Comment Josef Kuhlman arriva à Alger

Note préliminaire : Ce qui suit est une hypothèse historique, construite sur un faisceau d’indices convergents. Aucun document ne prouve à ce jour l’existence d’un lien entre Magnus Jacob Crusenstolpe et Josef Kuhlman. Mais les coïncidences sont trop nombreuses, trop précises, trop cohérentes pour être ignorées.

Le consul général Josef Kuhlman
Josef Kuhlman (1809-1876)

Je m’étais toujours demandé ce qui avait poussé Josef à partir pour l’Algérie. Certes à l’époque, l’attrait de la nouveauté, de l’Orient ou encore de l’aventure, pouvait, surtout pour les Kuhlman, certainement expliquer ce départ. Mais quelqu’un, quelque chose, avait dû influer sur cette décision, ouvrir cette porte précise. On ne débarque pas en 1841 dans une Algérie à peine conquise par hasard, sans réseau, sans introduction.

La réponse, probable, est venue d’un endroit inattendu : un petit livre suédois, consacré à une ville provinciale, que rien ne semblait relier à l’Afrique du Nord.

Le livre de Hertzman, un inventaire qui dit plus qu’il n’y parait

Per Fredrik Hertzman est né le 23 janvier 1810 à Tingstad, près de Norrköping, fils du recteur local. Juriste de formation, notaire puis juge municipal de Norrköping, il est aussi un érudit discret, passionné par l’histoire de sa ville. Dans les dernières décennies de sa vie, il rédige un texte qui paraîtra posthume : Anteckningar om Norrköpings stad, des notes topographiques sur le vieux Norrköping tel qu’il existait au début du XIXe siècle.

Per Fredrik Hertzman (1810-1884)

Le livre détaille de manière trés précise le vieux Norrköping, décrit rue par rue, maison par maison, propriétaire par propriétaire, la ville que l’auteur a connu dans son enfance et sa jeunesse. C’est une promenade dans un Norrköping disparu, avant les grands incendies de 1822 et 1826 qui en ravagèrent une large partie.

Et parmi les centaines de noms qu’il cite, les Kuhlman y occupent une place particulière. Hertzman semble connaître la famille Kuhlman. La maison de Johan Kuhlman (1738–1806), négociant en gros et chevalier de l’Ordre de Vasa, se dressait à l’angle de Drottninggatan et Skolgatan, l’une des adresses les plus connues de Norrköping. Hertzman en parle avec une précision qui trahit une connaissance personnelle : il décrit l’album d’autographes que Johan Kuhlman avait constitué au fil des années, signé par les personnalités les plus illustres de son époque ; il mentionne que le peintre Pehr Hörberg y avait dessiné une vue du domaine de campagne de la famille, Rödmossen à Kolmården ; il raconte que lorsque la maison brûla en 1822, les deux fils de Johan la reconstruisirent « avec une piété remarquable, presque tout à fait à l’identique » ; il note enfin que le célèbre professeur Johan Henrik Lidén y avait vécu alité pendant dix-sept ans jusqu’à sa mort en 1793, hébergé par Johan Kuhlman qui jouissait d’une considération générale et entretenait des liens étroits avec les grandes figures intellectuelles de son temps.

Ce n’est pas la description d’un inconnu. C’est le portrait d’une famille que Hertzman avait côtoyée, dont il connaissait les détails intimes, et à laquelle il vouait une évidente admiration. Mais c’est une autre mention, en apparence anodine dans le contexte de son livre qui éveilla mes soupçons.

Magnus Jacob Cresenstolpe

Dans la notice biographique qui introduit le livre, l’éditeur Gustaf Malmberg raconte que Hertzman, après ses études, se rendit à Stockholm vers 1836 et y travailla plusieurs années. Et il précise :

« …pendant lesquelles il fit la connaissance personnelle du célèbre M. J. Crusenstolpe. Il retourna ensuite en Östergötland, où il chercha à éviter commodément la possibilité de se compromettre durant les troubles qui éclatèrent peu après dans la capitale, en lien avec le procès pour haute trahison contre Crusenstolpe. »

Magnus Jacob Crusenstolpe (1795–1865)

Magnus Jacob Crusenstolpe (1795–1865) est l’une des figures les plus sulfureuses de la Suède du XIXe siècle. Juriste, romancier historique, journaliste politique, il fut arrêté en 1838 pour crime de lèse-majesté après avoir publié des critiques à peine voilées de Charles XIV Jean (Bernadotte). Sa mise en détention déclencha de véritables émeutes à Stockholm en juin 1838, les « journées de juin », l’un des premiers épisodes de révolte libérale de l’histoire suédoise moderne.

Hertzman le connaissait personnellement. Et il avait jugé prudent de quitter Stockholm avant que l’affaire n’éclate. Ce nom ne m’était pas inconnu parce que c’est précisément un Crusenstolpe qui, de l’autre côté de la Méditerranée, avait accueilli Josef Kuhlman en compagnie du Consul Schultze. Était-ce une coïncidence ? Ou le premier indice d’un chaînon manquant ?

Deux frères, deux mondes

Johan Fredrik Sebastian Crusenstolpe (1801–1882) était le frère cadet de Magnus Jacob. Six ans les séparaient, nés tous deux à Jönköping, d’une famille de petite noblesse provinciale. Leurs trajectoires ne pouvaient être plus différentes. Si Magnus Jacob resta en Suède, dans les salons et les rédactions de Stockholm, à écrire, polémiquer et déranger, jusqu’à son arrestation qui le rendit célèbre malgré lui, Fredrik, lui, quitta la Suède dès 1825, après une carrière militaire interrompue par un scandale. Il combattit dans la guerre d’indépendance grecque sous le général Fabvier (un Français), avant d’entrer dans le service consulaire suédois. Secrétaire à Tripoli en 1827, puis en poste à Rio de Janeiro, il s’installa ensuite dans le monde arabe, d’abord à Tanger, où il apprit l’arabe et prépara ce qui deviendrait la première traduction du Coran en suédois (publiée à Stockholm en 1843). Et à partir de 1832, il était présent dans la structure consulaire suédoise en Afrique du Nord, notamment à Alger.

Johan Fredrik Sebastian Crusenstolpe (1801–1882)

L’historique officiel du consulat suédois d’Alger (Konsulsstaten) le confirme : Fredrik Crusenstolpe est bien listé comme secrétaire du consulat à compter de 1832, puis consul par intérim en 1847, après le décès de Johan Fredrik Schultze, le consul titulaire que Josef Kuhlman avait connu dès son arrivée. Il deviendra Consul Général en 1858, avant d’être transféré à Lisbonne en 1860.

C’est lui que Josef Kuhlman trouva sur place en arrivant au printemps 1841.

Deux frères, donc : l’un que Hertzman connaissait personnellement à Stockholm, l’autre qui était en poste à Alger depuis près de dix ans au moment où Josef débarqua. Ce rapprochement est au cœur de l’hypothèse qui suit.

Uppsala, là où tout a peut-être commencé

Pour comprendre comment ces chemins auraient pu se croiser, il faut remonter à Uppsala et aux registres de la Stockholms studentnation. Ces registres consignent les étudiants inscrits année par année à l’Université d’Uppsala, classés par leur association d’origine. Les Kuhlman, originaires de Stockholm, sont inscrits à la Stockholms nation.

Et l’on y trouve mention des trois frères Kuhlman, fils de Johan Peter (1767-1839) et Inga Nasbom (1776-1852):

  • Pehr Erik Kuhlman (né en 1799) : inscrit en 1816, mort en 1827. Sa notice se limite à deux mots, son nom et sa mort. Aucune carrière, aucun examen. Une vie interrompue avant d’avoir pu commencer.
  • Claes Jakob Kuhlman (né en 1800) : inscrit lui aussi en 1816, la même année que son frère aîné. Noté « Artillerist » entre guillemets, le compilateur lui-même semblait incertain du titre. Mort à Stockholm en 1823, à vingt-trois ans.
  • Joseph (Josef) Kuhlman (né en 1809) : inscrit en 1827, l’année même de la mort de Pehr Erik. Il avait dix-huit ans. Sa notice se termine par des points de suspension : « Kammarskrivare i Riksgäldskontoret, . . . . . . » Le compilateur n’avait pas la suite et cette s’était écrite en Algérie.

Quand Josef s’inscrit à Uppsala en 1827, il porte le poids de deux deuils fraternels. Claes Jakob est mort quatre ans plus tôt. Pehr Erik vient de mourir cette année-là. Il est le dernier. Et il commence.

Per Fredrik Hertzman, lui, s’inscrit à Uppsala l’année suivante en 1828 à l’Östgöta nation. Les deux hommes sont à Uppsala en même temps, dans une petite ville universitaire de quelque 1 500 étudiants où les nations se côtoient dans les mêmes rues, les mêmes cafés, les mêmes salles de cours. Josef et Hertzman ont à peine un an d’écart. Ils ont pu se connaître, ou se croiser, et évoluaient dans les mêmes cercles.

Stockholm, le creuset des années 1830

Josef quitte Uppsala vers 1830 pour prendre son poste de kammarskrivare au Riksgäldskontoret, l’Office suédois de la dette publique, au cœur de l’administration financière de Stockholm puis rejoindra le KommerzKollegium. Il y restera jusqu’à son départ pour Alger vers 1840-1841. Josef restera donc près d’une décennie à Stockholm.

C’est à Stockholm que Hertzman rencontre Magnus Jacob Crusenstolpe personnellement, comme le précise son biographe. Et dans ce même Stockholm des années 1830, Josef côtoyait un homme qu’il avait connu à Uppsala : Oscar Patrik Sturzen-Becker (1811–1869), alias Orvar Odd. Inscrit à la Stockholms nation en 1827, dans la même promotion que Josef, Orvar Odd était devenu collaborateur de l’Aftonbladet, le journal libéral autour duquel gravitait tout ce que Stockholm comptait d’esprits progressistes, y compris Crusenstolpe. Ces cercles-là se connaissaient, se fréquentaient, se recommandaient.

Oscar Patrik Sturzen-Becker (1811–1869), alias Orvar Odd.

Nous n’avons aucune preuve directe que Josef et Magnus Jacob Crusenstolpe se soient rencontrés. Mais l’environnement dans lequel Josef évoluait à Stockholm — l’administration financière, les réseaux de l’Östgöta et de la Stockholms nation, les milieux journalistiques et libéraux, était exactement celui dont Crusenstolpe était une figure centrale. La probabilité qu’ils se soient croisés est forte mais la certitude manque à ce jour.

En 1838, l’affaire Crusenstolpe éclate. Hertzman prend la prudente décision de quitter Stockholm. Josef, lui, y reste encore au moins un an. C’est dans cet intervalle, dans cette ville sous tension, que se serait forgée, si l’hypothèse est juste, la décision de partir pour Alger.

La porte vers Alger, l’hypothèse centrale

L’Algérie française de 1841 n’était pas une destination anodine. La conquête avait débuté en 1830, onze ans à peine avant l’arrivée de Josef. La colonie était instable, dangereuse, en pleine construction administrative. Les étrangers qui s’y installaient avec succès n’y venaient pas sans appuis. Au consulat suédois d’Alger, Johan Fredrik Schultze était en poste depuis 1816, d’abord comme secrétaire, puis consul par intérim à partir de 1829. Et à ses côtés, depuis 1832, se trouvait Fredrik Crusenstolpe.

Quand Josef Kuhlman débarque au printemps 1841, ce sont ces deux hommes qui l’accueillent. Crusenstolpe, « toujours bien informé », lui indique sans hésiter les bonnes adresses et les bonnes personnes.

L’hypothèse est donc la suivante : Josef serait arrivé à Alger muni d’une lettre d’introduction pour Fredrik Crusenstolpe, lettre obtenue à Stockholm, via Magnus Jacob, peut-être avec le concours de Hertzman ou d’Orvar Odd. Les deux frères correspondaient régulièrement ; Magnus Jacob servait d’intermédiaire aux affaires de Fredrik en Suède. Remettre à un jeune Suédois partant pour l’Algérie une lettre pour son frère au consulat était un geste naturel et courant dans les réseaux diplomatiques et intellectuels de l’époque.

Cette hypothèse repose sur un faisceau d’indices convergents :

  • Hertzman connaissait les Kuhlman de Norrköping depuis l’enfance
  • Hertzman et Josef étaient à Uppsala en même temps (1827–1828)
  • Hertzman connaissait personnellement Magnus Jacob Crusenstolpe à Stockholm
  • Josef gravitait dans les mêmes cercles stockholmois via Orvar Odd et l’Aftonbladet
  • Fredrik Crusenstolpe était au consulat d’Alger depuis 1832
  • Josef arriva à Alger en 1841 et fut immédiatement guidé par Crusenstolpe

Aucun de ces éléments, pris isolément, ne constitue une preuve. Ensemble, ils dessinent une cohérence difficile à ignorer.

Le cercle se ferme

La suite est connue : Josef Kuhlman ne repartira jamais. Il devient courtier maritime en 1844, l’un des premiers assermentés de la colonie. Il bâtit une maison, une réputation, une famille. En 1873, il est nommé Consul Général de Suède à Alger, succédant dans cette fonction à la lignée Schultze → Crusenstolpe → Rouget de St Hermine et meurt en poste en 1876.

Et Fredrik Crusenstolpe, celui par qui tout avait peut-être commencé, avait quitté Alger en 1860 pour Lisbonne. Les deux hommes avaient partagé le même consulat pendant treize ans. Tout cela est peut-être parti d’un petit livre sur Norrköping. D’une seule phrase. D’un nom.

La preuve définitive de cette hypothèse, si preuve il y a, se trouverait dans les archives du Riksarkivet de Stockholm (fonds Utrikesdepartementet, dossiers consulaires Alger 1840–1841) : une lettre de recommandation, un visa d’entrée au consulat, une mention dans la correspondance entre les deux frères Crusenstolpe. La recherche continue...

À la recherche de Jamawitz

Par Etienne Laude, juillet 2026

Dans les sources suédoises qui constituent le cœur de la saga Kuhlman, une mention revient comme un refrain énigmatique : « Herre till Jamawitz i Pommern » ou Seigneur de Jamawitz en Poméranie en français. C’est le titre qui précède le nom de Johan Kuhlman au sommet du tableau généalogique Tab. 1, ancre géographique d’une famille qui allait, au fil des guerres et des alliances, devenir l’une des lignées nobles de la Suède du XVIIe siècle.

Première page du dossier nobiliaire des Kuhlman. Collection personnelle de l’auteur.

Mais où se trouve Jamawitz ? Cette question, apparemment simple, se révèle être une véritable enquête historique.

Un nom qui résiste aux cartes

Aucune carte moderne ne répertorie de « Jamawitz ». Aucun village polonais ou allemand ne porte aujourd’hui ce nom. À première vue, la piste semble froide. Deux hypothèses émergent pourtant dans la littérature :

La première mène vers Janowiec Wielkopolski, une petite ville de l’ancienne province de Posnanie, dont le nom allemand historique était « Janowitz ». La ressemblance phonétique est réelle. Mais un détail géographique l’invalide aussitôt : Janowiec Wielkopolski n’est pas en Poméranie. Or les sources sont formelles, Jamawitz est « in Pommern ».

La seconde hypothèse s’avère bien plus convaincante et je tiens ici à remercier madame Catharina Behrens des archives de Lübeck qui m’a mis sur ce qui semble la bonne piste.

Jannewitz, Kreis Schlawe : la piste poméranienne

Dans les registres historiques du Kreis Schlawe, arrondissement de l’ancienne Poméranie prussienne, on trouve un village nommé Jannewitz, aujourd’hui connu sous son nom polonais de Janiewice, situé à environ 11 kilomètres au sud-est de Sławno (l’ancienne Schlawe), près de la côte baltique. La proximité phonétique entre « Jannewitz » et « Jamawitz » n’est pas le fruit du hasard : en vieille écriture gothique allemande (Kurrentschrift), les lettres « nn » et « m » se ressemblent étroitement. Une confusion de copiste, ou de lecteur, suffit à transformer l’un en l’autre. Ce type d’erreur était extrêmement courant dans les archives de cette époque.


Jannewitz est un village d’origine wende (slave), organisé autour d’un étang central, dont l’histoire documentée remonte au XVe siècle. Le premier propriétaire connu était Martin von Zitzewitz, entre 1442 et 1460. Au XVIe siècle, le village appartient à Jacob von Zitzwitz et compte alors vingt-cinq paysans, un petit tenancier et un sacristain. C’est un « Rittergut », un domaine seigneurial noble dont le statut correspond parfaitement à celui d’une famille comme les Kuhlman.

Jannewitz sur une carte prussienne de 1890.
Johan Kuhlman, Seigneur de Jannewitz

En Suède, le titre « Herre till [lieu] » désigne le propriétaire d’un domaine seigneurial. C’est l’équivalent exact du « Herr auf/zu » allemand, ou du « Seigneur de » français. Dire que Johan Kuhlman était « Herre till Jamawitz » signifie donc qu’il était le maître incontesté de ce domaine en Poméranie et que Jannewitz était le siège familial des Kuhlman.

Extrait de la première page du dossier Kuhlman. Collection personnelle de l’auteur.

Quand et comment les Kuhlman ont-ils acquis Jannewitz des von Zitzewitz ? La réponse se trouve probablement dans les Lehnsakten (registres féodaux) de l’ancienne chancellerie ducale de Poméranie, aujourd’hui conservés à l’Archiwum Państwowe w Szczecinie (Archives d’État de Szczecin, en Pologne). C’est l’une des prochaines étapes de cette enquête.

La guerre de Trente Ans et la fin d’un monde

Le destin de Jannewitz bascule avec la guerre de Trente Ans (1618–1648). Comme tant d’autres villages de Poméranie orientale, il est presque entièrement détruit. Entre 1679 et 1690, les fragments du domaine sont vendus progressivement à Adam von Podewils et les Kuhlman ne sont plus là depuis quelques années.

Leur chemin les a conduits loin de Poméranie, par étapes. D’abord vers l’Ingrie, cette région baltique disputée entre la Suède et la Russie, théâtre de nombreuses campagnes militaires au début du XVIIe siècle. Puis un retour vers les villes hanséatiques : Lübeck, dont la famille Focken, belle-famille de Johan Kuhlman, était l’une des grandes familles patriciennes, et Gadebusch, en Mecklembourg. Et enfin, la Suède, royaume alors en pleine expansion vers la Baltique, qui offrait aux familles nobles déplacées par la guerre terres, titres et avenir.

La trajectoire est celle de nombreuses familles nobles poméranniennes de cette époque : la guerre dévaste les domaines ancestraux, et les fils cherchent fortune et reconnaissance sous les drapeaux suédois. Le fils de Johan Kuhlman, lui-même prénommé Johan, Lieutenant-Colonel dans l’armée Suédoise, meurt à Narva en 1649, au service militaire suédois tout comme son frère Peter deux années plus tard. La boucle se referme entre deux rives de la Baltique. De Jannewitz à Stockholm. Du fief poméranien à la noblesse suédoise. C’est, en quelques décennies, le voyage des Kuhlman.

UnE enquete en cours !

Cette enquête sur Jamawitz ne fait que commencer. Plusieurs institutions ont été sollicitées, archives municipales, instituts de recherche nobiliaire, portails d’archives en ligne et les premières réponses dessinent peu à peu les contours d’un dossier qui pourrait être riche. Les registres féodaux de l’ancienne chancellerie ducale de Poméranie, conservés aujourd’hui en Pologne¹, représentent sans doute la source la plus prometteuse pour documenter la présence des Kuhlman à Jannewitz avant la guerre de Trente Ans. De même, les archives nobiliaires allemandes spécialisées dans la noblesse de Hinterpommern² confirment l’existence d’entrées relatives à la famille.

Ce que Jamawitz nous dit des Kuhlman

Retrouver Jamawitz, c’est retrouver les racines terrestres d’une famille que les sources suédoises nous montrent déjà en pleine ascension sociale. Avant la Suède, avant l’Ingrie, avant les détours par Lübeck et Gadebusch, il y avait un domaine modeste au bord des marais poméraniens, un Rittergut entouré d’étangs, à quelques lieues de la mer Baltique.

C’est de là que tout a commencé.

La saga continue.

Sources

¹ Archiwum Państwowe w Szczecinie (Archives d’État de Szczecin, Pologne) — principal dépôt des archives ducales de Poméranie, incluant les Lehnsakten (registres féodaux) de Hinterpommern. Consultable partiellement en ligne via szukajwarchiwach.gov.pl.

² Institut für Deutsche Adelsforschung, Kiel — dirige notamment un index de plus de 1 500 dossiers de noblesse poméraniens conservés dans les archives allemandes (1500–1945), et possède une entrée documentée pour « Kühlman (aus Jamawitz in Pommern) ». Voir adelsquellen.de.

Gertrud « von Sipstein » : L’enquête

Pour Anne-Marie, Marc et William Koelman, mes lointains cousins, qui m’ont mis sur la piste de Gertrud.

Dans le registre de la noblesse de Suède et tous les documents existants relatifs aux frères Kuhlman, anoblis par la Reine Christine en 1649, le nom de l’épouse de Johan, mon ancêtre en ligne directe, était orthographié « von Sipstein ». On ne retrouve nulle trace de ce nom ailleurs qu’en Suède, et encore, uniquement dans les registres de cette époque précise. Nulle trace de « von Sipstein » avant ni après. Le registre mentionne, de plus, Gertrud comme originaire d’Ingermanland, l’Ingrie en français, et rien de plus. Nous savons aujourd’hui qu’elle n’y était pas née, mais qu’elle y avait vécu, dans les propriétés que Johan avait reçues pour services rendus à la Couronne en 1641.

Extrait de l’arbre généalogique des van Sypesteyn, musée Sypesteyn. En haut à droite, les sœurs Cornelia et Gertrud mariées aux colonels Bohm et Kuhlman.

Il m’a fallu des années pour retrouver sa trace, en recoupant des informations éparses glanées au fil des recherches. C’est finalement une intuition qui m’a mis sur la bonne piste, en parcourant une étude sur la Guerre de Trente ans et le livre de Mauvillon, Histoire de Gustave-Adolphe Roi de Suède, écrit et publié en 1764 à Amsterdam, dont j’ai pu me procurer un exemplaire.

La piste des Pays-Bas

Dans ces ouvrages, on apprend qu’un certain Gerhardt Kuhleman, revenant des Pays-Bas, rejoignit son frère aîné Johan, déjà engagé dans l’armée suédoise venue au secours des protestants de Poméranie. Ce détail semblait suggérer que Johan lui-même était familier avec les Pays-Bas. Mais pour quelle raison ?

L’intuition commença à se former lentement, comme une photographie que l’on développe dans la chambre noire, dont on devine petit à petit les contours dans la lumière rouge. Toujours à la recherche de lointains descendants des Kuhlman, j’entrai en contact avec Anne-Marie, épouse de Marc Koelman, descendant de Peter Kuhlman, frère aîné de Gerhardt et Johan, dont l’ancêtre avait émigré du sud de la Suède aux Pays-Bas vers la fin du XVIIIe siècle. Ce contact fut un indice de plus dans un faisceau qui commençait à pointer dans la même direction : les Pays-Bas. Car si le nom Kuhlman avait pu devenir Koelman ou encore Coelman en changeant de pays, peut-être que « von Sipstein », introuvable dans tous les registres, était lui aussi la transcription déformée d’un nom étranger, mal retranscrit par des scribes suédois. Je ne savais pas encore lequel, ni d’où il venait, mais la piste commençait à se préciser.

Le financement des armées et la piste du Colonel

L’étude du financement des armées au début du XVIIe siècle m’ouvrit d’autres pistes. Pour certains régiments envoyés directement de Suède, comme le fameux régiment de Svea, les fonds étaient fournis par l’État. Mais le plus souvent, Colonels et Lieutenants-Colonels devaient prélever l’argent nécessaire sur leurs fonds propres, avec l’espoir vague d’être un jour remboursés. Il n’était pas rare non plus que ces officiers se paient directement sur les soldats des armées vaincues et les villes conquises. Ce qui retint mon attention, c’est qu’il apparaît aussi que Colonels et Lieutenants-Colonels étaient souvent des proches, parfois même des parents. Cet indice me conduisit à chercher du côté du supérieur hiérarchique de Johan. Je contactai les Archives Royales de Suède à Stockholm, qui me conseillèrent de consulter les fameux Rullors de l’armée, dont l’archivage méthodique facilite considérablement la recherche.

Lorsque Gerhardt rejoignit son frère dans l’armée, Johan était déjà Lieutenant reconnu pour sa bravoure dans le régiment du Général Duwal. L’homélie funèbre de Gerhardt, prononcée par le théologien Christoph Schultetus, précise même qu’à la mort de celui-ci, Johan était Lieutenant « un des brillants commandants du régiment alors sous le commandement du Colonel Bohms ». Bohm. J’avais enfin le nom que je cherchais.

Cornelia, la sœur retrouvée

En étudiant ce personnage de Jacob Larsson Bohm, mentionné tout comme les deux frères Kuhlman dans les ouvrages de l’historien d’État Chemnitz, j’appris qu’il était marié à une certaine… Cornelia van Sypesteijn. Il ne me « restait » plus qu’à confirmer que Gertrud et Cornelia étaient parentes, ce qui fut, cette fois, presqu’un jeu d’enfant.

Le père de Cornelia était Johan Maartenz van Sypesteyn, Maître Écuyer des Bois et Forêts de Hollande à partir de 1608, titre hautement honorifique, dont l’épouse était Catherina van Nijenrode. Tous deux étaient Seigneurs de Hillegom et avaient eu sept enfants, dont quatre filles. Parmi elles, deux prénommées… Cornelia et Gertrud. Je me tournai alors vers les archives néerlandaises et contactai le musée Sypesteyn aux Pays-Bas pour en avoir le cœur net. Le premier document reçu, un extrait de l’arbre généalogique, grande fresque peinte visible dans la salle de réception du château, était troublant : Gertrud y était associée à un certain « Hans Fredrik Coelman ». Hans, et non Johan. Un des fils de Gertrud et Johan se prénommait Hans Jacob, dont on retrouve la trace dans les archives d’Estonie et de Finlande. Leur fils cadet, Henrik, serait le père du Heindrich Kuhlman qui émigra à Norrköping en 1819, initiant la lignée des Kuhlman de Suède.

Johan Maartensz van Sypesteyn (1564-1625).
Auteur inconnu. Le tableau se trouve dans la grande salle gothique du Château-Musée Sypesteyn à Loosdrecht.

Après quelques échanges avec l’archiviste du musée, celui-ci me confirma que Hans était bien un diminutif de Johan couramment employé aux Pays-Bas. Un second document dissipa les derniers doutes : il donnait une courte biographie du couple, confirmait leur départ pour l’Ingrie, indiquait que « Hans » était mort à Narva et que leur fils s’appelait Hans Jacob, conformément aux registres de la noblesse suédoise. Le doute n’était plus permis.

Les actes retrouvés

Dans les archives néerlandaises, j’avais pu retrouver l’acte de baptême de Cornelia van Sypesteyn, née le 22 février 1604 à Utrecht, contrairement à l’année 1598 indiquée dans la plupart des arbres généalogiques, ainsi que son acte de mariage.

Quant à Gertrud, je pu retrouver également son acte de baptême, conservé dans les registres paroissiaux néerlandais. Il est daté du 3 novembre 1608. On y lit clairement :

Die Vader : S’ Johan [van Sypesteyn] — Die moder : S’ Catharina van [Nijenrode] — Het Kind : Getreudt

Gertrud, orthographiée Getreudt dans le registre, est donc bien la fille de Johan Maartenz van Sypesteyn et Catherina van Nijenrode, née quatre ans après sa sœur Cornelia. Elle avait environ 25 ans lorsqu’elle épousa Johan Kuhlman, et l’on sait par ailleurs qu’elle était encore vivante en 1662, à plus de 50 ans.

Et maintenant ?

Cette enquête, menée sur plusieurs années, m’a conduit des archives suédoises aux musées néerlandais, des Rullors de l’armée aux registres paroissiaux d’Utrecht. Elle a permis de restituer à Gertrud son vrai nom : non pas « von Sipstein », patronyme fantôme né d’une transcription approximative par des scribes suédois peu familiers du néerlandais, mais Gertrud van Sypesteyn, fille de Johan Maartenz van Sypesteyn et Catharina van Nijenrode, Seigneurs de Hillegom, baptisée le 3 novembre 1608 à Utrecht.

Je consacrerai un prochain article à la grande lignée des van Sypesteyn et des van Nijenrode, deux familles dont l’histoire est intimement mêlée à celle des Pays-Bas des XVIe et XVIIe siècles. Une histoire qui réserve encore ses surprises. Car l’homélie funèbre prononcée par le pasteur Christoph Schultetus en 1637 contient un détail troublant, passé presque inaperçu : avant de rejoindre l’armée suédoise, Gerhard Kuhlman séjournait en Hollande et avait formé le projet de s’engager dans la Compagnie des Indes orientales. Il y renonça « à cause des avertissements reçus sur les dangers d’un tel voyage », précise Schultetus. Qui l’en dissuada ? Et pourquoi ? Était-ce l’un des membres de ces grandes familles marchandes néerlandaises que les Kuhlman fréquentaient alors, peut-être les van Sypesteyn ou les van Nijenrode eux-mêmes ? Si tel était le cas, le lien entre les deux familles serait antérieur au mariage de Johan et Gertrud, et l’histoire que nous croyons maintenant connaître serait à réécrire.

C’est cette piste que nous suivrons dans le prochain article…

À la recherche du visage d’Augusta

Le point de départ : quatre photos sans nom
Le début d’une enquête, 2008.

Tout commence avec l’album de Sigurd, cet album de famille que mon père Lucien avait pu récupérer et photocopier chez Suzette, fille de Germaine Kuhlman. Quatre photos s’y trouvaient regroupées. Aucune n’était annotée, à l’exception d’un garçon appelé « Spanti ». Les questions étaient nombreuses. Après échange avec Dag, nous avions pu identifier les personnages un à un. La photo D représentait Swante Nyland, fils de la cousine germaine de Sigurd. La photo C montrait sa mère Amalia Sofia Augusta Hellberg (1831-1873) avec sa fille Amalia Augusta Fernanda (1854-1935). La photo B représentait la mère et grand-mère de ces dernières.

Restait la photo A, celle de gauche.

Une ressemblance troublante

Dès le premier regard, cette femme me frappait. On y reconnaissait quelque chose de familier, des traits que je retrouvais chez ma grand-mère Suzanne et chez sa sœur Germaine, des traits indéniablement Kuhlman. Ma conviction s’était forgée naturellement : il s’agissait d’Augusta Wilhelmina Macklin, première femme de Joseph Kuhlman et mère de Sigurd.

Le doute : une chronologie qui ne colle pas

Mais en examinant la photo de plus près, un détail me fit hésiter. Le format, la qualité, le carton support : il s’agissait sans aucun doute d’une carte de visite photographique. Or ce format n’est popularisé en Suède qu’à partir de 1854, grâce au procédé mis au point par Disdéri. Et Augusta, elle, était morte le 28 octobre 1853.

La chronologie rendait l’identification impossible.

Le dos de la photo : Axel Rydin, Norrköping
Ingeborg Beata Kuhlman (1802-1875), sœur de Josef. Collection personnelle de l’auteur.
Verso de la photographie format CDV. Collection personnelle de l’auteur.

C’est alors que je retournai la photo. Au verso, une inscription en élégantes lettres bleues : Axel Rydins Fotografi-Atelier, Norrköping, Enkefru Lindéns gård, Nya Torget.

Axel Rydin (1837-1912) était un photographe-portraitiste suédois, actif à son studio de la Lindénska gården, Nya Torget à Norrköping, entre 1860 et 1871. La photo avait donc été prise au minimum sept ans après la mort d’Augusta. Toute identification avec elle était définitivement exclue.

Mais quelle Kuhlman vivait à Norrköping ?

La ressemblance familiale était pourtant réelle. Si cette femme ne pouvait pas être Augusta, elle portait indéniablement les traits des Kuhlman. La question devenait alors : quelle Kuhlman vivait à Norrköping entre 1860 et 1871, et était suffisamment proche de Josef ou Sigurd pour figurer dans leur album ? La réponse s’imposa : Ingeborg Kuhlman, sœur aînée de Joseph, avec qui celui-ci entretenait une correspondance régulière. Sigurd l’avait conservée dans son album, en souvenir de sa tante et du lien qui unissait son père à sa famille restée en Suède.

La vraie découverte : un daguerréotype oublié

C’est en continuant à feuilleter l’album que je fis la découverte la plus inattendue. Collé au dos d’une autre photo, presque invisible, se trouvait un vieux daguerréotype découpé et dont les traits s’étaient presque entièrement effacés avec le temps. En jouant sur les contrastes, en retravaillant l’image, je parvins à en améliorer la lisibilité. Puis, en utilisant l’intelligence artificielle, j’obtins une évocation du visage dissimulé sous les années : une femme assise, au regard direct, tenant une lettre dans la main, vêtue avec la sobriété élégante de son époque.

Le vieux daguerréotype. Collection personnelle de l’auteur.
Note : l’image présentée ici est une évocation générée par intelligence artificielle à partir du daguerréotype original très dégradé. Elle ne constitue pas une restauration fidèle mais une interprétation visuelle destinée à donner un visage à celle qui n’en avait plus.

Un daguerréotype ne peut dater que d’avant les années 1860, et potentiellement d’avant 1853. La chronologie, cette fois, n’excluait pas Augusta, bien au contraire.

Pourquoi Sigurd aurait-il conservé précieusement, collé au dos d’une autre photo, ce daguerréotype quasi effacé, sinon parce qu’il représentait quelqu’un d’irremplaçable ? Quelqu’un qu’il avait quitté à l’âge de 14 ans pour rejoindre son père en Algérie, et qu’il n’avait jamais revu. Sa mère. Mais pourquoi était-elle cachée ? Nous ne le saurons jamais mais ce daguerréotype est peut-être la seule représentation photographique connue d’Augusta Wilhelmina Macklin.

Note : l’image présentée ici est une évocation générée par intelligence artificielle à partir du daguerréotype original très dégradé. Elle ne constitue pas une restauration fidèle mais une interprétation visuelle destinée à donner un visage à celle qui n’en avait plus.

Sources : album photographique de Sigurd Kuhlman, collection familiale Laude-Kuhlman ; Axel Rydin (fotograf), Wikipedia suédoise ; DigitaltMuseum, Nordiska museet.

La Dernière Bataille

Prague, 1648 – lieu probable de la blessure mortelle de Johan Kuhlman
Gravure représentant le siège de Prague par les suédois, été 1648.
Un cercle qui se referme

Il y a quelque chose de remarquable dans la géographie de la Guerre de Trente Ans : elle commença à Prague, par la Défenestration du 23 mai 1618, et c’est à Prague qu’elle s’acheva, trente ans plus tard, dans les fumées d’une ville à moitié saccagée. La roue de l’Histoire avait accompli un tour complet, revenant au point de départ avec une précision cruelle. C’est dans cet épilogue extraordinaire, la dernière bataille d’une guerre qui avait ravagé l’Europe pendant trois décennies, que Johan Kuhlman, lieutenant-colonel au service de la Suède, aurait très vraisemblablement connu son destin.

La guerre pendant la paix

Au printemps 1648, les négociations de paix à Osnabrück et Münster entrent dans leur phase finale. Depuis quatre ans, diplomates et plénipotentiaires s’épuisent à construire un nouvel ordre européen. Mais les armées, elles, continuent de se battre. La paix n’est pas encore signée et les généraux savent qu’une victoire sur le terrain pèse plus lourd dans les dernières tractations qu’une plaidoirie à la table des négociations.

C’est dans cet esprit calculateur que le général suédois Hans Christoff von Königsmarck (1) , aventurier brillant et impitoyable, né en Allemagne mais au service de Stockholm, conçoit son dernier coup d’éclat.

Portrait de von Königsmarck par Matthäus Merian.
La nuit du 25 au 26 juillet 1648

Königsmarck connaît Prague. Il sait que ses défenses sont inégales, que certains tronçons de remparts sont en travaux. Un ancien officier impérial, Ernst Odowalski, manchot, ruiné par la guerre, reconverti au service suédois, lui a livré les plans de la ville et l’emplacement précis d’une faille dans les murailles, derrière le couvent des Capucins. Dans la nuit du 25 au 26 juillet 1648, Königsmarck frappe. Avec seulement 800 mousquetaires – c’est tout ce que Wrangel a bien voulu lui accorder – il marche en silence sur Prague. Odowalski guide l’avant-garde. Entre deux et trois heures du matin, ils escaladent le rempart, jettent la sentinelle dans le fossé, enfoncent la porte de Strahow, abaissent le pont-levis. Königsmarck et sa cavalerie s’engouffrent.

Pufendorf, qui écrit quelques années plus tard à partir de documents d’archives, note laconiquement : « Le tout se passa avec une telle facilité que du côté suédois il n’y eut pas plus d’un seul tué, et à peine un ou deux blessés. » En quelques heures, la Kleinseite (la rive gauche de la Vltava), le château de Prague et les quartiers de Hradčany sont aux mains des Suédois. Trois décennies après la Défenestration, les soldats protestants du Nord campaient là où tout avait commencé.

Le pillage

Ce qui suivit l’assaut fut moins glorieux. Prague fut pillée pendant trois jours. Le trésor impérial fut forcé. La collection d’art fabuleuse assemblée par l’Empereur Rodolphe II – l’une des plus riches d’Europe, comprenant le Codex Gigas, le Codex Argenteus, des sculptures d’Adrien de Vries, des centaines de tableaux – fut embarquée sur des barges descendant l’Elbe vers la Suède. Un inventaire suédois de 1652 recense encore 472 peintures provenant de Prague. Beaucoup de ces œuvres ornent aujourd’hui le palais de Drottningholm ou sont dispersées dans les grandes collections européennes. Les soldats, eux, vendaient des bagues précieuses pour quelques reichsthalers. Pufendorf rapporte qu’un mousquetaire céda une bague ayant coûté 6 000 Rthlr. pour 5 Rthlr. Le butin total fut estimé entre 7 et 12 millions de reichsthalers. Pour certains historiens, le pillage était le véritable objectif de l’opération – la victoire militaire n’étant que le prétexte.

Quatre mois de siège

Mais les Suédois ne purent aller plus loin. La Vieille Ville et la Nouvelle Ville, sur la rive droite de la Vltava, résistèrent. Le pont Charles fut le théâtre d’affrontements acharnés : deux jours après la prise de la Kleinseite, une tentative suédoise de forcer le passage fut repoussée par les hommes du gouverneur Rudolf von Colloredo, épaulés par la milice bourgeoise et les étudiants de Prague, organisés en légion de volontaires sous la direction du jésuite Jiří Plachý. Ces étudiants armés – défendant le pont Charles contre les Suédois – sont entrés dans la mémoire de Prague. Leur résistance est commémorée aujourd’hui encore par une inscription latine sur la tour du pont : « Passant, repose-toi ici… alors qu’ici ont dû être repoussés les Goths et leur fureur vandale. »

Fin septembre 1648, le prince Carl Gustav (futur Charles X de Suède) arriva en personne sous Prague avec ses renforts. Les forces suédoises lancèrent alors plusieurs assauts simultanés – depuis le pont Charles à l’ouest, depuis la plaine de Letná au nord, depuis les plaines orientales vers la Nouvelle Ville. Tous furent repoussés. Les forces suédoises totalisaient désormais environ 7 500 hommes auxquels s’ajoutèrent 6 000 renforts. En face, pas plus de 2 000 soldats impériaux réguliers, complétés par des miliciens et 750 étudiants. Mais Prague était une ville défendable, et Colloredo un vétéran exceptionnel.

Les pertes s’accumulèrent. Sur toute la durée des opérations : 500 morts et 700 blessés du côté suédois, 219 morts et 475 blessés du côté impérial. Les combats des mois d’août, septembre et octobre furent les plus meurtriers, bien loin de la facilité de la nuit du 25 juillet.

La paix signée, les combats continuent

Le 24 octobre 1648, la paix de Westphalie fut signée à Osnabrück. Mais les nouvelles mirent plusieurs jours à parvenir à Prague. Les combats continuèrent jusqu’au 1er novembre 1648 -soit une semaine entière après la fin officielle de la guerre. Ces derniers jours de combat ont quelque chose de particulièrement tragique : des hommes mouraient pour une victoire déjà rendue inutile par la diplomatie, pour une ville que les Suédois allaient devoir rendre de toute façon. La paix était signée et le sang coulait encore sur les rives de la Vltava.

Pufendorf, dans son récit, note avec une ironie discrète que « la nouvelle de la prise de Prague arriva à Osnabrück précisément au moment où l’on venait de conclure les négociations. Si elle était arrivée plus tôt, il était à craindre qu’elle eût pu faire obstacle à la paix. »

La présence suédoise jusqu’en septembre 1649

Ce que les compilateurs généraux ne disent pas toujours clairement : après la signature de la paix, les Suédois ne quittèrent pas Prague. La principale armée fut évacuée de Bohême à la fin de l’année 1648 et Pufendorf le confirme. Une garnison suédoise maintint sa position dans la Kleinseite et le château de Prague jusqu’au 30 septembre 1649. Pendant ces dix mois supplémentaires – de novembre 1648 à septembre 1649 – des soldats suédois tenaient la rive gauche de la Vltava dans une ville officiellement en paix, dans un état de tension permanente avec les Impériaux de l’autre côté du pont. Les négociations sur l’indemnisation des soldats, les questions de satisfaction et d’évacuation progressaient lentement à Nuremberg. Les frictions, les incidents, les violences étaient inévitables.

Johan Kuhlman à Prague : une hypothèse solidement étayée

C’est dans ce contexte – la dernière grande bataille de la guerre, suivie de dix mois d’occupation tendue – que la mort de Johan Kuhlman trouverait tout son sens.

La lettre d’anoblissement de la reine Christina, datée du 20 juillet 1649, dit qu’il fut tué « il y a peu de temps, contre l’ennemi, en Allemagne ». Si la garnison suédoise se maintint à Prague jusqu’au 30 septembre 1649, Johan Kuhlman aurait pu être blessé mortellement en opération à Prague quelques semaines ou quelques mois avant la lettre royale. Le scénario le plus probable est le suivant : blessé gravement à Prague ou dans ses environs, rapatrié vivant vers la Baltique, mort à Narva au début de l’année 1649 – serait cohérent avec l’ensemble des sources :

  • Il expliquerait le « récemment » utilisé par la Reine dans la lettre d’anoblissement de juillet 1649 sans forcer le sens des mots
  • Il serait cohérent avec la formule « contre l’ennemi en Allemagne » – Prague est en territoire de langue allemande, et la garnison faisait face à des forces hostiles
  • Il expliquerait le retour à Narva car Pufendorf confirme que Narva était l’un des principaux ports d’embarquement suédois pour les troupes envoyées en Allemagne (7 000 hommes embarqués à l’été 1648). Les mêmes navires assuraient le trajet retour. Johan, grièvement blessé, aurait été rapatrié vivant sur ces convois de retour et c’est à Narva, chez les siens, qu’il serait mort de ses blessures au début de l’année 1649
  • Il rendrait compte de l’organisation soignée des funérailles par Francis Johnstone – le temps d’organiser, de rapatrier, de sécuriser un emplacement prestigieux dans l’église du château de Narva ( ou plutôt d’Ivangorod…).

Précision importante : aucune source ne place Johan Kuhlman à Prague de manière certaine. Cette reconstruction demeure une hypothèse – solidement étayée, mais une hypothèse.

L’épilogue — sur le pont de pierre

Sur le pont de Pierre (renommé pont de Charles à partir de 1870), les Suédois et les Impériaux se firent face pendant des mois. Pufendorf décrit ces négociations surréalistes : une maison de planches dressée à la hâte au milieu du pont, une table au centre, les délégués de chaque côté – Carl Gustav lui-même venu de Kuttenberg pour traiter en personne avec Piccolomini. La guerre avait commencé à Prague par des hommes jetés par des fenêtres. Elle se terminait à Prague par des hommes s’invitant mutuellement à dîner de chaque côté d’un fleuve.

Le pont Charles à Prague, de nos jours.

Johan Kuhlman serait mort quelque part dans cet épilogue. Pas dans une grande bataille rangée, mais dans la violence ordinaire et tenace d’une occupation militaire, dans les derniers soubresauts d’une guerre qui refusait de mourir tout à fait. C’est du moins ce que les sources, lues avec soin, permettent d’envisager.

(1) Le comte Hans Christoff von Königsmarck, de Tjust (12 décembre 1605 – 8 mars 1663) était un Général d’origine allemande qui commandait la légendaire colonne volante suédoise , une force qui a joué un rôle clé dans la stratégie militaire suédoise pendant la guerre de Trente Ans .

Sources
  • Samuel von Pufendorf, Schwedisch- und Deutsche Kriegs-Geschichte in XXVI Büchern, Francfort-sur-le-Main et Leipzig, 1688, Livre XX, §§ 47–50, 57–58, 209–210, 232 — source primaire, lecture directe du texte
  • Wikipedia (anglais), Battle of Prague (1648), consulté mai 2026, d’après Hodja, Zdenek, Forschungsstelle Westfälischer Friede, Université de Münster, 2002
  • Wikipedia (français), Bataille de Prague (1648), consulté mai 2026
  • Peter Watson, Wisdom and Strength: The Biography of a Renaissance Masterpiece, Hutchinson, 1990 (sur le pillage des collections de Rodolphe II)
  • Lettre d’anoblissement (Sköldebref) de la reine Christina, 20 juillet 1649, transcription K. Borgkvist Ljung — source primaire directe sur la mort de Johan Kuhlman