’ils remplissent les conditions d’âge, de moralité et de capacité prescrites par les dispositions ci-dessus. »

Il fit mentalement le calcul. Printemps 1841 : son arrivée sur le Charlemagne. Juin 1844 : trois ans et quelques semaines. Il était éligible, de justesse, mais éligible.

L’article 18 précisait le cautionnement : 5 000 francs pour la résidence d’Alger (5). Une somme considérable. Josef réfléchit. Trois ans d’activité comme attaché commercial au consulat lui avaient permis de constituer une épargne, mais 5 000 francs représentaient une année entière de revenus. Il lui faudrait peut-être trouver un appui, négocier un délai.

Il relut encore une fois les conditions : vingt-cinq ans accomplis ✓, résidence de trois ans ✓, certificat de moralité à fournir par l’autorité administrative ✓, capacité à vérifier par la chambre de commerce d’Alger ✓. Son profil collait article par article. Sa maîtrise du suédois et de l’allemand, deux langues commerciales essentielles dans le commerce baltique et hanséatique, faisait de lui un interprète irremplaçable dans ce port fréquenté par des navires de toute l’Europe du Nord.

Ce soir-là, Josef monta à la Calorama pour informer Schultze.

La suite dans un prochain numéro…

Notes

(1) Le Courrier d’Afrique, d’Orient et de la Méditerranée était le principal journal colonial d’Alger dans les années 1840. Il couvrait à la fois les affaires militaires, commerciales et politiques de la colonie naissante.

(2) L’arrêté sur les courtiers de commerce, signé le 6 mai 1844 à Paris par le Maréchal duc de Dalmatie (Nicolas Jean-de-Dieu Soult, 1769-1851), Président du Conseil et Ministre de la Guerre. Ce texte de 28 articles organisa durablement la profession de courtier en Algérie française.

(3) Charte-partie : contrat d’affrètement d’un navire, fixant les conditions du transport de marchandises entre un armateur et un chargeur.

(4) Connaissement : titre de propriété des marchandises en transit maritime, document essentiel de tout commerce portuaire.

(5) 5 000 francs en 1844 représentaient environ deux à trois années de salaire d’un employé qualifié. Le cautionnement était restitué au courtier à la fin de son mandat, déduction faite des éventuelles condamnations prononcées contre lui dans l’exercice de ses fonctions.

Christopher Hinric Braad le jeune (1774–1837) – Une note de gratitude dans le Livre d’Or de Rödmossen

Parmi les nombreuses personnes ayant laissé une trace dans le Livre d’Or de Rödmossen, il en est une qui mérite une attention particulière, tant par sa position dans la famille que par l’émotion contenue dans les lignes qu’il a tracées. Le 13 septembre 1795, un jeune homme de vingt et un ans signe une note adressée à son oncle Johan Kuhlman. Il s’appelle Christopher Hinric Braad. Son écriture est soignée et son propos empreint d’une grande gratitude. Il écrit depuis la campagne de Rödmossen, peut-être assis à la même table où tant d’autres visiteurs avaient déjà couché leurs pensées.


Ce qui rend ce témoignage particulièrement touchant, c’est que Christopher Hinric Braad n’est pas un simple visiteur de passage. Il est le fils du célèbre navigateur Christopher Henric Braad¹, mort en octobre 1781, alors que l’enfant n’avait que sept ans. Orphelin de père très jeune, il a grandi dans l’ombre bienveillante de son oncle maternel, Johan Kuhlman, qui a joué dans sa vie un rôle bien plus grand que celui d’un simple parent éloigné.

Un enfant dans le sillage de deux hommes remarquables

Christopher Hinric Braad le jeune naît à Norrköping en 1774². Il est le fils de Christopher Henric Braad (1728–1781) et de Sara Margaretha Kuhlman (1754–1797), sœur cadette de Johan Kuhlman. Par sa mère, il appartient donc pleinement à la famille Kuhlman de Norrköping. Par son père, il hérite d’un nom associé aux grands voyages, à la Compagnie suédoise des Indes orientales, et à une œuvre écrite considérable restée en grande partie inédite.

Le navigateur Braad avait épousé Sara Margaretha Kuhlman le 4 juin 1772³. C’était alors un homme de quarante-quatre ans, déjà chargé d’expériences – quatre voyages en Asie, des séjours prolongés à Canton et à Surat, des manuscrits représentant plusieurs centaines de milliers de mots. Sara Margaretha, elle, avait dix-huit ans. Leur mariage dura moins de dix ans. Christopher Henric Braad meurt le 11 octobre 1781 à Norrköping, laissant derrière lui une veuve de vingt-sept ans et un fils de sept ans. Et c’est Johan Kuhlman qui prend le relais et éduque le petit Henric. On devine, à travers la note de 1795, l’ampleur de ce que le neveu doit à son oncle.

La note du 13 septembre 1795

La page du Livre d’Or est datée du 13 septembre 1795. L’écriture est régulière, appliquée, celle d’un homme cultivé. En bas de page, la signature : Christoff. Hinr. Braad. En dessous, une mention ultérieure rappelle ses dates : * 1774 † 1837.

Le texte original en suédois se lit ainsi :

Af en älskad Morbrors exempel har jag alltid lärt huru Den som i yngre dagar med ihoghet samlat kunskaper och gagnat sina medborgare, äger dubbel förnöjelse att vid åldre år i den lugna landsbygden äfven kunna vara nyttig för dem. Måtte Dess lifnad och sällhet länge fortfara, och måtte jag en gång vid lifvets afton få njuta en lika tillfredsställelse !!

Soit, en français :

« De l’exemple d’un oncle bien-aimé, j’ai toujours appris comment celui qui, dans ses jeunes années, avec assiduité a rassemblé des connaissances et servi ses concitoyens, a la double satisfaction, à un âge avancé, d’être encore utile à eux depuis sa paisible campagne. Que sa vie et son bonheur se prolongent longtemps encore, et puissé-je, un jour au soir de ma vie, jouir d’une semblable satisfaction !! »

Rödmossen, le 13 septembre 1795, Christopher Hinric Braad.

Ce texte appelle quelques remarques. La structure même de la phrase est révélatrice : Christopher ne remercie pas directement son oncle, il part de son exemple. C’est une formulation plus distanciée, presque philosophique — celle d’un homme qui a intériorisé une leçon de vie, pas simplement un bienfait reçu. L’assiduité (ihoghet) et l’utilité aux concitoyens (gagnat sina medborgare) sont les deux vertus qu’il retient. Johan Kuhlman, marchand, administrateur, chevalier de l’Ordre de Wasa, incarnait exactement cela. La double satisfaction (dubbel förnöjelse) est une formule belle et précise : à la satisfaction d’avoir servi pendant sa vie active s’ajoute celle de continuer à le faire, en retrait, depuis la campagne. C’est le portrait d’un homme qui n’a pas renoncé à être utile en vieillissant. Et la conclusion – puissé-je un jour jouir d’une semblable satisfaction – dit clairement que Christopher Hinric Braad prend ce modèle pour ambition personnelle.

Une place dans l’arbre familial

Le tableau généalogique ci-dessous permet de situer Christopher Hinric Braad dans la lignée des Kuhlman de Norrköping. On y voit que sa mère Sara Margaretha Kuhlman (1754–1797) est fille de Henrik Kuhlman⁴ et sœur de Johan Kuhlman (1738–1806). Christopher Hinric Braad le jeune se trouve ainsi à la confluence de deux familles remarquables : les Kuhlman, marchands et mécènes de Norrköping, et les Braad, dont le chef de file avait parcouru les océans au service de la Compagnie suédoise des Indes orientales.

Un destin discret, une carrière honorable

Si le père avait choisi les mers lointaines, le fils suivra une tout autre voie. Christopher Hinric Braad le jeune fera carrière dans l’administration suédoise et obtiendra le titre de Secrétaire Royal (Kunglig Sekreterare), une position honorifique et fonctionnelle au sein des institutions de la Couronne⁵. Sa mère Sara Margaretha mourra en 1797, deux ans seulement après la visite à Rödmossen. Lui-même décèdera en 1837, à plus de soixante ans, ayant traversé toute la période gustavienne, la régence, et les premières années du règne de Bernadotte.

Sources : Livre d’Or de Rödmossen, archives municipales de Norrköping ; arbre généalogique familial Kuhlman-Braad ; article du Norrköpings Tidningar du 24 octobre 1889 ; Riksarkivet, notice biographique de Christopher Henric Braad ; (Laude-Kuhlman, 2023).

(1) Voir l’article « Le Superkargo Braad (1728–1781) » publié sur ce site.(2) La date de naissance précise à Norrköping est confirmée par les registres paroissiaux suédois.(3) Publication du mariage conservée aux archives de Norrköping.(4) Henrik Kuhlman, né à Gadebusch en 1693, s’installe à Norrköping en 1726. Il est le fondateur de la branche suédoise de la famille.(5) Le titre de Kunglig Sekreterare désignait dans la Suède du XVIIIe et du début du XIXe siècle un fonctionnaire attaché aux chancelleries royales ou aux grands offices administratifs de la Couronne, responsable de la rédaction et de l’archivage de documents officiels.

À la recherche du visage d’Augusta

Le point de départ : quatre photos sans nom
Le début d’une enquête, 2008.

Tout commence avec l’album de Sigurd, cet album de famille que mon père Lucien avait pu récupérer et photocopier chez Suzette, fille de Germaine Kuhlman. Quatre photos s’y trouvaient regroupées. Aucune n’était annotée, à l’exception d’un garçon appelé « Spanti ». Les questions étaient nombreuses. Après échange avec Dag, nous avions pu identifier les personnages un à un. La photo D représentait Swante Nyland, fils de la cousine germaine de Sigurd. La photo C montrait sa mère Amalia Sofia Augusta Hellberg (1831-1873) avec sa fille Amalia Augusta Fernanda (1854-1935). La photo B représentait la mère et grand-mère de ces dernières.

Restait la photo A, celle de gauche.

Une ressemblance troublante

Dès le premier regard, cette femme me frappait. On y reconnaissait quelque chose de familier, des traits que je retrouvais chez ma grand-mère Suzanne et chez sa sœur Germaine, des traits indéniablement Kuhlman. Ma conviction s’était forgée naturellement : il s’agissait d’Augusta Wilhelmina Macklin, première femme de Joseph Kuhlman et mère de Sigurd.

Le doute : une chronologie qui ne colle pas

Mais en examinant la photo de plus près, un détail me fit hésiter. Le format, la qualité, le carton support : il s’agissait sans aucun doute d’une carte de visite photographique. Or ce format n’est popularisé en Suède qu’à partir de 1854, grâce au procédé mis au point par Disdéri. Et Augusta, elle, était morte le 28 octobre 1853.

La chronologie rendait l’identification impossible.

Le dos de la photo : Axel Rydin, Norrköping
Ingeborg Beata Kuhlman (1802-1875), sœur de Josef. Collection personnelle de l’auteur.
Verso de la photographie format CDV. Collection personnelle de l’auteur.

C’est alors que je retournai la photo. Au verso, une inscription en élégantes lettres bleues : Axel Rydins Fotografi-Atelier, Norrköping, Enkefru Lindéns gård, Nya Torget.

Axel Rydin (1837-1912) était un photographe-portraitiste suédois, actif à son studio de la Lindénska gården, Nya Torget à Norrköping, entre 1860 et 1871. La photo avait donc été prise au minimum sept ans après la mort d’Augusta. Toute identification avec elle était définitivement exclue.

Mais quelle Kuhlman vivait à Norrköping ?

La ressemblance familiale était pourtant réelle. Si cette femme ne pouvait pas être Augusta, elle portait indéniablement les traits des Kuhlman. La question devenait alors : quelle Kuhlman vivait à Norrköping entre 1860 et 1871, et était suffisamment proche de Josef ou Sigurd pour figurer dans leur album ? La réponse s’imposa : Ingeborg Kuhlman, sœur aînée de Joseph, avec qui celui-ci entretenait une correspondance régulière. Sigurd l’avait conservée dans son album, en souvenir de sa tante et du lien qui unissait son père à sa famille restée en Suède.

La vraie découverte : un daguerréotype oublié

C’est en continuant à feuilleter l’album que je fis la découverte la plus inattendue. Collé au dos d’une autre photo, presque invisible, se trouvait un vieux daguerréotype découpé et dont les traits s’étaient presque entièrement effacés avec le temps. En jouant sur les contrastes, en retravaillant l’image, je parvins à en améliorer la lisibilité. Puis, en utilisant l’intelligence artificielle, j’obtins une évocation du visage dissimulé sous les années : une femme assise, au regard direct, tenant une lettre dans la main, vêtue avec la sobriété élégante de son époque.

Le vieux daguerréotype. Collection personnelle de l’auteur.
Note : l’image présentée ici est une évocation générée par intelligence artificielle à partir du daguerréotype original très dégradé. Elle ne constitue pas une restauration fidèle mais une interprétation visuelle destinée à donner un visage à celle qui n’en avait plus.

Un daguerréotype ne peut dater que d’avant les années 1860, et potentiellement d’avant 1853. La chronologie, cette fois, n’excluait pas Augusta, bien au contraire.

Pourquoi Sigurd aurait-il conservé précieusement, collé au dos d’une autre photo, ce daguerréotype quasi effacé, sinon parce qu’il représentait quelqu’un d’irremplaçable ? Quelqu’un qu’il avait quitté à l’âge de 14 ans pour rejoindre son père en Algérie, et qu’il n’avait jamais revu. Sa mère. Mais pourquoi était-elle cachée ? Nous ne le saurons jamais mais ce daguerréotype est peut-être la seule représentation photographique connue d’Augusta Wilhelmina Macklin.

Note : l’image présentée ici est une évocation générée par intelligence artificielle à partir du daguerréotype original très dégradé. Elle ne constitue pas une restauration fidèle mais une interprétation visuelle destinée à donner un visage à celle qui n’en avait plus.

Sources : album photographique de Sigurd Kuhlman, collection familiale Laude-Kuhlman ; Axel Rydin (fotograf), Wikipedia suédoise ; DigitaltMuseum, Nordiska museet.

L’attaché commercial

5. Alger, les années fondatrices (1841-1849) – 1841 à 1843

Dans les semaines qui suivirent sa visite à la Calorama, Josef Kuhlman prit officiellement ses fonctions d’attaché commercial au consulat de Suède et Norvège. Cruseustolpe lui aménagea un bureau dans la partie administrative du consulat, lui fournit un registre neuf et lui expliqua la procédure avec la sobriété efficace qui le caractérisait : « Vous enregistrez chaque navire nordique à son arrivée, vous vérifiez ses papiers, vous assistez le capitaine dans ses démarches auprès de l’Intendance maritime et des douanes françaises. Tout ce que vous apprenez ici vous servira quand vous solliciterez votre brevet. »

Evocation du Consulat de Suède et Norvège, au 12 rue de la Licorne.

Pour un diplômé de l’Université d’Uppsala, ancien secrétaire au Kommerskollegium de Stockholm, l’institution suédoise qui supervise précisément le commerce extérieur et les consulats, ce rôle aurait pu sembler modeste. Josef le prit au contraire avec la gravité d’un homme qui sait que les fondations d’une carrière se posent dans les détails. Il apprit à distinguer, au premier regard, un connaissement régulier d’un connaissement falsifié. Il apprit les tarifs de pilotage du port d’Alger, les droits de quai, les frais de santé imposés par la quarantaine. Il apprit surtout les hommes : le préposé aux douanes qui arrivait toujours en retard le lundi, le pilote-lamaneur qui connaissait chaque écueil de la rade mieux que personne, le négociant maltais qui achetait les cargaisons avariées à prix dérisoire pour les revendre en pièces détachées.

Alger, l’amirauté. Collection personnelle de l’auteur.
Les vapeurs de la ligne de Marseille

Ses journées commençaient invariablement à l’aube. Il descendait à pied la rue de la Marine, carnet en main, pour recenser les navires mouillant dans la rade. Trois fois par mois – les 5, 15 et 25, l’un des vapeurs de la Compagnie BAZIN entrait dans le port : le Pharamond, le Tage, ou parfois le Charlemagne lui-même, sur lequel Josef avait fait la traversée quelques mois plus tôt. La traversée durait en moyenne quarante-huit heures ; un bon vent pouvait la réduire à quarante-cinq. Ces paquebots à roues à aubes, dont les cheminées crachaient une fumée noire visible depuis les hauteurs de la Calorama, constituaient la colonne vertébrale du commerce entre Alger et la France. Le maréchal Bugeaud lui-même avait adressé aux frères BAZIN une lettre des plus flatteuses, affirmant « à quel point il était satisfait de leurs services » – preuve que dans cette colonie militaire, le commerce maritime était aussi une affaire stratégique.

Aux côtés des vapeurs de BAZIN mouillaient des bâtiments de toutes provenances : des goélettes sardes chargées d’huile d’olive, des brigantines espagnoles en transit, des felouques kabyles qui descendaient du côté de Dellys vendre du liège et de la cire, des voiliers maltais aux coques peintes en ocre. Josef apprit à lire la rade comme d’autres lisent un livre : chaque pavillon avait son histoire, chaque cargaison ses mystères.

Le port d’Alger en 1844 (Daguerréotype anonyme).

Pour les navires nordiques, il était désormais le premier interlocuteur à quai. Un capitaine norvégien de Bergen qui débarquait à Alger pour la première fois trouvait en Josef un compatriote parlant sa langue, connaissant ses codes, capable d’aller négocier en français avec l’administration militaire française qui régentait tout. Cette double compétence – la confiance des capitaines scandinaves et la maîtrise des rouages administratifs français – était précisément ce que Schultze avait voulu lui transmettre dès leur première rencontre.

Alger sous Bugeaud

La ville elle-même était en perpétuelle transformation. Les grandes artères percées dans les années précédentes commençaient à prendre leur physionomie définitive : des immeubles à arcades bordaient la rue de la Marine et la rue Bab-Azoun, leurs façades blanchies contrastant avec les ruelles de la vieille médina qui subsistait derrière, labyrinthe de maisons sans fenêtres extérieures où l’on s’enfonçait comme dans un autre siècle. La ville était une superposition d’époques : romaine, arabe, turque, française – chacune avait laissé sa couche, et Bugeaud en ajoutait une nouvelle à un rythme qui donnait le vertige.

La rue de la marine à Alger, vers 1860. Collection personnelle de l’auteur.

Car Alger en 1841 et 1842 n’était pas seulement une ville de commerce : c’était avant tout une ville en guerre. Le Gouverneur Général Thomas-Robert Bugeaud avait imposé à la colonie une doctrine militaire d’une brutalité méthodique. Les colonnes mobiles – unités légères, rapides, capables de se déplacer sur cent kilomètres en quelques jours – sillonnaient l’intérieur des terres, brûlant les récoltes, saisissant les troupeaux, détruisant les greniers pour priver Abd el-Kader et ses partisans de toute ressource. « La charrue et l’épée », disait Bugeaud. À Alger, au port, on voyait surtout les convois qui revenaient.

Josef observait ces départs et ces retours depuis les quais sans chercher à en juger. Il comprit cependant assez vite que la guerre et le commerce étaient, dans cette colonie naissante, les deux faces d’une même réalité : le port d’Alger prospérait précisément parce que les routes terrestres n’étaient pas sûres. Chaque village de la Mitidja qui brûlait dans l’intérieur des terres se traduisait, quelques semaines plus tard, par un nouveau navire mouillant dans la rade, chargé de matériel militaire, de vivres ou de futurs colons qui regardaient la ville blanche avec des yeux mélangés d’espoir et d’inquiétude.

L’ombre de Yusuf
Le général Yusuf vers 1860. Collection personnelle de l’auteur.

Dans les cafés du port où il accompagnait parfois Cruseustolpe, un nom revenait sans cesse dans les conversations des officiers et des négociants : Yusuf. Ce général de brigade aux origines fabuleuses, né à l’île d’Elbe et élevé à Tunis dans le sérail du bey Hussein, converti à l’islam, créateur des spahis, parlant l’arabe mieux que certains cheikhs – faisait déjà figure de légende vivante dans la colonie. On racontait qu’il conduisait ses chevauchées avec une précision d’horloger, qu’aucun cheval d’Algérie ne pouvait le fatiguer, qu’il campait comme un bédouin et dînait comme un prince. Alexandre Dumas, de passage à Alger, avait dit de lui : « À lui seul, c’est le conte entier des Mille et Une Nuits. » Josef retint le nom, sans savoir encore qu’il le rencontrerait un jour en chair et en os.

16 mai 1843 : La prise de la Smala

C’est en mai 1843 qu’Alger vécut ses journées les plus électrisantes depuis la prise de 1830. La nouvelle parvint au port dès le 19 mai au matin, portée par un courrier express depuis l’intérieur : le duc d’Aumale, fils cadet du roi Louis-Philippe, à la tête d’une colonne légère conduite par Yusuf et ses spahis, avait enfin surpris et capturé la Smala d’Abd el-Kader à Taguin, dans les Hauts Plateaux, après une poursuite de plusieurs jours. La Smala, cette cité nomade de plusieurs dizaines de milliers d’âmes qui constituait la capitale itinérante de l’émir, avec sa famille, son trésor, ses archives, ses ateliers et ses tribunaux, avait été entièrement capturée en une matinée. Mais Abd el-Kader lui-même avait échappé de justesse. On disait que Yusuf, au galop, s’était approché à quelques longueurs de cheval de l’émir avant que sa monture, épuisée, ne s’effondre sous lui. Le chef de la résistance alla se réfugier vers le Maroc.

Josef vit Alger exploser de joie. Les cloches de la cathédrale sonnèrent, les canons du fort tirèrent des salves. Des soldats en permission chantaient dans les rues, des officiers se congratulaient sur les terrasses, les négociants débouchaient du champagne dans les cafés du port. Cruseustolpe, homme de peu de mots, se contenta de poser sur le bureau de Josef une simple note : « La guerre change de visage. Le commerce s’en souviendra. » Le consul Schultze, croisé le soir même rue de la Marine, haussa légèrement les épaules avec le scepticisme serein de ceux qui ont vu trop d’histoires se répéter : « La guerre n’est pas finie, mon cher Kuhlman. Un émir sans Smala reste un émir. »

Il avait raison. Abd el-Kader continuerait de combattre encore quatre ans. Mais le mythe de son invincibilité était brisé.

Septembre 1843 : La grande fête de Bugeaud

Bugeaud avait la victoire fastueuse. En septembre 1843, tandis que les chaleurs de l’été commençaient à se dissiper, le Gouverneur Général organisa à Alger une fête militaire d’une ampleur sans précédent pour célébrer la prise de la Smala. La ville entière fut conviée. Josef se trouva au premier rang du spectacle. Sur la place Royale, des tribunes avaient été dressées. La revue des troupes dura plusieurs heures : les bataillons de zouaves défilèrent au pas cadencé sous leurs shakos écarlates, suivis des tirailleurs indigènes en burnous blanc, puis des spahis à cheval dont les capes rouge sang claquaient dans le vent du large. Au centre du dispositif, les étendards et le matériel capturés à la Smala furent exhibés devant la foule — bannières brodées, coffres du trésor de l’émir, tentes ornées de calligraphies coraniques. Un trophée de guerre destiné à démontrer que la résistance d’Abd el-Kader appartenait désormais au passé.

Le soir, un banquet réunit les officiers supérieurs, les consuls, les principaux négociants de la ville. Le consul Schultze y assista, en habit diplomatique. Josef, en sa qualité d’attaché consulaire, se trouva placé quelques tables derrière lui, aux côtés de Gentilli l’Italien et de Lambert de Maupas le Français — ses futurs concurrents dans le métier de courtier. Les trois hommes échangèrent des politesses prudemment calculées, chacun mesurant l’autre sans en avoir l’air, dans cet art subtil des milieux d’affaires où l’amitié et la rivalité occupent souvent la même chaise. Bugeaud prononça un discours bref et tonitruant, à son image. Il parla de la France, de la civilisation, de l’avenir de la colonie. Il ne mentionna pas les méthodes employées. Personne dans la salle ne s’en étonna.


La suite dans un prochain numéro …

Le cours d’arabe

4.Alger, les années fondatrices (1841-1849) – automne 1841

Les conseils de Schultze résonnaient encore dans la tête de Josef. « Ne négligez pas l’arabe. » Il avait mis quelques semaines à franchir le pas, occupé à prendre ses marques au consulat, à apprendre les noms des capitaines, les rythmes du port, les habitudes de la ville. Mais l’avertissement du vieux consul était trop clair pour être ignoré. En septembre 1841, Josef se mit en quête d’un professeur.

Crusenstolpe, toujours bien informé, lui indiqua sans hésiter le chemin : une ancienne mosquée reconvertie en salle de cours, non loin du centre, où officiait depuis cinq ans déjà un certain Louis-Jacques Bresnier (1). Le premier professeur d’arabe officiellement nommé à Alger. Josef arriva un matin de semaine à l’heure dite. La salle était fraîche, à peine meublée, traversée d’un filet de lumière passant à travers le moucharabieh d’une fenêtre haute. Une dizaine d’hommes étaient déjà assis, des officiers pour la plupart, quelques fonctionnaires et un ou deux négociants. Bresnier entra sans cérémonie. Il était jeune, vingt-sept ans à peine, et se déplaçait avec l’assurance tranquille de quelqu’un qui sait exactement ce qu’il vient faire.

Louis Jacques Brenier (1814-1869). Collection personnelle de l’auteur.

Il commença sans préambule : « Messieurs, vous avez tous en tête l’arabe que vous entendez dans la rue. Oubliez-le pour l’instant. Ce que vous allez apprendre ici est autre chose. »

Josef nota mentalement la formule. Il comprendrait plus tard ce qu’elle signifiait vraiment. Bresnier était l’élève de Silvestre de Sacy (2), le grand maître de l’arabisme parisien, et il en avait hérité la rigueur absolue. À ses yeux, la vraie langue arabe était l’arabe classique – celui du Coran, des textes médiévaux, des grandes grammaires composées à Fès ou au Caire. L’arabe parlé dans les souks d’Alger, ce mélange de dialectes berbères, ottomans et méditerranéens qu’il appelait parfois « le barbaresque », n’était à ses yeux qu’un patois transitoire, condamné à terme. Il organisait son cours en deux sections : d’un côté la langue parlée, de l’autre la langue écrite. Mais il ne laissait aucun doute sur laquelle des deux méritait qu’on s’y consacre vraiment.

« La maîtrise de l’arabe littéral, répétait-il, est la condition préalable à tout apprentissage sérieux. La seule routine sans principes ne présente qu’un chaos obscur, et confine à jamais celui qui s’y livre exclusivement dans une impasse. »

La rue Kléber dans la Casbah, vers 1880. Collection personnelle de l’auteur.

Josef appréciait la précision de cet homme. Il était lui-même trop méticuleux pour se satisfaire d’un arabe de façade, bon juste à marchander ou à donner des ordres. Il voulait comprendre. Bresnier dispensait ses cours cinq fois par semaine (3). Josef en suivit autant qu’il put, entre ses obligations au consulat et ses premières tournées sur le port. Il apprit l’alphabet, les racines, la structure trilitérale de la langue -cette logique profonde, si différente des langues germaniques ou romanes qu’il connaissait et avait l’impression de déchiffrer un monde plutôt qu’une langue.

Il observait aussi ses condisciples. Les officiers venaient en masse au début, puis disparaissaient au fil des mutations. Bresnier s’en plaignait régulièrement. Les fonctionnaires étaient plus assidus mais souvent pressés, cherchant des formules utiles plutôt qu’une vraie compréhension. Josef, lui, continuait. Un soir, en quittant la salle, il croisa Crusenstolpe qui passait par là.

« Alors, ce Bresnier ? »

Josef réfléchit un instant. « Un homme remarquable. Mais je crois que Schultze avait raison d’une façon qu’il ne soupçonnait pas lui-même. »

« Comment cela ? »

« Bresnier m’apprend l’arabe des livres. C’est indispensable. Mais l’arabe de la rue, des quais, des marchands … il faudra que je l’apprenne ailleurs. »

Crusenstolpe sourit. « Bienvenue à Alger, Monsieur Kuhlman. »

Notes :

(1) Louis-Jacques Bresnier (1814-1869), nommé premier professeur d’arabe à Alger en 1836 sur recommandation de Silvestre de Sacy. Il inaugura son cours public en janvier 1837 dans une ancienne mosquée reconvertie.

(2) Antoine Isaac Silvestre de Sacy (1758-1838), grand orientaliste français, figure tutélaire de l’arabisme européen.

(3) Bresnier dispensait effectivement ses cours cinq fois par semaine. Ses auditeurs étaient principalement des officiers, des magistrats, des fonctionnaires et des négociants.