Parmi les personnages figurant dans l’album des Kuhlman, figure un grand nom d’Oran : Auguste Aucour, ingénieur et bâtisseur du port d’Oran.
Il y a des visages que l’histoire officielle a presque oublié. Celui dont je vais vous raconter l’histoire passa trente-six ans de sa vie à construire, pierre après pierre, bloc après bloc, le port d’Oran. Marie Antoine Eugène Auguste Aucour était ingénieur, bâtisseur et un enfant de Villefranche.
Un enfant du BeaujolaiS

Auguste Aucour naquit le 28 avril 1814 à Villefranche-sur-Saône. Son père était avoué au Tribunal Civil. Sa mère, Marie Cerisier, était la fille d’Antoine-Marie Cerisier – historien, publiciste et député du Tiers-État de la province des Dombes aux États généraux de 1789.
Au collège de Villefranche, il partagea ses bancs avec un certain Claude Bernard, le futur précurseur de la médecine expérimentale. Deux gamins du Beaujolais, côte à côte, dont l’un allait percer les mystères du corps humain et l’autre ceux des fonds marins et des jetées à construire d’Oran. Auguste poursuivit ses études à Lyon, entra à Polytechnique en 1833, puis à l’École des Ponts et Chaussées en 1835, sous la direction de Prony – Gaspard de Prony, le grand ingénieur, lui-même d’une famille beaujolaise.
Oran, 1837 : une ville à inventer
En 1837, à l’âge de vingt-trois ans, Auguste Aucour fut envoyé dans la province d’Oran comme ingénieur des Ponts et Chaussées. La France occupait la ville depuis sept ans à peine. Ce qui ressemblait à un port ne tenait que par la volonté de quelques hommes décidés à le construire contre les tempêtes du nord-ouest et le désintérêt des administrations parisiennes. Aucour fut l’un de ces hommes. Il ne quitta Oran qu’en 1873, après trente-six années données à cette ville.
Le décret de 1860 : son œuvre
Tout ce qu’Aucour avait fait à Oran convergeait vers un moment : le décret impérial du 28 juillet 1860. Ce jour-là, Napoléon III approuva le projet qu’Aucour avait conçu, défendu, chiffré : un bassin de 24 hectares, deux grandes jetées encadrant une passe de 80 mètres, une darse intérieure, un avant-port. Pour un budget de 9 millions de francs.
Il fallut trois décennies pour agrandir le port. Les tempêtes de 1869, 1876 et 1886 ravagèrent partiellement la grande jetée du large. Mais le bassin Aucour vit le jour et son nom resta gravé dans la géographie portuaire d’Oran.

1867 : un courtier suédois débarqua sur les quais d’Aucour
C’est l’été 1867. Les travaux du port battaient leur plein. Et au milieu de tout ça, un jeune Suédois de trente-deux ans, fils du grand courtier Josef Kuhlman d’Alger, débarqua à Oran pour y ouvrir son propre bureau de courtage maritime.

Sigurd Kuhlman arriva dans une ville-chantier. Le port que son père avait connu – un bassin modeste de quatre hectares où voiliers et felouques se serraient à l’étroit – se transformait sous les coups de bélier des dragues et des équipes d’enrochement. L’architecte de cette transformation ? Aucour.
Ils partagèrent l’Oran de la fin du Second Empire et des premières années de la République, de 1867 à 1873 – les six années où Sigurd posait les fondations de sa maison de courtage pendant qu’Aucour dirigeait les fondations du port.
La présence de la photographie, en format carte de visite de l’ingénieur Aucour dans l’album familial des Kuhlman, laisse à penser que les deux hommes se sont côtoyés et , fort probablement, très régulièrement.

Villefranche, 1873–1894 : le retour du bâtisseur
En 1873, Auguste Aucour rentra à Villefranche. Il s’installa 49, rue de Thizy, devint Conseiller municipal, membre de la Commission de l’Hospice. Il mena la vie paisible d’un homme accompli qui n’avait plus rien à prouver. Il mourut en décembre 1894, sans descendance directe, laissant derrière lui des donations remarquables : 15 000 francs à l’Hospice, 20 000 francs aux Bureaux de bienfaisance, des legs à l’Hôtel-Dieu et à la Mutuelle des Instituteurs. « Le souvenir d’un savant et d’un homme de bien », dirent ses contemporains.
La fontaine, le médaillon et les lions disparus
À Oran, on ne l’oublia pas. Une fontaine monumentale fut érigée en son honneur sur la place de la République, ornée d’un médaillon à son profil. Ses statues de lions ailés disparurent un jour — volées, selon la tradition oranaise, pour orner la villa d’un notable peu scrupuleux — et furent remplacées par des hippocampes. La fontaine, elle, demeure place de la République, dans un état qui varie au gré des réhabilitations.

Le bassin Aucour a résisté à tout. Dans la configuration actuelle du port d’Oran, il reste l’un des bassins centraux, de 25 hectares et d’une profondeur allant jusqu’à 12 mètres.
Sources : Archives municipales de Villefranche (1D14, p. 301) ; Paul Lefrancq, « Un port à Oran », L’Afrique du Nord illustrée, 1934 ; kuhlmansaga.com.