Heinrich Kuhlman, Bürgermeister zu Gadebusch

Gadebusch : une petite ville entre Schwerin et Lübeck
Heinrich Kuhlman (1639-1720), Bürgermeister zu Gadebusch.

Gadebusch est une petite ville du Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, située à mi-chemin entre Schwerin (à 25 km au sud-est) et Lübeck (à 50 km à l’ouest). Traversée par la rivière Radegast, elle compte aujourd’hui environ 5 500 habitants et conserve un centre historique remarquablement préservé. Sa position géographique en a fait, dès le Moyen Âge, un nœud stratégique entre le monde hanséatique de Lübeck et les duchés du Mecklembourg. C’est cette même situation qui attira Heinrich Kuhlman — officier de cavalerie formé en Finlande et en Pologne, passé par Lübeck, distante de seulement 50 km, lorsqu’il chercha à s’établir après sa carrière militaire, vers 1675. Au début du XVIIe siècle, la ville comptait environ 1 000 habitants. Il est difficile de savoir exactement combien y vivaient un siècle plus tard, lorsque Heinrich Kuhlman y exerçait ses fonctions. Certainement moins, les ravages de la Guerre de Trente Ans (1618–1648) avaient emporté les trois quarts de la population des villes du Mecklembourg, et la région ne s’en remit que très lentement.

Le Rathaus de Gadebusch, de nos jours.
Une ville marquée par l’histoire

Gadebusch est mentionnée pour la première fois dans les textes au XIIe siècle. Son monument le plus ancien est la Stadtkirche (église de la ville), construite en 1220, considérée comme la plus ancienne église en briques du Mecklembourg. Non loin s’élève le Schloss Gadebusch, château ducal du XVIe siècle reconstruit dans le style Renaissance, l’un des premiers édifices Renaissance de toute l’Allemagne du Nord. La ville appartenait au Duché de Mecklembourg-Schwerin, et c’est dans ce cadre institutionnel qu’Heinrich Kuhlman exerce la magistrature suprême de la ville : celle de Bürgermeister (bourgmestre). Elle est aussi le théâtre d’un épisode militaire majeur à l’époque même où Heinrich y était bourgmestre : la bataille de Gadebusch, le 9 décembre 1712, au cours de laquelle les troupes suédoises écrasèrent les armées dano-saxonnes. Ironie du destin : l’un des fils d’Heinrich, Johan Kuhlman, né à Wismar et officier dans la cavalerie suédoise, y participa comme combattant, se battant dans la ville même où son père gouvernait en magistrat civil.

Les armoiries de la ville en 1618.
Le Rathaus : un joyau gothique-Renaissance
Le Rathaus de Gadebusch.

La mairie de Gadebusch (Rathaus) se dresse sur la place du marché (Marktplatz), au numéro 1. C’est l’un des bâtiments les mieux conservés du centre historique, et l’un des plus beaux exemples d’architecture civile de la région. Sa construction remonte à environ 1340, soit plus de trois siècles avant qu’Heinrich Kuhlman n’en franchisse le seuil en tant que premier magistrat. En 1618, le bâtiment médiéval est réaménagé et agrandi : le pignon principal, richement orné de niches et de décors en terra cotta caractéristiques du style Renaissance nordique, date de cette campagne de travaux. C’est l’un des exemples les plus soignés de l’architecture civile Renaissance du Mecklembourg.

Lorsqu’Heinrich Kuhlman y exerce ses fonctions de Bürgermeister (attestées par les Kirchliche Nachrichten de la paroisse entre 1703 et 1719), le bâtiment a donc déjà près de quatre siècles d’histoire. C’est dans ce cadre de pierre et de briques rouges, face à l’église luthérienne, que le vieux soldat devenu magistrat reçoit les notables de la ville, préside les délibérations et fait consigner ses dons de Traner Lichter dans les registres paroissiaux.

Heinrich Kuhlman, Bürgermeister : de l’épée à la robe

Après vingt ans de service dans les meilleures unités de cavalerie suédoise, le Livgardet, le régiment de Nyland et Tavastehus , Heinrich Kuhlman s’établit à Gadebusch vers 1675. Il y suit un parcours d’intégration civique classique pour un noble militaire de l’époque : Borgare (bourgeois admis dans la cité), Rådman (conseiller municipal) puis enfin Bürgermeister (bourgmestre, premier magistrat).

Il épouse Dorothea Rawen le 31 octobre 1682, et le couple aura trois fils : Joachim Adolf (1687), Heinrich fils (1693) et Johan (né à Wismar, vers 1690). Les deux premiers traverseront la Baltique pour devenir commerçants à Norrköping, en Suède, perpétuant ainsi les liens ancestraux de la famille avec la couronne suédoise. Le troisième restera dans les armes et participera à la bataille de Gadebusch en 1712. Les registres paroissiaux (Kirchliche Nachrichten) de 1703 à 1719 attestent son titre à plusieurs reprises.

Heinrich Kuhlman décède le 6 juin 1720 à Gadebusch, dans la ville où il fut le premier magistrat pendant près de deux décennies. Son acte de sépulture est conservé dans le registre Bestattungen 1719–1732 des archives ecclésiastiques de l’Église luthérienne d’Allemagne du Nord. De ses fils, Heinrich fils (1693–1765) deviendra le père de Henrik (1731–1771) et de Johan Kuhlman (1738–1806), le grand mécène de Norrköping et l’arrière-grand-père de Josef Kuhlman, futur Consul Général de Suède et de Norvège à Alger. La lignée, partie des bords de la Baltique, avait encore de belles pages à écrire.

Le Superkargo Braad (1728-1781)

Cet article a été initialement publié le 16 janvier 2026. Il est republié ce jour en prévision d’un article à paraître au sujet de l’Astrolabe de Braad…

En 4 juin 1772, alors âgée de 18 ans, Sara Margaretha Kuhlman, sœur de Johan et Henric se marie avec un navigateur de la Compagnie des Indes Orientales, Christopher Henric Braad qui a alors 35 ans.

silhouette de Braad. Musée de Finlande

Christopher Henric (Henrik) Braad (1728–1781) naît à Stockholm en 1728, fils aîné de Poul Braad (d’origine danoise) et de Gertrude (originaire de Torneå, dans l’extrême nord de la Suède). Après un déménagement familial à Norrköping, il reçoit une éducation par tuteurs, dont Eric Walbom (1710–1773), qui devient un ami durable. Entré très jeune à l’université d’Uppsala, il s’y ennuie vite, déjà très cultivé et polyglotte, et passe ensuite par un emploi de bureau à Stockholm où il acquiert une écriture “administrative” soignée. À 19 ans, il rejoint la Compagnie suédoise des Indes orientales comme cadet et gravit les échelons jusqu’à un poste très élevé (premier « supercargo », chef d’expédition), menant des voyages vers Canton et Surat et rédigeant des récits détaillés qui fondent sa réputation. Vers la fin de sa vie, il écrit une courte autobiographie et commence un récit plus développé, mais il meurt en octobre 1781, quelques mois après l’avoir entamé ; après sa mort, sa vaste bibliothèque et ses papiers sont dispersés et conservés dans plusieurs institutions.

Publication du mariage de Sara Margaretha Kuhlman et Christopher Henric Braad.
Publication du mariage de Sara Margaretha Kuhlman et Christopher Henric Braad.

Contrairement à d’autres grands navigateurs, Braad est peu connu et son œuvre, considérable, reste encore inexploitée. L’historien Jeremy Franks est un des rares chercheurs s’étant penché sur ce personnage. Dans un article de la revue The Linnean publié en janvier 2005 intitulé “Reports to the Swedish East India Company: the Indian and eastern years (1748–62) of Christopher Henrik Braad (1728–81), l’auteur explique qu’il existe un ensemble de manuscrits encore inédits (environ 300 000 mots) liés aux années asiatiques de Braad (1748–1762), documents que des biographes de Linné (1) n’ont pas vraiment exploités faute d’accès ou lecture du suédois. Il situe Braad comme un voyageur et rédacteur exceptionnellement prolifique pour la Compagnie suédoise des Indes orientales, avec des voyages et séjours en Asie plus longs et plus documentés que ceux des disciples linnéens voir de Linné lui même.

Drawing of the Dutch burial ground at Surat, by Braad
Dessin de Braad, cimetière Hollandais à Surat.

Franks va même plus loin en émettant l’hypothèse que si les écrits de voyage de Braad avaient été publiés, ils auraient pu réduire l’importance accordée à d’autres sources associées au cercle de Linné — en particulier les lettres d’Olof Torén, présenté comme un collecteur et observateur officiel au service de la construction du prestige scientifique de Linné. Les écrits de Torén représentent, selon lui, 9 000 mots non illustrés, alors que le journal de Braad ferait environ 140 000 mots (uniquement pour Surat) et inclut des relevés, épitaphes, croquis, cartes, etc. Franks suggère même une intention possible : que le maintien de Braad dans l’ombre ait été de permettre à Linné de “créer” un apôtre (Torén) et de devancer Braad en tant qu’auteur.

Les voyages de Christopher Henric Braad :

1er voyage : de janvier 1748 à juillet 1749, sur le navire le Hoppet. Décrit, à l’aide d’inscriptions soignées dans son journal, des informations précieuses, qui ont été présentées à la compagnie et lui ont valu la faveur de ses supérieurs. Il laisse une représentation depuis Canton du mouvement animé sur le fleuve et de la vie des Chinois sur celui-ci. « Les Chinois se caractérisent par la recherche du profit, « spéculatif, maniable, rapide à saisir une chose ». Dans cette dernière relation, le lot le plus précieux concerne l’Inde, en particulier Surat. Dans un second document il laisse des descriptions historiques et géographiques des différents pays et localités visitées.

Le Gotha Leijon
Dessin de Carl Jehan Gethe, d’après son « Dagbok » , voyage du Gotha Leijon de la Companie Suédoise des Indes Orientales du 18 octobre 1746 au 20 juin 1749.
Le Gotha Leijon
Dessin de Carl Jehan Gethe, d’après son « Dagbok » , voyage du Gotha Leijon de la Companie Suédoise des Indes Orientales du 18 octobre 1746 au 20 juin 1749.

2e voyage: d’avril 1750 à juin 1752 sur le navire Le Gotha Leijon. Séjourne longtemps à Surate et dans d’autres ports de la côte de Malabar.

3e voyage : 1753 à 1759. 1er assistant. Envoyé à Canton puis aux Indes afin d’obtenir des renseignements sur les conditions commerciales en Inde. Avec un navire anglais, il se rendit en novembre 1754 au Bengale.Prend son quartier général à Surat, qui était encore à l’époque l’un des principaux centres du commerce indien, et de là a fait des voyages à Ceylan, sur la côte de Malabar et dans le sud de l’Arabie, qui, cependant, n’ont pas répondu à ses attentes, car le Mokka ne jouait plus du tout le même rôle qu’avant.

Dans des rapports à l’entreprise, qui ont été en partie transmis par des intermédiaires français, il a fait part de ses observations, sur le commerce des Danois au Bengale et les plans commerciaux prussiens. Afin de ne pas éveiller les soupçons des autorités anglaises, il agi en tant que scientifique itinérant en mission de l’Académie des sciences. Il a été bien accueilli, si dans certains endroits, comme à Calcutta, il cherche à explorer son entreprise, par les Anglais à Surate, il était traité comme un compatriote.

Entreprend le voyage de retour sur un navire anglais en 1758, mais celui-ci a fait naufrage à Limerick, où ses collections ont été en grande partie perdues. Le résultat des enquêtes de Braad en Inde était que la guerre attendue entre l’Angleterre et la France pouvait être considérée comme une situation favorable aux plans suédois. Il établi un comptoir Suédois à Surat, où les coûts seraient nettement inférieurs à ceux du Bengale et où de grands avantages s’offraient pour la vente des marchandises, l’achat de coton pour l’exportation vers la Chine.

4e voyage : avril 1760 à aout 1762, sur le navire le Riksens Stander. Navigue comme « Superkargo » (dirige l’expédition) sur le navire Riksens Stander pour réaliser ses plans pour comptoir suédois à Surat. L’entreprise n’a pas été couronnée de succès. La méfiance des Anglais a causé de nombreuses difficultés et les relations avec les dirigeants indigènes sont devenues tendues. Pendant vingt jours, Braad et une partie de son entourage furent enfermés dans le comptoir suédois par des troupes envoyées par le prince indigène. Cependant, grâce aux « mesures prudentes prises », toutes les sanctions les plus sévères ont été évitées et le voyage a pu se poursuivre vers la Chine.

Dans un prochain article j’évoquerai la première rencontre entre Christopher Braad et Johan Kuhlman et un cadeau offert par le navigateur à son beau-frère et ami.

Sources : tous les travaux de l’historien Jeremy Franks ainsi que la page dédié à Braad aux archives royales de Suède (https://sok.riksarkivet.se/sbl/Presentation.aspx?id=18029)

(1) Carl Linnæus, puis Carl von Linné (on trouve aussi Charles de Linné en version française) après son anoblissement, est un naturaliste suédois né le 23 mai 1707 à Råshult et mort le 10 janvier 1778 à Uppsala qui a posé les bases du système moderne de la nomenclature binominale. Considérant que la connaissance scientifique nécessite de nommer les choses, il a répertorié, nommé et classé, systématiquement, l’essentiel des espèces vivantes connues à son époque, en s’appuyant sur ses observations, ainsi que sur celles de son réseau de correspondants.

Les premiers consistoires protestants d’Alger (1836–1872)

Une institution née dans une colonie naissante

I. Douze hommes autour d’une table

Lorsque le maréchal Valée réunit pour la première fois, le 13 décembre 1839, le Consistoire protestant officiellement institué par ordonnance royale, la scène frappe par sa diversité. Autour de la table se trouvent douze hommes que tout sépare : des Français de souche réformée, des Alsaciens luthériens, des négociants venus du Nord de l’Europe, un médecin, un fondeur, un garde du Génie. Certains se connaissent à peine. Ils n’ont en commun que leur foi protestante et le fait d’avoir choisi, ou subi, l’Algérie. C’est précisément cette diversité qui fait la singularité du Consistoire d’Alger. En France métropolitaine, les consistoires réformés et luthériens étaient des institutions séparées, avec leurs propres structures, leurs propres pasteurs, leurs propres fidèles. À Alger, le petit nombre de protestants et la variété de leurs origines rendaient une telle séparation absurde. L’ordonnance du 31 octobre 1839 en tira la conséquence logique en créant une institution unique, réunissant les deux confessions sous un même toit – modèle que la France métropolitaine ne connaîtrait jamais.

II. Avant l’ordonnance : les années officieuses

Il serait inexact de faire commencer l’histoire du consistoire en 1839. Dès décembre 1834, la communauté protestante d’Alger avait adressé une demande aux autorités coloniales pour obtenir un lieu de culte et un pasteur. La demande fut accordée : le gouverneur général Clauzel autorisa par arrêté la création d’une Église réformée libre, et un temple provisoire fut aménagé dans un bâtiment existant. Le 7 janvier 1836, un premier consistoire – officieux – fut constitué, avec à sa tête le pasteur Napoléon Roussel. Parmi les laïcs qui le composaient figurait le chef de bataillon Isaac Sol, vétéran de la prise d’Alger de 1830 et futur secrétaire général du Gouvernement général. C’est le premier nom civil dont l’appartenance à cette instance soit formellement attestée. En 1837, le pasteur genevois Jean-François Sautter prit la tête de la communauté. Il la dirigerait dix ans.

III. Le consistoire officiel et ses hommes

L’ordonnance de 1839 ne créa donc pas quelque chose de nouveau : elle donna un cadre légal à ce qui existait déjà. Les douze anciens nommés par le gouverneur général en décembre 1839 étaient pour la plupart déjà impliqués dans la vie de la communauté. Leurs professions reflétaient le tissu social de la colonie naissante : des propriétaires, des négociants, quelques hommes de métier, un médecin et un seul luthérien, d’origine alsacienne. La liste nominative complète de ces douze fondateurs est conservée aux Archives nationales d’outre-mer, dans le registre des délibérations du consistoire (ANOM 208 APOM/33), séance du 13 décembre 1839. Au fil des années, les renouvellements successifs allaient transformer progressivement la composition de l’institution. Dès 1841, deux nouveaux anciens entrèrent au consistoire et en changèrent le visage. L’un était Isaac Sol, que nous avons déjà rencontré. L’autre était un officier d’état-major d’origine suédoise, le baron Oscar d’Adelswärd et c’est lui qui nous intéresse particulièrement.

IV. Oscar d’Adelswärd et son frère : un fil qui traverse l’histoire

Oscar d’Adelswärd était né le 18 décembre 1811 à Longwy, en Moselle, d’un père suédois issu d’une famille anoblie. Élève de Saint-Cyr puis de l’École d’état-major, il avait servi en Algérie comme adjutant du général Baraguey d’Hilliers, futur maréchal de France. Il y avait été grièvement blessé, décoré de la Légion d’honneur, et avait atteint le grade de capitaine dans l’état-major général avant de quitter le service actif en 1844. Luthérien d’origine suédoise, il fut élu membre du consistoire protestant d’Alger le 10 octobre 1841 – second luthérien à siéger dans cette instance, après un Alsacien.

La présence d’Adelswärd dans le consistoire n’est pas seulement anecdotique. Elle illustre le fait que le protestantisme algérien était, dès ses origines, une affaire européenne au sens large, nourrie par des hommes qui apportaient avec eux leurs traditions nationales, leurs réseaux, leurs héritages familiaux. Car l’histoire d’Oscar d’Adelswärd ne s’arrête pas à Alger. Son frère, Georg Nikolaus d’Adelswärd, suivit une tout autre carrière : diplomate de haut rang, il fut nommé envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de Suède – d’abord en Russie, puis en France, où il représenta la Couronne suédoise à Paris. C’est en cette qualité que Georg Nikolaus signa les lettres de créance de Josef Kuhlman, nommé consul général de Suède et de Norvège à Alger. Ces deux noms – Adelswärd et Kuhlman – se croisent ainsi dans un acte diplomatique dont on mesure rétrospectivement tout le poids : le ministre à Paris qui signe, et le consul à Alger qui reçoit. Le même Kuhlman qui, des années plus tard, se présentera à la mairie d’Alger le 12 juillet 1875 pour déclarer la mort du jeune Norvégien Herman Rustad, et accompagnera le pasteur Charles Monod jusqu’au cimetière de Saint-Eugène.

V. Les membres connus par les renouvellements successifs

À partir de 1843, les renouvellements successifs firent entrer au consistoire des hommes venus d’horizons encore plus divers. Ce n’étaient plus seulement des colons français ou des officiers : c’était le personnel consulaire du bassin méditerranéen tout entier qui s’installait, prudemment, autour de la table protestante d’Alger.

En janvier 1843, cinq nouveaux anciens remplacèrent autant de démissionnaires. Hermann Hoskiaer, gérant du consulat de Danemark, apportait avec lui les réseaux nordiques de la ville ; Alexander Suttin, vice-consul d’Angleterre, y représentait la présence britannique. Thomas Brown, juge adjoint au tribunal d’Alger, allait quant à lui devenir l’une des figures les plus durables de l’institution, présent pendant trois décennies, co-fondateur de l’orphelinat de Dély-Ibrahim, chevalier de la Légion d’honneur. Jean Meyer, propriétaire à Dély-Ibrahim, et Schneider fils, brasseur à Oran, incarnaient pour leur part la colonie dans ce qu’elle avait de plus quotidien. En décembre de la même année entra Charles Wolters, médecin luthérien d’origine allemande, qui jouerait un rôle central dans la fondation de l’orphelinat et mourrait à Alger en 1875, la même année qu’Herman Rustad.

Ces hommes ne se ressemblaient pas. Ce qui les réunissait, c’était moins une identité commune qu’une même façon de tenir leur place dans une colonie encore incertaine : avec sérieux, avec méthode, et avec ce sens du service qui caractérisait les milieux protestants de l’époque.

VI. Au-delà des membres élus : la communauté protestante d’Alger

Le consistoire ne résumait pas à lui seul la vie protestante d’Alger. Dans une lettre de 1861 à l’inspecteur ecclésiastique Meyer, le pasteur Dürr dressait un tableau plus large de la présence protestante dans la ville : des militaires, des hauts fonctionnaires, des magistrats, des médecins et un réseau consulaire d’une remarquable densité.

Parmi le personnel consulaire cité : Frédéric de Crusentolpe, consul général de Suède ; Henri de Stucklé, banquier et consul des Pays-Bas ; John Bell, consul adjoint d’Angleterre ; de Boismann, consul général de Russie. Parmi les militaires : les capitaines Garnier, Duvernoy, Liebich et Artopéus, ainsi que des officiers en retraite. Parmi les magistrats et fonctionnaires : M. Lauth, conseiller à la cour d’appel ; M. Ulrich, juge à Blida ; M. Lamouroux, conseiller de préfecture. Cette liste n’était pas celle des élus, mais celle des fidèles et des sympathisants – le cercle élargi d’une communauté bien plus vaste que son seul consistoire. Sans bruit ni ostentation, la présence protestante irriguait les élites de la colonie : administratives, militaires, diplomatiques et médicales. C’était aussi, dans cette discrétion même, une manière d’être au monde profondément protestante.

VII. Ce que faisait le consistoire

Au-delà de la gouvernance paroissiale (organisation des cultes, nomination des pasteurs, gestion du patrimoine), le Consistoire d’Alger exerçait une mission sociale que ses membres prenaient très au sérieux. Il gérait l’école protestante, dont la distribution des prix, le 1er août 1853, réunit autour du préfet Jaubert-Mézeray le recteur et l’inspecteur de l’Académie et le général Chabaud-Latour. Il finança et administra l’orphelinat de Dély-Ibrahim, fondé en 1852. Il organisait les secours aux protestants indigents, quelle que fût leur nationalité, et veillait à ce que les morts soient accompagnés dignement.

C’est dans ce cadre que le pasteur Charles Monod célébra, le 12 juillet 1875, les funérailles d’Herman Rustad, le jeune Norvégien de vingt-trois ans, mort la veille dans son appartement de la rue de Joinville, dont la succession ne contenait rien d’autre qu’une dette de quarante-trois francs et cinquante centimes…

VIII. L’héritage

Le Consistoire d’Alger demeura l’institution centrale du protestantisme algérien pendant toute la période coloniale, sous des présidences pastorales successives – Sautter, Guillaume Monod, Charles Monod et d’autres après eux. Pendant plus d’un siècle, il fut le point fixe d’une communauté qui n’avait rien d’évident : trop diverse pour être homogène, trop dispersée pour être visible, mais assez unie pour bâtir des écoles, administrer des orphelinats et faire vivre une presse. Sa dissolution, après l’indépendance algérienne de 1962, mit fin à cette aventure. Mais ses archives, éparpillées entre Aix-en-Provence, Stockholm, Oslo et Genève, continuent de livrer leurs secrets et de redonner des noms à des hommes que l’histoire avait oubliés.

Notices biographiques des membres cités

Jean-François Sautter (1791–1872) — né et mort à Genève. Pasteur à Marseille de 1817 à 1837, puis à Alger de 1837 à 1847. Naturalisé français en 1816. Chevalier de la Légion d’honneur. Premier pasteur officiel du Consistoire d’Alger, qu’il présida jusqu’à sa révocation en 1847.

Isaac Adolphe Paul Émile Sol — officier de carrière, aide de camp lors de la prise d’Alger en 1830. Secrétaire général du Gouvernement général de l’Algérie. Coopté comme membre du consistoire officieux dès 1836, élu ancien titulaire le 10 octobre 1841. Chevalier de la Légion d’honneur.

Renauld Casimir Oscar baron d’Adelswärd (1811–1898) — né le 18 décembre 1811 à Longwy (Moselle), d’un père suédois issu d’une famille anoblie. Élève de Saint-Cyr et de l’École d’état-major. Adjutant du général Baraguey d’Hilliers en Algérie. Capitaine d’état-major, blessé et décoré de la Légion d’honneur. Membre du consistoire protestant d’Alger d’octobre 1841 à son départ du service actif en 1844. Installé ensuite à Nancy, commandant de la Garde nationale. Élu à l’Assemblée constituante (1848) et législative (1849) pour la Meurthe. L’un des 233 députés ayant signé le décret de destitution de Louis-Napoléon lors du coup d’État de décembre 1851. Frère du diplomate Georg Nikolaus d’Adelswärd, ministre plénipotentiaire de Suède à Paris, qui délivra les lettres de créance de Josef Kuhlman comme consul général de Suède et de Norvège à Alger. Probablement, selon le Svenskt biografiskt lexikon, « le seul né d’un père suédois à avoir siégé dans une assemblée nationale française ». Mort à Saint-Hélier (Jersey) en 1898.

Hermann Hoskiaer — secrétaire du Consulat de Danemark à Alger. Élu ancien du consistoire le 31 janvier 1843. Ultérieurement nommé consul de Prusse.

Alexander Suttin — vice-consul d’Angleterre à Alger. Élu le 31 janvier 1843.

Thomas Brown — né à Bordeaux, d’une vieille famille écossaise protestante. Juge adjoint au tribunal d’Alger. Élu le 31 janvier 1843. Pilier du consistoire pendant trois décennies. Co-fondateur de l’orphelinat de Dély-Ibrahim en 1852 aux côtés de Guillaume Monod et du pasteur Dürr. Chevalier de la Légion d’honneur.

Charles Guillaume Ferdinand Théodore Wolters (1813–1875) — né à Brunswick (Allemagne). Médecin à Alger, confession luthérienne. Élu le 11 décembre 1843. Acteur central de la fondation de l’orphelinat de Dély-Ibrahim. Secrétaire du consistoire. Mort à Alger le 2 novembre 1875.

Jacques Timothée Dürr (1796–1876) — pasteur alsacien. Débarqué à Alger le 18 janvier 1844. Fonda les communautés protestantes de Dély-Ibrahim, Douéra et Blida. Co-fondateur de l’orphelinat de Dély-Ibrahim (1852). Mort à son domicile de l’Orangerie à Mustapha le 11 novembre 1876, une plume à la main, écrivant ses dernières lettres pour les pauvres. Surnommé « Apôtre de l’Algérie ».

Guillaume Monod (1800–1896) — né à Copenhague, fils du pasteur Jean Monod. Pasteur et président du Consistoire d’Alger de 1849 à 1853. Co-fondateur de l’orphelinat de Dély-Ibrahim. Auteur des Instructions adressées aux Protestants d’Afrique (1852). Mort à 96 ans.

Charles Monod (1850–1897) — fils d’Horace Monod, neveu de Guillaume Monod. Pasteur à Alger de 1873 à sa mort en 1897. Co-fondateur du Courrier du Dimanche. Officia aux funérailles d’Herman Rustad (12 juillet 1875) et prononça l’éloge funèbre du pasteur Dürr (13 novembre 1876).

Sources : Jean Volff, « Dix figures laïques du consistoire d’Alger (1839-1872) », Revue d’Histoire du Protestantisme, 2020 · Riksarkivet Stockholm (Svenskt biografiskt lexikon) · ANOM 208 APOM/33 (registres du consistoire)

L’Église de Novasolkka, histoire d’une paroisse d’Ingrie

Le village de Novasolkka
Evocation du petit village de Novasolkka, vers 1650.

Novasolkka (russe : Новосёлки / Novosjolki) est un village situé dans la municipalité d’Opolja, district de Jaama, oblast de Leningrad, Russie, à 2 km au nord-ouest d’Opolja, aux coordonnées 59°27’12″N, 28°48’27″E. Le village ne comptait plus que 8 habitants en 2010, vestige d’une communauté qui fut jadis bien plus vivante. La première mention connue remonte à 1499/1500 dans le livre fiscal de Vatya de Novgorod, sous le nom de Novoje. Selon Peter von Köppen, en 1848, le village abritait 63 Russes et 53 Finlandais de type Savak. Les paysans du village étaient serfs du propriétaire de la ferme jusqu’aux années 1860. En tant que municipalité de village, ils appartenaient au volost d’Opolja. En 1899, Novosolkka comptait 90 habitants : 41 Finlandais, 22 Estoniens, 21 Russes, 6 « mixtes », dont 62 luthériens.

Lien probable avec Johan Kuhlman et la famille Bornhagenhof

La proximité géographique entre les propriétés de Bornhagenhof (les villages de Radowitsa et Sirgnitza), accordés à Johan Kuhlman en 1641 et la paroisse luthérienne de Novasolkka est frappante : moins de 2 km séparent Opolja de Novasolkka, et les deux villages du domaine se trouvent dans la même zone géographique immédiate. La paroisse fut fondée à la fin des années 1670, soit une génération après la mort de Johan à Narva en 1649, mais il est tout à fait plausible que les ressources foncières des Kuhlman dans cette région, et peut-être la volonté de la veuve Gertrud van Sypesteyn ou de ses descendants, aient contribué à l’établissement de cette infrastructure religieuse luthérienne locale.

On distingue l’église de Novasolkka (orthographié Novoselka) sur cet extrait de carte intitulée « Regiones ad Sinum Finnicum Accuratissime Delineatae » datée de 1742. Source Gallica / BNF.

La Suède encourageait activement la noblesse qu’elle installait en Ingrie à soutenir et financer les paroisses luthériennes, afin d’ancrer culturellement et religieusement les colons dans ce territoire disputé, et de contrebalancer l’influence de l’Église orthodoxe. Pour les familles nobles établies dans la région, financer une paroisse locale était à la fois un acte de piété, un geste de prestige social et un investissement politique. Les archives suédoises de Stockholm pourraient contenir des documents complémentaires à ce sujet.

La paroisse luthérienne – origines et développement

La paroisse de Novasolkka fut fondée à la fin des années 1670, en remplacement de la paroisse abolie de Jaama. Elle englobait les pogostas d’Opolja et de Jastrebino dans le comté de Jaama. À la fin de l’ère suédoise, elle possédait une chapelle dans le village de Porečje, le long du Laukaanjoki.

L’Eglise de Novasolkka, dessin de 1703.

Après la reconquête russe, Novasolkka fut fusionnée avec Moloskovitsa. En 1759, elle retrouva son propre vicaire. À partir de 1825, les vicaires de Moloskovitsa et Kattila–Soikkola en assurèrent le sacerdoce, jusqu’à ce qu’en 1834 Novasolkka soit rattachée à la paroisse de Kattila, Soikkola et Novasolkka. En 1917, la paroisse comptait 1 635 membres et appartenait au décanat de Länsi-Inkeri.

L’église en bois – construction et splendeur

L’église en bois de 150 places de Novasolkka aurait été construite au XVIIIe siècle. Photographiée en 1911, puis en 1930, elle apparaît comme un édifice de bois à clocher pointu, sobre et typique de l’architecture luthérienne d’Ingrie : une nef unique, un porche d’entrée, un clocher élancé. À l’intérieur, les photographies de l’époque montrent un chœur orné d’une belle arcature en plein cintre, des stalles en bois, un autel simple mais soigné. L’intérieur de l’église avait été détruit pendant la Guerre d’Hiver lors d’une manifestation anti-finlandaise, un épisode parmi les nombreuses violences qui accompagnèrent la soviétisation forcée de la région.

L’Eglise de Novasolkka en 1930
l’Eglise de Novasolkka en 1943.
La fermeture, l’abandon, les ruines

En 1935, les services religieux cessèrent dans la paroisse de Novasolkka : les prêtres étaient officiellement interdits de séjour dans la zone frontalière. Deux ans plus tard, en 1937, l’église fut définitivement fermée par les autorités soviétiques. Elle subsistait encore, dans un état de délabrement avancé (toiture défoncée, charpente visible, murs de bois disjoints) pendant la Seconde Guerre mondiale, comme en témoigne la photographie de 1943. Après la guerre, on perdit toute trace de son sort.

Aujourd’hui, les ruines visibles dans la région ne sont plus celles de l’église en bois de Novasolkka, mais celles d’une autre église de briques dans les environs, les grandes arcades de pierre rouge et les échafaudages photographiés de nos jours témoignent d’un édifice d’une tout autre nature, plus tardif, probablement une église orthodoxe ou russo-luthérienne du XIXe siècle. L’église en bois originale de Novasolkka a, elle, vraisemblablement disparu, effondrée dans les décennies d’après-guerre.

Une église en ruine, région de Novasolkka et Sirgonitza, de nos jours.

Le cousin suédois

Svante Nylund (1855-1899)
Svante Nylund, vers 1880 à Oran. Collection personnelle de l’auteur.

Dans l’album de famille des Kuhlman, album que j’ai nommé « l’Album de Sigurd », figurent quelques photographies de personnages apparemment proches des Kuhlman d’Alger, mais qui sont restées longtemps sans explication. Étaient-ce des amis, de proches parents ?

Le hasard a voulu que je rentre en contact, grâce au miracle des sites généalogiques, avec un lointain descendant d’une branche familiale restée en Scandinavie. Avec ce cousin éloigné, Dag Lundqvist, nous avons commencé à échanger il y a une quinzaine d’années, à comparer nos documents et photographies et à élucider un certain nombre de mystères. Un des mystères résidait dans la présence d’un personnage figurant dans l’album, non seulement sous forme de photographie au format carte de visite, comme cela se faisait à l’époque, mais également sur une photographie familiale des Kuhlman d’Alger. Quel pouvait bien être ce personnage à droite sur l’image ci-dessous ?

La famille Kuhlman à Alger, vers 1875. Collection personnelle de l’auteur.

Dag avait lui aussi des photographies, miroirs de celles d’Algérie et avec des informations manquantes ou imprécises. D’après lui, la famille suédoise connaissait le nom de Svante et pensait qu’il avait émigré un temps à Oman. Il s’agissait bien sûr d’Oran. Nos photos concordaient et l’énigme de ce personnage inconnu fut résolue. Svante était le cousin germain de Sigurd. Sa mère, Amalia, était la sœur d’Augusta Maklin. En 1866, suite à la visite des Kuhlman en Algérie pour la cérémonie en l’honneur de Joseph recevant l’Ordre de Wasa, Svante rejoignit l’Algérie où lui aussi apprit le métier de courtier maritime. En 1886, son nom apparut dans l’annuaire de la Colonie, il est vrai avec une orthographe approximative. Il rentra un peu plus tard en Suède où il mourut célibataire.

Almanach National de 1886. Svante apparait comme courtier maritime aux côtés de son cousin Sigurd Kuhlman. Notez l’orthographe approximative. Source BNF.

De fil en aiguille, cette découverte me fit identifier précisément une autre photographie ancienne présentant Svante avec sa mère et sa sœur, Fernanda.

Fernanda, Amalia et Svante Nylund, Nykoping, vers 1860. Collection personnelle de l’auteur.
Svante Nylund, vers 1872. Collection personnelle de l’auteur.
Svante Nylund, vers 1895 à Oran. Recto d’une carte photo envoyée à sa mère. Collection de Dag Lundqvist.

J’évoquerai prochainement l’histoire de Fernanda qui se maria avec Arvid Ludvig Trafvenfelt (1849-1900). Une histoire où il sera question d’un bijou de la Reine Marie-Antoinette…