Un homme entre commerce et lumières

Dans le Norrköping de la seconde moitié du XVIIIe siècle, ville textile et marchande alors à l’aube de sa prospérité, Johan Kuhlman occupait une place singulière. Né en 1738, fils d’Henrik Kuhlman, marchand originaire de Gadebush en Mecklembourg installé à Norrköping en 1726, Johan perpétua et amplifia l’héritage paternel avec une énergie et une ambition qui dépassaient de loin le seul commerce. Grand négociant reconnu, chevalier de l’Ordre de Wasa, officier de la milice citoyenne, responsable et trésorier de l’église allemande protestante Hedvig, Franc-Maçon, il était aussi et peut-être surtout ce que ses contemporains appelaient un vän av böcker – un ami des livres. Sa devise, gravée dans ses habitudes autant que dans ses actes, résumait sa philosophie de vie en deux mots : persévérance et connaissance.
Sa maison à l’angle de Drottninggatan et Skolgatan, le Kuhlmanska Gården, et sa résidence d’été de Rödmossen dans la paroisse de Kvillinge, étaient des lieux de sociabilité intellectuelle où se retrouvaient les esprits les plus cultivés de la ville. Sa fortune était considérable : une voiture fabriquée à Londres pour 5 500 Riksdalers, de grandes collections d’argenterie, des propriétés soigneusement entretenues. Mais c’est sa bibliothèque qui témoigne le mieux de la nature profonde de l’homme. Elle comptait, à sa mort en 1806, plus de mille volumes anciens, une collection exceptionnelle pour un marchand Suédois du XVIIIe siècle.
Johan Henrik Lidén : le guide intellectuel
Pour comprendre la bibliothèque de Johan Kuhlman, il faut d’abord comprendre une amitié. Celle qui le liait au professeur Johan Henrik Lidén (1741-1793), historien, bibliographe et l’un des esprits les plus érudits de la Suède gustavienne. Atteint d’une grave goutte qui l’immobilisait, Lidén passa les dix-sept dernières années de sa vie dans la maison de Johan Kuhlman, qui lui offrit, selon les témoignages de l’époque, un sanctuaire où seules l’amitié et la sympathie les plus profondes peuvent trouver leur expression. Cette cohabitation fut intellectuellement féconde pour les deux hommes. De son lit de malade, Lidén restait en contact avec le monde savant européen, recevait des publications, correspondait avec des érudits, et naturellement orientait les lectures de son hôte. Dans ses lettres, Lidén recommandait régulièrement à Kuhlman des ouvrages précis, une grammaire hébraïque ici, un traité de philosophie là, un récit de voyage ou un texte religieux, façonnant ainsi, livre après livre, les contours d’une bibliothèque qui dépassait les ambitions ordinaires d’un commerçant. Kuhlman, de son côté, trouvait dans cet échange une inspiration pour des intérêts que Carlander, dans son célèbre Ex-Libris, décrivait comme très variés et qui lui valaient d’être universellement connu à Norrköping comme « la coqueluche des collectionneurs ». C’est à cette influence conjuguée, la curiosité native de Kuhlman et le magistère bienveillant de Lidén, que la bibliothèque devait sa remarquable cohérence intellectuelle, à mi-chemin entre la piété luthérienne d’un marchand protestant et l’universalisme curieux d’un homme des Lumières.
une bibliothèque à son image
Les donations faites à la bibliothèque de Linköping entre 1839 et 1845 par les fils de Johan, au nombre de 131 volumes et 9 objets, ne représentent qu’une fraction de la grande bibliothèque paternelle mais constituent néanmoins le témoignage le plus précis qui nous soit parvenu et permettent de reconstituer les grandes lignes d’une collection qui fut considérable.
La foi luthérienne, fondement de la collection
Le socle de la bibliothèque était résolument religieux, à l’image d’un homme qui était trésorier de l’église protestante de sa ville. Plusieurs éditions de la Bible en allemand, en latin, en grec, en suédois, en français côtoyaient des cantiques (Gesangbücher, Psalmböcker), des catéchismes de Luther, des textes de piété personnelle signés Arndt, Müller ou Gerhardus, et des ouvrages de théologie savante allant des Pères de l’Église (Lactantius) aux théologiens luthériens du XVIIe siècle. Cette présence massive de la littérature religieuse n’était pas une foi de façade : elle était celle d’un homme qui lisait ses textes sacrés en plusieurs langues et s’y confrontait intellectuellement.
Le commerce, outil de travail et de réflexion
Grosshandlare par vocation autant que par héritage, Kuhlman possédait les outils indispensables à son métier : deux éditions du grand lexique commercial de Hübner (Natur- Kunst- Berg- Gewerk- und Handl. Lexicon), les tables de calcul de Dentz (General-Waaren Calculations-Tafel et Waaren-Calculator Buch), des traités d’assurances (Engelbrecht), des journaux économiques et des guides postaux. Mais la réflexion sur le commerce dépassait chez lui la simple utilité professionnelle. La présence dans sa bibliothèque d’ouvrages tels que Les nobles doivent-ils commercer ? (1758), La noblesse commerçante (1756) et les Nouveaux Essais sur la noblesse de Barthes (1781) révèle un homme qui s’interrogeait profondément sur la place du marchand dans la société d’Ancien Régime. Une question d’autant plus vive pour un homme qui, par sa fortune, ses amitiés et ses distinctions, faisait partie de l’élite nobiliaire de son temps.
Les Lumières, horizon intellectuel
C’est ici que l’influence de Lidén se fait le plus sentir. La bibliothèque de Kuhlman reflète pleinement l’esprit des Lumières nordiques : rationaliste sans être antireligieux, universellement curieux, ouvert aux sciences comme à la littérature. On y trouve la philosophie de Baumeister et de Boethius, la pensée sociale de Ferguson (De la société civile), l’anatomie de Bartholinus, les Opuscula Pathologica de Haller, la pédagogie de Pestalozzi. Les dictionnaires témoignent d’un polyglotte accompli, à l’aise en suédois, allemand, français, anglais, latin et même hébreu. Les récits de voyages, en Turquie, aux Indes, en Afrique, en France, ouvrent la bibliothèque sur le monde, nourris peut-être aussi par les liens de la famille avec le grand navigateur Braad et la Compagnie des Indes orientales.
Parmi les curiosités les plus révélatrices : la traduction de l’Alcoran par Schweigger, témoignage rare d’une ouverture aux autres civilisations que l’on retrouve souvent dans les bibliothèques maçonniques de l’époque. La Franc-Maçonnerie de Kuhlman, attestée dans les archives généalogiques, donne ainsi une clé de lecture supplémentaire à bien des choix apparemment insolites.
La littérature et la sociabilité mondaine
Enfin, la bibliothèque n’était pas seulement un instrument de travail ou de réflexion : c’était aussi un objet de plaisir et de sociabilité. La littérature française légère (Le élite des contes d’Orville, L’Amoureux Africain), la poésie allemande (Rist, Willmsen), les livrets d’opéra, Knigge et son art de la conversation en société (Umgänget med människor) — tout cela dessine le portrait d’un homme qui aimait recevoir, échanger, amuser et être amusé. Le Kuhlmanska Gården était un salon autant qu’une étude, et la bibliothèque en était l’ornement naturel.
la dispersion de la collection
Johan Kuhlman mourut en 1806, laissant derrière lui sa veuve Margaretha Sehlberg (1759-1841) et deux fils survivants, un troisième, Johan Henrik (1783-1801), étudiant prometteur, était mort à dix-huit ans. Nils Gustaf Johan (1780-1849) et Carl David (1789-1860) héritèrent de la collection. Aucun des deux ne sut, ni peut-être ne voulut, en être le véritable continuateur. L’un finit sa vie ruiné et emprisonné, l’autre, reclus à Rödmossen, consacra ses ressources à de mystérieuses collections de minéraux plutôt qu’à entretenir la bibliothèque paternelle. Ce sont eux qui, entre 1839 et 1845, donnèrent à la bibliothèque de Linköping les 131 volumes et 9 objets qui nous sont parvenus, vestige précieux de la grande bibliothèque des Lumières que Johan Kuhlman avait mis une vie entière à constituer.
La bibliothèque de Johan Kuhlman, forte de plus de mille volumes, fut finalement dispersée après 1860 : une partie vendue, une partie égarée, quelques épaves récupérées lors de la vente aux enchères de 1877. Seule la donation à la bibliothèque de Linköping en a conservé une trace durable et identifiable.







