Cornelis van Nijenrode. 1600-1620, quelque part en Asie…

Dans le premier article consacré à l’enquête sur Gertrud « von Sipstein », j’évoquais en conclusion un passage troublant de l’homélie funèbre du pasteur Christoph Schultetus : Gerhard Kuhlman, alors en Hollande, avait formé le projet de s’engager dans la Compagnie des Indes orientales. Il y renonça « en raison des avertissements reçus concernant le danger de ce voyage ». Qui l’en avait dissuadé ? La réponse pourrait bien se trouver dans la famille même de Gertrud, du côté de sa mère, Catharina van Nijenrode. Car parmi les van Nijenrode, l’un d’eux n’était pas un simple notable hollandais. Cornelis, frère de Catharina et donc oncle de Gertrud, avait choisi une tout autre voie que celle de ses contemporains : il était devenu un homme de la VOC, la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, et avait payé cette aventure de sa vie.
Cornelis van Nijenrode, gouverneur de Hirado
Cornelis van Nijenrode arriva en Asie en 1607 et ne revint jamais en Europe. Pendant vingt-six ans, il servit la VOC aux confins du monde connu, d’Ayutthaya au Siam jusqu’aux rivages du Japon, avant de mourir à Dejima en janvier 1633, juste avant d’embarquer pour Batavia.

Sa carrière débuta au Siam, dans le comptoir néerlandais d’Ayutthaya, la capitale du royaume. Les Hollandais y avaient établi leur présence progressivement : dès 1601, Jacob Corneliszoon van Neck avait été le premier d’entre eux à accoster à Patani pour y acheter du poivre. En 1608, le roi Ekathotsarot autorisa la Compagnie à ouvrir un comptoir dans sa capitale, et des ambassadeurs siamois furent reçus en audience par le prince Mauritz des Pays-Bas. Ce fut le début d’une relation commerciale complexe, faite d’ouvertures et de fermetures successives, au gré des intérêts de Batavia, la capitale de la colonie néerlandaise, l’actuelle Jakarta, et des évolutions politiques du royaume siamois.
Cornelis y occupa plusieurs fonctions pendant une quinzaine d’années. En 1622, il participa à une expédition envoyée vers Formose, au large des côtes chinoises. Les Hollandais, cherchant à briser le monopole commercial des Portugais et des Espagnols en Extrême-Orient, tentèrent d’y établir une base avancée dans les îles Pescadores. Repoussés par les troupes chinoises, ils se replièrent à Tayouan (Taiwan) en 1624 et y construisirent le Fort Zeelandia, depuis lequel ils contrôleraient l’île jusqu’en 1662.

Hirado, au bout du monde
En 1623, Cornelis van Nijenrode fut nommé gouverneur du comptoir de la VOC à Hirado, au Japon, dans la baie de Nagasaki, poste qu’il occupera jusqu’à sa mort dix ans plus tard. La présence hollandaise au Japon avait commencé de façon presque accidentelle : en 1600, le navire Liefde, seul survivant d’une flottille de cinq bateaux partis de Rotterdam en 1598, atteignit les côtes japonaises après une traversée cauchemardesque. Ses marins furent accueillis favorablement par Tokugawa Ieyasu, futur shogun, qui y vit une opportunité de contrebalancer l’influence portugaise et catholique dans l’archipel.

En 1609, la VOC obtint un laissez-passer officiel du shogun, daté du 24 août, portant son sceau écarlate, autorisant les navires hollandais à commercer librement dans tout le Japon. Un comptoir fut immédiatement ouvert à Hirado, port déjà actif pour le commerce avec la Chine et la Corée. C’est dans ce comptoir que Cornelis van Nijenrode prit ses fonctions de gouverneur, chargé de superviser les échanges commerciaux et d’administrer la vie de la petite communauté hollandaise installée sur place.

Sa tâche n’était pas de tout repos. Il dut gérer les décès successifs de ses compatriotes, marins, marchands, secrétaires, emportés par la fièvre, la dysenterie ou les accidents, et veiller à leur donner une sépulture chrétienne dans un pays où le christianisme était de plus en plus mal toléré. Il dut également négocier avec les autorités japonaises dans un contexte de tensions croissantes.

Cornelis van Nijenrode mourut en janvier 1633 à Dejima, juste avant de s’embarquer pour Batavia. On pense qu’il ne fut pas enterré dans le cimetière hollandais mais qu’il fut incinéré selon la tradition japonaise, il avait lui-même exprimé des doutes sur sa foi chrétienne, et sa famille japonaise l’accompagna peut-être selon ses propres rites. En 1638, cinq ans après sa mort, les cimetières hollandais et anglais de Hirado furent détruits lors de la persécution des chrétiens, et les symboles extérieurs du christianisme effacés.

Cornelia van Nijenrode, la cousine de Batavia
Cornelis van Nijenrode avait eu au Japon une fille, Cornelia, née en 1626 d’une concubine japonaise prénommée Surishia. Cette Cornelia était donc la cousine germaine de Gertrud et de Cornelia van Sypesteyn, trois cousines dont les destins n’auraient pu être plus différents : l’une épouse d’un officier suédois en Ingrie, l’autre femme d’un colonel en Poméranie, la troisième née à Hirado entre deux mondes.
À la mort de son père en 1633, Cornelia n’avait que sept ans. Elle fut emmenée à Batavia, la capitale de la colonie néerlandaise, l’actuelle Jakarta, où elle grandit dans la société coloniale hollandaise. Elle y épousa Pieter Cnoll, un riche marchand de la VOC, avec lequel elle eut plusieurs enfants. C’est de cette période que date le tableau qui la représente, conservé aujourd’hui au Rijksmuseum d’Amsterdam, l’une des œuvres les plus connues de la peinture coloniale hollandaise du XVIIe siècle.

Le tableau montre Cornelia aux côtés de son mari Pieter Cnoll et de leurs deux filles, encadrés de deux serviteurs javanais. Cornelia y apparaît dans une tenue élégante, le regard direct, affichant la confiance d’une femme habituée à l’aisance. Ce portrait est aujourd’hui l’un des témoignages les plus frappants de ce que fut la société métisse et cosmopolite de Batavia au XVIIe siècle. La suite de sa vie fut moins sereine. À la mort de Pieter Cnoll, Cornelia hérita d’une fortune considérable et se retrouva, pour un temps, femme indépendante et fortunée dans une société qui ne facilitait guère cette condition. Elle commit ce qu’elle reconnut elle-même comme une erreur en épousant en secondes noces Joan Bitter. En vertu de la loi, son nouveau mari obtint le contrôle total de l’ensemble de ses biens. Il en profita sans scrupule et entreprit de la dépouiller méthodiquement de sa fortune. Cornelia porta l’affaire devant les tribunaux et se battit pendant quinze ans, une ténacité remarquable pour l’époque. Elle finit pourtant par perdre, et Bitter parvint à s’emparer de la plus grande partie de ce qu’elle possédait. Elle mourut en 1692, à Batavia, à l’âge de 66 ans.
Gertrud avait-elle averti Gerhard ?
Cornelis van Nijenrode mourut en 1633. Or c’est précisément à cette époque que Gerhard Kuhlman se trouvait en Hollande et envisageait de s’engager dans la Compagnie des Indes. Il renonça, nous dit l’homélie de Schultetus, « en raison des avertissements reçus concernant le danger de ce voyage ».
La coïncidence mérite qu’on s’y arrête. Gertrud van Sypesteyn, qui allait devenir l’épouse de Johan Kuhlman, frère de Gerhard, venait de perdre son oncle maternel, mort au bout du monde sans jamais être rentré en Europe. Aurait-elle averti son futur beau-frère des risques qu’il encourait, elle qui savait mieux que quiconque ce que signifiait partir pour les Indes ? Nul ne le saura jamais. Mais ce passage est troublant et il laisse entrevoir, derrière les grands mouvements de l’Histoire, les liens très humains qui unissaient ces familles de marchands, de soldats et d’aventuriers du XVIIe siècle…