D’après la correspondance Kuhlman-Almquist (2/10)

Tout au long de la correspondance Kuhlman–Almquist, des noms de navires reviennent comme des personnages à part entière : l’Amélie, l’Ino, la Norma, le Frey, l’Alpha, le Nystad. Ces voiliers témoignent du commerce décrit dans ces lettres et c’est sur leurs ponts que les poutres de pin baltique traversèrent la Mer du Nord et la Méditerranée. Mais de quels types de navires s’agissait-il exactement ? Le vocabulaire de la marine à voiles du XIXe siècle est précis et trois types dominent dans la correspondance : la barque, le brick et la brigantine.
La grande époque des voiliers marchands
Au milieu du XIXe siècle, le vapeur commence à s’imposer sur les grandes lignes régulières grâce aux paquebots transatlantiques et le développement des liaisons postales. Mais pour le transport des marchandises en vrac (bois, charbon, grain, minerai) le voilier reste roi jusqu’aux années 1880. Il a sur le vapeur un avantage décisif : le vent ne coûte rien. Tant que le fret reste suffisamment bas pour amortir le surcoût du charbon, le voilier est compétitif. Les cargaisons de bois nordique vers la Méditerranée, lourdes, volumineuses et peu urgentes, se prêtent parfaitement à la navigation à la voile.
Dans les années 1870, les constructeurs scandinaves excellent dans ce domaine. La Norvège en particulier est l’une des premières nations maritimes du monde, la cinquième flotte marchande mondiale en 1875 et ses chantiers de Tønsberg, Stavanger et Bergen lancent chaque année des dizaines de voiliers destinés au commerce baltique et méditerranéen. C’est dans ce contexte que s’inscrivent les navires de la correspondance.
La barque (bark) : le cheval de trait des mers nordiques
La barque est, de loin, le type de navire le plus fréquent dans la correspondance Kuhlman–Almquist. L’Ino, l’Amélie, le Frey, l’Alpha et le Nystad sont tous désignés comme barques (parfois orthographié bark dans les registres maritimes scandinaves).

Une barque est un voilier à trois mâts (un grand mât, un mât de misaine, et un mât d’artimon) dont les deux premiers portent des voiles carrées (perpendiculaires à l’axe du navire, orientées par des vergues horizontales), tandis que le troisième, l’artimon, ne porte qu’une voile aurique (dans le sens de la longueur du navire). Cette combinaison est le compromis idéal pour les longues traversées océaniques : les voiles carrées captent efficacement les vents portants, qui prédominent sur les routes commerciales nordiques, tandis que la voile aurique d’artimon améliore la maniabilité et permet de remonter davantage au vent si nécessaire.
La barque est aussi plus facile à manœuvrer qu’un trois-mâts carré complet : il faut moins d’hommes pour gréer l’artimon aurique. À l’heure où les équipages sont chers, c’est un avantage décisif. Pour le commerce du bois, les barques présentent un autre atout : leur cale est large, profonde et dégagée. Les poutres de 6 à 9 mètres, les madriers en vrac, les lattes liées en fagots et tout cela se charge à fond de cale sans difficulté sur un navire conçu pour les cargaisons en vrac.

Le Nystad, dont le nom désigne le port finlandais de Uusikaupunki, illustre bien la trajectoire commerciale de ces navires. Immatriculé dans un port de la Botnie finlandaise, il navigue entre la Baltique et la Méditerranée. Son nom devient celui d’une « affaire » dans la correspondance (l’affaire Nystad), un différend sur le règlement de sa cargaison que Warot & fils utiliseront pour tenter de déstabiliser Kuhlman.

Le brick : deux mâts, toutes voiles carrées
Le brick est un voilier à deux mâts entièrement carrés (grand mât et mât de misaine), tous deux gréés de voiles carrées sur vergues. C’est le voilier marchand type des mers nordiques pour les cargaisons moyennes : plus petit qu’une barque, plus maniable, mais aussi plus exigeant à gréer car il faut gérer les voiles carrées des deux mâts.
Dans la correspondance, le brick est moins fréquent que la barque pour les grandes cargaisons de bois, qui exigent du volume. On le rencontre davantage pour des cargaisons mixtes ou des liaisons côtières. Le vocabulaire suédois et norvégien de l’époque utilise le terme brigg, une transcription directe de l’anglais brig. Le brick pur est progressivement supplanté, à partir des années 1860, par le brick-goélette qui devient un compromis plus économique en hommes.
La brigantine ou brick-goélette : le compromis intelligent
La brigantine, parfois appelée brick-goélette dans les sources françaises, est un navire à deux mâts dont le mât de misaine porte des voiles carrées comme un brick, tandis que le grand mât est gréé en goélette, c’est-à-dire avec des voiles auriques dans le sens de la longueur du navire. Ce gréement hybride offre le meilleur des deux mondes : la puissance des voiles carrées pour profiter des vents portants sur les longues traversées (mer du Nord, Atlantique), et la souplesse des voiles auriques pour les manœuvres côtières et la remontée au vent en Méditerranée. La brigantine est aussi plus économique en équipage que le brick, puisque le grand mât aurique se manœuvre avec moins d’hommes.

Dans la correspondance, la Norma est explicitement désignée comme une brigantine. Immatriculée à Tønsberg, l’un des grands ports de construction navale de Norvège, elle appartient à la génération des voiliers marchands qui dominent le commerce baltique-méditerranéen des années 1860-1880. Ses poutres arrivent à Alger « trop tard pour la saison » – ce que Kuhlman signale avec flegme – et il faut vendre à prix réduit dans un marché déjà approvisionné.
Les navires comme témoins de l’histoire commerciale
Ce qui est remarquable dans la correspondance, c’est que ces navires ne sont pas de simples vecteurs logistiques. Ils ont des capitaines; Cedergren sur le Frey, dont l’accostage chez Warot & fils est vécu comme une trahison personnelle. Ils ont des histoires comme l’Ino, endommagée dans une collision au large de Brême en avril 1870, arrive à Alger avec des poutres si abîmées que Kuhlman les condamne en suédois : « Vrakt bjälkarne på Ino äro förtrollande dåliga » : « Les poutres de rebut de l’Ino sont terriblement mauvaises. »

Ils ont aussi des pavillons et c’est là un point décisif que Kuhlman souligne dans sa circulaire de mai 1872 : la nationalité du navire détermine le taux de douane applicable à la cargaison. Un navire battant pavillon d’une nation non conventionnée avec la France paie 75 centimes de plus par 100 kg. Dans un commerce où la marge se joue à 5 centimes près, le choix du pavillon est aussi stratégique que le choix de l’essence de bois. Ces voiliers (barques de Botnie, brigantines de Tønsberg, bricks de Christiania) sont les véhicules invisibles d’un monde en transition. Dès les années 1880, le vapeur leur prendra définitivement les routes commerciales. Mais dans les années 1870, quand Kuhlman écrit depuis son bureau du port d’Alger, ce sont encore eux qui font tourner le commerce méditerranéen.
Glossaire et géographie
Barque (bark) : Voilier à trois mâts dont les deux premiers portent des voiles carrées et le troisième (artimon) une voile aurique. Type dominant du commerce de vrac baltique-méditerranéen dans les années 1850-1880.
Brick (brig) : Voilier à deux mâts entièrement carrés. Plus petit et plus maniable que la barque, progressivement supplanté par la brigantine pour les cargaisons moyennes.
Brigantine (brick-goélette) : Voilier à deux mâts dont le mât de misaine porte des voiles carrées et le grand mât un gréement aurique. Compromis économique très répandu dans le commerce baltique-méditerranéen.
Voile carrée : Voile tendue sur une vergue horizontale, perpendiculaire à l’axe du navire. Efficace par vent portant, moins performante pour remonter au vent.
Voile aurique : Voile quadrangulaire gréée dans le sens de la longueur du navire, tenue par un gui (en bas) et une corne (en haut). Meilleure performance au près que la voile carrée.
Tønsberg : Ville portuaire de Norvège, au fond du fjord d’Oslo. Grand centre de construction navale scandinave au XIXe siècle.
Uusikaupunki (Nystad) : Port de la côte ouest de Finlande, sur le golfe de Botnie. Important centre d’armement maritime au XIXe siècle. C’est là qu’est signé le traité de Nystad (1721), par lequel la Suède cède la Finlande à la Russie.
Sources principales : Archives de la Ville de Stockholm, fonds Almquist (1866–1878). Biographie de Josef Kuhlman : kuhlmansaga.com. Contexte historique algérien : ANOM (Archives nationales d’outre-mer). Maires d’Alger 1830–1962 : alger-roi.fr. Les Bois du Nord : Le Commerce du Bois / FFIBN (brochure 2023).