L’affaire Barbaroux & de Marqué

D’après la correspondance Kuhlman-Almquist (5/10)

À partir de l’automne 1875, les lettres de Kuhlman changent de ton. Il ne s’agit plus seulement de vendre du bois ou de couvrir des traites, il s’agit de récupérer une dette qui grossit depuis des mois, dans une ville de l’est algérien où une société refuse de payer, et que la Grande Dépression de 1873 a plongé dans une insolvabilité dont elle ne peut plus sortir.

Les débiteurs de Philippeville

La maison Barbaroux & de Marqué est établie à Philippeville, port de commerce à 350 kilomètres à l’est d’Alger. Elle doit à Almquist (Stockholm) et à Astrup & Co. (Christiania, Norvège) une somme qui avoisine les 200 000 à 226 000 francs, une dette massive, représentant approximativement un million d’euros actuels. Kuhlman revient sur l’affaire dans sa lettre du 6 janvier 1876, avec un bilan amer des créances en souffrance et des promesses non tenues. Son ton a changé de manière irréversible. La lettre de janvier 1876 se clôt sur une résolution que la maladie et les mois d’attente ont durcie en principe de conduite :

« Je ne traiterai qu’avec des maisons de premier ordre dont le risque n’est pas à craindre. »

C’est la leçon tirée non seulement de Barbaroux & de Marqué, mais aussi du chargement catastrophique de Nordmaling, une autre créance en souffrance, datée du 17 avril 1875, dont la mémoire colore tout ce qu’il écrit désormais.

Maître Calendini et ses conseils

Il choisit un avocat installé à Philippeville même : Maître Charles Noël Robert Calendini, 33 ans, avocat-défenseur et suppléant juge de paix. Un homme de terrain, d’origine corse – son père était greffier à Mostaganem – qui connaît les usages du tribunal de commerce local de l’intérieur, dans ce petit port où tout le monde se connaît (1).

La lettre de Calendini du 6 mai 1876 révèle deux informations décisives que Kuhlman transmet aussitôt à Almquist : d’abord, Barbaroux & de Marqué sont en négociation pour vendre une mine à Djijelli à des acheteurs anglais ; ensuite, ils attendent un paiement de 205 000 francs du gouvernement — dont le montant couvrirait à lui seul la quasi-totalité de la dette nordique. Calendini pose la question stratégique avec une clarté professionnelle qui impressionne :

« Si la Faillite est déclarée, M. de Marqué perdra toute influence et je ne sais quel sort sera réservé à ces deux Affaires qui peuvent réussir si M. de Marqué reste debout. »

En termes modernes : la valeur de continuation est supérieure à la valeur de liquidation. Kuhlman avait lui-même pressenti cette logique depuis mars, la lettre de Calendini lui apporte la confirmation indépendante qu’il attendait.

Le Dar el-Bey de Constantine

Face à la pression judiciaire qui monte depuis Alger, Barbaroux & de Marqué tentent une ultime manœuvre. Ils écrivent directement à Almquist à Stockholm, court-circuitant délibérément Kuhlman, pour lui proposer un plan de remboursement dont la pièce centrale est la délégation des loyers d’un bâtiment appartenant à de Marqué à Constantine :

« Ce bâtiment situé dans Constantine est connu sous le nom de Dar el-Bey et rapporte une somme supérieure au chiffre annuellement délégué : 16 000 francs par an. »

À 16 000 francs par an pour une dette de 200 000 à 226 000 francs, le remboursement intégral prendrait douze à quatorze ans. À Constantine, les dour el-bey étaient les grandes demeures des anciens gouverneurs ottomans. Après le siège de 1837, ces propriétés avaient été confisquées ou revendues à des notables coloniaux bien introduits, et que de Marqué en possède une dit quelque chose sur l’ancienneté de son implantation dans la bourgeoisie constantinoise. La proposition sera transmise à Almquist mais restera sans dénouement visible dans les archives disponibles.

le Dar el-Bey mentionné dans les lettres de Kuhlman n’est pas nécessairement le célèbre Palais Ahmed Bey (le plus grand, devenu hôpital puis caserne française après 1837). Il s’agit vraisemblablement d’une des nombreuses demeures beylicales de Constantine; les dour el-bey désignaient toute résidence liée à l’autorité ottomane dans la ville.

L’affaire Barbaroux & de Marqué : contexte et protagonistes

Philippeville, port de commerce à 350 kilomètres à l’est d’Alger, est alors une ville jeune et prospère, fondée en 1838 sur les ruines romaines de Rusicade, mais durement frappée par la Grande Dépression de 1873. La crise y est particulièrement virulente : l’historien André Nouschi, dans son étude « La crise commerciale et financière de 1875 en Algérie et dans le Constantinois », documente les faillites en cascade qui ravagent le commerce philippevillois, dont celle d’un seul banquier local atteignant 600 000 francs. C’est dans ce contexte d’insolvabilité généralisée que la maison Barbaroux & de Marqué se retrouve dans l’incapacité d’honorer une dette de 200 000 à 226 000 francs due aux maisons Almquist de Stockholm et Astrup & Co. de Christiania.

Les deux familles sont parmi les plus anciennes de Philippeville. Les Barbaroux comptent parmi les tout premiers pionniers européens de la ville, présents dès 1839. Les de Marqué sont une véritable dynastie fondatrice : le premier d’entre eux, Léon de Marqué, capitaine de corvette et officier de la Légion d’honneur, siégeait au conseil municipal dès 1858 et avait présenté un projet de port pour la ville en 1857 ; à sa mort en 1860, la ville lui rendit hommage en baptisant de son nom sa plus belle place — la Place Marqué, vaste esplanade en terrasse sur la Méditerranée, bordée de palmiers et d’une balustrade en marbre. Le de Marqué de 1875 est l’héritier de ce nom illustre — et, à ce titre, propriétaire à Constantine d’un Dar el-Bey, grande demeure de l’ancienne aristocratie ottomane rapportant 16 000 francs de loyers annuels, vestige d’une position sociale élevée que la crise menaçait de faire s’effondrer.

Calendini connaissait les usages du tribunal local de l’intérieur. C’est lui qui, dans sa lettre du 6 mai 1876, posa la question stratégique centrale : valait-il mieux forcer la faillite et liquider, ou laisser de Marqué « rester debout » pour récupérer le paiement attendu du gouvernement (205 000 francs) et le produit de la vente d’une mine à Djijelli à des acheteurs anglais ? Calendini mourut prématurément en 1887, à l’âge de 44 ans, sans avoir vu le dénouement de l’affaire. Il était alors, brièvement, maire de Philippeville.

Glossaire et géographie

Philippeville (Skikda) : Port de l’est algérien fondé en 1838, débouché maritime naturel de l’arrière-pays constantinois.

Constantine : Capitale de l’est algérien, perchée sur un rocher ceinturé par les gorges du Rhummel, à 640 mètres d’altitude. Prise par les Français le 13 octobre 1837.

Dar el-Bey : Littéralement « maison du bey » en arabe dialectal algérien. Ces grandes résidences palatiales des gouverneurs ottomans furent après la conquête française confisquées ou rachetées par des colons et des négociants.

Djijelli (Jijel) : Port à 100 km à l’ouest de Philippeville. La région est riche en gisements de fer et de plomb, convoités par des investisseurs britanniques dans les années 1870.

Alger, les années fondatrices (1841-1849)

1-Premiers regards sur alger, printemps 1841
Josef Kuhlman (1809-1876)
Josef Kuhlman (1809-1876)

À compter de ce jour et pendant plusieurs semaines, j’évoquerai l’arrivée de Josef à Alger en 1841. Certes, rien ne dit que les événements se déroulèrent rigoureusement de cette manière mais, ayant découvert petit à petit ce personnage empreint de curiosité, féru de culture et ouvert aux nouvelles expériences, il est bien possible que ce récit imaginé ne soit pas très éloigné des faits réels. Sa nomination en tant que Courtier Maritime étant datée de décembre 1844, et sachant que pour être recevable, tout candidat étranger devait avoir séjourné au préalable au moins trois ans dans le pays, Josef est donc arrivé dans la colonie dans le courant de l’année 1841. Ainsi commence cette nouvelle en huit parties.

Plan général de la ville d’Alger et de ses faubourgs dressé d’après les documents les plus récents et accompagné d’une nomenclature de tous les noms de rues en français avec les étymologies ou les noms arabes en regard / par Mr A. Berbrugger, conservateur de la Bibliothèque et du Musée d’Alger, … ; gravé par J. Priet
Berbrugger, Adrien (1801-1869). BNF – Gallica
Un suédois débarque dans une ville en pleine transformation.

Josef Kuhlman pose pour la première fois le pied sur le sol algérois en ce printemps de 1841. La rue de la Marine, par laquelle il fait son entrée dans la ville, grouille d’activité. Ici des porteurs chargés de ballots, là des marins en permission discutant sur le port, des négociants parlant affaires ou encore des charrettes transportant des marchandises vers les entrepôts du port sont ses premières visions de la ville blanche. Pour ce jeune Suédois, ancien secrétaire au Kommerskollegium de Stockholm, qui avait rejoint le consulat de Suède et Norvège à Alger avec l’ambition d’y établir un jour son activité de courtier maritime, ce spectacle lui apparaît à la fois familier et étrangement exotique. En débarquant du Charlemagne (1), il pense à son fils Sigurd, âgé de six ans et resté auprès de sa mère à Stockholm. Josef espère pouvoir le faire venir dans quelques années, quand sa situation sera plus stable. Mais pour l’instant, il doit se faire une place au consulat, apprendre la ville, ses codes et ses réseaux. Son brevet de courtier maritime, il ne pourra l’obtenir qu’après trois ans de résidence, trois ans pour prendre ses repères.

Ce daguerréotype est considéré comme le plus ancien cliché pris à Alger, en 1844. Représentant les remparts de la ville d’Alger, il a été acheté par le ministère de la Culture et de la Communication auprès de Sotheby’s en 2013.

Onze années se sont écoulées depuis la prise d’Alger. Les anciens combattants de Sidi-Ferruch, ces vétérans qui débarquèrent le 14 juin 1830 — date anniversaire de la brillante victoire de Marengo — ne reconnaîtraient plus la cité qu’ils ont conquise. Débordés par la masse des nouveaux venus, disséminés à travers la ville et ses environs, ils ont cessé depuis longtemps de fêter chaque année leur glorieux fait d’armes au boulet du fort Neuf. Ce qui intéresse Josef, c’est l’avenir commercial que cette ville lui promet et qui représente en ce printemps 1841 un carrefour stratégique entre l’Europe et l’Afrique, un port en pleine expansion où convergent marchandises, capitaux et ambitions à peine dissimulées.

Daguerréotype d’un photographe anonyme (2) datant également de 1844. Alger, le port.

En déambulant dans les rues lors de ses premiers jours, Josef mesure l’ampleur de la transformation urbaine qui se dessine. Avant l’occupation française, Alger présentait un visage radicalement différent. Les rues étaient étroites et d’une largeur inégale, offrant dans leurs nombreux détours des lignes inimaginables, faites d’un enchaînement interminable de maisons sans fenêtres extérieures. Dans les premières années qui suivirent la conquête de 1830, la transformation qui s’accomplit à grande vitesse changea la configuration de la ville. Il fallait tracer de grandes artères de circulation comme la rue de la Marine ou la rue commerciale de Bab-Azoun menant à Bab-el-Oued. Pendant tout le temps de ces chantiers, les nouvelles rues traversaient des quartiers entiers en démolition, bordées de maisons détruites et en attente de reconstruction. Le Gouverneur Général avait imposé ses exigences : tracer des rues larges pour permettre le passage des voitures chargées de marchandises. L’époque des ânes et des mulets était révolue.

La rue de la marine à Alger. Collection personnelle de l’auteur.

Mais à présent, en 1841, cette phase destructrice semble toucher à sa fin et d’élégantes maisons à arcades commencent à border ces artères principales. Josef remarque particulièrement la qualité architecturale de certains nouveaux bâtiments. En passant devant l’hôpital civil, il s’arrête pour contempler cette architecture d’un genre nouveau pour lui. Pas de doute, on se trouve bien en Orient.

Plan général de la ville d’Alger et de ses faubourgs (extrait). 1846. BNF – Gallica.

L’une des premières démarches de Josef, dès son arrivée, consiste à se présenter au consulat de Suède et Norvège. Pour tout Suédois s’établissant à l’étranger, en effet, le consul représente non seulement l’autorité officielle de son pays, mais aussi un précieux conseiller et un point de contact avec la communauté d’origine.

La suite dans un prochain numéro …

(1) voir l’article intitulé « Voyager de Stockholm à Alger en 1844 ».

(2) Certains attribuent ce daguerréotype à Joseph-Philibert Girault de Prangey. Né Joseph-Philibert Girault à Langres le 20 octobre 1804 et mort à Courcelles-Val-d’Esnoms le 7 décembre 1892, est un archéologue, photographe, dessinateur et éditeur d’art français. En février 1842, Girault entreprend un voyage en Orient. Ce voyage le mène aux confins de la Méditerranée orientale : Grèce, Asie Mineure, Proche-Orient et Égypte. Lors de ce voyage, il utilise son nouvel outil de travail : le daguerréotype. Même si on peut retrouver des similitudes entre ces daguerréotypes anonymes d’Alger à Girault de Prangey, sa présence à Alger en 1841 n’est pas avérée.

L’astrolabe de Braad : de la SOIC au cabinet de curiosités de Linköping

L’Astrolabe de Christopher Henrik Braad, cabinet des curiosités de la bibliothèque de Linköping.

Parmi les objets conservés au cabinet de curiosités de Linköping, il en est un qui semble, plus que tout autre, ouvrir une fenêtre sur le vaste monde des voyages : un astrolabe du XVIIe siècle, donné en 1839 par un membre de la famille Kuhlman de Norrköping. À première vue, l’objet appartient au domaine des instruments savants, de ceux que l’on rangeait autrefois dans les bibliothèques ou les cabinets d’étude. A y regarder de plus près, il pourrait aussi être le témoin silencieux d’une histoire maritime, familiale et commerciale, reliant les Kuhlman à Christopher Henrik Braad, à la Compagnie Suédoise des Indes orientales, la Svenska Ostindiska Companiet en suédois, et à l’un des plus grands noms de la cartographie européenne : Willem Janszoon Blaeu.

Il s’agit d’un astrolabe daté d’environ 1630, d’un diamètre de 31 centimètres, composé de deux gravures sur cuivre collées sur les deux faces d’une planche de bois plane. L’une des faces est munie de graduations métalliques mobiles. Sur une cartouche en saillie, destiné à suspendre l’instrument, apparaissent deux inscriptions qui donnent tout son intérêt à l’objet : « Amstelodami Prostant apud Guiljemum Blaeuw A° 1624 » et « Delineavit et excudit Guiljemus Blaeuw A° 1628 ». Autrement dit, l’instrument fut dessiné, édité ou vendu à Amsterdam par Willem Janszoon Blaeu, dans les années 1620 à 1630.

Le donateur indiqué est Nils Johan Gustav Kuhlman (1780-1847), commerçant à Norrköping et fils de Johan (1738-1806). L’objet était donc encore en possession de la famille Kuhlman au XIXe siècle, avant d’entrer dans les collections du Kuriositetskabinettet de Linköping. Mais son origine familiale pourrait être plus ancienne. Il y a en effet de bonnes raisons de penser que cet astrolabe a du appartenir à Christopher Henrik Braad, navigateur suédois, né en 1728 et mort en 1781, beau-frère de Johan Kuhlman. Si cette hypothèse se confirme, l’objet ne serait pas seulement une curiosité scientifique : il deviendrait une relique de la navigation au long cours et un rare vestige matériel de l’ouverture des familles marchandes suédoises sur le monde.

Un instrument pour lire le ciel

L’astrolabe est l’un des plus anciens instruments astronomiques. Son principe repose sur une idée aussi simple que géniale : représenter la voûte céleste sur une surface plane. Grâce à cette projection, il devient possible de repérer la position des astres, de mesurer leur hauteur au-dessus de l’horizon, de déterminer l’heure, d’effectuer certains calculs astronomiques, et, dans le contexte de la navigation, d’aider à se situer en mer. Pendant des siècles, l’astrolabe fut à la fois un outil scientifique, un instrument pédagogique et un symbole de savoir. Il appartenait au monde des astronomes, des mathématiciens, des navigateurs et des savants. Certains astrolabes étaient de robustes instruments métalliques, faits pour résister à l’usage. D’autres, plus raffinés, étaient conçus pour l’étude, la démonstration ou la collection. Celui de Linköping semble appartenir à cette seconde famille : il n’est pas simplement un objet de bord, mais un instrument imprimé et monté, associant gravure, bois et éléments mobiles.

L’exemplaire en question est issu des ateliers d’un grand éditeur-cartographe d’Amsterdam. Il témoigne de cette époque où les frontières entre l’astronomie, la cartographie, la navigation et l’édition étaient encore très poreuses. Pour tracer une carte, il fallait connaître le ciel ; pour naviguer, il fallait savoir lire les astres ; pour former les pilotes, il fallait diffuser des instruments, des tables, des globes et des cartes.

Willem Janszoon Blaeu, de Tycho Brahe à Amsterdam
Portrait du cartographe et fabricant de globes néerlandais Willem Jansz. Blaeu. Vers 1655-1670

La signature de Willem Janszoon Blaeu donne à l’astrolabe une valeur particulière. Blaeu n’est pas un simple graveur ou marchand d’instruments. Né à Alkmaar en 1571, il devint l’un des grands cartographes et éditeurs scientifiques de l’Europe du XVIIe siècle. Avant d’établir son atelier à Amsterdam, il séjourna auprès de Tycho Brahe, le célèbre astronome danois, sur l’île de Ven. Là, il se forma à l’astronomie, à l’observation céleste et à la fabrication d’instruments.

De retour aux Pays-Bas, il fonde à Amsterdam une maison qui devient rapidement l’une des plus prestigieuses d’Europe. Il produit des cartes, des atlas, des globes terrestres et célestes, ainsi que divers instruments scientifiques. Amsterdam est alors l’un des centres du monde maritime. Les navires hollandais sillonnent l’Atlantique, l’océan Indien et les mers d’Asie. Les compagnies commerciales ont besoin de cartes, de pilotes, d’instruments et de savoirs géographiques. Dans ce contexte, un instrument signé Blaeu n’est pas un simple objet décoratif. Il appartient à la culture technique qui rend possible l’expansion maritime européenne.

Un objet plus ancien que Braad

L’astrolabe de Linköping date des années 1620, tandis que Christopher Henrik Braad naît en 1728. Un siècle les sépare. Cela n’empêche nullement que l’objet ait pu lui appartenir. Cette distance chronologique rend l’hypothèse encore plus intéressante.

Un navigateur du XVIIIe siècle pouvait posséder un instrument plus ancien pour plusieurs raisons. Il pouvait s’agir d’un objet hérité, d’un instrument de collection, d’un souvenir professionnel ou d’un symbole de statut. Les marins instruits, les officiers, les cartographes et les capitaines accordaient une grande valeur aux instruments anciens, surtout lorsqu’ils portaient la signature d’un nom aussi prestigieux que Blaeu. Un astrolabe de cette qualité pouvait très bien être conservé non pour son seul usage pratique, mais comme un objet de savoir, un marqueur de culture maritime, voire un souvenir de carrière.

Il faut donc rester prudent. Rien ne permet, à ce stade, d’affirmer définitivement que l’astrolabe a appartenu à Braad. Mais le chemin de transmission est fort plausible. L’objet est donné en 1839 par un Kuhlman de Norrköping. Braad était le beau-frère de Johan Kuhlman. Si l’astrolabe a circulé dans le cercle familial, il a pu passer de Braad aux Kuhlman, puis être conservé pendant plusieurs décennies avant d’être remis au cabinet de curiosités de Linköping.

Christopher Henrik Braad, un navigateur dans la parenté Kuhlman

Christopher Henrik Braad occupe une place singulière dans cette histoire. Né en 1728, mort en 1781, il appartient à cette génération d’hommes du XVIIIe siècle dont la vie fut marquée par les routes maritimes, les compagnies commerciales et les circulations entre l’Europe du Nord et les mondes lointains. Son lien avec la famille Kuhlman vient de son mariage avec la sœur de Johan Kuhlman, Sara-Margaretha, faisant de lui le beau-frère de ce dernier.

Ce mariage n’est pas un détail secondaire. Dans les familles marchandes, les alliances matrimoniales formaient souvent des réseaux économiques, sociaux et culturels. Elles unissaient des négociants, des armateurs, des officiers, des pasteurs, des administrateurs ou des voyageurs. Par son mariage, Braad entre dans l’univers familial des Kuhlman, et l’astrolabe pourrait être l’un des objets ayant suivi cette circulation familiale.

Il faut imaginer ce que représentait un tel instrument dans une maison de Norrköping ou dans une collection familiale. Ce n’était pas seulement un objet technique. C’était une preuve tangible d’un rapport au monde. Il évoquait les voyages, les longitudes incertaines, les latitudes calculées au soleil, les ports d’escale, les cartes ouvertes sur une table, les récits rapportés d’Asie ou d’Afrique, et toute cette culture maritime qui fascinait les contemporains.

La SOIC et le monde des routes maritimes

Évoquer Braad, c’est aussi évoquer la Compagnie suédoise des Indes orientales, la célèbre SOIC (Svenska Ostindiska Companiet), fondée en 1731. Pendant plus d’un siècle, elle fut le principal instrument de l’expansion commerciale suédoise vers l’Asie. Ses navires quittaient Göteborg pour rallier la Chine, l’Inde et les comptoirs d’Extrême-Orient, chargés au retour de soieries, de porcelaines, de thé et d’épices. Elle ne fut pas seulement une entreprise commerciale, mais aussi le symbole d’une ambition maritime nationale, à une époque où la Suède cherchait à s’affirmer sur les routes du grand commerce mondial. La navigation de la SOIC reposait sur une accumulation extraordinaire de savoirs pratiques. Pour atteindre l’Asie, il fallait maîtriser les vents, les courants, les saisons, les routes, les récifs, les mouillages et les latitudes. Les cartes et les instruments étaient donc au cœur de cette aventure. Ils n’abolissaient pas le danger, mais ils permettaient de l’affronter avec méthode. Un astrolabe, un quadrant, un compas, des cartes marines, des tables astronomiques et l’expérience du pilote formaient ensemble l’outillage mental et matériel du navigateur. L’astrolabe de Linköping, même s’il est antérieur à la carrière de Braad, s’inscrit dans cet univers. Il rappelle que la navigation au long cours ne fut jamais seulement une affaire de courage ou d’audace. Elle fut aussi une science appliquée, fondée sur l’observation du ciel, la géométrie, la mesure du temps et la représentation de l’espace.

L’astrolabe de Linköping, même s’il est antérieur à la carrière de Braad, s’inscrit dans cet univers. Il rappelle que la navigation au long cours ne fut jamais seulement une affaire de courage ou d’audace. Elle fut aussi une science appliquée, fondée sur l’observation du ciel, la géométrie, la mesure du temps et la représentation de l’espace.

Une relique familiale et maritime

Si l’astrolabe a bien appartenu à Christopher Henrik Braad, il constitue un objet exceptionnel pour l’histoire des Kuhlman. Peu de familles conservent des traces aussi concrètes de leurs liens avec la navigation et les compagnies commerciales. Les archives conservent des noms, des dates, des mariages et des filiations. Les objets, eux, marquent une présence.

C’est peut-être cela qui rend l’objet si précieux. Il n’est pas seulement beau ou ancien. Il est à la croisée des histoires. Entre la science et la mer, entre Amsterdam et la Suède, entre la SOIC et Norrköping, entre un navigateur et une famille de commerçants, il a traversé les siècles en silence. Le regarder aujourd’hui, c’est voir dans un disque de bois, de papier et de métal toute une géographie oubliée.

L’épitaphe du Colonel Bohm

Cet article constitue la suite de « La dernière lettre du Colonel Bohm » et de « Cornelia van Sypesteyn ».

Jacob Larsson Bohm est mort le 10 août 1643 à Marienfließ, terrassé par une blessure à l’estomac reçue lors d’un duel avec Balthasar Schwanenthal, secrétaire du général-major Wrangel. À peine avait-il eu le temps de dicter sa dernière lettre au chancelier Oxenstierna, suppliant ce dernier de protéger sa femme Cornelia et leurs enfants. Il fut inhumé dans le caveau de l’église de Saatzig – cette belle église reconstruite en 1598 par Joachim von Wedel et son épouse Cordula – avec son épée à ses côtés.

Cornelia van Sypesteyn se retrouvait veuve à quarante et un ans, endettée, avec quatre enfants à charge.

Une veuve qui n’oublie pas

Un mois après la mort de son mari, Cornelia écrit à Johann Oxenstierna pour implorer son aide matérielle. Mais elle ne se contente pas de lutter pour sa survie : elle choisit également d’honorer la mémoire de Jacob d’une manière durable et visible. Conformément à l’usage aristocratique et militaire du 17e siècle, elle commande un grand tableau votif – un Epitaphium – destiné à être accroché dans l’église de Saatzig, là même où repose le corps de son mari.

Ce type de tableau funéraire, courant dans les Pays-Bas et dans les régions protestantes de l’Empire, servait à la fois de mémorial personnel et d’affirmation publique du rang et de la piété du défunt. Il n’était pas rare que la famille du commanditaire y figure, agenouillée ou représentée dans les coins supérieurs, selon la tradition dite des « Stifterbildnisse », portraits des donateurs.

Le tableau : sujet, composition, inscription

Fritz Knack, dans son Festschrift « 600 Jahre Jacobshagen » publié en 1936, en donne une description précise :

« Le tableau représente en couleurs très vives le Christ dont les mains sont liées dans le dos. Il se penche vers sa mère Marie, qui s’est effondrée de douleur et est soutenue par deux femmes. Selon la coutume de l’époque, les deux coins supérieurs représentent la donatrice du tableau, la veuve Cornelia van Sypesteyn, et son mari défunt, le Burghauptmann Jacob Bohm, dans l’armure d’un officier de dragons suédois. »

L’inscription de l’épitaphe, en lettres rouges, était rédigée en latin :

Jacob Bhom – Reg. May. Svec. Chil. Obiit anno MDCXLIII. X. August, aetat. suae 42. anno

Que l’on peut traduire par : « Jacob Bhom, Chiliargue (Colonel) de Sa Majesté Royale de Suède, est mort en l’année 1643, le 10 août, à l’âge de 42 ans. »

Le titre latin de Chiliargue, commandant de mille hommes, souligne la volonté de Cornelia de fixer pour la postérité le rang exact de son mari. L’orthographe Bhom, qui diffère des variantes Boom, Baum, Bohm rencontrées dans les sources contemporaines, est ici définitivement arrêtée par la veuve elle-même sur la pierre et la toile.

Le tableau d’un maître hollandais du XVIIe siècle commandé par Cornelia van Sypesteyn en 1643. On distingue Jacob à droite. Ce motif a servi de modèle pour la réalisation de son portrait
Un maître hollandais du 17e siècle

Knack, qui a vu le tableau et le décrit avec précision, avoue ne pas savoir s’il fut peint par un maître allemand ou hollandais. Il penche pourtant pour la seconde hypothèse, notant que Cornelia pouvait naturellement faire appel à des artistes de son pays d’origine. Les images retrouvées confirment cette attribution. Le motif christologique représenté – le Christ aux mains liées se penchant vers sa mère effondrée – est un thème récurrent dans la peinture flamande et hollandaise du 17e siècle, que l’on retrouve notamment dans l’entourage des ateliers d’Anvers et d’Utrecht. La composition, ample et dramatique, s’inscrit pleinement dans cette tradition.

Ce tableau hollandais, commandé depuis la Poméranie profonde par une veuve d’origine néerlandaise pour honorer son mari suédois tombé en Allemagne, est à lui seul une image caractéristique de cette Europe des guerres de Religion où les destins s’entrecroisaient au fil des régiments.

Le tableau comme source iconographique : le portrait de Bohm

Le tableau a joué un rôle particulier dans la transmission de l’image de Jacob Larsson Bohm. Le coin supérieur droit du tableau, qui représente Bohm en officier de dragons suédois, est en effet la seule source connue d’un portrait du colonel. C’est ce détail qui a servi de modèle pour la réalisation du dessin reproduit dans le livret de Knack et sur ce site.

Le coin gauche, quant à lui, représente Cornelia elle-même. On peut y distinguer une dame dont le visage, bien qu’altéré par le temps et les conditions de conservation de la photographie, correspond aux traits que l’on connaît par son portrait séparé, lui aussi reproduit dans le Festschrift.

300 ans dans l’église de Saatzig

Durant près de trois siècles, ce tableau est demeuré dans l’église de Saatzig. Knack, écrivant en 1936, ne cache pas son inquiétude : il adresse aux habitants de Jacobshagen un avertissement solennel :

« Saatziger ! Protégez ce précieux ornement de votre église de tous les amis des sciences qui voudraient vous l’enlever d’une façon quelconque ! »

Cette mise en garde n’était pas anodine. En 1936, les tableaux anciens des petites églises de Poméranie faisaient l’objet de convoitises de la part de collectionneurs et de musées. Knack savait que l’œuvre avait une valeur artistique et documentaire considérable.

Un tableau aujourd’hui perdu

La mise en garde de Knack n’aura pas suffi. Le tableau a disparu. D’après le professeur Marcin Majewski, directeur du Musée de Stargard et spécialiste de l’histoire de la Poméranie, nul ne sait ce qu’il est devenu. Il fut probablement détruit lors de la Seconde Guerre mondiale, dans les combats ou les incendies qui ravagèrent la région entre 1944 et 1945. En 2007, lors d’une conférence sur l’héritage suédois en Poméranie, un des exposés portait spécifiquement sur Jacob Larsson Bohm, beau-frère de Johan Kuhlman. C’est dans ce cadre que des photographies anciennes du tableau ont été présentées et analysées. Ces images en noir et blanc – les seules qui subsistent – ont depuis été améliorées informatiquement, permettant de restituer partiellement les couleurs et la composition originales de l’œuvre.

Un objet à l’intersection de plusieurs histoires

Ce tableau est bien plus qu’une simple œuvre d’art religieuse. Il est le témoignage d’une femme qui, dans le chaos de la guerre de Trente Ans, a voulu inscrire le nom de son mari dans la durée. Il est aussi la preuve d’une solidarité familiale et culturelle : Cornelia van Sypesteyn, fille d’un meesterknaap hollandais, mariée à un colonel suédois, enterrée en Poméranie allemande, a fait appel à un peintre de sa patrie pour immortaliser un homme mort au service d’un roi étranger.

Cornelia était la sœur de Gertrud van Sypesteyn, épouse de Johan Kuhlman, mon ancêtre direct. Ces deux femmes hollandaises, unies par le sang, avaient suivi leurs maris dans les armées suédoises à travers une Europe en feu. L’une a perdu son mari en 1643, l’autre en 1648. Chacune à sa manière a veillé à ce que la mémoire de ces hommes ne s’efface pas.

Le tableau de Saatzig est à présent perdu. Mais la lettre de Cornelia, la dernière lettre de Bohm, les archives du Riksarkivet de Stockholm, et ce « Festschrift » de 1936 – document lui-même porteur d’une histoire troublante que j’ai raconté dans les articles cités en introduction – ont traversé les siècles jusqu’à nous.

Sources : Professeur Marcin Majewski (Musée de Stargard) · Fritz Knack (Festschrift 600 Jahre Jacobshagen, 1936) · Riksarkivet de Stockholm · Conférence sur l’héritage suédois en Poméranie, 2007 · Etienne Laude-Kuhlman (La véritable saga des Kuhlman)

Le général Duwall (vers 1589-1634)

Parmi les figures marquantes liées aux frères Kuhlman dans le contexte de la guerre de Trente Ans se détache la famille Duwall et plus particulièrement deux de ses membres : le général Jacob MacDougall Duwall (vers 1589–1634) et son demi-frère le colonel Mauritz Duwall (1603–1655). Tous deux exercèrent successivement un commandement direct sur Johan et Gerhard Kuhlman, tissant avec eux un lien hiérarchique et personnel qui éclaire toute la trajectoire militaire de ces deux Livoniens au service de la couronne suédoise.

Jakob Duwall (David Klöcker Ehrenstrahl) , musée de Stralsund.

C’est l’homélie funèbre de Gerhard Kuhlman qui établit le premier de ces liens avec une grande précision. Il y est rapporté que Gerhard, ayant appris en Hollande que « Sa Majesté Royale de Suède suivant ses Glorieux et Très Saints Ancêtres s’est rendu en Allemagne pour y faire la guerre avec ces armes très modernes », quitta la Hollande (1) et rejoignit l’armée royale à Francfort-sur-l’Oder. « C’est là qu’il fut reçu par son frère Johan, alors lieutenant du très noble et ancien régiment de Duwall, sous le commandement du colonel Bohms ». À cette époque, aux alentours de 1630-1631, le régiment de Duwall se trouve engagé dans la campagne de Poméranie et l’entrée en Allemagne de Gustave-Adolphe. Johan Kuhlman était donc l’un des officiers de Jacob Duwall, et c’est lui qui fit entrer Gerhard dans la même unité.

Des origines écossaises

Jacob Duwall est né vers 1589 à Prenzlau, dans l’Altmark (Brandebourg), au sein d’une famille d’origine écossaise ancienne et illustre. Son père, Robert Albrecht (Albrekt) MacDougall de Mackerston (vers 1541–1641), était issu du clan Mac Dowall de Galloway, sur la côte ouest de l’Écosse, un clan qui, depuis Fergus Lord of Galloway (1096–1161) et le chevalier Archibald Mac Dowall (à qui fut confiée la propriété de Makerstoun-sur-la-Tweed en 1390), avait occupé une place éminente dans la noblesse écossaise. En 1582, impliqué peut-être dans le célèbre « Raid of Ruthven » – une conjuration protestante contre le roi Jacques VI , Robert Albrecht dut quitter l’Écosse et émigra d’abord en Brandebourg, puis en Mecklembourg. Il s’y maria deux fois : d’abord avec Elsa von Bredow, dont naquit Jacob, puis avec Ursula von Stralendorff, dont naquit notamment Mauritz. En 1594, Robert Albrecht entra au service de la Suède comme châtelain royal d’Örbyhus et de Tierp. La famille fut naturalisée en Suède sous le nom de Duwall.

Jacob était donc l’un des neuf fils de Robert Albrecht, né de son second mariage avec Elsa von Bredow. Il épousa Anna von der Berge à Stockholm le 21 mars 1619.

Une ascension militaire remarquable

Jacob commença sa carrière militaire comme simple mousquetaire dans l’armée suédoise – un point souligné avec emphase par « The Swedish Intelligencer » de l’époque, qui insistait sur le fait qu’il était né à l’étranger de parents écossais. Il gravit les échelons avec une régularité remarquable : En 1621, il est capitaine dans le régiment de Filip von Mansfeld ; puis lieutenant-colonel dans le régiment de Samuel Cockburn, en 1624, toujours lieutenant-colonel mais dans le régiment de Carélie/Helsinge d’Henrik Fleming. Il est promu colonel en 1625 dans le régiment du Norrland, puis d’un régiment d’infanterie recruté du Västerbotten. De 1625 à 1627, il effectue les campagnes en Livonie (convoi de ravitaillement lors de la prise de Kockenhausen) et de Pologne (Dirschau, 1626 et 1627). Il reçoit des terres du Roi Gustave-Adolphe en reconnaissance de ses mérites à la fin de l’année 1627 et est stationné, dès 1628, à Stralsund, commandant 600 hommes du régiment du Norrland et préparant le débarquement suédois de 1630.

Plan de la ville de Stralsund en 1628.
Au cœur de la guerre de Trente Ans

En 1630, Jacob MacDougall Duwall accompagna Gustave-Adolphe lors de son débarquement en Poméranie, à la tête d’un régiment de cavalerie recruté. C’est précisément à cette époque qu’il était le supérieur hiérarchique de Johan Kuhlman, lieutenant dans son régiment. The Swedish Intelligencer note que MacDougall commandait alors un régiment écossais qui combattit aux côtés de ceux de James Spens et Lord Reay Donald Mackay, représentant à eux trois un quart de l’ensemble des forces suédoises. Dans la nuit du 24 décembre 1630, ces troupes participèrent à l’assaut de Greifsenhagen (Gryfino) en Poméranie.

En 1631, Jacob fut nommé gouverneur et commandant de Francfort-sur-l’Oder, la ville précisément où Gerhard Kuhlman, d’après son homélie funèbre, rejoignit l’armée et fut « reçu par son frère Johan, alors lieutenant du régiment de Duwall ». Le chancelier Oxenstierna lui confia également la levée de nouveaux soldats pour son régiment de dragons, dont environ 200 hommes furent recrutés en Écosse avec la permission du Conseil privé écossais.

En 1632, Jacob fut nommé général et gouverneur militaire en chef (überkommendant) de Silésie, la plus haute fonction militaire territoriale de ce vaste front. Il fut chargé notamment d’assiéger le couvent de Lebus, sur l’Oder, qu’il offrit ensuite à son épouse Anna von der Berge.

Les années 1632–1634 furent cependant marquées par des tensions croissantes avec Stockholm. Le chancelier Oxenstierna, dans une lettre du 9 juillet 1633, dut rappeler à MacDougall ses devoirs envers la Suède tout en reconnaissant ses mérites, le qualifiant de « redelig Sveriges invohnere » (véritable citoyen de Suède). Jacob continua néanmoins à mener des opérations militaires significatives : il s’empara de Lemberg en août 1633. Mais le 1er octobre 1633, il fut capturé à Steinau. Les sources impériales notant qu’il aurait été surpris dans un état de vulnérabilité (alcoolisme). Il s’échappa de sa captivité près de Schlackenwitz à la mi-novembre 1633, rejoignit Brieg, puis reconquit Ohlau et s’empara d’Oels le 16 mars 1634 avec 1 500 hommes et 4 canons.

Lettre du Général Duwall en allemand concernant la réquisition de 205 fusils datée du 8 janvier 1633.
Mort et postérité
Dalle funéraire du Général Jakob Mack Duwall (vers 1589-1634) et de son épouse Anna von Berg (Berge)(1595–1633) Eglise St. Nikolai, Stralsund, 1634

Jacob MacDougall Duwall mourut le 9 mai 1634 à Oppeln (Opole), en Silésie, dans des circonstances non précisément établies. Les sources contemporaines, provenant en partie d’adversaires ou de supérieurs en désaccord avec lui, évoquant une santé fragilisée par l’abus d’alcool. Il fut inhumé en l’église Sankt Nikolai de Stralsund, dans le Mecklembourg, où son armure fut longtemps exposée au-dessus de sa pierre tombale.

Il fut anobli baron à titre posthume en 1674 – quarante ans après sa mort – pour ses mérites militaires, et ses fils furent introduits dans la maison de la chevalerie suédoise sous le numéro 64. Son portrait, attribué à Nicolas de la Fage (1626), est aujourd’hui conservé au château de Karlsberg à Stockholm, siège de l’Académie militaire suédoise.

Mauritz Duwall (1603–1655) : le colonel, chef direct de Gerhard Kuhlman

Le demi-frère cadet

Mauritz Duwall naquit en 1603 en Mecklembourg, fils de Robert Albrecht MacDougall et de sa troisième épouse, Ursula von Stralendorff. Il était donc le demi-frère de Jacob. Comme tous les fils d’Albrekt, il grandit dans un milieu à la fois écossais, germanique et suédois, héritier d’une tradition militaire et nobiliaire ancrée dans deux cultures. C’est d’ailleurs sa lignée et non celle de Jacob qui donna naissance à la famille noble balte-allemande von Wahl, via leur demi-frère commun Axel Duwall (1595–1630), colonel d’infanterie mort lors de la conquête de la Poméranie.

Une carrière construite dans l’ombre de Jacob

Mauritz débuta comme enseigne dans le régiment du Norrland de Gustaf Horn (1624), puis dans le régiment de Carélie d’Henrik Fleming la même année. En 1625, il servit comme enseigne dans le propre régiment du Norrland de son demi-frère Jacob, puis dans celui de Johan Banér. Il devint lieutenant dans le régiment du Norrland de Jacob en 1626, capitaine en 1628, et était encore capitaine dans le régiment de Helsinge en 1630.

En 1633, le roi Charles I d’Angleterre lui accorda l’autorisation, par le Conseil privé écossais, de lever 200 hommes en Écosse en tant que « notre fidèle et bien-aimé lieutenant-colonel McDougall ». Cette formulation royale est révélatrice : elle témoigne de la considération dont jouissait Mauritz malgré sa naissance à l’étranger.

Chef hiérarchique de Gerhard Kuhlman (1633)

C’est précisément en 1633 que Mauritz Duwall croise directement la route de Gerhard Kuhlman. Les archives militaires suédoises (Krigsarkiv) en témoignent sans équivoque : Gerhard est enregistré comme « Löjtnant vid Mauritz Duwalls värv. infskv. » : lieutenant dans l’escadron d’infanterie recrutée de Mauritz Duwall (vol. 24, 1633). Cette même année, Mauritz commandait l’infanterie en Silésie, là même où son demi-frère Jacob exerçait le commandement suprême.

Extrait des « Rullors » suédois pour les années 1633 à 1636.

La progression de Gerhard fut ensuite rapide : les archives de 1635 (volumes 35 et 36) et de 1636 (volumes 16 à 21) le mentionnent comme « Öfverstelöjtnant och chef för en värfvad inf.skvadron », lieutenant-colonel et chef d’une escadron d’infanterie recrutée, avant sa mort au siège de Saatzig en 1637.

Consécration et fin de carrière

Mauritz Duwall fut naturalisé et anobli en Suède en 1638, introduit dans la maison de la noblesse suédoise sous le numéro 241. Il participa aux Riksdag (assemblées des états) suédois de 1638, 1640, 1642, 1643, 1647, 1649 et 1650. Il avait épousé Anna Fife, fille du marchand stockholmois James Fife, un Écossais lui aussi au service de la couronne suédoise. Il mourut en 1655, ayant atteint le rang de colonel à la tête de son propre régiment.

Signature du colonel Mauritz Duwall. Rullors suédois.
Deux demi-frères, une même épopée

Jacob et Mauritz Duwall incarnent à eux deux la trajectoire d’une famille d’origine écossaise pleinement intégrée dans le corps militaire suédois au service des ambitions de Gustave-Adolphe. Nés à quelques années d’intervalle du même père mais de mères différentes, ils firent tous deux leurs premières armes dans les mêmes régiments avant de prendre des commandements autonomes. Jacob, l’aîné, mourut en pleine campagne de Silésie, laissant une réputation de téméraire brillant mais au caractère difficile. Mauritz, plus méthodique, consolida durablement la branche suédoise de la famille.

Pour les frères Kuhlman, ces deux officiers furent bien plus que des supérieurs hiérarchiques : c’est sous l’égide de Jacob que Johan fit ses armes et attira son frère Gerhard dans la grande aventure suédoise, et c’est sous le commandement direct de Mauritz que Gerhard accomplit sa montée en grade avant de périr glorieusement à Saatzig en 1637.

(1) Cette anecdote fait partie des éléments qui m’ont orienté vers les Pays-Bas pour la recherche des origines de Gertrud « von Sipstein ».

Sources : documents familiaux ; Scotland, Scandinavia and Northern European Biographical Database (SSNE), University of St Andrews, notices SSNE 1623 (Jacob MacDougall) et SSNE 2473 (Mauritz Duwall) ; The Swedish Intelligencer (Londres, 1632–1634) ; Archives militaires suédoises (Krigsarkiv), rôles de moustre 1624–1636 ; homélie funèbre de Gerhard Kuhlman (Scultetus, Stettin, 1637).