Le départ du Général Yusuf

Alger, 8 avril 1865

Le Général Yusuf. Collection personnelle de l’auteur.

Le 8 avril 1865, Alger retint son souffle. Ce n’était pas n’importe quel départ. C’était, aux yeux de tous ceux qui avaient vécu l’histoire de la colonie depuis ses premières heures, la fin d’une époque : le dernier soldat de Sidi-Ferruch quittait définitivement la terre qu’il avait, pendant trente-cinq ans, conquise, pacifiée et aimée. Depuis la plage de débarquement de 1830 jusqu’à la soumission du Djebel-Amour en 1864, aucun officier n’avait traversé autant de campagnes, de djebels, de batailles de Staouëli, Taguin, Isly, Laghouat à la Kabylie du Djurjura, que le général Yusuf.

Mais ce qui le distinguait de tous les autres généraux qui s’étaient succédé à Alger, c’était moins sa longévité que sa nature profonde. Né Giuseppe Vantini à l’île d’Elbe vers 1808, enlevé enfant par des corsaires, esclave puis favori du Bey de Tunis, converti à l’islam, commandant de la cavalerie tunisienne avant de rejoindre les Français lors du débarquement de 1830, Yusuf n’était pas sorti des grandes écoles militaires et était encore moins un fonctionnaire de la conquête. Il avait créé les spahis, sillonné inlassablement la Mitidja, le Sahel, les routes de Boufarik et de Marengo, s’arrêtant pour inspecter un bataillon au travail, pour boire un café chez Beauvais le boulanger à Marengo, pour saluer d’un grand geste du bras l’hôte d’une ferme au fond d’un vallon. Il connaissait les colons, les aghas et les chefs de tribu de toute la province, qu’ils saluait par leur prénom, de la plaine jusqu’aux djebels, reconnaissant en cela leur honneur et leur mémoire, sans oublier ses soldats qu’il protégeait de sa bienveillance. Quand Napoléon III avait proclamé en 1863 que « l’Algérie n’est pas une colonie proprement dite, mais un royaume arabe », Yusuf avait été l’un des rares officiers généraux à soutenir ouvertement cette vision, lui qui avait depuis longtemps, par ses actes, défendu une idée rare et fragile : la fusion des trois races qui se partageaient le territoire. « Nous ne pourrons y parvenir, disait-il, qu’en opérant, par des associations d’intérêts et par des mariages, la fusion entre elles. J’y pousse de tout mon pouvoir. » Là où les autres représentaient la France coloniale, Yusuf portait quelque chose de plus rare : une certaine idée de l’Algérie.

La veille, le général avait adressé à ses troupes un ordre du jour empreint d’une dignité sobre, qui ne laissait aucun doute sur la nature de ce départ. Ses derniers mots résonnaient comme un testament militaire : « Adieu ! Soyez toujours disciplinés, dignes et vaillants et conservez intacts et inaltérables ces sentiments qui sont la religion de l’armée et qui, pour nous tous, constituent le plus sacré des devoirs : fidélité et dévouement au drapeau et à l’Empereur ! » ¹

Ce matin-là, le quai de la Pêcherie était noir de monde. Officiers de tous corps et services, fonctionnaires, prêtres, colons, chefs arabes en burnous, nomades descendus des plateaux, indigènes des villes. Tous étaient venus. Tous. La foule débordait sur les ruelles adjacentes, grimpait sur les terrasses blanches qui surplombaient le port. On n’avait pas vu cela depuis longtemps à Alger ¹.

Parmi cette masse silencieuse et grave se trouvait Josef Kuhlman. Le Suédois, établi à Alger depuis 1841, courtier maritime assermenté puis chancelier du consulat de Danemark, était accompagné de son fils Sigurd, un homme de trente ans, qui avait grandi lui aussi dans cette Algérie-là. Josef connaissait Yusuf et pas seulement de réputation. En mars 1863, deux ans avant ce départ, ils s’étaient retrouvés dans la même salle lors des séances de la Commission d’enquête sénatoriale sur le commerce et la navigation de l’Algérie. Kuhlman y défendait la suppression du droit de tonnage pour abaisser les frets et attirer les navires étrangers ; Yusuf, commandant de la place d’Alger, y soutenait la même politique libérale de l’Empereur ². Deux hommes venus d’ailleurs, un Suédois de Stockholm, un Elbois élevé à Tunis, assis autour de la même table, portant le même diagnostic sur ce que l’Algérie devait devenir. Et au-delà d’Alger, Josef savait que Yusuf avait ses habitudes dans la région de Bourkika et de Marengo, ce Sahel où la famille de Marie Pauline Carraux, sa future épouse, avait planté ses racines ³. Le général passait, s’arrêtait, regardait. Ce monde-là, Josef le connaissait aussi.

Ce matin-là, il regardait s’éloigner vers la mer la silhouette d’un général que toute une terre pleurait. Sigurd, bien des années plus tard, se souviendrait de l’odeur du port, du soleil déjà haut, et de son père qui se tenait à ses côtés sans dire un mot.

Car ce n’était pas une simple mutation militaire qui s’accomplissait. Le capitaine et futur général Derrecagaix l’avait compris avant les autres, lui qui avait servi à ses côtés : c’était le dernier soldat de Sidi-Ferruch qui repassait la mer. C’était la vieille Algérie et son passé qui repassaient la mer. Trente-cinq ans de service africain s’effaçaient dans le sillage d’un navire ¹.

Le Tell de Blidah l’écrivit avec une netteté sans appel : « Après trente-cinq années, une existence d’homme de services africains, parcourue dans cette voie sacrée… le général quittait l’Algérie, sa patrie d’adoption, et voguait vers la France, qui ne le connaît que par ce que lui en a dit la Renommée. » ¹

Pour chaque indigène venu lui serrer la main ou lui baiser les doigts, Yusuf avait un mot, savait leur prénom et évoqua un souvenir commun. Pas un journal algérien ne manqua de rendre hommage à son affabilité, à sa bienveillance, à cet esprit de conciliation qui avait fait de lui non seulement un chef de guerre redouté, mais un homme respecté des deux rives ¹.

Le duc de Magenta, Mac-Mahon, celui-là même qui avait précipité cette éviction, assistait à la scène. Il dut comprendre, trop tard, ce qu’il avait fait. Les larmes sur les visages bronzés des vieilles troupes n’étaient pas des adieux : elles étaient un reproche muet, unanime, adressé au chef militaire dont l’aveuglement ou la passion avait sacrifié un homme que l’Algérie tout entière aimait ¹.

Sources

¹  Général Derrecagaix, Le général Yusuf, chapitre « Disgrâce et mort du général Yusuf », pp. 241-244.

²  Enquête sur le commerce et la navigation de l’Algérie, mars-avril 1863, procès-verbaux des séances, groupe « Courtiers maritimes ». Voir aussi kuhlmansaga.com, « La Commission d’enquête de 1863 sur l’Algérie ».

³  Etienne Laude, Marengo d’Afrique, tomes I et II ; kuhlmansaga.com, article sur la deuxième épouse de Josef Kuhlman.

  Ernest Feydeau, Alger : étude, 1873, cité dans Marengo d’Afrique, tome II (discours de Yusuf sur la fusion des races).

Le domaine de Långnæs

Lettre n°4 – Correspondances Lidén-Kuhlman (6 février 1773)

« Correspondance Lidén-Kuhlman »

Linköping, le 6 février 1773.

Mon cher ami,

Ci-joint suit l’extrait demandé du registre foncier¹ concernant Långnæs² ; j’y ai joint un calcul d’après les prix de cette année. Ce me serait une grande joie si M. Kuhlman pouvait obtenir ce beau domaine à un prix convenable, car sa situation géographique lui conviendrait à merveille. À propos, si un accord se conclut, le billet de C.R. Ferner³ que je détiens ne pourrait-il pas être utilisé en règlement partiel ? Je le mentionne seulement au cas où cela pourrait convenir. Sinon, je devrai attendre que les temps s’améliorent.

L’ile d’Åland sur laquelle se situe Långnæs, entre la Suède et la Finlande. Carte de 1799.

Avec les céréales, j’ai failli devenir à moitié menteur⁴. Je me souviens bien de ma promesse. Je n’ai pas le temps de raconter toutes les circonstances qui m’ont amené à conclure avec le maître de forge Graver⁵. J’ai obtenu, ce qui restera entre nous, pour certaines raisons, 72 dalers pour le seigle et 60 pour l’orge, avec paiement immédiat à la livraison. Mais pour pouvoir tenir ma promesse, même envers M. Kuhlman, j’ai en réserve 37 tunnor⁶ 49 kannor de dîme royale⁷ dans la paroisse d’Öskrukeby⁸, que je puis offrir à M. Kuhlman à un prix légèrement inférieur, soit 60 dalers la tunna tout compris, avec paiement à la livraison des céréales. C’est le grain de la solde de mon frère⁹. Faites-moi savoir par le prochain courrier si M. Kuhlman trouve son compte à traiter sur cette base.

La dîme royale est, comme d’habitude, composée d’1/3 de seigle et 2/3 d’orge. Les céréales peuvent être livrées à Norrköping le jour souhaité, à condition qu’elles soient transportées avant le 25 de ce mois. La plupart des accords sur la dîme royale sont conclus ici à 60 dalers tout compris. Faites-moi connaître la réponse de M. Kuhlman par le prochain courrier, ou par un messager si l’un part avant. Si M. Kuhlman accepte l’accord, fixez vous-même le jour où les paysans pourront acheminer les céréales à Norrköping, N.B. avant le 25 de ce mois. Si la vente se fait, mon billet à ordre pourra servir de remboursement partiel, car j’ai à présent l’argent prêt pour le racheter. Sinon, j’enverrai quand même de l’argent dès qu’il le faudra, car il est incertain quand je pourrai voyager moi-même.

Pieds et genoux sont dans un état pitoyable. Que Dieu donne la patience. Je n’ai plus le temps de davantage de mots.

Vit et meurt Le plus humble et fidèle ami de mon cher ami, Lidén.

Quel est le prix d’une rame de papier d’impression hollandais¹⁰ ? Pourrait-on en obtenir une demi-feuille à titre d’échantillon ? Il me faudra vraisemblablement pour l’impression d’un ouvrage 9 à 10 rames.

[Reçu le 8 février]

Notes explicatives

¹ Registre foncier (Jordeboken) — Le Jordebok était le registre officiel suédois recensant l’ensemble des propriétés foncières, leurs superficies, leurs revenus estimés et les obligations fiscales qui y étaient attachées. Lidén en a extrait les données relatives au domaine de Långnäs à la demande de Kuhlman, qui envisageait visiblement d’en faire l’acquisition.

² Långnäs (orthographié Longnæs dans la lettre) — Domaine situé sur l’île d’Åland, dans l’archipel du même nom, en mer Baltique entre la Suède et la Finlande. En 1773, Åland faisait partie intégrante du royaume de Suède et ne sera cédée à l’Empire russe qu’en 1809, lors du traité de Fredrikshamn. La graphie Longnæs reflète l’orthographe archaïsante du XVIIIe siècle : le å moderne était alors souvent rendu par la séquence o + æ dans la pratique scribale suédoise. Le nom moderne est Långnäs. Lidén en vante la situation géographique (belægenhet) : la position stratégique d’Åland sur les routes maritimes de la Baltique conférait aux domaines de l’archipel une valeur commerciale et stratégique particulière. L’extrait du registre foncier (Jordeboken) envoyé par Lidén à Kuhlman suggère que ce dernier envisageait l’acquisition de ce domaine.

³ Billet de C.R. Ferner (CR. Ferners sedel) — Une lettre de change ou reconnaissance de dette émise par un certain C.R. Ferner, vraisemblablement un négociant ou financier, que Lidén détenait comme créancier. Dans le commerce du XVIIIe siècle, ces billets circulaient comme instruments de paiement et pouvaient être endossés d’une main à l’autre pour régler des dettes, évitant ainsi le transport de monnaie sonnante.

⁴ « À moitié menteur » (en half liugare) — Aveu savoureux : dans la lettre précédente, Lidén s’indignait des prix scandaleux des céréales et semblait promettre de ne pas en profiter. Or il avoue ici, confidentiellement, avoir vendu à ces mêmes prix élevés. « À moitié menteur » car il a tenu sa promesse envers Kuhlman en lui réservant du grain à prix inférieur, mais pas envers ses principes affichés.

⁵ Maître de forge Graver (BruksPatron Graver) — Un brukspatron était le propriétaire ou directeur d’un bruk, c’est-à-dire d’une exploitation industrielle, généralement une forge ou une fonderie de fer. Ces établissements, nombreux en Suède centrale et méridionale, achetaient d’importantes quantités de céréales pour nourrir leurs ouvriers et leurs chevaux. Ils constituaient des clients commerciaux de premier plan pour les propriétaires fonciers.

⁶ Tunna / kannor — Unités de mesure suédoises pour les grains. La tunna (tonneau) valait environ 146 litres ; la kanna en était une subdivision (environ 2,6 litres). 37 tunnor 49 kannor représentaient donc une quantité substantielle, correspondant aux revenus en nature d’une propriété ou d’un droit de perception.

⁷ Dîme royale (Kronotionde) — La dîme (tionde) était un impôt en nature prélevé sur les récoltes, payable en grain. Elle se divisait en trois parts : l’une pour l’Église, l’une pour le roi (Kronotionde), et une pour le clergé local. La part royale était ensuite redistribuée comme salaire (lön) à certains fonctionnaires — ce qui explique la note suivante. Son rachat ou sa commercialisation par des intermédiaires était une pratique courante.

⁸ Paroisse d’Öskrukeby — Paroisse rurale de la province d’Östergötland, au sud-ouest de Linköping, dans laquelle Lidén détenait des droits sur la dîme royale, soit directement, soit par l’intermédiaire de sa fonction ou de celle de son frère.

⁹ Le grain de la solde de mon frère (min Brors Lönings spanmål) — La lön (solde, traitement) de certains fonctionnaires suédois du XVIIIe siècle était versée partiellement en nature, sous forme de grain prélevé sur la dîme royale. Le frère de Lidén, fonctionnaire d’État, recevait ainsi une partie de sa rémunération en céréales, que Lidén cherchait à écouler au meilleur prix via le réseau marchand de Kuhlman.

¹⁰ Papier d’impression hollandais (Hollændskt tryckpaper) — Le papier fabriqué aux Pays-Bas, réputé pour sa qualité, sa blancheur et sa régularité, était le matériau de référence pour l’impression de livres savants au XVIIIe siècle. Lidén, bibliographe et érudit, préparait visiblement la publication d’un ouvrage nécessitant 9 à 10 rames (ris), soit environ 4 500 à 5 000 feuilles — ce qui correspond à un volume de taille respectable. Cette demande d’échantillon révèle une facette peu visible dans les lettres précédentes : derrière le malade confiné dans sa chambre se cache un intellectuel actif, en train de préparer une publication savante.

Note générale — Cette lettre, plus affairiste que les précédentes, révèle la complexité du réseau économique dans lequel Lidén et Kuhlman évoluaient : transactions foncières, commerce de céréales, instruments de crédit circulants, dîmes royales monnayées. Elle témoigne que l’amitié entre les deux hommes se doublait d’une relation d’affaires étroite, où chacun servait de mandataire, d’intermédiaire et de conseiller à l’autre. La touche finale sur le papier d’impression rappelle que Lidén demeurait avant tout un homme de lettres et de savoir, même cloué chez lui par la goutte.

Mains froides, cœur vaillant

Lettre n°3 – Correspondances Lidén-Kuhlman (1er février 1773)

« Correspondance Lidén-Kuhlman »

La page 131 du livre reproduit une photographie de la « Stenhusboden », aujourd’hui au n° 56 de la Storgatan à Linköping, une cour médiévale (medeltidsgård) qui fut la demeure de la famille Lidén de 1736 à 1791. C’est depuis cette maison que Lidén rédigeait l’ensemble de sa correspondance avec les Kuhlman. L’image donne un visage concret au cadre d’écriture de toutes ces lettres : une bâtisse robuste, ancrée dans le cœur de Linköping, dont les murs de pierre devaient effectivement retenir le froid en ce février 1773.

Linköping, le 1er février 1773.

Mon cher ami,

Ne sois pas mécontent de moi dans notre échange de lettres. Ne prends pas en mauvaise part si je n’écris pas aussi souvent que mon propre cœur le souhaiterait. Souviens-toi que je ne maîtrise pas toujours ma main. Le style indique assez dans quel état elle se trouve à présent.

Mille mercis pour ta dernière lettre. M. Jern a reçu la sienne aussitôt. La semaine dernière, j’ai été misérable les jours où la neige est tombée et j’ai dû rester couché la plupart du temps. À présent, je suis de nouveau alerte d’esprit, bien que je ne puisse sortir de ma chambre. Le bas du corps ne veut pas être assez mobile.

Ah, si la patience pouvait toujours suffire ! J’étais un pauvre bougre qui partait de Norrköping¹. Dieu sait, maintenant que je serais en état d’y aller, combien je le voudrais. Je ne supporte pas le moindre froid. Je gèle à l’intérieur même de la pièce comme un mendiant. Mains froides et cœur vaillant² — voilà ce qui me compose au quotidien.

Que Dieu me permette d’apprendre que M. Kuhlman et Madame³ vont bien ! C’est tout de même un réconfort que d’apprendre que ses amis sont en bonne santé.

Dès que cela sera possible, j’irai volontiers à Norrköping, car ici je m’ennuie à mourir.

Veuillez bien remettre à l’assesseur Braad la liste ci-jointe. Je ne comprends pas qu’il n’ait pas récupéré les livres que je lui ai prêtés en dernier. Mon fermier de Lida⁴ dit les avoir déposés chez M. Kuhlman, comme le confirme le billet ci-joint du commissaire Juring⁵. Cher ami, renseigne-toi là-dessus. Je ne voudrais pour onze mille vierges⁶ qu’ils soient perdus.

La propriété de Lida appartenant à Lidén. Photographie prise en août 2022. Collection personnelle de l’auteur.

Son Excellence⁷ m’a également rendu visite lors de son passage. Il a beaucoup loué l’assesseur Braad et encore davantage sa femme. Pour cette nouvelle, je devrais recevoir une accolade de la petite Madame³. Mais qui voudrait embrasser un goutteux ?

M. Kuhlman peut-il voir comme je suis joyeux aujourd’hui ?

J’ai eu la belle idée d’apprendre les prix des céréales à Örebro et Norrköping ! Mais j’aimerais mieux ne pas les connaître, tant ils ont été honteusement élevés. À présent, le grain monte chaque jour. Que Dieu ait pitié du pauvre cette année ! À 72 dalers⁸, personne ici ne refuse pour le seigle. Mais crois-moi, la pénurie sera bientôt là.

Salue humblement ma bonne hôtesse⁹. Puisse-t-elle être en pleine santé comme une amande dans sa coque ! Se promène-t-elle allègrement en traîneau ?

Porte-toi bien et aime toujours

Un ami souffrant, L.

Le 22 de ce mois est le jour de Grevan¹⁰. Je parie qu’il me fera faux bond. S’il paie, je demanderai à M. Kuhlman de recevoir l’argent, au cas où je ne viendrais pas moi-même d’ici là. Ce mois-ci, mon billet à ordre chez M. le Patron¹¹ devrait être encaissé, je l’espère.

[Reçu le 2 février]

Notes explicatives

¹ « J’étais un pauvre bougre qui partait de Norrköping » — Le terme stålle est vraisemblablement une variante archaïque de stackare (pauvre bougre, pauvre hère), mot déjà employé dans la lettre précédente. La phrase est teintée d’une ironie amère et nostalgique : au temps où il pouvait encore voyager, il quittait Norrköping ; maintenant qu’il voudrait s’y rendre, son corps l’en empêche. Le regret est d’autant plus vif qu’il manque la compagnie des Kuhlman.

² « Mains froides et cœur vaillant » (Kalla hænder och friskt hierta) — Formule frappante qui résume avec humour l’état de Lidén : paralysé physiquement par le froid et la goutte, mais moralement intact. Elle jouait peut-être aussi sur le proverbe nordique associant les mains froides à un cœur chaud ou amoureux.

³ Madame / la petite Madame (Frun / lilla Frun) — Il s’agit toujours de Brita Katarina Classon, jeune épouse de Johan Kuhlman, épousée en 1772 et qui mourra cette même année 1773. La demande d’accolade — « je devrais recevoir une accolade de la petite Madame » — est teintée d’un humour affectueux qui rend la figure de cette jeune femme d’autant plus présente et poignante.

⁴ Mon fermier de Lida (Min Bonde i Lida) — Lidén possédait une terre ou une propriété dans le village de Lida, aux environs de Linköping, dont un fermier (bonde) gérait l’exploitation. Ce fermier lui servait d’intermédiaire pour faire passer des colis et du courrier vers Norrköping.

⁵ Le commissaire Juring (Comm. Juringii) — « Comm. » est l’abréviation de Kommissarie (commissaire, fonctionnaire civil de rang intermédiaire). Le nom « Juringii » est donné sous forme de génitif latin, usage courant dans les écrits savants suédois du XVIIIe siècle. Il s’agit d’un témoin ayant attesté par écrit que les livres ont bien été remis chez Kuhlman.

⁶ « Pour onze mille vierges » (för ellofwa tusende Jungfrur) — Expression idiomatique suédoise du XVIIIe siècle signifiant « pour rien au monde », construite par référence à sainte Ursule et ses onze mille vierges martyres, figure légendaire très populaire dans la dévotion médiévale et encore vivace dans les expressions courantes à l’époque.

⁷ Son Excellence (Hs Excell.) — Abréviation de Hans Excellens (Son Excellence), titre réservé aux très hauts fonctionnaires du royaume suédois : conseillers d’État, gouverneurs généraux, ou membres de la haute noblesse. Ce personnage de passage à Linköping connaissait et appréciait l’assesseur Braad et son épouse Sara Margaretha, ce qui témoigne de la réputation de ces derniers dans les cercles dirigeants. Son identité précise n’est pas établie.

⁸ 72 dalers (72. d.) — Le daler (ou daler kopparmynt, daler de cuivre) était l’unité monétaire courante en Suède au XVIIIe siècle. Un prix de 72 dalers pour le seigle était considéré comme scandaleusement élevé, signe d’une mauvaise récolte. Lidén exprime ici une inquiétude sociale réelle : la hausse des prix des céréales frappait directement les plus pauvres, et une pénurie (brist) était redoutée.

⁹ Ma bonne hôtesse (min goda Fru wærdinna) — Wærdinna (värdinna) désigne la maîtresse de maison, l’hôtesse. Lidén emploie ce terme affectueux pour désigner Brita Katarina, soulignant l’hospitalité reçue chez les Kuhlman lors de ses visites à Norrköping. Souhaiter qu’elle soit « en pleine santé comme une amande dans sa coque » (frisk som en nötkærna) — expression imagée désignant une robustesse parfaite — prend une résonance particulièrement douloureuse, sachant qu’elle mourra cette année-là.

¹⁰ Le jour de Grevan (Grevahns dag) — Le 22 du mois est la date d’échéance à laquelle Grevan doit honorer un paiement pour le compte de Lidén, déjà mentionné dans la lettre précédente. « Je parie qu’il me fera faux bond » (Giss på han bedrager mig) trahit une méfiance certaine à l’égard de cet intermédiaire commercial.

¹¹ Billet à ordre chez M. le Patron (skuldsedel hos Hr Patron) — Un skuldsedel est une reconnaissance de dette ou un billet à ordre. « M. le Patron » (Hr Patron) désigne un protecteur ou supérieur hiérarchique dont Lidén attendait le règlement d’une créance. Le terme patron était utilisé en Suède au XVIIIe siècle pour désigner un bienfaiteur, un employeur ou un supérieur à qui l’on devait déférence.

Note linguistique — Lidén signe ici simplement « L. », se qualifiant d' »ami souffrant » (siuklig wæn). Ce changement par rapport à la signature complète de la lettre précédente souligne à la fois l’intimité croissante de la relation et la lassitude physique du scripteur.

396 prisonniers : l’exploit du Lieutenant Kuhlman sur l’Oder

Extrait de l’histoire militaire suédoise de Bogislaw Philipp von Chemnitz (Stettin, 1605, Hallsta, 1678), concernant le Lieutenant Gerhard Kuhlman
Illustration générée par IA d’après le récit de Borislav von Chemnitz.

Un léger doute subsiste quant à cet épisode. Le Lieutenant Culeman mentionné par Chemnitz était-il Johan Friedrich ou Gerhard ? C’est le sermon du pasteur Schultetus prononcé lors de l’oraison funèbre de Gerhard qui indique que l’auteur de ce coup de main remarquable était bien Gerhard. Mais Il est certain que les deux hommes aient participé à cette même bataille car Johan commandait un escadron de Dragons dans le régiment du colonel Bohm.

Introduction

À l’été 1632, la Silésie est le théâtre d’une grande opération militaire protestante. Depuis la mort de Gustav II Adolf à Lützen (novembre 1632), le chancelier suédois Axel Oxenstierna coordonne depuis Stettin la stratégie des armées évangéliques en Allemagne. En Silésie, le commandant suédois Jacob Mack Duwal 1 opère en coordination avec le maréchal saxon Hans Georg von Arnheim 2 et les forces du Brandebourg, dans l’objectif de contrôler le corridor de l’Oder et de chasser les forces impériales de la région.

Le 17 juillet 1632, Arnheim s’empare de Großglogau (Głogów) 3. Il prend ensuite les villes de Lüben et Steinau (Ścinawa), ainsi que la fortification sur le pont de l’Oder. Mais contraint de se replier vers Großglogau pour attendre les renforts suédois et brandebourgeois, Steinau retombe aux mains des Impériaux le 8 août 1632, après seulement trente coups de canon. Le lendemain, les forces combinées de Duwal, Arnheim et du Brandebourg reprennent Steinau. C’est lors de cet assaut du 9 août 1632 que le Lieutenant Gerhard Kuhlman est mentionné par Chemnitz.

La date du 9 août 1632 est confirmée par deux éléments internes au texte de Chemnitz : d’une part, le chapitre 39 consacré à la Silésie commence, comme le chapitre contemporain sur la Westphalie, le 12 juillet, désignant ainsi la même année ; d’autre part, le maréchal Pappenheim, dont les garnisons et officiers sont encore mentionnés comme actifs dans ces pages, est mort le 17 novembre 1632, ce qui place nécessairement les événements décrits avant cette date.


Extrait des récits de Chemnitz (Chapitre 39, pages 408-414)

« Le 12 juillet, le maréchal saxon Arnheim s’était avancé devant Sittau avec l’intention de s’en emparer. Mais comme le maréchal Schaumburg et d’autres hauts officiers impériaux s’y trouvaient avec six mille hommes, il n’y avait pas grand-chose à y entreprendre. Depuis Hoyerswerda il se dirigea vers la Silésie, vers Großglogau : cette ville, le 17 juillet, après que certaines portes eurent été forcées et d’autres ouvertes par des pétards, fut prise d’assaut. Depuis Glogau, le maréchal Arnheim prit également les petites villes de Lüben et Steinau, ainsi que la fortification sur le pont de l’Oder 4.

Les Impériaux, sous le commandement de von Balthasar, Schaumburg, Mansfeld, Schaffgotsch et Jlow, se rassemblèrent en force près de Lemberg pour faire face à ce danger. C’est pourquoi le maréchal Arnheim se replia vers Großglogau pour y attendre les forces suédoises et brandebourgeoises. La ville de Steinau et la fortification, le 8 août, après seulement trente coups de canon, retombèrent honteusement aux mains des Impériaux.

Le susdit Commandant suédois, muni des instructions que lui avait prescrites le Légat 5 suédois, se mit en route le 1er août depuis Schwiebus avec son propre vieux régiment de huit compagnies d’infanterie, les douze compagnies du comte Craffert 6, trois compagnies de dragons, deux compagnies de dragons du Colonel Ollspare 7, un escadron du Colonel Böhm 8, et enfin quatre compagnies de cavalerie et neuf compagnies de dragons nouvellement recrutées par Duwal lui-même, et marcha vers Züllichow. Là, les forces brandebourgeoises, quinze compagnies d’infanterie et neuf cornets de cavalerie sous le Colonel Rötteritz, le rejoignirent le 4 août et furent placées sous son commandement. Ils marchèrent ensuite tous ensemble vers Großglogau.

Le 6 août, arrivés à Großkuttel, ils y cantonnèrent. Le 7 août dans la nuit, le maréchal Arnheim vint lui-même trouver Duwal et tenta en vain par de nombreuses paroles de le faire changer de résolution. Le 8 août, le rendezvous fut tenu à Großglogau, et la marche en avant ordonnée. Le 9 août vers midi, ils atteignirent tous ensemble Steinau, où les Impériaux leur présentèrent bataille au défilé sous le Sandberg, mais furent repoussés sans grande peine et contraints de se retirer dans leur camp.

Le Commandant suédois Duwal envoya aussitôt ses dragons traverser l’Oder. L’ennemi, voyant cela, se précipita vers le pont. Beaucoup de ceux qui ne purent l’atteindre se jetèrent dans l’Oder et se noyèrent.

Le susdit Duwal ayant de nouveau constaté qu’il serait possible de s’en prendre à l’ennemi dans la fortification de l’autre côté du pont, demanda à Arnheim d’y envoyer quelques hommes en bateaux. Et comme cela tardait, il commanda le Lieutenant Culeman 9 avec soixante mousquetaires de l’autre côté, et fit attaquer la fortification. L’ennemi demanda aussitôt quartier et l’obtint : de sorte que trois cent quatre-vingt-seize soldats 10 furent ainsi faits prisonniers en ce lieu et restèrent au service Royal Suédois. »


Notes

1 Jacob Mack Duwal [vers 1589 Prenzlau, 28 avril/9 mai 1634 Oppeln] : d’origine écossaise, fils d’Albert MacDougall of Mackerstone émigré en Mecklenburg. Mousquetier en 1607, Capitaine en 1614, Colonel en 1625. Participa à la prise de Francfort-sur-l’Oder le 13 avril 1631, dont il fut nommé commandant de garnison. Nommé commissaire général suédois et adjoint de Thurn au début 1633. Oxenstierna le décrivait comme « un militaire imprudent, excessivement porté sur la boisson et l’argent. » Il mourut à Oppeln le 28 avril/9 mai 1634, soit moins de deux ans après l’épisode de Steinau. C’est Duwal qui, pour cet exploit et les suivants, promouvra Gerhard Kuhlman jusqu’au grade de Lieutenant-Colonel.

2 Hans Georg von Arnheim (1581-1641) : maréchal de l’armée saxonne, désigné « FeldMarschalck Arnheim » dans le texte. Protestant convaincu, il commande les forces kursaxonnes dans la campagne de Silésie de 1632.

3 Großglogau : Głogów, ville de Silésie sur l’Oder, aujourd’hui en Pologne. Sa prise le 17 juillet 1632 est l’élément déclencheur de toute l’opération décrite ici.

4 La fortification sur le pont de l’Oder : c’est la Steinische Schanze, la même « fortification de Stein » que le sermon funèbre de Gerhard Kuhlman mentionne comme le théâtre de son exploit : « die Steinische Schanße zu occupiren » (occuper la fortification de Stein). Chemnitz et le sermon décrivent le même événement.

5 Le Légat : Axel Oxenstierna (1583-1654), chancelier du Royaume de Suède, représentant plénipotentiaire de la Couronne suédoise en Allemagne.

6 Comte Craffert : officier suédois commandant douze compagnies d’infanterie au sein du corps de Duwal.

7 Ollspare : identifié comme Erik Hanson Ulftspar (1600-1652), colonel suédois commandant un régiment de dragons.

8 Colonel Böhm : Jacob Larsson Böhm [27.2.1601 Örebro, 11.9.1643 Marienfließ, inhumé à Saatzig]. Colonel suédois né à Örebro, commandant le régiment dans lequel servait Johan Friedrich Kuhlman, frère aîné de Gerhard. Ce dernier, officier de cavalerie et de dragons dans le régiment Böhm, participait vraisemblablement à la même opération le 9 août 1632, commandant la composante de cavalerie de son unité lors de la poursuite de l’ennemi vers le pont de l’Oder. Son rôle spécifique n’est pas cité nominativement par Chemnitz à cette occasion : c’est l’exploit décisif de son frère cadet Gerhard, simple lieutenant d’infanterie, qui retient l’attention de l’historiographe. En 1636, Johan Friedrich apparaîtra comme Lieutenant-Colonel dans une autre opération de Chemnitz, celle de Schwedt-sur-l’Oder.

9 Lieutenant Culeman : Gerhard Kuhlman, lieutenant d’infanterie sous le commandement direct de Duwal. Cette mention est distincte de celle concernant son frère Johan Friedrich Kuhlman, qui apparaît dans Chemnitz comme « Obristleutnant Culeman » lors de l’opération de Schwedt (24 septembre 1636). Gerhard servait dans l’infanterie, Johan Friedrich dans la cavalerie et les dragons : cette distinction d’arme, confirmée par les Rullors suédois, permet d’identifier sans ambiguïté les deux frères dans les sources.

10 396 prisonniers : le sermon funèbre de Gerhard mentionne « 300 prisonniers » pour cet épisode, chiffre arrondi. Chemnitz donne le chiffre précis de 396 soldats capturés et incorporés au service suédois.

Henrik Kuhlman (1863–1892) – Une vie écourtée à Alger

Par Etienne Laude, Juillet 2026

Si j’évoque aujourd’hui Henri Maximilien Kuhlman, ou Henrik Maximilian, selon l’orthographe nordique que sa famille lui aurait peut-être préférée, ce n’est pas parce que nous savons beaucoup de choses sur lui. C’est presque le contraire.

Henrik Maximilian Kuhlman (1862-1892). Collection personnelle de l’auteur.

C’est parce que sa tombe, au carré des Consuls du cimetière de Saint-Eugène à Alger, va être la première sépulture rénovée de ce secteur historique, pendant l’été 2026, grâce au travail remarquable de l’Association des Amis des Cimetières de Saint-Eugène Bologhine, l’A.C.S.E. Un geste concret, discret, et nécessaire, en faveur d’un patrimoine qui s’efface. Pourquoi commencer par lui, me direz-vous ? Tout simplement parce qu’il s’agit de la première tombe clairement identifiée parmi la longue liste de sujets suédois enterrés au Cimetière de Saint-Eugène.

La restauration d’une tombe est toujours un acte de mémoire. Et quand la tombe est celle d’un homme sur lequel on ne sait presque rien, cet acte prend une signification particulière. Henri Maximilien Kuhlman est mort le 24 août 1892, à l’âge de 29 ans, célibataire, sans profession déclarée. Sur sa tombe, une colonne brisée, symbole universel d’une vie interrompue avant son terme. Il repose à côté de son père Josef. Ensemble, ils dorment dans ce coin de terre algérienne que l’histoire aurait pu oublier.

Les tombes de Josef et Henrik Kuhlman, Carré des Consuls – cimetière de Saint-Eugène, Alger. Photographie prise en janvier 2012. Collection personnelle de l’auteur.

Il s’appelait Henri Maximilien Kuhlman. Il est né le 14 décembre 1863 à Alger, rue de Constantine, au domicile de ses parents. Il est mort le 24 août 1892, à l’âge de 29 ans, rue Mogador à Alger, sans s’être jamais marié. C’est à peu près tout ce que nous savons de lui avec certitude.

Acte de naissance d’Henrik Kuhlman, le 14 décembre 1863.
Une famille algéroise d’origine nordique

Henri grandit dans une famille aux racines pour le moins singulières pour l’Algérie coloniale. Son père, Josef Kuhlman, courtier maritime à Alger, est le fils de Johan Peter Kuhlman et d’Inga Nasbom, des origines suédoises qui remontent, par une longue chaîne généalogique, jusqu’aux seigneurs de Jannewitz en Poméranie, dans l’actuelle Pologne. Sa mère, Marie Pauline Carraux, est d’origine suisse. Ses parents se sont mariés le 22 septembre 1862 à Alger, dix jours seulement après la mort de leur premier fils, Paul Harald Ludovic, emporté à l’âge de onze mois. Henri est donc le premier enfant né dans le mariage, suivi de deux sœurs : Ingeborg Josépha (1866) et Bertha Constance (1871).

Sur la piste des deux témoins

L’acte de décès d’Henri Kuhlman, dressé à la Mairie d’Alger le 24 août 1892, nous livre deux noms. Deux amis qui, ce jour-là, ont accompli le geste ultime de l’amitié : venir déclarer la mort de l’un des leurs. Le premier est Raphaël Escriva, vingt-six ans, avocat, demeurant à Alger, l’acte précise son adresse, à quelques rues de là. Il est décrit comme « ami du défunt ». Escriva est un patronyme catalan ou valencien, très répandu parmi les familles venues d’Espagne. À Alger, la famille Escriva est documentée dès 1847 dans les registres d’état civil, soit quinze ans avant la naissance de Raphaël. Il a grandi dans cette ville comme Henri. Ils se sont peut-être connus sur les bancs d’un lycée algérois, dans les cafés du boulevard de la République, ou lors de leurs débuts dans la vie professionnelle. Raphaël, tout juste sorti de ses études de droit, venait d’entrer au barreau. Les archives suggèrent qu’il se mariera quelques années plus tard avec une certaine Jeanne Claire, mais sur la suite de sa vie, le silence.

Le second est Georges Guiard, vingt-cinq ans, agent général d’assurances, demeurant rue Naïsse 3 à Alger. Lui aussi est qualifié d’ami du défunt. Son nom ne figure pas dans les registres d’état civil algérois consultés : peut-être est-il né en France métropolitaine et venu s’établir à Alger comme jeune professionnel, comme beaucoup de ses contemporains. Son métier, agent général d’assurances, dessine le portrait d’un homme du monde des affaires, de la bourgeoisie commerçante algéroise. Deux hommes jeunes, deux professions libérales ou commerciales, ce sont eux qui ont porté la nouvelle ce matin-là. Ce sont eux qui nous mèneront peut-être, à travers les journaux algérois de l’époque, dans les archives du barreau, dans les registres notariaux, ce qu’était vraiment la vie d’Henri Kuhlman.

La piste reste ouverte.