
Un détour hambourgeois sur la route de la guerre
Le sermon funèbre de Gerhard Kulemans, imprimé à Vieux-Stettin en 1637, ne se contente pas de raconter une mort héroïque. Il éclaire, au détour de quelques lignes du Curriculum vitæ, une étape décisive de la formation du jeune homme : après la mort de son père Johann Kulemann, seigneur du domaine de Jamowitz (Jannewitz) en Poméranie, Gerhard est envoyé par sa mère à l’Akademisches Gymnasium de Hambourg, où il étudie pendant trois ans. Ce détail, apparemment secondaire, mérite qu’on s’y arrête.
Hambourg, 1622 : une ville en pleine ascension
Lorsque Gerhard arrive à Hambourg, probablement vers 1622-1625, il débarque dans l’une des villes les plus dynamiques d’Europe du Nord. Depuis le début du siècle, Hambourg est en train de supplanter Lübeck comme centre névralgique du commerce baltique et nord-européen. La vieille reine de la Hanse s’efface ; Hambourg prend le relais. La ville compte alors environ 40 000 habitants, une métropole marchande, bruyante, cosmopolite, bâtie entre l’Alster et l’Elbe, protégée par d’imposantes fortifications. Le Gymnasium, quant à lui, était situé dans l’ancien presbytère de l’Eglise Saint-Jean (sant Jacob), à l’emplacement actuel de la place de l’ Hôtel de Ville (Rathausmarkt).

Une forteresse imprenable
Entre 1616 et 1625, précisément les années où Gerhard y étudie, la ville fait renforcer ses défenses par le capitaine d’artillerie hollandais Johann van Valckenburgh. La nouvelle enceinte, avec ses 22 bastions et 11 ravelins, remplace les 10 anciennes portes par seulement 4 : le Millerntor, le Dammtor, le Steintor et le Deichtor. Hambourg devient ainsi l’une des forteresses les plus puissantes d’Europe, et ce n’est pas un hasard : la guerre de Trente Ans fait rage depuis 1618, et les armées impériales, suédoises et danoises se disputent l’Allemagne du Nord. Hambourg, ville libre impériale, entend rester neutre et se défend en conséquence.
Le jeune Gerhard a donc étudié dans une ville en chantier militaire, où les coups de canon résonnaient au loin et où la guerre était une réalité quotidienne avant même qu’il ne la rejoigne lui-même.
La Bourse, le port, l’argent
Au cœur de la ville, la Bourse, fondée en 1558, la plus ancienne d’Allemagne et de toute l’Europe du Nord, bat son plein. En 1619, quelques années seulement avant l’arrivée de Gerhard, est fondée la Hamburger Bank, calquée sur le modèle d’Amsterdam, qui va faire de Hambourg une place financière internationale. C’est la naissance du Hambourg moderne.
Le port, sur l’Elbe, est un spectacle permanent. Les navires hamburgeois transportent fourrures, cire et céréales de la Baltique vers la Flandre et l’Angleterre, et ramènent draps, épices et articles de luxe. Des marchands de toute l’Europe — flamands, hollandais, anglais, portugais se croisent dans les rues et les comptoirs.
Une ville refuge
La guerre de Trente Ans fait de Hambourg un refuge. Des milliers de protestants chassés des territoires ravagés par le conflit s’y installent. Des marchands flamands et wallons, déjà présents depuis les guerres de religion des années 1560-1590, y ont apporté de nouveaux métiers, la confiserie, le raffinage de sucre, et leurs réseaux commerciaux anversois. La ville est tolérante, par pragmatisme marchand autant que par conviction.
C’est dans cette atmosphère de prospérité mêlée d’inquiétude, de chantiers de fortification et d’effervescence commerciale, que Gerhard Kuhlman passe trois ans de sa jeunesse.
L’Akademisches Gymnasium : une institution d’élite
L’Akademisches Gymnasium de Hambourg avait été fondé en 1613, soit moins de vingt ans avant l’arrivée de Gerhard. L’encyclopédie historique de Hambourg le décrit comme une Gelehrtenschule, une école savante qui, « sous le rectorat de Joachim Jungius (1628–57), pouvait rivaliser avec plus d’une université allemande ». Un établissement dont la réputation attirait les fils des meilleures familles de l’espace germano-baltique, à en juger par la présence de Gerhard lui-même.
Si Gerhard, né en 1609, y étudie trois ans avant d’entrer au service d’un ambassadeur danois, son passage au Gymnasium se situe probablement entre 1622 et 1628 environ, dans les toutes premières années de l’institution, avant même que Joachim Jungius n’en prenne le rectorat et n’en fasse un établissement de réputation européenne. Gerhard appartient ainsi à ces premières générations qui ont fréquenté l’établissement dans sa jeunesse fondatrice.
Le choix de Hambourg n’est pas anodin pour un Kuhlman. La famille était, du côté paternel, profondément enracinée dans le monde hanséatique : le grand-père de Gerhard était Patricius de Lübeck, la ville-sœur de Hambourg dans la Hanse. Ces deux cités partageaient la même culture marchande, les mêmes réseaux familiaux et commerciaux, le même horizon de l’Europe du Nord. Envoyer un fils Kuhlman au Gymnasium de Hambourg était, dans cette logique, un geste naturel.

Et Johan Friedrich ?
Le sermon funèbre mentionne le frère de Gerhard, Johan Friedrich Kulemans, déjà présent dans l’armée royale suédoise lorsque Gerhard la rejoint. Capitaine dans le régiment du Général Duwall, sous les ordres du Colonel Bohm, son futur beau-frère par alliance avec les van Sypesteyn, Johan Friedrich est clairement l’aîné qui a frayé le chemin militaire.
La question se pose naturellement : Johan Friedrich a-t-il, lui aussi, fréquenté l’Akademisches Gymnasium de Hambourg ?
Aucun document ne le confirme à ce jour. Mais le faisceau d’indices est convaincant. Les deux frères partagent la même origine familiale, la même mère qui veille à leur éducation après la mort de leur père, le même réseau hanséatique. Il serait étonnant que la même femme, qui choisit pour Gerhard l’institution la plus réputée de l’espace germano-baltique, eût réservé à son fils aîné une formation moins soignée. Et si Johan Friedrich était l’aîné, c’est peut-être lui qui avait ouvert la voie à Hambourg, que Gerhard n’avait fait que suivre.
Hamburg, plaque tournante d’un monde en guerre
Ce que ce détail révèle, plus largement, c’est la mobilité remarquable de ces familles nobles baltiques au début du XVIIe siècle. De Jamowitz en Poméranie à Hambourg, puis de Hambourg aux cours de Scandinavie, d’Espagne et d’Italie pour Gerhard, de Hambourg aux champs de bataille de Silésie pour Johan Friedrich, les Kuhlman de cette génération ne sont pas des sédentaires. Ils appartiennent à ce monde de la noblesse marchande et militaire qui circulait d’une ville à l’autre, d’un service à l’autre, en suivant des routes tracées par les réseaux familiaux et les opportunités de la guerre de Trente Ans.
Hambourg était l’une des plaques tournantes de ces routes. Et l’Akademisches Gymnasium en était, pour les fils des meilleures familles, le premier jalon…
