Un vrai bonheur du cœur

Lettre n°6 – Correspondances Lidén-Kuhlman (18 février 1773)

« Correspondance Lidén-Kuhlman »

Linköping, le 18 février 1773.

Mon cher ami,

Quelques lignes en réponse à ta chère lettre, pour profiter du courrier qui repart. Voici la lettre de Mathesius¹. Lis-la toi-même et renvoie-la-moi ensuite. Si je peux servir à autre chose dans ce domaine, donne tes ordres. C’est un vrai bonheur du cœur que de pouvoir servir celui qu’on aime.

Le format du papier était trop petit. J’en verrai d’autres échantillons quand je viendrai.

Garde les 144 dalers en déduction de ma dette, cela évitera de les envoyer. Je t’en prie, reçois aussi les 240 dalers en monnaie de cuivre que le maître de forge Graver envoie à M. Kuhlman, et porte-les également à mon débit. N’oublie pas de l’annoter sur l’obligation elle-même. Les paysans de la solde de mon frère² ont fait leur affaire de façon magnifique ! Cela lui fera une nouvelle surprenante à entendre, et cela nécessitera une nouvelle publication pour un jour de la semaine prochaine.

Merci, merci du fond du cœur, pour ces si bonnes invitations. Finalement, je viendrai. Mais si Frère Rudberg me voyait maintenant, misérablement boiter, il ne s’étonnerait pas du report. Aujourd’hui, je vais un peu mieux et je languis moi-même de pouvoir bientôt écrire quel jour je pourrai me mettre en route.

Ne pourrai-je pas voir mes amis ici à l’improviste ?

Avec la plus tendre affection, vit et meurt

Le plus humble et fidèle ami de mon cher ami, Lidén.

Salue cordialement Frère Rudberg. Je m’attends à une semonce quand j’arriverai.

[Reçu le 19 février]

Notes explicatives

¹ Mathesius — Il s’agit probablement d’un contemporain érudit, peut-être le pasteur et homme politique suédois Pehr Niclas Mathesius (1711-1772), une figure influente de l’époque, ou un membre de sa famille. Le fait que Lidén demande à Kuhlman de lire la lettre et de la renvoyer confirme leur rôle d’intermédiaires intellectuels et de « plate-forme » d’échange pour les réseaux savants.

² Les paysans de la solde (Löningsbönder) — Terme désignant les paysans qui, sur leurs terres, devaient payer la dîme ou l’impôt correspondant au traitement d’un fonctionnaire royal (ici, le frère de Lidén). Lidén souligne que ces paysans ont réglé leur dû « de façon magnifique » (ståteligen), c’est-à-dire qu’ils ont payé sans retard ni difficulté, ce qui est une excellente nouvelle financière pour lui et son frère.

³ Semonce (bannor) — Le terme bannor désigne des réprimandes ou une réprimande sévère. Lidén sait pertinemment qu’il a repoussé sa visite à maintes reprises (pour cause de goutte et de froid) et il s’attend à ce que Rudberg — qui l’attend avec impatience — lui « tire les oreilles » dès son arrivée. C’est une marque de familiarité et de chaleur humaine : on ne craint les semonces que de ceux qui nous sont très chers.

⁴ « À l’improviste » (på ett ryck) — L’expression på ett ryck signifie littéralement « en un coup » ou « d’un seul trait ». Lidén exprime ici son désir, sans doute un peu utopique vu son état de santé, de voir ses amis surgir chez lui soudainement à Linköping.

Note sur le projet d’impression — Lidén mentionne à nouveau le « format du papier » et attend de nouveaux échantillons. Cela confirme qu’il est en train de préparer une publication savante importante. Le fait qu’il commande de telles quantités (9 à 10 rames dans la lettre précédente) montre qu’il s’agit d’un travail de longue haleine, sans doute une œuvre bibliographique, activité pour laquelle Lidén était reconnu.

Note linguistique — La lettre est datée du 18 février et reçue le 19 février. Encore une fois, la vélocité de la poste suédoise entre Linköping et Norrköping (45 km) est frappante : le courrier passe en 24 heures, mais Lidén, lui, est cloué sur place par la maladie. Cette lettre est l’une des plus chaleureuses de la série, avec ses formules sur le « bonheur du cœur » et la « tendre affection ».

Gerhard et Johan Friedrich Kuhlman à Hambourg : l’Akademisches Gymnasium

« L’Akademisches Gymnasium de Hambourg vers 1620. Représentation artistique dans le style des maîtres flamands du XVIIe siècle. Image générée par IA. »
Un détour hambourgeois sur la route de la guerre

Le sermon funèbre de Gerhard Kulemans, imprimé à Vieux-Stettin en 1637, ne se contente pas de raconter une mort héroïque. Il éclaire, au détour de quelques lignes du Curriculum vitæ, une étape décisive de la formation du jeune homme : après la mort de son père Johann Kulemann, seigneur du domaine de Jamowitz (Jannewitz) en Poméranie, Gerhard est envoyé par sa mère à l’Akademisches Gymnasium de Hambourg, où il étudie pendant trois ans. Ce détail, apparemment secondaire, mérite qu’on s’y arrête.

Hambourg, 1622 : une ville en pleine ascension

Lorsque Gerhard arrive à Hambourg, probablement vers 1622-1625, il débarque dans l’une des villes les plus dynamiques d’Europe du Nord. Depuis le début du siècle, Hambourg est en train de supplanter Lübeck comme centre névralgique du commerce baltique et nord-européen. La vieille reine de la Hanse s’efface ; Hambourg prend le relais. La ville compte alors environ 40 000 habitants, une métropole marchande, bruyante, cosmopolite, bâtie entre l’Alster et l’Elbe, protégée par d’imposantes fortifications. Le Gymnasium, quant à lui, était situé dans l’ancien presbytère de l’Eglise Saint-Jean (sant Jacob), à l’emplacement actuel de la place de l’ Hôtel de Ville (Rathausmarkt).

Plan de Hambourg au début du XVIIIe siècle. Extrait de « Handbuch der historischen stätten Deutsclands« , erste band.
Une forteresse imprenable

Entre 1616 et 1625, précisément les années où Gerhard y étudie, la ville fait renforcer ses défenses par le capitaine d’artillerie hollandais Johann van Valckenburgh. La nouvelle enceinte, avec ses 22 bastions et 11 ravelins, remplace les 10 anciennes portes par seulement 4 : le Millerntor, le Dammtor, le Steintor et le Deichtor. Hambourg devient ainsi l’une des forteresses les plus puissantes d’Europe, et ce n’est pas un hasard : la guerre de Trente Ans fait rage depuis 1618, et les armées impériales, suédoises et danoises se disputent l’Allemagne du Nord. Hambourg, ville libre impériale, entend rester neutre et se défend en conséquence.

Le jeune Gerhard a donc étudié dans une ville en chantier militaire, où les coups de canon résonnaient au loin et où la guerre était une réalité quotidienne avant même qu’il ne la rejoigne lui-même.

La Bourse, le port, l’argent

Au cœur de la ville, la Bourse, fondée en 1558, la plus ancienne d’Allemagne et de toute l’Europe du Nord, bat son plein. En 1619, quelques années seulement avant l’arrivée de Gerhard, est fondée la Hamburger Bank, calquée sur le modèle d’Amsterdam, qui va faire de Hambourg une place financière internationale. C’est la naissance du Hambourg moderne.

Le port, sur l’Elbe, est un spectacle permanent. Les navires hamburgeois transportent fourrures, cire et céréales de la Baltique vers la Flandre et l’Angleterre, et ramènent draps, épices et articles de luxe. Des marchands de toute l’Europe — flamands, hollandais, anglais, portugais se croisent dans les rues et les comptoirs.

Une ville refuge

La guerre de Trente Ans fait de Hambourg un refuge. Des milliers de protestants chassés des territoires ravagés par le conflit s’y installent. Des marchands flamands et wallons, déjà présents depuis les guerres de religion des années 1560-1590, y ont apporté de nouveaux métiers, la confiserie, le raffinage de sucre, et leurs réseaux commerciaux anversois. La ville est tolérante, par pragmatisme marchand autant que par conviction.

C’est dans cette atmosphère de prospérité mêlée d’inquiétude, de chantiers de fortification et d’effervescence commerciale, que Gerhard Kuhlman passe trois ans de sa jeunesse.

L’Akademisches Gymnasium : une institution d’élite

L’Akademisches Gymnasium de Hambourg avait été fondé en 1613, soit moins de vingt ans avant l’arrivée de Gerhard. L’encyclopédie historique de Hambourg le décrit comme une Gelehrtenschule, une école savante qui, « sous le rectorat de Joachim Jungius (1628–57), pouvait rivaliser avec plus d’une université allemande ». Un établissement dont la réputation attirait les fils des meilleures familles de l’espace germano-baltique, à en juger par la présence de Gerhard lui-même.

Si Gerhard, né en 1609, y étudie trois ans avant d’entrer au service d’un ambassadeur danois, son passage au Gymnasium se situe probablement entre 1622 et 1628 environ, dans les toutes premières années de l’institution, avant même que Joachim Jungius n’en prenne le rectorat et n’en fasse un établissement de réputation européenne. Gerhard appartient ainsi à ces premières générations qui ont fréquenté l’établissement dans sa jeunesse fondatrice.

Le choix de Hambourg n’est pas anodin pour un Kuhlman. La famille était, du côté paternel, profondément enracinée dans le monde hanséatique : le grand-père de Gerhard était Patricius de Lübeck, la ville-sœur de Hambourg dans la Hanse. Ces deux cités partageaient la même culture marchande, les mêmes réseaux familiaux et commerciaux, le même horizon de l’Europe du Nord. Envoyer un fils Kuhlman au Gymnasium de Hambourg était, dans cette logique, un geste naturel.

Bibliothèque municipale, école de grammaire et Johanneum dans l’ancien monastère Saint-Jean avant 1840, lithographie des frères Suhr.
Et Johan Friedrich ?

Le sermon funèbre mentionne le frère de Gerhard, Johan Friedrich Kulemans, déjà présent dans l’armée royale suédoise lorsque Gerhard la rejoint. Capitaine dans le régiment du Général Duwall, sous les ordres du Colonel Bohm, son futur beau-frère par alliance avec les van Sypesteyn, Johan Friedrich est clairement l’aîné qui a frayé le chemin militaire.

La question se pose naturellement : Johan Friedrich a-t-il, lui aussi, fréquenté l’Akademisches Gymnasium de Hambourg ?

Aucun document ne le confirme à ce jour. Mais le faisceau d’indices est convaincant. Les deux frères partagent la même origine familiale, la même mère qui veille à leur éducation après la mort de leur père, le même réseau hanséatique. Il serait étonnant que la même femme, qui choisit pour Gerhard l’institution la plus réputée de l’espace germano-baltique, eût réservé à son fils aîné une formation moins soignée. Et si Johan Friedrich était l’aîné, c’est peut-être lui qui avait ouvert la voie à Hambourg, que Gerhard n’avait fait que suivre.

Hamburg, plaque tournante d’un monde en guerre

Ce que ce détail révèle, plus largement, c’est la mobilité remarquable de ces familles nobles baltiques au début du XVIIe siècle. De Jamowitz en Poméranie à Hambourg, puis de Hambourg aux cours de Scandinavie, d’Espagne et d’Italie pour Gerhard, de Hambourg aux champs de bataille de Silésie pour Johan Friedrich, les Kuhlman de cette génération ne sont pas des sédentaires. Ils appartiennent à ce monde de la noblesse marchande et militaire qui circulait d’une ville à l’autre, d’un service à l’autre, en suivant des routes tracées par les réseaux familiaux et les opportunités de la guerre de Trente Ans.

Hambourg était l’une des plaques tournantes de ces routes. Et l’Akademisches Gymnasium en était, pour les fils des meilleures familles, le premier jalon…

Hambourg vers 1641, vue panoramique par Matthäus Merian. On distingue le port sur l’Elbe, les fortifications et les clochers des grandes églises.