Augusta Wilhelmina Maklin (1811-1853)

La première épouse du Consul et mère de Sigurd.

Une ascendance aristocratique franco-nordique

Augusta Wilhelmina Maklin naît le 31 janvier 1811 à Stockholm. Elle est la quatrième et dernière fille de Gustaf Maklin et de Louise Marie Johanna Vegult (1782–1855), elle-même fille du Marquis Louis Frédéric de Vigeuil et de Charlotte Rebecka Hummelbaeck. Par sa grand-mère maternelle, Augusta est la petite-fille du Maître d’Écurie du Roi Louis XVI, une ascendance aristocratique française qui contraste singulièrement avec la vie discrète et solitaire qu’elle mènera. Augusta grandit dans une fratrie de quatre sœurs : Charlotta Kristina (1804–1887), Lovisa Amalia (1806–1893) et Sofia Magdalena (1808–1896).

Un mariage de circonstance

Le 9 janvier 1835, Augusta épouse Joseph Kuhlman (1809–1876) à Stockholm. Joseph y occupe alors la fonction de Secrétaire de la Chambre Royale de Commerce. Le contexte de cette union est révélateur : six jours seulement avant le mariage, le père de Joseph, Johan Peter Kuhlman, ouvre une école pour jeunes filles à Stockholm, école qui sera placée sous la direction de Louise Johanna de Vegult, la propre mère d’Augusta. Le fait que leur fils Sigurd naisse sept mois après le mariage laisse penser que cette union fut contractée pour « réparer un égarement », la création de l’école par Johan Peter faisant figure de compensation.

Joseph et Augusta ne vivront d’ailleurs probablement très peu de temps ensemble. Leur mariage ne sera marqué que par ce seul enfant.

Sigurd, leur fils unique

Sigurd Kuhlman naît en 1835 à Stockholm. Fils unique d’Augusta et Joseph, il partira rejoindre son père à Alger dès 1849, comme l’atteste son dossier de naturalisation de 1876, qui précise qu’il était en Algérie depuis cette date. Il deviendra pendant trente ans courtier maritime à Oran, loin de sa mère qui mourra seule, sans lui à ses côtés.

Une vie d’itinérances

La vie d’Augusta après son mariage est celle d’une femme seule, en mouvement constant. En 1838, elle quitte Stockholm pour la Finlande, rejoignant sa mère et sa sœur Charlotta Kristina. Un document de la paroisse Hedvig Eleonora de Stockholm, daté du 15 novembre 1838, confirme ce départ. Elle travaille alors de 1838 à 1839 à l’usine Fiskars, à Fiskari, dans la municipalité de Raseborg, sur la côte sud-ouest de la Finlande, une manufacture fondée en 1649, réputée pour ses outils et ses forges.

« Madame Augusta Wilhelmina Kuhlman, née Maklin, qui se déplace maintenant vers la Finlande, est née à Stockholm le 31 janvier 1811 et est pourvue d’une solide connaissance de la chrétienté, d’une pratique régulière [des sacrements], d’une conduite honorable, et est unie par les liens du mariage au Secrétaire de la Chambre Joseph Kuhlman.
Stockholm, le 6 novembre 1838. Pehr Lindström, Pasteur à Hedvig Eleonora. »
« Madame Augusta Wilhelmina Kuhlman, née Macklin, qui est arrivée de Stockholm en 1838 et qui se déplace maintenant vers Helsingfors (Helsinki), est, selon l’attestation apportée avec elle, née à Stockholm le 31 janvier 1811, pourvue d’une solide connaissance de la chrétienté, d’une pratique régulière des sacrements et d’une conduite honorable, et est unie par les liens du mariage au Secrétaire de la Chambre Joseph Kuhlman.
Porjo, le 17 avril 1839. Pour le Pasteur, Stadius, Pasteur adjoint »

En avril 1839, un certificat de déplacement de la paroisse de Porjo (Porvoo) atteste qu’elle s’apprête à partir pour Helsinki. Ce document souligne également ses bonnes connaissances de la foi chrétienne et rappelle sa qualité d’épouse du secrétaire consulaire Joseph Kuhlman. Elle s’installe ensuite à Porvoo (en suédois Borgå), ville historique de la côte sud de la Finlande, où elle vit de 1840 jusqu’au 6 août 1844, avant de retourner en Suède, dans la région de Stockholm, sur l’île de Munsö, au lieu-dit Lilla Norrby, sur le lac Mälaren. Sa sœur restera à l’adresse finlandaise jusqu’au 17 septembre 1847.

Les archives de la paroisse de Stockholm (Klara kyrkoarkiv) la mentionnent dans la capitale en 1843, 1845 et 1846, avec son fils Sigurd.

La séparation définitive (1849)

En novembre 1849, Augusta s’installe seule dans la paroisse de Västra Eneby, près de Kisa. Les registres paroissiaux ne mentionnent pas Sigurd à ses côtés. Croisé avec son dossier de naturalisation de 1876 attestant qu’il était en Algérie depuis 1849, cela permet de déduire que c’est à cette époque que le jeune homme, alors âgé de 14 ans, part rejoindre son père Joseph à Alger pour y apprendre le métier. La famille est désormais dispersée : Joseph en Algérie, Sigurd parti le rejoindre, Augusta seule en Suède.

Kisa, de nos jours.
Une femme d’initiative

Le 29 novembre 1851, Augusta publie une annonce dans le journal Westerwiks Weckoblad, journal de Västervik, comté de Kalmar :

« La soussignée a l’intention d’établir une pension pour jeunes femmes ; quiconque intéressé est prié de me contacter pour de plus amples informations. Augusta Kuhlman, née Mac-Lean. »

Ce projet témoigne d’une femme d’initiative, déterminée à construire son autonomie, seule, loin d’un mari absent installé à l’étranger.

La mort, seule à Kisa

Augusta Wilhelmina Maklin décède le 28 octobre 1853 à Kisa, emportée par la tuberculose (lungsot). Elle avait 42 ans. Les obsèques ont lieu le 6 novembre 1853.

« Mme Augusta Wilhemina Kuhlman née Nac Lean le  31 janvier 1811, est décédée à kisa le 28 octobre, pleurée par son fils et sa mère de 78 ans ».

Le registre civil des décès de Kisa est éloquent : Augusta ne vivait pas avec son mari, qui résidait à l’étranger. Elle n’avait pas d’enfant auprès d’elle, Sigurd étant en Algérie depuis 1849. Sa mère, quant à elle, vivait chez sa fille Sofia Magdalena à Leksand, dans le comté de Dalarna, à 200 km au nord-ouest de Stockholm. L’avis de décès publié dans le Post- och Inrikes Tidningar est sobre :

« Mme Augusta Wilhemina Kuhlman née Mac Lean le 31 janvier 1811, est décédée à Kisa le 28 octobre, pleurée par son fils et sa mère. »

Significativement, son mari n’est pas mentionné parmi les personnes en deuil. Augusta meurt véritablement seule, sans Joseph, sans Sigurd, sans sa mère. Elle est pleurée de loin, par un fils parti en Algérie et une mère qui lui survivra deux ans, mourant à son tour le 21 décembre 1855 à Leksand, chez sa fille Sofia Magdalena.

Une vie en pointillés

Augusta Wilhelmina Maklin laisse l’image d’une femme issue d’une lignée aristocratique franco-nordique, petite-fille d’un officier de la cour de Louis XVI, qui traversa sa vie dans une solitude discrète : un mariage sans partage, un fils parti loin, des déménagements répétés de Stockholm à la Finlande, de Munsö à Västervik, jusqu’à sa mort dans la campagne suédoise de Kisa. Par son fils Sigurd, elle est l’ancêtre directe de la branche Kuhlman qui s’enracinera durablement en Algérie.

Dans un prochain article, j’expliquerai comment, avec force de déduction, j’ai pu retrouver et identifier ce qui est peut-être la seule représentation photographique d’Augusta…

Sources : Archives paroissiales de Stockholm, Porvoo, Västra Eneby et Kisa ; registres d’état civil suédois et finlandais ; dossier de naturalisation de Sigurd Kuhlman (1876) ; Post- och Inrikes Tidningar (1853) ; Westerwiks Weckoblad (1851).

La date de la mort de Johan Kuhlman remise en question…

Lieutenant-Colonel pendant la Guerre de Trente Ans

Cet article aurait pu s’intituler : De l’intérêt de l’étude des sources primaires contre le consensus secondaire ou encore : Note de méthode historique et généalogique.

Introduction : deux traditions de travail, deux types de résultats

La recherche historique et généalogique repose sur deux activités distinctes, souvent confondues : la compilation et l’analyse critique. La première consiste à rassembler et transcrire fidèlement ce que les sources disent. La seconde consiste à confronter ces sources entre elles, à en interroger le vocabulaire, à en mesurer les compatibilités et les contradictions. Ces deux activités sont également légitimes et nécessaires mais elles ne produisent pas toujours les mêmes résultats, et ne posent pas les mêmes questions.

Le cas de la date de mort de Johan Kuhlman, lieutenant-colonel au service de la couronne suédoise pendant la Guerre de Trente Ans, en est une illustration concrète. Plusieurs études généalogiques de référence donnent 1648 comme année de son enterrement à Narva. Ce faisant, elles ont fidèlement transcrit ce que leurs sources locales indiquaient, c’était leur objet. Mais les informations ne sont pas toujours complètes. Le nom de son épouse y est parfois omis tout comme le nom du colonel Johnstone qui fit inhumer Johan dans l’église du château de Narva (voir par ailleurs). Et en croisant ces compilations avec la SEULE source primaire contemporaine de la mort de Johan Kuhlman, l’acte royal d’anoblissement de la reine Christina de Suède daté du 20 juillet 1649 — une question s’ouvre que les compilateurs n’avaient pas à se poser : ces deux informations sont-elles compatibles ?

I. Les sources secondaires : deux études généalogiques rigoureuses

Source secondaire 1 : Gustaf Elgenstierna, Den introducerade svenska adelns ättartavlor

L’ouvrage de référence de la noblesse suédoise introduite est le monumental Den introducerade svenska adelns ättartavlor med tillägg och rättelser (Les tables généalogiques de la noblesse suédoise introduite, avec additions et corrections) publié par Gustaf Elgenstierna. Le volume IV (Igelström–Lillietopp) consacre la notice Tab. 14 à Johan Kuhlman :

« Johan Kuhlman, adlad Kuhlman (son av Johan Kuhlman, Tab. 1), till Bornhagenhof i Ingermanland ; var 1639 överstelöjtnant ; adlad 1649 22/7efter sin död jämte sin broder Peter (sönerna 1650 introd. under nr 467) ; begr. 1648 i Narva, då överstern Frans Johnstone för hans lägerstad i slottskyrkan förärade 100 riksdaler [Rf]. — G. m. Gertrud von Sipstein, som levde änka 1662. »

Elgenstierna cite ses sources en bas de notice :

  1. Rf — Riddarhusarkivet (Archives de la Maison de la Noblesse suédoise)
  2. KrAB — Krigsarkivets bibliotek (Bibliothèque des Archives militaires)
  3. Viborgs tyska förs. kyrkoarkiv — Archives de la paroisse allemande de Viborg
  4. Geneal. samfundets i Finland årsbok VI, s. 84, 85 — Annuaire de la Société généalogique de Finlande

Source secondaire 2 : étude généalogique finlandaise de Borgström (Kuhlman Tab. IV)

Une seconde compilation généalogique, celle publiée en 1953 par Borgström, qui s’inspire des travaux réalisés précédemment tout en remettant en cause certaines hypothèses donne pour le même Johan Kuhlman :

« Johan Kuhlman (tab. I), till Bornhagenhoff i Ingermanland. Öfverstelöjtnant. Adlad 1649 22/7, efter sin död, jämte brodern Peter. Begrafven 1648 i Narva, då öfversten Frans Johnstone för hans lägerstad i slottskyrkan förärade 100 riksdaler. — Gift med ……, som 1649 lefde enka. »

Ce que les deux études ont en commun

La convergence entre les deux compilations est frappante et significative : Même date d’anoblissement, le 22 juillet 1649; même date d’enterrement : 1648 à Narva et même mention de la donation de Frans Johnstone.

Cette convergence s’explique probablement par une source intermédiaire commune, l’annuaire de la Société généalogique de Finlande, cité par Elgenstierna. Les deux études ont fidèlement transcrit les mêmes données depuis cette source partagée. C’est précisément leur travail de compilateurs et ils l’ont bien fait. J’aurais pu illustrer d’autres exemples de compilation antérieures présentant les mêmes défauts ou imprécisions historiques.

Ce que ni l’un ni l’autre n’avaient à faire, et n’ont pas fait, c’est croiser ces données avec la formule temporelle précise de la lettre royale d’anoblissement. Nous allons le faire maintenant.

II. analyse linguistique de La source primaire, le Sköldebref du 20 juillet 1649

Nature et statut du document :

Le Sköldebref ou lettre d’anoblissement est l’acte par lequel la reine Christina de Suède accorde à Peter Kuhlman et aux enfants de son frère défunt Johan l’accès à la noblesse suédoise avec attribution d’un blason. Ce document présente toutes les caractéristiques d’une source primaire de premier ordre : il est rédigé à la chancellerie royale suédoise et signé par la Reine en date du 20 juillet 1649, c’est un acte juridique authentique, non une compilation ni un résumé, il est contemporain des événements qu’il relate et transcrit par une paléographe professionnelle agréée (Karin Borgkvist Ljung) et que je remercie ici encore une fois.

En termes de hiérarchie des sources, cet acte royal prime sur toute compilation généalogique ultérieure y compris sur un ouvrage aussi autorisé que celui d’Elgenstierna.

Lettre d’anoblissement des Kuhlman signée de la Reine Christine le 20 juillet 1649 (extraits). Archives Royales de Suède.

Le passage déterminant :

La reine justifie la grâce accordée en ces termes en vieux suédois de l’époque :

« hans framlidne Broder, för den ofwerstleut; John Kuhlman, huilken förlijten tijdh sidhvtij Tÿsklandh emot fienden är slaghworden »

L’expression suédoise du XVIIe siècle « förlijten tijdh sidh » signifie littéralement « il y a peu de temps » : quelques semaines ou quelques mois, jamais plus d’un an. C’est une formule de chancellerie précise, employée de manière cohérente dans les actes royaux suédois de l’époque pour désigner des événements récents. Elle se distingue rigoureusement d’autres formulations telles que :

  • « för någre åhr sedan » : il y a quelques années
  • « i förgångne åhr » : l’année passée
  • « nyligen » : récemment, dans les jours ou semaines immédiats

Traduction : « son défunt frère, feu le lieutenant-colonel John Kuhlman, qui il y a peu de temps a été frappé / abattu contre l’ennemi en Allemagne »

Le sens exact de « slaghworden » :

Avant d’examiner les scénarios, une précision linguistique s’impose. La lettre de Christina dit que Johan fut « slaghworden », un terme suédois du XVIIe siècle qui signifie frappé, abattu, et désigne le fait de recevoir un coup mortel. Il ne signifie pas nécessairement « mort sur le coup »… Un homme « slaghworden » pouvait avoir reçu une blessure mortelle en Allemagne et être décédé de cette blessure plusieurs semaines ou plusieurs mois plus tard, après son évacuation. C’est cette nuance qui ouvre la voie au scénario le plus probable que j’évoquerai dans un prochain article.

Si Johan Kuhlman était mort en 1648, il serait décédé au minimum sept mois avant la rédaction de la lettre, et au maximum dix-neuf mois plus tôt. Un acte de chancellerie royale n’emploierait pas « il y a peu de temps » pour désigner un événement de 1648 lorsqu’il est rédigé en juillet 1649.

La conclusion s’impose : la formule « förlijten tijdh sidh » dans un acte daté du 20 juillet 1649 désigne vraisemblablement un décès survenu au début de l’année 1649, vraisemblablement entre janvier et mai 1649.

IV. La confrontation : ce que la lecture croisée révèle
Source / källaNature / NaturDate d’anoblissement / Datum för adling Date d’enterrement / Begravningsdatum
Sköldebref de ChristinaSource primaire / Primärkälla20 juillet 1649« il y a peu de temps » avant juillet 1649 / « för en kort tid sedan » före juli 1649
Elgenstierna (Tab. 14)Source secondaire / Sekundärkälla22 juillet 1649« begr. 1648 »
Étude généalogique finlandaise (Tab. IV)Source secondaire / Sekundärkälla22 juillet 1649« Begrafven 1648 »

Les deux compilations ont recopié la date d’anoblissement avec un léger glissement de deux jours (20 → 22 juillet) – probablement introduit dès la source intermédiaire commune. Ce glissement est sans conséquence sur le fond. Pour la date d’enterrement, les deux compilateurs ont transcrit « 1648 », ce qu’aucune source locale (registre paroissial, archive militaire de Narva ou de Viborg) n’a été retrouvée à ce jour.

Il est notable qu’Elgenstierna cite parmi ses sources le Riddarhusarkivet (Rf), les Archives de la Maison de la Noblesse suédoise, où est conservé précisément le Sköldebref. Il a utilisé cette source pour établir la date d’anoblissement. Mais il n’a pas relu la lettre pour en interroger la formule temporelle « förlijten tijdh sidh » tout simplement parce que ce n’était pas son propos. Il cherchait une date, il l’a trouvée et compilée de manière imprécise (22 juillet 1649 au lieu du 20) et n’a pas cherché à dater la mort elle-même par ce biais. Cet article n’est pas une critique d’Elgenstierna, c’est l’illustration de la différence fondamentale entre compiler et analyser.

V. Le contexte historique confirme l’analyse

L’argument linguistique est renforcé par le contexte militaire. La paix de Westphalie fut signée le 24 octobre 1648, mais les troupes suédoises restèrent en Allemagne jusqu’en 1650, dans le cadre des négociations du congrès de Nuremberg. Le 28 juillet 1649, huit jours seulement après le Sköldebref, le général suédois Charles Gustave rencontrait encore le général Piccolomini à Nuremberg pour organiser le retrait des garnisons.

Un officier suédois pouvait donc parfaitement être frappé « contre l’ennemi en Allemagne » au début de 1649. La mention « emot fienden » (contre l’ennemi) confirme une mort au combat, un fait précisément notifié à la famille et à la chancellerie, ce qui rend la formule « il y a peu de temps » d’autant plus significative.

VI. Conclusion : deux objets différents, deux résultats différents

La date d’enterrement de Johan Kuhlman, 1648 selon les deux compilations généalogiques disponibles a été fidèlement transcrite par des compilateurs sérieux, depuis des sources locales que nous n’avons pas retrouvées. Ils n’ont pas « eu tort » : ils ont fait ce que des compilateurs font.

C’est la lecture croisée avec la source primaire, la lettre royale du 20 juillet 1649 et sa formule « il y a peu de temps » qui permet d’aller plus loin et de suggérer que Johan Kuhlman est vraisemblablement décédé au début de l’année 1649, et non en 1648.

Cette conclusion reste une hypothèse solidement étayée, non une certitude. La vérification définitive passerait par les archives primaires non encore consultées : le fonds « Ingermanlands räkenskaper » du Riksarkiv suédois, et les registres paroissiaux de la « slottskyrkan » de Narva, si ils ont survécu.

En attendant, c’est la parole de la Reine Christina « il y a peu de temps », formulée dans un acte juridique authentique, contemporain des événements, que la méthode historique nous invite à privilégier.

La suite dans un prochain article …

Source primaire de référence : Lettre d’anoblissement (Sköldebref) de la reine Christina de Suède, 20 juillet 1649, pour Peter Kuhlman et les enfants de feu Johan Kuhlman (transcription : Karin Borgkvist Ljung, paléographe agréée).

Sources secondaires consultées :

  • Gustaf Elgenstierna, Den introducerade svenska adelns ättartavlor med tillägg och rättelser, vol. IV (Igelström–Lillietopp), Tab. 14 (sources citées : Riddarhusarkivet [Rf], Krigsarkivets bibliotek [KrAB], Viborgs tyska förs. kyrkoarkiv, Geneal. samfundets i Finland årsbok VI, s. 84-85)
  • Étude généalogique finlandaise, Tab. IV, entrée Johan Kuhlman de Bornhagenhoff (sources citées : Ingermanlands räkenskaper, Anrep, Vapensköld i Tammela kyrka, comm. H. Donner)

Sources contextuelles : Lars Ericson, « The Swedish Army and Navy During the Thirty Years War », Forschungsstelle Westfälischer Friede, Université de Münster ; Congrès de Nuremberg 1649–1650, Nuernberg.de.

L’histoire cachée derrière « 600 Jahre Jacobshagen » publié en 1936

Un des documents qui m’ont permis de remonter la trace du colonel Bohm, beau-frère de Johan Kuhlman et donc de compléter l’histoire familiale pendant la guerre de trente ans est un petit livret relatif à l’histoire de la ville de Jacobshagen, aujourd’hui Dobrzany, en Pologne, une petite ville de Poméranie orientale, fondée en 1336 par Jakob von Guntensberg, dont elle tire son nom. Nichée au bord du lac de Saatzig, à 28 kilomètres à l’est de Stargard, elle vécut pendant trois siècles dans l’ombre du puissant château de Saatzig, forteresse des ducs de Poméranie.

En apparence, il s’agit d’une publication anodine : un modeste livret de quelques centaines de pages, imprimé à compte d’auteur en 1936 à Greifswald, en Poméranie. Sur la couverture, le blason de la ville, une gravure du château de Saatzig tel qu’il existait en 1618.Une publication commémorative, contribution à l’histoire locale du district de Saatzig en Poméranie. Son auteur, Fritz Knack, est un instituteur retraité de Jacobshagen, érudit local discret, qui consacre ses vieux jours à compiler l’histoire de sa région. Ce livret est le septième d’une série qu’il publie lui-même, à ses frais, avec la passion tranquille des historiens amateurs de province. Il rassemble des extraits de livres d’église, des actes notariés, des chroniques, des lettres du XVIIe siècle et représente un travail d’archiviste méticuleuse et sincère. Et pourtant, derrière ce tableau idyllique de l’érudition locale se cache une histoire bien plus trouble, révélatrice des dérives profondes de l’Allemagne nazie de 1936.

Jacobshagen : six cents ans d’histoire poméranienne

C’est la Guerre de Trente Ans (1618–1648) qui constitue le cœur narratif du livret de Fritz Knack. Les pages qu’il consacre à cette période sont intéressantes : extraites de registres paroissiaux, de lettres personnelles et de chroniques militaires, elles décrivent avec précision les ravages infligés à la région par les armées impériale, suédoise et brandebourgeoise. Des villages entiers perdent 80 % de leur population. Des pasteurs et leurs familles entières meurent de la peste. Les récoltes sont brûlées, le bétail volé, les habitants fuient dans les forêts.

Parmi les personnages qui traversent ces pages dramatiques, l’un retient particulièrement l’attention : Jacob Larsson Bohm, né en 1601, colonel suédois nommé Burghauptmann (gouverneur du château) de Saatzig par le chancelier Johan Oxenstierna en mars 1643. Quelques mois plus tard, le 10 août de la même année, il meurt des suites d’un duel provoqué par le secrétaire du général Wrangel dans le jardin du domaine de Marienfließ. (lire l’article correspondant sur ce site). Il dicte sa dernière lettre, agonisant, à son supérieur le chancelier Oxenstierna, le suppliant de protéger sa femme et ses enfants. Sa veuve, Cornelia von Spypesteen, lui fera écho un mois plus tard, dans une lettre d’une dignité déchirante, depuis Saatzig. Ces trois documents, l’acte de nomination, la lettre d’agonie et la lettre de la veuve, sont les pièces les plus précieuses du livret. Et c’est là que l’histoire prend un tour inattendu.

Walter Bohm : le donateur en uniforme SS

Ces trois lettres n’ont pas été retrouvées par Fritz Knack dans des archives. Il les reçoit en don d’un certain Walter Bohm, qui se présente comme un descendant de Jacob Larsson Bohm. Il contribue également aux frais d’impression du livret, envoie des clichés photographiques des portraits de ses ancêtres, et commande des exemplaires pour les écoliers de Saatzig. Un geste généreux, en apparence. Mais qui est vraiment Walter Bohm ?

Walter Ludwig Karl Bertold Bohm est né le 6 février 1892 à Stralsund. Juriste de formation, diplômé en droit et en agriculture, il adhère au parti nazi (NSDAP) dès le 1er décembre 1928 — soit cinq ans avant l’arrivée de Hitler au pouvoir — avec le numéro de membre 105.173, signe d’un engagement précoce et convaincu. En 1933, il rejoint la SA puis la SS (numéro 74.397).

Walter Bohm (1892-1977). Descendant du colonel Jacob Larsson Bohm (1601-1643).

Sa carrière sous le IIIe Reich est vertigineuse. En 1934, il devient chef de département au Stabsamt du Reichsbauernführer Walther Darré, au sein du Rasse- und Siedlungshauptamt der SS — le RuSHA, Bureau central SS pour la Race et le Peuplement, chargé de contrôler la pureté raciale des membres de la SS et de planifier la colonisation nazie des territoires de l’Est européen.

À ce poste, Walter Bohm n’est pas un simple bureaucrate. Il est l’auteur de propositions législatives pour la « préservation de la pureté du sang aryen », allant jusqu’à réclamer l’impunité pour les mères qui tueraient un enfant né d’un « sang métissé ». En 1943, il publiera „Biologischer Hochverrat » — « Haute trahison biologique » — un ouvrage qui parle de lui-même. En 1935, il est promu SS-Obersturmführer. La même année, il est nommé professeur de droit agraire et d’histoire agraire à la Bauernhochschule de Goslar — l’École supérieure paysanne, institution SS directement liée à la doctrine Blut und Boden (« Sang et Sol ») de Darré, qui théorisait l’enracinement de la race aryenne dans la terre allemande. C’est en 1936, précisément au moment où paraît le livret de Fritz Knack, que Walter Bohm est au sommet de son influence idéologique.

L’Ariernachweis : quand l’Allemagne entière fouilla ses archives familiales

Pour comprendre pourquoi Walter Bohm s’intéressait de si près à ses ancêtres poméraniens du XVIIe siècle, il faut replacer sa quête dans le contexte de la frénésie généalogique qui s’était emparée de l’Allemagne nazie. Dès 1933, le régime exige de tout fonctionnaire la preuve de ses origines « aryennes » jusqu’à la génération des grands-parents — l’Ariernachweis, la « preuve aryenne ». Avec les Lois de Nuremberg de 1935, cette obligation s’étend à l’ensemble de la population allemande. Pour les membres de la SS, les exigences sont encore plus draconiennes : ils doivent prouver une ascendance « pure » remontant à 1750, soit près de deux siècles d’ancêtres sans « sang étranger ».

Cette obsession déclenche en Allemagne une explosion sans précédent de la recherche généalogique. Des millions d’Allemands se ruent dans les archives paroissiales, commandent des actes de naissance, font authentifier des Ahnentafeln (tableaux généalogiques) et des Ahnenpässe (passeports généalogiques). Une véritable industrie du passé se développe, entièrement au service de la démonstration raciale.

Dans ce contexte, retrouver des documents prouvant qu’on descend d’un officier militaire luthérien d’Europe du Nord au XVIIe siècle — un Suédois d’origine, marié à une Hollandaise de grande famille — constitue un argument généalogique de poids. Aucune « souillure » là-dedans aux yeux du régime : que du « sang nordique », enraciné depuis des générations dans les terres germaniques de Poméranie.

Walter Bohm quittera la SS en 1938, à sa propre demande — pour des raisons qui restent obscures. Après la guerre, il refait une carrière respectable : conseiller sénatorial à Hambourg, puis juge au Tribunal administratif jusqu’en 1957. Une trajectoire banalement exemplaire de la « dénazification » allemande de l’après-guerre, qui permit à tant de responsables du régime de retrouver des postes honorables dans la nouvelle République fédérale. Parmi ses enfants de son second mariage, deux deviendront des visages familiers du cinéma allemand : Hark Bohm (1939–2025), réalisateur, et Marquard Bohm (1941–2006), acteur.

Alors que penser de tout cela ? On ne refait pas l’histoire. Mais ces recherches effectuées par le SS Walter Bohm m’ont permis d’avancer significativement dans mes recherches familiales avec la découverte des sœurs van Sypesteyn.

Dans un prochain article, j’évoquerai le tableau commandé par Cornelia van Sypesteyn pour commémorer la mort de son mari et qui fut détruit pendant la deuxième guerre mondiale. Ce tableau est à l’origine des dessins représentatifs de Cornelia et Jacob Bohm …

Sources : documents fournis par le professeur Majewski de l’Université de Stargard que je remercie chaleureusement.

Henrik / Heinrich Kuhlman (1639-1720) – deuxième partie

Le chainon manquant …

Pendant longtemps, il me manqua un chaînon essentiel entre la fin de l’histoire de Johan Kuhlman (1600–1649) en Ingrie et la naissance de Heinrich fils à Gadebusch en 1693. Je ne disposais alors que de quelques textes parcellaires, parfois contradictoires, qui se mêlaient confusément à l’histoire des Kuhlman de Finlande. Ce n’est qu’en décembre 2025, avec la découverte de l’acte nobiliaire, que je pus enfin confirmer certains liens et démêler les fils de cette généalogie complexe. Auparavant, en analysant les actes de baptême des fils de Heinrich (1693–1765) à Norrköping, j’avais remarqué qu’un certain Joachim Adolf Kuhlman et une Magdalena de Besche figuraient comme parrain et marraine sur l’acte de baptême de Henrik (1731–1771) — lui-même père de Johan Peter (1767–1839) et grand-père de Josef (1809–1876). J’en avais déduit que Joachim Adolf était vraisemblablement un frère ou un cousin de Heinrich, sans pouvoir aller plus loin. C’est finalement l’ensemble de ces documents, réunis et croisés, qui me permit de comprendre et de reconstituer la véritable filiation.

Heinrich / Henrik Kuhlman naît vers 1639 probablement en Poméranie. Son père, Johan Kuhlman, Lieutenant-Colonel au service de Sa Majesté, décède au début de l’année 1649 alors qu’Heinrich n’a qu’environ huit ou neuf ans. C’est la reine Christine de Suède, fille de Gustave II Adolf et qui régnera de 1632 à 1654 qui, par lettre royale du 20 juillet 1649, accorde conjointement à Peter Kuhlman et aux enfants de son frère Johan défunt le titre de noblesse de la couronne suédoise. Heinrich Kuhlman est ainsi anobli à l’âge d’environ dix ans, en reconnaissance des services militaires rendus par son père. Cet acte fondateur, consigné au Riddarhuset de Stockholm sous le numéro 467 (Adeliga Ätten Kuhlman), constitue le point de départ d’une lignée qui, de la Finlande à Gadebusch et de Gadebusch à Norrköping, traversera les grandes convulsions du XVIIe et du XVIIIe siècle. La quatrième page de cet ensemble de documents précieux nous indique la date de son mariage, le nom de son épouse et l’année de son décès à Gadebusch.

Nous avons évoqué dans une première partie la richesse de son parcours militaire. Avant de s’établir à Gadebusch, Heinrich Kuhlman accomplit en effet un long et remarquable itinéraire, qui le mène de la Finlande aux rivages de la Baltique, puis à Lübeck et enfin au Mecklembourg. Ce sont les archives militaires suédoises du Krigsarkivet et l’étude fondatrice d’Henrik Borgström (Genos, 1953) qui éclairent cette première partie de sa vie, une période jusqu’alors ignorée des généalogies de la famille. C’est à Gadebusch qu’il choisit de s’installer et fonder une famille. Il s’y établit comme bourgeois (Borgare), avant d’accéder successivement aux dignités de Rådman (Conseiller municipal) puis de Bürgermeister (Bourgmestre).

Mariage avec Dorothea Rawen en 1682

Le 31 octobre 1682, il unit sa destinée à celle de Dorothea Rawen, dont il aura trois fils. Deux d’entre eux, Joachim Adolf et Heinrich, traverseront la Baltique et s’établiront comme commerçants à Norrköping, ville industrieuse de la côte est suédoise, perpétuant ainsi les liens ancestraux de la famille avec la couronne suédoise. Le troisième fils, Johan, né à Wismar, choisira la voie des armes et servira avec distinction dans la cavalerie suédoise, participant même, ironie du destin, au célèbre siège de Gadebusch en 1712, cette ville où son père régnait en maître civil.

Acte de mariage de Henrik Kuhlman et Dorothea Rawen le 31 octobre 1682 à Gadebusch. Archives paroissiales de Gadebusch.
Henrik / Heinrich Kuhlman décède à Gadebusch le 6 juin 1720

Heinrich Kuhlman décède le 6 juin 1720 à Gadebusch. Son acte de sépulture, conservé dans le registre Bestattungen 1719–1732 (Bild 106) des Archives ecclésiastiques de l’Église luthérienne d’Allemagne du Nord, clôt la page d’un homme dont le destin résume à lui seul les grandes migrations et transformations de l’espace balto-germanique à l’aube du XVIIIe siècle.

Acte de décès de Heinrich Kuhlman le 6 juin 1720, archives ecclésiastiques de l’Eglise luthérienne d’Allemagne du Nord.
Extrait d’une feuille de l’acte nobiliaire de la famille Kuhlman. Collection personnelle de l’auteur.
Note sur l’année de naissance (~1640 et non 1649)

L’année de naissance de Henrik est incertaine. La date de 1649 qui figure dans le Tab. 1 du Riddarhuset correspond à l’année de l’ennoblissement, accordé conjointement à Peter Kuhlman et aux enfants de son frère Johan décédé et non à une naissance. Si Gerhard Henrik était né en 1649 ou 1650, il n’aurait eu que 11 à 12 ans lors de son enrôlement comme enseigne en 1661 ce qui, même pour l’époque, paraît impossible. Une naissance vers ~1640 est nettement plus cohérente avec sa carrière militaire documentée, et ferait de lui un homme de 21 ans lors de son enrôlement. Cette date reste à confirmer par les archives.

Les trois fils de Heinrich Kuhlman et Dorothea Rawen

1. Joachim Adolf Kuhlman, né le 7 août 1687 à Gadebusch.

Acte de baptême de Joachim Adolf, fils de Henrik et Dorothea le 7 aout 1693 à Gadebusch. Archives paroissiales de Gadebusch.

2. Heinrich Kuhlman fils, né le 4 novembre 1693 à Gadebusch

Registre des naissances, famille Heinrich (Hein) Kuhlman et Dorothea Rawen. Archives paroissiales de Gadebusch.

Heinrich est le père de Henrik (1731-1765) et Johan Kuhlman (1738-1806), l’homme d’affaires et mécène de Norrköping.

3. Johan Kuhlman, né à Wismar, officier militaire

Heinrich et Dorothea eurent également un troisième fils, prénommé Johan, qui vécut jusqu’à un âge avancé et accomplit une longue et remarquable carrière militaire. Sa date de naissance précise demeure inconnue à ce jour ; elle est estimée aux alentours de 1690, vraisemblablement à Wismar, port hanséatique alors sous administration suédoise depuis le traité de Westphalie (1648), et dont la proximité avec Gadebusch, distante d’une vingtaine de kilomètres seulement, rend la naissance plausible dans ce contexte familial. Johan Kuhlman décède le 5 avril 1757 à Stockholm, au terme d’une vie entièrement consacrée au service des armes. Sa carrière militaire, riche en campagnes et en distinctions, fera l’objet d’un chapitre distinct.

Heinrich, maire de Gadebusch.

L’ascension civique d’Heinrich Kuhlman est attestée par les registres paroissiaux de la ville. Les Kirchliche Nachrichten de 1703 à 1719 mentionnent son nom à plusieurs reprises, associé à des dons de cierges de deuil (Traner Lichter) à l’église, une pratique caractéristique des notables de l’époque luthérienne, par laquelle un homme de rang affirmait publiquement sa piété et sa place au sein de la communauté. Ces entrées, modestes dans leur contenu, n’en constituent pas moins la seule preuve documentaire tangible de sa fonction de Bürgermeister : c’est là, dans la sobriété de ces lignes comptables, que son titre apparaît noir sur blanc, gravé dans l’encre des registres d’église de Gadebusch.

Ces passages appartiennent aux Kirchliche Nachrichten, les « nouvelles ecclésiastiques » de Gadebusch, registres dans lesquels le pasteur consignait la vie religieuse et sociale de la paroisse. Ils enregistrent des dons de Traner Lichter (cierges de deuil) offerts à l’église par les notables de la ville, pratique typique de l’élite bourgeoise luthérienne du XVIIIe siècle : en faisant don de cierges lors des offices funèbres, un homme de rang affirmait publiquement sa piété, sa générosité et son appartenance à la communauté paroissiale. Ce geste, à la fois dévotionnel et social, constituait une forme de représentation codifiée du pouvoir local. Deux détails retiennent particulièrement l’attention. D’une part, Heinrich Kuhlman y est mentionné à plusieurs reprises sur une période s’étendant de 1703 à 1719, ce qui témoigne d’une présence durable et reconnue au sein de la communauté. D’autre part, son épouse Dorothea Rawen y apparaît elle-même sous le titre de Bürgermeisterin, la forme féminine du titre de Bourgmestre, attribuée à l’épouse du premier magistrat. Ces deux éléments conjugués confirment solidement le statut d’Heinrich Kuhlman comme premier magistrat de Gadebusch.

Extraits des nouvelles paroissiales (Kirchliche Nachrichten) de Gadebusch pour les années 1703-1719 :

Page 4 : « Le 22 mai : 2 cierges de deuil [offerts] par Son Honneur Monsieur le Bourgmestre Kühlman »

Page 9 : « En l’an 1709, le 26 mars : de la part de Son Honneur Madame la Bourgmesterin Kuhlman, 2 cierges de deuil… » . Ici le titre est au féminin — il s’agit donc de Dorothea Rawen, l’épouse d’Heinrich, désignée par le titre de son mari.

Page 5 : « [Ditto] Son Honneur Monsieur le Bourgmestre Kühlman »
« Dito » signifie qu’il s’agit du même donateur que mentionné à la ligne précédente, une formule d’abréviation courante dans ces registres.

Le Maitre de Haga

L’Enigme Vegult, un mystère encore non élucidé…

Avec cet article j’entame la rédaction d’une autre histoire parallèle à celle des Kuhlman. Une longue Saga dont la principale enigme, l’origine exacte d’un personnage mystérieux, arrivé à Christiania (Oslo) vers 1786 et grand-père d’Augusta Wilhemina Maklin, première épouse de Josef Kuhlman et mère de Sigurd…

Au printemps 1791, Johan Kuhlman prit sa plume et écrivit à son vieil ami Gjörwell (1), Bibliothécaire du Roi à Stockholm, une lettre en apparence anodine :

« Monsieur le Maître de Cavalerie de Haga m’a fait parvenir un dessin de la cave à glace, comme je le voulais. Mes relations avec lui sont très bonnes ! »

Il n’en dit pas plus. Le dessin avait voyagé de main en main — passé, dit-il, par un intermédiaire, puis par son ami le professeur Lidén, avant d’atterrir sur son bureau de Norrköping. L’auteur demeurait, lui, à l’autre bout du pays, dans le vieux quartier de Haga. Mais de quel Haga s’agissait-il ?

Lettre de Johan Kuhlman à Carl Christopher Gjörwell, 18 avril 1791. Archives Royales de Suède.

Il existait alors deux « Haga » en Suède. Celui de Stockholm d’abord — ce parc royal où le roi Gustave III, grand francophile, faisait édifier un palais monumental sous la direction d’un architecte français, Louis-Jean Desprez. Et puis celui de Göteborg — le plus vieux quartier de la ville, fondé en 1648, avec ses ruelles pavées et ses maisons en bois, à l’écart du fracas du port. C’est là, au numéro 35 de la rue Kyrkogatan, qu’une famille française avait élu domicile quelques mois plus tôt.

L’homme s’appelait Vegult. C’est ainsi, en tout cas, qu’on le nommait en Suède. Son vrai nom était « de Vigeuil » ou « du Vigueil », plus exactement : une vieille seigneurie du Limousin, mentionnée dans les armoriaux du royaume de France comme le titre des Aubert, une lignée noble aujourd’hui oubliée. La légende familiale le prétendait Marquis et il était un ancien écuyer du Roi Louis XVI et catholique de surcroit émigré dans un pays luthérien, ce qui, en soi, constituait une forme de singularité qu’on ne peut ignorer.

Il était arrivé de France vers 1787, ou peut-être avant, avec son épouse, quelques caisses et des portraits familiaux de ses parents, certainement. En France, quelque chose s’était brisé. Mais quoi exactement ? Il n’en parlait pas.

Ce qu’on savait de lui, c’est qu’il avait été maître d’armes à Christiania (Oslo), qu’il était proche de Karl von Hessen-Cassel (2), le gouverneur de Norvège, professeur de français et peintre de portraits miniatures à ses heures. Un homme aux talents multiples, qui lui avait permis de toujours rebondir.

Était-ce lui, le mystérieux Maître de dessin de Haga ?

Il faut bien l’avouer : rien ne permet de l’attester si ce n’est ma propre intuition. L’hypothèse est cependant tentante — peut-être trop. Vegult vivait bien dans le quartier Haga de Göteborg au moment précis où Kuhlman reçut ce dessin. Il peignait, il dessinait, il enseignait. Et le professeur Lidén — l’intermédiaire mentionné dans la lettre — était le plus proche des amis de Johan, celui qu’il allait voir à Lida en calèche sur la route de Rödmossen, celui dont il parlait avec une affection particulière. Que Lidén ait croisé un maitre d’armes et artiste français à Göteborg et songé à en parler à son ami de Norrköping : rien de plus naturel, dans ce réseau de lettrés et de curieux qui tissaient alors la vie intellectuelle de la Suède gustavienne. Mais ce n’est qu’une hypothèse. Elle a la solidité de la chronologie mais pas encore la certitude d’une archive.

Ce qui est sûr, c’est que trois ans après cette lettre mystérieuse, en octobre 1794, un Français répondant au nom de Vegult arriva à Norrköping. Il prit une chambre chez le Directeur des Postes, proposa ses services comme professeur de français et peintre de portraits. Dans ses bagages, toujours ces tableaux : un homme à la perruque blanche et à la cape cramoisie — son père, disait-on — une femme aux boucles légères et au regard tranquille, un inconnu à la perruque sombre, et un jeune homme au crâne rasé qui fixait le regard avec une intensité que le temps n’avait pas effacée. Des visages venus d’une France qu’il ne reverrait probablement jamais.

Les portraits des de Vigueil. Collection personnelle de l’auteur.

Johan Kuhlman parlait le français. Sa bibliothèque de plus de mille volumes, son cercle d’amis cultivés, ses liens avec Gjörwell et Lidén, sa fascination pour les idées des Lumières — tout cela faisait de lui un homme à qui l’on pouvait parler sans traducteur, et peut-être sans masque. Est-ce que le nom — du Vigueil, une vieille seigneurie du Limousin — lui dit quelque chose ? Est-ce que l’accent, les manières, les portraits sur les murs de cet homme éveillèrent sa curiosité ? Je cherche encore à pouvoir le confirmer. Car ces portraits ont traversé le temps jusqu’à nous…

Ils se croisèrent à Norrköping, c’est certain. Peut-être se connurent-ils déjà.

Ce que Johan Kuhlman ne pouvait pas savoir, ce soir-là, c’est que la fille de cet homme — Louise Marie, élevée dans les années difficiles qui suivirent par son épouse Charlotte — épouserait un jour un Maklin. Que leur fille Augusta deviendrait la première épouse de son neveu Joseph. Que par ce chemin imprévisible, une famille française en errance, loin de ses racines désormais, traverserait deux siècles et trois continents pour finir par se mêler au nom Kuhlman.

Mais cela, c’est une autre histoire. Ou plutôt : c’est la même.

(1) Carl Christoffer Gjörwell, né le 10 février 1731 à Landskrona, mort le 26 août 1811 à Stockholm, est un homme de presse, éditorialiste, bibliothécaire et auteur de psaumes suédois. Bibliothécaire du roi, il est l’éditeur, à partir de 1755, du Mercure suédois, premier journal critique de son époque

(2) Charles de Hesse-Cassel, landgrave de Hesse-Cassel, né le 19 décembre 1744 à Cassel et mort le 17 août 1836 au château de Louisenlund à Güby, est un prince allemand de la maison de Hesse, beau-frère de Christian VII de Danemark et gouverneur de la couronne danoise dans les duchés. Charles de Hesse-Cassel est le deuxième fils survivant du futur landgrave Frédéric II de Hesse-Cassel et de son épouse, née princesse Marie de Hanovre (fille du roi George II de Grande-Bretagne). Frédéric II se convertit en 1747 à la foi catholique ce qui éloigne de lui son épouse demeurée protestante. Charles et ses frères sont éloignés de leur père, puis élevés par leur tante maternelle, Louise, reine du Danemark; mais elle meurt en 1751. Le prince Charles reste au Danemark, puis il devient en 1768 le successeur du comte von Dehn, comme gouverneur des duchés du Schleswig et du Holstein provinces en majorité germanophones qui appartenaient personnellement à la couronne du Danemark. Il réside au château de Gottorf. Le prince Charles épouse, le 30 août 1766, au château de Christiansborg la princesse Louise de Danemark, fille du roi Frédéric V. Il achète en 1768 le manoir et le village de Rumpenheim en Hesse qu’il agrandit en 1771 pour en faire un grand château, celui de Rumpenheim, ainsi que le domaine de Gereby en 1790, puis en 1807 les terres de Schlei et de Schwansen dans le Schleswig. Il hérite aussi du château de Panker. Le prince Charles de Hesse-Cassel devient landgrave de Hesse-Cassel le 25 janvier 1805, son frère aîné, qui était revenu en Hesse-Cassel en 1785, étant devenu prince-électeur. Il nomme son château de Louisenlund, dans le duché de Schleswig en l’honneur de son épouse, où il termine ses jours.