Une âme joyeuse dans un corps tourmenté

Lettre n°9 – Correspondances Lidén-Kuhlman (11 juillet 1773)

« Correspondance Lidén-Kuhlman »

Linköping, le 11 juillet 1773.

Mon cher ami,

Merci pour ta lettre et tes salutations. Bienvenue à la maison. Je regrette de tout cœur que la santé de mes amis ne s’améliore pas non plus.

Je dépéris chaque jour. Rien de tout ce qui m’est ordonné ne fait effet. J’ai pris des bains, sans aucun résultat. Les pilules n’ont rien fait. La nouvelle eau de goudron¹ non plus. Mes forces diminuent de façon atroce. À présent, je ne peux plus marcher, même en étant guidé, je dois presque être porté. Mais oublions ces misères si possible. Elles finiront bien par prendre fin. Je vois bien maintenant qu’il est moins possible qu’auparavant de me rendre à Aix-la-Chapelle², compte tenu de mes faibles forces ; mais si je pouvais obtenir l’excellente compagnie qui est envisagée, je prendrais cela en considération et je me lancerais. Fais-moi savoir ce qu’il en est.

Cela me brise le cœur que ma petite et bonne hôtesse³ ne ressente aucun soulagement. Que Dieu nous permette d’être patients ! Mais cela coûte cher à la chair et au sang. Pour le mouvement et le changement d’air, amenez donc Madame ici pour quelques jours, même si je ne peux offrir aucun divertissement.

Maintenant, j’ai en vue un valet⁴ très honnête ; je peux donc me passer de la voiture du Dr Forskåhl⁵. La chaise⁶ est arrivée. Je demande que le Biraun et la table puissent rester jusqu’à l’hiver. Je peux bien me passer de la SiöChort⁷, si un marchand se présente.

Chaise de poste, vers 1760. Compiègne, Musée national de la Voiture et du Tourisme.
Phot. Libourel, Jean-Louis.

Salue le conseiller Ekerman⁸. Dis-lui à quel point je me porte mal, et que je n’ai pas la force de lui écrire ; car ma main est presque immobile.

Je demande que ma plus tendre salutation soit transmise à Madame. Que Dieu nous aide, elle et nous tous. Maintenant, ma main se fatigue et je ne peux plus en faire davantage.

Vit et meurt, Le plus fidèle ami de mon cher ami, L.

[Reçu le 13 juillet]

Notes explicatives (Français)

¹ Eau de goudron (Tjärwatnet) — Une cure médicinale consistant à boire de l’eau mélangée à du goudron de bois. Très en vogue au XVIIIe siècle contre la goutte et la faiblesse générale, elle s’avère ici totalement inefficace pour Lidén.

Un vieux flacon d’eau de goudron.

² Aix-la-Chapelle (Aachen) — Ville thermale célèbre en Allemagne. Lidén avait espéré s’y rendre pour soigner sa goutte, mais son état est désormais si dégradé qu’il doute pouvoir supporter le voyage.

³ Ma petite et bonne hôtesse (min lilla goda wärdinna) — Brita Katarina Classon. La sollicitude de Lidén à son égard est évidente ; elle souffrait d’une maladie qu’aucun traitement ne parvenait à soulager, ce qui causait une grande peine à Lidén.

⁴ Valet (beskedelig dräng) — Un valet ou domestique de ferme, décrit ici comme « honnête » ou « fiable ».

⁵ Dr Forskåhl — Probablement une voiture ou un équipement appartenant à un certain Dr Forskåhl. Lidén indique qu’il n’en a plus besoin (« umbära ») puisqu’il a trouvé une autre solution.

⁶ Chaise (Chaisen) — Un type de voiture légère, souvent une carriole à deux roues, très courante au XVIIIe siècle pour les déplacements individuels.

⁷ Biraun / SiöChort — Termes commerciaux désignant des marchandises ou équipements. SiöChort pourrait désigner une veste de mer ou un équipement de voyage maritime. Lidén propose de les vendre à un marchand pour récupérer du capital.

⁸ Conseiller Ekerman (Rådman Ekerman) — Un rådman était un membre du conseil municipal, une fonction importante et honorifique dans l’administration des villes suédoises de l’époque.

Le consulat vacant

La succession de Fredrik Rouget de Saint-Hermine au Consulat Général de Suède et Norvège à Alger. Octobre 1872 à décembre 1873.

Comment Josef Kuhlman est devenu Consul Général de Suède et Norvège en Algérie (1872-1873). D’après la correspondance Kuhlman / Almquist conservée aux archives Nationales de Suède.

Une série en sept articles

Josef Kuhlman (1809-1876). Collection personnelle de l’auteur.

Je me suis toujours demandé comment Josef Kuhlman, présent en Algérie depuis 1841, est devenu courtier maritime assermenté en 1844. Comment a-t-il obtenu ce poste diplomatique d’importance en 1873?

Cette nomination qui, après coup, paraissait naturelle compte tenu de la longue expérience de Josef dans la colonie avait-elle été vraiment simple à obtenir?

N’avait-il pas été contraint de défendre ses intérêts ? Et de repousser des intrigants, qu’ils soient Français ou Suédois?

L’analyse des lettres contenues dans la collection Almquist à Stockholm nous apporte la réponse.

Première partie – Le Consulat vacant

« Quant à la recommandation de Rouget de St. Hermine (1): je n’ai jamais pu la lui demander directement — il ne m’avait rien promis avant son départ d’Alger, car ignorant qu’il avait l’intention de chercher un autre poste, je ne lui avais rien demandé. » — Josef Kuhlman à Bernhard Almquist, Alger, 13 février 1873 (lettre N°19)

Lettre à Bernhard Almquist datée du 13 février 1873. Collection Almquist aux archives Nationales de Suède.
Le consul de Suède Frederik Rouget de St-Hermine. Collection personnelle de l’auteur.

Le 18 octobre 1872, Rouget de Saint-Hermine quitte Alger. Consul général de Suède depuis le 21 juin 1861 et déjà intérimaire depuis octobre 1860, il était aussi consul du Danemark : en partant pour Helsinki comme consul général, il laissait vacant non pas un poste, mais les deux consulats scandinaves d’Alger.

Josef Kuhlman, quant à lui, est arrivé à Alger en 1841, à l’âge de trente-deux ans. Nommé courtier maritime assermenté en décembre 1844, il a bâti près de trente ans de métier.

Il écrira, fin 1873, qu’il ne veut pas perdre les fruits de 30 années d’activité. Ainsi, c’est à toutes ces années-là qu’il pensera.

Lorsque Rouget de Saint-Hermine quitte Alger pour prendre ses fonctions de Consul Général à Helsinki, Josef est son chancelier. Josef est son chancelier au consulat du Danemark depuis 1848.

Mais la succession ne lui est pas ouverte naturellement. Le 13 février 1873, dans la première lettre traitant de cette affaire, à son ami et correspondant en affaires à Stockholm Bernhardt Almquist, Josef revient sur la recommandation de Saint-Hermine. Celui-ci lui avait bien écrit, avant son départ d’Alger, pour le recommander, croyant qu’aucun autre candidat ne se présenterait.

Mais dans sa dernière lettre, il retire sa promesse : « En tous points, je regrette ce que j’ai dit dans ma dernière lettre. » écrit-il. Le consul regrette aussi de s’être engagé envers Warot (2), et souhaite « se dégager également de la recommandation envers lui. ». A cette époque, Joseph Warot est de plus déjà dans la place en tant que vice-consul de Suède et de Norvège ! Toujours est-il que la recommandation du consul partant allait de soi : c’est son propre vice-consul qu’il voyait pour lui succéder avant qu’il ne se ravise et encourage Kuhlman : le candidat du dehors contre le candidat du dedans, l’homme d’expérience contre un jeune homme ambitieux de trente ans.

Une précision s’impose : dans toute la correspondance, il n’est question que du consulat de Suède. Le consulat du Danemark, que Saint-Hermine laissait également vacant en partant, n’y apparaît jamais ; il reviendra à Joseph Warot en octobre 1873, mais c’est là une autre histoire, que l’on racontera par ailleurs.

Saint-Hermine s’était aussi trompé sur un point plus personnel. Une gêne passagère en 1870, huit cargaisons invendues, ainsi que des frais de transport importants encore à régler, lui avait laissé l’image d’un homme, Josef Kuhlman, pas si à l’aise financièrement que l’on pourrait y penser. Josef sur ce point lui répondit avec la précision d’un homme qui tient ses comptes :

« Je ne suis pas riche, mais je possède au moins 8 000 francs et seulement 1 800 d’hypothèque sur ma propriété foncière. (3)»

Saint-Hermine, dans la lettre que Kuhlman cite, l’encourage pourtant : « Cherche ce poste et tourne toi vers tes relations parmi les marchands de Stockholm, car cette recommandation peut être d’une grande utilité pour toi. En ce qui me concerne, je ne peux rien faire tant qu’il n’est pas décidé qu’un Suédois aura le Consulat. »

Kuhlman prend la lettre au mot. Son relais sera Bernhard Almquist, son correspondant de Stockholm, à qui il demande d’écrire en son nom au Président de la Chambre de Commerce d’Alger, M. Henri, pour lui poser trois questions : sa moralité, sa manière de remplir ses obligations de courtier ainsi que l’estime dont il jouit sur la place d’Alger.

Pourquoi ce détour par Stockholm ? Parce que le candidat ne peut pas solliciter lui-même la Chambre : Warot père, de la maison rivale, y siège tout comme au Tribunal de commerce. C’est donc à Almquist, l’homme de Stockholm, d’écrire ; à Alger, Kuhlman reste le courtier qui ne se recommande pas lui-même.

Et pourquoi M. Henri ? Parce que l’attestation vise le sommet de l’institution. Joseph Alexandre Henri, né en 1816 à Auriol (Bouches-du-Rhône), établi à Alger où il meurt en 1891, est négociant, directeur dans cette ville de la Compagnie de Navigation Mixte, la grande ligne marseillaise fondée en 1850 qui domine le trafic entre la France et l’Algérie, administrateur de la Banque de l’Algérie et chevalier de la Légion d’honneur. Et c’est un homme qui connaît Kuhlman par le métier même : les navires de la Navigation Mixte accostent au port où le Suédois exerce son courtage depuis 1844. Cette attestation signée du président de la Chambre, directeur de la première compagnie du port ne pouvait être pas plus autorisée.

Reste, en post-scriptum, la demande à son ami Almquist, aveu qui mesure les trente années écoulées : Kuhlman a oublié « à quelle autorité la demande doit être soumise et sous quelle forme elle doit être faite ». La Suède était bien loin.

(1) Frederik Rouget de Saint-Hermine (1804-1883). Prédécesseur de Josef Kuhlman en tant que Consul Général de Suède et Norvège en Algérie. Biographie à venir dans un prochain article.

(2) Simon François Joseph Warot, dit Joseph (1842-1924). Né le 1er novembre 1842 à Alger (acte n° 569 du 11 novembre 1842) de Médard Louis Joseph Marot (1809-1883), entrepreneur du génie et marchand de bois, et de Maria Buonaventura Frau. Négociant en bois (maison « Warot & fils », place d’Isly. Marié le 29 décembre 1870 à Marguerite Catherine Flaguer ; cinq enfants, dont Eugène (1871-1929). Chevalier de la Légion d’honneur (qualité : président de la Chambre de commerce d’Alger), président honoraire de cette Chambre, administrateur délégué honoraire du Crédit Foncier d’Algérie et de Tunisie, administrateur de la Compagnie de Navigation Mixte. Décédé le 26 novembre 1924 à Alger, à 82 ans, inhumé au cimetière de Saint-Eugène.

(3) Josef Kuhlman n’héritera de la fortune de son grand-oncle Johan Kuhlman (1738-1806) qu’en 1875, un an avant sa mort…

La suite dans un prochain épisode…

On a retrouvé la tombe des Schultze !

Août 2026 – Cimetière de Saint-Eugène, Alger

Une découverte patrimoniale d’une portée symbolique importante vient d’être faite au cimetière de Saint-Eugène (Bologhine) à Alger : la tombe du couple Schultze a été localisée au cours du mois d’août 2026. Une nouvelle qui ravira tous ceux qui s’intéressent à l’histoire diplomatique et culturelle de l’Algérie du XIXe siècle.

Qui étaient les Schultze ?

Johan Fredrik Schultze (1774–1847) est l’une des figures les plus remarquables de l’Alger précolonial et colonial. Arrivé en 1810 dans une ville encore ottomane, il y passa trente-sept années au service de cinq nations : l’Algérie Ottomane tout d’abord, la Suède, la Norvège, la Russie et la Prusse en tant que consul. Il fut de toutes les grandes heures : la construction de la Salpêtrière pour le compte du Dey, l’observation de la conquête française de 1830 depuis les hauteurs de sa villa, et une vie entière dédiée à l’accueil d’officiers, d’artistes, de savants et de voyageurs au 12, rue de la Licorne. Aucun Européen vivant à Alger en 1847 ne connaissait mieux la ville que lui.

Carte postale fin XIXe représentant une gravure du marabout et Salpétrière du Dey. Collection personnelle de l’auteur.

Il s’éteignit le 13 février 1847 et fut l’un des premiers à être inhumé dans ce qu’on allait bientôt appeler le « Carré des Consuls » du cimetière de Saint-Eugène. Son épitaphe, sobre et émouvante, est restée dans les mémoires :

« Ici repose un patriarche, Johan Friderick Schultze, consul de Suède et de Norvège, chargé d’affaires de Russie et de Prusse, né près de Stockholm, 15 janvier 1774, décédé le 13 février 1847. Un ami fidèle à la religion du souvenir lui a élevé ce modeste monument sur la terre étrangère. »

À ses côtés repose son épouse, Kenney Bowen-Schultze (vers 1810–1861), artiste peintre orientaliste britannique d’une grande sensibilité. Ses aquarelles et dessins constituent un témoignage visuel irremplaçable de l’Alger des années 1830-1840, à une époque où la photographie n’existait pas encore. Elle tenait également à La Calorama — splendide demeure mauresque d’El-Biar qu’elle avait elle-même baptisée du grec « Belle Vue » — un salon culturel réputé où se croisait l’élite cosmopolite de la cité. Elle décéda le 1er avril 1861. Son épitaphe : « Ici repose Kenney Bowen, veuve Schultze, décédée le 1er avril 1861, âgée de 51 ans. »

Dessin de Kenney Bowen-Schultze (1810-1861).
Une tombe retrouvée, une restauration à venir

La localisation de ce monument, longtemps perdu dans l’état d’abandon qui frappe une partie du cimetière de Saint-Eugène, marque le début d’une nouvelle étape. La rénovation de la sépulture va désormais pouvoir être engagée sous l’égide de l’A.C.S.E. , l’Association des Amis des Cimetières de Saint-Eugène Bologhine qui œuvre depuis plusieurs années à la protection, à la réhabilitation et à la valorisation du patrimoine funéraire de cette colline d’exception.

Ce chantier bénéficiera du soutien de Madame Anna Block Mazoyer, Ambassadeur de Suède, signe que les liens historiques entre la Suède et Alger, noués il y a bientôt trois siècles n’ont pas été oubliés. La dimension diplomatique de cette restauration est à la hauteur du personnage : consul ayant représenté quatre États, le consul Schultze mérite bien cet hommage.

Tombe de Kenney Bowen-Schultze, août 2026.
Tombe de Johan Fredrik Schultze, août 2026.
Un patrimoine à protéger

L’A.C.S.E. rappelle que son ambition dépasse la seule tombe des Schultze : l’association conduit plusieurs chantiers simultanés de réhabilitation au cimetière de Saint-Eugène, dont la restauration du Carré des Consuls, où repose précisément le couple Schultze. Un travail de longue haleine, mené avec le soutien des autorités algériennes pour préserver un patrimoine funéraire d’une richesse historique et architecturale exceptionnelle.

La redécouverte de cette tombe est un signal fort : l’histoire se laisse retrouver, à condition d’en prendre soin. Et ceux qui, comme les Schultze, ont contribué à tisser des liens entre les peuples, méritent que leur mémoire perdure.

Sources : La Saga des Kuhlman – La mort du Consul Schultze ; La Saga des Kuhlman – Madame Schultze ; Association A.C.S.E.

Le Jylland dans la rade d’Alger

Mardi 16 février 1869.

Quand l’héroïne de Heligoland saluait le consul du Danemark
Le Jylland. Peinture anonyme du XIXe siècle.

Le soir du 16 février 1869, une silhouette imposante franchit l’entrée du port d’Alger : trois mâts carrés, une coque de chêne doublée de cuivre, une cheminée qui trahit la machine à vapeur. La frégate danoise Jylland, que L’Akhbar francise nomme « Jutland » (transcription allemande), vient de Naples et entame l’une des escales de sa grande croisière d’instruction en Méditerranée. L’Akhbar du 18 février, dans sa rubrique « Journal de l’Algérie », en rend compte avec la concision des gazettes de l’époque :

« La frégate à vapeur de la marine royale danoise, Jutland, commandée par M. Schultz, capitaine de frégate, est entrée avant-hier soir dans notre port. Les saluts d’usage ont été échangés. Le Jutland est armé de 44 canons et a un équipage de 380 hommes. Ce navire vient de Naples. »

Une héroïne de guerre au mouillage
Journal l’Akhbar, jeudi 18 février 1869.

Ce navire de visite n’est pas un bâtiment ordinaire. Posée sur cale le 11 juin 1857 au chantier naval d’Holmen à Copenhague, conçue par le maître constructeur O.F. Suenson et dotée d’une machine Baumgarten & Burmeister due à l’ingénieur William Wain, la Jylland est lancée le 20 novembre 1860 et armée le 15 mai 1862. Première frégate danoise combinant dès l’origine la voile et la vapeur, dotée d’une hélice escamotable qui se relève dans un puits de coque pour naviguer à la voile sans traînée, elle incarne la transition audacieuse entre deux âges de la marine.

C’est au canon qu’elle s’est fait un nom. Le 9 mai 1864, pendant la guerre des Duchés, l’escadron danois auquel elle appartient engage à Heligoland une escadre austro-prussienne supérieure en nombre. Après deux heures de combat, la frégate autrichienne Schwarzenberg, navire amiral adverse, prend feu et se réfugie dans les eaux neutres de l’île. La Jylland, touchée à dix-huit reprises, tient bon : la victoire navale est danoise même si la guerre se perd ensuite sur terre. Quand elle entre dans la rade d’Alger en 1869, les Algérois ignorent sans doute qu’ils accueillent une glorieuse rescapée, devenue depuis la paix navire-école des cadets de la Marine royale danoise.

La visite du consul et la salve de neuf coups

Le lendemain de l’arrivée, le protocole fait son œuvre. L’Akhbar poursuit :

« Cette après-midi, à une heure, M. Rouget de Saint-Hermine, consul général de Danemark et de Suède et Norvège, s’est rendu à bord de la frégate. À son départ, il a été salué d’une salve de neuf coups de canon. »

Alger, 17 février 1869. — Le commandant Schultz, capitaine de frégate, accueille à bord du Jylland M. de Saint-Hermine, consul général, et M. Kuhlman, chancelier du consulat du Danemark. À son départ, le consul sera salué d’une salve de neuf coups de canon.

La salve de neuf coups est l’honneur protocolaire dû au représentant d’une nation amie : le commandant Schultz, dont la gazette relève scrupuleusement le rang de capitaine de frégate, honore ainsi le consulat le plus prestigieux du Danemark sur cette rive de la Méditerranée.

Pourquoi cette escale à Alger ?

L’escale s’inscrit dans la double vocation de la croisière méditerranéenne de 1869-1870 : former les cadets danois aux contraintes des ports étrangers et des eaux méditerranéennes, et montrer le pavillon dans les grands ports du bassin — Naples, puis Alger. La ville, chef-lieu de l’Algérie française depuis 1830, offre un port rénové et agrandi, capable d’accueillir les plus grandes unités de guerre : l’escale danoise y manifeste, devant la puissance française, la vitalité d’une petite marine qui a su conserver ses traditions tout en embrassant la vapeur.

Fredrik Rouget de Saint-Hermine (? – ?)

Fredrik Rouget de Saint-Hermine (Stockholm, ?–?) était un diplomate suédois qui fit une longue carrière consulaire en Méditerranée. Nommé consul de Suède et de Norvège à Alger le 20 octobre 1860, il y demeura plus d’une décennie, jusqu’au 18 octobre 1872, exerçant également les fonctions de consul du Danemark, un cumul alors courant pour l’époque. C’est à ce titre qu’il se rendit à bord de la frégate Jylland le 17 février 1869, représentant à la fois les couronnes de Stockholm et de Copenhague.

Son épouse, Anna Charlotta Löfling, lui donna une fille, Anastasia Charlotta Teresia, née le 4 février 1831 à Stockholm et décédée le 29 avril 1916 dans la même ville. Les liens de la famille avec Alger furent durables : le 31 août 1867, Saint-Hermine offrit à Sigurd Kuhlman, fils de son chancelier Josef, alors âgé de trente-deux ans et sur le point de quitter Alger pour s’établir à Oran, une carte-de-visite photographique du studio Alary & Geiser portant cette dédicace manuscrite : « Souvenir affectueux à M. S. Kuhlman, Alger le 31 août 1867 ». Un geste révélateur de la chaleur des relations qui unissaient les deux familles.

À la fin de sa mission algéroise, Saint-Hermine fut nommé consul général de Suède et de Norvège à Helsinki, couronnant ainsi une carrière diplomatique distinguée. Il était officier de la Légion d’honneur française, grand officier de la Légion d’honneur ottomane et chevalier de l’ordre de l’Étoile Polaire de Suède. Son successeur à Alger fut son propre chancelier, Josef Kuhlman.

A ma connaissance il n’existe pas de portrait du Consul de Saint-Hermine consultable sur internet. Mais, son visage est parvenu jusqu’à nous car sa photographie, en format carte de visite et qui plus est réalisée par le plus célèbre que premiers strudios d’Alger : Alary & Geiser, « Photographie algérienne », au 1, rue Neuve Mahon : un homme dans la force de l’âge, en uniforme, épaulettes et décorations en évidence. Et le verso de cette carte raconte une autre histoire, plus intime.

Fredrik Rouget de Saint-Hermine. Collection personnelle de l’auteur.
Au verso de la carte-photo, une dédicace à Sigurd Kuhlman, fils de Josef. Sigurd ouvra en 1867 un bureau de courtage maritime à Oran avec son cousin Svante.

L’histoire ne s’arrête d’ailleurs pas là : quelques années après l’escale du Jylland, c’est Josef Kuhlman lui-même qui ceint l’uniforme consulaire. En 1872, il devient consul général du Danemark ; en 1873, il ajoute le consulat général de Suède et de Norvège, succédant à Rouget de Saint-Hermine dont il avait été le chancelier.

Épilogue : de la rade d’Alger au musée d’Ebeltoft

Le Jylland poursuivra une longue carrière : yacht royal de Christian IX en 1874 — le conduisant aux Féroé, en Islande et jusqu’à Saint-Pétersbourg —, croisières lointaines aux Antilles danoises sous des commandants de marque comme le prince Karl, futur roi Haakon VII de Norvège, puis désarmement en 1887 et long crépuscule. Sauvée in extremis de la démolition, restaurée de 1984 à 1994, la frégate est aujourd’hui le plus grand navire de guerre en bois conservé au monde, museau au vent dans son musée à ciel ouvert d’Ebeltoft, sur le Jutland même dont elle porte le nom.

De cette longue vie, il ne reste à Alger qu’une trace de papier : quelques lignes dans L’Akhbar et une salve de neuf coups de canon.

Notes :

  1. L’Akhbar, 18 février 1869, rubrique « Journal de l’Algérie » — l’expression « avant-hier » situe l’arrivée au soir du 16 février.
  2. Rapport du médecin-chef H.F. Bronniche, « Rapport du médecin de la frégate Jylland lors de la croisière en Méditerranée, 1869-70 », archives danoises, réf. n° 215.
  3. Archives familiales des Kuhlman.

« Je vis et je meurs »

Lettre n°8 – Correspondances Lidén-Kuhlman (21 juin 1773)

« Correspondance Lidén-Kuhlman »

Linköping, le 21 juin 1773. 19h. Lundi soir.

Mon très cher ami,

Bien qu’assez secoué et assez fatigué du voyage, je dois néanmoins écrire quelques mots pour raconter que je suis bien arrivé à Linköping, vivant et avec ma vieille goutte, et que j’ai été accueilli par ma tendre mère avec des larmes et mille bénédictions. Maintenant, je suis assis ici sur une chaise, comme avant à Norrköping, mais mes amis me manquent.

Vue de Linköping prise à la barrière ou l’on passe en venant de Norrköping. 1792. par J. F. Martin.

Le voyage a été incroyablement rapide. Des chevaux étaient prêts partout, si bien que j’étais ici à 3h30. En rentrant, j’ai trouvé l’étui à bouteilles rempli. Encore une nouvelle courtoisie. Grand merci. Ah, si seulement je pouvais en profiter un peu.

Quand je suis parti aujourd’hui, mon cœur était si oppressé que je n’ai pas pu sortir un mot pour dire adieu ; mais ne doutez pas de ma gratitude. Que Dieu vous bénisse, mes amis, pour toute votre tendresse et la peine que vous vous êtes donnée avec moi tout ce temps. Que Dieu vous récompense. Faites-moi plaisir de temps en temps avec des lettres, même si je devais devenir si faible que je ne puisse pas toujours répondre promptement.

Mes salutations les plus tendres à la bonne dame ne sont pas oubliées. Saluez aussi Mamsell Örnberg avec reconnaissance pour toutes ses peines. De même M. Bergström. Je vis et je meurs,

Cher M. Kuhlman, Votre plus fidèle Lidén.

Saluez infiniment Frère Rudberg. [Reçu le 22.6.]

carte des relais de poste de l'Ostergotland
Carte des routes postales dans l’Östergötland au milieu du XVIIIe siècle. La carte ne montre que l’Östergötland ; les comtés adjacents sont simplement nommés sur les côtés. Une liste des relais de poste, accompagnée de diverses autres annotations postales, figure dans le coin inférieur droit. La carte est dessinée et colorée à la main.
Notes historiques
  • Distance et trajet : La distance entre Norrköping et Linköping est d’environ 45 kilomètres. À l’époque, le réseau postal suédois était bien organisé. Lidén précise que « les chevaux étaient prêts partout », ce qui indique qu’il a pu utiliser le système de relais de poste (skjuts) de manière fluide. Pour une telle distance, on peut estimer qu’il a dû effectuer 3 changements de chevaux à différents relais de poste (distants généralement d’environ 10 à 15 km chacun).
  • Mamsell Örnberg : Dans le texte, il est fait mention de « Mams. Örnberg ». Il s’agissait de la gouvernante de la famille Kuhlman, une figure de confiance au sein de la maison, ce qui explique pourquoi Lidén lui adresse ses salutations et la remercie pour ses « peines » (c’est-à-dire le travail domestique et la gestion du quotidien).
  • « Je vis et je meurs » (Lefwer och dör) : Cette formule, placée juste avant la signature, est une emphase typique du style épistolaire du XVIIIe siècle. Elle ne doit pas être prise littéralement, mais comme une marque de dévouement absolu : elle signifie que l’auteur reste fidèle et attaché à son ami en toutes circonstances, du vivant comme dans la mort. C’est une façon très solennelle de conclure une amitié indéfectible.