Le chainon manquant …
Pendant longtemps, il me manqua un chaînon essentiel entre la fin de l’histoire de Johan Kuhlman (1600–1649) en Ingrie et la naissance de Heinrich fils à Gadebusch en 1693. Je ne disposais alors que de quelques textes parcellaires, parfois contradictoires, qui se mêlaient confusément à l’histoire des Kuhlman de Finlande. Ce n’est qu’en décembre 2025, avec la découverte de l’acte nobiliaire, que je pus enfin confirmer certains liens et démêler les fils de cette généalogie complexe. Auparavant, en analysant les actes de baptême des fils de Heinrich (1693–1765) à Norrköping, j’avais remarqué qu’un certain Joachim Adolf Kuhlman et une Magdalena de Besche figuraient comme parrain et marraine sur l’acte de baptême de Henrik (1731–1771) — lui-même père de Johan Peter (1767–1839) et grand-père de Josef (1809–1876). J’en avais déduit que Joachim Adolf était vraisemblablement un frère ou un cousin de Heinrich, sans pouvoir aller plus loin. C’est finalement l’ensemble de ces documents, réunis et croisés, qui me permit de comprendre et de reconstituer la véritable filiation.


Heinrich / Henrik Kuhlman naît vers 1639 probablement en Poméranie. Son père, Johan Kuhlman, Lieutenant-Colonel au service de Sa Majesté, décède au début de l’année 1649 alors qu’Heinrich n’a qu’environ huit ou neuf ans. C’est la reine Christine de Suède, fille de Gustave II Adolf et qui régnera de 1632 à 1654 qui, par lettre royale du 20 juillet 1649, accorde conjointement à Peter Kuhlman et aux enfants de son frère Johan défunt le titre de noblesse de la couronne suédoise. Heinrich Kuhlman est ainsi anobli à l’âge d’environ dix ans, en reconnaissance des services militaires rendus par son père. Cet acte fondateur, consigné au Riddarhuset de Stockholm sous le numéro 467 (Adeliga Ätten Kuhlman), constitue le point de départ d’une lignée qui, de la Finlande à Gadebusch et de Gadebusch à Norrköping, traversera les grandes convulsions du XVIIe et du XVIIIe siècle. La quatrième page de cet ensemble de documents précieux nous indique la date de son mariage, le nom de son épouse et l’année de son décès à Gadebusch.

Nous avons évoqué dans une première partie la richesse de son parcours militaire. Avant de s’établir à Gadebusch, Heinrich Kuhlman accomplit en effet un long et remarquable itinéraire, qui le mène de la Finlande aux rivages de la Baltique, puis à Lübeck et enfin au Mecklembourg. Ce sont les archives militaires suédoises du Krigsarkivet et l’étude fondatrice d’Henrik Borgström (Genos, 1953) qui éclairent cette première partie de sa vie, une période jusqu’alors ignorée des généalogies de la famille. C’est à Gadebusch qu’il choisit de s’installer et fonder une famille. Il s’y établit comme bourgeois (Borgare), avant d’accéder successivement aux dignités de Rådman (Conseiller municipal) puis de Bürgermeister (Bourgmestre).
Mariage avec Dorothea Rawen en 1682
Le 31 octobre 1682, il unit sa destinée à celle de Dorothea Rawen, dont il aura trois fils. Deux d’entre eux, Joachim Adolf et Heinrich, traverseront la Baltique et s’établiront comme commerçants à Norrköping, ville industrieuse de la côte est suédoise, perpétuant ainsi les liens ancestraux de la famille avec la couronne suédoise. Le troisième fils, Johan, né à Wismar, choisira la voie des armes et servira avec distinction dans la cavalerie suédoise, participant même, ironie du destin, au célèbre siège de Gadebusch en 1712, cette ville où son père régnait en maître civil.

Henrik / Heinrich Kuhlman décède à Gadebusch le 6 juin 1720
Heinrich Kuhlman décède le 6 juin 1720 à Gadebusch. Son acte de sépulture, conservé dans le registre Bestattungen 1719–1732 (Bild 106) des Archives ecclésiastiques de l’Église luthérienne d’Allemagne du Nord, clôt la page d’un homme dont le destin résume à lui seul les grandes migrations et transformations de l’espace balto-germanique à l’aube du XVIIIe siècle.


Note sur l’année de naissance (~1640 et non 1649)
L’année de naissance de Henrik est incertaine. La date de 1649 qui figure dans le Tab. 1 du Riddarhuset correspond à l’année de l’ennoblissement, accordé conjointement à Peter Kuhlman et aux enfants de son frère Johan décédé et non à une naissance. Si Gerhard Henrik était né en 1649 ou 1650, il n’aurait eu que 11 à 12 ans lors de son enrôlement comme enseigne en 1661 ce qui, même pour l’époque, paraît impossible. Une naissance vers ~1640 est nettement plus cohérente avec sa carrière militaire documentée, et ferait de lui un homme de 21 ans lors de son enrôlement. Cette date reste à confirmer par les archives.
Les trois fils de Heinrich Kuhlman et Dorothea Rawen
1. Joachim Adolf Kuhlman, né le 7 août 1687 à Gadebusch.

2. Heinrich Kuhlman fils, né le 4 novembre 1693 à Gadebusch

Heinrich est le père de Henrik (1731-1765) et Johan Kuhlman (1738-1806), l’homme d’affaires et mécène de Norrköping.
3. Johan Kuhlman, né à Wismar, officier militaire
Heinrich et Dorothea eurent également un troisième fils, prénommé Johan, qui vécut jusqu’à un âge avancé et accomplit une longue et remarquable carrière militaire. Sa date de naissance précise demeure inconnue à ce jour ; elle est estimée aux alentours de 1690, vraisemblablement à Wismar, port hanséatique alors sous administration suédoise depuis le traité de Westphalie (1648), et dont la proximité avec Gadebusch, distante d’une vingtaine de kilomètres seulement, rend la naissance plausible dans ce contexte familial. Johan Kuhlman décède le 5 avril 1757 à Stockholm, au terme d’une vie entièrement consacrée au service des armes. Sa carrière militaire, riche en campagnes et en distinctions, fera l’objet d’un chapitre distinct.
Heinrich, maire de Gadebusch.
L’ascension civique d’Heinrich Kuhlman est attestée par les registres paroissiaux de la ville. Les Kirchliche Nachrichten de 1703 à 1719 mentionnent son nom à plusieurs reprises, associé à des dons de cierges de deuil (Traner Lichter) à l’église, une pratique caractéristique des notables de l’époque luthérienne, par laquelle un homme de rang affirmait publiquement sa piété et sa place au sein de la communauté. Ces entrées, modestes dans leur contenu, n’en constituent pas moins la seule preuve documentaire tangible de sa fonction de Bürgermeister : c’est là, dans la sobriété de ces lignes comptables, que son titre apparaît noir sur blanc, gravé dans l’encre des registres d’église de Gadebusch.
Ces passages appartiennent aux Kirchliche Nachrichten, les « nouvelles ecclésiastiques » de Gadebusch, registres dans lesquels le pasteur consignait la vie religieuse et sociale de la paroisse. Ils enregistrent des dons de Traner Lichter (cierges de deuil) offerts à l’église par les notables de la ville, pratique typique de l’élite bourgeoise luthérienne du XVIIIe siècle : en faisant don de cierges lors des offices funèbres, un homme de rang affirmait publiquement sa piété, sa générosité et son appartenance à la communauté paroissiale. Ce geste, à la fois dévotionnel et social, constituait une forme de représentation codifiée du pouvoir local. Deux détails retiennent particulièrement l’attention. D’une part, Heinrich Kuhlman y est mentionné à plusieurs reprises sur une période s’étendant de 1703 à 1719, ce qui témoigne d’une présence durable et reconnue au sein de la communauté. D’autre part, son épouse Dorothea Rawen y apparaît elle-même sous le titre de Bürgermeisterin, la forme féminine du titre de Bourgmestre, attribuée à l’épouse du premier magistrat. Ces deux éléments conjugués confirment solidement le statut d’Heinrich Kuhlman comme premier magistrat de Gadebusch.



Extraits des nouvelles paroissiales (Kirchliche Nachrichten) de Gadebusch pour les années 1703-1719 :
Page 4 : « Le 22 mai : 2 cierges de deuil [offerts] par Son Honneur Monsieur le Bourgmestre Kühlman »
Page 9 : « En l’an 1709, le 26 mars : de la part de Son Honneur Madame la Bourgmesterin Kuhlman, 2 cierges de deuil… » . Ici le titre est au féminin — il s’agit donc de Dorothea Rawen, l’épouse d’Heinrich, désignée par le titre de son mari.
Page 5 : « [Ditto] Son Honneur Monsieur le Bourgmestre Kühlman »
« Dito » signifie qu’il s’agit du même donateur que mentionné à la ligne précédente, une formule d’abréviation courante dans ces registres.