Les premiers consistoires protestants d’Alger (1836–1872)

Une institution née dans une colonie naissante

I. Douze hommes autour d’une table

Lorsque le maréchal Valée réunit pour la première fois, le 13 décembre 1839, le Consistoire protestant officiellement institué par ordonnance royale, la scène frappe par sa diversité. Autour de la table se trouvent douze hommes que tout sépare : des Français de souche réformée, des Alsaciens luthériens, des négociants venus du Nord de l’Europe, un médecin, un fondeur, un garde du Génie. Certains se connaissent à peine. Ils n’ont en commun que leur foi protestante et le fait d’avoir choisi, ou subi, l’Algérie. C’est précisément cette diversité qui fait la singularité du Consistoire d’Alger. En France métropolitaine, les consistoires réformés et luthériens étaient des institutions séparées, avec leurs propres structures, leurs propres pasteurs, leurs propres fidèles. À Alger, le petit nombre de protestants et la variété de leurs origines rendaient une telle séparation absurde. L’ordonnance du 31 octobre 1839 en tira la conséquence logique en créant une institution unique, réunissant les deux confessions sous un même toit – modèle que la France métropolitaine ne connaîtrait jamais.

II. Avant l’ordonnance : les années officieuses

Il serait inexact de faire commencer l’histoire du consistoire en 1839. Dès décembre 1834, la communauté protestante d’Alger avait adressé une demande aux autorités coloniales pour obtenir un lieu de culte et un pasteur. La demande fut accordée : le gouverneur général Clauzel autorisa par arrêté la création d’une Église réformée libre, et un temple provisoire fut aménagé dans un bâtiment existant. Le 7 janvier 1836, un premier consistoire – officieux – fut constitué, avec à sa tête le pasteur Napoléon Roussel. Parmi les laïcs qui le composaient figurait le chef de bataillon Isaac Sol, vétéran de la prise d’Alger de 1830 et futur secrétaire général du Gouvernement général. C’est le premier nom civil dont l’appartenance à cette instance soit formellement attestée. En 1837, le pasteur genevois Jean-François Sautter prit la tête de la communauté. Il la dirigerait dix ans.

III. Le consistoire officiel et ses hommes

L’ordonnance de 1839 ne créa donc pas quelque chose de nouveau : elle donna un cadre légal à ce qui existait déjà. Les douze anciens nommés par le gouverneur général en décembre 1839 étaient pour la plupart déjà impliqués dans la vie de la communauté. Leurs professions reflétaient le tissu social de la colonie naissante : des propriétaires, des négociants, quelques hommes de métier, un médecin et un seul luthérien, d’origine alsacienne. La liste nominative complète de ces douze fondateurs est conservée aux Archives nationales d’outre-mer, dans le registre des délibérations du consistoire (ANOM 208 APOM/33), séance du 13 décembre 1839. Au fil des années, les renouvellements successifs allaient transformer progressivement la composition de l’institution. Dès 1841, deux nouveaux anciens entrèrent au consistoire et en changèrent le visage. L’un était Isaac Sol, que nous avons déjà rencontré. L’autre était un officier d’état-major d’origine suédoise, le baron Oscar d’Adelswärd et c’est lui qui nous intéresse particulièrement.

IV. Oscar d’Adelswärd et son frère : un fil qui traverse l’histoire

Oscar d’Adelswärd était né le 18 décembre 1811 à Longwy, en Moselle, d’un père suédois issu d’une famille anoblie. Élève de Saint-Cyr puis de l’École d’état-major, il avait servi en Algérie comme adjutant du général Baraguey d’Hilliers, futur maréchal de France. Il y avait été grièvement blessé, décoré de la Légion d’honneur, et avait atteint le grade de capitaine dans l’état-major général avant de quitter le service actif en 1844. Luthérien d’origine suédoise, il fut élu membre du consistoire protestant d’Alger le 10 octobre 1841 – second luthérien à siéger dans cette instance, après un Alsacien.

La présence d’Adelswärd dans le consistoire n’est pas seulement anecdotique. Elle illustre le fait que le protestantisme algérien était, dès ses origines, une affaire européenne au sens large, nourrie par des hommes qui apportaient avec eux leurs traditions nationales, leurs réseaux, leurs héritages familiaux. Car l’histoire d’Oscar d’Adelswärd ne s’arrête pas à Alger. Son frère, Georg Nikolaus d’Adelswärd, suivit une tout autre carrière : diplomate de haut rang, il fut nommé envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de Suède – d’abord en Russie, puis en France, où il représenta la Couronne suédoise à Paris. C’est en cette qualité que Georg Nikolaus signa les lettres de créance de Josef Kuhlman, nommé consul général de Suède et de Norvège à Alger. Ces deux noms – Adelswärd et Kuhlman – se croisent ainsi dans un acte diplomatique dont on mesure rétrospectivement tout le poids : le ministre à Paris qui signe, et le consul à Alger qui reçoit. Le même Kuhlman qui, des années plus tard, se présentera à la mairie d’Alger le 12 juillet 1875 pour déclarer la mort du jeune Norvégien Herman Rustad, et accompagnera le pasteur Charles Monod jusqu’au cimetière de Saint-Eugène.

V. Les membres connus par les renouvellements successifs

À partir de 1843, les renouvellements successifs firent entrer au consistoire des hommes venus d’horizons encore plus divers. Ce n’étaient plus seulement des colons français ou des officiers : c’était le personnel consulaire du bassin méditerranéen tout entier qui s’installait, prudemment, autour de la table protestante d’Alger.

En janvier 1843, cinq nouveaux anciens remplacèrent autant de démissionnaires. Hermann Hoskiaer, gérant du consulat de Danemark, apportait avec lui les réseaux nordiques de la ville ; Alexander Suttin, vice-consul d’Angleterre, y représentait la présence britannique. Thomas Brown, juge adjoint au tribunal d’Alger, allait quant à lui devenir l’une des figures les plus durables de l’institution, présent pendant trois décennies, co-fondateur de l’orphelinat de Dély-Ibrahim, chevalier de la Légion d’honneur. Jean Meyer, propriétaire à Dély-Ibrahim, et Schneider fils, brasseur à Oran, incarnaient pour leur part la colonie dans ce qu’elle avait de plus quotidien. En décembre de la même année entra Charles Wolters, médecin luthérien d’origine allemande, qui jouerait un rôle central dans la fondation de l’orphelinat et mourrait à Alger en 1875, la même année qu’Herman Rustad.

Ces hommes ne se ressemblaient pas. Ce qui les réunissait, c’était moins une identité commune qu’une même façon de tenir leur place dans une colonie encore incertaine : avec sérieux, avec méthode, et avec ce sens du service qui caractérisait les milieux protestants de l’époque.

VI. Au-delà des membres élus : la communauté protestante d’Alger

Le consistoire ne résumait pas à lui seul la vie protestante d’Alger. Dans une lettre de 1861 à l’inspecteur ecclésiastique Meyer, le pasteur Dürr dressait un tableau plus large de la présence protestante dans la ville : des militaires, des hauts fonctionnaires, des magistrats, des médecins et un réseau consulaire d’une remarquable densité.

Parmi le personnel consulaire cité : Frédéric de Crusentolpe, consul général de Suède ; Henri de Stucklé, banquier et consul des Pays-Bas ; John Bell, consul adjoint d’Angleterre ; de Boismann, consul général de Russie. Parmi les militaires : les capitaines Garnier, Duvernoy, Liebich et Artopéus, ainsi que des officiers en retraite. Parmi les magistrats et fonctionnaires : M. Lauth, conseiller à la cour d’appel ; M. Ulrich, juge à Blida ; M. Lamouroux, conseiller de préfecture. Cette liste n’était pas celle des élus, mais celle des fidèles et des sympathisants – le cercle élargi d’une communauté bien plus vaste que son seul consistoire. Sans bruit ni ostentation, la présence protestante irriguait les élites de la colonie : administratives, militaires, diplomatiques et médicales. C’était aussi, dans cette discrétion même, une manière d’être au monde profondément protestante.

VII. Ce que faisait le consistoire

Au-delà de la gouvernance paroissiale (organisation des cultes, nomination des pasteurs, gestion du patrimoine), le Consistoire d’Alger exerçait une mission sociale que ses membres prenaient très au sérieux. Il gérait l’école protestante, dont la distribution des prix, le 1er août 1853, réunit autour du préfet Jaubert-Mézeray le recteur et l’inspecteur de l’Académie et le général Chabaud-Latour. Il finança et administra l’orphelinat de Dély-Ibrahim, fondé en 1852. Il organisait les secours aux protestants indigents, quelle que fût leur nationalité, et veillait à ce que les morts soient accompagnés dignement.

C’est dans ce cadre que le pasteur Charles Monod célébra, le 12 juillet 1875, les funérailles d’Herman Rustad, le jeune Norvégien de vingt-trois ans, mort la veille dans son appartement de la rue de Joinville, dont la succession ne contenait rien d’autre qu’une dette de quarante-trois francs et cinquante centimes…

VIII. L’héritage

Le Consistoire d’Alger demeura l’institution centrale du protestantisme algérien pendant toute la période coloniale, sous des présidences pastorales successives – Sautter, Guillaume Monod, Charles Monod et d’autres après eux. Pendant plus d’un siècle, il fut le point fixe d’une communauté qui n’avait rien d’évident : trop diverse pour être homogène, trop dispersée pour être visible, mais assez unie pour bâtir des écoles, administrer des orphelinats et faire vivre une presse. Sa dissolution, après l’indépendance algérienne de 1962, mit fin à cette aventure. Mais ses archives, éparpillées entre Aix-en-Provence, Stockholm, Oslo et Genève, continuent de livrer leurs secrets et de redonner des noms à des hommes que l’histoire avait oubliés.

Notices biographiques des membres cités

Jean-François Sautter (1791–1872) — né et mort à Genève. Pasteur à Marseille de 1817 à 1837, puis à Alger de 1837 à 1847. Naturalisé français en 1816. Chevalier de la Légion d’honneur. Premier pasteur officiel du Consistoire d’Alger, qu’il présida jusqu’à sa révocation en 1847.

Isaac Adolphe Paul Émile Sol — officier de carrière, aide de camp lors de la prise d’Alger en 1830. Secrétaire général du Gouvernement général de l’Algérie. Coopté comme membre du consistoire officieux dès 1836, élu ancien titulaire le 10 octobre 1841. Chevalier de la Légion d’honneur.

Renauld Casimir Oscar baron d’Adelswärd (1811–1898) — né le 18 décembre 1811 à Longwy (Moselle), d’un père suédois issu d’une famille anoblie. Élève de Saint-Cyr et de l’École d’état-major. Adjutant du général Baraguey d’Hilliers en Algérie. Capitaine d’état-major, blessé et décoré de la Légion d’honneur. Membre du consistoire protestant d’Alger d’octobre 1841 à son départ du service actif en 1844. Installé ensuite à Nancy, commandant de la Garde nationale. Élu à l’Assemblée constituante (1848) et législative (1849) pour la Meurthe. L’un des 233 députés ayant signé le décret de destitution de Louis-Napoléon lors du coup d’État de décembre 1851. Frère du diplomate Georg Nikolaus d’Adelswärd, ministre plénipotentiaire de Suède à Paris, qui délivra les lettres de créance de Josef Kuhlman comme consul général de Suède et de Norvège à Alger. Probablement, selon le Svenskt biografiskt lexikon, « le seul né d’un père suédois à avoir siégé dans une assemblée nationale française ». Mort à Saint-Hélier (Jersey) en 1898.

Hermann Hoskiaer — secrétaire du Consulat de Danemark à Alger. Élu ancien du consistoire le 31 janvier 1843. Ultérieurement nommé consul de Prusse.

Alexander Suttin — vice-consul d’Angleterre à Alger. Élu le 31 janvier 1843.

Thomas Brown — né à Bordeaux, d’une vieille famille écossaise protestante. Juge adjoint au tribunal d’Alger. Élu le 31 janvier 1843. Pilier du consistoire pendant trois décennies. Co-fondateur de l’orphelinat de Dély-Ibrahim en 1852 aux côtés de Guillaume Monod et du pasteur Dürr. Chevalier de la Légion d’honneur.

Charles Guillaume Ferdinand Théodore Wolters (1813–1875) — né à Brunswick (Allemagne). Médecin à Alger, confession luthérienne. Élu le 11 décembre 1843. Acteur central de la fondation de l’orphelinat de Dély-Ibrahim. Secrétaire du consistoire. Mort à Alger le 2 novembre 1875.

Jacques Timothée Dürr (1796–1876) — pasteur alsacien. Débarqué à Alger le 18 janvier 1844. Fonda les communautés protestantes de Dély-Ibrahim, Douéra et Blida. Co-fondateur de l’orphelinat de Dély-Ibrahim (1852). Mort à son domicile de l’Orangerie à Mustapha le 11 novembre 1876, une plume à la main, écrivant ses dernières lettres pour les pauvres. Surnommé « Apôtre de l’Algérie ».

Guillaume Monod (1800–1896) — né à Copenhague, fils du pasteur Jean Monod. Pasteur et président du Consistoire d’Alger de 1849 à 1853. Co-fondateur de l’orphelinat de Dély-Ibrahim. Auteur des Instructions adressées aux Protestants d’Afrique (1852). Mort à 96 ans.

Charles Monod (1850–1897) — fils d’Horace Monod, neveu de Guillaume Monod. Pasteur à Alger de 1873 à sa mort en 1897. Co-fondateur du Courrier du Dimanche. Officia aux funérailles d’Herman Rustad (12 juillet 1875) et prononça l’éloge funèbre du pasteur Dürr (13 novembre 1876).

Sources : Jean Volff, « Dix figures laïques du consistoire d’Alger (1839-1872) », Revue d’Histoire du Protestantisme, 2020 · Riksarkivet Stockholm (Svenskt biografiskt lexikon) · ANOM 208 APOM/33 (registres du consistoire)

Le cousin suédois

Svante Nylund (1855-1899)
Svante Nylund, vers 1880 à Oran. Collection personnelle de l’auteur.

Dans l’album de famille des Kuhlman, album que j’ai nommé « l’Album de Sigurd », figurent quelques photographies de personnages apparemment proches des Kuhlman d’Alger, mais qui sont restées longtemps sans explication. Étaient-ce des amis, de proches parents ?

Le hasard a voulu que je rentre en contact, grâce au miracle des sites généalogiques, avec un lointain descendant d’une branche familiale restée en Scandinavie. Avec ce cousin éloigné, Dag Lundqvist, nous avons commencé à échanger il y a une quinzaine d’années, à comparer nos documents et photographies et à élucider un certain nombre de mystères. Un des mystères résidait dans la présence d’un personnage figurant dans l’album, non seulement sous forme de photographie au format carte de visite, comme cela se faisait à l’époque, mais également sur une photographie familiale des Kuhlman d’Alger. Quel pouvait bien être ce personnage à droite sur l’image ci-dessous ?

La famille Kuhlman à Alger, vers 1875. Collection personnelle de l’auteur.

Dag avait lui aussi des photographies, miroirs de celles d’Algérie et avec des informations manquantes ou imprécises. D’après lui, la famille suédoise connaissait le nom de Svante et pensait qu’il avait émigré un temps à Oman. Il s’agissait bien sûr d’Oran. Nos photos concordaient et l’énigme de ce personnage inconnu fut résolue. Svante était le cousin germain de Sigurd. Sa mère, Amalia, était la sœur d’Augusta Maklin. En 1866, suite à la visite des Kuhlman en Algérie pour la cérémonie en l’honneur de Joseph recevant l’Ordre de Wasa, Svante rejoignit l’Algérie où lui aussi apprit le métier de courtier maritime. En 1886, son nom apparut dans l’annuaire de la Colonie, il est vrai avec une orthographe approximative. Il rentra un peu plus tard en Suède où il mourut célibataire.

Almanach National de 1886. Svante apparait comme courtier maritime aux côtés de son cousin Sigurd Kuhlman. Notez l’orthographe approximative. Source BNF.

De fil en aiguille, cette découverte me fit identifier précisément une autre photographie ancienne présentant Svante avec sa mère et sa sœur, Fernanda.

Fernanda, Amalia et Svante Nylund, Nykoping, vers 1860. Collection personnelle de l’auteur.
Svante Nylund, vers 1872. Collection personnelle de l’auteur.
Svante Nylund, vers 1895 à Oran. Recto d’une carte photo envoyée à sa mère. Collection de Dag Lundqvist.

J’évoquerai prochainement l’histoire de Fernanda qui se maria avec Arvid Ludvig Trafvenfelt (1849-1900). Une histoire où il sera question d’un bijou de la Reine Marie-Antoinette…

Les premiers temples protestants d’Algérie

Une histoire plus ancienne qu’on ne le croit

On a longtemps tenu pour acquis que le temple protestant de la rue de Chartres, inauguré le jour de Noël 1845, était le premier lieu de culte protestant d’Alger et donc d’Algérie. Cette idée largement répandue est inexacte. Avant ce temple construit de toutes pièces par l’architecte Guiauchain, il y en avait eu d’autres : des lieux provisoires mais officiels, un oratoire aménagé dans une maison de banlieue, une communauté qui avait su s’organiser bien avant que la première pierre fût posée. Pour comprendre ce que fut le premier temple protestant d’Algérie, il faut remonter non pas à 1845, mais à 1835.

Avant 1830, des protestants vivaient à Alger, captifs pour la plupart, mais aussi consuls et marchands des puissances du Nord. Ils représentaient, avec les orthodoxes, près d’un tiers des esclaves chrétiens de la Régence, selon Jean Volff, mais ils étaient, précise-t-il, « spirituellement abandonnés » : les missions catholiques qui géraient les hôpitaux et les chapelles de prison ne s’étendaient pas à eux. Les protestants libres, rattachés au consulat britannique, disposaient selon les traités de 1662 d’un droit à prier, que le consul exerçait dans sa propre résidence. Il n’y avait ni temple, ni pasteur, ni communauté organisée. C’est cette absence que la demande de décembre 1834 allait, pour la première fois, chercher à combler.

Lorsque les troupes françaises débarquent à Alger en juin 1830, la question religieuse ne tarde pas à se poser. Parmi les officiers, les chirurgiens et les administrateurs qui accompagnent l’expédition, nombre d’entre eux sont protestants. Français réformés, Alsaciens luthériens et Suisses des deux confessions font partie de l’armée expéditionnaire. La Légion étrangère, créée en mars 1831 pour absorber les volontaires étrangers, grossit encore cette communauté de centaines d’Allemands, de Scandinaves, d’Européens du Nord. S’y ajoutent bientôt les premiers colons civils, les négociants, les artisans, les interprètes, et en marge de tout cela, les attachés consulaires de Suède, de Norvège, du Danemark, de Prusse et d’Angleterre. Pendant cinq ans, cette communauté dispersée n’a ni pasteur ni lieu de culte propre. Les réunions de prière se tenaient dans des maisons particulières, parfois animées par des missionnaires anglais de passage.

En décembre 1834, la communauté protestante d’Alger adresse une demande officielle aux autorités coloniales : elle veut un lieu de culte et un pasteur. La demande est accordée. Le Gouverneur général Clauzel autorise par arrêté la création d’une Église réformée libre et un temple provisoire est aménagé dans un bâtiment existant. Le 7 janvier 1836, le premier Consistoire protestant d’Alger est constitué, encore officieux mais déjà reconnu. Parmi les laïcs qui le composent figure le chef de bataillon Isaac Sol, aide de camp vétéran de la prise d’Alger, dont le nom est le premier à apparaître dans les archives de cette institution naissante.

Ce temple provisoire, dont l’adresse exacte reste à ce jour inconnue, sera le lieu de culte de la communauté pendant neuf ans. On ignore à quoi il ressemblait, dans quel quartier il était situé, s’il avait une façade reconnaissable ou s’il se fondait dans la masse des bâtiments environnants. Mais son existence est attestée sans ambiguïté par un document d’une clarté remarquable. Le 28 avril 1838, le Moniteur Algérien publie le programme officiel de la Fête du Roi, célébrée le 1er mai en l’honneur de Louis-Philippe. Parmi les festivités prévues à midi, on lit : « Prières publiques dans l’église catholique, le temple protestant, les mosquées et les synagogues. » Le temple protestant y figure aux côtés de l’église catholique, des mosquées et des synagogues, l’un des quatre lieux de culte officiellement reconnus à Alger, sept ans avant la construction de la rue de Chartres. Ce n’était pas un lieu improvisé ni une réunion privée tolérée : c’était une institution.

Le 31 octobre 1839, une ordonnance royale donne au protestantisme algérien son assise juridique définitive, en créant l’Église consistoriale pour le culte protestant d’Alger. Sa particularité, unique en France, est de réunir luthériens et réformés sous une même institution – distinction impossible à maintenir dans une communauté aussi petite et aussi mêlée. Le premier pasteur officiel, Jean-François Sautter, genevois né en 1791, préside cette assemblée jusqu’en 1847. Le Consistoire d’Alger tient ses séances et ses bureaux dans des locaux proches de l’emplacement qui accueillera bientôt le temple de la rue de Chartres. L’Alger pratique de 1863 signale d’ailleurs que le « Consistoire central protestant » était domicilié rue Palma, n°2 — l’artère qui longeait le futur temple sur son côté.

Pendant ce temps, loin du centre d’Alger, un autre lieu de culte protestant prend forme à l’ouest. Par ordonnance du 10 juillet 1842, les autorités créent un poste pastoral luthérien destiné à la communauté germanique et alsacienne installée à Dély-Ibrahim, alors petit village agricole à une heure de marche de la ville. Le pasteur Jacques Timothée Dürr, alsacien d’origine, débarqua à Alger le 18 janvier 1844 avec sa femme et ses sept enfants, et prit ses fonctions trois jours plus tard. Sa paroisse n’avait pas de temple : il officiait dans une grande maison louée par le Gouvernement général pour 3 000 francs annuels, dont le rez-de-chaussée avait été converti en salle de culte. Ce dispositif portait le nom modeste d’oratoire, mais c’était, dans la réalité, une Église à part entière, avec ses fidèles, ses cérémonies, sa vie propre. Dürr n’allait pas s’en tenir là : il parcourait le territoire avec une énergie remarquable, fondant successivement les communautés de Douéra et de Blida, avant d’être nommé à Alger en 1850, puis d’étendre son action jusqu’à la province de Constantine. Le Mobacher du 15 novembre 1876 lui décerna, à l’heure de ses funérailles, le titre que ses coreligionnaires lui avaient donné de son vivant : « Apôtre de l’Algérie ». Le pasteur Charles Monod, dans son éloge funèbre, le dit en une phrase : « De La Calle à Oran, d’Alger à Biskra, aucun groupe de coreligionnaires ne s’est trouvé en dehors du cercle de sa bienfaisante activité. »

L’orphelinat de Delly Ibrahim.

C’est dans ce contexte – une communauté organisée de longue date, un consistoire en place depuis six ans, plusieurs lieux de culte existants – que l’architecte Guiauchain construisit, entre 1844 et 1845, le premier temple protestant spécialement édifié à cet usage en Algérie. Le bâtiment s’élevait à l’angle de la rue de Chartres et de la rue Palma, dans un quartier central d’Alger alors en pleine construction car les maisons voisines ne dataient elles-mêmes que de 1843. La façade s’inspirait de l’église de la rue Grignan à Marseille. Marcel Paviot, qui en fit la description en 1951 dans L’Écho d’Alger, l’évoquait comme une Madeleine de Paris en miniature : un portique à quatre colonnes cannelées d’ordre toscan, un fronton sobre portant les mots gravés « Au Christ rédempteur ». L’ensemble disait sans emphase ce qu’il était : un lieu de prière, pas un monument. L’intérieur, aux lignes sévères, pouvait recevoir 350 fidèles, et une galerie haute était réservée aux chantres qui, chaque dimanche, donnaient à la cérémonie sa couleur musicale.

Le temple fut inauguré le jour de Noël 1845 par le comte Eugène Guyot, directeur des affaires civiles d’Algérie. La cérémonie était à l’image de la communauté : bilingue, biculturelle, délibérément inclusive. Deux cultes se tinrent simultanément — l’un en français, présidé par le pasteur Sautter, l’autre en allemand, présidé par le pasteur Dürr. Sur la table de communion avait été déposée une Bible offerte par la Duchesse d’Orléans, épouse du fils de Louis-Philippe, que le gouverneur général Jonnart fera ultérieurement classer comme pièce historique. L’entrée principale donnait sur la rue de Chartres. L’entrée annexe et la loge du concierge se trouvaient la rue de Palma, au n°1 adresse que l’on retrouve dans L’Akhbar du 21 décembre 1848, qui invitait les protestants d’Alger à venir s’inscrire sur le registre électoral du consistoire « chez le concierge du Temple, rue Palma, n°1 ». Les bureaux administratifs occupaient le n°2 de la même rue. Le temple et le consistoire formaient ainsi un seul ensemble, tournant ses deux façades vers deux rues parallèles.

La rue de Chartres posait ses propres difficultés. Artère étroite et souvent encombrée, elle était le dimanche matin un vrai parcours d’obstacles. Le pasteur Chatonney, dans un rapport conservé par les archives de la paroisse, en fit un tableau sans ménagement : « Située jadis dans le quartier aisé de la vieille ville française, l’église de la rue de Chartres disparaît aujourd’hui dans une véritable cour des miracles et, le dimanche, il faut presque jouer des coudes pour atteindre le porche encombré par les mendiants et les marchands ambulants. » On avait fini par protéger l’entrée d’une grille de fer. Les grandes cérémonies n’en succédèrent pas moins aux cérémonies ordinaires. Le 1er août 1853 s’y tint la distribution des prix de l’école protestante, présidée par le préfet Jaubert-Mézeray en présence de M. Duval, inspecteur d’Académie, et du général Chabot-Latour. Des décennies plus tard, le même temple accueillit les obsèques du Premier ministre malgache Rainilaiarivony (17 juillet 1896), de la princesse Rasindranoro (9 décembre 1901) et de la reine Ranavalo (24 mai 1917) – rappel que le protestantisme en Algérie au XIXe siècle touchait aussi, par les accidents de l’exil et les hasards de la politique coloniale, aux rives lointaines de l’Océan Indien. Sur les murs de l’intérieur, des plaques commémoratives rappelaient les noms des grands bienfaiteurs de l’Église : le pasteur Sautter, qui avait fondé les premières structures pastorales algériennes ; le pasteur Dür – ainsi orthographié dans l’article de Paviot – qui avait levé des fonds en Europe pour l’orphelinat de Dély-Ibrahim ; et le pasteur Caron, aumônier militaire tombé pendant la guerre de 1939-1945.

Après l’indépendance algérienne, le temple fut désaffecté, puis occupé par l’Organisation nationale des aveugles algériens, avant de se dégrader lentement. La rue de Chartres était devenue rue du Docteur Charles-Aboulker, puis rue Amar El Kama. Au n°15 de cette rue, les quatre colonnes toscanes et le fronton portant l’inscription « Au Christ rédempteur » sont encore debout.

Sources : Moniteur Algérien, 28 avril 1838 · L’Akhbar, 21 décembre 1848 · L’Écho d’Alger, 14 novembre 1951 (Marcel Paviot) · Jean Volff, Revue d’Histoire du Protestantisme · Le Mobacher, 15 novembre 1876 · Judaicalgeria.com · temples.free.fr

Les Pasteurs Monod en Algérie (1849–1897)

Une famille protestante au service d’une colonie

C’est la note consignée par Josef dans le journal du Consulat de Suède et Norvège le 12 juillet 1875 et relatif à l’enterrement du sujet Norvégien Herman Rustad qui m’a conduit à m’intéresser au « Pasteur Monod ».

I. Quelques définitions

Le protestantisme désigne l’ensemble des courants chrétiens issus de la Réforme du XVIe siècle, initiée par Martin Luther en Allemagne (1517) et Jean Calvin en France et en Suisse (1541). Rejetant l’autorité du pape, il fonde sa doctrine sur la seule lecture de la Bible. En France, ses deux grandes familles sont les réformés (calvinistes) et les luthériens. En Algérie coloniale, ces deux confessions coexistaient au sein d’un même organe, le consistoire luthéro-réformé, institué par ordonnance royale en 1839, fait unique en France, où elles disposaient habituellement de structures séparées.

Le consistoire est l’organe de gouvernance de chaque paroisse protestante. Institué par Calvin au XVIe siècle, il réunit le pasteur et des Anciens, ou presbytres, c’est-à-dire des laïcs élus par la communauté, chargés à la fois de la discipline morale et de la gestion de la paroisse. Sous le Concordat de 1801, les consistoires furent reconnus et intégrés au droit public français. Le pasteur n’est pas un prêtre. Il ne revendique aucun pouvoir sacré au sens catholique, et peut se marier. Serviteur de la Parole, il administre les sacrements – baptême et Sainte Cène – non comme prérogative d’une élite spirituelle, mais comme service rendu à sa communauté, qui l’a élu ou appelé. Sa mission première reste la prédication et l’accompagnement spirituel des fidèles. L’oratoire, enfin, est un lieu de prière plus modeste qu’un temple – souvent une salle aménagée dans un bâtiment existant, annexée à une école ou à un orphelinat, destinée à la célébration du culte pour une communauté restreinte.

II. La famille Monod

La famille Monod compte parmi les plus illustres dynasties protestantes de l’histoire française. Originaire du Pays de Vaud, en Suisse, elle a fourni dix-sept pasteurs à l’Église protestante en deux siècles. Parmi ses membres les plus connus figurent Adolphe Monod (1802–1856), l’un des plus grands prédicateurs réformés du XIXe siècle, et Frédéric Monod (1794–1863), fondateur de l’Union des Églises évangéliques.

La branche aînée s’était établie à Copenhague depuis le XVIIIe siècle : Jean Monod (1765–1836) y avait exercé comme pasteur de l’Église française réformée, et c’est dans cette ville que naquit son fils Guillaume, en 1800. Cette ascendance scandinave, assez rare pour un pasteur français, allait donner à la famille une sensibilité particulière pour les communautés protestantes nordiques d’Algérie. La famille comptait plusieurs branches actives simultanément. Horace Monod était pasteur à Marseille ; son frère Guillaume, formé à Genève, avait exercé dans le Midi de la France ; et son fils Charles, né en 1850, serait à son tour envoyé à Alger.

III. Guillaume Monod à Alger (1849–1853)
Le Pasteur Guillaume Monod (1800-1893) par Nadar.

En 1848, le poste de pasteur-président du Consistoire d’Alger était vacant depuis près de deux ans, faute de candidats disponibles. Ce fut Horace Monod, pasteur à Marseille, qui proposa son frère Guillaume. Celui-ci accepta et fut élu le 30 mai 1849 pasteur et président du Consistoire d’Alger. Il avait quarante-neuf ans. Son passage à Alger ne dura que quatre ans, mais il fut d’une remarquable intensité. Il obtint des autorités la création de trois nouveaux postes pastoraux dans la colonie, à Bône pour le culte luthérien, à Alger et Oran pour le culte réformé, structurant ainsi pour la première fois un réseau pastoral qui dépassait la seule ville d’Alger. En 1852, il publia les « Instructions adressées aux Protestants d’Afrique par l’un de leurs pasteurs », premier guide spirituel rédigé spécifiquement pour les protestants d’Algérie.

La même année, il cofonda avec le pasteur Jacques Timothée Dürr et le membre du consistoire Thomas Brown l’orphelinat protestant de Dély-Ibrahim. Après de longues négociations avec le préfet d’Alger, l’ancien camp militaire de Dély-Ibrahim fut concédé à titre gratuit le 11 février 1852 ; les premiers garçons y furent installés le 1er juillet suivant. L’institution, née du travail commun de ces trois hommes, allait marquer durablement la vie protestante en Algérie. Souffrant d’une ophtalmie sévère contractée sous le soleil algérois, Guillaume Monod quitta Alger en 1853. Il rentra en France et y poursuivit un long ministère parisien, vivant jusqu’à l’âge de quatre-vingt-seize ans, en 1896.

IV. Charles Monod à Alger (1873–1897)

Vingt ans après le départ de Guillaume, un autre Monod arriva à Alger. Charles Monod (1850–1897) était le fils d’Horace et le neveu de Guillaume. Lorsqu’il fut nommé pasteur à Alger en 1873, à vingt-trois ans à peine, il portait avec lui toute l’histoire protestante algérienne de sa famille. Marié à Pauline Grivel, il eut une fille, Julie, née en Algérie. Charles Monod exerça son ministère pendant vingt-quatre ans, le plus long de toute l’histoire du Consistoire d’Alger au XIXe siècle. Il cofonda avec un collègue le journal le « Courrier du Dimanche », première publication protestante bimestrielle en Algérie, témoignage de son souci de maintenir le lien entre des fidèles dispersés sur un vaste territoire.

Son ministère fut aussi, inévitablement, celui des deuils. Le 12 juillet 1875, c’est lui qui célébra les funérailles du jeune Norvégien Herman Rustad au cimetière de Saint-Eugène, en présence du Consul Général Josef Kuhlman et de quelques rares connaissances du défunt. Charles Monod avait vingt-cinq ans. Herman Rustad en avait vingt-trois.

Seize mois plus tard, le 13 novembre 1876, il prononça l’éloge funèbre du pasteur Dürr sur sa tombe, devant une assemblée nombreuse venue de toute l’Algérie protestante. Le Mobacher du 15 novembre 1876 reproduit intégralement ce discours, dans lequel Monod évoque les cinquante-cinq ans de ministère de son aîné dont trente-trois passés en Algérie et lui rend le titre que ses coreligionnaires lui avaient décerné de son vivant : « Apôtre de l’Algérie ». On y lit cette formule sobre et juste, qui résume une vie : « Sa tête blanche s’est inclinée sur sa table de travail, et il s’est endormi pour ne plus se réveiller que dans les demeures éternelles. »

Charles Monod décèdera à Saint-Denis du Sig dans l’Oranais le 18 avril 1897. Il fut remplacé par le pasteur Jaulmes. Son ministère avait couvert une période de profondes transformations : l’arrivée massive des Alsaciens-Lorrains après l’annexion de 1871, l’essor économique de la colonie, la diversification croissante de la communauté protestante algéroise.

V. Une présence de près d’un demi-siècle

À travers Guillaume puis Charles, la famille Monod accompagna les protestants d’Algérie pendant près d’un demi-siècle de 1849 à 1897, avec une interruption de vingt ans entre les deux ministères. Ils y fondèrent des institutions, publièrent, prêchèrent et enterrèrent leurs fidèles. Ils furent les témoins et les artisans d’une communauté singulière : cosmopolite, dispersée, souvent loin de chez elle, qui trouvait dans ce petit temple de la rue de Chartres un point d’ancrage commun.

C’est cette même communauté qui avait accueilli en son sein, au fil des années, des marins scandinaves de passage, des employés de commerce venus du Nord, des diplomates suédois et norvégiens en poste à Alger. Herman Rustad était l’un d’eux, l’un de ces anonymes que Charles Monod accompagna dignement jusqu’à leur dernière demeure, comme il l’avait fait pour d’autres avant lui, et comme il le ferait encore après.

Sources : Archives de l’Église réformée de France · Jean Volff, Revue d’Histoire du Protestantisme · Le Mobacher, 15 novembre 1876 · L’Écho d’Alger, 14 novembre 1951 · Riksarkivet Stockholm

Lettres de change, banquiers et réseaux de confiance

D’après la correspondance Kuhlman-Almquist (4/10)

Une lettre de commerce du XIXe siècle, c’est aussi une machine financière. Derrière les poutres et les planches, la correspondance Kuhlman–Almquist met en lumière tout un système de règlement, un réseau de papier qui relie Alger à Stockholm en passant par Paris, Marseille et quelques grandes maisons de banque protestantes.

La lettre de change, instrument universel

Dans ce commerce, on ne paie pas en espèces. On paie en « effets de commerce » : des lettres de change, des traites, des reversaux. Un acheteur algérois signe une traite à 4 ou 5 mois de la date du connaissement, payable à Paris, et Almquist à Stockholm encaisse à l’échéance. Kuhlman décrit ce circuit avec une précision d’horloger dans une lettre de novembre 1871 :

« Mes acheteurs acceptent les traites de M.B. (Min Bror) payables à Paris à 4 mois de la date du connaissement, à condition que le navire ait passé l’Øresund. Car si le navire est retenu ou bloqué, l’affaire tombe. »

La clause de l’Øresund garantit à l’acheteur algérois que la marchandise a effectivement quitté la Baltique, protection contre les tirages sur des cargaisons hypothétiques ou bloquées dans les glaces.

Exemple de lettre de change datée de 1901.
Les traites, au centime près

Ce qu’il y a de remarquable chez Kuhlman, c’est que dans le chaos de 1871, entre la révolte Mokrani et les poutres pourries, il tient ses comptes au centime près. Il débite Almquist de 13,50 francs de droits de timbre sur des traites de 27 000 francs – soit exactement 0,05 %, le taux réglementaire. Il paie « Prima et Secunda » – les deux exemplaires d’une lettre de change envoyés par courriers séparés pour pallier une perte en transit et note le coût : 43 francs exactement, portés au débit du compte d’Almquist.

Quand les résultats sont mauvais, il ne les cache pas non plus. Le produit de la cargaison de l’Amélie, des lattes arrivées trop tard, bradées dans un marché paralysé par l’insurrection, est tellement dérisoire que Kuhlman l’annonce avec une ironie amère qu’on entend encore aujourd’hui :

« Soumettre de tels comptes de vente que ceux de l’Amélie est au plus haut point désagréable et les recevoir l’est encore plus. »

Quand en revanche la négociation porte sur de grandes quantités et qu’une fenêtre de prix s’ouvre, il n’hésite pas à proposer une alternative créative en quelques mots. Pour la cargaison commandée par son client Lépine en avril 1873, il télégraphie à Almquist :

« J’accepte 120 Standards de poutres à 95 centimes. Si le prix à 90 est impossible, ajoutons 40 Standards de planches à 70 centimes. »

Mallet Frères, la banque de confiance protestante

Le principal relais financier de Kuhlman à Paris est la maison Mallet Frères & Cie, l’une des plus anciennes banques privées d’Europe, fondée en 1713 par des huguenots normands réfugiés à Genève après la révocation de l’Édit de Nantes. En 1871, la Banque Mallet est au faîte de sa puissance, aux côtés des Rothschild, Hottinguer et Neuflize dans ce qu’on appelle alors la Haute Banque parisienne (1).

Ce choix n’est pas anodin. Almquist (luthérien suédois), Kuhlman (germano-scandinave) et Mallet (protestants genevois de souche) s’inscrivent dans un réseau de confiance transnational qui traverse les frontières. Dans une ville coloniale où les billets du gouvernement sont parfois refusés au paiement, avoir Mallet comme chambre de compensation, c’est avoir Paris comme garantie ultime.

Siège social de la maison Mallet de 1862 à 1928 – 37 rue d’Anjou à Paris. Musée du protestantisme.
Saulière, l’homme de référence à Alger

À Alger même, le personnage clé est M. Saullière. Kuhlman le présente en mai 1871 comme l’intermédiaire financier de référence : Almquist peut tirer sur lui directement pour 47 000 francs, payables le 30 septembre. Né en 1813 à Aubas, en Dordogne, il est l’une des figures commerciales les plus influentes d’Alger colonial à la tête de la Compagnie Algérienne Saulière, active dans le commerce des grains, des farines et l’industrie. Sa réussite fut telle que son nom marqua durablement la géographie algéroise : le « Plateau Saulière » à Mustapha-Supérieur, point de vue réputé et terminus de tramway, perpétua longtemps son souvenir. Il mourut le 1er décembre 1888 dans sa Dordogne natale. Ce que la correspondance établit avec certitude, c’est qu’en mai 1871, dans la crise la plus grave qu’ait traversée Alger depuis la conquête, Josef Kuhlman propose à un créancier suédois établi à Stockholm de garantir 47 000 francs sur la simple signature d’un homme. C’est la meilleure définition de l’influence.


(1) La Banque Mallet survivra jusqu’en 2004, date à laquelle elle sera absorbée par ABN AMRO sous le nom Neuflize OBC, après 291 ans d’existence continue.

Glossaire et géographie

Lettre de change (traite) : Titre de crédit par lequel un créancier ordonne à un débiteur de payer une somme à une date fixée.

Prima et Secunda : Pratique standard du négoce maritime — on expédiait deux exemplaires originaux d’une même lettre de change par courriers séparés. Dès que l’un était présenté au paiement, l’autre devenait nul.

Øresund : Détroit séparant la Suède du Danemark, entrée obligatoire de la mer Baltique.

Haute Banque parisienne : Réseau informel de grandes banques privées, Mallet, Rothschild, Hottinguer, Neuflize, d’origine protestante ou juive, dominant la finance internationale française au XIXe siècle.

Plateau Saulière : Quartier résidentiel d’Alger colonial, à Mustapha-Supérieur. Mentionné dans les souvenirs de nombreux habitants de l’Algérie française, notamment comme lieu de résidence de la cellule algéroise du Parti communiste dans les années 1930, dont fit partie Albert Camus.