La famille Kuhlman traverse plus de 400 ans d'histoire européenne, de la Poméranie à l'Algérie, en passant par la Livonie, l'Ingrie et la Suède. En 1844, Josef Kuhlman, héritier de cette dynastie, devient l'un des premiers Courtiers Maritimes assermentés, puis Consul Général en 1873. Cette saga familiale est racontée par un descendant direct de Johan de Jamawitz.
Catégorie : Lieux
De la mer Baltique aux rivages de la Méditerranée, explorez les lieux qui ont marqué l’histoire des Kuhlman. Cette catégorie cartographie l’odyssée familiale à travers les siècles : les places fortes de Poméranie, les ports industriels de Suède comme Norrköping, les terres rurales de Rödmossen, jusqu’aux consulats d’Afrique du Nord. Chaque lieu est une escale dans le temps, révélant comment l’environnement a façonné les ambitions et le quotidien de la lignée.
Gadebusch : une petite ville entre Schwerin et Lübeck
Heinrich Kuhlman (1639-1720), Bürgermeister zu Gadebusch.
Gadebusch est une petite ville du Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, située à mi-chemin entre Schwerin (à 25 km au sud-est) et Lübeck (à 50 km à l’ouest). Traversée par la rivière Radegast, elle compte aujourd’hui environ 5 500 habitants et conserve un centre historique remarquablement préservé. Sa position géographique en a fait, dès le Moyen Âge, un nœud stratégique entre le monde hanséatique de Lübeck et les duchés du Mecklembourg. C’est cette même situation qui attira Heinrich Kuhlman — officier de cavalerie formé en Finlande et en Pologne, passé par Lübeck, distante de seulement 50 km, lorsqu’il chercha à s’établir après sa carrière militaire, vers 1675. Au début du XVIIe siècle, la ville comptait environ 1 000 habitants. Il est difficile de savoir exactement combien y vivaient un siècle plus tard, lorsque Heinrich Kuhlman y exerçait ses fonctions. Certainement moins, les ravages de la Guerre de Trente Ans (1618–1648) avaient emporté les trois quarts de la population des villes du Mecklembourg, et la région ne s’en remit que très lentement.
Le Rathaus de Gadebusch, de nos jours.
Une ville marquée par l’histoire
Gadebusch est mentionnée pour la première fois dans les textes au XIIe siècle. Son monument le plus ancien est la Stadtkirche (église de la ville), construite en 1220, considérée comme la plus ancienne église en briques du Mecklembourg. Non loin s’élève le Schloss Gadebusch, château ducal du XVIe siècle reconstruit dans le style Renaissance, l’un des premiers édifices Renaissance de toute l’Allemagne du Nord. La ville appartenait au Duché de Mecklembourg-Schwerin, et c’est dans ce cadre institutionnel qu’Heinrich Kuhlman exerce la magistrature suprême de la ville : celle de Bürgermeister (bourgmestre). Elle est aussi le théâtre d’un épisode militaire majeur à l’époque même où Heinrich y était bourgmestre : la bataille de Gadebusch, le 9 décembre 1712, au cours de laquelle les troupes suédoises écrasèrent les armées dano-saxonnes. Ironie du destin : l’un des fils d’Heinrich, Johan Kuhlman, né à Wismar et officier dans la cavalerie suédoise, y participa comme combattant, se battant dans la ville même où son père gouvernait en magistrat civil.
Les armoiries de la ville en 1618.
Le Rathaus : un joyau gothique-Renaissance
Le Rathaus de Gadebusch.
La mairie de Gadebusch (Rathaus) se dresse sur la place du marché (Marktplatz), au numéro 1. C’est l’un des bâtiments les mieux conservés du centre historique, et l’un des plus beaux exemples d’architecture civile de la région. Sa construction remonte à environ 1340, soit plus de trois siècles avant qu’Heinrich Kuhlman n’en franchisse le seuil en tant que premier magistrat. En 1618, le bâtiment médiéval est réaménagé et agrandi : le pignon principal, richement orné de niches et de décors en terra cotta caractéristiques du style Renaissance nordique, date de cette campagne de travaux. C’est l’un des exemples les plus soignés de l’architecture civile Renaissance du Mecklembourg.
Lorsqu’Heinrich Kuhlman y exerce ses fonctions de Bürgermeister (attestées par les Kirchliche Nachrichten de la paroisse entre 1703 et 1719), le bâtiment a donc déjà près de quatre siècles d’histoire. C’est dans ce cadre de pierre et de briques rouges, face à l’église luthérienne, que le vieux soldat devenu magistrat reçoit les notables de la ville, préside les délibérations et fait consigner ses dons de Traner Lichter dans les registres paroissiaux.
Heinrich Kuhlman, Bürgermeister : de l’épée à la robe
Après vingt ans de service dans les meilleures unités de cavalerie suédoise, le Livgardet, le régiment de Nyland et Tavastehus , Heinrich Kuhlman s’établit à Gadebusch vers 1675. Il y suit un parcours d’intégration civique classique pour un noble militaire de l’époque : Borgare (bourgeois admis dans la cité), Rådman (conseiller municipal) puis enfin Bürgermeister (bourgmestre, premier magistrat).
Il épouse Dorothea Rawen le 31 octobre 1682, et le couple aura trois fils : Joachim Adolf (1687), Heinrich fils (1693) et Johan (né à Wismar, vers 1690). Les deux premiers traverseront la Baltique pour devenir commerçants à Norrköping, en Suède, perpétuant ainsi les liens ancestraux de la famille avec la couronne suédoise. Le troisième restera dans les armes et participera à la bataille de Gadebusch en 1712. Les registres paroissiaux (Kirchliche Nachrichten) de 1703 à 1719 attestent son titre à plusieurs reprises.
Heinrich Kuhlman décède le 6 juin 1720 à Gadebusch, dans la ville où il fut le premier magistrat pendant près de deux décennies. Son acte de sépulture est conservé dans le registre Bestattungen 1719–1732 des archives ecclésiastiques de l’Église luthérienne d’Allemagne du Nord. De ses fils, Heinrich fils (1693–1765) deviendra le père de Henrik (1731–1771) et de Johan Kuhlman (1738–1806), le grand mécène de Norrköping et l’arrière-grand-père de Josef Kuhlman, futur Consul Général de Suède et de Norvège à Alger. La lignée, partie des bords de la Baltique, avait encore de belles pages à écrire.
Evocation du petit village de Novasolkka, vers 1650.
Novasolkka (russe : Новосёлки / Novosjolki) est un village situé dans la municipalité d’Opolja, district de Jaama, oblast de Leningrad, Russie, à 2 km au nord-ouest d’Opolja, aux coordonnées 59°27’12″N, 28°48’27″E. Le village ne comptait plus que 8 habitants en 2010, vestige d’une communauté qui fut jadis bien plus vivante. La première mention connue remonte à 1499/1500 dans le livre fiscal de Vatya de Novgorod, sous le nom de Novoje. Selon Peter von Köppen, en 1848, le village abritait 63 Russes et 53 Finlandais de type Savak. Les paysans du village étaient serfs du propriétaire de la ferme jusqu’aux années 1860. En tant que municipalité de village, ils appartenaient au volost d’Opolja. En 1899, Novosolkka comptait 90 habitants : 41 Finlandais, 22 Estoniens, 21 Russes, 6 « mixtes », dont 62 luthériens.
Lien probable avec Johan Kuhlman et la famille Bornhagenhof
La proximité géographique entre les propriétés de Bornhagenhof (les villages de Radowitsa et Sirgnitza), accordés à Johan Kuhlman en 1641 et la paroisse luthérienne de Novasolkka est frappante : moins de 2 km séparent Opolja de Novasolkka, et les deux villages du domaine se trouvent dans la même zone géographique immédiate. La paroisse fut fondée à la fin des années 1670, soit une génération après la mort de Johan à Narva en 1649, mais il est tout à fait plausible que les ressources foncières des Kuhlman dans cette région, et peut-être la volonté de la veuve Gertrud van Sypesteyn ou de ses descendants, aient contribué à l’établissement de cette infrastructure religieuse luthérienne locale.
On distingue l’église de Novasolkka (orthographié Novoselka) sur cet extrait de carte intitulée « Regiones ad Sinum Finnicum Accuratissime Delineatae » datée de 1742. Source Gallica / BNF.
La Suède encourageait activement la noblesse qu’elle installait en Ingrie à soutenir et financer les paroisses luthériennes, afin d’ancrer culturellement et religieusement les colons dans ce territoire disputé, et de contrebalancer l’influence de l’Église orthodoxe. Pour les familles nobles établies dans la région, financer une paroisse locale était à la fois un acte de piété, un geste de prestige social et un investissement politique. Les archives suédoises de Stockholm pourraient contenir des documents complémentaires à ce sujet.
La paroisse luthérienne – origines et développement
La paroisse de Novasolkka fut fondée à la fin des années 1670, en remplacement de la paroisse abolie de Jaama. Elle englobait les pogostas d’Opolja et de Jastrebino dans le comté de Jaama. À la fin de l’ère suédoise, elle possédait une chapelle dans le village de Porečje, le long du Laukaanjoki.
L’Eglise de Novasolkka, dessin de 1703.
Après la reconquête russe, Novasolkka fut fusionnée avec Moloskovitsa. En 1759, elle retrouva son propre vicaire. À partir de 1825, les vicaires de Moloskovitsa et Kattila–Soikkola en assurèrent le sacerdoce, jusqu’à ce qu’en 1834 Novasolkka soit rattachée à la paroisse de Kattila, Soikkola et Novasolkka. En 1917, la paroisse comptait 1 635 membres et appartenait au décanat de Länsi-Inkeri.
L’église en bois – construction et splendeur
L’église en bois de 150 places de Novasolkka aurait été construite au XVIIIe siècle. Photographiée en 1911, puis en 1930, elle apparaît comme un édifice de bois à clocher pointu, sobre et typique de l’architecture luthérienne d’Ingrie : une nef unique, un porche d’entrée, un clocher élancé. À l’intérieur, les photographies de l’époque montrent un chœur orné d’une belle arcature en plein cintre, des stalles en bois, un autel simple mais soigné. L’intérieur de l’église avait été détruit pendant la Guerre d’Hiver lors d’une manifestation anti-finlandaise, un épisode parmi les nombreuses violences qui accompagnèrent la soviétisation forcée de la région.
L’Eglise de Novasolkka en 1930
l’Eglise de Novasolkka en 1943.
La fermeture, l’abandon, les ruines
En 1935, les services religieux cessèrent dans la paroisse de Novasolkka : les prêtres étaient officiellement interdits de séjour dans la zone frontalière. Deux ans plus tard, en 1937, l’église fut définitivement fermée par les autorités soviétiques. Elle subsistait encore, dans un état de délabrement avancé (toiture défoncée, charpente visible, murs de bois disjoints) pendant la Seconde Guerre mondiale, comme en témoigne la photographie de 1943. Après la guerre, on perdit toute trace de son sort.
Aujourd’hui, les ruines visibles dans la région ne sont plus celles de l’église en bois de Novasolkka, mais celles d’une autre église de briques dans les environs, les grandes arcades de pierre rouge et les échafaudages photographiés de nos jours témoignent d’un édifice d’une tout autre nature, plus tardif, probablement une église orthodoxe ou russo-luthérienne du XIXe siècle. L’église en bois originale de Novasolkka a, elle, vraisemblablement disparu, effondrée dans les décennies d’après-guerre.
Une église en ruine, région de Novasolkka et Sirgonitza, de nos jours.
Je tiens à remercier chaleureusement le Dr Alexandre Vladislavovitch Dmitriev, maître de conférences à l’Université Polytechnique Pierre le Grand de Saint-Pétersbourg et chercheur senior à l’Institut de Recherches Linguistiques de l’Académie des Sciences de Russie.Ses recherches sur la localisation de Bornhagen ont permis de confirmer l’emplacement de la propriété des Kuhlman en Ingrie.
Evocation de la famille Kuhlman en Ingrie. Gertrud, née van Sypesteyn, vers 1650 avec ses enfants. A gauche, Herink (Heinrich) 11 ans. Bornhagenhof en Ingrie.
I. La terre que Johan Kuhlman reçut en récompense
En octobre 1641, la reine Christine de Suède accorde à Johan Kuhlman (vers 1600-1649) deux villages dans ce que les textes suédois appellent le comté de Pemo et Opolie (aujourd’hui la municipalité d’Opolja), dans le district de Jaama, oblast de Leningrad. Ces deux propriétés, confirmées par une seconde lettre royale datée du 10 août 1646, constituent la récompense d’une vie au service des armes.
Extrait de la carte « Ducatuum Livoniae et Curlandiae cum vicinis insulis nova exhibitio geographica » établie par Homann, Johann Baptist (1663-1724). On distingue les deux villages à droite, certes dans une orthographe différentes. Iamagorod = Jaama.
Le premier village, Ragowitza, que l’on trouve aussi orthographié Ragoditsa, Raditska, Radowitsa ou encore Radisko en Russe sur la carte ci-dessus, représentait une superficie de 9 et 1/15 Obser, soit environ 54 à 90 hectares de terres arables. Le second, Sirgonitza (Sergovitsa ou Sirgnitza dans d’autres transcriptions) couvrait 4 et 3/5 Obser, soit environ 28 à 46 hectares. L’unité de mesure, l’Obser (ou Haken, du germanique Haken, « crochet de charrue »), est la mesure cadastrale en usage dans toutes les provinces baltes de la couronne suédoise : elle évalue la capacité productive d’un domaine, et non sa surface géographique stricto sensu, raison pour laquelle la conversion en hectares varie selon la qualité des sols, entre 6 et 10 hectares par Obser selon les sources historiques. Au total, le domaine de Bornhagenhof (ou Bornhagenhoff) représentait donc entre 80 et 140 hectares de terres arables, auxquels s’ajoutaient des forêts et des pâturages étendus, portant vraisemblablement la surface totale du domaine à plusieurs centaines d’hectares. C’était une propriété substantielle et généreuse, bien au-dessus d’un fief ordinaire, correspondant à une récompense remarquable pour un officier méritant.
Trouvée au départ par déduction et à partir de la lecture de la lettre de la Reine Christine datée de 1641, la localisation du domaine a été confirmée par le Professeur Alexandre Dmitriev (2025), qui a croisé trois cartes historiques suédoises du XVIIe siècle : la carte Faber (1667), la carte EIL (1682) et la carte Dahlbergh (1683). Selon son analyse, Bornhagenhof se trouvait sur la rive de la rivière Solka, précisément au sud-est du domaine de Kerstovo, aux coordonnées approximatives 59°29′51″N 28°49′46″E, soit l’actuel établissement rural d’Opolyevskoye, dans le district de Kingisepp.
Le nom est d’origine allemande : Born (= source, puits, eau vive) + Hagen (= enclos, haie de clôture). Il existe un village du même nom en Thuringe, mentionné dès le XIVe siècle. La première occurrence du nom dans une résidence chevaleresque (Bornhof) date du XVIe siècle. Johan Kuhlman, originaire de Poméranie germanophone, a vraisemblablement nommé son domaine ingrien d’après un lieu ou une image familière de son pays natal (source : Prof Dmitriev).
Les comtés et pogosts d’Ingrie sous la domination Suédoise. Carte basée sur l’essai de Kirkinen, 1991 p52.
Pour donner un point de comparaison : une ferme suédoise ordinaire (hemman) représentait 5 à 20 hectares ; un petit fief ingrien accordé à un sous-officier modeste couvrait 1 à 5 Obser (6 à 30 hectares). Johan, avec ses 13,7 Obser au total, se situait dans le tiers supérieur des donations militaires de la reine Christine.
Distance entre les deux propriétés et leur Environnement immédiat
Les villages de Radowitsa et de Sirgnitza appartiennent tous deux au même pogosta d’Opolja, la même circonscription administrative locale héritée du système russe d’avant la conquête suédoise. Ils se trouvent dans les hautes terres de Länsi-Inker (les plateaux de l’Ingrie occidentale), un plateau ondulé qui s’élève à une altitude modeste de 50 à 80 mètres, ce qui en fait l’un des rares reliefs de toute la région, tranchant sur les vastes plaines marécageuses environnantes. Les deux hameaux étaient proches l’un de l’autre, probablement à 5 à 8 km à vol d’oiseau, intégrés dans le même bassin agricole. La ville la plus proche est Opolja (aujourd’hui Opolye), à quelques kilomètres du domaine.
Novasolkka, la paroisse luthérienne dont Johan aurait pu être un mécène, se trouve à seulement 2 km au nord-ouest d’Opolja, soit à une distance infime du domaine de Bornhagenhof. À pied, cela représente moins d’une demi-heure de marche. Les gens du domaine fréquentaient certainement cette église comme lieu de culte naturel.
II. La route vers Narva : comment rejoindre la capitale
La géographie du chemin
Narva, ou plus exactement Ivangorod, sa jumelle sur la rive russe, est la ville garnison et le centre administratif de la région. C’est là que Johan Kuhlman sera enterré, grâce à une donation de 100 riksdalers du colonel Frans Johnstone pour sa sépulture dans l’église du château.
Narva en 1650.Merian, Matthäus (1593-1650). Cartographe. Gallica.
Le trajet depuis les propriétés de Bornhagenhof jusqu’à Narva se décomposait en deux étapes naturelles : de Opolja à Jama (aujourd’hui Kingisepp) : environ 12 à 15 km par la route forestière. Jama, appelée Yamburg plus tard sous les Russes, est le chef-lieu du comté, doté d’une forteresse, d’une église luthérienne et d’un marché. C’est l’arrêt administratif incontournable pour tout habitant de la région. Puis de Jama à Narva/Ivangorod : environ 27 à 30 km par la route principale, qui longe partiellement la rivière Luga avant de bifurquer vers l’ouest en direction de la Narva. Au total, le trajet de Bornhagenhof à Narva représentait environ 40 à 45 km par route, soit une distance à vol d’oiseau de 34 à 35 km.
Deux cartes militaires suédoises de 1688, conservées aux Archives de Guerre de Stockholm (Krigsarkivet), décrivent précisément cet axe : la Charta Öfver Landswägen igenom Iwangorods Lähn (carte de la route à travers le Comté d’Ivangorod) et la Charta Öfver Landswägen igenom Jahmo Lähn (route du Comté de Jama). Cette dernière mentionne également une route parallèle dite « Blekens » ou « Coporie road », qui longeait les terres des Bleken, voisins des Kuhlman sur la rivière Solka. (source : Prof. Dmitriev)
Durée du voyage au XVIIe siècle
Dans l’Ingrie suédoise des années 1640, les routes n’étaient que des chemins de terre, souvent à peine défrichés, traversant une forêt dense de bouleaux, d’épicéas et de pins. En été, la boue rendait les ornières profondes ; en hiver, la neige pouvait paradoxalement faciliter le voyage en traîneaux (kälke), mode de transport très répandu dans la région. À cheval, en trottant régulièrement sur une piste connue : 6 à 8 heures pour le trajet complet, en une seule journée. En chariot attelé (transport de marchandises, de grain, de bois) : avec une vitesse de marche de 3 à 4 km/h sur terrain inégal, il fallait compter une journée et demie, avec une nuit sur place à Jama. À pied : un paysan marchant à 4-5 km/h comptait généralement deux jours pour ne pas arriver épuisé. En hiver, en traîneau : la neige compactée sur les chemins permettait des vitesses supérieures, et le trajet pouvait se faire en 4 à 5 heures, ce qui explique pourquoi l’hiver était souvent la meilleure période pour les déplacements importants.
III. Les lacs, les rivières, les lieux notables
La région autour des propriétés de Johan est structurée par plusieurs éléments géographiques remarquables.
Les cours d’eau : la rivière Luga (353 km), navigable sur 182 km à partir de son embouchure dans le golfe de Finlande, constitue l’artère principale du sud de l’Ingrie. Elle coule à une vingtaine de kilomètres au sud des propriétés. Son affluent, la Laukaanjoki (appelée aussi Rossona par les Russes), coule plus près d’Opolja et était utilisée pour alimenter les moulins à eau des hameaux de la région — dont la paroisse de Novasolkka possédait une chapelle en bord de rive. La rivière Narva, au nord-est, draine le lac Peïpous et constitue une frontière naturelle imposante.
La rivière Luga
Les lacs : le terrain des hautes terres de Länsi-Inker est parsemé de petits lacs glaciaires, dont plusieurs figurent dans les cartes suédoises du XVIIe siècle. Le plus proche et le plus significatif de la région est le lac Smolkino, situé à quelques kilomètres d’Opolja. Plus au sud, à environ 80 km, le grand lac Peïpous (Чудское озеро) marque la frontière russo-suédoise, une zone stratégique et souvent disputée.
La mer : le golfe de Finlande et la baie de Narva sont à environ 52 km à vol d’oiseau au nord-ouest des propriétés. Narva, positionnée à l’embouchure de la rivière du même nom sur cette baie, était le port d’exportation naturel de toute la région. Les bois de construction et les matériaux de charpente produits dans les forêts d’Ingrie y étaient chargés sur des navires à destination d’Amsterdam, de Stockholm et de Lübeck.
Les lieux notables proches : à quelques kilomètres au nord-est d’Opolja se trouvait Kerstova (Kerstovo), un village dont le domaine seigneurial abrita plus tard une grande église en pierre. À l’ouest, Jama (aujourd’hui Kingisepp) était le bourg fortifié le plus proche, jouant le rôle de marché régional, de poste de garnison et de siège de la justice locale.
IV. Ce qu’était Saint-Pétersbourg en 1641, quand Johan arrive en Ingrie
Lorsque Johan Kuhlman reçoit ses terres d’Ingrie en 1641, Saint-Pétersbourg n’existe pas encore. À la place, sur les berges marécageuses et brumeuses du delta de la Neva, se trouve une modeste bourgade suédoise : Nyen (ou Nevanlinna en finnois), construite autour de la forteresse de Nyenschantz, érigée en 1611 à la confluence de la Neva et de l’Okhta. En 1641, Nyen est en pleine croissance. Elle vient d’être élevée au rang de ville en 1632, et obtiendra le statut de capitale administrative de l’Ingrie suédoise en 1642, soit un an seulement après la donation faite à Johan. La population tourne alors autour de 2 000 habitants, essentiellement des Finlandais, des Suédois et des marchands allemands ou baltes-germaniques. Nyen est avant tout un nœud commercial : le transit des marchandises russes (fourrures, chanvre, lin, bois) vers l’Europe de l’Ouest y passe, dans le cadre de la grande politique économique suédoise dite Derivationspolitik, visant à détourner le commerce russo-européen des routes d’Arkhangelsk au profit des ports suédois.
Gravure de l’artiste hollandais Peter Pikart «Petersburg. 1704″
Pour Johan et ses contemporains, Nyen est la grande ville de référence de l’est ingrien, mais elle est distante d’environ 100 à 110 km à vol d’oiseau des propriétés de Bornhagenhof : un voyage de plusieurs jours. Narva, à 35 km, était bien plus accessible au quotidien. Les deux villes constituaient les deux pôles de la vie suédoise en Ingrie : Narva pour les affaires militaires et administratives, Nyen pour le commerce et le négoce international.
Lorsque Pierre le Grand prendra Nyenschantz en mai 1703 et fondera Saint-Pétersbourg sur ces marécages, les descendants de Johan Kuhlman auront depuis longtemps quitté l’Ingrie.
V. La vie des colons suédois en Ingrie, immersion dans le quotidien de Bornhagenhof
Un « Far East » suédois
Les contemporains appelaient déjà l’Ingrie la « province difficile » (den besvärliga provinsen). Le gouverneur général Göran Sperling la décrivait comme peuplée de gens « rusés et féroces », difficiles à discipliner. Les historiens modernes ont parlé de la « Sibérie suédoise », tant la région servait de destination pour les aventuriers militaires et les indésirables fiscaux. Pour un officier comme Johan Kuhlman, qui reçoit des terres en récompense de services militaires, l’Ingrie est pourtant une opportunité réelle. Elle représente la possibilité d’accéder à une noblesse et à un patrimoine foncier inaccessibles dans le cœur du royaume suédois, déjà saturé.
La composition de la population
L’Ingrie des années 1640 est une mosaïque ethnique et confessionnelle sans équivalent en Europe du Nord. Les villages autour d’Opolja mélangent :
Des Votes (Vatjalaiset) et des Izhoriens, les populations finno-ougriennes autochtones, orthodoxes, pratiquant une agriculture de subsistance sur ces terres depuis des siècles.
Des paysans finlandais (Savakot, les « Savakko ») immigrés de Carélie et de Savolax depuis les années 1620, luthériens, amenés par les autorités suédoises pour repeupler les campagnes dévastées par la guerre ingro-russe de 1610-1617.
Des Russes, notamment dans les villages comme Novasolkka où, en 1848 encore, on comptait 63 Russes pour 53 Finlandais.
Une noblesse suédoise et germano-baltique – les propriétaires comme Johan – installée dans les manoirs, souvent absente, gérant ses terres par des régisseurs (inspecteur ou hopman) locaux.
Le domaine de Bornhagenhof: ce que Johan y possédait
Un domaine ingrien de l’époque n’est pas un château de la Loire. C’est une ferme seigneuriale en bois (hov en suédois, hof en allemand), entourée de champs cultivés par des paysans astreints à la corvée (dagsverke). Le système féodal ingrien se situe à mi-chemin entre le modèle suédois, où les paysans sont libres en droit, et le modèle baltique-germanique, où la pratique dite « livländskt sätt » (à la manière livonienne) autorise les propriétaires à traiter leurs paysans avec une dureté proche du servage. L’agriculture sur le plateau de Länsi-Inker reposait essentiellement sur le seigle, l’orge et l’avoine, cultivés en rotation dans les défrichements forestiers. Les forêts mixtes (bouleaux, épicéas, pins) couvraient la majeure partie du territoire et fournissaient le bois de construction, le bois de chauffage, les matériaux pour les clôtures et les traîneaux. La chasse aux cerfs, élans, ours, lièvres et la pêche dans les rivières et les petits lacs complétaient l’alimentation du manoir.
Les tensions avec la population orthodoxe
L’une des plaies permanentes de la vie seigneuriale en Ingrie était la résistance religieuse des paysans orthodoxes. La couronne suédoise cherchait à convertir Votes et Izhoriens au luthéranisme, en vain. Les prêtres orthodoxes continuaient officieusement leur ministère, et les paysans fuyaient régulièrement vers la Russie toute proche lorsque la pression devenait insupportable. Pour les nobles comme Johan, dont les terres dépendaient du travail de ces paysans, la désertion était une menace économique directe.
L’église de Novasolkka, fondée à la fin des années 1670, soit une génération après Johan, est précisément l’outil institutionnel par lequel la couronne et la noblesse luthérienne tentaient de fixer cette population mouvante : en lui offrant une paroisse locale, des sacrements, un calendrier communautaire, on espérait enraciner les Finlandais luthériens et marginaliser doucement les fidèles orthodoxes.
Le froid, l’isolement, la guerre
Il faut imaginer les hivers. L’Ingrie est soumise à un climat continental humide, avec des températures pouvant descendre à -20 °C ou -25 °C en janvier-février. La neige s’accumule dès novembre. Les nuits durent 18 heures. Les routes disparaissent sous les congères. Les loups rôdent près des hameaux. Pour les familles de colons suédois, pour Gertrud van Sypesteyn, l’épouse de Johan, qui restera veuve en Ingrie après 1649, la vie quotidienne est faite d’un isolement profond, tempéré par la solidarité des autres familles nobles de la région et les rares passages de marchands ou de courriers militaires.
La fin d’une aventure
Johan mourra à Narva en 1649, loin de sa Poméranie natale d’où il était originaire, au service du roi de Suède. Il sera anobli à titre posthume et inhumé dans l’église du château de Narva, grâce à la généreuse donation de 100 riksdalers du colonel Frans Johnstone. Sa veuve Gertrud van Sypesteyn et ses descendants restèrent vraisemblablement propriétaires de Bornhagenhof jusqu’à la Grande Réduction de Charles XI (1683), qui confisqua la majeure partie des terres nobles ingriennes au profit de la couronne — mettant fin à l’aventure foncière des Kuhlman en Ingrie, à quelque 100 km de l’endroit qui, soixante ans plus tard, deviendrait Saint-Pétersbourg.
Référence bibliographique : Dmitriev, A. V. (2025). Deanthroponymic and Deappellative Models in Swedish Toponymy of 17th-century Ingermanland: Comparative-Historical Aspect. Voprosy Onomastiki, 22(3), 206–238. https://doi.org/10.15826/vopr_onom.2025.22.3.034
La lettre du 6 mai 1871 commence par une phrase qui résume l’état d’esprit qui régnait à l’époque : « Nous vivons depuis quelque temps dans un état d’agitation qui laisse peu de place aux affaires. » Josef Kuhlman l’écrit depuis Alger, seul dans son bureau, son clerc Charles Charolles venant d’être mobilisé et envoyé en garnison à l’Arba, à quarante kilomètres au sud.
Carte du département d’Alger datant de 1913.
Ce printemps 1871 est l’un des moments les plus instables qu’ait connus l’Algérie coloniale. Depuis Paris et depuis les montagnes kabyles, deux tempêtes soufflent simultanément sur le fragile édifice commercial que Kuhlman a mis trente ans à construire, lui qui est présent à Alger depuis 1841.
La révolte deS Mokrani
Le 16 mars 1871, Mohammed El Mokrani, caïd de Medjana, prend les armes contre l’administration française. Les confréries Rahmaniyya le rejoignent en avril, et en quelques semaines la révolte mobilise, selon les estimations de l’époque, près de 200 000 insurgés dans l’est et le centre de l’Algérie. Pour Kuhlman, les effets sont immédiats. Les routes de l’intérieur deviennent dangereuses, les chantiers s’arrêtent, les acheteurs de bois disparaissent. Les seules dimensions encore vendables, note-t-il sobrement en juillet, sont « les planches de 3×9 pouces de plus grande longueur, les madriers de 1 à 1¾ pouce, et les chevrons de même », les matériaux de construction résidentielle, moins touchés que la grande charpente publique par l’effondrement des chantiers pendant l’insurrection.
Attaque de Bordj Bou Arreridj par les hommes du cheikh El Mokrani — Gravure de Léon Morel-Fatio, L’Illustration, 1871.
Pierre Lambert de Maupas. Courtier en marchandises depuis 1844. Principal associé de Josef Kuhlman. Collection personnelle de l’auteur.
Les cargaisons immobilisées en entrepôt témoignent à elles seules de l’ampleur du désastre. En mai 1871, Kuhlman écrit au sujet des poutres de l’Ino, arrivées quelques mois plus tôt dans un état déplorable à la suite d’une collision en mer :
« Les poutres de l’Ino étaient si pourries qu’elles pouvaient à peine être vendues. »
Et il ajoute, en un constat d’une sobriété remarquable pour un homme qui a tout vu depuis 1841 : « Je n’ai jamais vu des temps aussi difficiles. »
Dans la région de Bourkika, à l’ouest d’Alger, où il possède une propriété, des groupes armés attaquent les fermes européennes. Le post-scriptum qu’il glisse à son fils en juillet, d’une tension contenue, dit tout :
« Dites-lui également que les Arabes menacent Marengo, Bourkika, Ameur el-Aïn et Bou Medfa, et que j’ai donné l’ordre à Maupas de se replier sur Alger. »
La Commune de Paris
Simultanément, la France métropolitaine est en pleine convulsion. La Commune de Paris (18 mars–28 mai 1871) immobilise l’armée de Versailles sur le sol français, et pour l’Algérie la conséquence est directe : aucun renfort militaire ne peut être envoyé. Kuhlman l’écrit avec une lucidité remarquable :
« L’agitation en France fait que les troupes ne peuvent y être envoyées depuis là-bas. Pour ma part, je considère la situation politique de l’Algérie et de la France comme des plus alarmantes. »
C’est l’une des rares fois où Kuhlman dépasse le périmètre commercial pour livrer un jugement politique. La phrase n’est pas celle d’un homme surpris, c’est celle d’un observateur qui a vu, depuis trente ans, les convulsions françaises retentir immédiatement sur Alger.
La crise de l’argent
À cette double instabilité politique s’ajoute une crise financière qui étreint tous les circuits commerciaux. La guerre franco-prussienne a suspendu la convertibilité des billets de la Banque de France depuis août 1870, et en Algérie la pénurie de papier-monnaie est telle que :
« Les propres billets du gouvernement sont parfois refusés au paiement. »
Pour honorer ses engagements envers Almquist, 47 000 francs attendus fin septembre, il n’a plus que deux options : une traite sur le négociant Saulière à Alger, ou une traite sur lui-même payable à Marseille, avec une commission bancaire de 0,75 %. La même semaine, un incendie ravage l’entrepôt où il a stocké la majeure partie de ses marchandises. Il le signale en une seule phrase, sans s’étendre davantage.
Le bilan d’une année
À la fin de 1871, le produit net des trois navires principaux de l’année, l’Ino, l’Amélie et la Norma, atteint environ 39 600 francs, soit 84 % de l’objectif initial de 47 000 francs. Douze mois de révolte, de Commune, de billets refusés, de poutres pourries et d’entrepôts en feu et il a quand même encaissé 84 % de sa cible. C’est la mesure de cet homme.
Glossaire et géographie
L’Arba (Larbaa) : Commune proche de Blida, à environ 40 km au sud d’Alger. En mai 1871, la région est en zone de combat.
La Mitidja : Vaste plaine fertile au sud d’Alger. Asséchée et mise en valeur dès les années 1840 par les colons français, elle forme le cœur de la colonisation agricole algérienne.
Marengo : Village de colonisation algérienne fondé en 1848. Lire « Marengo d’Afrique », du même auteur sur le site https://marengodafrique.com.
Bourkika : Village créé en 1855, sur la route entre Marengo et El-Affroun. C’est là que Kuhlman possède la ferme Saint-Joseph (139 hectares).
Kabylie : Région montagneuse à l’est d’Alger, berceau de la révolte de 1871.
Evocation de la barque Amélie sur le port d’Alger vers 1871.
Tout au long de la correspondance Kuhlman–Almquist, des noms de navires reviennent comme des personnages à part entière : l’Amélie, l’Ino, la Norma, le Frey, l’Alpha, le Nystad. Ces voiliers témoignent du commerce décrit dans ces lettres et c’est sur leurs ponts que les poutres de pin baltique traversèrent la Mer du Nord et la Méditerranée. Mais de quels types de navires s’agissait-il exactement ? Le vocabulaire de la marine à voiles du XIXe siècle est précis et trois types dominent dans la correspondance : la barque, le brick et la brigantine.
La grande époque des voiliers marchands
Au milieu du XIXe siècle, le vapeur commence à s’imposer sur les grandes lignes régulières grâce aux paquebots transatlantiques et le développement des liaisons postales. Mais pour le transport des marchandises en vrac (bois, charbon, grain, minerai) le voilier reste roi jusqu’aux années 1880. Il a sur le vapeur un avantage décisif : le vent ne coûte rien. Tant que le fret reste suffisamment bas pour amortir le surcoût du charbon, le voilier est compétitif. Les cargaisons de bois nordique vers la Méditerranée, lourdes, volumineuses et peu urgentes, se prêtent parfaitement à la navigation à la voile.
Dans les années 1870, les constructeurs scandinaves excellent dans ce domaine. La Norvège en particulier est l’une des premières nations maritimes du monde, la cinquième flotte marchande mondiale en 1875 et ses chantiers de Tønsberg, Stavanger et Bergen lancent chaque année des dizaines de voiliers destinés au commerce baltique et méditerranéen. C’est dans ce contexte que s’inscrivent les navires de la correspondance.
La barque (bark) : le cheval de trait des mers nordiques
La barque est, de loin, le type de navire le plus fréquent dans la correspondance Kuhlman–Almquist. L’Ino, l’Amélie, le Frey, l’Alpha et le Nystad sont tous désignés comme barques (parfois orthographié bark dans les registres maritimes scandinaves).
Evocation de la barque Ino.
Une barque est un voilier à trois mâts (un grand mât, un mât de misaine, et un mât d’artimon) dont les deux premiers portent des voiles carrées (perpendiculaires à l’axe du navire, orientées par des vergues horizontales), tandis que le troisième, l’artimon, ne porte qu’une voile aurique (dans le sens de la longueur du navire). Cette combinaison est le compromis idéal pour les longues traversées océaniques : les voiles carrées captent efficacement les vents portants, qui prédominent sur les routes commerciales nordiques, tandis que la voile aurique d’artimon améliore la maniabilité et permet de remonter davantage au vent si nécessaire.
La barque est aussi plus facile à manœuvrer qu’un trois-mâts carré complet : il faut moins d’hommes pour gréer l’artimon aurique. À l’heure où les équipages sont chers, c’est un avantage décisif. Pour le commerce du bois, les barques présentent un autre atout : leur cale est large, profonde et dégagée. Les poutres de 6 à 9 mètres, les madriers en vrac, les lattes liées en fagots et tout cela se charge à fond de cale sans difficulté sur un navire conçu pour les cargaisons en vrac.
Evocation de la barque l’Alpha sur le port d’Alger.
Le Nystad, dont le nom désigne le port finlandais de Uusikaupunki, illustre bien la trajectoire commerciale de ces navires. Immatriculé dans un port de la Botnie finlandaise, il navigue entre la Baltique et la Méditerranée. Son nom devient celui d’une « affaire » dans la correspondance (l’affaire Nystad), un différend sur le règlement de sa cargaison que Warot & fils utiliseront pour tenter de déstabiliser Kuhlman.
Evocation de la barque Nystad. Port d’Alger vers 1871.
Le brick : deux mâts, toutes voiles carrées
Le brick est un voilier à deux mâts entièrement carrés (grand mât et mât de misaine), tous deux gréés de voiles carrées sur vergues. C’est le voilier marchand type des mers nordiques pour les cargaisons moyennes : plus petit qu’une barque, plus maniable, mais aussi plus exigeant à gréer car il faut gérer les voiles carrées des deux mâts.
Dans la correspondance, le brick est moins fréquent que la barque pour les grandes cargaisons de bois, qui exigent du volume. On le rencontre davantage pour des cargaisons mixtes ou des liaisons côtières. Le vocabulaire suédois et norvégien de l’époque utilise le terme brigg, une transcription directe de l’anglais brig. Le brick pur est progressivement supplanté, à partir des années 1860, par le brick-goélette qui devient un compromis plus économique en hommes.
La brigantine ou brick-goélette : le compromis intelligent
La brigantine, parfois appelée brick-goélette dans les sources françaises, est un navire à deux mâts dont le mât de misaine porte des voiles carrées comme un brick, tandis que le grand mât est gréé en goélette, c’est-à-dire avec des voiles auriques dans le sens de la longueur du navire. Ce gréement hybride offre le meilleur des deux mondes : la puissance des voiles carrées pour profiter des vents portants sur les longues traversées (mer du Nord, Atlantique), et la souplesse des voiles auriques pour les manœuvres côtières et la remontée au vent en Méditerranée. La brigantine est aussi plus économique en équipage que le brick, puisque le grand mât aurique se manœuvre avec moins d’hommes.
Evocation de la brigantine Norma.
Dans la correspondance, la Norma est explicitement désignée comme une brigantine. Immatriculée à Tønsberg, l’un des grands ports de construction navale de Norvège, elle appartient à la génération des voiliers marchands qui dominent le commerce baltique-méditerranéen des années 1860-1880. Ses poutres arrivent à Alger « trop tard pour la saison » – ce que Kuhlman signale avec flegme – et il faut vendre à prix réduit dans un marché déjà approvisionné.
Les navires comme témoins de l’histoire commerciale
Ce qui est remarquable dans la correspondance, c’est que ces navires ne sont pas de simples vecteurs logistiques. Ils ont des capitaines; Cedergren sur le Frey, dont l’accostage chez Warot & fils est vécu comme une trahison personnelle. Ils ont des histoires comme l’Ino, endommagée dans une collision au large de Brême en avril 1870, arrive à Alger avec des poutres si abîmées que Kuhlman les condamne en suédois : « Vrakt bjälkarne på Ino äro förtrollande dåliga » : « Les poutres de rebut de l’Ino sont terriblement mauvaises. »
Evocation de la barque le Frey sortant du port d’Alger vers 1871.
Ils ont aussi des pavillons et c’est là un point décisif que Kuhlman souligne dans sa circulaire de mai 1872 : la nationalité du navire détermine le taux de douane applicable à la cargaison. Un navire battant pavillon d’une nation non conventionnée avec la France paie 75 centimes de plus par 100 kg. Dans un commerce où la marge se joue à 5 centimes près, le choix du pavillon est aussi stratégique que le choix de l’essence de bois. Ces voiliers (barques de Botnie, brigantines de Tønsberg, bricks de Christiania) sont les véhicules invisibles d’un monde en transition. Dès les années 1880, le vapeur leur prendra définitivement les routes commerciales. Mais dans les années 1870, quand Kuhlman écrit depuis son bureau du port d’Alger, ce sont encore eux qui font tourner le commerce méditerranéen.
Glossaire et géographie
Barque (bark) : Voilier à trois mâts dont les deux premiers portent des voiles carrées et le troisième (artimon) une voile aurique. Type dominant du commerce de vrac baltique-méditerranéen dans les années 1850-1880.
Brick (brig) : Voilier à deux mâts entièrement carrés. Plus petit et plus maniable que la barque, progressivement supplanté par la brigantine pour les cargaisons moyennes.
Brigantine (brick-goélette) : Voilier à deux mâts dont le mât de misaine porte des voiles carrées et le grand mât un gréement aurique. Compromis économique très répandu dans le commerce baltique-méditerranéen.
Voile carrée : Voile tendue sur une vergue horizontale, perpendiculaire à l’axe du navire. Efficace par vent portant, moins performante pour remonter au vent.
Voile aurique : Voile quadrangulaire gréée dans le sens de la longueur du navire, tenue par un gui (en bas) et une corne (en haut). Meilleure performance au près que la voile carrée.
Tønsberg : Ville portuaire de Norvège, au fond du fjord d’Oslo. Grand centre de construction navale scandinave au XIXe siècle.
Uusikaupunki (Nystad) : Port de la côte ouest de Finlande, sur le golfe de Botnie. Important centre d’armement maritime au XIXe siècle. C’est là qu’est signé le traité de Nystad (1721), par lequel la Suède cède la Finlande à la Russie.
Sources principales : Archives de la Ville de Stockholm, fonds Almquist (1866–1878). Biographie de Josef Kuhlman : kuhlmansaga.com. Contexte historique algérien : ANOM (Archives nationales d’outre-mer). Maires d’Alger 1830–1962 : alger-roi.fr. Les Bois du Nord : Le Commerce du Bois / FFIBN (brochure 2023).