Le consulat vacant

La succession de Fredrik Rouget de Saint-Hermine au Consulat Général de Suède et Norvège à Alger. Octobre 1872 à décembre 1873.

Comment Josef Kuhlman est devenu Consul Général de Suède et Norvège en Algérie (1872-1873). D’après la correspondance Kuhlman / Almquist conservée aux archives Nationales de Suède.

Une série en sept articles

Josef Kuhlman (1809-1876). Collection personnelle de l’auteur.

Je me suis toujours demandé comment Josef Kuhlman, présent en Algérie depuis 1841, est devenu courtier maritime assermenté en 1844. Comment a-t-il obtenu ce poste diplomatique d’importance en 1873?

Cette nomination qui, après coup, paraissait naturelle compte tenu de la longue expérience de Josef dans la colonie avait-elle été vraiment simple à obtenir?

N’avait-il pas été contraint de défendre ses intérêts ? Et de repousser des intrigants, qu’ils soient Français ou Suédois?

L’analyse des lettres contenues dans la collection Almquist à Stockholm nous apporte la réponse.

Première partie – Le Consulat vacant

« Quant à la recommandation de Rouget de St. Hermine (1): je n’ai jamais pu la lui demander directement — il ne m’avait rien promis avant son départ d’Alger, car ignorant qu’il avait l’intention de chercher un autre poste, je ne lui avais rien demandé. » — Josef Kuhlman à Bernhard Almquist, Alger, 13 février 1873 (lettre N°19)

Lettre à Bernhard Almquist datée du 13 février 1873. Collection Almquist aux archives Nationales de Suède.
Le consul de Suède Frederik Rouget de St-Hermine. Collection personnelle de l’auteur.

Le 18 octobre 1872, Rouget de Saint-Hermine quitte Alger. Consul général de Suède depuis le 21 juin 1861 et déjà intérimaire depuis octobre 1860, il était aussi consul du Danemark : en partant pour Helsinki comme consul général, il laissait vacant non pas un poste, mais les deux consulats scandinaves d’Alger.

Josef Kuhlman, quant à lui, est arrivé à Alger en 1841, à l’âge de trente-deux ans. Nommé courtier maritime assermenté en décembre 1844, il a bâti près de trente ans de métier.

Il écrira, fin 1873, qu’il ne veut pas perdre les fruits de 30 années d’activité. Ainsi, c’est à toutes ces années-là qu’il pensera.

Lorsque Rouget de Saint-Hermine quitte Alger pour prendre ses fonctions de Consul Général à Helsinki, Josef est son chancelier. Josef est son chancelier au consulat du Danemark depuis 1848.

Mais la succession ne lui est pas ouverte naturellement. Le 13 février 1873, dans la première lettre traitant de cette affaire, à son ami et correspondant en affaires à Stockholm Bernhardt Almquist, Josef revient sur la recommandation de Saint-Hermine. Celui-ci lui avait bien écrit, avant son départ d’Alger, pour le recommander, croyant qu’aucun autre candidat ne se présenterait.

Mais dans sa dernière lettre, il retire sa promesse : « En tous points, je regrette ce que j’ai dit dans ma dernière lettre. » écrit-il. Le consul regrette aussi de s’être engagé envers Warot (2), et souhaite « se dégager également de la recommandation envers lui. ». A cette époque, Joseph Warot est de plus déjà dans la place en tant que vice-consul de Suède et de Norvège ! Toujours est-il que la recommandation du consul partant allait de soi : c’est son propre vice-consul qu’il voyait pour lui succéder avant qu’il ne se ravise et encourage Kuhlman : le candidat du dehors contre le candidat du dedans, l’homme d’expérience contre un jeune homme ambitieux de trente ans.

Une précision s’impose : dans toute la correspondance, il n’est question que du consulat de Suède. Le consulat du Danemark, que Saint-Hermine laissait également vacant en partant, n’y apparaît jamais ; il reviendra à Joseph Warot en octobre 1873, mais c’est là une autre histoire, que l’on racontera par ailleurs.

Saint-Hermine s’était aussi trompé sur un point plus personnel. Une gêne passagère en 1870, huit cargaisons invendues, ainsi que des frais de transport importants encore à régler, lui avait laissé l’image d’un homme, Josef Kuhlman, pas si à l’aise financièrement que l’on pourrait y penser. Josef sur ce point lui répondit avec la précision d’un homme qui tient ses comptes :

« Je ne suis pas riche, mais je possède au moins 8 000 francs et seulement 1 800 d’hypothèque sur ma propriété foncière. (3)»

Saint-Hermine, dans la lettre que Kuhlman cite, l’encourage pourtant : « Cherche ce poste et tourne toi vers tes relations parmi les marchands de Stockholm, car cette recommandation peut être d’une grande utilité pour toi. En ce qui me concerne, je ne peux rien faire tant qu’il n’est pas décidé qu’un Suédois aura le Consulat. »

Kuhlman prend la lettre au mot. Son relais sera Bernhard Almquist, son correspondant de Stockholm, à qui il demande d’écrire en son nom au Président de la Chambre de Commerce d’Alger, M. Henri, pour lui poser trois questions : sa moralité, sa manière de remplir ses obligations de courtier ainsi que l’estime dont il jouit sur la place d’Alger.

Pourquoi ce détour par Stockholm ? Parce que le candidat ne peut pas solliciter lui-même la Chambre : Warot père, de la maison rivale, y siège tout comme au Tribunal de commerce. C’est donc à Almquist, l’homme de Stockholm, d’écrire ; à Alger, Kuhlman reste le courtier qui ne se recommande pas lui-même.

Et pourquoi M. Henri ? Parce que l’attestation vise le sommet de l’institution. Joseph Alexandre Henri, né en 1816 à Auriol (Bouches-du-Rhône), établi à Alger où il meurt en 1891, est négociant, directeur dans cette ville de la Compagnie de Navigation Mixte, la grande ligne marseillaise fondée en 1850 qui domine le trafic entre la France et l’Algérie, administrateur de la Banque de l’Algérie et chevalier de la Légion d’honneur. Et c’est un homme qui connaît Kuhlman par le métier même : les navires de la Navigation Mixte accostent au port où le Suédois exerce son courtage depuis 1844. Cette attestation signée du président de la Chambre, directeur de la première compagnie du port ne pouvait être pas plus autorisée.

Reste, en post-scriptum, la demande à son ami Almquist, aveu qui mesure les trente années écoulées : Kuhlman a oublié « à quelle autorité la demande doit être soumise et sous quelle forme elle doit être faite ». La Suède était bien loin.

(1) Frederik Rouget de Saint-Hermine (1804-1883). Prédécesseur de Josef Kuhlman en tant que Consul Général de Suède et Norvège en Algérie. Biographie à venir dans un prochain article.

(2) Simon François Joseph Warot, dit Joseph (1842-1924). Né le 1er novembre 1842 à Alger (acte n° 569 du 11 novembre 1842) de Médard Louis Joseph Marot (1809-1883), entrepreneur du génie et marchand de bois, et de Maria Buonaventura Frau. Négociant en bois (maison « Warot & fils », place d’Isly. Marié le 29 décembre 1870 à Marguerite Catherine Flaguer ; cinq enfants, dont Eugène (1871-1929). Chevalier de la Légion d’honneur (qualité : président de la Chambre de commerce d’Alger), président honoraire de cette Chambre, administrateur délégué honoraire du Crédit Foncier d’Algérie et de Tunisie, administrateur de la Compagnie de Navigation Mixte. Décédé le 26 novembre 1924 à Alger, à 82 ans, inhumé au cimetière de Saint-Eugène.

(3) Josef Kuhlman n’héritera de la fortune de son grand-oncle Johan Kuhlman (1738-1806) qu’en 1875, un an avant sa mort…

La suite dans un prochain épisode…

On a retrouvé la tombe des Schultze !

Août 2026 – Cimetière de Saint-Eugène, Alger

Une découverte patrimoniale d’une portée symbolique importante vient d’être faite au cimetière de Saint-Eugène (Bologhine) à Alger : la tombe du couple Schultze a été localisée au cours du mois d’août 2026. Une nouvelle qui ravira tous ceux qui s’intéressent à l’histoire diplomatique et culturelle de l’Algérie du XIXe siècle.

Qui étaient les Schultze ?

Johan Fredrik Schultze (1774–1847) est l’une des figures les plus remarquables de l’Alger précolonial et colonial. Arrivé en 1810 dans une ville encore ottomane, il y passa trente-sept années au service de cinq nations : l’Algérie Ottomane tout d’abord, la Suède, la Norvège, la Russie et la Prusse en tant que consul. Il fut de toutes les grandes heures : la construction de la Salpêtrière pour le compte du Dey, l’observation de la conquête française de 1830 depuis les hauteurs de sa villa, et une vie entière dédiée à l’accueil d’officiers, d’artistes, de savants et de voyageurs au 12, rue de la Licorne. Aucun Européen vivant à Alger en 1847 ne connaissait mieux la ville que lui.

Carte postale fin XIXe représentant une gravure du marabout et Salpétrière du Dey. Collection personnelle de l’auteur.

Il s’éteignit le 13 février 1847 et fut l’un des premiers à être inhumé dans ce qu’on allait bientôt appeler le « Carré des Consuls » du cimetière de Saint-Eugène. Son épitaphe, sobre et émouvante, est restée dans les mémoires :

« Ici repose un patriarche, Johan Friderick Schultze, consul de Suède et de Norvège, chargé d’affaires de Russie et de Prusse, né près de Stockholm, 15 janvier 1774, décédé le 13 février 1847. Un ami fidèle à la religion du souvenir lui a élevé ce modeste monument sur la terre étrangère. »

À ses côtés repose son épouse, Kenney Bowen-Schultze (vers 1810–1861), artiste peintre orientaliste britannique d’une grande sensibilité. Ses aquarelles et dessins constituent un témoignage visuel irremplaçable de l’Alger des années 1830-1840, à une époque où la photographie n’existait pas encore. Elle tenait également à La Calorama — splendide demeure mauresque d’El-Biar qu’elle avait elle-même baptisée du grec « Belle Vue » — un salon culturel réputé où se croisait l’élite cosmopolite de la cité. Elle décéda le 1er avril 1861. Son épitaphe : « Ici repose Kenney Bowen, veuve Schultze, décédée le 1er avril 1861, âgée de 51 ans. »

Dessin de Kenney Bowen-Schultze (1810-1861).
Une tombe retrouvée, une restauration à venir

La localisation de ce monument, longtemps perdu dans l’état d’abandon qui frappe une partie du cimetière de Saint-Eugène, marque le début d’une nouvelle étape. La rénovation de la sépulture va désormais pouvoir être engagée sous l’égide de l’A.C.S.E. , l’Association des Amis des Cimetières de Saint-Eugène Bologhine qui œuvre depuis plusieurs années à la protection, à la réhabilitation et à la valorisation du patrimoine funéraire de cette colline d’exception.

Ce chantier bénéficiera du soutien de Madame Anna Block Mazoyer, Ambassadeur de Suède, signe que les liens historiques entre la Suède et Alger, noués il y a bientôt trois siècles n’ont pas été oubliés. La dimension diplomatique de cette restauration est à la hauteur du personnage : consul ayant représenté quatre États, le consul Schultze mérite bien cet hommage.

Tombe de Kenney Bowen-Schultze, août 2026.
Tombe de Johan Fredrik Schultze, août 2026.
Un patrimoine à protéger

L’A.C.S.E. rappelle que son ambition dépasse la seule tombe des Schultze : l’association conduit plusieurs chantiers simultanés de réhabilitation au cimetière de Saint-Eugène, dont la restauration du Carré des Consuls, où repose précisément le couple Schultze. Un travail de longue haleine, mené avec le soutien des autorités algériennes pour préserver un patrimoine funéraire d’une richesse historique et architecturale exceptionnelle.

La redécouverte de cette tombe est un signal fort : l’histoire se laisse retrouver, à condition d’en prendre soin. Et ceux qui, comme les Schultze, ont contribué à tisser des liens entre les peuples, méritent que leur mémoire perdure.

Sources : La Saga des Kuhlman – La mort du Consul Schultze ; La Saga des Kuhlman – Madame Schultze ; Association A.C.S.E.

Le Jylland dans la rade d’Alger

Mardi 16 février 1869.

Quand l’héroïne de Heligoland saluait le consul du Danemark
Le Jylland. Peinture anonyme du XIXe siècle.

Le soir du 16 février 1869, une silhouette imposante franchit l’entrée du port d’Alger : trois mâts carrés, une coque de chêne doublée de cuivre, une cheminée qui trahit la machine à vapeur. La frégate danoise Jylland, que L’Akhbar francise nomme « Jutland » (transcription allemande), vient de Naples et entame l’une des escales de sa grande croisière d’instruction en Méditerranée. L’Akhbar du 18 février, dans sa rubrique « Journal de l’Algérie », en rend compte avec la concision des gazettes de l’époque :

« La frégate à vapeur de la marine royale danoise, Jutland, commandée par M. Schultz, capitaine de frégate, est entrée avant-hier soir dans notre port. Les saluts d’usage ont été échangés. Le Jutland est armé de 44 canons et a un équipage de 380 hommes. Ce navire vient de Naples. »

Une héroïne de guerre au mouillage
Journal l’Akhbar, jeudi 18 février 1869.

Ce navire de visite n’est pas un bâtiment ordinaire. Posée sur cale le 11 juin 1857 au chantier naval d’Holmen à Copenhague, conçue par le maître constructeur O.F. Suenson et dotée d’une machine Baumgarten & Burmeister due à l’ingénieur William Wain, la Jylland est lancée le 20 novembre 1860 et armée le 15 mai 1862. Première frégate danoise combinant dès l’origine la voile et la vapeur, dotée d’une hélice escamotable qui se relève dans un puits de coque pour naviguer à la voile sans traînée, elle incarne la transition audacieuse entre deux âges de la marine.

C’est au canon qu’elle s’est fait un nom. Le 9 mai 1864, pendant la guerre des Duchés, l’escadron danois auquel elle appartient engage à Heligoland une escadre austro-prussienne supérieure en nombre. Après deux heures de combat, la frégate autrichienne Schwarzenberg, navire amiral adverse, prend feu et se réfugie dans les eaux neutres de l’île. La Jylland, touchée à dix-huit reprises, tient bon : la victoire navale est danoise même si la guerre se perd ensuite sur terre. Quand elle entre dans la rade d’Alger en 1869, les Algérois ignorent sans doute qu’ils accueillent une glorieuse rescapée, devenue depuis la paix navire-école des cadets de la Marine royale danoise.

La visite du consul et la salve de neuf coups

Le lendemain de l’arrivée, le protocole fait son œuvre. L’Akhbar poursuit :

« Cette après-midi, à une heure, M. Rouget de Saint-Hermine, consul général de Danemark et de Suède et Norvège, s’est rendu à bord de la frégate. À son départ, il a été salué d’une salve de neuf coups de canon. »

Alger, 17 février 1869. — Le commandant Schultz, capitaine de frégate, accueille à bord du Jylland M. de Saint-Hermine, consul général, et M. Kuhlman, chancelier du consulat du Danemark. À son départ, le consul sera salué d’une salve de neuf coups de canon.

La salve de neuf coups est l’honneur protocolaire dû au représentant d’une nation amie : le commandant Schultz, dont la gazette relève scrupuleusement le rang de capitaine de frégate, honore ainsi le consulat le plus prestigieux du Danemark sur cette rive de la Méditerranée.

Pourquoi cette escale à Alger ?

L’escale s’inscrit dans la double vocation de la croisière méditerranéenne de 1869-1870 : former les cadets danois aux contraintes des ports étrangers et des eaux méditerranéennes, et montrer le pavillon dans les grands ports du bassin — Naples, puis Alger. La ville, chef-lieu de l’Algérie française depuis 1830, offre un port rénové et agrandi, capable d’accueillir les plus grandes unités de guerre : l’escale danoise y manifeste, devant la puissance française, la vitalité d’une petite marine qui a su conserver ses traditions tout en embrassant la vapeur.

Fredrik Rouget de Saint-Hermine (? – ?)

Fredrik Rouget de Saint-Hermine (Stockholm, ?–?) était un diplomate suédois qui fit une longue carrière consulaire en Méditerranée. Nommé consul de Suède et de Norvège à Alger le 20 octobre 1860, il y demeura plus d’une décennie, jusqu’au 18 octobre 1872, exerçant également les fonctions de consul du Danemark, un cumul alors courant pour l’époque. C’est à ce titre qu’il se rendit à bord de la frégate Jylland le 17 février 1869, représentant à la fois les couronnes de Stockholm et de Copenhague.

Son épouse, Anna Charlotta Löfling, lui donna une fille, Anastasia Charlotta Teresia, née le 4 février 1831 à Stockholm et décédée le 29 avril 1916 dans la même ville. Les liens de la famille avec Alger furent durables : le 31 août 1867, Saint-Hermine offrit à Sigurd Kuhlman, fils de son chancelier Josef, alors âgé de trente-deux ans et sur le point de quitter Alger pour s’établir à Oran, une carte-de-visite photographique du studio Alary & Geiser portant cette dédicace manuscrite : « Souvenir affectueux à M. S. Kuhlman, Alger le 31 août 1867 ». Un geste révélateur de la chaleur des relations qui unissaient les deux familles.

À la fin de sa mission algéroise, Saint-Hermine fut nommé consul général de Suède et de Norvège à Helsinki, couronnant ainsi une carrière diplomatique distinguée. Il était officier de la Légion d’honneur française, grand officier de la Légion d’honneur ottomane et chevalier de l’ordre de l’Étoile Polaire de Suède. Son successeur à Alger fut son propre chancelier, Josef Kuhlman.

A ma connaissance il n’existe pas de portrait du Consul de Saint-Hermine consultable sur internet. Mais, son visage est parvenu jusqu’à nous car sa photographie, en format carte de visite et qui plus est réalisée par le plus célèbre que premiers strudios d’Alger : Alary & Geiser, « Photographie algérienne », au 1, rue Neuve Mahon : un homme dans la force de l’âge, en uniforme, épaulettes et décorations en évidence. Et le verso de cette carte raconte une autre histoire, plus intime.

Fredrik Rouget de Saint-Hermine. Collection personnelle de l’auteur.
Au verso de la carte-photo, une dédicace à Sigurd Kuhlman, fils de Josef. Sigurd ouvra en 1867 un bureau de courtage maritime à Oran avec son cousin Svante.

L’histoire ne s’arrête d’ailleurs pas là : quelques années après l’escale du Jylland, c’est Josef Kuhlman lui-même qui ceint l’uniforme consulaire. En 1872, il devient consul général du Danemark ; en 1873, il ajoute le consulat général de Suède et de Norvège, succédant à Rouget de Saint-Hermine dont il avait été le chancelier.

Épilogue : de la rade d’Alger au musée d’Ebeltoft

Le Jylland poursuivra une longue carrière : yacht royal de Christian IX en 1874 — le conduisant aux Féroé, en Islande et jusqu’à Saint-Pétersbourg —, croisières lointaines aux Antilles danoises sous des commandants de marque comme le prince Karl, futur roi Haakon VII de Norvège, puis désarmement en 1887 et long crépuscule. Sauvée in extremis de la démolition, restaurée de 1984 à 1994, la frégate est aujourd’hui le plus grand navire de guerre en bois conservé au monde, museau au vent dans son musée à ciel ouvert d’Ebeltoft, sur le Jutland même dont elle porte le nom.

De cette longue vie, il ne reste à Alger qu’une trace de papier : quelques lignes dans L’Akhbar et une salve de neuf coups de canon.

Notes :

  1. L’Akhbar, 18 février 1869, rubrique « Journal de l’Algérie » — l’expression « avant-hier » situe l’arrivée au soir du 16 février.
  2. Rapport du médecin-chef H.F. Bronniche, « Rapport du médecin de la frégate Jylland lors de la croisière en Méditerranée, 1869-70 », archives danoises, réf. n° 215.
  3. Archives familiales des Kuhlman.

« Je vis et je meurs »

Lettre n°8 – Correspondances Lidén-Kuhlman (21 juin 1773)

« Correspondance Lidén-Kuhlman »

Linköping, le 21 juin 1773. 19h. Lundi soir.

Mon très cher ami,

Bien qu’assez secoué et assez fatigué du voyage, je dois néanmoins écrire quelques mots pour raconter que je suis bien arrivé à Linköping, vivant et avec ma vieille goutte, et que j’ai été accueilli par ma tendre mère avec des larmes et mille bénédictions. Maintenant, je suis assis ici sur une chaise, comme avant à Norrköping, mais mes amis me manquent.

Vue de Linköping prise à la barrière ou l’on passe en venant de Norrköping. 1792. par J. F. Martin.

Le voyage a été incroyablement rapide. Des chevaux étaient prêts partout, si bien que j’étais ici à 3h30. En rentrant, j’ai trouvé l’étui à bouteilles rempli. Encore une nouvelle courtoisie. Grand merci. Ah, si seulement je pouvais en profiter un peu.

Quand je suis parti aujourd’hui, mon cœur était si oppressé que je n’ai pas pu sortir un mot pour dire adieu ; mais ne doutez pas de ma gratitude. Que Dieu vous bénisse, mes amis, pour toute votre tendresse et la peine que vous vous êtes donnée avec moi tout ce temps. Que Dieu vous récompense. Faites-moi plaisir de temps en temps avec des lettres, même si je devais devenir si faible que je ne puisse pas toujours répondre promptement.

Mes salutations les plus tendres à la bonne dame ne sont pas oubliées. Saluez aussi Mamsell Örnberg avec reconnaissance pour toutes ses peines. De même M. Bergström. Je vis et je meurs,

Cher M. Kuhlman, Votre plus fidèle Lidén.

Saluez infiniment Frère Rudberg. [Reçu le 22.6.]

carte des relais de poste de l'Ostergotland
Carte des routes postales dans l’Östergötland au milieu du XVIIIe siècle. La carte ne montre que l’Östergötland ; les comtés adjacents sont simplement nommés sur les côtés. Une liste des relais de poste, accompagnée de diverses autres annotations postales, figure dans le coin inférieur droit. La carte est dessinée et colorée à la main.
Notes historiques
  • Distance et trajet : La distance entre Norrköping et Linköping est d’environ 45 kilomètres. À l’époque, le réseau postal suédois était bien organisé. Lidén précise que « les chevaux étaient prêts partout », ce qui indique qu’il a pu utiliser le système de relais de poste (skjuts) de manière fluide. Pour une telle distance, on peut estimer qu’il a dû effectuer 3 changements de chevaux à différents relais de poste (distants généralement d’environ 10 à 15 km chacun).
  • Mamsell Örnberg : Dans le texte, il est fait mention de « Mams. Örnberg ». Il s’agissait de la gouvernante de la famille Kuhlman, une figure de confiance au sein de la maison, ce qui explique pourquoi Lidén lui adresse ses salutations et la remercie pour ses « peines » (c’est-à-dire le travail domestique et la gestion du quotidien).
  • « Je vis et je meurs » (Lefwer och dör) : Cette formule, placée juste avant la signature, est une emphase typique du style épistolaire du XVIIIe siècle. Elle ne doit pas être prise littéralement, mais comme une marque de dévouement absolu : elle signifie que l’auteur reste fidèle et attaché à son ami en toutes circonstances, du vivant comme dans la mort. C’est une façon très solennelle de conclure une amitié indéfectible.

Saint-Cloud 1900 : quand le train entre en fête

Saint-Cloud d’Algérie, début de l’année 1900.

Article initialement publié le 1er juin 2026 et enrichi.

I. Saint-Cloud, janvier–mars 1900 : la fête du siècle

Tout commence le 23 janvier 1900, quand un correspondant local adresse aux journaux oranais la première description des préparatifs. La ville s’est parée de ses habits de fête. Oriflammes et drapeaux ornent déjà la rue de Fleurus. La Société du Jury — le cercle civique des notables de la commune — a décidé de célébrer simultanément son banquet annuel et l’arrivée de la première locomotive, prévue pour le dimanche 31 janvier à onze heures du matin : la machine entrera pour la première fois dans la remise, venant d’Arzew, avec ses invités à bord. La musique municipale a proposé gracieusement son concours.

La gare de Saint-Cloud, vers 1900.

Et Madame Veuve Kuhlman a bien voulu se charger du banquet. Ce nom — Madame Veuve Kuhlman — reviendra comme un leitmotiv dans tous les articles de presse de l’hiver 1900. C’est peu de chose en apparence : une femme qui cuisine pour cent trente-cinq convives. C’est en réalité l’aboutissement d’un demi-siècle d’histoire algérienne, portée par une seule famille.

Carte de la région d’Oran où l’on peut voir la localisation de Saint-Cloud. Editée en 1853 et signée par le Général Daumas. ANOM.
La ligne qui n’aurait jamais dû voir le jour

La voie ferrée dont on attend l’arrivée est l’aboutissement d’un long combat. Longue de 43 kilomètres entre Oran et Damesne (près d’Arzew), construite en voie étroite de 1 055 mètres — un gabarit né d’une erreur dans un cahier des charges de 1874 —, elle avait été concédée à Henri Lartigue¹, banquier, qui créa à cet effet la Société des Chemins de Fer Algériens en 1898. La société s’avérant incapable de mener les travaux à terme, c’est finalement le département d’Oran qui en acheva la construction. M. Jaeger², maire de Saint-Cloud et président de la Société du Jury, avait lui-même affirmé deux ans plus tôt que la ligne « ne verrait jamais le jour ».

Février : le banquet sans locomotive

Le 3 février 1900, la Société du Jury tient son banquet annuel dans la salle de la Justice de Paix. La locomotive n’est pas encore là — les travaux de finition tardent —, mais la fête a lieu quand même. Mme Vve Kuhlman prépare le repas, salué par le correspondant local comme « un modèle de l’art culinaire ». Cent trente-cinq convives font honneur à la table. M. Jaeger prend la parole, lève son verre à la prospérité de l’association. Les applaudissements couvrent ses paroles. Puis viennent les chansons, les amateurs se succèdent au pupitre. On ne se sépare que vers quatre heures de l’après-midi — avant de se retrouver à la grande salle Aldebert pour un bal qui dure « fort avant dans la nuit ».

Mars : la locomotive descend en majesté

L’événement tant attendu a lieu au début de mars 1900, un dimanche matin. Toute la population converge vers onze heures vers la voie ferrée. Au loin, on aperçoit la locomotive qui débouche derrière le mur du cimetière. Ornée de fleurs, de guirlandes et de drapeaux, elle descend majestueusement la côte qui traverse la route de Fleurus. Tout s’arrête. Les têtes se découvrent. La musique municipale entonne « La Marseillaise » avec éclat.

La foule serre les mains, s’embrasse, accueille les arrivants descendus depuis Arzew. Le cortège rentre en ville. Un apéritif d’honneur est offert aux invités. Puis cent trente-cinq convives — « possédant un appétit d’enfer », note malicieusement le correspondant — prennent place dans la grande salle magnifiquement ornée pour le banquet préparé par Mme Vve Kuhlman.

Au dessert, M. Jaeger rend hommage aux artisans de la ligne : M. Thiéfin, ingénieur en chef des travaux, MM. Sette et Anglar, chefs de section, les entrepreneurs MM. de Saint-Rapt, Périnay et Anet, et M. Rouzaud, chef de division de la Compagnie Franco-Algérienne³. Les chansonnettes reprennent. Le père Hennequin, doyen des colons de 1848, entonne debout une chanson patriotique qui soulève toute la salle. M. Jaeger invite alors les convives à s’unir « dans le souvenir des colons de 1848 » — proposition acclamée à l’unanimité.

L’assemblée envoie ensuite un télégramme à M. Leyds⁴, représentant du Transvaal à Bruxelles, pour féliciter les Républiques du Sud Africain de « la lutte magnifique qu’elles soutiennent pour le maintien de leur indépendance et de leur liberté » — nous sommes en pleine guerre des Boers (1899–1902). M. Leyds répondra « aussitôt » qu’il est « très sensible à ces sentiments de sympathie ».

II. Flash-back : qui est Louise Kuhlman, née Chapotin ?
Louise Kuhlman, née Chapotin. CDV prise à Oran vers 1880. Collection personnelle de l’auteur.

Derrière le titre austère de Madame Veuve Kuhlman se cache une vie construite sur cinquante ans d’Algérie coloniale. Pour comprendre qui est Louise, il faut remonter à octobre 1848. Jacques Chapotin et sa fille Ernestine , originaires de Belleville, font partie du convoi n°13 de 1848, l’un de ces convois de familles parisiennes qui débarquèrent en Méditerranée pour fonder les premières colonies agricoles d’Algérie. Ils seront bientôt rejoints, en novembre 1850 par Victoire, la mère, née Boucaut, accompagnée par ses quatre autres enfants. On leur avait vanté des monts et merveilles, des habitations prêtes » mais il ne trouvèrent qu’un pays inculte, des baraquements de 20 m² pour trois ménages, une première nuit sur des bottes d’alfa. Le choléra frappa dès 1849. Mais les Chapotin tinrent bon.

Ils ont cinq enfants dont les destins vont tisser le réseau humain de toute une région : Eulalie (1829–1866) épouse Michel-Eugène Beauvais⁵ en 1852 — elle mourra du choléra en 1866 ; Rosalie Joséphine (1837–1908) épouse Ovar Lafitte⁶, futur maire de Cherchell, en 1855 ; Charles (1840–avant 1907), le seul fils, maître-charron à Marengo ; et Louise (1843–?), la cadette. Quant à leur mère Victoire, elle finira ses jours à Bourkika — sur la propriété même de Louise et Sigurd. Trois sœurs, un frère, et en filigrane, la carte de la Mitidja occidentale.

Vue générale de Saint-Cloud d’Algérie, vers 1950.
Sigurd Kuhlman : le Suédois d’Oran

Sigurd Kuhlman est né en septembre 1835 à Stockholm. Fils de Josef Kuhlman⁷ — courtier maritime assermenté, traducteur en cinq langues, Consul Général de Suède et Norvège à Alger —, il rejoint son père en Algérie dès 1849, à l’âge de quatorze ans, et apprend le métier du courtage maritime dans les ports méditerranéens.

C’est à Marengo, le 6 janvier 1864, que Sigurd épouse Louise Chapotin dans cette plaine de la Mitidja que leurs deux familles ont contribué à bâtir. Deux enfants naissent à Marengo : Victor et Adèle. Fin 1867, le couple s’installe à Oran, où Sigurd ouvre un bureau de courtage. Quatre autres enfants y voient le jour : Georges (1872), Fernanda (1874, décédée à dix mois), Sigurd Louis (1877) et Ludovic (1884). En 1891, Sigurd inaugure la première ligne directe de passagers Oran-New York. En septembre 1876, il est le premier de la famille à être naturalisé français.

Le veuvage en novembre 1899

Sigurd Kuhlman meurt le 22 novembre 1899 à Saint-Cloud d’Algérie, où le couple s’était retiré, et y est enterré. Louise se retrouve veuve à l’automne de ses années. Deux mois à peine s’écouleront avant que Saint-Cloud ne la rappelle à la lumière.

III. Retour à Saint-Cloud : une ville, une histoire, un destin
Une commune née d’une enseigne espagnole

Saint-Cloud d’Algérie tient son nom d’une fantaisie. En 1845, un transporteur espagnol, Joseph Huertas Campillo, établit un relais sur le lieu-dit de Goudiel — « prairie, pâturage » en arabe — entre Oran et Mostaganem. Un peintre de passage, nostalgique d’un voyage en France, peint sur la façade une enseigne : « À la ville de Saint-Cloud ». L’ordonnance royale du 4 décembre 1846 entérine le nom. En 1847, le duc d’Aumale⁸, gouverneur général de l’Algérie, traverse le village en compagnie du général Lamoricière⁹ et est reçu à dîner sous un arc de triomphe improvisé.

Puis arrivent les convois de 1848 — 330 familles parisiennes, 893 âmes, le choléra, et les survivants qui bâtiront tout. En 1898, pour son cinquantenaire, Saint-Cloud compte 5 000 habitants et produit 200 000 hectolitres de vin. La locomotive qu’on attend en 1900 est le couronnement de cette histoire.

L’héritage

En octobre 1848, les premiers colons avaient fait à pied le trajet d’Arzew jusqu’à Goudiel. Un demi-siècle plus tard, la locomotive ornée de fleurs qui descendait la côte de la rue de Fleurus portait en elle toute cette histoire. Et c’est Louise Kuhlman née Chapotin — cadette d’une famille de pionniers débarqués en 1848, épouse d’un courtier maritime suédois naturalisé français, veuve depuis à peine deux mois — qui avait préparé et servi les repas de cette double fête. Sans le savoir, elle incarnait à elle seule tout ce que l’Algérie coloniale avait tissé en un demi-siècle : des origines multiples, des destins croisés, une vie construite entre Marengo, Oran et Saint-Cloud.

La ligne Oran-Arzew sera fermée en 1958. Saint-Cloud deviendra Gdyel après l’indépendance en 1962.

Notes :

¹ Henri Lartigue (1860–après 1914) Banquier, obtient la concession de la ligne Oran-Arzew par la loi du 9 avril 1898 et crée la Société des Chemins de Fer Algériens. Fils de Charles Lartigue (1834–1907), ingénieur inventeur du monorail à chevalet, et père du célèbre photographe Jacques-Henri Lartigue (1894–1986), auteur des images emblématiques de la Belle Époque.

² Émile Jaeger (1852 ?–après 1908) Maire de Saint-Cloud de 1892 à 1908 au moins, conseiller général puis député de la 2e circonscription d’Oran. Viticulteur et élu influent de la région, artisan principal du projet ferroviaire, il avait pourtant affirmé deux ans plus tôt que la ligne « ne verrait jamais le jour ». Avait épousé en 1879 Marie Holtzmann, d’une famille de colons alsaciens de Saint-Cloud.

³ La Compagnie Franco-Algérienne (CFA) Société créée dans les années 1850, possédant une concession de 300 000 hectares pour l’exploitation de l’alfa et un réseau de voies ferrées. Elle détenait 25 % du capital de la Société des Chemins de Fer Algériens (Oran-Arzew). Rachetée par l’État en décembre 1900, ses actifs furent transférés à la Compagnie des chemins de fer algériens de l’État (CFAE) en 1912.

⁴ Willem Johannes Leyds (1859–1940) Juriste néerlandais. Procureur d’État de la République Sud-Africaine (Transvaal) en 1884, secrétaire d’État du président Paul Kruger, puis ministre plénipotentiaire du Transvaal à Bruxelles de 1898 à 1902. Durant la Seconde Guerre des Boers (1899–1902), il mène depuis Bruxelles une intense campagne diplomatique pour rallier les puissances européennes à la cause boer.

⁵ Michel-Eugène Beauvais (1826–1904) Arrive à Marengo en 1849. Maire de Marengo de décembre 1870 à juillet 1886. Époux en premières noces d’Eulalie Chapotin (morte du choléra en 1866), puis de Mathilde Ida Zaepffel (1874) et de Virginie Amiel (1893). Beau-frère de Sigurd Kuhlman par sa première épouse, sœur de Louise.

⁶ Joseph Marie Ovar Lafitte (1832–1896) Originaire de Mont-de-Marsan, arrive en Algérie dès 1840. Épouse Rosalie Joséphine Chapotin à Marengo en 1855. Maire de Cherchell de septembre 1870 à 1882, conseiller général.

⁷ Josef Kuhlman (1809–1876) Né à Stockholm, père de Sigurd. Arrive à Alger en 1844 comme courtier maritime assermenté et traducteur (suédois, norvégien, anglais, allemand, français). Consul Général de Suède et Norvège à partir de 1872. Chevalier de l’Ordre de Wasa (1866) et de l’Ordre de Saint-Olaf (1872). Inhumé au « Carré des Consuls » du cimetière de Saint-Eugène à Alger.

⁸ Henri d’Orléans, duc d’Aumale (1822–1897) Quatrième fils du roi Louis-Philippe. Gouverneur général de l’Algérie en 1847, célèbre pour s’être emparé de la Smala d’Abd el-Kader en 1843. Élu à l’Académie française (1871). Fit don du château de Chantilly et de ses collections à la France. Mort à Giardinello (Italie) le 7 mai 1897.

⁹ Louis Juchault de Lamoricière (1806–1865) Général de division, diplômé de Polytechnique. Figure de la conquête de l’Algérie aux côtés de Bugeaud. Ministre de la Guerre en 1848. Exilé après le coup d’État de 1851, commande l’armée pontificale défaite à Castelfidardo (1860). Mort à Prouzel (Somme) le 11 septembre 1865.

Sources : Articles de presse contemporains (janvier–mars 1900, L’Écho d’Oran ou La Dépêche Oranaise) ; kuhlmansaga.com ; marengodafrique.fr ; Jean-Marc Lopez, monographie Saint-Cloud (PNHA n°79, alger-roi.fr) ; S. Fontanilles, Les colonies agricoles, 1896 ; Wikipedia – Gare de Gdyel ; Gallica BNF – réseau oranais, 1913.