Capitaine Andersen

Dans l’album de famille des Kuhlman figurent une trentaine de personnages dont le costume ou l’habit semble indiquer des marins ou des capitaines de navires. Chose somme toute assez logique connaissant la profession de courtier maritime de Josef et si on accepte l’idée qu’il ait pu avoir une âme de collectionneur. Ces personnes font bonne figure au milieu de membres de la famille, sans oublier le Roi et la Reine (voir un autre article). Pour certains de ces capitaines de navire un nom est inscrit au dos. D’autres ont laissé une dédicace souvent à Sigurd d’ailleurs. Celui-ci avait rejoint son père à Alger en 1849 qui lui apprendra le métier.

La lecture du journal du Consulat de Suède, de novembre 1873 jusqu’à la mort de Josef en août 1876 m’a aidé à en savoir un peu plus sur ces personnages. Pour peu que la photo ait été annotée.

Voici le Capitaine Andersen, dont Josef note dans le journal du consulat le 8 janvier 1874 :

Expédié le navire “Louise”, (capitaine) Andersen, à destination d’Oran avec 134 tonneaux de minerai de fer.

Le Capitaine Andersen. Photographie CDV du photographe C. Portier, 7 rue Napoléon à Alger. Album familial des Kuhlman. Collection personnelle de l’auteur.

Je présenterai, dans des prochains articles, ces personnages sortis de l’oubli.

Un chroniqueur prolifique.

Vue panoramique d’Alger. Photographie anonyme prise depuis le phare. Vers 1865. Collection personnelle de l’auteur.

Pendant toute la période où Joseph était Courtier Maritime puis Consul Général de Suède et Norvège en Algérie, de 1844 à 1876, les journaux Suédois ont publié un très grand nombre d’articles concernant l’Algérie.

Josef lui-même prenait plusieurs fois sa plume tous les ans pour inciter les investisseurs Suédois à s’intéresser à l’Algérie, pour donner des indications commerciales, sur les cours des matières ou produits sur le marché Algérien ou encore prodiguer des conseils économiques ou commerciaux. Dans ces publications, il ne manquait pas de relater également les principaux évènements survenus dans la colonie tels que l’inauguration du premier tronçon de la ligne de chemin de fer entre Alger Blida ou encore la construction du boulevard de l’Impératrice par exemple. Ces textes sont des sources précieuses pour tous ceux qui s’intéressent aux premiers temps de l’Algérie Française. Ses publications étaient relativement longues et fourmillaient de détails intéressants sur le développement de l’Algérie.

Publication de Josef Kuhlman dans le journal « Nya Dagligt Allehanda » daté du 16 mai 1863.

On peut constater dans ces publications un certain détachement et parfois une vision critique de la situation. Josef n’était certes pas Français … il était Suédois et certainement que son regard sur les évènements ne pouvait qu’être plus neutre sans être moins passionné pour autant.

Sur les 69446 articles publiés jusqu’à ce jour, 22693 (soit prés de 33 %) ont été publiés pendant sa période active dont 17512 (25%) alors qu’il était Consul Général de 1873 à 1876 ! Certes, il y là une certaine logique à cela car après la conquête de l’Algérie par la France en 1830 et l’arrêt des actes de piraterie en Méditerranée, l’effervescence suscitée par ce « nouveau monde » pour les artistes, écrivains, hommes d’affaires ou encore voyageurs curieux attirés par l’exotisme, peut expliquer en partie cela mais on peut constater également que quelques années après sa mort l’engouement Suédois pour l’Algérie déclina fortement surtout à partir de la première guerre mondiale.

Nombre d’articles concernant l’Algérie, des origines à nos jours. Recensement réalisé par l’auteur.

Sur le graphique ci-contre on peut voir que si la période qui a suivi sa mort des articles ont été publiés, l’intérêt pour la Colonie s’est peu à peu estompée.

Joseph communiqua massivement pour informer des difficultés rencontrées mais également susciter l’ intérêt des industriels Suédois à commercer avec l’Algérie. En parcourant ses lettres on découvre sa passion d’entreprendre, sa passion pour le développement en général ainsi que pour l’Algérie. Son intervention lors des auditions menées par la Commission parlementaire de mars et avril 1863 marqua les esprits et ne manqua pas de faire réagir. Sa dernière communication sera pour soutenir la réussite de la première exposition générale d’Alger en 1875.

Les deux jeunes Consuls Généraux de Suède et Norvège, Herman Richard Leopold Sundelin (1) et Johan Adolf Nordström (2) qui lui succéderont continueront encore quelques années à communiquer sur l’Algérie avant que le soufflet ne retombe quelque peu.

Les textes de Josef Kuhlman seront publiés sur ce site dans quelques temps.

(1) Herman Richard Leopold Sundelin, Consul Général de 1876 à 1881, né le 7 février 1845 Stensele, Vilhelmina, Västerbottens län (AC) en Suède et décédé le 5 avril 1881 à Alger. Négociant.

(2) Johan Adolf Nordström, Consul-général de Suède et Norvège de 1881 à 1895, chevalier de la Légion d’honneur. Né à Sundsvall (Suède) en 1848, fils de Jonas Adolf Nordstrom et d’Ulrika Sofia Westerlund. Célibataire. Décédé à Alger le 3 décembre 1895 et inhumé au carré des Consuls au cimetière de Saint-Eugène.

La fabrique de cartes à jouer d’Henrik.

En août 2022, visitant le musée de la technologie de Norrköping, j’eu la chance de pouvoir me procurer à la librairie du musée une étude relative aux plans des principales propriétés de la ville à cette époque (1). Le plan détaillé de la propriété Kuhlman indiquait la présence d’une petite fabrique de cartes à jouer. En recherchant des informations sur les différentes fabriques de cartes en Suède au XVIIIe siècle, je compris qu’un jeune ingénieur passionné de technique avait sillonné le pays dans sa jeunesse afin de répertorier et dessiner des forges, des fabriques en tout genre dont celle de Kuhlman… Ce jeune ingénieur s’appelait Carl Bernhard Wadström (2).

Journal de Wadström , 7 février 1770. Fig.1

Dans un livre récent sur Wadström, l’auteur Philip K. Nelson, intitulé « Carl Bernhard Wadström, l’homme derrière le mythe », même si l’objet de l’ouvrage traite surtout des voyages de Wadström et de son engagement pour la cause abolitionniste, livre un passage intéressant sur la période Suédoise du sujet : « il a réussi à rendre un service inestimable à la postérité en dessinant des établissements tels que la mine de Dannemora et la fabrique de cartes à jouer de Kuhlman. Certains de ces dessins industriels sont les seules illustrations que nous ayons d’un monde disparu ». L’auteur précise par ailleurs que ces dessins font partie du journal personnel de Wadström, heureusement préservé. Il ne me restait plus qu’à me procurer une copie de ce journal.

1770, Journal de Carl Bernhard Wadström, le 7 février.

Journal de Wadström, 7 février 1770.

Rapport d’hier

Aujourd’hui, je me suis rendu en ville, où je suis immédiatement monté chez le marchand Kuhlman et j’ai vu sa fabrique de cartes et obtenu ce qui suit :
Le papier, qui peut être de 3 sortes. Le plus fin, comme celui-ci, est acheté à l’étranger et est préparé comme ceci :
Ce qui doit être imprimé, c’est-à-dire la feuille extérieure et la feuille intérieure des cartes, est d’abord refroidit. La feuille extérieure est imprimée d’une forme d’empreinte en carrés bleus ou rouges, tandis que sur la feuille intérieure est imprimée des carrés de tête bleus sur les cartes. Cela doit être fait alors que la feuille encadre les personnages, puis le moule est posé sur la table, le papier ci-dessus sur le dessus des lettres avec une gomme raisonnablement dure, (puis le moule est pressé sur la pièce avec un pinceau qui a été trempé dans le fer), il faut frotté encore et encore. Cela doit se faire le plus rapidement possible. Clipsés ensemble de cette manière.

Pour faire des cartes fines, collez ensemble trois feuilles du papier le plus fin avec de la colle, qui est faite de farine de blé mélangée à de la laine, comme une couverture de laine. Ensuite, elles sont placées sous un tissu comme indiqué sur la figure, d’un côté à l’autre, un petit morceau de papier est récupéré et avec lui, ils sont accrochés à des ficelles qui sont attachées au tissu, pour sécher.

Lorsqu’elles ont séché sur le tapis, elles sont enlevées et mises en tas, puis placées sous un carton ou un tissu fin mais ferme, qui est enduit de glue et recouvert de peinture. Avec un tel carton, on procède ensuite jusqu’à ce que toute la feuille soit terminée, s’il en est ainsi pour chaque couleur, sur tous les cartons. Polissage : les cartes seront placées sous un cadre en forme d’anneau, et dont le résultat est que la figure de l’autre côté de la face soit également polie.

Fig 1. Sur la planche a, légèrement inclinée et bien lisse, on place un arbre court b. et, au moyen du guide c., on le déplace d’avant en arrière, sous le ruban. La pierre est posée, l’ensemble de la pièce est placé de manière tout à fait uniforme, et il ne faut pas appuyer plus fort sur l’une des cisailles, car de grandes entailles sont alors faites dans la feuille. Le fer, qui est bien tendu, donne à sa tige élastique une forte pression au milieu. La pièce est fixée à la main.

Journal de Wadström, 7 février 1770 page 2.

Fig. 2. à prendre séparément et à jeter, car le socle doit être tendre, scié ou lissé et est de chêne et de silex à sa largeur et à sa taille, autant qu’on peut le voir en dehors du bois, semble-t-il.

Fig. 3. Entre ces deux profils, est placée une meule de silex ordinaire, dans sa partie inférieure.

Avant de placer la feuille sous le silex à empocher, on étale un morceau de savon sur un morceau de bois avec lequel on frotte ensuite la feuille, sur laquelle le silex passera ensuite plus légèrement. Après avoir été polie, la pièce est terminée. Puis coupez la feuille d’abord sur 2 côtés avec le bord de la cisaille, à l’aide de la cisaille a.

Fig 4. Celle-ci est posée de face sur un banc et peut être réglée à l’aide des vis c,c et d,d, soit plus loin, soit plus près du côté, des planches e et f. Comme il s’agit maintenant de cartes à bords, le bord droit se pose contre la planche de façon tout à fait parallèle au bord axial, coupant le jeu de cartes entier en coins aussi larges que les cartes sont longues. Ensuite, les cartes sont coupées avec des ciseaux plus petits (6) de la même manière que pour les premiers, en feuilles courtes, dont elles sont coupées et placées ensemble sous la presse, chaque jeu un par an.

Après enquête, il m’a été indiqué que les ouvriers de la fabrique avaient besoin de 16 de ces couteaux, 2 ou 3 ramettes de papier, coutant à la compagnie 24 dallers. Ces 16 douzaines peuvent donner un total de 21 en cas de moindre perte. Sur les 16 douzaines de plaques, certaines ont été utilisées sans limite pour réaliser des cartes ou des gravures. J’ai demandé comment il se faisait que la carte de Stockholm avait la réputation d’être meilleure que celle de Norrköping ; non pas que ce soit mon avis, car c’est plutôt l’inverse. Les cartes lettones sont en anglais, mais ne sont pas supérieures en genre à toutes les cartes suédoises qui sont utilisées là-bas. Les textes juridiques l’attestent. Ils sont aussi couramment utilisés par les étrangers pour étudier les arbres. Cela est dû au recours à des moules en cuivre, qui font notre réputation autant que notre notoriété. Ici, on fabrique trois sortes de cartes, les plus fines sont en papier de coton comme celui-ci, de sorte qu’elles sont brillantes, les cartes de qualité intermédiaire sont en papier de laine comme celui-ci, mais la plus petite qualité est grossière et se détache par simple friction. Dans cette qualité la feuille interne est grossière est rendait les cartes très noires, mais elles sont aussi chères. On ne fabrique à Norrköping, contrairement à Stockholm, que des cartes de première qualité, ce qui est très bien. Pour que les cartes puissent rapidement sécher, ils utilisent un poêle qui fait monter la chaleur dans le toit, loin d’eux, de sorte que les cartes peuvent sécher en une nuit.

Son apparence est comme une figure ci-jointe, et est composée de 6 pièces démontables. Les cartes sont maintenant vendues par l’usine, les meilleures coûtant 12 shillings la douzaine et les moins bonnes 6 shillings. Le commerçant Kuhlman qui est maintenant le propriétaire de l’usine la dirige efficacité et de bonnes ventes.

Note personnelle : en février 1770, Henrik Jr frère ainé de Johan vivait toujours (il est mort un an plus tard). On peut raisonnablement penser que c’est lui qu’à rencontré Carl Bernhard Wagström. Johan n’avait que 22 ans et Henrik Jr, 30. Henrik (1731-1771) était le père de Johan Peter (1767-1839) et grand-père de Josef (1809-1876).

Plus tard, au XIXe siècle, Norrköping devint un centre majeur pour les cartes lithographiées avec la fondation de Lithografiska AB en 1858, qui produisit les premières cartes colorées par lithographie en Suède et domina le marché national.

(1) Le document s’intitule « Från frihetstidens Norrköping – Fakta bakom modellen Norköping på 1700-talet” ou ” Du Norrköping de la liberté – Les faits derrière la maquette de Norrköping au 18e siècle ».

Portraits de Carl Bernhard Wadström et du prince africain Peter Panah, 1789 par Carl Frederik von Breda.

(2) Carl Bernhard Wadström (1746-1799) était un ingénieur, inventeur et abolitionniste suédois, né à Stockholm mais qui grandit près de Norrköping, ville qu’il considérait comme sa ville natale. Fils d’un juriste et homme d’affaires, il montra tôt un intérêt pour la technique, les mathématiques et l’industrie, étudiant notamment la fabrication de cartes à jouer et d’armes à Norrköping, où il documenta les finesses techniques dans son journal. Il travailla dans des mines, des écluses et des forges, et accomplit en 1774 une mission d’espionnage risquée en Allemagne pour recruter des forgerons qualifiés pour la Suède, ce qui le mena à l’emprisonnement et à une évasion. Parmi les figures influentes qu’il rencontra dans le Norrköping culturel et savant de l’époque figuraient le professeur Johan Henric Lidén (1741-1793), un érudit suédois, philosophe, bibliographe, humaniste et critique littéraire, connu comme historien de la littérature suédoise et professeur d’histoire de l’apprentissage. Lidén, qui fut un ami proche de Wadström, vécut à Norrköping avec son ami Johan Kuhlman, un marchand respecté dont la firme commerciale servait de pépinière pour de jeunes commerçants et industriels. Vers la fin de sa vie, Lidén continua ses travaux savants et fit don de sa collection de livres à des institutions comme la bibliothèque de l’Université d’Uppsala. Wadström manqua les funérailles de Lidén en 1793, étant alors à l’étranger pour sa cause abolitionniste.

Après une carrière réussie en tant que directeur et membre du Commerce-Collegium, il se maria et s’installa à Norrköping. Influencé par Emanuel Swedenborg et indigné par l’esclavage, il fonda en 1779 la « Société de Norrköping » pour discuter d’une colonisation en Afrique sans esclavage. En 1787, il partit au Sénégal avec Anders Sparrman et Carl Axel Arrhenius, où ils furent témoins des horreurs du commerce des esclaves et les documentèrent. En tant qu’abolitionniste engagé, Wadström se rendit ensuite à Londres, où il témoigna au Parlement contre l’esclavage en 1788, contribuant à la sensibilisation publique. Il aida à la fondation de la colonie de Sierra Leone, y compris la ville de Freetown en 1792, basée sur des principes de liberté, de développement et d’égalité, avec des contributions suédoises notables comme la planification urbaine et l’envoi de colons. Il écrivit « An Essay on Colonization » (1794-1795), un ouvrage majeur sur la colonisation humanitaire et l’anti-esclavagisme, considéré comme l’une des publications suédoises les plus influentes internationalement après celles de Linné. Après la destruction de Freetown par les forces françaises en 1794 lors de la guerre, il s’installa à Paris, où il réclama des réparations sans succès. Là, il reçut l’hommage de Napoléon, qui emprunta son livre et exprima son admiration pour son engagement humanitaire, bien que cela n’ait pas mené à des actions concrètes. Wadström mourut en 1799 à Versailles. Son héritage inclut la lutte pour les droits humains, des donations à la bibliothèque de Norrköping et une rue portant son nom. Il fut un pionnier, 170 ans avant les organismes d’aide de l’ONU…

Pehr Hörberg : Un Artiste inspiré aux racines humbles

« Une scène de campagne », tableau de Pehr Horberg datant de 1815. Collection personnelle de l’auteur.

Dans le cercle des amis de Johan Kuhlman (1738-1806), un personnage retient tout particulièrement l’attention. Il fut le premier à laisser une trace dans le Livre d’Or de Johan et Margaretha, Le Livre d’Or de Rödmossen. Lorsque Johan inaugure son livre dans sa propriété à quelques vingt kilomètres de Norrköping, le 12 juin 1792, Pehr Hörberg est là et il inscrira ces quelques mots assortis d’un dessin original :

« Den som kan sin lycka styra, wara stadig om han yra, Den har mer än lyckans lott, är säll i koian och i slott ».

« Antecknat under mitt första och nöjsamma wistande här, då ägaren med sin idoghet har förvandlat denna park mäst ifrån en onyttig ödemark, till mellanståndet af den fruktbaraste ort. Den högsa gifvare wälsignelse til fortsättning och slutet Rödmosen den 12 Juni 1792 Pehr Hörberg, målare och gårdsbrukare ».

« Celui qui sait maîtriser sa chance, qui reste droit même lorsqu’il erre, possède bien plus que la chance et est heureux aussi bien dans une chaumère que dans un château ».

« Ces mots ont été prononcés lors de mon premier et agréable séjour ici, lorsque le propriétaire, par sa diligence, a transformé ce parc, autrefois terrain vague et stérile, en un lieu d’une grande fertilité. Que le Très-Haut bénisse la poursuite et la fin de cette œuvre. Rödmosen, 12 juin 1792. Pehr Hörberg, peintre et agriculteur ».

Né le 31 janvier 1746 dans le petit village de Virestad, en Småland, au sud de la Suède, Pehr Hörberg grandit dans une famille modeste, dans une petite ferme de appelée Övra Ön. Issu d’un milieu pauvre, il manifesta très tôt une passion pour la peinture, utilisant des matériaux primitifs pour créer des œuvres qui firent sensation dans la région. On raconte que, enfant, il passait ses étés comme berger, observant la nature et esquissant des scènes rustiques qui émerveillaient les villageois. Ces débuts modestes l’amenèrent à devenir apprenti chez un peintre décorateur à Växjö, puis à se former à Sävsjö et Eksjö, où il apprit les rudiments de la peinture d’église et artisanale.

À l’âge adulte, Hörberg fit de la peinture son métier, parcourant la campagne suédoise, se spécialisant dans les motifs religieux, mythologiques et historiques. En 1769, il épousa Maria Eriksdotter, une servante et le couple eut trois fils. A 37 ans, il partit étudier à l’Académie royale des beaux-arts de Stockholm de 1783 à 1787, sous la direction de Carl Gustaf Pilo. Il y copia des maîtres anciens, comme la statue antique de Laocoon et ses fils ou Le Complot de Claudius Civilis de Rembrandt, affinant son style influencé par le rococo, le clair-obscur et le baroque. Petit à petit la famille parvint à acquérir des propriétés, comme une partie d’une ferme à Olstorp, dans l’Östergötland, en 1788. Hörberg y emménagea en 1790, obtenant des commandes du chambellan Jean-Jacques De Geer pour des travaux ecclésiastiques.

Prolifique, Hörberg réalisa pas moins de 87 retables au cours de sa vie, ornant principalement les églises de Småland et d’Östergötland. Parmi ses œuvres notables, on compte le retable de l’église de Risinge, représentant le « Sermon sur la montagne de Jésus », où il intégra le paysage local d’Olstorp. Il réalisa d’autres pièces emblématiques comme « L’Ascension du Christ » à Östra Husby ou « L’Eucharistie » à l’église Saint-Olai de Norrköping en 1797. Ses compositions étaient grandioses, avec des couleurs vives et une atmosphère empreinte d’émotion, mêlant classicisme et un soupçon de romantisme naissant. Au-delà de la peinture, il excellait en gravure sur bois, en tapisserie et même en musique : compositeur, il créa des airs folkloriques comme la « Pigopolska », une polonaise en sol mineur dont la partition fut découverte au dos d’un de ses retables – une découverte inattendue qui témoigne de sa polyvalence créative.

Johan Henrik Lidén (1741-1793) par le peintre Pehr Hörberg, 1792, Musée National Stockholm.

En 1792, alors que l’érudit Lidén, ami commun était installé chez Kuhlman à Norrköping, Hörberg réalisa son portrait, capturant l’historien alité, posant de manière contemplative avec un livre. Hörberg peignit également Kuhlman lui-même ainsi que son épouse Margaretha, immortalisant ce couple pieux et généreux qui soutenait les arts. Ces tableaux étaient en possession de Simone Kuhlman (1914-1972), la jeune sœur de ma Grand-Mère Suzanne (1908-1990). Ils lui furent dérobés lors de son rapatriement en France à l’indépendance de l’Algérie. Mais mon grand-oncle Pierre Caillet les avaient photographiés dans les années 1950 et annotés… Le style original du peintre semble indiquer l’auteur de ces tableaux : Pehr Hörberg. Le jeune fils de Johan, Carl David (1789-1860), avait réussi à les sauver lors de l’incendie de Norrköping en 1822 comme relaté par les journaux de l’époque. Ces tableaux de Pehr Hörberg étaient disposés dans la maison de Drottninggatan au dessus du long canapé en acajou (1).

Johan Kuhlman (1738-1806)
Margaretha Kuhlman, née Sehlberg (1759-1841)

En 1798, Hörberg peignit des murales représentant des images divines dans des alcoves, dans une pièce de la maison de Kuhlman à Norrköping, œuvres répertoriées sous le numéro 340 dans son catalogue raisonné. De plus, une autre peinture de Hörberg intitulée Davids orkester (L’Orchestre de David) faisait partie de la collection des Kuhlman, bien qu’elle soit aujourd’hui conservée dans les archives de l’hôtel de ville de Norrköping.

Pehr Hörberg incarne l’esprit d’un créateur persévérant, issu du peuple suédois, qui transforma ses origines humbles en un héritage artistique durable. Ses liens avec Norrköping et des figures comme Johan Kuhlman illustrent comment des réseaux locaux et des mécénats ont amplifié son influence, contribuant à des œuvres religieuses et culturelles encore visibles dans les églises et musées suédois. Aujourd’hui, son legs, des retables aux compositions musicales, témoigne de la vitalité de l’art provincial au tournant du XIXe siècle, inspirant une appréciation renouvelée pour les talents autodidactes.

Pour terminer cette évocation du peintre Pehr Hörberg, voici une nouvelle pièce de ma collection personnelle, acquise récemment. Un dessin et un poème du jeune Hörberg, en français et daté de 1768. Il avait alors 22 ans.

Un dessin précoce du jeune Pehr Hörberg, 1768. Collection personnelle de l’auteur.

« Inventé et pint par Rounart le fils (?) »

« Quog donc vous méprisez ma flâme et mes soupires ? Tandis que d’un rival vous comblez les désirs. Est-ce là cette foy que vous m’avez livrée ? Iris, s’en est assez, n’allons pas plus avant ! Un mary tout comme un amant, seront l’objet de la risée ».

Pehr Hörberg est mort le 24 janvier 1816, à Risinge dans l’Östergötland , en Suède.

(1) Hjalmar Lundgren: Kuhlmans, Pasteller från den borgerliga empiren. (Stockholm 1917)

Madame Schultze

Kenney Bowen-Schultze (vers 1810 – 1861), peintre orientaliste et salonnière à Alger.
Kenney Bowen-Schultze (1810-1861). Les remparts de la ville d’Alger. Dessin vendu par la maison Rossini en décembre 2025.

Kenney Bowen naît vers 1810, probablement l’une des cinq filles du docteur Bowen, médecin attaché au Consulat britannique d’Alger. Elle grandit ainsi dans le milieu diplomatique international de la capitale algérienne, à une époque charnière marquée par la fin de la Régence ottomane et les débuts de la colonisation française.

Elle épouse John Fredrik Schultze, consul de Suède et de Norvège à Alger, illustrant parfaitement le caractère cosmopolite de la communauté consulaire. En 1838, le couple acquiert une magnifique demeure mauresque située sur les hauteurs d’El-Biar, dans la Vallée des Consuls. C’est Kenney qui baptise cette résidence du nom poétique de « La Calorama » (du grec signifiant « La Belle Vue »), en hommage au panorama exceptionnel qu’offre la propriété sur la baie d’Alger et la Méditerranée. Le couple y vécut sept années heureuses, de 1838 à 1845, période durant laquelle Kenney développa son art et anima la vie sociale de la colonie européenne.

Kenney Bowen-Schultze (1810-1861). Vue prise de l’esplanade Babel Oued. Dessin vendu par la maison Rossini en décembre 2025.

Kenney Bowen-Schultze était une artiste peintre de talent reconnue de son vivant. Ses œuvres, réalisées à la plume, à l’encre brune et au lavis, témoignent d’une maîtrise technique certaine. Parmi ses œuvres connues figure « Young man haranguing the crowd, scene from ancient history » (Jeune homme haranguant la foule, scène d’histoire antique), dessin à la plume et encre brune avec lavis brun de 24,5 x 37 cm, signé « Frances Kenney Bowen fecit ». Cette œuvre fut vendue aux enchères, témoignant de la reconnaissance de son talent.

Kenney Bowen-Schultze (1810-1861). Vue du Souk el Arba, 1832.
Témoin visuel de l’Alger disparu.

Son héritage le plus précieux réside dans ses vues d’Alger, aquarelles et peintures qui ont permis de conserver l’aspect exact de nombreux coins de l’Alger aujourd’hui disparu. À une époque où la photographie n’était pas encore développée, ses œuvres constituent un témoignage visuel irremplaçable de l’architecture, des paysages et de la vie quotidienne de l’Alger des années 1830-1840. Malheureusement, la plupart de ces vues ont aujourd’hui disparu, rendant d’autant plus précieuses les rares œuvres qui subsistent.

Une salonnière réputée.

Au-delà de son art, Kenney Bowen-Schultze tenait à La Calorama ainsi qu’au Consulat de Suède en ville situé rue de la Licorne, un salon réputé où se retrouvait l’élite cosmopolite d’Alger. Sa résidence devint ainsi un lieu de rencontres et d’échanges culturels entre diplomates, artistes, voyageurs et notables européens et algériens. Après le départ du couple de La Calorama en 1845, Kenney demeura à Alger où elle continua à peindre et à fréquenter la société algéroise. Elle décéda le 1er avril 1861 à l’âge de 51 ans. Son épitaphe au cimetière de Saint-Eugène témoigne de son identité : « Ici repose Kenney Bowen, veuve Schultze, décédée le Ier avril 1861 âgée de 51 ans ». Son nom de jeune fille, Bowen, y est fidèlement inscrit, rappelant ses origines britanniques.

Kenney Bowen-Schultze incarne une figure fascinante de l’Alger du XIXe siècle : une femme artiste britannique d’origine et suédoise par mariage, elle vécut dans une demeure mauresque et immortalisa l’Alger en pleine transformation. Son salon et ses œuvres contribuèrent à faire de La Calorama un haut lieu de la vie culturelle et diplomatique algéroise. Ses peintures, bien que largement dispersées ou perdues, demeurent des documents historiques d’une valeur inestimable pour comprendre l’Alger d’avant les grandes transformations urbaines du Second Empire.

Acte de décès de Kenny Bowen-Schultze le 2 avril 1861. Source ANOM.