Rouget de Saint-Hermine, un nom à consonance française.
« Souvenir affectueux à M. Sigurd Kuhlman, Alger le 31 août 1867 », dédicace autographe, au dos d’une carte photographique


Le 31 août 1867, à Alger, un consul suédois offrit son portrait au fils du courtier maritime. La carte photographique est de celles que l’on échangeait dans les années 1860 : un homme d’une soixantaine d’années, aux habits sombres et décorations peu discrètes, le regard fixe, un peu mélancolique. Au dos, une dédicace de sa main : « Souvenir affectueux à M. Sigurd Kuhlman, Alger le 31 août 1867 ». Sigurd a trente-deux ans et vient d’ouvrir un bureau de courtier maritime à Oran. Mais cet homme. Qui était-il vraiment ?
Le nom revient quelques fois dans les papiers de la saga Kuhlman. On retrouve aussi son nom mentionné dans l’Agenda d’État suédois de 1872 : « Alger, Fredrik Rouget de S:t Hermine, R. S. O., Gen.-Konsul, 61 ». Dans les lettres de Josef à son ami Almquist: c’est lui qui, avant de partir, recommande le courtier, puis se rétracte ; c’est lui qui s’est engagé envers Warot, et le regrette ; c’est lui que Josef juge « homme très respectable mais avec plusieurs faiblesses ». Le journal du consulat, enfin, que Josef reprend en décembre 1873 : c’est son registre. Un nom à consonance française avec une particule. Le consul de Suède et de Norvège, dans l’Algérie française des années 1860 à 70, portait un nom qui sonnait comme la Vendée. Restait à savoir d’où il venait.
Fredrik Rouget de Saint-Hermine, en suédois Fredrik, à l’état civil Joseph Ludovicus Frederic, naquit le 1er mai 1804 à Stockholm ; il épousa le 12 mai 1830 Anna « Charlotte » Löfling et aura une fille, Anastasia Charlotta Theresia (1831-1916). A Alger, le 20 octobre 1860 il prend l’intérim du consulat de Suède et de Norvège et devient titulaire le 21 juin 1861, et consul du Danemark : les deux royaumes scandinaves tenus en une seule main. Il resta douze ans à Alger et sera fait officier de la Légion d’honneur française, grand officier de l’ordre du Médjidié, équivalent de la Légion d’honneur en Turquie ottomane et enfin chevalier de l’Étoile polaire. Le 18 octobre 1872, il quitta Alger pour Helsinki, fut nommé consul général le jour même de son départ, laissant vide d’un coup les deux consulats d’Alger et ouvrant toute l’affaire de la succession que raconte cette saga. Il occupera son poste à Helsinki jusqu’au 3 décembre 1880, son successeur n’arrivera que sept mois plus tard, puis mourra au printemps 1885, à Stockholm à l’âge de 80 ans.
Douze ans à Alger, douze ans aux côtés des Kuhlman. La dédicace 1867 était affectueuse et la langue utilisée le français : le journal du consulat, le registre même de la légation, que Josef reprit en décembre 1873 était tenu partiellement en français ; les visites au gouverneur, la réception de Chanzy, tout se faisait principalement en français.
A Alger, les deux hommes se sont forcément longuement côtoyés. Les deux familles, Kuhlman et Saint-Hermine avaient l’exil en commun. Quand les deux hommes se parlaient, c’est presque sûrement en français, la famille Rouget de Saint-Hermine était française d’origine. Le père, François Rouget, naît à Paris le 30 juillet 1769. Et la tradition familiale, consignée dans la généalogie, tient en une phrase : en 1789, « toute sa famille est décimée lors de la Révolution française ». Le jeune homme de vingt ans fuit vers l’Angleterre.
Il épouse, le 3 juillet 1803, à l’église St. Mary’s de Whitechapel, une Anglaise : Elizabeth Luff, née dans le Norfolk, baptisée à Downham Market en 1783, dont la famille s’était établie dans ce quartier populaire de l’East End. C’était le quartier de la fiancée, non celui des réfugiés : les émigrés de la Révolution se regroupaient à l’Ouest, à Soho et à Marylebone à une heure de marche, et sans doute un monde de distance. Le réfugié parisien épousa donc l’Anglaise dans la paroisse anglicane de sa famille et leurs enfants, tous nés à Stockholm, seraient baptisés catholiques : l’exil permettait des arrangements. Neuf mois plus tard, le premier enfant naissait en Suède.
Stockholm, Sankta Eugenia : douze enfants de 1804 à 1826, baptisés à la paroisse catholique, la foi française gardée intacte dans la Suède protestante. Quatre mourront en bas âge ; les autres porteront des noms rappelant les trois patries de la maison : Carolus, Franciscus, Adelaida, Cecile et Thomas Preston, l’Anglais. Dans ce foyer, trois langues se mêlaient : le français du père, l’anglais de la mère, le suédois de leur ville d’adoption. L’aîné, le futur consul était donc préparé pour la diplomatie. François, le père, mourra à Stockholm en 1841 ; son épouse Elizabeth lui survivra plus de treize ans, veillant sur la mémoire de la maison.
Et les filles de la maison vivaient de ces langues. Dans les années 1836-1848, des « mamsell » Rouget de Saint-Hermine, dont une Marie et une Cecile, la sœur du consul enseignèrent le français et l’anglais à Helsinki, à Turku, à Hämeenlinna : « tout ce qui appartient à une éducation cultivée », annonçaient elles dans la presse. Les langues étaient le capital de l’exil : les parents les avait apportées de France et d’Angleterre, les filles les enseignèrent en Finlande. Et lorsque Fredrik fut nommé consul général à Helsinki en 1872, il rejoignit une ville où les siennes avaient enseigné une génération plus tôt. (1)
Restait la question du nom : d’où vient ce Rouget de Saint-Hermine ? Les archives plantent un peu le décor. Il a bien existé une véritable maison de Sainte-Hermine, de l’ancienne noblesse française, originaire de Saintonge et d’Angoumois dans l’actuelle Charente : des chevaliers au service de Jean II le Bon, des alliances Lusignan et Polignac, quatre branches au XVIIIe siècle, un marquis, un vicomte, un mestre de camp décoré de Saint-Louis, un abbé commendataire et Pierre-Louis de Sainte-Hermine, aumônier de la reine Marie-Antoinette. La Révolution la frappa comme toute sa caste. Un comte dans la garde émigrée dès 1791, un autre au service du prince de Condé, mais la maison survécut. Des morts, des émigrés, des survivants : tous les lots de la noblesse sous la Terreur.
Il fallait bien se rendre à l’évidence. Le nom complet, Rouget de Saint-Hermine, semble n’avoir jamais existé en France. On ne le retrouve que pour cette lignée originaire de Stockholm. L’alliance du patronyme et de la particule ne se retrouve qu’en exil. Deux lectures restent ouvertes : une réalité française non encore documentée, une famille Rouget liée à la maison Sainte-Hermine, dont la particule n’aurait été couchée sur le papier qu’une fois la France perdue, ou une particule rajoutée en exil, pratique connue des émigrés : se parer du nom d’une maison massacrée, pour mémoire ou pour rang. Dans un cas comme dans l’autre : le nom du consul est un nom de la France perdue, renaissant à Stockholm. (2)
L’enquête me permit de retrouver une tombe au cimetière catholique de Stockholm, celui de la paroisse de Sankta Eugenia, la foi de toute une vie (section IX, concession 16, repose Jos Ludv. Freddr. Rouget de St. Hermine, mort au printemps 1885. Dans la même concession repose Anastasia Reuterswärd, inhumée le 4 mai 1916, sa fille, mariée dans une famille suédoise : la lignée du réfugié continua sous un autre nom. Né catholique à Stockholm en 1804, inhumé catholique à Stockholm en 1889, entre Paris et Alger : la boucle de l’exil se refermait sur cette concession familiale.
(1) Ce périple en Finlande du XIXe siècle rappelle étrangement celle des filles et petites-filles du « Marquis de Vigeuil » ou Vegult en Suédois. Vivait alors en Suède un autre émigré : le marquis Louis Frédéric de Vigeuil, écuyer du roi Louis XVI, venu de Christiania (Oslo) vers 1786, qui vivait comme tant d’exilés en tant que maître d’armes, professeur de français ou encore peintre de portraits jusqu’à sa mort, à Wasa, en Finlande, en 1803. Sa fille Louise dirigea l’école de jeunes filles ouverte à Stockholm par le père de Josef Kuhlman ; sa petite-fille Augusta Wilhelmina Maklin épousa Josef en 1835, vécut à Fiskari et à Porvoo de 1838 à 1843 pendant la même période où les sœurs Rouget enseignaient le français à Helsinki et à Turku. Un peu plus tard en 1851 Augusta ouvrit à son tour une pension pour jeunes femmes. Ces femmes de l’exil faisaient ainsi, d’Oslo à Hämeenlinna, le même métier : enseigner la langue de leurs ancêtres. Les deux familles avaient-elles pu se croiser à cette époque ? Nul ne le saura jamais mais le parallèle est troublant.
(2) L’histoire des Rouget de Saint-Hermine a-t-elle pu inspirer Alexandre Dumas ? Car en 1869, pendant que Fredrik Rouget de Saint-Hermine siégeait au consulat d’Alger, Dumas publiait en feuilleton, dans Le Moniteur universel, son dernier grand roman : Le Chevalier de Sainte-Hermine. Son héros s’appelait Hector : dernier fils d’une maison royaliste dont la Révolution avait tué ses frères. Une famille décimée, elle aussi par la Révolution, portant le même nom que le consul d’Alger. Dumas n’a probablement pas connu Fredrik ; il ne savait sans doute pas que le nom qu’il donnait à son héros vivait encore, réel, au bord de la Méditerranée. Mais Alexandre Dumas, du reste, connaissait Alger : il y avait débarqué fin 1846, commissionné pour écrire « deux ou trois volumes sur ce magnifique pays », au temps des débuts de Josef Kuhlman. Le roman resta inachevé – Dumas mourut en décembre 1870 – et perdu, jusqu’à ce que le chercheur Claude Schopp le retrouvât en 1990 dans les collections du Moniteur, et le publiât en 2005.
Sources : Photographie dédicacée (collection familiale — Sigurd, né en 1835 à Stockholm, avait 32 ans). Registre « Konsulat historik » (pages Alger et Helsingfors). Statskalender 1872 et 1876. Correspondance Almquist/Kuhlman (lettre du 13 février 1873). Journal du consulat (décembre 1873). Arbre Geneanet de Nancy Gannon et registres sous-jacents : London Metropolitan Archives (mariage St. Mary’s Whitechapel, 3 juillet 1803) ; Sweden Baptisms/Marriages/Burials (Sankta Eugenia 1804-1826 ; mariage 1830 ; sépulture de François, 16 mai 1841). Les institutrices Rouget : Hermeneuttinen karuselli (11 septembre 2017), d’après la presse numérisée de la Bibliothèque nationale de Finlande ; Svenska lärarinnors pensionsförening. La maison Vigeuil et Augusta Maklin : kuhlmansaga.com, « Le Maître de Haga » et « Augusta Wilhelmina Maklin, 1811-1853 » ; Westerwiks Weckoblad, 29 novembre 1851. Maison de Sainte-Hermine : Chérin (1780), Rôles saintongeais (1869), Beauchet-Filleau (1895). Émigrés à Londres : Carpenter, Refugees of the French Revolution (1999) ; Old Bailey Proceedings. Répartition du nom : Geneanet. La tombe : gravar.se — Katolska kyrkogården i Stockholm, KATK IX 16. Le passage de Dumas : Le Véloce ou Tanger, Alger et Tunis (1848 ; embarquement à Cadix le 20 novembre 1846, départ d’Alger le 3 janvier 1847). Le roman : Le Chevalier de Sainte-Hermine, feuilleton du Moniteur universel, 1er janvier – 30 octobre 1869 ; édition Claude Schopp, Phébus, 2005.
Réserves : La mort de « toute la famille » en 1789 relève de la tradition familiale consignée dans l’arbre (source Ancestry) à recouper avec les archives de la Terreur. La naissance parisienne du 30 juillet 1769 repose sur l’acte de décès suédois, le baptême parisien reste à trouver. Le lien éventuel entre les Rouget de Paris et la maison de Sainte-Hermine n’est pas établi. L’identité de « Marie » Rouget, institutrice à Helsinki (peut-être Anna Maria Elizabeth, 1808-1877, sœur du consul), est à confirmer. Le rapprochement avec le roman de Dumas est un écho littéraire : rien n’indique que Dumas ait connu la famille de Stockholm mais il est possible qu’il croisé Josef Kuhlman à Alger.













