Le Consul Rouget de Saint-Hermine

Rouget de Saint-Hermine, un nom à consonance française.

« Souvenir affectueux à M. Sigurd Kuhlman, Alger le 31 août 1867 », dédicace autographe, au dos d’une carte photographique

verso de la CDV de Rouget de Saint-hermine dédicacée à Sigurd Kuhlman
Verso de la CDV du Consul Rouget de Saint-Hermine, dédicacée à Sigurd Kuhlman. Collection personnelle de l’auteur;
Fredrik Rouget de Saint-Hermine (1804-1885). Collection personnelle de l'auteur.
Fredrik Rouget de Saint-Hermine (1804-1885). Collection personnelle de l’auteur.

Le 31 août 1867, à Alger, un consul suédois offrit son portrait au fils du courtier maritime. La carte photographique est de celles que l’on échangeait dans les années 1860 : un homme d’une soixantaine d’années, aux habits sombres et décorations peu discrètes, le regard fixe, un peu mélancolique. Au dos, une dédicace de sa main : « Souvenir affectueux à M. Sigurd Kuhlman, Alger le 31 août 1867 ». Sigurd a trente-deux ans et vient d’ouvrir un bureau de courtier maritime à Oran. Mais cet homme. Qui était-il vraiment ?

Le nom revient quelques fois dans les papiers de la saga Kuhlman. On retrouve aussi son nom mentionné dans l’Agenda d’État suédois de 1872 : « Alger, Fredrik Rouget de S:t Hermine, R. S. O., Gen.-Konsul, 61 ». Dans les lettres de Josef à son ami Almquist: c’est lui qui, avant de partir, recommande le courtier, puis se rétracte ; c’est lui qui s’est engagé envers Warot, et le regrette ; c’est lui que Josef juge « homme très respectable mais avec plusieurs faiblesses ». Le journal du consulat, enfin, que Josef reprend en décembre 1873 : c’est son registre. Un nom à consonance française avec une particule. Le consul de Suède et de Norvège, dans l’Algérie française des années 1860 à 70, portait un nom qui sonnait comme la Vendée. Restait à savoir d’où il venait.

Fredrik Rouget de Saint-Hermine, en suédois Fredrik, à l’état civil Joseph Ludovicus Frederic, naquit le 1er mai 1804 à Stockholm ; il épousa le 12 mai 1830 Anna « Charlotte » Löfling et aura une fille, Anastasia Charlotta Theresia (1831-1916). A Alger, le 20 octobre 1860 il prend l’intérim du consulat de Suède et de Norvège et devient titulaire le 21 juin 1861, et consul du Danemark : les deux royaumes scandinaves tenus en une seule main. Il resta douze ans à Alger et sera fait officier de la Légion d’honneur française, grand officier de l’ordre du Médjidié, équivalent de la Légion d’honneur en Turquie ottomane et enfin chevalier de l’Étoile polaire. Le 18 octobre 1872, il quitta Alger pour Helsinki, fut nommé consul général le jour même de son départ, laissant vide d’un coup les deux consulats d’Alger et ouvrant toute l’affaire de la succession que raconte cette saga. Il occupera son poste à Helsinki jusqu’au 3 décembre 1880, son successeur n’arrivera que sept mois plus tard, puis mourra au printemps 1885, à Stockholm à l’âge de 80 ans.

Douze ans à Alger, douze ans aux côtés des Kuhlman. La dédicace 1867 était affectueuse et la langue utilisée le français : le journal du consulat, le registre même de la légation, que Josef reprit en décembre 1873 était tenu partiellement en français ; les visites au gouverneur, la réception de Chanzy, tout se faisait principalement en français.

A Alger, les deux hommes se sont forcément longuement côtoyés. Les deux familles, Kuhlman et Saint-Hermine avaient l’exil en commun. Quand les deux hommes se parlaient, c’est presque sûrement en français, la famille Rouget de Saint-Hermine était française d’origine. Le père, François Rouget, naît à Paris le 30 juillet 1769. Et la tradition familiale, consignée dans la généalogie, tient en une phrase : en 1789, « toute sa famille est décimée lors de la Révolution française ». Le jeune homme de vingt ans fuit vers l’Angleterre.

Il épouse, le 3 juillet 1803, à l’église St. Mary’s de Whitechapel, une Anglaise : Elizabeth Luff, née dans le Norfolk, baptisée à Downham Market en 1783, dont la famille s’était établie dans ce quartier populaire de l’East End. C’était le quartier de la fiancée, non celui des réfugiés : les émigrés de la Révolution se regroupaient à l’Ouest, à Soho et à Marylebone à une heure de marche, et sans doute un monde de distance. Le réfugié parisien épousa donc l’Anglaise dans la paroisse anglicane de sa famille et leurs enfants, tous nés à Stockholm, seraient baptisés catholiques : l’exil permettait des arrangements. Neuf mois plus tard, le premier enfant naissait en Suède.

Stockholm, Sankta Eugenia : douze enfants de 1804 à 1826, baptisés à la paroisse catholique, la foi française gardée intacte dans la Suède protestante. Quatre mourront en bas âge ; les autres porteront des noms rappelant les trois patries de la maison : Carolus, Franciscus, Adelaida, Cecile et Thomas Preston, l’Anglais. Dans ce foyer, trois langues se mêlaient : le français du père, l’anglais de la mère, le suédois de leur ville d’adoption. L’aîné, le futur consul était donc préparé pour la diplomatie. François, le père, mourra à Stockholm en 1841 ; son épouse Elizabeth lui survivra plus de treize ans, veillant sur la mémoire de la maison.

Et les filles de la maison vivaient de ces langues. Dans les années 1836-1848, des « mamsell » Rouget de Saint-Hermine, dont une Marie et une Cecile, la sœur du consul enseignèrent le français et l’anglais à Helsinki, à Turku, à Hämeenlinna : « tout ce qui appartient à une éducation cultivée », annonçaient elles dans la presse. Les langues étaient le capital de l’exil : les parents les avait apportées de France et d’Angleterre, les filles les enseignèrent en Finlande. Et lorsque Fredrik fut nommé consul général à Helsinki en 1872, il rejoignit une ville où les siennes avaient enseigné une génération plus tôt. (1)

Restait la question du nom : d’où vient ce Rouget de Saint-Hermine ? Les archives plantent un peu le décor. Il a bien existé une véritable maison de Sainte-Hermine, de l’ancienne noblesse française, originaire de Saintonge et d’Angoumois dans l’actuelle Charente : des chevaliers au service de Jean II le Bon, des alliances Lusignan et Polignac, quatre branches au XVIIIe siècle, un marquis, un vicomte, un mestre de camp décoré de Saint-Louis, un abbé commendataire et Pierre-Louis de Sainte-Hermine, aumônier de la reine Marie-Antoinette. La Révolution la frappa comme toute sa caste. Un comte dans la garde émigrée dès 1791, un autre au service du prince de Condé, mais la maison survécut. Des morts, des émigrés, des survivants : tous les lots de la noblesse sous la Terreur.

Il fallait bien se rendre à l’évidence. Le nom complet, Rouget de Saint-Hermine, semble n’avoir jamais existé en France. On ne le retrouve que pour cette lignée originaire de Stockholm. L’alliance du patronyme et de la particule ne se retrouve qu’en exil. Deux lectures restent ouvertes : une réalité française non encore documentée, une famille Rouget liée à la maison Sainte-Hermine, dont la particule n’aurait été couchée sur le papier qu’une fois la France perdue, ou une particule rajoutée en exil, pratique connue des émigrés : se parer du nom d’une maison massacrée, pour mémoire ou pour rang. Dans un cas comme dans l’autre : le nom du consul est un nom de la France perdue, renaissant à Stockholm. (2)

L’enquête me permit de retrouver une tombe au cimetière catholique de Stockholm, celui de la paroisse de Sankta Eugenia, la foi de toute une vie (section IX, concession 16, repose Jos Ludv. Freddr. Rouget de St. Hermine, mort au printemps 1885. Dans la même concession repose Anastasia Reuterswärd, inhumée le 4 mai 1916, sa fille, mariée dans une famille suédoise : la lignée du réfugié continua sous un autre nom. Né catholique à Stockholm en 1804, inhumé catholique à Stockholm en 1889, entre Paris et Alger : la boucle de l’exil se refermait sur cette concession familiale.

(1) Ce périple en Finlande du XIXe siècle rappelle étrangement celle des filles et petites-filles du « Marquis de Vigeuil » ou Vegult en Suédois. Vivait alors en Suède un autre émigré : le marquis Louis Frédéric de Vigeuil, écuyer du roi Louis XVI, venu de Christiania (Oslo) vers 1786, qui vivait comme tant d’exilés en tant que maître d’armes, professeur de français ou encore peintre de portraits jusqu’à sa mort, à Wasa, en Finlande, en 1803. Sa fille Louise dirigea l’école de jeunes filles ouverte à Stockholm par le père de Josef Kuhlman ; sa petite-fille Augusta Wilhelmina Maklin épousa Josef en 1835, vécut à Fiskari et à Porvoo de 1838 à 1843 pendant la même période où les sœurs Rouget enseignaient le français à Helsinki et à Turku. Un peu plus tard en 1851 Augusta ouvrit à son tour une pension pour jeunes femmes. Ces femmes de l’exil faisaient ainsi, d’Oslo à Hämeenlinna, le même métier : enseigner la langue de leurs ancêtres. Les deux familles avaient-elles pu se croiser à cette époque ? Nul ne le saura jamais mais le parallèle est troublant.

(2) L’histoire des Rouget de Saint-Hermine a-t-elle pu inspirer Alexandre Dumas ? Car en 1869, pendant que Fredrik Rouget de Saint-Hermine siégeait au consulat d’Alger, Dumas publiait en feuilleton, dans Le Moniteur universel, son dernier grand roman : Le Chevalier de Sainte-Hermine. Son héros s’appelait Hector : dernier fils d’une maison royaliste dont la Révolution avait tué ses frères. Une famille décimée, elle aussi par la Révolution, portant le même nom que le consul d’Alger. Dumas n’a probablement pas connu Fredrik ; il ne savait sans doute pas que le nom qu’il donnait à son héros vivait encore, réel, au bord de la Méditerranée. Mais Alexandre Dumas, du reste, connaissait Alger : il y avait débarqué fin 1846, commissionné pour écrire « deux ou trois volumes sur ce magnifique pays », au temps des débuts de Josef Kuhlman. Le roman resta inachevé – Dumas mourut en décembre 1870 – et perdu, jusqu’à ce que le chercheur Claude Schopp le retrouvât en 1990 dans les collections du Moniteur, et le publiât en 2005.


Sources : Photographie dédicacée (collection familiale — Sigurd, né en 1835 à Stockholm, avait 32 ans). Registre « Konsulat historik » (pages Alger et Helsingfors). Statskalender 1872 et 1876. Correspondance Almquist/Kuhlman (lettre du 13 février 1873). Journal du consulat (décembre 1873). Arbre Geneanet de Nancy Gannon et registres sous-jacents : London Metropolitan Archives (mariage St. Mary’s Whitechapel, 3 juillet 1803) ; Sweden Baptisms/Marriages/Burials (Sankta Eugenia 1804-1826 ; mariage 1830 ; sépulture de François, 16 mai 1841). Les institutrices Rouget : Hermeneuttinen karuselli (11 septembre 2017), d’après la presse numérisée de la Bibliothèque nationale de Finlande ; Svenska lärarinnors pensionsförening. La maison Vigeuil et Augusta Maklin : kuhlmansaga.com, « Le Maître de Haga » et « Augusta Wilhelmina Maklin, 1811-1853 » ; Westerwiks Weckoblad, 29 novembre 1851. Maison de Sainte-Hermine : Chérin (1780), Rôles saintongeais (1869), Beauchet-Filleau (1895). Émigrés à Londres : Carpenter, Refugees of the French Revolution (1999) ; Old Bailey Proceedings. Répartition du nom : Geneanet. La tombe : gravar.se — Katolska kyrkogården i Stockholm, KATK IX 16. Le passage de Dumas : Le Véloce ou Tanger, Alger et Tunis (1848 ; embarquement à Cadix le 20 novembre 1846, départ d’Alger le 3 janvier 1847). Le roman : Le Chevalier de Sainte-Hermine, feuilleton du Moniteur universel, 1er janvier – 30 octobre 1869 ; édition Claude Schopp, Phébus, 2005.

Réserves : La mort de « toute la famille » en 1789 relève de la tradition familiale consignée dans l’arbre (source Ancestry) à recouper avec les archives de la Terreur. La naissance parisienne du 30 juillet 1769 repose sur l’acte de décès suédois, le baptême parisien reste à trouver. Le lien éventuel entre les Rouget de Paris et la maison de Sainte-Hermine n’est pas établi. L’identité de « Marie » Rouget, institutrice à Helsinki (peut-être Anna Maria Elizabeth, 1808-1877, sœur du consul), est à confirmer. Le rapprochement avec le roman de Dumas est un écho littéraire : rien n’indique que Dumas ait connu la famille de Stockholm mais il est possible qu’il croisé Josef Kuhlman à Alger.

La main heureuse ?

Un livre, un nom, une intuition

J’ai souvent pensé avoir la main heureuse. Pas dans le sens d’une chance aveugle mais plutôt cette sensation que certains objets vous choisissent autant que vous les choisissez. Ce jour-là, un livre m’avait intéressé et je l’avais acheté. La Ferme d’El-Rarbi, Armand de Solignac, publié en 1859. Le récit d’un colon assorti d’une étude sur les mœurs algériennes au XIXe siècle.

Ce livre me réserva une belle surprise.

Sur la page de garde, une inscription manuscrite : Henry Sorensen. Et glissé entre les feuillets, un reçu. Drouot, 21 juillet 1998. Mr Sorensen, à Paris. Quelqu’un avait acheté ce livre vingt-sept ans plus tôt. Un homme qui, ce même jour, avait aussi acquis des ouvrages de Leroy Beaulieu, Tchihatcheff, Vignon, d’autres livres sur l’Algérie coloniale.

Ce nom ne m’était pas inconnu. Les Sørensen, les Kuhlman, les Vigna via les Dunan — cette connexion, je l’avais en tête depuis des années de recherches. Quand j’ai vu ce nom écrit je fus persuadé qu’il s’agissait certainement d’un descendant des mêmes Sørensen. Mais une intuition ne suffit pas.

C’est un hommage publié par La Gazette Drouot en juin 2025 et précisant concernant Henry : « Petit-fils d’un marchand de vin danois. » C’était la confirmation que j’attendais. Henry Sørensen était bien le petit-fils de Sören Peter Sørensen, ce Danois de Skive installé à Alger, fondateur de Sørensen and Co, l’un des plus grands négociants viticoles d’Algérie.

Etiquette d’origine d’une bouteille de « Clos Adelia » de la société Peter Sorensen & Co. Collection personnelle de l’auteur.

Henry Sørensen était né à Alger le 17 novembre 1928. Il est mort à Clamart il n’y a pas si longtemps, le 10 mai 2025, à 96 ans. Entre ces deux dates, une vie d’historien de l’art, de journaliste et de collectionneur.

Son grand-père était un marchand de vin danois installé à Alger. Sa grand-mère, une jeune femme née à Alger d’un père suisse et d’une mère suédoise. Et c’est là que l’histoire commence à devenir étrange.

Sa grand-mère, pour pouvoir se marier à Alger, avait eu besoin d’un tuteur. Elle était orpheline, mineure, sans famille en Algérie. Le tribunal lui en avait désigné un d’office. Un certain Josef Kuhlman…

Page de garde de « La ferme d’El Rarbi » par Armand de Solignac, livre ayant appartenu à Henry Sørensen (1928-2025). Collection personnelle de l’auteur.

On découvrira dans un prochain article les liens qui se tisseront entre les familles Kuhlman, Carraux, Sørensen et Vigna.

Sources : Hommage par Yannick Bapt, La Gazette Drouot, 12 juin 2025. Actes d’état civil Alger 1869–1903. Recherches Etienne Laude / Olivier Pivot, 2021–2025.

Le Naufrage du Mayumba

Arzew, 28 janvier 1882. Quand Sigurd Kuhlman croise, sur les quais d’Arzew, le destin d’un jeune chirurgien britannique qui n’a pas encore dit son nom.

Le 28 janvier 1882, un télégramme parvient au bureau de Sigurd Kuhlman, courtier maritime à Oran : le Mayumba brûle à Arzew. Construit en 1859 par les chantiers Harland & Wolff de Belfast – les mêmes qui lanceront plus tard le Titanic – ce quatre-mâts de 1 500 tonnes vient de voir sa chaudière prendre feu lors d’une manœuvre d’accostage. Toute la nuit, la population d’Arzew se mobilise pour sauver l’équipage et décharger la cargaison d’alfa que Sigurd a fait venir des Hauts-Plateaux pour son ami Heyn, Consul de Prusse à Belfast. Deux bras cassés, pas de victimes. Le navire, lui, est perdu.

Le lendemain, au Café du Port, chez Germaine, une patronne qui parle si fort qu’on l’entend depuis la jetée, Sigurd partage une anisette avec son associé Thomas et le maire Vallois. Le jeune médecin de bord du Mayumba les rejoint. Un Britannique, chirurgien, formé à l’Université d’Édimbourg. Il a passé quatre mois sur ce navire, las des fièvres tropicales et de la chaleur africaine. Avant cela, il servait sur le baleinier Hope, en mer arctique. Il veut rentrer en Angleterre.

Sigurd, qui a l’œil pour les gens de potentiel, lui propose de l’accompagner à Oran. Au moment de se quitter, il pose la question la plus naturelle du monde :

— Au fait, comment vous appelez-vous ?

Le jeune médecin répondit. Et ce nom, prononcé ce jour-là sur les quais d’Arzew, allait devenir l’un des plus célèbres de la littérature mondiale.

Mais nous ne le dirons pas ici.

Les indices sont là : Édimbourg, le baleinier Hope, la mer arctique, le Mayumba, un jeune chirurgien britannique en 1882. Pour un lecteur attentif, ils dessinent une silhouette. Pour les autres, le mystère reste entier.

Qui était ce jeune médecin ?

La réponse est dans la nouvelle « Le Naufrage du Mayumba », où l’histoire vraie des Kuhlman croise, le temps d’un naufrage et d’une anisette, le destin d’un homme que le monde entier finira par connaître.

« Le Naufrage du Mayumba » est une nouvelle d’Étienne Laude, tirée du recueil de la Saga des Kuhlman. [Pour commander le livre, cliquez ici.]

Prix Spécial du Jury CDHA en 2023.

À lire également : « En Algérie (1844-1899) » — où il est déjà fait allusion à cette rencontre.

Jakob Ulfeldt et Gerhard Kuhlman : un diplomate et son page, la vocation du voyage

Note de recherche sur une hypothèse biographique – vers 1625-1628.

Le Chancelier du Danemark Jakob Ulfeldt et son jeune page gerhardt Kuhlman, vers 1825. Image générée par IA.
I. Avertissement méthodologique et point de départ

Le sermon funèbre de Gerhard Kuhlman, prêché à Stettin en 1637, est un document de piété luthérienne et non une biographie au sens moderne. Le Curriculum vitae qu’il contient livre des informations certes précieuses, mais souvent formulées de façon vague, elliptique, ou délibérément sobre. Il ne nomme pas l’ambassadeur danois. Il ne donne pas les dates précises des missions. Il ne précise pas les lieux exacts des voyages.

Ces lacunes ne signifient pas que le texte est inutile : elles invitent à le replacer dans son contexte historique pour élaborer des hypothèses. C’est l’objet de la présente note. La démarche est celle d’un raisonnement par indices convergents, non d’une démonstration documentaire. L’hypothèse qui suit est plausible et cohérente, mais elle reste non vérifiable par les voies documentaires habituelles : même si l’on consultait les fonds diplomatiques du Rigsarkivet de Copenhague, il serait illusoire d’y chercher la trace d’un jeune page car les missions diplomatiques enregistraient les souverains, les négociateurs, les traités, non les serviteurs de rang subalterne qui accompagnaient les émissaires dans leurs voyages. La présence de Gerhard Kuhlman aux côtés de l’ambassadeur danois n’est attestée que par le sermon funèbre lui-même et c’est précisément pourquoi le raisonnement par contexte et par indices convergents est la seule méthode disponible. (1)

Un point de méthode s’impose également sur le vocabulaire : ce que le sermon appelle un « Ambassadeur » ne correspond pas exactement à ce que nous entendons aujourd’hui par ce terme. Au XVIIe siècle, les « ambassadeurs » étaient avant tout des personnes de confiance des monarques – diplomates, conseillers, émissaires – à qui l’on confiait des missions délicates auprès d’autres souverains. La distinction entre ambassadeur ordinaire, ambassadeur extraordinaire, légat, envoyé ou chancelier chargé de mission n’était pas toujours rigide. Un Rigskansler comme Jakob Ulfeldt pouvait tout à fait être désigné comme « Ambassadeur » par un prédicateur luthérien décrivant le rôle de son défunt paroissien auprès de lui, sans que cela signifie qu’Ulfeldt portait formellement le titre d’ambassadeur résident.

C’est avec ces précautions en tête que nous lisons le passage central du sermon :

« Nach dem Er sich nun 3. Jahr lang daselbst auffgehalten / hat Er sich zu einem / der Königl. Mayt : zu Dennemarck / Vornehmen Ambassadeurn, vnd der seiner vortreffllichen qualitäten halber am Königl. Hoffe in grossem ansehen gewesen / begeben / vnd demselben auffgewartet ; Mit welchem Er in vnterschiedenen vnd wichtigen Legationibus, so wol in Schweden / alß Dennemarck vnd Mußcow verreiset / vnd seine Jhme vffgetragene Commissiones, an allen orten deromossen Löb : vnd rühmlichen expediret vnd außgerichtet / das beydes die hohen Potentaten / alß Könige vnd Fürsten / wie auch seine Herren Principalen, ein gnedig : vnd grosses wolgefallen vnd Contentement daran gehabt. »

Traduction : « Après avoir séjourné trois ans à Hamburg, il se rendit auprès d’un distingué ambassadeur de Sa Majesté Royale de Danemark, qui était en grande considération à la Cour royale en raison de ses excellentes qualités, et le servit. Avec lui, il voyagea dans diverses et importantes légations, aussi bien en Suède qu’au Danemark et à Moscou, et les commissions qui lui furent confiées furent accomplies et exécutées en tous lieux de façon si louable et honorable que tant les hauts potentats – rois et princes – que ses maîtres principaux en eurent le plus grand contentement et satisfaction. »

Trois éléments ressortent de ce passage avec force :

  1. L’ambassadeur était « en grande considération à la Cour royale » : un personnage de premier plan, pas un simple diplomate de rang moyen
  2. Gerhard voyagea avec lui dans des légations vers la Suède, le Danemark et Moscou
  3. Gerhard ne se contenta pas d’accompagner : il exécuta lui-même des commissions qui satisfirent rois et princes, un rôle actif de courrier ou de secrétaire diplomatique

C’est ce portrait, un grand personnage danois, voyageur infatigable, en grande faveur à la Cour royale, engagé dans des missions vers la Suède et la Russie dans les années 1625-1628, qui oriente notre recherche vers Jakob Ulfeldt.

II. Jakob Ulfeldt (1567-1630) : portrait d’un diplomate-voyageur

Jakob Ulfeldt (25 juin 1567 – 25 juin 1630) fut l’une des personnalités les plus remarquables de la diplomatie danoise de son temps. Rigskansler (chancelier du Royaume) de 1609 jusqu’à sa mort, il exerça pendant vingt-et-un ans la plus haute fonction administrative et diplomatique du Danemark sous le règne de Christian IV. Son profil correspond point par point à la description du sermon :

Jakob Ulfeldt (1567-1630)
Jakob Ulfeldt (1567-1630).

En grande considération à la Cour royale : En tant que Rigskansler, Ulfeldt était le premier personnage du Royaume après le roi. Il présidait le Conseil de la Couronne, signait les traités et représentait le Danemark dans les négociations les plus sensibles. Être « en grande considération à la Cour royale » ne pouvait pas mieux le décrire.

Un voyageur et un homme de culture : Sa carrière diplomatique avait débuté très jeune : en 1578, à onze ans, il accompagna son père dans une ambassade extraordinaire en Russie, dont il tira plus tard un célèbre récit de voyage, le Hodoeporicon Ruthenicum (publié à titre posthume en 1608). Cet homme avait vu Moscou à l’âge de onze ans et en avait écrit. Il était précisément le type de personnalité susceptible d’inspirer à un jeune page la curiosité du monde.

III. Les missions vers la Suède, le Danemark et Moscou : un faisceau de concordances

Le sermon mentionne trois destinations précises pour les légations : Suède, Danemark, Moscou. Ces trois destinations correspondent exactement aux enjeux diplomatiques danois de la période 1625-1628 :

La Suède : La relation suédo-danoise était complexe : rivaux historiques en Baltique, les deux royaumes étaient condamnés à se parler. La Paix de Knäred (1613), négociée par Ulfeldt lui-même côté danois, avait mis fin à la guerre de Kalmar. Les années 1620 virent une reprise progressive des contacts diplomatiques entre Copenhague et Stockholm, contacts auxquels Ulfeldt, comme Rigskansler, participait nécessairement.

Le Danemark : La mention même du Danemark comme destination de légations confirme que les missions impliquaient des déplacements entre la résidence de l’ambassadeur, possiblement Hamburg ou une autre ville d’Allemagne du Nord et Copenhague, c’est-à-dire des allers-retours vers la Cour royale danoise elle-même. Il faut aussi se rappeler que le sermon concerne Gerhard, originaire de Livonie, pour lequel un déplacement au Danemark représentait déjà quelque chose d’inhabituel.

Moscou : La Russie était un partenaire commercial et stratégique essentiel pour le Danemark. Le droit de Sund, la taxe que le Danemark prélevait sur tous les navires traversant le détroit entre Mer du Nord et Baltique, alimentait les finances royales et dépendait du commerce baltique, donc des relations avec les puissances maritimes orientales. En 1625-1629, Christian IV intervenait militairement dans la Guerre de Trente Ans et cherchait à neutraliser ses adversaires en multipliant les alliances. Des missions vers le Tsar Michel Ier Romanov (1613-1645) s’inscrivaient dans cette logique stratégique. Ulfeldt, dont le père avait conduit une grande ambassade en Russie en 1578 et qui en avait écrit le récit, était l’homme idéal pour conduire ou coordonner de telles missions.

Les Pays-Bas : Non mentionné dans les sermon directement mais on sait que Gerhard rejoint son frère à Frankfurt-sur-le-Main depuis la Hollande ! Ulfeldt fut l’une des forces motrices derrière l’alliance avec les Pays-Bas en 1621 et l’union élargie avec les duchés de Schleswig-Holstein en 1623. Contrairement au Conseil privé dans son ensemble, il œuvra à partir de 1621 en faveur de la création d’une union protestante sous la direction de Christian IV dans la Guerre de Trente Ans, effort qui aboutit en 1625.

IV. La chronologie : une concordance frappante
PériodeGerhard KuhlmanJakob Ulfeldt
1622-1625Gymnasium de Hamburg (3 ans)Rigskansler actif à Copenhague
1625-1628Service auprès de l’ambassadeur danois avec missions en Suède, Danemark et MoscouAu cœur de la politique étrangère de Christian IV, phase danoise de la Guerre de Trente Ans
1628-1630Espagne et ItalieToujours Rigskansler
25 juin 1630Gerhard en HollandeMort d’Ulfeldt
Automne 1631Frankfurt-sur-l’Oder – armée suédoise(décédé)

Gerhard quitte le service de l’ambassadeur vers 1628, soit pour des raisons personnelles, soit parce que la phase danoise de la Guerre de Trente Ans se terminait (Paix de Lübeck, 1629, forçant le Danemark à se retirer du conflit). Ulfeldt mourut le 25 juin 1630, soit plus d’un an après le départ de Gerhard pour l’Espagne.

V. Ce qu’Ulfeldt aurait transmis à Gerhard

La vocation du voyage : Un homme qui avait voyagé en Russie à onze ans, qui circulait entre Copenhague, Hamburg, Stockholm et Moscou, ne pouvait qu’enflammer l’imagination d’un jeune page de seize à dix-neuf ans. Le sermon précise que c’est « une vive affection et un désir de voir les pays étrangers et d’en apprendre les langues » qui poussa Gerhard vers l’Espagne et l’Italie après son service diplomatique. Ce désir ne naît pas du vide, il naît d’une exposition au monde.

L’attrait pour l’Espagne et l’Italie : Ulfeldt, en tant que Rigskansler, entretenait des relations avec toutes les cours européennes. Les réseaux diplomatiques qu’un jeune page aurait côtoyés dans son entourage comprenaient des ambassadeurs de toutes nations, des descriptions de cours lointaines, des récits de voyages méditerranéens.

L’attrait pour les Provinces-Unies : Les Pays-Bas étaient l’alliée naturelle du Danemark protestant. Gerhard se rend ensuite en Hollande, où il sert l’armée du Prince Frederik Hendrik d’Orange, exactement la puissance avec laquelle Ulfeldt négociait dans le cadre de la politique étrangère de Christian IV.

Le désir de s’embarquer pour les Indes : Le sermon mentionne que Gerhard voulut rejoindre la VOC depuis la Hollande. Ce désir d’aventure maritime lointaine trahit un appétit du monde que le contact avec un grand voyageur-écrivain comme Ulfeldt aurait pu nourrir.

VI. La Livonie : un lien structurel possible

Les Kuhlman étaient originaires de Livonie, en tous cas du côté maternel, cette région baltique que le Danemark avait historiquement administrée en partie et dans laquelle il conservait des intérêts. La Cour de Christian IV accueillait des nobles baltes dans ses cercles. Il n’est pas impossible que la famille Kuhlman ait disposé de contacts à Copenhague, et que c’est par ce biais et appuyé par la recommandation du Gymnasium de Hamburg, que Gerhard fut introduit auprès d’Ulfeldt. Le sermon dit d’ailleurs que Gerhard fut « recommendiret » à l’issue de ses études.

VII. Conclusion

Jakob Ulfeldt reste, en l’état des recherches, le candidat le plus plausible pour le rôle de l’ambassadeur danois de Gerhard Kuhlman. Sa vie incarne exactement le modèle intellectuel et géographique qui aurait pu inspirer à un jeune Livonien de seize ans la vocation du voyage et du monde : un homme qui avait vu Moscou à onze ans, qui en avait écrit, qui négociait avec la Suède, la Russie et les Provinces-Unies, et qui était le premier personnage du Royaume de Danemark après son roi.

L’hypothèse ne sera peut-être jamais prouvée. Mais elle est cohérente, elle est documentée par contexte, et elle donne à la jeunesse de Gerhard Kuhlman une profondeur et une logique que le seul texte du sermon ne permettrait pas d’apercevoir.

Note

(1) Une consultation des fonds du Rigsarkivet (Copenhague) est néanmoins envisagée, dans l’espoir, certes mince, que Gerhard Kuhlman y apparaisse de façon incidente : mention dans une liste de suite, un registre de voyage, ou un document de chancellerie. La biographie de Jakob Ulfeldt telle qu’elle est présentée dans les sources disponibles paraît par ailleurs suffisamment fiable pour constituer un point de départ solide.

Cornelis et la Compagnie des Indes Orientales

Cornelis van Nijenrode. 1600-1620, quelque part en Asie…

Un navire néerlandais est remorqué dans la baie de Nagasaki. Peinture de Kawahara Keiga.

Dans le premier article consacré à l’enquête sur Gertrud « von Sipstein », j’évoquais en conclusion un passage troublant de l’homélie funèbre du pasteur Christoph Schultetus : Gerhard Kuhlman, alors en Hollande, avait formé le projet de s’engager dans la Compagnie des Indes orientales. Il y renonça « en raison des avertissements reçus concernant le danger de ce voyage ». Qui l’en avait dissuadé ? La réponse pourrait bien se trouver dans la famille même de Gertrud, du côté de sa mère, Catharina van Nijenrode. Car parmi les van Nijenrode, l’un d’eux n’était pas un simple notable hollandais. Cornelis, frère de Catharina et donc oncle de Gertrud, avait choisi une tout autre voie que celle de ses contemporains : il était devenu un homme de la VOC, la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, et avait payé cette aventure de sa vie.

Cornelis van Nijenrode, gouverneur de Hirado

Cornelis van Nijenrode arriva en Asie en 1607 et ne revint jamais en Europe. Pendant vingt-six ans, il servit la VOC aux confins du monde connu, d’Ayutthaya au Siam jusqu’aux rivages du Japon, avant de mourir à Dejima en janvier 1633, juste avant d’embarquer pour Batavia.

Localisation de la loge hollandaise au sud de Ayutthaya (Isle Hollandaise) sur une carte de Jacques Nicolas Bellin (1703-1772) édité en 1750

Sa carrière débuta au Siam, dans le comptoir néerlandais d’Ayutthaya, la capitale du royaume. Les Hollandais y avaient établi leur présence progressivement : dès 1601, Jacob Corneliszoon van Neck avait été le premier d’entre eux à accoster à Patani pour y acheter du poivre. En 1608, le roi Ekathotsarot autorisa la Compagnie à ouvrir un comptoir dans sa capitale, et des ambassadeurs siamois furent reçus en audience par le prince Mauritz des Pays-Bas. Ce fut le début d’une relation commerciale complexe, faite d’ouvertures et de fermetures successives, au gré des intérêts de Batavia, la capitale de la colonie néerlandaise, l’actuelle Jakarta, et des évolutions politiques du royaume siamois.

Cornelis y occupa plusieurs fonctions pendant une quinzaine d’années. En 1622, il participa à une expédition envoyée vers Formose, au large des côtes chinoises. Les Hollandais, cherchant à briser le monopole commercial des Portugais et des Espagnols en Extrême-Orient, tentèrent d’y établir une base avancée dans les îles Pescadores. Repoussés par les troupes chinoises, ils se replièrent à Tayouan (Taiwan) en 1624 et y construisirent le Fort Zeelandia, depuis lequel ils contrôleraient l’île jusqu’en 1662.

Vue générale de Fort Zeelandia, aquarelle de Johannes Vingboons (en), vers 1635. Archives nationales des Pays-Bas.
Hirado, au bout du monde

En 1623, Cornelis van Nijenrode fut nommé gouverneur du comptoir de la VOC à Hirado, au Japon, dans la baie de Nagasaki, poste qu’il occupera jusqu’à sa mort dix ans plus tard. La présence hollandaise au Japon avait commencé de façon presque accidentelle : en 1600, le navire Liefde, seul survivant d’une flottille de cinq bateaux partis de Rotterdam en 1598, atteignit les côtes japonaises après une traversée cauchemardesque. Ses marins furent accueillis favorablement par Tokugawa Ieyasu, futur shogun, qui y vit une opportunité de contrebalancer l’influence portugaise et catholique dans l’archipel.

De gauche à droite, le Blijde Boodschap, le Trouw, le Geloof, Liefde et le Hoope. Gravure du XVIIe siècle.

En 1609, la VOC obtint un laissez-passer officiel du shogun, daté du 24 août, portant son sceau écarlate, autorisant les navires hollandais à commercer librement dans tout le Japon. Un comptoir fut immédiatement ouvert à Hirado, port déjà actif pour le commerce avec la Chine et la Corée. C’est dans ce comptoir que Cornelis van Nijenrode prit ses fonctions de gouverneur, chargé de superviser les échanges commerciaux et d’administrer la vie de la petite communauté hollandaise installée sur place.

Un « passe de commerce » (en néerlandais : handelspas) émis du nom de Tokugawa Ieyasu.

Sa tâche n’était pas de tout repos. Il dut gérer les décès successifs de ses compatriotes, marins, marchands, secrétaires, emportés par la fièvre, la dysenterie ou les accidents, et veiller à leur donner une sépulture chrétienne dans un pays où le christianisme était de plus en plus mal toléré. Il dut également négocier avec les autorités japonaises dans un contexte de tensions croissantes.

Vue de l’ensemble du VOC sur l’île d’Hirado – côte ouest de Kyūshū -gravure, 1669.

Cornelis van Nijenrode mourut en janvier 1633 à Dejima, juste avant de s’embarquer pour Batavia. On pense qu’il ne fut pas enterré dans le cimetière hollandais mais qu’il fut incinéré selon la tradition japonaise, il avait lui-même exprimé des doutes sur sa foi chrétienne, et sa famille japonaise l’accompagna peut-être selon ses propres rites. En 1638, cinq ans après sa mort, les cimetières hollandais et anglais de Hirado furent détruits lors de la persécution des chrétiens, et les symboles extérieurs du christianisme effacés.

Le poste de commerce hollandais Hirado a été établi en 1609 comme base d’opérations de la Compagnie hollandaise des Indes orientales au Japon.
Cornelia van Nijenrode, la cousine de Batavia

Cornelis van Nijenrode avait eu au Japon une fille, Cornelia, née en 1626 d’une concubine japonaise prénommée Surishia. Cette Cornelia était donc la cousine germaine de Gertrud et de Cornelia van Sypesteyn, trois cousines dont les destins n’auraient pu être plus différents : l’une épouse d’un officier suédois en Ingrie, l’autre femme d’un colonel en Poméranie, la troisième née à Hirado entre deux mondes.

À la mort de son père en 1633, Cornelia n’avait que sept ans. Elle fut emmenée à Batavia, la capitale de la colonie néerlandaise, l’actuelle Jakarta, où elle grandit dans la société coloniale hollandaise. Elle y épousa Pieter Cnoll, un riche marchand de la VOC, avec lequel elle eut plusieurs enfants. C’est de cette période que date le tableau qui la représente, conservé aujourd’hui au Rijksmuseum d’Amsterdam, l’une des œuvres les plus connues de la peinture coloniale hollandaise du XVIIe siècle.

Portrait de Cornelia, fille de Cornelis van Nijenroode, avec son mari Pieter Cnoll et sa famille à Batavia en 1665, par Jacob Jansz. Coeman. Ryksmuseum, Amsterdam

Le tableau montre Cornelia aux côtés de son mari Pieter Cnoll et de leurs deux filles, encadrés de deux serviteurs javanais. Cornelia y apparaît dans une tenue élégante, le regard direct, affichant la confiance d’une femme habituée à l’aisance. Ce portrait est aujourd’hui l’un des témoignages les plus frappants de ce que fut la société métisse et cosmopolite de Batavia au XVIIe siècle. La suite de sa vie fut moins sereine. À la mort de Pieter Cnoll, Cornelia hérita d’une fortune considérable et se retrouva, pour un temps, femme indépendante et fortunée dans une société qui ne facilitait guère cette condition. Elle commit ce qu’elle reconnut elle-même comme une erreur en épousant en secondes noces Joan Bitter. En vertu de la loi, son nouveau mari obtint le contrôle total de l’ensemble de ses biens. Il en profita sans scrupule et entreprit de la dépouiller méthodiquement de sa fortune. Cornelia porta l’affaire devant les tribunaux et se battit pendant quinze ans, une ténacité remarquable pour l’époque. Elle finit pourtant par perdre, et Bitter parvint à s’emparer de la plus grande partie de ce qu’elle possédait. Elle mourut en 1692, à Batavia, à l’âge de 66 ans.

Gertrud avait-elle averti Gerhard ?

Cornelis van Nijenrode mourut en 1633. Or c’est précisément à cette époque que Gerhard Kuhlman se trouvait en Hollande et envisageait de s’engager dans la Compagnie des Indes. Il renonça, nous dit l’homélie de Schultetus, « en raison des avertissements reçus concernant le danger de ce voyage ».

La coïncidence mérite qu’on s’y arrête. Gertrud van Sypesteyn, qui allait devenir l’épouse de Johan Kuhlman, frère de Gerhard, venait de perdre son oncle maternel, mort au bout du monde sans jamais être rentré en Europe. Aurait-elle averti son futur beau-frère des risques qu’il encourait, elle qui savait mieux que quiconque ce que signifiait partir pour les Indes ? Nul ne le saura jamais. Mais ce passage est troublant et il laisse entrevoir, derrière les grands mouvements de l’Histoire, les liens très humains qui unissaient ces familles de marchands, de soldats et d’aventuriers du XVIIe siècle…