Le Lion du Nord est tombé à Lützen

Lützen, 6 novembre 1632 – la mort de Gustave Adolphe, le long retour du corps royal et la veille des Livgardet.

La mort du roi Gustave II Adolphe de Suede (1594-1632) dit le Grand ou le Lion du Nord, à la bataille de Lutzen, le 6 novembre 1632. Huile sur toile de Carl Wahlbom (1810-1858).
La mort du roi Gustave II Adolphe de Suede (1594-1632) dit le Grand ou le Lion du Nord, à la bataille de Lutzen, le 6 novembre 1632. Huile sur toile de Carl Wahlbom (1810-1858).

« Comme un rayon de lumière, il traverse le brouillard / aucun cavalier en selle / la bête en fuite fume, fume son sang / son blanc trempé de rouge écarlate // La selle sanglante, sanglante la crinière / Toute la Suède a vu le cheval / Sur le champ de Lützen, en ce jour-là / Gustave Adolphe gisait dans son sang. » Theodor Fontane, 6 novembre 1632, une légende suédoise¹

I. Le Poméranien et le Lion du Nord

Lorsque, en juillet 1630, Gustave II Adolphe débarque en Poméranie avec son armée, il met pied à terre précisément sur la terre des Kuhlman. Le roi de Suède débarque à Peenemünde, sur l’île d’Usedom, tout près de ces domaines de Jannewitz et de Saatzig où la famille, petite noblesse terrienne poméranienne, tient ses fiefs depuis des générations². La guerre de Trente Ans, qui ravage l’Empire depuis douze ans, vient de changer de dimension : un roi entre en guerre.

C’est dans ce contexte que s’inscrit l’engagement de Johan Friedrich Kuhlman (1600-1649). La lettre d’anoblissement de la reine Christine, datée du 20 juillet 1649, le dit sans détour : Johan a « d’abord connu notre très honorable Roi Gustaff Adolff le Grand » avant de servir « glorieux dans la guerre pour nous et la Couronne de Suède »³. On ne « connaît » pas un roi de loin. Pour qu’un officier poméranien ait côtoyé le monarque suédois, il faut qu’il ait servi près de sa personne, c’est-à-dire dans les Livgardet, la garde du corps du roi. Sa première affectation l’a placé au plus près du Lion du Nord : dans la garde personnelle du souverain, dans le cercle étroit des hommes qui chargent quand il charge, prient quand il prie, et meurent, parfois, là où il meurt.

Deux ans plus tard, c’est précisément ce destin qui allait se jouer.

II. Le 6 novembre 1632 : la dernière charge

L’aube du 6 novembre 1632 (16 novembre dans le calendrier grégorien⁴) se lève sur un champ de bataille noyé de brouillard, près de Lützen, en Saxe électorale. Face à face : l’armée suédoise et saxonne de Gustave Adolphe, forte d’environ 18 700 hommes, et l’armée impériale de Wallenstein, près de 19 200 hommes retranchés derrière la grande route de Leipzig. Le brouillard retarde l’engagement. Alors, devant son armée à genoux, le roi met lui-même un genou à terre et prie. Puis l’armée entonne un choral, très probablement Vår Gud är oss en väldig borg, « C’est un rempart que notre Dieu », l’hymne de ralliement protestant.

Puis l’ordre est donné : « En selle ! ». Ce matin-là, le roi ne porte pas son armure car de vieilles blessures l’en empêchent. Il ne revêt que sa cuirasse de peau d’élan, sa « buff coat » familière. Il est myope, et le brouillard sera son ennemi le plus mortel. Vers une heure de l’après-midi, alors que la droite suédoise enroule l’aile impériale et que la bataille bascule, le roi mène lui-même la charge de ses escadrons. Le brouillard, mêlé à la fumée des canons et aux volutes noires de la ville de Lützen en feu, se referme sur lui. Myope, emporté par son cheval, il perd son escouade et une balle lui broie le bras gauche sous le coude. Presque simultanément, son cheval, l’étalon Streiff, reçoit une balle dans l’encolure et devient ingouvernable. Dans la brume, le roi dérive — derrière les lignes ennemies. Là, une nouvelle balle le frappe au dos ; il est renversé de sa selle, traîné par son cheval qui s’arrête enfin ; il reçoit des coups d’estoc, puis, couché à terre, la balle finale, fatale, à la tempe. Les cuirassiers impériaux de Piccolomini le dépouillent de ses vêtements et de ses bagues ; le roi de Suède gît nu dans la boue de Saxe. Il a trente-sept ans.

Wilhelm Carl Räuber’s (1849 – 1926). La mort du Roi Gustavus Adolphus à Lützen (1886, Museum Schloss Lützen).
Wilhelm Carl Räuber’s (1849 – 1926). La mort du Roi Gustavus Adolphus à Lützen (1886, Museum Schloss Lützen).
III. Le cheval sans cavalier

C’est alors que naît la légende. Quand le feu ralentit et que la fumée se déchire, les deux armées voient passer, entre les lignes, un cheval au galop, sans cavalier, l’encolure ensanglantée. Chaque soldat suédois, chaque lansquenet protestant reconnaît Streiff, la monture du roi. Un cri traverse l’armée, d’abord de désespoir, puis de rage. Le duc Bernard de Saxe-Weimar prend le commandement, la nouvelle de la mort du roi est d’abord étouffée pour ne pas briser l’élan, et les Suédois chargent encore, et encore. À la nuit tombante, les régiments suédois enfoncent le centre impérial : Wallenstein se retire en bon ordre mais abandonne ses blessés, une partie de son artillerie et son train.

Carl Fredrik Kiörboe (1799 - 1876): "The horse of Gustav II Adolf at the Battle of Lützen"
Carl Fredrik Kiörboe (1799 – 1876): « Le cheval de Gustav II Adolf à la bataille de Lützen ».

Lützen est une victoire suédoise mais la plus chère de toutes : près de 6 000 hommes hors de combat, et la mort du roi. Pappenheim, la lame de la cavalerie impériale, meurt de ses blessures. La légende dira qu’en Suède même, ce jour-là, on entendit le grondement du canon et l’on vit l’apparition de Streiff courir dans la brume…

IV. Le corps du roi et la veille des Livgardet

Une heure ou deux après la mort du roi, des recherches retrouvent son corps dépouillé ; il est évacué du champ de bataille dans un chariot d’artillerie suédois. C’est ici que la grande histoire et l’histoire des Kuhlman se rejoignent car les « Rullors » suédois attestent de la présence de Johan dans les Livgardets en 1632⁵. L’officier des Livgardet qui avait servi près de la personne du roi fut de ceux qui escortèrent sa dépouille sur le chemin du retour.

Le voyage fut une litanie d’honneurs funèbres. Le corps est d’abord porté à Weissenfels, en Saxe, où il est embaumé, puis revêtu d’un uniforme tissé d’or et d’argent. De Saxe, la dépouille royale est portée en cortège funèbre à travers les terres du Nord, jusqu’à la côte Baltique, un chemin qui traverse la Poméranie suédoise, la terre natale de Johan Kuhlman jusqu’à Wolgast, le grand port de la Poméranie suédoise.

Là, le corps du roi repose en majesté, en lit de parade, une scène peinte en 1633 par F. et J. Strachen, aujourd’hui conservée au Livrustkammaren. Des médailles sont frappées pour commémorer le départ du corps vers la Suède⁶.

Autour du cercueil, jour et nuit, veillent les hommes des Livgardet. Pour un officier de la garde, il n’existe pas de mission plus sacrée : celle qui fait de lui, littéralement, le dernier serviteur du souverain. Quand la reine Christine écrira, dix-sept ans plus tard, que Johan Kuhlman « a longuement combattu en Allemagne contre l’ennemi » et « a d’abord connu notre très honorable Roi Gustaff Adolff le Grand »³, c’est cette double fidélité qu’elle consacre : fidélité au roi vivant, fidélité au roi mort.

V. La traversée et le deuil de la reine

À l’été 1633, le corps quitte Wolgast par mer pour la Suède. Mais à Stockholm, personne n’est prêt à l’enterrer. La reine Marie-Éléonore de Brandebourg, veuve éplorée, refuse la sépulture. Le corps est transporté au château de Nyköping, où la reine le garde auprès d’elle plus d’une année entière, passant des journées entières près de la dépouille, refusant de livrer son époux à l’éternité. Le cœur du roi, embaumé à part, restera des années entre ses mains⁷. Ce deuil gothique, presque insensé, retarde les funérailles de dix-huit mois.

Le départ du corps du Roi Gustav II Adolf au port de Wolgast en 1633. Tableau de Carl Gustaff Helqvist.
Le départ du corps du Roi Gustav II Adolf au port de Wolgast en 1633. Tableau de Carl Gustaff Helqvist.

Pendant ce temps, c’est le chancelier Axel Oxenstierna qui tient l’empire suédois en main : la petite Christine, six ans, est reine ; le chancelier gouverne, poursuit la guerre. Et en février 1633, les États du royaume donnent au roi défunt le titre que nul autre monarque suédois ne portera jamais : Gustave Adolphe le Grand.

VI. 22 juin 1634 : les funérailles du siècle

Le 22 juin 1634, Stockholm vit la plus somptueuse procession funèbre de son histoire. Le corps du roi est porté à l’église de Riddarholmen, la nécropole des rois, où il est inhumé. On a forgé pour l’occasion les regalia funéraires : couronne, sceptre, globe, aujourd’hui encore conservés au Livrustkammaren. Derrière le cercueil, dans le cortège, on mène son cheval sellé. Le Lion du Nord, que les Protestants d’Europe vénèrent comme le défenseur de leur cause, entre dans la légende.

Sarcophage du Roi Gustav II Adolf à Riddarholmen.
Sarcophage du Roi Gustav II Adolf à Riddarholmen.

Et Streiff ? Le cheval survécut à son maître de quelques mois, mourant de ses blessures près d’un an après Lützen ; sa dépouille fut elle aussi embarquée de Wolgast pour Stockholm, naturalisée. Il s’agit du second plus ancien spécimen naturalisé d’Europe. Il est exposé aujourd’hui au Livrustkammaren, le musée de l’Armurerie royale que Gustave Adolphe lui-même avait fondé en 1628, à côté de l’armure du roi.

Taxidermie du cheval Streiff. Livrustkammaren. Musée de l'armurerie
Taxidermie du cheval Streiff. Livrustkammaren. Musée de l’armurerie.

Quant à la cuirasse de peau d’élan percée de balles, capturée à Lützen et envoyée ensanglantée à l’empereur Ferdinand II à Vienne comme trophée, elle y resta près de trois siècles jusqu’en 1918, où l’Autriche affamée de l’après-guerre, reconnaissante de l’aide humanitaire suédoise, la restitua : elle repose aujourd’hui à côté de Streiff.

VII. Épilogue : la mémoire scellée
Première page de la lettre d'anoblissement des Kuhlman, 20 juillet 1649 à Stockholm. Archives Royales de Suède.
Première page de la lettre d’anoblissement des Kuhlman, 20 juillet 1649 à Stockholm. Archives Royales de Suède.

La victoire de Lützen avait coûté à la Suède son roi ; Nördlingen, deux ans plus tard, lui coûterait son hégémonie militaire. Mais pour la famille Kuhlman, Lützen est l’acte fondateur. Le lieutenant-colonel Johan Kuhlman, qui avait connu le roi, servi dans ses Livgardet et ramené son corps, s’éteint à Narva au début de l’année 1649. Le 20 juillet 1649, au château royal de Stockholm, la reine Christine anoblit Peter Kuhlman et les enfants de son frère Johan, « qui a donné sa vie pour la Couronne suédoise au prix de sa vie »³. Dans le long préambule royal qui vante les hommes « appelés à être officiers de guerre, qui avec résolution et virilité ont fait et prouvé le devoir qui leur est dû », c’est le service auprès de Gustave Adolphe le Grand qui est nommé en premier³.


Blason des Kuhlman au Riddarhuset.
Blason des Kuhlman au Riddarhuset.
Copie certifiée par le secrétaire du Riddarhuset en 1893. Collection personnelle de l'auteur.
Copie certifiée par le secrétaire du Riddarhuset en 1893. Collection personnelle de l’auteur.

Lire aussi https://kuhlmansaga.com/un-document-exceptionnel/.

Quand les Kuhlman entrent officiellement au Riddarhuset, la Chambre de la noblesse suédoise, sous le numéro 467, ils y portent dans leurs armes un bouclier bleu et jaune, un homme tenant une massue, et un soldat armuré à la tête de lion. Mais leur vrai blason, la couronne le sait, a été forgé un jour de novembre 1632, dans le brouillard de Lützen, autour du chariot d’artillerie qui emportait le corps du Lion du Nord.

Notes
  1. Traduction de l’allemand par l’auteur, d’après Theodor Fontane, « 1632. Schwedische Legende » 2.
  2. Sur les domaines de Jannewitz et de Saatzig et l’ancrage poméranien des Kuhlman, voir les chapitres précédents ; cf. Elgenstierna, Den introducerade svenska adelns ättartavlor, Kuhlman n° 467.
  3. Lettre d’anoblissement de la reine Christine, 20 juillet 1649 (document familial) ; c’est ce même document qui atteste le service de Johan Kuhlman dans les Livgardet de Gustave Adolphe et son rôle dans le rapatriement du corps royal 5.
  4. La Suède utilisait alors le calendrier julien, en retard de dix jours sur le calendrier grégorien ; la bataille est ainsi datée du 16 novembre 1632 dans les sources allemandes 1.
  5. Formulation de la lettre d’anoblissement, complétée par l’auteur au plus probable dans les passages illisibles du document original.
  6. Médaille frappée à l’occasion du départ du corps de Gustave II Adolphe vers la Suède, après sa mort à Lützen le 6 novembre 1632.
  7. Le cœur du roi, gardé par Marie-Éléonore, repose désormais avec ses restes en l’église de Riddarholmen 3.

La parole donnée

La succession de Fredrik Rouget de Saint-Hermine au Consulat Général de Suède et Norvège à Alger. Octobre 1872 à décembre 1873.

Comment Josef Kuhlman est devenu Consul Général de Suède et Norvège en Algérie (1872-1873). D’après la correspondance Kuhlman / Almquist conservée aux archives Nationales de Suède.

Deuxième partie – La parole donnée, Alger 12 mars 1873.

« Je m’engage fermement à donner immédiatement ma démission de courtier si je suis nommé consul. […] Si je suis nommé consul, je dépose aussitôt ma demande de démission de la fonction de courtier. Faute de quoi je n’obtiendrais pas l’exequatur. » indique Josef Kuhlman dans sa lettre à Bernhard Almquist, Alger, 12 mars 1873 (lettre N°20, répondant à la lettre d’Almquist du 25 février 1873)

Lettre de Josef Kuhlman à Bernhard Almquist
Lettre de Josef Kuhlman à Bernhard Almquist

Kuhlman rentre de Philippeville, quatre jours de voyage et répond aussitôt à la lettre d’Almquist du 25 février. La lettre qu’il écrit ce 12 mars est courte et dense : le texte fondateur de sa candidature. Elle tient en trois pièces : la règle, l’argument, la parole.

La règle d’abord. Le ministère des Affaires étrangères, par la plume d’Almquist, a rappelé qu’un consul ne peut être courtier. Kuhlman ne discute pas : « Les personnes compétentes au ministère des Affaires étrangères sont tout à fait fondées à dire qu’une fonction de courtier est incompatible avec un poste de consul. » Et il va plus loin : « C’est là une pensée si évidente que j’ai longtemps pensé à quitter la profession de courtier maritime. C’est pourquoi je pense que le poste de consul général me conviendrait parfaitement. » Il n’attendait pas qu’on le lui rappelle.

L’argument ensuite. Si la règle interdit d’être les deux à la fois, elle ne dit rien de celui qui a été l’un avant d’être l’autre : « Il est en revanche un réel avantage pour le consul général que son titulaire ait été auparavant courtier. De plus, vingt-neuf ans de connaissance des capitaines et des usages du port d’Alger constituent une expérience qu’aucun candidat venu de Suède ne peut apporter. Et Kuhlman note que la place elle-même le lui a souvent dit : « Combien de fois n’ai-je pas entendu ces Messieurs dire : « Mais pourquoi M. Kuhlman ne postule-t-il pas au poste de consul ?

La parole enfin. Donnée par écrit, avant même que rien ne soit gagné : « Je m’engage fermement à donner immédiatement ma démission de courtier si je suis nommé consul. » Sans cette démission, pas d’exequatur. Cette reconnaissance officielle sans laquelle un consul ne peut exercer. Le consulat n’était pas pour lui une charge de plus : c’était l’aboutissement de sa carrière.

La lettre fixe aussi un seuil, qui en dit long sur la condition consulaire de l’époque : sans 7 à 8 000 francs de revenus personnels, « le futur consul fera piètre figure », et « le gouvernement ne pourrait pas non plus se satisfaire d’être représenté par un consul dans la gêne ». Un mois plus tôt, Kuhlman avait déclaré 8 000 francs d’actif et 1 800 d’hypothèque : il entrait exactement dans cette mesure, ni enrichi sur la colonie, ni dans le besoin.

Reste une inquiétude, la seule : « Que deux Suédois aient postulé ce poste m’inquiète. » Deux candidats venus de Suède briguaient la place qu’il convoitait, lui, fort de ses trente ans d’expérience en Algérie. Kuhlman répond par les actes : il annonce son retour en Suède en avril, pour déposer sa candidature en personne ; il demande à Almquist de transmettre au ministère les deux messages essentiels : la démission promise et la valeur de l’expérience. Il mobilise également le courtier C.W. Boman pour rassembler les lettres de recommandation des capitaines scandinaves, et écrira lui-même à Göteborg. La concurrence confirmait le prix de la place. Kuhlman s’y préparait comme il avait tout fait, depuis 1844 : méthodiquement.

Sources : collection Almquist/Kuhlman : lettre N°20, Alger, 12 mars 1873 ; répond à la lettre d’Almquist du 25 février 1873, date confirmée sur le manuscrit; lettre N°19, Alger, 13 février 1873, pour la déclaration financière (8 000 francs d’actif, 1 800 d’hypothèque).

La suite dans un prochain épisode…

Des officiers suédois dans les zouaves

Comment l’Algérie devint l’école de guerre de la Scandinavie (1858–1875)

Dans l’album photographique de la famille Kuhlman, conservé aujourd’hui sous le nom d’« Album de Sigurd », plusieurs visages en uniforme surprennent : des officiers suédois ou danois, photographiés en Algérie ou à Stockholm, côtoyant des généraux français et des notables coloniaux. Que faisaient ces militaires venant de Suède et de Scandinavie dans les régiments d’Afrique ? La réponse tient en une mission, un réseau, et un consul général suédois très actif au rapprochement des deux pays. Toutes les photos présentées ci-dessous font partie de l’album familial de la famille Kuhlman et les citations proviennent des lettres du général Brincourt, publiées par son fils le commandant Charles Brincourt.

I. L’Algérie : L’école de guerre d’Europe

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les armées des pays neutres, Suède-Norvège, Suisse, Belgique, Danemark, se trouvent face à un paradoxe : leurs officiers ont reçu une formation théorique solide, mais aucune guerre ne leur permet d’acquérir l’expérience du feu. Pour un jeune lieutenant suédois sorti de l’académie militaire de Karlberg dans les années 1860, la question est simple : où apprendre la vraie guerre ?

La réponse est unanime dans tous les états-majors européens : en Algérie. Depuis 1830, l’Armée d’Afrique française avec ses zouaves, chasseurs d’Afrique, spahis ou autres tirailleurs, est universellement reconnue comme la meilleure infanterie de combat du monde. Guérilla en montagne kabyle, sièges, embuscades dans les plaines du Tell, colonnes dans le Sahara : aucun autre théâtre n’offre une variété et une intensité comparables. La prise de Constantine (1837), la reddition d’Abd el-Kader (1847) et les expéditions de Grande Kabylie (1857) ont construit une légende.

Pour un officier d’un pays neutre, servir quelques mois en Algérie dans un régiment français n’est pas un acte de belligérance. C’est un stage de formation, discret, légal, et professionnellement décisif.

II. La mission Brincourt : quand Napoléon III envoie un zouave à Stockholm (1858)
Le général Auguste Henri Brincourt (1823-1909)
Le Général Brincourt (1823-1909), CDV Geiser Frères Alger. Collection personnelle de l’auteur.

Le point de départ documenté de cet échange franco-suédois est une lettre datée de Blidah, le 19 avril 1858. Son auteur : le lieutenant-colonel Auguste Henri Brincourt, commandant au 1er Régiment de Zouaves en Algérie. Il vient de recevoir son ordre de départ pour Christiania (Oslo) :

« Je viens de recevoir mon ordre de départ pour Christiania où je dois être rendu le 25 mai, en passant par Copenhague. »

Brincourt part donc directement d’Algérie pour la Scandinavie. Ce détail n’est pas anodin : c’est un message. La France n’envoie pas un diplomate de bureau, elle envoie un homme de terrain, un zouave auréolé de gloire, blessé dix-sept fois au combat. Avant de partir, Brincourt est présenté à Napoléon III en personne par le maréchal Vaillant, ministre de la Guerre :

« Sire, voilà un colonel qui a reçu 17 blessures. Vraiment ? dit l’Empereur […] Oui, Sire, répondis-je, et je suis tout prêt à en recevoir d’autres au service de Votre Majesté. L’Empereur s’est mis à sourire de mon feu en hochant la tête d’un air satisfait. »

La mission est du plus haut niveau : supervisée personnellement par Napoléon III, organisée par le Ministère de la Guerre. Son objectif est double : observer l’armée suédoise et nouer des liens personnels avec le futur roi.

Le futur Karl XV : un hôte enthousiaste

En Suède et en Norvège, le Prince Charles, qui succédera à son père Oscar Ier dès 1859 sous le nom de Karl XV, reçoit Brincourt comme un hôte d’honneur absolu. Il le fait voyager à ses frais à travers les deux royaumes, l’emmène inspecter arsenaux, fortifications et camps de manœuvre, lui fait graver son nom à côté du sien aux chutes de Trollhätte. Au camp d’Axevall, devant des officiers de Norvège, de Danemark, d’Allemagne et de Nassau réunis :

Le Roi Karl V de Suède
Le Roi Karl V de Suède et Norvège. Collection personnelle de l’auteur.

« Rien ne lui [au prince de Nassau] est plus agréable que le récit de quelque épisode de la guerre d’Afrique ou de Crimée. »

L’Algérie fascine toute l’Europe à l’époque. Brincourt le sait et l’incarne. Le 5 juillet 1858, lors de la fête du roi, le Prince Charles lui remet la Croix de Commandeur de l’Ordre de l’Épée de Suède avec ces mots :

« J’espère que si votre pays n’a pas besoin de votre épée, vous viendrez nous aider de votre expérience si nous avons la guerre. Vous trouverez toujours en moi un ami. »

Brincourt rentre à Paris en août 1858, remet en mains propres à Napoléon III la lettre et le portrait du Prince Charles. Dans un entretien particulier, l’Empereur l’interroge longuement sur les armées suédoise et norvégienne, leurs fortifications, leur marine, leurs mines. En retour, le Prince avait chargé Brincourt de faciliter la venue à Paris du colonel Klein pour communiquer au général Niel les plans des fortifications de Stockholm.

Brincourt écrit au Prince depuis Blidah, le 30 septembre 1858, de retour dans son régiment en Algérie :

« J’ai eu l’honneur d’exposer au prince Napoléon vos intentions au sujet des officiers Due et Lilliehöök. J’ai l’espoir que ces deux officiers seront placés dans mon régiment pour y exercer les fonctions de leur grade. »

MM. Due et Lilliehöök sont les premiers officiers suédois nommément identifiés comme destinés à servir dans le 1er Régiment de Zouaves en Algérie, dans le régiment même de Brincourt, à Blidah. Cette mission ne fut pas un acte isolé mais le début d’un programme suivi, dont la trace physique est conservée au Service Historique de la Défense de Vincennes. (1)

IV. Les officiers dans l’album Kuhlman : les visages d’un réseau

Carl Wilhelm Edvard Ridderstad (1843–1930)

Le futur Colonel Carl Wilhelm Edvard Ridderstad (1843–1930).
Le futur Colonel Carl Wilhelm Edvard Ridderstad (1843–1930). Collection personnelle de l’auteur.

Le cas le mieux documenté est celui de Carl Wilhelm Edvard Ridderstad, dont la carte de visite et la photographie figurent dans l’album des Kuhlman. Sous-lieutenant au Svea Livgarde (Garde royale suédoise) depuis 1864, il servit au 2e Régiment de Zouaves en Algérie en 1867–1868, avec participation à plusieurs engagements. À son retour, il publia en 1869 « De l’organisation de l’armée française », son rapport d’observateur. Il devint plus tard colonel, et inventa en 1884 le jeu de guerre de relief, fondé sur son expérience algérienne. Il reçut la Croix de Chevalier de l’Ordre de l’Épée en 1888, le même ordre que Johan Kuhlman, un siècle et demi plus tôt.

carte de visite de Wihlelm Ridderstad.
Carte de visite du Wilhelm Ridderstad. Collection personnelle de l’auteur.
Les autres officiers de l’album

Parmi les autres uniformes identifiés dans l’album : Sylvan, Kishur, Linperty et quelques autres. Leurs parcours n’ont pas encore été retrouvés dans les bases de données accessibles, ils relèvent des archives militaires suédoises (Krigsarkivet, Stockholm). Leur présence dans l’album suggère qu’ils suivirent un parcours similaire à celui de Ridderstad : officiers du Svea Livgarde ou d’un régiment de la Garde royale, envoyés en Algérie dans les années 1860–1870, passant par Alger.

Linperty officier Danois à Alger 11 fevrier 1866.
Linperty, officier Danois. Photo datée du 11 février 1866. Collection personnelle de l’auteur.
Arnold Kishur Oran le 14 jan 1869 Officier Suédois au 2e Zouave
Arnold Kishur, officier suédois incorporé au 2e Zouave. Daté du 14 janvier 1869. Collection personnelle de l’auteur.
Bror Sylvan officier suédois du svea lifgard 1867
Bror Sylvan officier suédois du svea lifgard 1867. Collection personnelle de l’auteur.
Carte de visite de Bror Sylvan, Officier au service de S.M. le Roi de Suède et de Norvège. Collection personnelle de l’auteur.
V. Josef Kuhlman : un consul général au cœur du dispositif
Le consul Général Josef Kuhlman et son épouse. Alger 1865.
Le consul général Josef Kuhlman (1809-1876) et son épouse Marie Pauline Carraux. Alger vers 1862. Collection personnelle de l’auteur.

La photographie du général Brincourt figure également dans l’album familial des Kuhlman. Sa ferme à l’Oued Bellah, proche de Cherchell, se trouvait dans le voisinage direct du domaine des Kuhlman à Bourkika et fut détruite lors du soulèvement des Beni Menasser en 1871. Ce voisinage, cette amitié documentée par la photographie, et l’échange entre Brincourt et le futur Karl XV lors du couronnement de 1860 auquel Josef Kuhlman participa également, dessinent les contours d’un réseau humain dense.

Josef Kuhlman (1809–1876), arrivé en Algérie vers 1841, devenu courtier maritime puis consul général de Suède et Norvège à Alger, occupait une position qui faisait de lui, structurellement, le premier interlocuteur de tout officier suédois ou norvégien débarquant à Alger. Sans oublier bien sûr le Danemark car Josef fut tout d’abord chancelier du consulat de Danemark dès 1848 puis consul à partir de 1872.

Carte de visite du Général Brincourt.
Carte de visite du Général Brincourt. Collection personnelle de Georges Brincourt, son arrière-petit-fils.

En tant que consul général suédo-norvégien à Alger, Josef Kuhlman était naturellement la première porte à laquelle frappait tout officier scandinave débarquant en Algérie. Que ce rôle officiel se soit doublé d’un rôle actif dans le réseau franco-suédois mis en place par Brincourt reste encore à établir, mais tout y concourait : sa proximité avec Brincourt, voisins de ferme dans la Mitidja occidentale, son pouvoir direct sur les autorisations consulaires, son réseau diplomatique au plus haut niveau attesté par deux décorations royales (Vasa 1866, Saint-Olaf 1875) et des liens directs avec Karl XV et Oscar II, ainsi que sa pratique régulière de publier dans la presse suédoise des articles vantant les opportunités de la colonie algérienne. (2)

VI. Pourquoi l’Algérie et pas la France ?

La question mérite une réponse directe. Plusieurs raisons expliquent que des officiers scandinaves rejoignaient les régiments d’Algérie plutôt que des garnisons métropolitaines :

1. La guerre réelle. En France métropolitaine, l’armée était en garnison. En Algérie, elle combattait. Un officier étranger venu chercher l’expérience du feu n’avait aucun intérêt à passer six mois dans une caserne normande.

2. La discrétion. Servir en Algérie dans un régiment de zouaves était moins visible politiquement qu’une affectation en France même. Les pays neutres tenaient à leur neutralité et l’Algérie offrait un théâtre de guerre sans implication dans les affaires européennes.

3. L’organisation des régiments d’Afrique. Les zouaves et chasseurs d’Afrique avaient une longue tradition d’accueil d’officiers étrangers en observation. La structure du 1er Régiment de Zouaves, commandé par Brincourt à Blidah, était parfaitement adaptée à l’intégration d’officiers étrangers « pour y exercer les fonctions de leur grade » selon la formule même de Brincourt.

4. Le réseau humain. À Alger, un consul général suédois, une communauté scandinave limitée mais active, et des officiers français comme Brincourt qui connaissaient personnellement les milieux militaires de Stockholm : toutes les conditions étaient réunies pour une filière informelle mais efficace.

Conclusion : un réseau à documenter davantage

Le rôle exact de Josef Kuhlman dans ce dispositif reste à préciser : facilitateur actif ou simple témoin bien placé ? L’analyse des archives Royale de Suède et du Danemark est en cours ce qui me donnera l’occasion d’autres articles sur ce sujet méconnu mais intéressant.

Sources primaires : Lettres du Général Brincourt, 1823–1909, publiées par le Commandant Charles Brincourt, Librairie Plon, Paris, 1923 (HathiTrust Digital Library, domaine public) — pages 160–178 ; Service Historique de la Défense, Vincennes, cote 1 M 1482 ; Dagens Nyheter, Göteborgs-Posten, Post- och Inrikes Tidningar (3 février 1875) ; Nya Dagligt Allehanda (décembre 1866).

(1) sous la cote 1 M 1482 « Suède et Norvège, jusqu’en 1866 ». Ce carton de 49 pièces contient notamment :

  • Brincourt, 1858 : « Statistique militaire et recherches sur l’organisation de l’armée suédoise » 59 pages et 2 tableaux
  • Brincourt, 31 janvier 1859 : « Appendice ou mémoire sur l’organisation de l’armée suédoise » 24 pages
  • Brincourt, 31 janvier 1859 : « Une semaine de grandes manœuvres au camp d’Axevall » 23 pages, 2 annexes, 1 carte
  • Colonel Castelnau, 15 août 1862 : « Note pour l’Empereur sur l’organisation de l’armée suédoise » 19 pages
  • De La Baille et de Contenson, janvier 1863 : « Note sur la cavalerie suédoise » 17 pages
  • Correspondance du Ministère des Affaires étrangères, 1854–1860
  • Brochures sur l’infanterie norvégienne, 1866

(2) lire l’article intitulé « l’ami Brincourt« .

Une âme joyeuse dans un corps tourmenté

Lettre n°9 – Correspondances Lidén-Kuhlman (11 juillet 1773)

« Correspondance Lidén-Kuhlman »

Linköping, le 11 juillet 1773.

Mon cher ami,

Merci pour ta lettre et tes salutations. Bienvenue à la maison. Je regrette de tout cœur que la santé de mes amis ne s’améliore pas non plus.

Je dépéris chaque jour. Rien de tout ce qui m’est ordonné ne fait effet. J’ai pris des bains, sans aucun résultat. Les pilules n’ont rien fait. La nouvelle eau de goudron¹ non plus. Mes forces diminuent de façon atroce. À présent, je ne peux plus marcher, même en étant guidé, je dois presque être porté. Mais oublions ces misères si possible. Elles finiront bien par prendre fin. Je vois bien maintenant qu’il est moins possible qu’auparavant de me rendre à Aix-la-Chapelle², compte tenu de mes faibles forces ; mais si je pouvais obtenir l’excellente compagnie qui est envisagée, je prendrais cela en considération et je me lancerais. Fais-moi savoir ce qu’il en est.

Cela me brise le cœur que ma petite et bonne hôtesse³ ne ressente aucun soulagement. Que Dieu nous permette d’être patients ! Mais cela coûte cher à la chair et au sang. Pour le mouvement et le changement d’air, amenez donc Madame ici pour quelques jours, même si je ne peux offrir aucun divertissement.

Maintenant, j’ai en vue un valet⁴ très honnête ; je peux donc me passer de la voiture du Dr Forskåhl⁵. La chaise⁶ est arrivée. Je demande que le Biraun et la table puissent rester jusqu’à l’hiver. Je peux bien me passer de la SiöChort⁷, si un marchand se présente.

Chaise de poste, vers 1760. Compiègne, Musée national de la Voiture et du Tourisme.
Phot. Libourel, Jean-Louis.

Salue le conseiller Ekerman⁸. Dis-lui à quel point je me porte mal, et que je n’ai pas la force de lui écrire ; car ma main est presque immobile.

Je demande que ma plus tendre salutation soit transmise à Madame. Que Dieu nous aide, elle et nous tous. Maintenant, ma main se fatigue et je ne peux plus en faire davantage.

Vit et meurt, Le plus fidèle ami de mon cher ami, L.

[Reçu le 13 juillet]

Notes explicatives (Français)

¹ Eau de goudron (Tjärwatnet) — Une cure médicinale consistant à boire de l’eau mélangée à du goudron de bois. Très en vogue au XVIIIe siècle contre la goutte et la faiblesse générale, elle s’avère ici totalement inefficace pour Lidén.

Un vieux flacon d’eau de goudron.

² Aix-la-Chapelle (Aachen) — Ville thermale célèbre en Allemagne. Lidén avait espéré s’y rendre pour soigner sa goutte, mais son état est désormais si dégradé qu’il doute pouvoir supporter le voyage.

³ Ma petite et bonne hôtesse (min lilla goda wärdinna) — Brita Katarina Classon. La sollicitude de Lidén à son égard est évidente ; elle souffrait d’une maladie qu’aucun traitement ne parvenait à soulager, ce qui causait une grande peine à Lidén.

⁴ Valet (beskedelig dräng) — Un valet ou domestique de ferme, décrit ici comme « honnête » ou « fiable ».

⁵ Dr Forskåhl — Probablement une voiture ou un équipement appartenant à un certain Dr Forskåhl. Lidén indique qu’il n’en a plus besoin (« umbära ») puisqu’il a trouvé une autre solution.

⁶ Chaise (Chaisen) — Un type de voiture légère, souvent une carriole à deux roues, très courante au XVIIIe siècle pour les déplacements individuels.

⁷ Biraun / SiöChort — Termes commerciaux désignant des marchandises ou équipements. SiöChort pourrait désigner une veste de mer ou un équipement de voyage maritime. Lidén propose de les vendre à un marchand pour récupérer du capital.

⁸ Conseiller Ekerman (Rådman Ekerman) — Un rådman était un membre du conseil municipal, une fonction importante et honorifique dans l’administration des villes suédoises de l’époque.

Le consulat vacant

La succession de Fredrik Rouget de Saint-Hermine au Consulat Général de Suède et Norvège à Alger. Octobre 1872 à décembre 1873.

Comment Josef Kuhlman est devenu Consul Général de Suède et Norvège en Algérie (1872-1873). D’après la correspondance Kuhlman / Almquist conservée aux archives Nationales de Suède.

Une série en sept articles

Josef Kuhlman (1809-1876). Collection personnelle de l’auteur.

Je me suis toujours demandé comment Josef Kuhlman, présent en Algérie depuis 1841, est devenu courtier maritime assermenté en 1844. Comment a-t-il obtenu ce poste diplomatique d’importance en 1873?

Cette nomination qui, après coup, paraissait naturelle compte tenu de la longue expérience de Josef dans la colonie avait-elle été vraiment simple à obtenir?

N’avait-il pas été contraint de défendre ses intérêts ? Et de repousser des intrigants, qu’ils soient Français ou Suédois?

L’analyse des lettres contenues dans la collection Almquist à Stockholm nous apporte la réponse.

Première partie – Le Consulat vacant

« Quant à la recommandation de Rouget de St. Hermine (1): je n’ai jamais pu la lui demander directement — il ne m’avait rien promis avant son départ d’Alger, car ignorant qu’il avait l’intention de chercher un autre poste, je ne lui avais rien demandé. » — Josef Kuhlman à Bernhard Almquist, Alger, 13 février 1873 (lettre N°19)

Lettre à Bernhard Almquist datée du 13 février 1873. Collection Almquist aux archives Nationales de Suède.
Le consul de Suède Frederik Rouget de St-Hermine. Collection personnelle de l’auteur.

Le 18 octobre 1872, Rouget de Saint-Hermine quitte Alger. Consul général de Suède depuis le 21 juin 1861 et déjà intérimaire depuis octobre 1860, il était aussi consul du Danemark : en partant pour Helsinki comme consul général, il laissait vacant non pas un poste, mais les deux consulats scandinaves d’Alger.

Josef Kuhlman, quant à lui, est arrivé à Alger en 1841, à l’âge de trente-deux ans. Nommé courtier maritime assermenté en décembre 1844, il a bâti près de trente ans de métier.

Il écrira, fin 1873, qu’il ne veut pas perdre les fruits de 30 années d’activité. Ainsi, c’est à toutes ces années-là qu’il pensera.

Lorsque Rouget de Saint-Hermine quitte Alger pour prendre ses fonctions de Consul Général à Helsinki, Josef est son chancelier. Josef est son chancelier au consulat du Danemark depuis 1848.

Mais la succession ne lui est pas ouverte naturellement. Le 13 février 1873, dans la première lettre traitant de cette affaire, à son ami et correspondant en affaires à Stockholm Bernhardt Almquist, Josef revient sur la recommandation de Saint-Hermine. Celui-ci lui avait bien écrit, avant son départ d’Alger, pour le recommander, croyant qu’aucun autre candidat ne se présenterait.

Mais dans sa dernière lettre, il retire sa promesse : « En tous points, je regrette ce que j’ai dit dans ma dernière lettre. » écrit-il. Le consul regrette aussi de s’être engagé envers Warot (2), et souhaite « se dégager également de la recommandation envers lui. ». A cette époque, Joseph Warot est de plus déjà dans la place en tant que vice-consul de Suède et de Norvège ! Toujours est-il que la recommandation du consul partant allait de soi : c’est son propre vice-consul qu’il voyait pour lui succéder avant qu’il ne se ravise et encourage Kuhlman : le candidat du dehors contre le candidat du dedans, l’homme d’expérience contre un jeune homme ambitieux de trente ans.

Une précision s’impose : dans toute la correspondance, il n’est question que du consulat de Suède. Le consulat du Danemark, que Saint-Hermine laissait également vacant en partant, n’y apparaît jamais ; il reviendra à Joseph Warot en octobre 1873, mais c’est là une autre histoire, que l’on racontera par ailleurs.

Saint-Hermine s’était aussi trompé sur un point plus personnel. Une gêne passagère en 1870, huit cargaisons invendues, ainsi que des frais de transport importants encore à régler, lui avait laissé l’image d’un homme, Josef Kuhlman, pas si à l’aise financièrement que l’on pourrait y penser. Josef sur ce point lui répondit avec la précision d’un homme qui tient ses comptes :

« Je ne suis pas riche, mais je possède au moins 8 000 francs et seulement 1 800 d’hypothèque sur ma propriété foncière. (3)»

Saint-Hermine, dans la lettre que Kuhlman cite, l’encourage pourtant : « Cherche ce poste et tourne toi vers tes relations parmi les marchands de Stockholm, car cette recommandation peut être d’une grande utilité pour toi. En ce qui me concerne, je ne peux rien faire tant qu’il n’est pas décidé qu’un Suédois aura le Consulat. »

Kuhlman prend la lettre au mot. Son relais sera Bernhard Almquist, son correspondant de Stockholm, à qui il demande d’écrire en son nom au Président de la Chambre de Commerce d’Alger, M. Henri, pour lui poser trois questions : sa moralité, sa manière de remplir ses obligations de courtier ainsi que l’estime dont il jouit sur la place d’Alger.

Pourquoi ce détour par Stockholm ? Parce que le candidat ne peut pas solliciter lui-même la Chambre : Warot père, de la maison rivale, y siège tout comme au Tribunal de commerce. C’est donc à Almquist, l’homme de Stockholm, d’écrire ; à Alger, Kuhlman reste le courtier qui ne se recommande pas lui-même.

Et pourquoi M. Henri ? Parce que l’attestation vise le sommet de l’institution. Joseph Alexandre Henri, né en 1816 à Auriol (Bouches-du-Rhône), établi à Alger où il meurt en 1891, est négociant, directeur dans cette ville de la Compagnie de Navigation Mixte, la grande ligne marseillaise fondée en 1850 qui domine le trafic entre la France et l’Algérie, administrateur de la Banque de l’Algérie et chevalier de la Légion d’honneur. Et c’est un homme qui connaît Kuhlman par le métier même : les navires de la Navigation Mixte accostent au port où le Suédois exerce son courtage depuis 1844. Cette attestation signée du président de la Chambre, directeur de la première compagnie du port ne pouvait être pas plus autorisée.

Reste, en post-scriptum, la demande à son ami Almquist, aveu qui mesure les trente années écoulées : Kuhlman a oublié « à quelle autorité la demande doit être soumise et sous quelle forme elle doit être faite ». La Suède était bien loin.

(1) Frederik Rouget de Saint-Hermine (1804-1883). Prédécesseur de Josef Kuhlman en tant que Consul Général de Suède et Norvège en Algérie. Biographie à venir dans un prochain article.

(2) Simon François Joseph Warot, dit Joseph (1842-1924). Né le 1er novembre 1842 à Alger (acte n° 569 du 11 novembre 1842) de Médard Louis Joseph Marot (1809-1883), entrepreneur du génie et marchand de bois, et de Maria Buonaventura Frau. Négociant en bois (maison « Warot & fils », place d’Isly. Marié le 29 décembre 1870 à Marguerite Catherine Flaguer ; cinq enfants, dont Eugène (1871-1929). Chevalier de la Légion d’honneur (qualité : président de la Chambre de commerce d’Alger), président honoraire de cette Chambre, administrateur délégué honoraire du Crédit Foncier d’Algérie et de Tunisie, administrateur de la Compagnie de Navigation Mixte. Décédé le 26 novembre 1924 à Alger, à 82 ans, inhumé au cimetière de Saint-Eugène.

(3) Josef Kuhlman n’héritera de la fortune de son grand-oncle Johan Kuhlman (1738-1806) qu’en 1875, un an avant sa mort…

La suite dans un prochain épisode…