L’école du patriarche

Norrköping, vers 1730 à 1765.

Le marchand Heinrich Kuhlman (1693-1765) avec ses fils Henrik (1731-1771) et Johan (1738-1806) dans son magasin de commerce en gros à Norrköping, vers 1850. Image générée par IA.

À Gadebusch, petite ville du Mecklembourg, le Burgermeister Heinrich Kuhlman (1639–1720) dirigea pendant au moins deux décennies avec autorité et constance. Avant de s’établir dans cette fonction, il avait connu une autre vie : une carrière militaire, puis un passage par Lübeck, la grande ville hanséatique, qui lui donna le goût du commerce et des réseaux marchands. Son propre père, Johan Kuhlman, avait été lieutenant-colonel, mort à Narva en 1649, lors de la guerre de trente ans qui ravagea alors tout le nord de l’Europe. Du soldat au magistrat-marchand : la famille sut se réinventer à chaque génération. C’est à Gadebusch que naquirent les deux fils du Burgermeister, Joachim Adolf en 1687, et Heinrich en 1693. Deux frères qui traversèrent à leur tour la Baltique pour refaire leur vie en Suède.

Joachim Adolf partit le premier. Il arriva à Norrköping en 1719 et y prêta serment de Borgare. Sept ans plus tard, en 1726, son cadet Heinrich le rejoignit et fit de même. Les voilà tous deux installés dans cette ville en reconstruction et qui allait devenir l’une des premières places industrielles et commerciales de Suède. Norrköping devint leur nouveau Gadebusch, le point fixe de la famille Kuhlman.

En 1730, Heinrich épousa Christina Brauner, née en 1714. Ils eurent cinq fils mais trois moururent en bas âge. Seuls Henrik, né en 1731, et Johan, né en 1738, survécurent. Christina mourut le 24 mai 1739, à vingt-cinq ans, probablement des suites de son dernier accouchement. Elle fut enterrée à l’église allemande de Norrköping, St. Hedvig. Johan avait un an. Henrik en avait huit. Heinrich se retrouva seul avec deux jeunes enfants et en 1740, il se remaria avec Charlotte Lindhult, qui mourut à son tour en septembre 1744, sans descendance. En 1748, il épousa pour la troisième fois Kristina Sofia Mårtensson (1723–1760), avec qui il eut plusieurs enfants. Ce troisième mariage fera l’objet d’un autre article.

C’est dans une maison marquée par le deuil que grandirent Henrik et Johan. Leur père ne s’appesantit pas. Il travailla, et forma ses deux fils au commerce.

Heinrich apparut peu dans les journaux. Il tint sa boutique, importa de la laine et du lin depuis le Mecklembourg et les vendit à Norrköping. En novembre 1758, une annonce dans le Norrköpings Weckotidningar le cita parmi quelques marchands locaux proposant des marchandises germaniques. Trente-deux ans après son arrivée en Suède, il importait toujours les mêmes produits, sur les mêmes routes. C’était la marque des négociants formés à l’école hanséatique : la continuité des réseaux primait sur tout.

Norrköpings Weckotidningar, 4 novembre 1758 « Marchandises étrangères récemment arrivées : verre de fenêtre, laine, lin et pois du Mecklembourg chez Petter Neef. Laine chez Gartz, Kuhlman, Murschwig et Hans Lundgreen. »
Posttidningar, 12 avril 1756. « …à Norrköping chez le marchand Hinrich Kuhlman, le jeune… »

Pendant ce temps, ses deux fils prirent leur essor, chacun à sa manière, chacun vers son horizon. En 1756, le Posttidningar de Stockholm publia une annonce : les souscripteurs au livre de l’historien Henric Jacob Sivers sur la ville de Västervik pouvaient retirer leur exemplaire à Norrköping chez le marchand Hinrich Kuhlman, le jeune. Henrik avait vingt-cinq ans et il était déjà assez connu pour figurer dans un réseau national de distribution culturelle, aux côtés d’un professeur d’Uppsala et d’un recteur de Linköping. Les Sivers n’étaient pas des inconnus pour les Kuhlman car on retrouve Anna, sœur de Henric Jacob, comme marraine de Johan Henrich, fils de Joachim Adolf en 1722…


Henrik voyagea ensuite vers le nord de l’Europe, les routes que son père lui avait tracées. En mai 1759, il partit pour Lübeck avec un certain Gedderholm. En septembre, il rentra depuis Hamburg. En 1760, il arriva à Stockholm depuis Göteborg, le port tourné vers l’Angleterre et la mer du Nord. Lübeck, Hamburg, Göteborg, le grand arc hanséatique, familier depuis Gadebusch. Henrik en fut le gardien fidèle, le prolongement naturel de ce qu’Heinrich avait semé.

Norrköpings Weko-Tidningar, 19 mai 1759 « Hinrich Kuhlman Junior et Gedderholm, à Lübeck. »

Son frère Johan chercha d’autres horizons. Là où Henrik consolidait les routes du Nord, Johan se tourna vers le Sud et l’Ouest, à la recherche de produits plus rares et plus lointains. À vingt ans, en 1758, il lança avec un associé la manufacture de cartes à jouer Embrings & Kuhlmans, dont les productions étaient distribuées jusqu’à Nyköping.

Norrköpings Weckotidningar, 9 décembre 1758 « Cartes à jouer de qualité fine et grossière, de la fabrication d’Embrings & Kuhlmans, disponibles chez le marchand Conrad Hinr. Brasch à Nyköping. »

En février 1759, on le retrouva à Dalarö, arrivant de Stralsund avec du seigle et du malt, un dernier regard vers la Poméranie des origines. Puis il s’émancipa vraiment. En décembre 1761, les registres d’Helsingör signalèrent Johan quittant Stockholm pour Cork, en Irlande. Quatre mois plus tard, il repassait par Helsingör venant de Bordeaux. En juillet 1762, il repartit vers Reval, l’ancien comptoir hanséatique de la Baltique orientale. En avril 1764, on le retrouva à Helsingör avec son frère Henrik, tous deux revenant de Setúbal au Portugal, le grand port Portugais, plaque tournante du commerce du sel.

Inrikes Tidningar, 26 avril 1764 « H. Kuhlman Junior […] et J. Kuhlman, de St. Ubes [Setúbal]. »

Cork, Bordeaux: Johan alla chercher des nouveaux débouchés là où Henrik n’allait pas. La seule annonce les présentant ensemble fut ce retour de Saint-Yves (Sétubal au Portugal). Les deux frères se complétaient, couvrant ensemble presque toute la géographie du commerce européen du XVIIIe siècle.

En décembre 1764, Henrik épousa Catharina Beata Cederberg à Norrköping. Le mariage fut annoncé d’abord dans le journal local, puis cinq jours plus tard dans la presse nationale, signe que la famille avait désormais une réputation qui dépassait la ville.

Inrikes Tidningar, 20 décembre 1764 « Le marchand de Norrköping Henric Kuhlman junior et la demoiselle Catharina Beata Cederberg, mariés à Norrköping. »

Un mois après la noce, Henrik proposa du fromage hollandais dans sa boutique. De cette union naquit en 1767 Johan Peter Kuhlman, de qui descendit toute la lignée jusqu’en Algérie, un siècle plus tard. Heinrich, lui, ne bougea pas. Il tint Norrköping pendant que ses fils couraient l’Europe. Il mourut le 21 septembre 1765. Le Norrköpings Weckotidningar le nota sobrement : Handelsman Hinrich Kuhlman, 72 år gammal, död af stickfluß – le marchand Hinrich Kuhlman, 72 ans, mort d’apoplexie. Il fut enterré à St. Hedvig, l’église allemande, là où Christina Brauner avait été mise en terre vingt-six ans plus tôt.

Norrköpings Weckotidningar, 21 septembre 1765 « Le marchand Hinrich Kuhlman, 72 ans, décédé d’apoplexie. »

Il avait perdu deux femmes, enterré trois fils en bas âge, et formé les deux autres à un métier qu’il leur avait transmis route par route, réseau par réseau. La devise que la famille porterait après lui « connaissance et persévérance » était déjà toute entière dans sa vie silencieuse. L’école du patriarche avait fait son œuvre.

Sources : Norrköpings Weckotidningar, Posttidningar, Inrikes Tidningar, Stockholms Weckoblad, 1756–1765. Registres paroissiaux de St. Hedvig, Norrköping. Acte de décès de Christina Brauner, 1739. Hjalmar Lundgren, « Kuhlmans, Pasteller från den Borgerliga Empiren », Stockholm, 1917.

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