D’après la correspondance Kuhlman-Almquist (5/10)
À partir de l’automne 1875, les lettres de Kuhlman changent de ton. Il ne s’agit plus seulement de vendre du bois ou de couvrir des traites, il s’agit de récupérer une dette qui grossit depuis des mois, dans une ville de l’est algérien où une société refuse de payer, et que la Grande Dépression de 1873 a plongé dans une insolvabilité dont elle ne peut plus sortir.

Les débiteurs de Philippeville
La maison Barbaroux & de Marqué est établie à Philippeville, port de commerce à 350 kilomètres à l’est d’Alger. Elle doit à Almquist (Stockholm) et à Astrup & Co. (Christiania, Norvège) une somme qui avoisine les 200 000 à 226 000 francs, une dette massive, représentant approximativement un million d’euros actuels. Kuhlman revient sur l’affaire dans sa lettre du 6 janvier 1876, avec un bilan amer des créances en souffrance et des promesses non tenues. Son ton a changé de manière irréversible. La lettre de janvier 1876 se clôt sur une résolution que la maladie et les mois d’attente ont durcie en principe de conduite :
« Je ne traiterai qu’avec des maisons de premier ordre dont le risque n’est pas à craindre. »
C’est la leçon tirée non seulement de Barbaroux & de Marqué, mais aussi du chargement catastrophique de Nordmaling, une autre créance en souffrance, datée du 17 avril 1875, dont la mémoire colore tout ce qu’il écrit désormais.
Maître Calendini et ses conseils
Il choisit un avocat installé à Philippeville même : Maître Charles Noël Robert Calendini, 33 ans, avocat-défenseur et suppléant juge de paix. Un homme de terrain, d’origine corse – son père était greffier à Mostaganem – qui connaît les usages du tribunal de commerce local de l’intérieur, dans ce petit port où tout le monde se connaît (1).
La lettre de Calendini du 6 mai 1876 révèle deux informations décisives que Kuhlman transmet aussitôt à Almquist : d’abord, Barbaroux & de Marqué sont en négociation pour vendre une mine à Djijelli à des acheteurs anglais ; ensuite, ils attendent un paiement de 205 000 francs du gouvernement — dont le montant couvrirait à lui seul la quasi-totalité de la dette nordique. Calendini pose la question stratégique avec une clarté professionnelle qui impressionne :
« Si la Faillite est déclarée, M. de Marqué perdra toute influence et je ne sais quel sort sera réservé à ces deux Affaires qui peuvent réussir si M. de Marqué reste debout. »
En termes modernes : la valeur de continuation est supérieure à la valeur de liquidation. Kuhlman avait lui-même pressenti cette logique depuis mars, la lettre de Calendini lui apporte la confirmation indépendante qu’il attendait.
Le Dar el-Bey de Constantine
Face à la pression judiciaire qui monte depuis Alger, Barbaroux & de Marqué tentent une ultime manœuvre. Ils écrivent directement à Almquist à Stockholm, court-circuitant délibérément Kuhlman, pour lui proposer un plan de remboursement dont la pièce centrale est la délégation des loyers d’un bâtiment appartenant à de Marqué à Constantine :
« Ce bâtiment situé dans Constantine est connu sous le nom de Dar el-Bey et rapporte une somme supérieure au chiffre annuellement délégué : 16 000 francs par an. »
À 16 000 francs par an pour une dette de 200 000 à 226 000 francs, le remboursement intégral prendrait douze à quatorze ans. À Constantine, les dour el-bey étaient les grandes demeures des anciens gouverneurs ottomans. Après le siège de 1837, ces propriétés avaient été confisquées ou revendues à des notables coloniaux bien introduits, et que de Marqué en possède une dit quelque chose sur l’ancienneté de son implantation dans la bourgeoisie constantinoise. La proposition sera transmise à Almquist mais restera sans dénouement visible dans les archives disponibles.
le Dar el-Bey mentionné dans les lettres de Kuhlman n’est pas nécessairement le célèbre Palais Ahmed Bey (le plus grand, devenu hôpital puis caserne française après 1837). Il s’agit vraisemblablement d’une des nombreuses demeures beylicales de Constantine; les dour el-bey désignaient toute résidence liée à l’autorité ottomane dans la ville.
L’affaire Barbaroux & de Marqué : contexte et protagonistes
Philippeville, port de commerce à 350 kilomètres à l’est d’Alger, est alors une ville jeune et prospère, fondée en 1838 sur les ruines romaines de Rusicade, mais durement frappée par la Grande Dépression de 1873. La crise y est particulièrement virulente : l’historien André Nouschi, dans son étude « La crise commerciale et financière de 1875 en Algérie et dans le Constantinois », documente les faillites en cascade qui ravagent le commerce philippevillois, dont celle d’un seul banquier local atteignant 600 000 francs. C’est dans ce contexte d’insolvabilité généralisée que la maison Barbaroux & de Marqué se retrouve dans l’incapacité d’honorer une dette de 200 000 à 226 000 francs due aux maisons Almquist de Stockholm et Astrup & Co. de Christiania.
Les deux familles sont parmi les plus anciennes de Philippeville. Les Barbaroux comptent parmi les tout premiers pionniers européens de la ville, présents dès 1839. Les de Marqué sont une véritable dynastie fondatrice : le premier d’entre eux, Léon de Marqué, capitaine de corvette et officier de la Légion d’honneur, siégeait au conseil municipal dès 1858 et avait présenté un projet de port pour la ville en 1857 ; à sa mort en 1860, la ville lui rendit hommage en baptisant de son nom sa plus belle place — la Place Marqué, vaste esplanade en terrasse sur la Méditerranée, bordée de palmiers et d’une balustrade en marbre. Le de Marqué de 1875 est l’héritier de ce nom illustre — et, à ce titre, propriétaire à Constantine d’un Dar el-Bey, grande demeure de l’ancienne aristocratie ottomane rapportant 16 000 francs de loyers annuels, vestige d’une position sociale élevée que la crise menaçait de faire s’effondrer.
Calendini connaissait les usages du tribunal local de l’intérieur. C’est lui qui, dans sa lettre du 6 mai 1876, posa la question stratégique centrale : valait-il mieux forcer la faillite et liquider, ou laisser de Marqué « rester debout » pour récupérer le paiement attendu du gouvernement (205 000 francs) et le produit de la vente d’une mine à Djijelli à des acheteurs anglais ? Calendini mourut prématurément en 1887, à l’âge de 44 ans, sans avoir vu le dénouement de l’affaire. Il était alors, brièvement, maire de Philippeville.

Glossaire et géographie
Philippeville (Skikda) : Port de l’est algérien fondé en 1838, débouché maritime naturel de l’arrière-pays constantinois.
Constantine : Capitale de l’est algérien, perchée sur un rocher ceinturé par les gorges du Rhummel, à 640 mètres d’altitude. Prise par les Français le 13 octobre 1837.
Dar el-Bey : Littéralement « maison du bey » en arabe dialectal algérien. Ces grandes résidences palatiales des gouverneurs ottomans furent après la conquête française confisquées ou rachetées par des colons et des négociants.
Djijelli (Jijel) : Port à 100 km à l’ouest de Philippeville. La région est riche en gisements de fer et de plomb, convoités par des investisseurs britanniques dans les années 1870.




















