Gertrud « von Sipstein » : L’enquête

Pour Anne-Marie et William Coelman, mes lointains cousins, qui m’ont mis sur la piste de Gertrud.

Dans le registre de la noblesse de Suède et tous les documents existants relatifs aux frères Kuhlman, anoblis par la Reine Christine en 1649, le nom de l’épouse de Johan, mon ancêtre en ligne directe, était orthographié « von Sipstein ». On ne retrouve nulle trace de ce nom ailleurs qu’en Suède, et encore, uniquement dans les registres de cette époque précise. Nulle trace de « von Sipstein » avant ni après. Le registre mentionne, de plus, Gertrud comme originaire d’Ingermanland, l’Ingrie en français, et rien de plus. Nous savons aujourd’hui qu’elle n’y était pas née, mais qu’elle y avait vécu, dans les propriétés que Johan avait reçues pour services rendus à la Couronne en 1641.

Extrait de l’arbre généalogique des van Sypesteyn, musée Sypesteyn. En haut à droite, les sœurs Cornelia et Gertrud mariées aux colonels Bohm et Kuhlman.

Il m’a fallu des années pour retrouver sa trace, en recoupant des informations éparses glanées au fil des recherches. C’est finalement une intuition qui m’a mis sur la bonne piste, en parcourant une étude sur la Guerre de Trente ans et le livre de Mauvillon, Histoire de Gustave-Adolphe Roi de Suède, écrit et publié en 1764 à Amsterdam, dont j’ai pu me procurer un exemplaire.

La piste des Pays-Bas

Dans ces ouvrages, on apprend qu’un certain Gerhardt Kuhleman, revenant des Pays-Bas, rejoignit son frère aîné Johan, déjà engagé dans l’armée suédoise venue au secours des protestants de Poméranie. Ce détail semblait suggérer que Johan lui-même était familier avec les Pays-Bas. Mais pour quelle raison ?

L’intuition commença à se former lentement, comme une photographie que l’on développe dans la chambre noire, dont on devine petit à petit les contours dans la lumière rouge. Toujours à la recherche de lointains descendants des Kuhlman, j’entrai en contact avec Anne-Marie, épouse de William Coelman, lointain descendant de Peter Kuhlman, frère aîné de Gerhardt et Johan, dont l’ancêtre avait émigré du sud de la Suède aux Pays-Bas vers la fin du XVIIIe siècle. Ce contact fut un indice de plus dans un faisceau qui commençait à pointer dans la même direction : les Pays-Bas. Car si le nom Kuhlman avait pu devenir Coelman en changeant de pays, peut-être que « von Sipstein », introuvable dans tous les registres, était lui aussi la transcription déformée d’un nom étranger, mal retranscrit par des scribes suédois. Je ne savais pas encore lequel, ni d’où il venait, mais la piste commençait à se préciser.

Le financement des armées et la piste du Colonel

L’étude du financement des armées au début du XVIIe siècle m’ouvrit d’autres pistes. Pour certains régiments envoyés directement de Suède, comme le fameux régiment de Svea, les fonds étaient fournis par l’État. Mais le plus souvent, Colonels et Lieutenants-Colonels devaient prélever l’argent nécessaire sur leurs fonds propres, avec l’espoir vague d’être un jour remboursés. Il n’était pas rare non plus que ces officiers se paient directement sur les soldats des armées vaincues et les villes conquises. Ce qui retint mon attention, c’est qu’il apparaît aussi que Colonels et Lieutenants-Colonels étaient souvent des proches, parfois même des parents. Cet indice me conduisit à chercher du côté du supérieur hiérarchique de Johan. Je contactai les Archives Royales de Suède à Stockholm, qui me conseillèrent de consulter les fameux Rullors de l’armée, dont l’archivage méthodique facilite considérablement la recherche.

Lorsque Gerhardt rejoignit son frère dans l’armée, Johan était déjà Lieutenant reconnu pour sa bravoure dans le régiment du Général Duwal. L’homélie funèbre de Gerhardt, prononcée par le théologien Christoph Schultetus, précise même qu’à la mort de celui-ci, Johan était Lieutenant « un des brillants commandants du régiment alors sous le commandement du Colonel Bohms ». Bohm. J’avais enfin le nom que je cherchais.

Cornelia, la sœur retrouvée

En étudiant ce personnage de Jacob Larsson Bohm, mentionné tout comme les deux frères Kuhlman dans les ouvrages de l’historien d’État Chemnitz, j’appris qu’il était marié à une certaine… Cornelia van Sypesteijn. Il ne me « restait » plus qu’à confirmer que Gertrud et Cornelia étaient parentes, ce qui fut, cette fois, presqu’un jeu d’enfant.

Le père de Cornelia était Johan Maartenz van Sypesteyn, Maître Écuyer des Bois et Forêts de Hollande à partir de 1608, titre hautement honorifique, dont l’épouse était Catherina van Nijenrode. Tous deux étaient Seigneurs de Hillegom et avaient eu sept enfants, dont quatre filles. Parmi elles, deux prénommées… Cornelia et Gertrud. Je me tournai alors vers les archives néerlandaises et contactai le musée Sypesteyn aux Pays-Bas pour en avoir le cœur net. Le premier document reçu, un extrait de l’arbre généalogique, grande fresque peinte visible dans la salle de réception du château, était troublant : Gertrud y était associée à un certain « Hans Fredrik Coelman ». Hans, et non Johan. Un des fils de Gertrud et Johan se prénommait Hans Jacob, dont on retrouve la trace dans les archives d’Estonie et de Finlande. Leur fils cadet, Henrik, serait le père du Heindrich Kuhlman qui émigra à Norrköping en 1819, initiant la lignée des Kuhlman de Suède.

Johan Maartensz van Sypesteyn (1564-1625).
Auteur inconnu. Le tableau se trouve dans la grande salle gothique du Château-Musée Sypesteyn à Loosdrecht.

Après quelques échanges avec l’archiviste du musée, celui-ci me confirma que Hans était bien un diminutif de Johan couramment employé aux Pays-Bas. Un second document dissipa les derniers doutes : il donnait une courte biographie du couple, confirmait leur départ pour l’Ingrie, indiquait que « Hans » était mort à Narva et que leur fils s’appelait Hans Jacob, conformément aux registres de la noblesse suédoise. Le doute n’était plus permis.

Les actes retrouvés

Dans les archives néerlandaises, j’avais pu retrouver l’acte de baptême de Cornelia van Sypesteyn, née le 22 février 1604 à Utrecht, contrairement à l’année 1598 indiquée dans la plupart des arbres généalogiques, ainsi que son acte de mariage.

Quant à Gertrud, je pu retrouver également son acte de baptême, conservé dans les registres paroissiaux néerlandais. Il est daté du 3 novembre 1608. On y lit clairement :

Die Vader : S’ Johan [van Sypesteyn] — Die moder : S’ Catharina van [Nijenrode] — Het Kind : Getreudt

Gertrud, orthographiée Getreudt dans le registre, est donc bien la fille de Johan Maartenz van Sypesteyn et Catherina van Nijenrode, née quatre ans après sa sœur Cornelia. Elle avait environ 25 ans lorsqu’elle épousa Johan Kuhlman, et l’on sait par ailleurs qu’elle était encore vivante en 1662, à plus de 50 ans.

Et maintenant ?

Cette enquête, menée sur plusieurs années, m’a conduit des archives suédoises aux musées néerlandais, des Rullors de l’armée aux registres paroissiaux d’Utrecht. Elle a permis de restituer à Gertrud son vrai nom : non pas « von Sipstein », patronyme fantôme né d’une transcription approximative par des scribes suédois peu familiers du néerlandais, mais Gertrud van Sypesteyn, fille de Johan Maartenz van Sypesteyn et Catharina van Nijenrode, Seigneurs de Hillegom, baptisée le 3 novembre 1608 à Utrecht.

Je consacrerai un prochain article à la grande lignée des van Sypesteyn et des van Nijenrode, deux familles dont l’histoire est intimement mêlée à celle des Pays-Bas des XVIe et XVIIe siècles. Une histoire qui réserve encore ses surprises. Car l’homélie funèbre prononcée par le pasteur Christoph Schultetus en 1637 contient un détail troublant, passé presque inaperçu : avant de rejoindre l’armée suédoise, Gerhard Kuhlman séjournait en Hollande et avait formé le projet de s’engager dans la Compagnie des Indes orientales. Il y renonça « à cause des avertissements reçus sur les dangers d’un tel voyage », précise Schultetus. Qui l’en dissuada ? Et pourquoi ? Était-ce l’un des membres de ces grandes familles marchandes néerlandaises que les Kuhlman fréquentaient alors, peut-être les van Sypesteyn ou les van Nijenrode eux-mêmes ? Si tel était le cas, le lien entre les deux familles serait antérieur au mariage de Johan et Gertrud, et l’histoire que nous croyons maintenant connaître serait à réécrire.

C’est cette piste que nous suivrons dans le prochain article…

À la recherche du visage d’Augusta

Le point de départ : quatre photos sans nom
Le début d’une enquête, 2008.

Tout commence avec l’album de Sigurd, cet album de famille que mon père Lucien avait pu récupérer et photocopier chez Suzette, fille de Germaine Kuhlman. Quatre photos s’y trouvaient regroupées. Aucune n’était annotée, à l’exception d’un garçon appelé « Spanti ». Les questions étaient nombreuses. Après échange avec Dag, nous avions pu identifier les personnages un à un. La photo D représentait Swante Nyland, fils de la cousine germaine de Sigurd. La photo C montrait sa mère Amalia Sofia Augusta Hellberg (1831-1873) avec sa fille Amalia Augusta Fernanda (1854-1935). La photo B représentait la mère et grand-mère de ces dernières.

Restait la photo A, celle de gauche.

Une ressemblance troublante

Dès le premier regard, cette femme me frappait. On y reconnaissait quelque chose de familier, des traits que je retrouvais chez ma grand-mère Suzanne et chez sa sœur Germaine, des traits indéniablement Kuhlman. Ma conviction s’était forgée naturellement : il s’agissait d’Augusta Wilhelmina Macklin, première femme de Joseph Kuhlman et mère de Sigurd.

Le doute : une chronologie qui ne colle pas

Mais en examinant la photo de plus près, un détail me fit hésiter. Le format, la qualité, le carton support : il s’agissait sans aucun doute d’une carte de visite photographique. Or ce format n’est popularisé en Suède qu’à partir de 1854, grâce au procédé mis au point par Disdéri. Et Augusta, elle, était morte le 28 octobre 1853.

La chronologie rendait l’identification impossible.

Le dos de la photo : Axel Rydin, Norrköping
Ingeborg Beata Kuhlman (1802-1875), sœur de Josef. Collection personnelle de l’auteur.
Verso de la photographie format CDV. Collection personnelle de l’auteur.

C’est alors que je retournai la photo. Au verso, une inscription en élégantes lettres bleues : Axel Rydins Fotografi-Atelier, Norrköping, Enkefru Lindéns gård, Nya Torget.

Axel Rydin (1837-1912) était un photographe-portraitiste suédois, actif à son studio de la Lindénska gården, Nya Torget à Norrköping, entre 1860 et 1871. La photo avait donc été prise au minimum sept ans après la mort d’Augusta. Toute identification avec elle était définitivement exclue.

Mais quelle Kuhlman vivait à Norrköping ?

La ressemblance familiale était pourtant réelle. Si cette femme ne pouvait pas être Augusta, elle portait indéniablement les traits des Kuhlman. La question devenait alors : quelle Kuhlman vivait à Norrköping entre 1860 et 1871, et était suffisamment proche de Josef ou Sigurd pour figurer dans leur album ? La réponse s’imposa : Ingeborg Kuhlman, sœur aînée de Joseph, avec qui celui-ci entretenait une correspondance régulière. Sigurd l’avait conservée dans son album, en souvenir de sa tante et du lien qui unissait son père à sa famille restée en Suède.

La vraie découverte : un daguerréotype oublié

C’est en continuant à feuilleter l’album que je fis la découverte la plus inattendue. Collé au dos d’une autre photo, presque invisible, se trouvait un vieux daguerréotype découpé et dont les traits s’étaient presque entièrement effacés avec le temps. En jouant sur les contrastes, en retravaillant l’image, je parvins à en améliorer la lisibilité. Puis, en utilisant l’intelligence artificielle, j’obtins une évocation du visage dissimulé sous les années : une femme assise, au regard direct, tenant une lettre dans la main, vêtue avec la sobriété élégante de son époque.

Le vieux daguerréotype. Collection personnelle de l’auteur.
Note : l’image présentée ici est une évocation générée par intelligence artificielle à partir du daguerréotype original très dégradé. Elle ne constitue pas une restauration fidèle mais une interprétation visuelle destinée à donner un visage à celle qui n’en avait plus.

Un daguerréotype ne peut dater que d’avant les années 1860, et potentiellement d’avant 1853. La chronologie, cette fois, n’excluait pas Augusta, bien au contraire.

Pourquoi Sigurd aurait-il conservé précieusement, collé au dos d’une autre photo, ce daguerréotype quasi effacé, sinon parce qu’il représentait quelqu’un d’irremplaçable ? Quelqu’un qu’il avait quitté à l’âge de 14 ans pour rejoindre son père en Algérie, et qu’il n’avait jamais revu. Sa mère. Mais pourquoi était-elle cachée ? Nous ne le saurons jamais mais ce daguerréotype est peut-être la seule représentation photographique connue d’Augusta Wilhelmina Macklin.

Note : l’image présentée ici est une évocation générée par intelligence artificielle à partir du daguerréotype original très dégradé. Elle ne constitue pas une restauration fidèle mais une interprétation visuelle destinée à donner un visage à celle qui n’en avait plus.

Sources : album photographique de Sigurd Kuhlman, collection familiale Laude-Kuhlman ; Axel Rydin (fotograf), Wikipedia suédoise ; DigitaltMuseum, Nordiska museet.

La Dernière Bataille

Prague, 1648 – lieu probable de la blessure mortelle de Johan Kuhlman
Gravure représentant le siège de Prague par les suédois, été 1648.
Un cercle qui se referme

Il y a quelque chose de remarquable dans la géographie de la Guerre de Trente Ans : elle commença à Prague, par la Défenestration du 23 mai 1618, et c’est à Prague qu’elle s’acheva, trente ans plus tard, dans les fumées d’une ville à moitié saccagée. La roue de l’Histoire avait accompli un tour complet, revenant au point de départ avec une précision cruelle. C’est dans cet épilogue extraordinaire, la dernière bataille d’une guerre qui avait ravagé l’Europe pendant trois décennies, que Johan Kuhlman, lieutenant-colonel au service de la Suède, aurait très vraisemblablement connu son destin.

La guerre pendant la paix

Au printemps 1648, les négociations de paix à Osnabrück et Münster entrent dans leur phase finale. Depuis quatre ans, diplomates et plénipotentiaires s’épuisent à construire un nouvel ordre européen. Mais les armées, elles, continuent de se battre. La paix n’est pas encore signée et les généraux savent qu’une victoire sur le terrain pèse plus lourd dans les dernières tractations qu’une plaidoirie à la table des négociations.

C’est dans cet esprit calculateur que le général suédois Hans Christoff von Königsmarck (1) , aventurier brillant et impitoyable, né en Allemagne mais au service de Stockholm, conçoit son dernier coup d’éclat.

Portrait de von Königsmarck par Matthäus Merian.
La nuit du 25 au 26 juillet 1648

Königsmarck connaît Prague. Il sait que ses défenses sont inégales, que certains tronçons de remparts sont en travaux. Un ancien officier impérial, Ernst Odowalski, manchot, ruiné par la guerre, reconverti au service suédois, lui a livré les plans de la ville et l’emplacement précis d’une faille dans les murailles, derrière le couvent des Capucins. Dans la nuit du 25 au 26 juillet 1648, Königsmarck frappe. Avec seulement 800 mousquetaires – c’est tout ce que Wrangel a bien voulu lui accorder – il marche en silence sur Prague. Odowalski guide l’avant-garde. Entre deux et trois heures du matin, ils escaladent le rempart, jettent la sentinelle dans le fossé, enfoncent la porte de Strahow, abaissent le pont-levis. Königsmarck et sa cavalerie s’engouffrent.

Pufendorf, qui écrit quelques années plus tard à partir de documents d’archives, note laconiquement : « Le tout se passa avec une telle facilité que du côté suédois il n’y eut pas plus d’un seul tué, et à peine un ou deux blessés. » En quelques heures, la Kleinseite (la rive gauche de la Vltava), le château de Prague et les quartiers de Hradčany sont aux mains des Suédois. Trois décennies après la Défenestration, les soldats protestants du Nord campaient là où tout avait commencé.

Le pillage

Ce qui suivit l’assaut fut moins glorieux. Prague fut pillée pendant trois jours. Le trésor impérial fut forcé. La collection d’art fabuleuse assemblée par l’Empereur Rodolphe II – l’une des plus riches d’Europe, comprenant le Codex Gigas, le Codex Argenteus, des sculptures d’Adrien de Vries, des centaines de tableaux – fut embarquée sur des barges descendant l’Elbe vers la Suède. Un inventaire suédois de 1652 recense encore 472 peintures provenant de Prague. Beaucoup de ces œuvres ornent aujourd’hui le palais de Drottningholm ou sont dispersées dans les grandes collections européennes. Les soldats, eux, vendaient des bagues précieuses pour quelques reichsthalers. Pufendorf rapporte qu’un mousquetaire céda une bague ayant coûté 6 000 Rthlr. pour 5 Rthlr. Le butin total fut estimé entre 7 et 12 millions de reichsthalers. Pour certains historiens, le pillage était le véritable objectif de l’opération – la victoire militaire n’étant que le prétexte.

Quatre mois de siège

Mais les Suédois ne purent aller plus loin. La Vieille Ville et la Nouvelle Ville, sur la rive droite de la Vltava, résistèrent. Le pont Charles fut le théâtre d’affrontements acharnés : deux jours après la prise de la Kleinseite, une tentative suédoise de forcer le passage fut repoussée par les hommes du gouverneur Rudolf von Colloredo, épaulés par la milice bourgeoise et les étudiants de Prague, organisés en légion de volontaires sous la direction du jésuite Jiří Plachý. Ces étudiants armés – défendant le pont Charles contre les Suédois – sont entrés dans la mémoire de Prague. Leur résistance est commémorée aujourd’hui encore par une inscription latine sur la tour du pont : « Passant, repose-toi ici… alors qu’ici ont dû être repoussés les Goths et leur fureur vandale. »

Fin septembre 1648, le prince Carl Gustav (futur Charles X de Suède) arriva en personne sous Prague avec ses renforts. Les forces suédoises lancèrent alors plusieurs assauts simultanés – depuis le pont Charles à l’ouest, depuis la plaine de Letná au nord, depuis les plaines orientales vers la Nouvelle Ville. Tous furent repoussés. Les forces suédoises totalisaient désormais environ 7 500 hommes auxquels s’ajoutèrent 6 000 renforts. En face, pas plus de 2 000 soldats impériaux réguliers, complétés par des miliciens et 750 étudiants. Mais Prague était une ville défendable, et Colloredo un vétéran exceptionnel.

Les pertes s’accumulèrent. Sur toute la durée des opérations : 500 morts et 700 blessés du côté suédois, 219 morts et 475 blessés du côté impérial. Les combats des mois d’août, septembre et octobre furent les plus meurtriers, bien loin de la facilité de la nuit du 25 juillet.

La paix signée, les combats continuent

Le 24 octobre 1648, la paix de Westphalie fut signée à Osnabrück. Mais les nouvelles mirent plusieurs jours à parvenir à Prague. Les combats continuèrent jusqu’au 1er novembre 1648 -soit une semaine entière après la fin officielle de la guerre. Ces derniers jours de combat ont quelque chose de particulièrement tragique : des hommes mouraient pour une victoire déjà rendue inutile par la diplomatie, pour une ville que les Suédois allaient devoir rendre de toute façon. La paix était signée et le sang coulait encore sur les rives de la Vltava.

Pufendorf, dans son récit, note avec une ironie discrète que « la nouvelle de la prise de Prague arriva à Osnabrück précisément au moment où l’on venait de conclure les négociations. Si elle était arrivée plus tôt, il était à craindre qu’elle eût pu faire obstacle à la paix. »

La présence suédoise jusqu’en septembre 1649

Ce que les compilateurs généraux ne disent pas toujours clairement : après la signature de la paix, les Suédois ne quittèrent pas Prague. La principale armée fut évacuée de Bohême à la fin de l’année 1648 et Pufendorf le confirme. Une garnison suédoise maintint sa position dans la Kleinseite et le château de Prague jusqu’au 30 septembre 1649. Pendant ces dix mois supplémentaires – de novembre 1648 à septembre 1649 – des soldats suédois tenaient la rive gauche de la Vltava dans une ville officiellement en paix, dans un état de tension permanente avec les Impériaux de l’autre côté du pont. Les négociations sur l’indemnisation des soldats, les questions de satisfaction et d’évacuation progressaient lentement à Nuremberg. Les frictions, les incidents, les violences étaient inévitables.

Johan Kuhlman à Prague : une hypothèse solidement étayée

C’est dans ce contexte – la dernière grande bataille de la guerre, suivie de dix mois d’occupation tendue – que la mort de Johan Kuhlman trouverait tout son sens.

La lettre d’anoblissement de la reine Christina, datée du 20 juillet 1649, dit qu’il fut tué « il y a peu de temps, contre l’ennemi, en Allemagne ». Si la garnison suédoise se maintint à Prague jusqu’au 30 septembre 1649, Johan Kuhlman aurait pu être blessé mortellement en opération à Prague quelques semaines ou quelques mois avant la lettre royale. Le scénario le plus probable est le suivant : blessé gravement à Prague ou dans ses environs, rapatrié vivant vers la Baltique, mort à Narva au début de l’année 1649 – serait cohérent avec l’ensemble des sources :

  • Il expliquerait le « récemment » utilisé par la Reine dans la lettre d’anoblissement de juillet 1649 sans forcer le sens des mots
  • Il serait cohérent avec la formule « contre l’ennemi en Allemagne » – Prague est en territoire de langue allemande, et la garnison faisait face à des forces hostiles
  • Il expliquerait le retour à Narva car Pufendorf confirme que Narva était l’un des principaux ports d’embarquement suédois pour les troupes envoyées en Allemagne (7 000 hommes embarqués à l’été 1648). Les mêmes navires assuraient le trajet retour. Johan, grièvement blessé, aurait été rapatrié vivant sur ces convois de retour et c’est à Narva, chez les siens, qu’il serait mort de ses blessures au début de l’année 1649
  • Il rendrait compte de l’organisation soignée des funérailles par Francis Johnstone – le temps d’organiser, de rapatrier, de sécuriser un emplacement prestigieux dans l’église du château de Narva ( ou plutôt d’Ivangorod…).

Précision importante : aucune source ne place Johan Kuhlman à Prague de manière certaine. Cette reconstruction demeure une hypothèse – solidement étayée, mais une hypothèse.

L’épilogue — sur le pont de pierre

Sur le pont de Pierre (renommé pont de Charles à partir de 1870), les Suédois et les Impériaux se firent face pendant des mois. Pufendorf décrit ces négociations surréalistes : une maison de planches dressée à la hâte au milieu du pont, une table au centre, les délégués de chaque côté – Carl Gustav lui-même venu de Kuttenberg pour traiter en personne avec Piccolomini. La guerre avait commencé à Prague par des hommes jetés par des fenêtres. Elle se terminait à Prague par des hommes s’invitant mutuellement à dîner de chaque côté d’un fleuve.

Le pont Charles à Prague, de nos jours.

Johan Kuhlman serait mort quelque part dans cet épilogue. Pas dans une grande bataille rangée, mais dans la violence ordinaire et tenace d’une occupation militaire, dans les derniers soubresauts d’une guerre qui refusait de mourir tout à fait. C’est du moins ce que les sources, lues avec soin, permettent d’envisager.

(1) Le comte Hans Christoff von Königsmarck, de Tjust (12 décembre 1605 – 8 mars 1663) était un Général d’origine allemande qui commandait la légendaire colonne volante suédoise , une force qui a joué un rôle clé dans la stratégie militaire suédoise pendant la guerre de Trente Ans .

Sources
  • Samuel von Pufendorf, Schwedisch- und Deutsche Kriegs-Geschichte in XXVI Büchern, Francfort-sur-le-Main et Leipzig, 1688, Livre XX, §§ 47–50, 57–58, 209–210, 232 — source primaire, lecture directe du texte
  • Wikipedia (anglais), Battle of Prague (1648), consulté mai 2026, d’après Hodja, Zdenek, Forschungsstelle Westfälischer Friede, Université de Münster, 2002
  • Wikipedia (français), Bataille de Prague (1648), consulté mai 2026
  • Peter Watson, Wisdom and Strength: The Biography of a Renaissance Masterpiece, Hutchinson, 1990 (sur le pillage des collections de Rodolphe II)
  • Lettre d’anoblissement (Sköldebref) de la reine Christina, 20 juillet 1649, transcription K. Borgkvist Ljung — source primaire directe sur la mort de Johan Kuhlman

Augusta Wilhelmina Maklin (1811-1853)

La première épouse du Consul et mère de Sigurd.

Une ascendance aristocratique franco-nordique

Augusta Wilhelmina Maklin naît le 31 janvier 1811 à Stockholm. Elle est la quatrième et dernière fille de Gustaf Maklin et de Louise Marie Johanna Vegult (1782–1855), elle-même fille du Marquis Louis Frédéric de Vigeuil et de Charlotte Rebecka Hummelbaeck. Par sa grand-mère maternelle, Augusta est la petite-fille du Maître d’Écurie du Roi Louis XVI, une ascendance aristocratique française qui contraste singulièrement avec la vie discrète et solitaire qu’elle mènera. Augusta grandit dans une fratrie de quatre sœurs : Charlotta Kristina (1804–1887), Lovisa Amalia (1806–1893) et Sofia Magdalena (1808–1896).

Un mariage de circonstance

Le 9 janvier 1835, Augusta épouse Joseph Kuhlman (1809–1876) à Stockholm. Joseph y occupe alors la fonction de Secrétaire de la Chambre Royale de Commerce. Le contexte de cette union est révélateur : six jours seulement avant le mariage, le père de Joseph, Johan Peter Kuhlman, ouvre une école pour jeunes filles à Stockholm, école qui sera placée sous la direction de Louise Johanna de Vegult, la propre mère d’Augusta. Le fait que leur fils Sigurd naisse sept mois après le mariage laisse penser que cette union fut contractée pour « réparer un égarement », la création de l’école par Johan Peter faisant figure de compensation.

Joseph et Augusta ne vivront d’ailleurs probablement très peu de temps ensemble. Leur mariage ne sera marqué que par ce seul enfant.

Sigurd, leur fils unique

Sigurd Kuhlman naît en 1835 à Stockholm. Fils unique d’Augusta et Joseph, il partira rejoindre son père à Alger dès 1849, comme l’atteste son dossier de naturalisation de 1876, qui précise qu’il était en Algérie depuis cette date. Il deviendra pendant trente ans courtier maritime à Oran, loin de sa mère qui mourra seule, sans lui à ses côtés.

Une vie d’itinérances

La vie d’Augusta après son mariage est celle d’une femme seule, en mouvement constant. En 1838, elle quitte Stockholm pour la Finlande, rejoignant sa mère et sa sœur Charlotta Kristina. Un document de la paroisse Hedvig Eleonora de Stockholm, daté du 15 novembre 1838, confirme ce départ. Elle travaille alors de 1838 à 1839 à l’usine Fiskars, à Fiskari, dans la municipalité de Raseborg, sur la côte sud-ouest de la Finlande, une manufacture fondée en 1649, réputée pour ses outils et ses forges.

« Madame Augusta Wilhelmina Kuhlman, née Maklin, qui se déplace maintenant vers la Finlande, est née à Stockholm le 31 janvier 1811 et est pourvue d’une solide connaissance de la chrétienté, d’une pratique régulière [des sacrements], d’une conduite honorable, et est unie par les liens du mariage au Secrétaire de la Chambre Joseph Kuhlman.
Stockholm, le 6 novembre 1838. Pehr Lindström, Pasteur à Hedvig Eleonora. »
« Madame Augusta Wilhelmina Kuhlman, née Macklin, qui est arrivée de Stockholm en 1838 et qui se déplace maintenant vers Helsingfors (Helsinki), est, selon l’attestation apportée avec elle, née à Stockholm le 31 janvier 1811, pourvue d’une solide connaissance de la chrétienté, d’une pratique régulière des sacrements et d’une conduite honorable, et est unie par les liens du mariage au Secrétaire de la Chambre Joseph Kuhlman.
Porjo, le 17 avril 1839. Pour le Pasteur, Stadius, Pasteur adjoint »

En avril 1839, un certificat de déplacement de la paroisse de Porjo (Porvoo) atteste qu’elle s’apprête à partir pour Helsinki. Ce document souligne également ses bonnes connaissances de la foi chrétienne et rappelle sa qualité d’épouse du secrétaire consulaire Joseph Kuhlman. Elle s’installe ensuite à Porvoo (en suédois Borgå), ville historique de la côte sud de la Finlande, où elle vit de 1840 jusqu’au 6 août 1844, avant de retourner en Suède, dans la région de Stockholm, sur l’île de Munsö, au lieu-dit Lilla Norrby, sur le lac Mälaren. Sa sœur restera à l’adresse finlandaise jusqu’au 17 septembre 1847.

Les archives de la paroisse de Stockholm (Klara kyrkoarkiv) la mentionnent dans la capitale en 1843, 1845 et 1846, avec son fils Sigurd.

La séparation définitive (1849)

En novembre 1849, Augusta s’installe seule dans la paroisse de Västra Eneby, près de Kisa. Les registres paroissiaux ne mentionnent pas Sigurd à ses côtés. Croisé avec son dossier de naturalisation de 1876 attestant qu’il était en Algérie depuis 1849, cela permet de déduire que c’est à cette époque que le jeune homme, alors âgé de 14 ans, part rejoindre son père Joseph à Alger pour y apprendre le métier. La famille est désormais dispersée : Joseph en Algérie, Sigurd parti le rejoindre, Augusta seule en Suède.

Kisa, de nos jours.
Une femme d’initiative

Le 29 novembre 1851, Augusta publie une annonce dans le journal Westerwiks Weckoblad, journal de Västervik, comté de Kalmar :

« La soussignée a l’intention d’établir une pension pour jeunes femmes ; quiconque intéressé est prié de me contacter pour de plus amples informations. Augusta Kuhlman, née Mac-Lean. »

Ce projet témoigne d’une femme d’initiative, déterminée à construire son autonomie, seule, loin d’un mari absent installé à l’étranger.

La mort, seule à Kisa

Augusta Wilhelmina Maklin décède le 28 octobre 1853 à Kisa, emportée par la tuberculose (lungsot). Elle avait 42 ans. Les obsèques ont lieu le 6 novembre 1853.

« Mme Augusta Wilhemina Kuhlman née Nac Lean le  31 janvier 1811, est décédée à kisa le 28 octobre, pleurée par son fils et sa mère de 78 ans ».

Le registre civil des décès de Kisa est éloquent : Augusta ne vivait pas avec son mari, qui résidait à l’étranger. Elle n’avait pas d’enfant auprès d’elle, Sigurd étant en Algérie depuis 1849. Sa mère, quant à elle, vivait chez sa fille Sofia Magdalena à Leksand, dans le comté de Dalarna, à 200 km au nord-ouest de Stockholm. L’avis de décès publié dans le Post- och Inrikes Tidningar est sobre :

« Mme Augusta Wilhemina Kuhlman née Mac Lean le 31 janvier 1811, est décédée à Kisa le 28 octobre, pleurée par son fils et sa mère. »

Significativement, son mari n’est pas mentionné parmi les personnes en deuil. Augusta meurt véritablement seule, sans Joseph, sans Sigurd, sans sa mère. Elle est pleurée de loin, par un fils parti en Algérie et une mère qui lui survivra deux ans, mourant à son tour le 21 décembre 1855 à Leksand, chez sa fille Sofia Magdalena.

Une vie en pointillés

Augusta Wilhelmina Maklin laisse l’image d’une femme issue d’une lignée aristocratique franco-nordique, petite-fille d’un officier de la cour de Louis XVI, qui traversa sa vie dans une solitude discrète : un mariage sans partage, un fils parti loin, des déménagements répétés de Stockholm à la Finlande, de Munsö à Västervik, jusqu’à sa mort dans la campagne suédoise de Kisa. Par son fils Sigurd, elle est l’ancêtre directe de la branche Kuhlman qui s’enracinera durablement en Algérie.

Dans un prochain article, j’expliquerai comment, avec force de déduction, j’ai pu retrouver et identifier ce qui est peut-être la seule représentation photographique d’Augusta…

Sources : Archives paroissiales de Stockholm, Porvoo, Västra Eneby et Kisa ; registres d’état civil suédois et finlandais ; dossier de naturalisation de Sigurd Kuhlman (1876) ; Post- och Inrikes Tidningar (1853) ; Westerwiks Weckoblad (1851).

La date de la mort de Johan Kuhlman remise en question…

Lieutenant-Colonel pendant la Guerre de Trente Ans

Cet article aurait pu s’intituler : De l’intérêt de l’étude des sources primaires contre le consensus secondaire ou encore : Note de méthode historique et généalogique.

Introduction : deux traditions de travail, deux types de résultats

La recherche historique et généalogique repose sur deux activités distinctes, souvent confondues : la compilation et l’analyse critique. La première consiste à rassembler et transcrire fidèlement ce que les sources disent. La seconde consiste à confronter ces sources entre elles, à en interroger le vocabulaire, à en mesurer les compatibilités et les contradictions. Ces deux activités sont également légitimes et nécessaires mais elles ne produisent pas toujours les mêmes résultats, et ne posent pas les mêmes questions.

Le cas de la date de mort de Johan Kuhlman, lieutenant-colonel au service de la couronne suédoise pendant la Guerre de Trente Ans, en est une illustration concrète. Plusieurs études généalogiques de référence donnent 1648 comme année de son enterrement à Narva. Ce faisant, elles ont fidèlement transcrit ce que leurs sources locales indiquaient, c’était leur objet. Mais les informations ne sont pas toujours complètes. Le nom de son épouse y est parfois omis tout comme le nom du colonel Johnstone qui fit inhumer Johan dans l’église du château de Narva (voir par ailleurs). Et en croisant ces compilations avec la SEULE source primaire contemporaine de la mort de Johan Kuhlman, l’acte royal d’anoblissement de la reine Christina de Suède daté du 20 juillet 1649 — une question s’ouvre que les compilateurs n’avaient pas à se poser : ces deux informations sont-elles compatibles ?

I. Les sources secondaires : deux études généalogiques rigoureuses

Source secondaire 1 : Gustaf Elgenstierna, Den introducerade svenska adelns ättartavlor

L’ouvrage de référence de la noblesse suédoise introduite est le monumental Den introducerade svenska adelns ättartavlor med tillägg och rättelser (Les tables généalogiques de la noblesse suédoise introduite, avec additions et corrections) publié par Gustaf Elgenstierna. Le volume IV (Igelström–Lillietopp) consacre la notice Tab. 14 à Johan Kuhlman :

« Johan Kuhlman, adlad Kuhlman (son av Johan Kuhlman, Tab. 1), till Bornhagenhof i Ingermanland ; var 1639 överstelöjtnant ; adlad 1649 22/7efter sin död jämte sin broder Peter (sönerna 1650 introd. under nr 467) ; begr. 1648 i Narva, då överstern Frans Johnstone för hans lägerstad i slottskyrkan förärade 100 riksdaler [Rf]. — G. m. Gertrud von Sipstein, som levde änka 1662. »

Elgenstierna cite ses sources en bas de notice :

  1. Rf — Riddarhusarkivet (Archives de la Maison de la Noblesse suédoise)
  2. KrAB — Krigsarkivets bibliotek (Bibliothèque des Archives militaires)
  3. Viborgs tyska förs. kyrkoarkiv — Archives de la paroisse allemande de Viborg
  4. Geneal. samfundets i Finland årsbok VI, s. 84, 85 — Annuaire de la Société généalogique de Finlande

Source secondaire 2 : étude généalogique finlandaise de Borgström (Kuhlman Tab. IV)

Une seconde compilation généalogique, celle publiée en 1953 par Borgström, qui s’inspire des travaux réalisés précédemment tout en remettant en cause certaines hypothèses donne pour le même Johan Kuhlman :

« Johan Kuhlman (tab. I), till Bornhagenhoff i Ingermanland. Öfverstelöjtnant. Adlad 1649 22/7, efter sin död, jämte brodern Peter. Begrafven 1648 i Narva, då öfversten Frans Johnstone för hans lägerstad i slottskyrkan förärade 100 riksdaler. — Gift med ……, som 1649 lefde enka. »

Ce que les deux études ont en commun

La convergence entre les deux compilations est frappante et significative : Même date d’anoblissement, le 22 juillet 1649; même date d’enterrement : 1648 à Narva et même mention de la donation de Frans Johnstone.

Cette convergence s’explique probablement par une source intermédiaire commune, l’annuaire de la Société généalogique de Finlande, cité par Elgenstierna. Les deux études ont fidèlement transcrit les mêmes données depuis cette source partagée. C’est précisément leur travail de compilateurs et ils l’ont bien fait. J’aurais pu illustrer d’autres exemples de compilation antérieures présentant les mêmes défauts ou imprécisions historiques.

Ce que ni l’un ni l’autre n’avaient à faire, et n’ont pas fait, c’est croiser ces données avec la formule temporelle précise de la lettre royale d’anoblissement. Nous allons le faire maintenant.

II. analyse linguistique de La source primaire, le Sköldebref du 20 juillet 1649

Nature et statut du document :

Le Sköldebref ou lettre d’anoblissement est l’acte par lequel la reine Christina de Suède accorde à Peter Kuhlman et aux enfants de son frère défunt Johan l’accès à la noblesse suédoise avec attribution d’un blason. Ce document présente toutes les caractéristiques d’une source primaire de premier ordre : il est rédigé à la chancellerie royale suédoise et signé par la Reine en date du 20 juillet 1649, c’est un acte juridique authentique, non une compilation ni un résumé, il est contemporain des événements qu’il relate et transcrit par une paléographe professionnelle agréée (Karin Borgkvist Ljung) et que je remercie ici encore une fois.

En termes de hiérarchie des sources, cet acte royal prime sur toute compilation généalogique ultérieure y compris sur un ouvrage aussi autorisé que celui d’Elgenstierna.

Lettre d’anoblissement des Kuhlman signée de la Reine Christine le 20 juillet 1649 (extraits). Archives Royales de Suède.

Le passage déterminant :

La reine justifie la grâce accordée en ces termes en vieux suédois de l’époque :

« hans framlidne Broder, för den ofwerstleut; John Kuhlman, huilken förlijten tijdh sidhvtij Tÿsklandh emot fienden är slaghworden »

L’expression suédoise du XVIIe siècle « förlijten tijdh sidh » signifie littéralement « il y a peu de temps » : quelques semaines ou quelques mois, jamais plus d’un an. C’est une formule de chancellerie précise, employée de manière cohérente dans les actes royaux suédois de l’époque pour désigner des événements récents. Elle se distingue rigoureusement d’autres formulations telles que :

  • « för någre åhr sedan » : il y a quelques années
  • « i förgångne åhr » : l’année passée
  • « nyligen » : récemment, dans les jours ou semaines immédiats

Traduction : « son défunt frère, feu le lieutenant-colonel John Kuhlman, qui il y a peu de temps a été frappé / abattu contre l’ennemi en Allemagne »

Le sens exact de « slaghworden » :

Avant d’examiner les scénarios, une précision linguistique s’impose. La lettre de Christina dit que Johan fut « slaghworden », un terme suédois du XVIIe siècle qui signifie frappé, abattu, et désigne le fait de recevoir un coup mortel. Il ne signifie pas nécessairement « mort sur le coup »… Un homme « slaghworden » pouvait avoir reçu une blessure mortelle en Allemagne et être décédé de cette blessure plusieurs semaines ou plusieurs mois plus tard, après son évacuation. C’est cette nuance qui ouvre la voie au scénario le plus probable que j’évoquerai dans un prochain article.

Si Johan Kuhlman était mort en 1648, il serait décédé au minimum sept mois avant la rédaction de la lettre, et au maximum dix-neuf mois plus tôt. Un acte de chancellerie royale n’emploierait pas « il y a peu de temps » pour désigner un événement de 1648 lorsqu’il est rédigé en juillet 1649.

La conclusion s’impose : la formule « förlijten tijdh sidh » dans un acte daté du 20 juillet 1649 désigne vraisemblablement un décès survenu au début de l’année 1649, vraisemblablement entre janvier et mai 1649.

IV. La confrontation : ce que la lecture croisée révèle
Source / källaNature / NaturDate d’anoblissement / Datum för adling Date d’enterrement / Begravningsdatum
Sköldebref de ChristinaSource primaire / Primärkälla20 juillet 1649« il y a peu de temps » avant juillet 1649 / « för en kort tid sedan » före juli 1649
Elgenstierna (Tab. 14)Source secondaire / Sekundärkälla22 juillet 1649« begr. 1648 »
Étude généalogique finlandaise (Tab. IV)Source secondaire / Sekundärkälla22 juillet 1649« Begrafven 1648 »

Les deux compilations ont recopié la date d’anoblissement avec un léger glissement de deux jours (20 → 22 juillet) – probablement introduit dès la source intermédiaire commune. Ce glissement est sans conséquence sur le fond. Pour la date d’enterrement, les deux compilateurs ont transcrit « 1648 », ce qu’aucune source locale (registre paroissial, archive militaire de Narva ou de Viborg) n’a été retrouvée à ce jour.

Il est notable qu’Elgenstierna cite parmi ses sources le Riddarhusarkivet (Rf), les Archives de la Maison de la Noblesse suédoise, où est conservé précisément le Sköldebref. Il a utilisé cette source pour établir la date d’anoblissement. Mais il n’a pas relu la lettre pour en interroger la formule temporelle « förlijten tijdh sidh » tout simplement parce que ce n’était pas son propos. Il cherchait une date, il l’a trouvée et compilée de manière imprécise (22 juillet 1649 au lieu du 20) et n’a pas cherché à dater la mort elle-même par ce biais. Cet article n’est pas une critique d’Elgenstierna, c’est l’illustration de la différence fondamentale entre compiler et analyser.

V. Le contexte historique confirme l’analyse

L’argument linguistique est renforcé par le contexte militaire. La paix de Westphalie fut signée le 24 octobre 1648, mais les troupes suédoises restèrent en Allemagne jusqu’en 1650, dans le cadre des négociations du congrès de Nuremberg. Le 28 juillet 1649, huit jours seulement après le Sköldebref, le général suédois Charles Gustave rencontrait encore le général Piccolomini à Nuremberg pour organiser le retrait des garnisons.

Un officier suédois pouvait donc parfaitement être frappé « contre l’ennemi en Allemagne » au début de 1649. La mention « emot fienden » (contre l’ennemi) confirme une mort au combat, un fait précisément notifié à la famille et à la chancellerie, ce qui rend la formule « il y a peu de temps » d’autant plus significative.

VI. Conclusion : deux objets différents, deux résultats différents

La date d’enterrement de Johan Kuhlman, 1648 selon les deux compilations généalogiques disponibles a été fidèlement transcrite par des compilateurs sérieux, depuis des sources locales que nous n’avons pas retrouvées. Ils n’ont pas « eu tort » : ils ont fait ce que des compilateurs font.

C’est la lecture croisée avec la source primaire, la lettre royale du 20 juillet 1649 et sa formule « il y a peu de temps » qui permet d’aller plus loin et de suggérer que Johan Kuhlman est vraisemblablement décédé au début de l’année 1649, et non en 1648.

Cette conclusion reste une hypothèse solidement étayée, non une certitude. La vérification définitive passerait par les archives primaires non encore consultées : le fonds « Ingermanlands räkenskaper » du Riksarkiv suédois, et les registres paroissiaux de la « slottskyrkan » de Narva, si ils ont survécu.

En attendant, c’est la parole de la Reine Christina « il y a peu de temps », formulée dans un acte juridique authentique, contemporain des événements, que la méthode historique nous invite à privilégier.

La suite dans un prochain article …

Source primaire de référence : Lettre d’anoblissement (Sköldebref) de la reine Christina de Suède, 20 juillet 1649, pour Peter Kuhlman et les enfants de feu Johan Kuhlman (transcription : Karin Borgkvist Ljung, paléographe agréée).

Sources secondaires consultées :

  • Gustaf Elgenstierna, Den introducerade svenska adelns ättartavlor med tillägg och rättelser, vol. IV (Igelström–Lillietopp), Tab. 14 (sources citées : Riddarhusarkivet [Rf], Krigsarkivets bibliotek [KrAB], Viborgs tyska förs. kyrkoarkiv, Geneal. samfundets i Finland årsbok VI, s. 84-85)
  • Étude généalogique finlandaise, Tab. IV, entrée Johan Kuhlman de Bornhagenhoff (sources citées : Ingermanlands räkenskaper, Anrep, Vapensköld i Tammela kyrka, comm. H. Donner)

Sources contextuelles : Lars Ericson, « The Swedish Army and Navy During the Thirty Years War », Forschungsstelle Westfälischer Friede, Université de Münster ; Congrès de Nuremberg 1649–1650, Nuernberg.de.