L’histoire cachée derrière « 600 Jahre Jacobshagen » publié en 1936

Un des documents qui m’ont permis de remonter la trace du colonel Bohm, beau-frère de Johan Kuhlman et donc de compléter l’histoire familiale pendant la guerre de trente ans est un petit livret relatif à l’histoire de la ville de Jacobshagen, aujourd’hui Dobrzany, en Pologne, une petite ville de Poméranie orientale, fondée en 1336 par Jakob von Guntensberg, dont elle tire son nom. Nichée au bord du lac de Saatzig, à 28 kilomètres à l’est de Stargard, elle vécut pendant trois siècles dans l’ombre du puissant château de Saatzig, forteresse des ducs de Poméranie.

En apparence, il s’agit d’une publication anodine : un modeste livret de quelques centaines de pages, imprimé à compte d’auteur en 1936 à Greifswald, en Poméranie. Sur la couverture, le blason de la ville, une gravure du château de Saatzig tel qu’il existait en 1618.Une publication commémorative, contribution à l’histoire locale du district de Saatzig en Poméranie. Son auteur, Fritz Knack, est un instituteur retraité de Jacobshagen, érudit local discret, qui consacre ses vieux jours à compiler l’histoire de sa région. Ce livret est le septième d’une série qu’il publie lui-même, à ses frais, avec la passion tranquille des historiens amateurs de province. Il rassemble des extraits de livres d’église, des actes notariés, des chroniques, des lettres du XVIIe siècle et représente un travail d’archiviste méticuleuse et sincère. Et pourtant, derrière ce tableau idyllique de l’érudition locale se cache une histoire bien plus trouble, révélatrice des dérives profondes de l’Allemagne nazie de 1936.

Jacobshagen : six cents ans d’histoire poméranienne

C’est la Guerre de Trente Ans (1618–1648) qui constitue le cœur narratif du livret de Fritz Knack. Les pages qu’il consacre à cette période sont intéressantes : extraites de registres paroissiaux, de lettres personnelles et de chroniques militaires, elles décrivent avec précision les ravages infligés à la région par les armées impériale, suédoise et brandebourgeoise. Des villages entiers perdent 80 % de leur population. Des pasteurs et leurs familles entières meurent de la peste. Les récoltes sont brûlées, le bétail volé, les habitants fuient dans les forêts.

Parmi les personnages qui traversent ces pages dramatiques, l’un retient particulièrement l’attention : Jacob Larsson Bohm, né en 1601, colonel suédois nommé Burghauptmann (gouverneur du château) de Saatzig par le chancelier Johan Oxenstierna en mars 1643. Quelques mois plus tard, le 10 août de la même année, il meurt des suites d’un duel provoqué par le secrétaire du général Wrangel dans le jardin du domaine de Marienfließ. (lire l’article correspondant sur ce site). Il dicte sa dernière lettre, agonisant, à son supérieur le chancelier Oxenstierna, le suppliant de protéger sa femme et ses enfants. Sa veuve, Cornelia von Spypesteen, lui fera écho un mois plus tard, dans une lettre d’une dignité déchirante, depuis Saatzig. Ces trois documents, l’acte de nomination, la lettre d’agonie et la lettre de la veuve, sont les pièces les plus précieuses du livret. Et c’est là que l’histoire prend un tour inattendu.

Walter Bohm : le donateur en uniforme SS

Ces trois lettres n’ont pas été retrouvées par Fritz Knack dans des archives. Il les reçoit en don d’un certain Walter Bohm, qui se présente comme un descendant de Jacob Larsson Bohm. Il contribue également aux frais d’impression du livret, envoie des clichés photographiques des portraits de ses ancêtres, et commande des exemplaires pour les écoliers de Saatzig. Un geste généreux, en apparence. Mais qui est vraiment Walter Bohm ?

Walter Ludwig Karl Bertold Bohm est né le 6 février 1892 à Stralsund. Juriste de formation, diplômé en droit et en agriculture, il adhère au parti nazi (NSDAP) dès le 1er décembre 1928 — soit cinq ans avant l’arrivée de Hitler au pouvoir — avec le numéro de membre 105.173, signe d’un engagement précoce et convaincu. En 1933, il rejoint la SA puis la SS (numéro 74.397).

Walter Bohm (1892-1977). Descendant du colonel Jacob Larsson Bohm (1601-1643).

Sa carrière sous le IIIe Reich est vertigineuse. En 1934, il devient chef de département au Stabsamt du Reichsbauernführer Walther Darré, au sein du Rasse- und Siedlungshauptamt der SS — le RuSHA, Bureau central SS pour la Race et le Peuplement, chargé de contrôler la pureté raciale des membres de la SS et de planifier la colonisation nazie des territoires de l’Est européen.

À ce poste, Walter Bohm n’est pas un simple bureaucrate. Il est l’auteur de propositions législatives pour la « préservation de la pureté du sang aryen », allant jusqu’à réclamer l’impunité pour les mères qui tueraient un enfant né d’un « sang métissé ». En 1943, il publiera „Biologischer Hochverrat » — « Haute trahison biologique » — un ouvrage qui parle de lui-même. En 1935, il est promu SS-Obersturmführer. La même année, il est nommé professeur de droit agraire et d’histoire agraire à la Bauernhochschule de Goslar — l’École supérieure paysanne, institution SS directement liée à la doctrine Blut und Boden (« Sang et Sol ») de Darré, qui théorisait l’enracinement de la race aryenne dans la terre allemande. C’est en 1936, précisément au moment où paraît le livret de Fritz Knack, que Walter Bohm est au sommet de son influence idéologique.

L’Ariernachweis : quand l’Allemagne entière fouilla ses archives familiales

Pour comprendre pourquoi Walter Bohm s’intéressait de si près à ses ancêtres poméraniens du XVIIe siècle, il faut replacer sa quête dans le contexte de la frénésie généalogique qui s’était emparée de l’Allemagne nazie. Dès 1933, le régime exige de tout fonctionnaire la preuve de ses origines « aryennes » jusqu’à la génération des grands-parents — l’Ariernachweis, la « preuve aryenne ». Avec les Lois de Nuremberg de 1935, cette obligation s’étend à l’ensemble de la population allemande. Pour les membres de la SS, les exigences sont encore plus draconiennes : ils doivent prouver une ascendance « pure » remontant à 1750, soit près de deux siècles d’ancêtres sans « sang étranger ».

Cette obsession déclenche en Allemagne une explosion sans précédent de la recherche généalogique. Des millions d’Allemands se ruent dans les archives paroissiales, commandent des actes de naissance, font authentifier des Ahnentafeln (tableaux généalogiques) et des Ahnenpässe (passeports généalogiques). Une véritable industrie du passé se développe, entièrement au service de la démonstration raciale.

Dans ce contexte, retrouver des documents prouvant qu’on descend d’un officier militaire luthérien d’Europe du Nord au XVIIe siècle — un Suédois d’origine, marié à une Hollandaise de grande famille — constitue un argument généalogique de poids. Aucune « souillure » là-dedans aux yeux du régime : que du « sang nordique », enraciné depuis des générations dans les terres germaniques de Poméranie.

Walter Bohm quittera la SS en 1938, à sa propre demande — pour des raisons qui restent obscures. Après la guerre, il refait une carrière respectable : conseiller sénatorial à Hambourg, puis juge au Tribunal administratif jusqu’en 1957. Une trajectoire banalement exemplaire de la « dénazification » allemande de l’après-guerre, qui permit à tant de responsables du régime de retrouver des postes honorables dans la nouvelle République fédérale. Parmi ses enfants de son second mariage, deux deviendront des visages familiers du cinéma allemand : Hark Bohm (1939–2025), réalisateur, et Marquard Bohm (1941–2006), acteur.

Alors que penser de tout cela ? On ne refait pas l’histoire. Mais ces recherches effectuées par le SS Walter Bohm m’ont permis d’avancer significativement dans mes recherches familiales avec la découverte des sœurs van Sypesteyn.

Dans un prochain article, j’évoquerai le tableau commandé par Cornelia van Sypesteyn pour commémorer la mort de son mari et qui fut détruit pendant la deuxième guerre mondiale. Ce tableau est à l’origine des dessins représentatifs de Cornelia et Jacob Bohm …

Sources : documents fournis par le professeur Majewski de l’Université de Stargard que je remercie chaleureusement.

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