Le domaine de Långnæs

Lettre n°4 – Correspondances Lidén-Kuhlman (6 février 1773)

« Correspondance Lidén-Kuhlman »

Linköping, le 6 février 1773.

Mon cher ami,

Ci-joint suit l’extrait demandé du registre foncier¹ concernant Långnæs² ; j’y ai joint un calcul d’après les prix de cette année. Ce me serait une grande joie si M. Kuhlman pouvait obtenir ce beau domaine à un prix convenable, car sa situation géographique lui conviendrait à merveille. À propos, si un accord se conclut, le billet de C.R. Ferner³ que je détiens ne pourrait-il pas être utilisé en règlement partiel ? Je le mentionne seulement au cas où cela pourrait convenir. Sinon, je devrai attendre que les temps s’améliorent.

L’ile d’Åland sur laquelle se situe Långnæs, entre la Suède et la Finlande. Carte de 1799.

Avec les céréales, j’ai failli devenir à moitié menteur⁴. Je me souviens bien de ma promesse. Je n’ai pas le temps de raconter toutes les circonstances qui m’ont amené à conclure avec le maître de forge Graver⁵. J’ai obtenu, ce qui restera entre nous, pour certaines raisons, 72 dalers pour le seigle et 60 pour l’orge, avec paiement immédiat à la livraison. Mais pour pouvoir tenir ma promesse, même envers M. Kuhlman, j’ai en réserve 37 tunnor⁶ 49 kannor de dîme royale⁷ dans la paroisse d’Öskrukeby⁸, que je puis offrir à M. Kuhlman à un prix légèrement inférieur, soit 60 dalers la tunna tout compris, avec paiement à la livraison des céréales. C’est le grain de la solde de mon frère⁹. Faites-moi savoir par le prochain courrier si M. Kuhlman trouve son compte à traiter sur cette base.

La dîme royale est, comme d’habitude, composée d’1/3 de seigle et 2/3 d’orge. Les céréales peuvent être livrées à Norrköping le jour souhaité, à condition qu’elles soient transportées avant le 25 de ce mois. La plupart des accords sur la dîme royale sont conclus ici à 60 dalers tout compris. Faites-moi connaître la réponse de M. Kuhlman par le prochain courrier, ou par un messager si l’un part avant. Si M. Kuhlman accepte l’accord, fixez vous-même le jour où les paysans pourront acheminer les céréales à Norrköping, N.B. avant le 25 de ce mois. Si la vente se fait, mon billet à ordre pourra servir de remboursement partiel, car j’ai à présent l’argent prêt pour le racheter. Sinon, j’enverrai quand même de l’argent dès qu’il le faudra, car il est incertain quand je pourrai voyager moi-même.

Pieds et genoux sont dans un état pitoyable. Que Dieu donne la patience. Je n’ai plus le temps de davantage de mots.

Vit et meurt Le plus humble et fidèle ami de mon cher ami, Lidén.

Quel est le prix d’une rame de papier d’impression hollandais¹⁰ ? Pourrait-on en obtenir une demi-feuille à titre d’échantillon ? Il me faudra vraisemblablement pour l’impression d’un ouvrage 9 à 10 rames.

[Reçu le 8 février]

Notes explicatives

¹ Registre foncier (Jordeboken) — Le Jordebok était le registre officiel suédois recensant l’ensemble des propriétés foncières, leurs superficies, leurs revenus estimés et les obligations fiscales qui y étaient attachées. Lidén en a extrait les données relatives au domaine de Långnäs à la demande de Kuhlman, qui envisageait visiblement d’en faire l’acquisition.

² Långnäs (orthographié Longnæs dans la lettre) — Domaine situé sur l’île d’Åland, dans l’archipel du même nom, en mer Baltique entre la Suède et la Finlande. En 1773, Åland faisait partie intégrante du royaume de Suède et ne sera cédée à l’Empire russe qu’en 1809, lors du traité de Fredrikshamn. La graphie Longnæs reflète l’orthographe archaïsante du XVIIIe siècle : le å moderne était alors souvent rendu par la séquence o + æ dans la pratique scribale suédoise. Le nom moderne est Långnäs. Lidén en vante la situation géographique (belægenhet) : la position stratégique d’Åland sur les routes maritimes de la Baltique conférait aux domaines de l’archipel une valeur commerciale et stratégique particulière. L’extrait du registre foncier (Jordeboken) envoyé par Lidén à Kuhlman suggère que ce dernier envisageait l’acquisition de ce domaine.

³ Billet de C.R. Ferner (CR. Ferners sedel) — Une lettre de change ou reconnaissance de dette émise par un certain C.R. Ferner, vraisemblablement un négociant ou financier, que Lidén détenait comme créancier. Dans le commerce du XVIIIe siècle, ces billets circulaient comme instruments de paiement et pouvaient être endossés d’une main à l’autre pour régler des dettes, évitant ainsi le transport de monnaie sonnante.

⁴ « À moitié menteur » (en half liugare) — Aveu savoureux : dans la lettre précédente, Lidén s’indignait des prix scandaleux des céréales et semblait promettre de ne pas en profiter. Or il avoue ici, confidentiellement, avoir vendu à ces mêmes prix élevés. « À moitié menteur » car il a tenu sa promesse envers Kuhlman en lui réservant du grain à prix inférieur, mais pas envers ses principes affichés.

⁵ Maître de forge Graver (BruksPatron Graver) — Un brukspatron était le propriétaire ou directeur d’un bruk, c’est-à-dire d’une exploitation industrielle, généralement une forge ou une fonderie de fer. Ces établissements, nombreux en Suède centrale et méridionale, achetaient d’importantes quantités de céréales pour nourrir leurs ouvriers et leurs chevaux. Ils constituaient des clients commerciaux de premier plan pour les propriétaires fonciers.

⁶ Tunna / kannor — Unités de mesure suédoises pour les grains. La tunna (tonneau) valait environ 146 litres ; la kanna en était une subdivision (environ 2,6 litres). 37 tunnor 49 kannor représentaient donc une quantité substantielle, correspondant aux revenus en nature d’une propriété ou d’un droit de perception.

⁷ Dîme royale (Kronotionde) — La dîme (tionde) était un impôt en nature prélevé sur les récoltes, payable en grain. Elle se divisait en trois parts : l’une pour l’Église, l’une pour le roi (Kronotionde), et une pour le clergé local. La part royale était ensuite redistribuée comme salaire (lön) à certains fonctionnaires — ce qui explique la note suivante. Son rachat ou sa commercialisation par des intermédiaires était une pratique courante.

⁸ Paroisse d’Öskrukeby — Paroisse rurale de la province d’Östergötland, au sud-ouest de Linköping, dans laquelle Lidén détenait des droits sur la dîme royale, soit directement, soit par l’intermédiaire de sa fonction ou de celle de son frère.

⁹ Le grain de la solde de mon frère (min Brors Lönings spanmål) — La lön (solde, traitement) de certains fonctionnaires suédois du XVIIIe siècle était versée partiellement en nature, sous forme de grain prélevé sur la dîme royale. Le frère de Lidén, fonctionnaire d’État, recevait ainsi une partie de sa rémunération en céréales, que Lidén cherchait à écouler au meilleur prix via le réseau marchand de Kuhlman.

¹⁰ Papier d’impression hollandais (Hollændskt tryckpaper) — Le papier fabriqué aux Pays-Bas, réputé pour sa qualité, sa blancheur et sa régularité, était le matériau de référence pour l’impression de livres savants au XVIIIe siècle. Lidén, bibliographe et érudit, préparait visiblement la publication d’un ouvrage nécessitant 9 à 10 rames (ris), soit environ 4 500 à 5 000 feuilles — ce qui correspond à un volume de taille respectable. Cette demande d’échantillon révèle une facette peu visible dans les lettres précédentes : derrière le malade confiné dans sa chambre se cache un intellectuel actif, en train de préparer une publication savante.

Note générale — Cette lettre, plus affairiste que les précédentes, révèle la complexité du réseau économique dans lequel Lidén et Kuhlman évoluaient : transactions foncières, commerce de céréales, instruments de crédit circulants, dîmes royales monnayées. Elle témoigne que l’amitié entre les deux hommes se doublait d’une relation d’affaires étroite, où chacun servait de mandataire, d’intermédiaire et de conseiller à l’autre. La touche finale sur le papier d’impression rappelle que Lidén demeurait avant tout un homme de lettres et de savoir, même cloué chez lui par la goutte.

Mains froides, cœur vaillant

Lettre n°3 – Correspondances Lidén-Kuhlman (1er février 1773)

« Correspondance Lidén-Kuhlman »

La page 131 du livre reproduit une photographie de la « Stenhusboden », aujourd’hui au n° 56 de la Storgatan à Linköping, une cour médiévale (medeltidsgård) qui fut la demeure de la famille Lidén de 1736 à 1791. C’est depuis cette maison que Lidén rédigeait l’ensemble de sa correspondance avec les Kuhlman. L’image donne un visage concret au cadre d’écriture de toutes ces lettres : une bâtisse robuste, ancrée dans le cœur de Linköping, dont les murs de pierre devaient effectivement retenir le froid en ce février 1773.

Linköping, le 1er février 1773.

Mon cher ami,

Ne sois pas mécontent de moi dans notre échange de lettres. Ne prends pas en mauvaise part si je n’écris pas aussi souvent que mon propre cœur le souhaiterait. Souviens-toi que je ne maîtrise pas toujours ma main. Le style indique assez dans quel état elle se trouve à présent.

Mille mercis pour ta dernière lettre. M. Jern a reçu la sienne aussitôt. La semaine dernière, j’ai été misérable les jours où la neige est tombée et j’ai dû rester couché la plupart du temps. À présent, je suis de nouveau alerte d’esprit, bien que je ne puisse sortir de ma chambre. Le bas du corps ne veut pas être assez mobile.

Ah, si la patience pouvait toujours suffire ! J’étais un pauvre bougre qui partait de Norrköping¹. Dieu sait, maintenant que je serais en état d’y aller, combien je le voudrais. Je ne supporte pas le moindre froid. Je gèle à l’intérieur même de la pièce comme un mendiant. Mains froides et cœur vaillant² — voilà ce qui me compose au quotidien.

Que Dieu me permette d’apprendre que M. Kuhlman et Madame³ vont bien ! C’est tout de même un réconfort que d’apprendre que ses amis sont en bonne santé.

Dès que cela sera possible, j’irai volontiers à Norrköping, car ici je m’ennuie à mourir.

Veuillez bien remettre à l’assesseur Braad la liste ci-jointe. Je ne comprends pas qu’il n’ait pas récupéré les livres que je lui ai prêtés en dernier. Mon fermier de Lida⁴ dit les avoir déposés chez M. Kuhlman, comme le confirme le billet ci-joint du commissaire Juring⁵. Cher ami, renseigne-toi là-dessus. Je ne voudrais pour onze mille vierges⁶ qu’ils soient perdus.

La propriété de Lida appartenant à Lidén. Photographie prise en août 2022. Collection personnelle de l’auteur.

Son Excellence⁷ m’a également rendu visite lors de son passage. Il a beaucoup loué l’assesseur Braad et encore davantage sa femme. Pour cette nouvelle, je devrais recevoir une accolade de la petite Madame³. Mais qui voudrait embrasser un goutteux ?

M. Kuhlman peut-il voir comme je suis joyeux aujourd’hui ?

J’ai eu la belle idée d’apprendre les prix des céréales à Örebro et Norrköping ! Mais j’aimerais mieux ne pas les connaître, tant ils ont été honteusement élevés. À présent, le grain monte chaque jour. Que Dieu ait pitié du pauvre cette année ! À 72 dalers⁸, personne ici ne refuse pour le seigle. Mais crois-moi, la pénurie sera bientôt là.

Salue humblement ma bonne hôtesse⁹. Puisse-t-elle être en pleine santé comme une amande dans sa coque ! Se promène-t-elle allègrement en traîneau ?

Porte-toi bien et aime toujours

Un ami souffrant, L.

Le 22 de ce mois est le jour de Grevan¹⁰. Je parie qu’il me fera faux bond. S’il paie, je demanderai à M. Kuhlman de recevoir l’argent, au cas où je ne viendrais pas moi-même d’ici là. Ce mois-ci, mon billet à ordre chez M. le Patron¹¹ devrait être encaissé, je l’espère.

[Reçu le 2 février]

Notes explicatives

¹ « J’étais un pauvre bougre qui partait de Norrköping » — Le terme stålle est vraisemblablement une variante archaïque de stackare (pauvre bougre, pauvre hère), mot déjà employé dans la lettre précédente. La phrase est teintée d’une ironie amère et nostalgique : au temps où il pouvait encore voyager, il quittait Norrköping ; maintenant qu’il voudrait s’y rendre, son corps l’en empêche. Le regret est d’autant plus vif qu’il manque la compagnie des Kuhlman.

² « Mains froides et cœur vaillant » (Kalla hænder och friskt hierta) — Formule frappante qui résume avec humour l’état de Lidén : paralysé physiquement par le froid et la goutte, mais moralement intact. Elle jouait peut-être aussi sur le proverbe nordique associant les mains froides à un cœur chaud ou amoureux.

³ Madame / la petite Madame (Frun / lilla Frun) — Il s’agit toujours de Brita Katarina Classon, jeune épouse de Johan Kuhlman, épousée en 1772 et qui mourra cette même année 1773. La demande d’accolade — « je devrais recevoir une accolade de la petite Madame » — est teintée d’un humour affectueux qui rend la figure de cette jeune femme d’autant plus présente et poignante.

⁴ Mon fermier de Lida (Min Bonde i Lida) — Lidén possédait une terre ou une propriété dans le village de Lida, aux environs de Linköping, dont un fermier (bonde) gérait l’exploitation. Ce fermier lui servait d’intermédiaire pour faire passer des colis et du courrier vers Norrköping.

⁵ Le commissaire Juring (Comm. Juringii) — « Comm. » est l’abréviation de Kommissarie (commissaire, fonctionnaire civil de rang intermédiaire). Le nom « Juringii » est donné sous forme de génitif latin, usage courant dans les écrits savants suédois du XVIIIe siècle. Il s’agit d’un témoin ayant attesté par écrit que les livres ont bien été remis chez Kuhlman.

⁶ « Pour onze mille vierges » (för ellofwa tusende Jungfrur) — Expression idiomatique suédoise du XVIIIe siècle signifiant « pour rien au monde », construite par référence à sainte Ursule et ses onze mille vierges martyres, figure légendaire très populaire dans la dévotion médiévale et encore vivace dans les expressions courantes à l’époque.

⁷ Son Excellence (Hs Excell.) — Abréviation de Hans Excellens (Son Excellence), titre réservé aux très hauts fonctionnaires du royaume suédois : conseillers d’État, gouverneurs généraux, ou membres de la haute noblesse. Ce personnage de passage à Linköping connaissait et appréciait l’assesseur Braad et son épouse Sara Margaretha, ce qui témoigne de la réputation de ces derniers dans les cercles dirigeants. Son identité précise n’est pas établie.

⁸ 72 dalers (72. d.) — Le daler (ou daler kopparmynt, daler de cuivre) était l’unité monétaire courante en Suède au XVIIIe siècle. Un prix de 72 dalers pour le seigle était considéré comme scandaleusement élevé, signe d’une mauvaise récolte. Lidén exprime ici une inquiétude sociale réelle : la hausse des prix des céréales frappait directement les plus pauvres, et une pénurie (brist) était redoutée.

⁹ Ma bonne hôtesse (min goda Fru wærdinna) — Wærdinna (värdinna) désigne la maîtresse de maison, l’hôtesse. Lidén emploie ce terme affectueux pour désigner Brita Katarina, soulignant l’hospitalité reçue chez les Kuhlman lors de ses visites à Norrköping. Souhaiter qu’elle soit « en pleine santé comme une amande dans sa coque » (frisk som en nötkærna) — expression imagée désignant une robustesse parfaite — prend une résonance particulièrement douloureuse, sachant qu’elle mourra cette année-là.

¹⁰ Le jour de Grevan (Grevahns dag) — Le 22 du mois est la date d’échéance à laquelle Grevan doit honorer un paiement pour le compte de Lidén, déjà mentionné dans la lettre précédente. « Je parie qu’il me fera faux bond » (Giss på han bedrager mig) trahit une méfiance certaine à l’égard de cet intermédiaire commercial.

¹¹ Billet à ordre chez M. le Patron (skuldsedel hos Hr Patron) — Un skuldsedel est une reconnaissance de dette ou un billet à ordre. « M. le Patron » (Hr Patron) désigne un protecteur ou supérieur hiérarchique dont Lidén attendait le règlement d’une créance. Le terme patron était utilisé en Suède au XVIIIe siècle pour désigner un bienfaiteur, un employeur ou un supérieur à qui l’on devait déférence.

Note linguistique — Lidén signe ici simplement « L. », se qualifiant d' »ami souffrant » (siuklig wæn). Ce changement par rapport à la signature complète de la lettre précédente souligne à la fois l’intimité croissante de la relation et la lassitude physique du scripteur.

396 prisonniers : l’exploit du Lieutenant Kuhlman sur l’Oder

Extrait de l’histoire militaire suédoise de Bogislaw Philipp von Chemnitz (Stettin, 1605, Hallsta, 1678), concernant le Lieutenant Gerhard Kuhlman
Illustration générée par IA d’après le récit de Borislav von Chemnitz.

Un léger doute subsiste quant à cet épisode. Le Lieutenant Culeman mentionné par Chemnitz était-il Johan Friedrich ou Gerhard ? C’est le sermon du pasteur Schultetus prononcé lors de l’oraison funèbre de Gerhard qui indique que l’auteur de ce coup de main remarquable était bien Gerhard. Mais Il est certain que les deux hommes aient participé à cette même bataille car Johan commandait un escadron de Dragons dans le régiment du colonel Bohm.

Introduction

À l’été 1632, la Silésie est le théâtre d’une grande opération militaire protestante. Depuis la mort de Gustav II Adolf à Lützen (novembre 1632), le chancelier suédois Axel Oxenstierna coordonne depuis Stettin la stratégie des armées évangéliques en Allemagne. En Silésie, le commandant suédois Jacob Mack Duwal 1 opère en coordination avec le maréchal saxon Hans Georg von Arnheim 2 et les forces du Brandebourg, dans l’objectif de contrôler le corridor de l’Oder et de chasser les forces impériales de la région.

Le 17 juillet 1632, Arnheim s’empare de Großglogau (Głogów) 3. Il prend ensuite les villes de Lüben et Steinau (Ścinawa), ainsi que la fortification sur le pont de l’Oder. Mais contraint de se replier vers Großglogau pour attendre les renforts suédois et brandebourgeois, Steinau retombe aux mains des Impériaux le 8 août 1632, après seulement trente coups de canon. Le lendemain, les forces combinées de Duwal, Arnheim et du Brandebourg reprennent Steinau. C’est lors de cet assaut du 9 août 1632 que le Lieutenant Gerhard Kuhlman est mentionné par Chemnitz.

La date du 9 août 1632 est confirmée par deux éléments internes au texte de Chemnitz : d’une part, le chapitre 39 consacré à la Silésie commence, comme le chapitre contemporain sur la Westphalie, le 12 juillet, désignant ainsi la même année ; d’autre part, le maréchal Pappenheim, dont les garnisons et officiers sont encore mentionnés comme actifs dans ces pages, est mort le 17 novembre 1632, ce qui place nécessairement les événements décrits avant cette date.


Extrait des récits de Chemnitz (Chapitre 39, pages 408-414)

« Le 12 juillet, le maréchal saxon Arnheim s’était avancé devant Sittau avec l’intention de s’en emparer. Mais comme le maréchal Schaumburg et d’autres hauts officiers impériaux s’y trouvaient avec six mille hommes, il n’y avait pas grand-chose à y entreprendre. Depuis Hoyerswerda il se dirigea vers la Silésie, vers Großglogau : cette ville, le 17 juillet, après que certaines portes eurent été forcées et d’autres ouvertes par des pétards, fut prise d’assaut. Depuis Glogau, le maréchal Arnheim prit également les petites villes de Lüben et Steinau, ainsi que la fortification sur le pont de l’Oder 4.

Les Impériaux, sous le commandement de von Balthasar, Schaumburg, Mansfeld, Schaffgotsch et Jlow, se rassemblèrent en force près de Lemberg pour faire face à ce danger. C’est pourquoi le maréchal Arnheim se replia vers Großglogau pour y attendre les forces suédoises et brandebourgeoises. La ville de Steinau et la fortification, le 8 août, après seulement trente coups de canon, retombèrent honteusement aux mains des Impériaux.

Le susdit Commandant suédois, muni des instructions que lui avait prescrites le Légat 5 suédois, se mit en route le 1er août depuis Schwiebus avec son propre vieux régiment de huit compagnies d’infanterie, les douze compagnies du comte Craffert 6, trois compagnies de dragons, deux compagnies de dragons du Colonel Ollspare 7, un escadron du Colonel Böhm 8, et enfin quatre compagnies de cavalerie et neuf compagnies de dragons nouvellement recrutées par Duwal lui-même, et marcha vers Züllichow. Là, les forces brandebourgeoises, quinze compagnies d’infanterie et neuf cornets de cavalerie sous le Colonel Rötteritz, le rejoignirent le 4 août et furent placées sous son commandement. Ils marchèrent ensuite tous ensemble vers Großglogau.

Le 6 août, arrivés à Großkuttel, ils y cantonnèrent. Le 7 août dans la nuit, le maréchal Arnheim vint lui-même trouver Duwal et tenta en vain par de nombreuses paroles de le faire changer de résolution. Le 8 août, le rendezvous fut tenu à Großglogau, et la marche en avant ordonnée. Le 9 août vers midi, ils atteignirent tous ensemble Steinau, où les Impériaux leur présentèrent bataille au défilé sous le Sandberg, mais furent repoussés sans grande peine et contraints de se retirer dans leur camp.

Le Commandant suédois Duwal envoya aussitôt ses dragons traverser l’Oder. L’ennemi, voyant cela, se précipita vers le pont. Beaucoup de ceux qui ne purent l’atteindre se jetèrent dans l’Oder et se noyèrent.

Le susdit Duwal ayant de nouveau constaté qu’il serait possible de s’en prendre à l’ennemi dans la fortification de l’autre côté du pont, demanda à Arnheim d’y envoyer quelques hommes en bateaux. Et comme cela tardait, il commanda le Lieutenant Culeman 9 avec soixante mousquetaires de l’autre côté, et fit attaquer la fortification. L’ennemi demanda aussitôt quartier et l’obtint : de sorte que trois cent quatre-vingt-seize soldats 10 furent ainsi faits prisonniers en ce lieu et restèrent au service Royal Suédois. »


Notes

1 Jacob Mack Duwal [vers 1589 Prenzlau, 28 avril/9 mai 1634 Oppeln] : d’origine écossaise, fils d’Albert MacDougall of Mackerstone émigré en Mecklenburg. Mousquetier en 1607, Capitaine en 1614, Colonel en 1625. Participa à la prise de Francfort-sur-l’Oder le 13 avril 1631, dont il fut nommé commandant de garnison. Nommé commissaire général suédois et adjoint de Thurn au début 1633. Oxenstierna le décrivait comme « un militaire imprudent, excessivement porté sur la boisson et l’argent. » Il mourut à Oppeln le 28 avril/9 mai 1634, soit moins de deux ans après l’épisode de Steinau. C’est Duwal qui, pour cet exploit et les suivants, promouvra Gerhard Kuhlman jusqu’au grade de Lieutenant-Colonel.

2 Hans Georg von Arnheim (1581-1641) : maréchal de l’armée saxonne, désigné « FeldMarschalck Arnheim » dans le texte. Protestant convaincu, il commande les forces kursaxonnes dans la campagne de Silésie de 1632.

3 Großglogau : Głogów, ville de Silésie sur l’Oder, aujourd’hui en Pologne. Sa prise le 17 juillet 1632 est l’élément déclencheur de toute l’opération décrite ici.

4 La fortification sur le pont de l’Oder : c’est la Steinische Schanze, la même « fortification de Stein » que le sermon funèbre de Gerhard Kuhlman mentionne comme le théâtre de son exploit : « die Steinische Schanße zu occupiren » (occuper la fortification de Stein). Chemnitz et le sermon décrivent le même événement.

5 Le Légat : Axel Oxenstierna (1583-1654), chancelier du Royaume de Suède, représentant plénipotentiaire de la Couronne suédoise en Allemagne.

6 Comte Craffert : officier suédois commandant douze compagnies d’infanterie au sein du corps de Duwal.

7 Ollspare : identifié comme Erik Hanson Ulftspar (1600-1652), colonel suédois commandant un régiment de dragons.

8 Colonel Böhm : Jacob Larsson Böhm [27.2.1601 Örebro, 11.9.1643 Marienfließ, inhumé à Saatzig]. Colonel suédois né à Örebro, commandant le régiment dans lequel servait Johan Friedrich Kuhlman, frère aîné de Gerhard. Ce dernier, officier de cavalerie et de dragons dans le régiment Böhm, participait vraisemblablement à la même opération le 9 août 1632, commandant la composante de cavalerie de son unité lors de la poursuite de l’ennemi vers le pont de l’Oder. Son rôle spécifique n’est pas cité nominativement par Chemnitz à cette occasion : c’est l’exploit décisif de son frère cadet Gerhard, simple lieutenant d’infanterie, qui retient l’attention de l’historiographe. En 1636, Johan Friedrich apparaîtra comme Lieutenant-Colonel dans une autre opération de Chemnitz, celle de Schwedt-sur-l’Oder.

9 Lieutenant Culeman : Gerhard Kuhlman, lieutenant d’infanterie sous le commandement direct de Duwal. Cette mention est distincte de celle concernant son frère Johan Friedrich Kuhlman, qui apparaît dans Chemnitz comme « Obristleutnant Culeman » lors de l’opération de Schwedt (24 septembre 1636). Gerhard servait dans l’infanterie, Johan Friedrich dans la cavalerie et les dragons : cette distinction d’arme, confirmée par les Rullors suédois, permet d’identifier sans ambiguïté les deux frères dans les sources.

10 396 prisonniers : le sermon funèbre de Gerhard mentionne « 300 prisonniers » pour cet épisode, chiffre arrondi. Chemnitz donne le chiffre précis de 396 soldats capturés et incorporés au service suédois.

Le Naufrage du Mayumba

Arzew, 28 janvier 1882. Quand Sigurd Kuhlman croise, sur les quais d’Arzew, le destin d’un jeune chirurgien britannique qui n’a pas encore dit son nom.

Le 28 janvier 1882, un télégramme parvient au bureau de Sigurd Kuhlman, courtier maritime à Oran : le Mayumba brûle à Arzew. Construit en 1859 par les chantiers Harland & Wolff de Belfast – les mêmes qui lanceront plus tard le Titanic – ce quatre-mâts de 1 500 tonnes vient de voir sa chaudière prendre feu lors d’une manœuvre d’accostage. Toute la nuit, la population d’Arzew se mobilise pour sauver l’équipage et décharger la cargaison d’alfa que Sigurd a fait venir des Hauts-Plateaux pour son ami Heyn, Consul de Prusse à Belfast. Deux bras cassés, pas de victimes. Le navire, lui, est perdu.

Le lendemain, au Café du Port, chez Germaine, une patronne qui parle si fort qu’on l’entend depuis la jetée, Sigurd partage une anisette avec son associé Thomas et le maire Vallois. Le jeune médecin de bord du Mayumba les rejoint. Un Britannique, chirurgien, formé à l’Université d’Édimbourg. Il a passé quatre mois sur ce navire, las des fièvres tropicales et de la chaleur africaine. Avant cela, il servait sur le baleinier Hope, en mer arctique. Il veut rentrer en Angleterre.

Sigurd, qui a l’œil pour les gens de potentiel, lui propose de l’accompagner à Oran. Au moment de se quitter, il pose la question la plus naturelle du monde :

— Au fait, comment vous appelez-vous ?

Le jeune médecin répondit. Et ce nom, prononcé ce jour-là sur les quais d’Arzew, allait devenir l’un des plus célèbres de la littérature mondiale.

Mais nous ne le dirons pas ici.

Les indices sont là : Édimbourg, le baleinier Hope, la mer arctique, le Mayumba, un jeune chirurgien britannique en 1882. Pour un lecteur attentif, ils dessinent une silhouette. Pour les autres, le mystère reste entier.

Qui était ce jeune médecin ?

La réponse est dans la nouvelle « Le Naufrage du Mayumba », où l’histoire vraie des Kuhlman croise, le temps d’un naufrage et d’une anisette, le destin d’un homme que le monde entier finira par connaître.

« Le Naufrage du Mayumba » est une nouvelle d’Étienne Laude, tirée du recueil de la Saga des Kuhlman. [Pour commander le livre, cliquez ici.]

Prix Spécial du Jury CDHA en 2023.

À lire également : « En Algérie (1844-1899) » — où il est déjà fait allusion à cette rencontre.

Enveloppez bien la petite Madame

Lettre n°2 – Correspondances Lidén-Kuhlman (1er février 1773)

« Correspondance Lidén-Kuhlman »

Linköping, le 18 janvier 1773.

Mon cher ami,

Lettre, facture, argent, chaussures de Laponie¹, tout est bien arrivé. Merci pour tout le mal que tu t’es donné. Ne t’étonne pas que j’aie tardé à écrire. La main ne veut guère être assez serviable depuis qu’il fait froid. Par ce temps si changeant, je me suis senti assez mal et j’ai été de mauvaise humeur. Le manque de compagnie y est aussi pour quelque chose. Je rêve de mes bons hôtes de Norrköping² ; mais comment un pauvre hère pourrait-il s’y rendre par un tel froid et de si mauvaises routes³ ? À présent, je n’ose même pas mettre le nez dehors. Ah ! quelle agréable visite cela eût été pour moi de vous voir ici à Linköping. Pourquoi les bonnes conditions de route ont-elles si vite disparu ? Je n’ai rien à offrir, car ici en ville c’est le refuge de l’inquiétude ; mais quand les routes seront praticables et le temps doux, un tel voyage ne pourrait guère faire de mal. Imagine que Frère Rudberg⁴ vous accompagnât. Soyez les très bienvenus du fond du cœur, quand cela deviendra possible. Mais enveloppez bien la petite Madame⁵ afin qu’elle n’ait pas froid.

Pour le compte de mon beau-frère, le juge de district Sparschuch⁶, je dois commander une bonne provision d’eau de Pyrmont⁷ pour l’été. L’eau que j’avais fait chercher, c’est maintenant M. Duværus qui la boit, lui qui est misérablement torturé par la goutte⁸ depuis qu’il a surmonté la fièvre putride⁹.

Fais-moi savoir à l’avenir quel a été le prix des céréales¹⁰ à Örebro¹¹, ainsi que lors de la foire de la Saint-Paul¹² à Norrköping. Mon cher ami, rappelle à l’occasion à Grewahn¹³ de se souvenir du 22 février¹⁴. Ce serait un bien vilain tour si je me retrouvais à sec ce jour-là. Salue humblement Madame⁵ et Mademoiselle¹⁵ ; dis-leur qu’à présent je suis un parfait invalide¹⁶. J’espère toutefois redevenir un brave homme.

Comment te portes-tu toi-même ? Prends-tu régulièrement tes remèdes ? Aime toujours celui qui vit et meurt

Le plus fidèle ami de mon cher ami, Lidén

P.S. Prête-moi l’Histoire du commerce¹⁷ quand un messager part. Les livres de l’assesseur Braad¹⁸ sont-ils bien revenus ?

Depuis que j’ai écrit ces lignes, j’ai reçu une nouvelle et chère lettre par la poste. Comme il me réjouit que mes amis aillent mieux ! Ah, si je pouvais être parmi vous ! Eh bien, j’aurai aussi cette joie, si Dieu le veut. M. Alstrin, directeur des mines¹⁹, était chez moi aujourd’hui et est en route pour Stockholm ; il s’arrêtera à Norrköping. Jern²⁰, je ne le connais pas personnellement, mais il jouit d’une fort bonne réputation en ville. Il est celui qui, parmi tous les jeunes marchands, se comporte le mieux. De plus, il est bien marié et fait un bon commerce. Ainsi, il n’y a aucun risque avec lui.

[Reçu le 19 janvier²¹]

« Au domaine de Rödmossen, ses possesseurs ont exécuté des travaux louables », Le 12 juillet 1793. « Pille, l’homme riche, cultivait les forêts et les champs. Ovide ». Lars Sparschurch. Texte laissé dans le livre d’Or de Johan Kuhlman. Archives de Norrköping.

Notes explicatives

¹ Chaussures de Laponie (lappstöflar) — Bottes traditionnelles sames, confectionnées en peau de renne, à la semelle recourbée vers le haut pour s’adapter aux raquettes à neige. Très prisées en Suède au XVIIIe siècle pour leur chaleur exceptionnelle, elles s’achetaient souvent par l’intermédiaire de correspondants dans les villes du Nord ou de marchands itinérants.

² Norrköping — Grande ville marchande et proto-industrielle du sud-est de la Suède (province d’Östergötland), l’une des plus dynamiques du royaume au XVIIIe siècle, avec de nombreuses manufactures textiles et un commerce actif. Elle se distinguait nettement de Linköping, ville administrative et épiscopale plus modeste, d’où le sentiment d’isolement de Lidén.

³ Conditions de route (åkföre / wægelag) — En Suède, les routes d’hiver praticables en traîneau (åkföre, littéralement « conditions pour rouler ») étaient souvent meilleures que les chemins détrempés du printemps ou de l’automne. Un bon åkföre (sol gelé, neige tassée) rendait les longs trajets rapides et confortables. Sa disparition soudaine rendait tout déplacement pénible ou impossible.

⁴ Frère Rudberg (Bror Rudberg) — Titre familier (bror, « frère ») désignant un ami proche, probablement un ecclésiastique ou un académicien du réseau de Lidén. L’usage de bror pour un non-membre de la famille était courant dans les cercles cultivés suédois du XVIIIe siècle pour marquer une amitié intime.

⁵ La petite Madame / Madame (Frun) — Il s’agit de Brita Katarina Classon, première épouse de Johan Kuhlman, fille d’un marchand d’Örebro, épousée en 1772, quelques mois seulement avant que cette lettre soit écrite. Le qualificatif affectueux lilla Frun (« la petite Madame ») reflète sans doute à la fois sa jeunesse et sa condition de jeune mariée récente. La tendresse de Lidén à son égard prend une teinte particulièrement poignante à la lumière de ce que l’on sait : Brita Katarina mourra l’année même de cette lettre. Johan Kuhlman se remariera le 7 août 1779 avec Margareta Sehlberg, fille d’un marchand de Gävle, ville située à quelque 200 km au nord de Stockholm.

⁶ Lars Sparschurch (1738-1810) — Beau-frère (swåger) de Lidén, mentionné avec le titre abrégé V. Hæradsh., correspondant vraisemblablement à Vice-Häradshövding (vice-juge de district), fonction qu’il occupait en 1773. Il fera ensuite carrière comme Assesseur, administrateur et fonctionnaire de l’État chargé de fonctions judiciaires dans les instances royales suédoises. Il avait épousé Anna Brita Älf, demi-sœur de Lidén, et se rattachait par ce mariage à la famille Montelius de Linköping, où il mourut en 1810. Lidén joue ici le rôle d’intermédiaire et d’agent pour ses affaires.

Eau de Pyrmont (Pyrmontervatten) — Eau minérale gazeuse provenant de la station thermale de Bad Pyrmont (principauté de Waldeck, actuelle Allemagne du Nord). Au XVIIIe siècle, elle était réputée dans toute l’Europe pour ses vertus médicinales contre les maladies digestives, la goutte et les affections nerveuses. Elle s’exportait en bouteilles et constituait un article de luxe importé en Suède, signalant un statut social élevé et une préoccupation pour la santé selon les codes médicaux de l’époque.

⁸ Goutte (gikten) — Maladie articulaire causée par un excès d’acide urique, particulièrement répandue parmi les classes aisées du XVIIIe siècle en raison d’une alimentation riche en viandes et en alcool. Ses crises pouvaient être profondément invalidantes et duraient parfois plusieurs semaines.

⁹ Fièvre putride (rötfebern) — Terme générique désignant au XVIIIe siècle diverses fièvres graves à caractère infectieux : typhus, fièvre typhoïde, ou fièvre scarlatine sévère. Le mot röt- (« putride, de putréfaction ») reflète la théorie médicale humorale de l’époque, qui attribuait ces fièvres à une corruption des humeurs internes.

¹⁰ Prix des céréales (spanmålspriset) — Information économique capitale au XVIIIe siècle. En Suède, les prix du blé, du seigle et de l’orge variaient fortement selon les régions et les saisons, influençant directement le coût de la vie et les spéculations commerciales.

¹¹ Örebro — Ville de la province de Närke, centre commercial important disposant de foires régulières. Les prix pratiqués à Örebro servaient souvent de référence pour les transactions dans les provinces voisines. C’est également la ville d’origine de Brita Katarina Classon, épouse de Johan Kuhlman.

¹² Foire de la Saint-Paul (Pålsmessan) — Foire traditionnelle célébrée autour du 25 janvier (fête de la Conversion de Saint Paul). Ces foires saisonnières rythmaient la vie économique des villes suédoises : on y réglait les dettes, on y concluait les contrats et on y fixait les prix pour les mois à venir.

¹³ Grewahn — Intermédiaire commercial de Norrköping, chargé de régler une échéance pour le compte de Lidén. Son identité précise n’est pas établie avec certitude.

¹⁴ 22 février — Date d’une échéance financière, très probablement une lettre de change (växel), courante dans le commerce du XVIIIe siècle. « Se retrouver à sec » (strandsättas, littéralement « être échoué ») signifiait ne pas pouvoir honorer un paiement, ce qui entraînait une grave atteinte à la réputation commerciale.

¹⁵ Mademoiselle (Mamsell) — Probablement Mademoiselle Ornberg, gouvernante au sein du foyer Kuhlman. Dans la société suédoise du XVIIIe siècle, le titre Mamsell désignait une femme non mariée de condition respectable, souvent employée dans les maisons bourgeoises comme gouvernante, dame de compagnie ou préceptrice. Sa mention aux côtés de Frun dans les salutations finales indique qu’elle faisait pleinement partie du cercle domestique de la famille.

¹⁶ Parfait invalide (fullkomlig Stympare) — Stympare désigne littéralement un « estropié » ou « mutilé », mais Lidén l’emploie ici avec autodérision pour qualifier son incapacité à tenir correctement la plume en raison du froid qui ankylose sa main. Ce type de plainte stylistique était un topos épistolaire du XVIIIe siècle.

¹⁷ Histoire du commerce (HandelsHistorien) — Ouvrage à identifier précisément ; il peut s’agir du Dictionnaire universel de commerce de Jacques Savary des Bruslons (traduit et diffusé en Suède), ou d’un traité sur le commerce international alors en vogue dans les cercles marchands et intellectuels suédois.

¹⁸ Assesseur Braad et Sara Margaretha Kuhlman — Le Ass. Braad mentionné dans le post-scriptum est Christofer Henric Braad (1728-1781), marin, navigateur et écrivain suédois de renom. Officier de la Compagnie suédoise d’Extrême-Orient (Svenska Ostindiska Companiet), il avait commandé plusieurs expéditions vers la Chine. Son dernier voyage accompli, il s’installa à Norrköping pour rédiger ses mémoires, et c’est là qu’il fit la connaissance de Johan Kuhlman, dont il devint l’ami. Johan lui présenta alors sa jeune sœur cadette, Sara Margaretha Kuhlman (née en 1752), qu’il épousa en 1772, à peine un an avant que cette lettre soit écrite. Sara Margaretha était issue du second mariage du père de Johan, dont celui-ci avait pris la tutelle après la mort de leur père en 1771. Le couple eut trois enfants, dont un fils, Christofer Hinrich, qui deviendra Secrétaire Royal. La question posée par Lidén — « Les livres de l’assesseur Braad sont-ils bien revenus ? » — révèle que les ouvrages de Braad, très probablement ses journaux de bord ou notes de voyage qu’il mettait en forme pour ses mémoires, circulaient au sein de ce réseau lettré. Cette note permet de mesurer la densité des liens unissant les protagonistes de cette correspondance : Kuhlman est à la fois l’ami de Lidén, le beau-frère de Braad et le tuteur de sa propre sœur, dans un réseau mêlant commerce, culture et vie familiale.

¹⁹ Directeur des mines (Bergmästare Alstrin) — Fonctionnaire royal chargé de la supervision des mines dans un district minier (bergslag). La Suède du XVIIIe siècle était l’une des premières puissances minières européennes (fer, cuivre), et ce titre correspondait à une position influente et bien rémunérée.

²⁰ Jern — Nom propre (järn signifie « fer » en suédois), probablement un négociant lié à l’industrie métallurgique, dont la réputation à Norrköping est jugée favorable. Lidén, qui ne le connaît pas personnellement, le recommande indirectement à son correspondant sur la foi de son image en ville.

²¹ [Reçu le 19 janvier] — Note archivistique ajoutée par le destinataire (ou un archiviste ultérieur) indiquant la date d’arrivée. La lettre étant datée du 18 janvier et reçue le lendemain, le voyage postal entre Linköping et Norrköping — deux villes voisines distantes d’une quarantaine de kilomètres dans la province d’Östergötland — s’effectuait donc en une seule journée, témoignant de l’efficacité du service postal suédois de l’époque. Cela souligne aussi, par contraste, combien les plaintes de Lidén sur les routes impraticables sont éloquentes : le courrier passe, mais lui ne peut bouger.

Note linguistique générale — La lettre est écrite en suédois du XVIIIe siècle, caractérisé par une orthographe archaïsante : w pour v, æ pour ä, ø pour ö, th pour t. Cette graphie reflète l’état de la langue avant les grandes réformes orthographiques du XIXe siècle. Le style est vif, familier et elliptique, typique de la correspondance privée cultivée de l’époque des Lumières suédoises.