Alger, les années fondatrices (1841-1849)

9. La nuit du glissement, 22 janvier 1845
La Calorama effondrée, nuit du 22 au 23 janvier 1845. Image générée par IA.
La Calorama effondrée, nuit du 21 au 22 janvier 1845. Image générée par IA.

Il pleuvait depuis des semaines. Pas la pluie brève et violente que les Algérois connaissaient bien – ces orages de printemps qui noyaient la ville en une heure et s’évaporaient avant le soir. Depuis début janvier, c’était une pluie obstinée, grise, qui s’installait à l’aube et durait jusqu’à la nuit, gonflant les sources, détrempant les argiles des hauteurs, transformant les rues en ruisseaux. Les aqueducs de la ville débordaient. Les chemins des collines étaient devenus impraticables. Alger sentait la terre mouillée et le plâtre humide.

Josef évitait de trop sortir. Les rues d’Alger par temps de pluie suffisent à décourager les plus vaillants.

Un matin de janvier

Ce matin-là, quelqu’un frappa à la porte du consulat de la rue de la Licorne d’une manière qui n’était pas celle des visiteurs ordinaires. Kenney Bowen-Schultze entra sans attendre qu’on lui propose un siège. Elle était trempée jusqu’aux épaules, ses cheveux collés sur les tempes, ses gants maculés de boue rouge. Elle avait manifestement marché – ou couru – une partie du chemin depuis El-Biar.

« La Calorama« , dit-elle. Et elle s’effondra, prenant sa tête entre ses mains.

Ce qui s’était passé

Dans la nuit du 21 au 22 janvier, après des semaines de pluies qui avaient saturé les argiles de la falaise, la partie supérieure de la crête de Mustapha-Supérieur avait cédé. L’affaissement avait entraîné un mouvement de toutes les terres vers la route en contrebas. À l’extrémité de la terrasse Saint-Raphaël, construite sur la falaise même, la maison de campagne des Schultze avait été emportée dans le vide avec la partie inférieure de la terrasse sur laquelle elle reposait, qui avait glissé sur sa base en glaise (1). Les aqueducs de Télémly et d’Aïn-Zoudja avaient été coupés dans le même mouvement.

Kenney n’était pas là quand c’est arrivé. Personne n’était là car ils avaient quitté la CaloRama depuis l’automne, les collines étant difficiles d’accès par mauvais temps. C’est un voisin qui avait envoyé un mot à l’aube. Elle était montée à El-Biar au lever du jour.

« Il ne reste rien », dit-elle enfin. « La terrasse, les jardins, la maison. La falaise a tout pris. »

Josef ne dit rien. Il n’y avait rien à dire qui ne fût pas insuffisant. Les Schultze avaient acquis la propriété en 1838 (2) – une ancienne maison ottomane sur le promontoire d’El-Biar, dominant la baie d’un panorama qui s’ouvrait jusqu’aux montagnes de la Kabylie par temps clair. Kenney l’avait baptisée « La Calorama », « la Belle Vue ». Elle en avait dessiné les jardins, peint les terrasses sous tous les éclairages – la lumière du matin sur la baie, le rose du soir sur les collines, les jours de sirocco où tout devenait blanc et immobile. Les toiles qu’elle avait laissées là-bas avaient disparu avec le reste. Josef pensa aux soirées de la terrasse. Au consul Schultze qui lui avait raconté, depuis la balustrade, l’histoire du tribut aux corsaires en ce premier automne où Alger s’était ouverte devant lui comme une promesse. Aux dîners où circulaient officiers, artistes, voyageurs de toutes nations. Aux conversations qui avaient formé son regard sur cette ville.

La maison avait déjà souffert. En 1830, les troupes françaises du général de Bourmont y avaient installé une batterie d’artillerie pour bombarder le fort de l’Empereur (3). Trente mille francs de dégâts. Schultze avait réclamé réparation pendant des années au conseil d’État, au ministre de la Guerre. En vain. On lui avait accordé la concession de la rue de la Licorne à la place, comme si un appartement en ville pouvait compenser une terrasse sur la baie.

La montée à El-Biar

Josef monta jusqu’à El-Biar dans l’après-midi, par la route glissante qui longe le flanc de la montagne. Kenney était restée rue de la Licorne pour annoncer la nouvelle à son mari. L’endroit était méconnaissable. Là où se trouvait la terrasse, il n’y avait plus qu’une cicatrice de glaise brune sur le flanc blanc de la colline, un décrochement brutal, encore humide, que la pluie continuait de lessiver. En bas dans la pente, des pierres, des poutres, quelques fragments de mur. Rien de reconnaissable. Josef resta un moment sans bouger sous la pluie. Il n’était pas homme à beaucoup de sentimentalité. Mais il comprit quelque chose ce soir-là sur la façon dont les choses se terminent : non pas dans des scènes dramatiques, mais dans des glissements imperceptibles, nocturnes, qui ont déjà tout emporté quand le soleil se lève.

Il redescendit vers la ville. La baie était invisible dans la brume.

Notes

(1) « Un effondrement de la falaise sur laquelle elle était construite causa sa destruction totale, entraînée dans le vide avec la partie inférieure de la terrasse sur laquelle elle reposait et qui glissa sur la base en glaise. » (Les Feuillets d’El-Djezaïr, volume 11, 1929.) Les aqueducs de Télémly et d’Aïn-Zoudja, deux des quatre sources alimentant les fontaines d’Alger, furent coupés simultanément. Les travaux de rétablissement furent conduits en urgence ; les fontaines de la ville étaient réapprovisionnées dès le soir du 25 janvier.

(2) Les Schultze avaient préalablement possédé une autre propriété de campagne — l’ancien « consulat de Suède » de Bouzareah, vendu à la Princesse de Mir en août 1835. En janvier 1838, les époux Schultze rachetèrent à M. Descous deux propriétés rurales à El-Biar, dont l’une devint la CaloRama. Le terrain, une fois reconstruit, devint la Villa des Oliviers, puis la Résidence de l’Ambassadeur de France à Alger depuis 1962. (Voir « Le Mystère de la CaloRama », kuhlmansaga.com.)

(3) En juillet 1830, les troupes françaises installèrent sur le terrain du consulat de Suède une batterie d’artillerie destinée à réduire le fort de l’Empereur, position clé commandant l’entrée d’Alger. Les dommages furent estimés à 30 000 francs par une enquête officielle. La réclamation de Schultze, repoussée par le conseil d’État au motif que ces dommages relevaient « des malheurs généraux de la guerre », fut compensée en 1836 par la concession de trente ans des deux maisons domaniales de la rue de la Licorne (n°12) et de la rue des Numides (n°9), moyennant 1 100 francs de loyer annuel.

Sources : Le Moniteur Algérien, 25 janvier 1845 ; Les Feuillets d’El-Djezaïr, volumes 2 (1942) et 11 (1929) ; ANOM, délibérations du conseil de gouvernement, 29 juin 1836 et 16 janvier 1846 ; Le Mystère de la CaloRama, kuhlmansaga.com.

Alger, les années fondatrices (1841-1849)

8. Courtier maritime assermenté – décembre 1844
Josef Kuhlman et Fredrik Schultze dans le bureau du consul au 12 rue de la Licorne à Alger. Image générée par IA.

Depuis l’été 1844, Josef avait rassemblé son dossier avec la même méticulosité qu’il apportait à ses registres du consulat. Chaque pièce avait demandé du temps, des démarches, de la patience. Le certificat de résidence d’abord – trois années révolues et consécutives en Algérie. Schultze avait personnellement attesté, de son écriture ferme, que M. Josef Kuhlman, ressortissant suédois, résidait à Alger depuis le printemps 1841. Le certificat de moralité ensuite, délivré par l’autorité administrative française; une formalité pour un homme qui avait passé trois ans au sein du consulat et qui s’était à présent constitué un solide réseau de connaissances, mais une formalité qu’il fallait accomplir avec sérieux. L’attestation de capacité enfin, vérifiée par la chambre de commerce d’Alger (1) : Josef avait comparu devant ses membres, présenté ses connaissances du droit maritime, du change, des usages portuaires. Une autre formalité pour celui qui avait fait des affaires maritimes le cœur de sa formation à Upsalla et qui comptait déjà près de dix ans d’expérience. Ils l’avaient admis sans difficulté.

Restait la question du cautionnement : 5 000 francs à verser avant de pouvoir exercer. Une somme que Josef ne possédait pas avec lui entièrement. Ce fut Schultze qui intervint avec la discrétion que l’on attendait d’un consul expérimenté – ni prêt officiel, ni avance déclarée, mais une garantie discrète auprès d’un négociant de la place. « Je vous ai dit en 1841 que vous pouviez compter sur moi », avait dit le vieux diplomate. « Voilà ce que cela signifie concrètement. »

L’attente

Après le dépôt du dossier à l’Intendance civile, il ne restait plus qu’à attendre. Paris devait statuer. Le Ministre de la Guerre, le Maréchal Soult, duc de Dalmatie (2), avait entre ses mains les candidatures de toute l’Algérie. Josef connaissait ses concurrents. Gentili, l’Italien, avec qui il avait échangé des politesses prudentes depuis trois ans. They, dont on disait qu’il parlait anglais et italien. Cherfils, homme discret. Et puis aussi les dénommés Canton, Martin et Trèves. Sept candidats pour les places de courtiers maritimes à Alger – sept places que Paris accordait ou refusait, selon des critères que nul ne connaissait précisément. Son avantage sur eux tous était simple : nul dans cette liste ne lisait le suédois, nul ne parlait couramment l’allemand du commerce de la baltique. Pour chaque navire de Hambourg, de Brême, de Göteborg ou de Stockholm qui entrerait dans le port d’Alger, c’est lui qu’on viendrait chercher.

Fin décembre 1844 : bureau de la rue de la Licorne

En ce matin de la dernière semaine de décembre, Schultze attendait Josef dans son bureau du consulat de la rue de la Licorne (3). Il tenait dans ses mains un document officiel qui sentait la cire. Par l’arche donnant sur la cour intérieure, la lumière d’hiver filtrait doucement sur les dalles fraîches. Un secrétaire avait discrètement fermé la porte derrière lui en sortant. Schultze se tenait debout derrière son bureau et attendit que Josef soit assis, puis fit glisser le document vers lui sans un mot.

« J’ai reçu ceci ce matin par les voies officielles. L’arrêté a été signé à Paris le 13 décembre. »

Josef lut. Son nom était là : Courtiers maritimes, MM. Canton, Cherfils, Gentili, Martin, They, Kuhlman, Trèves.

Il reposa la feuille sans un mot.

« Vous avez attendu trois ans et demi », dit Schultze. « C’est le temps qu’il faut pour qu’Alger fasse confiance à un étranger. »

Par l’arche de la cour intérieure, Josef entendit le bruit familier du port, une charrette sur les pavés, des voix en arabe, la cloche d’un vapeur dans la rade. Il pensa à ce même bateau, le Charlemagne, sur lequel il avait débarqué en 1841, avec pour seul bagage une lettre de recommandation du Kommerskollegium et l’idée vague qu’Alger lui offrirait quelque chose que Stockholm ne pouvait pas lui donner. Il ne s’était pas trompé.

6 janvier 1845 : Le journal

Le 6 janvier 1845, le Courrier d’Afrique publia l’arrêté en entier sous la rubrique ACTES OFFICIELS (4). Josef, qui connaissait la nouvelle depuis dix jours, acheta quand même le journal au café de la rue de la Marine et le lut jusqu’au bout. Il y avait quelque chose de différent dans le fait de voir son nom imprimé pour tous — une permanence que le document officiel du Gouvernorat n’avait pas tout à fait.

« Art. 6. Seront admis à servir d’interprètes, pour les langues indiquées ci-après : MM. Gentili, langue italienne ; They, langues italienne et anglaise ; Kuhlman, langues allemande et suédoise… »

Il plia le journal et le glissa dans sa sacoche. Il en garderait l’exemplaire.

Le serment

Quelques jours plus tard, après avoir justifié du versement du cautionnement, Josef Kuhlman comparut devant le tribunal compétent d’Alger et prêta serment d’exercer ses fonctions avec honneur et fidélité. La formule était solennelle, le greffe silencieux. Il pensa à la leçon de 1823 que Schultze lui avait transmise sur la terrasse de la Calorama trois ans plus tôt, cette histoire de serviteurs kabyles livrés et de consuls qui avaient tenu bon. « L’honneur d’une nation ne dépend pas de votre titre ou de votre rang. Il dépend de vos choix au moment de la crise. »

L’heure n’était plus à la crise, c’était juste un commencement…

Notes

(1) La chambre de commerce d’Alger fut créée en 1832, peu après la conquête. Elle jouait un rôle central dans la vie économique de la colonie : avis sur les questions commerciales, vérification des capacités professionnelles, arbitrage des litiges entre négociants.

(2) Nicolas Jean-de-Dieu Soult, duc de Dalmatie (1769-1851). Maréchal d’Empire et compagnon d’armes de Napoléon. Président du Conseil et Ministre de la Guerre sous la monarchie de Juillet, il signa l’arrêté de création des offices de courtiers en Algérie le 6 mai 1844 et l’arrêté de nomination du 13 décembre 1844.

(3) Le consulat de Suède et Norvège était établi au N° 12, rue de la Licorne, à Alger. L’immeuble, de style mauresque, comprenait au rez-de-chaussée deux bureaux, trois magasins, une buanderie, un puits-citerne et une vaste cour intérieure à galerie arquée. C’est dans cet espace que Josef Kuhlman exerça ses fonctions d’attaché commercial puis de courtier maritime assermenté.

(4) L’arrêté de nomination, publié dans le Courrier d’Afrique, d’Orient et de la Méditerranée du 6 janvier 1845, nommait pour la résidence d’Alger : en courtiers de marchandises, MM. Bain, Callamand, Laisné, Meyer, Roustan, Aigon, Aubé jeune, Bouron, Boutin, Chaudoin, Gomot, Guasco, Jauvat, Lambert de Maupas, Levi, Milou, Mottet, Olive, Oualid, Oxeda, Porcellaga ; en courtiers maritimes, MM. Canton, Cherfils, Gentili, Martin, They, Kuhlman, Trèves ; en courtiers cumulatifs, MM. Garisson-Vienne et Vernier. L’arrêté était signé à Paris le 13 décembre 1844 par le Maréchal duc de Dalmatie, et contresigné par Martineau, conseiller d’État, secrétaire-général.

Sources : Courrier d’Afrique, d’Orient et de la Méditerranée, 6 janvier 1845 ; Arrêté ministériel du 6 mai 1844 portant création d’offices de courtiers en Algérie, signé Maréchal duc de Dalmatie ; Plan du Consulat de Suède, 12 rue de la Licorne, Alger, 1851 (collection personnelle de l’auteur).

Alger, les années fondatrices (1841-1849)

7. La nuit du 26 juin — L’incendie de la Djenina

Ce soir du 26 juin 1844, Josef Kuhlman venait de quitter son bureau du consulat et descendait la rue de la Marine en direction de son logement lorsqu’une lueur anormale attira son regard vers la place du Gouvernement. Il s’arrêta. L’horizon au-dessus de la place rougeoyait. Puis il entendit les cris.

Il courut.

Une catastrophe épouvantable

Le spectacle qui s’offrit à lui dépassa tout ce qu’il aurait pu imaginer. Les baraques en bois construites sur la place du Gouvernement — ces constructions précaires que chacun à Alger regardait depuis des années avec inquiétude — étaient entièrement embrasées. Le journal L’Algérie en rendrait compte quelques jours plus tard en ces termes :

« Une catastrophe épouvantable vient de frapper la ville d’Alger. Le 26 juin au soir, un violent incendie a éclaté dans les baraques en bois construites sur la place du Gouvernement. Le feu a dévoré plusieurs maisons vers la rue de la Porte-Neuve, et a pénétré dans la Djanina, où sont établis les magasins du campement. Les désastres sont considérables ; on évalue à un million et demi la valeur d’effets militaires incendiés. On a à déplorer la mort d’un enfant et de plusieurs personnes mortes à l’hôpital à la suite de leurs blessures. »

L’origine du sinistre ? Un petit rôtisseur maure avait mis le feu à l’huile de sa poêle et perdu la tête. Le feu s’était communiqué à sa baraque, puis à toutes les autres. Ces constructions en sapin, bourrées de matières inflammables, avaient été dévorées avec une rapidité incroyable. « Si la moitié de la ville n’a pas brûlé », notait le correspondant du journal, « on ne le doit qu’à l’état parfaitement calme de l’atmosphère. »

La chance, en somme. Rien que la chance.

Le chaos

Sur la place, tout n’était que désordre. Les quelques pompes disponibles étaient en mauvais état ; personne ne commandait. Les soldats accouraient de tous côtés mais sans direction. Les marchands sauvaient ce qu’ils pouvaient, et les voleurs leur faisaient concurrence — une concurrence active, précisa le journal, puisque « plusieurs ont pu être arrêtés malgré le désordre ». Les Maltais de la ville se livraient à un pillage effréné. Un officier croisa un Bédouin qui s’enfuyait avec une charge d’effets et une canne à pomme d’argent ; il lui arracha la canne des mains et s’en servit vigoureusement pour l’obliger à lâcher prise.

Josef, coincé dans la foule des badauds qui encombraient les abords de la place, ne pouvait qu’observer. Il vit des soldats former des chaînes humaines pour extraire des caisses de la Djenina. Il vit un homme sortir d’une fenêtre en feu avec deux enfants sous les bras. Il vit des marchands courir en tous sens, sauvant leurs livres de comptes plutôt que leurs marchandises. La fumée acre lui brûlait les yeux.

Au plus fort des flammes, une silhouette se distinguait : l’abbé Landman (1), que le journal saluerait comme le héros de la nuit. « Il a toujours été au plus fort du feu dans la Janina, qu’il a escaladée cinq fois », rapportait le correspondant, « et n’a eu qu’à se louer du dévouement et de l’obéissance des soldats. »

Dans la confusion générale, une présence s’imposait avec autorité au milieu de la place : celle d’un officier de haute taille qui dirigeait les opérations avec la calme précision d’un homme habitué aux situations extrêmes. Un soldat lui cria son nom — Josef l’entendit sans pouvoir mettre un visage sur ce personnage qu’il ne connaissait pas encore : le colonel Marengo (2), commandant de la Place d’Alger.

Le feu fut finalement maîtrisé avant l’aube, faute de combustible plus que grâce aux secours.

La colère du lendemain

Les jours qui suivirent, la presse ne décoléra pas. Dans sa correspondance du 29 juin, publiée le 12 juillet, le journal L’Algérie mettait les responsabilités en cause avec une franchise inhabituelle :

« L’incendie du 26 a mis au grand jour l’imprévoyance de l’administration. On ne sait qui mérite le plus de blâme : de la direction des domaines qui a eu l’idée de construire les baraques dont l’existence a compromis un instant la ville entière, ou de la direction de l’intérieur chargée de la grande voirie qui a accepté ce plan, l’a fait exécuter et n’a pas veillé à ce que ces constructions fussent entièrement isolées. »

La vérité, connue de tous depuis longtemps, était cinglante : ces baraques en bois au milieu de la plus grande place d’Alger avaient été maintenues pour un « misérable loyer annuel » de 12 000 francs. L’administration avait exproprié les anciens propriétaires à vil prix, gardé les terrains deux ou trois ans sans rien faire, puis les avait loués à des marchands qui y avaient construit des abris en sapin. Le journal conclut avec amertume : « L’avidité du fisc autant que l’imprévoyance de l’administration supérieure sont les premières causes de ce malheur. »

Le 26 juin, les pompes de la ville n’étaient pas en état. Personne n’avait jugé utile d’en vérifier le fonctionnement. Schultze, que Josef alla voir le lendemain matin à la CaloRama, résuma la situation d’un mot : « Voilà ce que cela donne quand une ville est gouvernée par des militaires qui ne s’occupent que de la guerre. »

La souscription et l’avenir

Le 16 juillet, une commission fut formée pour recueillir les souscriptions en faveur des victimes (3). Les pertes les plus considérables étaient celles de l’État. Ironiquement, les propriétaires des baraques ne perdaient « heureusement que fort peu », leur concession administrative était expirée. Mais au-delà du sinistre, une question plus profonde s’imposait désormais. Le correspondant du journal, dans sa lettre du 25 juillet, la posa crûment :

« Le déplorable dénouement qui a détruit la Djenina impose à l’administration de sérieux devoirs. À quels projets va-t-il s’arrêter pour élever des monuments durables à la place des baraques ? »

La place du Gouvernement, libérée de ses constructions disgracieuses, offrait enfin l’espace pour bâtir ce qu’une vraie ville requiert : une mairie, un tribunal de commerce, une halle couverte. La capitale de l’Algérie méritait mieux que des baraquements en sapin. Josef rentra à pied, traversant la place encore fumante. Sous ses pieds, les dalles noircies gardaient la chaleur du brasier. Il pensa à ce que Schultze lui avait dit lors de sa première visite à la CaloRama trois ans plus tôt : « Cette ville est une superposition d’époques. »

Il en ajoutait une couche cette nuit-là, celle de la cendre.

Notes

(1) L’abbé Landman : ecclésiastique présent à Alger en 1844, dont le courage lors de l’incendie de la Djenina fut salué par la presse coloniale. Il escalada cinq fois les murs en feu de la Djenina pour aider à sauver des hommes et du matériel militaire.

(2) Le colonel Marengo, de son vrai nom Gaspard Joseph Marie Cappone (Casale, Piémont, 8 janvier 1787 – Alger, 9 décembre 1862). Vétéran de 22 campagnes napoléoniennes, c’est Napoléon lui-même qui lui donna le surnom de « Marengo » après la bataille de Friedland (1807) : « Un brave soldat comme toi ne peut se nommer Cappone, tu t’appelleras désormais Marengo. » Commandant de la Place d’Alger depuis 1840, Commandeur de la Légion d’honneur, il avait créé le premier jardin public d’Alger avec ses prisonniers militaires. Ce personnage hors du commun, Josef Kuhlman le voit pour la première fois cette nuit du 26 juin dans la confusion de l’incendie. Leurs chemins se croiseront à nouveau dans les années suivantes.

(3) La commission de souscription était présidée par M. le comte Guyot, directeur de l’intérieur. Elle comprenait notamment M. le colonel Marengo, chargé de recueillir les souscriptions militaires, M. Mercier-Lacombe, secrétaire-général de la direction de l’intérieur, M. Litchelin, président de la chambre du commerce, M. Eichemann, sous-intendant militaire, M. Pierrez, substitut du procureur du Roi, M. de Saint-Geniès, inspecteur des domaines, et M. Brantome, notaire et lieutenant-colonel de la milice, secrétaire et trésorier. Le journal nota avec ironie qu’aucun membre de la Marine n’y figurait, « qui cependant a rendu de si grands services dans la nuit du 26. » Des souscriptions parallèles étaient ouvertes à Paris chez M. Desprez, notaire, et M. Dubos, négociant, tous deux rue du Four-St-Germain.

Sources : L’Algérie – Courrier d’Afrique, d’Orient et de la Méditerranée. Articles parus les 6, 12, 16 juillet et 2 août 1844.

Alger, les années fondatrices (1841-1849)

6. Le débat des courtiers – printemps 1844

Ce matin du 2 avril 1844, Josef Kuhlman s’installa à sa table habituelle au café de la rue de la Marine, commanda son café turc et déplia le Courrier d’Afrique, d’Orient et de la Méditerranée (1). Le titre l’arrêta net : LES COURTIERS D’ALGER. Il posa sa tasse et lut.

« Une question d’intérêt commercial s’agite en ce moment ; question qui n’est pas sans gravité ; il s’agit de savoir sur quelles bases sera réglé l’exercice, en Algérie, de la profession de courtier. »

Son avenir tenait dans ces quelques lignes.

Deux systèmes s’affrontent
Le Courier d’Afrique, 2 avril 1844.

Le journal exposait avec clarté l’alternative à laquelle la colonie était confrontée. D’un côté, le système des corporations et du monopole : un nombre limité d’officiers ministériels nommés par le ministre de la Guerre, cautionnés par une somme d’argent, exerçant leur charge à titre vénale comme le modèle métropolitain français, hérité de l’Ancien Régime et jamais vraiment réformé. De l’autre, la libre concurrence encadrée par des garanties morales et de capacité : que l’accès à la profession soit conditionné non par une somme d’argent, mais par la reconnaissance de la chambre de commerce et du tribunal, garants de la qualité des courtiers.

Le « Courrier d’Afrique » ne cachait pas sa préférence. Son argument central résonnait comme une évidence pour tout homme ayant observé Alger depuis 1841 :

« Dans la colonie le sol est vierge encore. Ici point de droits acquis que l’on craigne de compromettre ; les essais peuvent être tentés. Si la vénalité des charges est une de ces maladies qu’il serait dangereux de guérir, pourquoi l’inoculer à l’Algérie, qui n’en est point encore atteinte ? Pourquoi transporter aveuglément, dans une société naissante, les institutions qui ne conviennent peut-être qu’à une société vieille ? »

Josef relut ce passage deux fois. Il pensait à Schultze qui lui avait dit, dès leur première rencontre : « Comprenez les deux strates : l’administration française qui contrôle tout officiellement, et les réseaux qui fonctionnent selon leurs propres codes. » Le journal défendait précisément cette idée : qu’en Algérie, les règles pouvaient être différentes, que l’intelligence et le mérite devaient l’emporter sur l’argent et le privilège.

Pour un Suédois diplômé d’Uppsala, parlant le français, l’allemand et sa langue maternelle, rompu aux usages du commerce nordique et baltique, le système de la libre concurrence était évidemment plus favorable. Le système du monopole, lui, risquait de réserver les places aux Français de métropole avec leurs capitaux. Il plia soigneusement le journal et le glissa dans sa sacoche. Il en parlerait à Cruseustolpe.

La désillusion du 12 mai

Le 12 mai 1844, le Courrier d’Afrique publia un bref article dont le ton dit tout :

« L’arrêté relatif aux courtiers, qui était impatiemment attendu en Algérie, vient d’être signé par le ministre de la guerre. »

Josef lut la suite avec un sentiment croissant de découragement. L’arrêté consacrait précisément le système que le journal avait combattu : nombre de courtiers limité, nomination par le ministre de la Guerre, cautionnement proportionnel à la population des villes. Le monopole avait gagné. Le journal conclut avec une amertume à peine voilée : « Nous voyons avec peine que le Gouvernement persiste à importer dans la naissante société algérienne qui a besoin d’émulation et de vie, le matériel usé de notre vieille société métropolitaine, sans tenir compte des différences des lieux, des situations et des besoins. Le même habit ne convient pas à toutes les tailles. »

Josef posa le journal. Quarante courtiers maximum pour la résidence d’Alger. Nommés par Paris. Pour un étranger comme lui, la porte semblait se fermer avant même d’avoir été entrouverte.

L’article 14 : la clause décisive

Le 12 juin 1844, le Courrier d’Afrique publia l’intégralité du texte de l’arrêté (2). Josef le lut article par article, avec la méticulosité d’un ancien secrétaire du Kommerskollegium habitué aux textes réglementaires.

L’article 4 définissait les courtiers maritimes, la catégorie la plus complexe et la plus valorisée : ils rédigeaient les contrats en police d’assurance maritime, attestaient le taux des primes, détenaient seuls le droit de traduire devant les tribunaux les déclarations, charte-parties (3) et connaissements (4), et servaient de truchement officiel à « tous étrangers, maîtres de navire, marchands, équipages de vaisseaux ». Dans un port cosmopolite comme Alger, c’était une mission quotidienne et absolument indispensable. L’article 14 posa le journal sur la table et Josef sentit quelque chose se dénouer en lui. Il relut lentement :

« Nul ne sera admis aux fonctions de courtier s’il n’est Français… Toutefois, les étrangers peuvent être admis aux fonctions de courtier, après une résidence de trois années révolues et consécutives en Algérie, et s’ils remplissent les conditions d’âge, de moralité et de capacité prescrites par les dispositions ci-dessus. »

Il fit mentalement le calcul. Printemps 1841 : son arrivée sur le Charlemagne. Juin 1844 : trois ans et quelques semaines. Il était éligible, de justesse, mais éligible.

L’article 18 précisait le cautionnement : 5 000 francs pour la résidence d’Alger (5). Une somme considérable. Josef réfléchit. Trois ans d’activité comme attaché commercial au consulat lui avaient permis de constituer une épargne, mais 5 000 francs représentaient une année entière de revenus. Il lui faudrait peut-être trouver un appui, négocier un délai.

Il relut encore une fois les conditions : vingt-cinq ans accomplis ✓, résidence de trois ans ✓, certificat de moralité à fournir par l’autorité administrative ✓, capacité à vérifier par la chambre de commerce d’Alger ✓. Son profil collait article par article. Sa maîtrise du suédois et de l’allemand, deux langues commerciales essentielles dans le commerce baltique et hanséatique, faisait de lui un interprète irremplaçable dans ce port fréquenté par des navires de toute l’Europe du Nord.

Ce soir-là, Josef monta à la Calorama pour informer Schultze.

La suite dans un prochain numéro…

Notes

(1) Le Courrier d’Afrique, d’Orient et de la Méditerranée était le principal journal colonial d’Alger dans les années 1840. Il couvrait à la fois les affaires militaires, commerciales et politiques de la colonie naissante.

(2) L’arrêté sur les courtiers de commerce, signé le 6 mai 1844 à Paris par le Maréchal duc de Dalmatie (Nicolas Jean-de-Dieu Soult, 1769-1851), Président du Conseil et Ministre de la Guerre. Ce texte de 28 articles organisa durablement la profession de courtier en Algérie française.

(3) Charte-partie : contrat d’affrètement d’un navire, fixant les conditions du transport de marchandises entre un armateur et un chargeur.

(4) Connaissement : titre de propriété des marchandises en transit maritime, document essentiel de tout commerce portuaire.

(5) 5 000 francs en 1844 représentaient environ deux à trois années de salaire d’un employé qualifié. Le cautionnement était restitué au courtier à la fin de son mandat, déduction faite des éventuelles condamnations prononcées contre lui dans l’exercice de ses fonctions.

Alger, les années fondatrices (1841-1849)

5. L’attaché commercial (1841-1843)

Dans les semaines qui suivirent sa visite à la Calorama, Josef Kuhlman prit officiellement ses fonctions d’attaché commercial au consulat de Suède et Norvège. Cruseustolpe lui aménagea un bureau dans la partie administrative du consulat, lui fournit un registre neuf et lui expliqua la procédure avec la sobriété efficace qui le caractérisait : « Vous enregistrez chaque navire nordique à son arrivée, vous vérifiez ses papiers, vous assistez le capitaine dans ses démarches auprès de l’Intendance maritime et des douanes françaises. Tout ce que vous apprenez ici vous servira quand vous solliciterez votre brevet. »

Evocation du Consulat de Suède et Norvège, au 12 rue de la Licorne.

Pour un diplômé de l’Université d’Uppsala, ancien secrétaire au Kommerskollegium de Stockholm, l’institution suédoise qui supervise précisément le commerce extérieur et les consulats, ce rôle aurait pu sembler modeste. Josef le prit au contraire avec la gravité d’un homme qui sait que les fondations d’une carrière se posent dans les détails. Il apprit à distinguer, au premier regard, un connaissement régulier d’un connaissement falsifié. Il apprit les tarifs de pilotage du port d’Alger, les droits de quai, les frais de santé imposés par la quarantaine. Il apprit surtout les hommes : le préposé aux douanes qui arrivait toujours en retard le lundi, le pilote-lamaneur qui connaissait chaque écueil de la rade mieux que personne, le négociant maltais qui achetait les cargaisons avariées à prix dérisoire pour les revendre en pièces détachées.

Alger, l’amirauté. Collection personnelle de l’auteur.
Les vapeurs de la ligne de Marseille

Ses journées commençaient invariablement à l’aube. Il descendait à pied la rue de la Marine, carnet en main, pour recenser les navires mouillant dans la rade. Trois fois par mois – les 5, 15 et 25, l’un des vapeurs de la Compagnie BAZIN entrait dans le port : le Pharamond, le Tage, ou parfois le Charlemagne lui-même, sur lequel Josef avait fait la traversée quelques mois plus tôt. La traversée durait en moyenne quarante-huit heures ; un bon vent pouvait la réduire à quarante-cinq. Ces paquebots à roues à aubes, dont les cheminées crachaient une fumée noire visible depuis les hauteurs de la Calorama, constituaient la colonne vertébrale du commerce entre Alger et la France. Le maréchal Bugeaud lui-même avait adressé aux frères BAZIN une lettre des plus flatteuses, affirmant « à quel point il était satisfait de leurs services » – preuve que dans cette colonie militaire, le commerce maritime était aussi une affaire stratégique.

Aux côtés des vapeurs de BAZIN mouillaient des bâtiments de toutes provenances : des goélettes sardes chargées d’huile d’olive, des brigantines espagnoles en transit, des felouques kabyles qui descendaient du côté de Dellys vendre du liège et de la cire, des voiliers maltais aux coques peintes en ocre. Josef apprit à lire la rade comme d’autres lisent un livre : chaque pavillon avait son histoire, chaque cargaison ses mystères.

Le port d’Alger en 1844 (Daguerréotype anonyme).

Pour les navires nordiques, il était désormais le premier interlocuteur à quai. Un capitaine norvégien de Bergen qui débarquait à Alger pour la première fois trouvait en Josef un compatriote parlant sa langue, connaissant ses codes, capable d’aller négocier en français avec l’administration militaire française qui régentait tout. Cette double compétence – la confiance des capitaines scandinaves et la maîtrise des rouages administratifs français – était précisément ce que Schultze avait voulu lui transmettre dès leur première rencontre.

Alger sous Bugeaud

La ville elle-même était en perpétuelle transformation. Les grandes artères percées dans les années précédentes commençaient à prendre leur physionomie définitive : des immeubles à arcades bordaient la rue de la Marine et la rue Bab-Azoun, leurs façades blanchies contrastant avec les ruelles de la vieille médina qui subsistait derrière, labyrinthe de maisons sans fenêtres extérieures où l’on s’enfonçait comme dans un autre siècle. La ville était une superposition d’époques : romaine, arabe, turque, française – chacune avait laissé sa couche, et Bugeaud en ajoutait une nouvelle à un rythme qui donnait le vertige.

La rue de la marine à Alger, vers 1860. Collection personnelle de l’auteur.

Car Alger en 1841 et 1842 n’était pas seulement une ville de commerce : c’était avant tout une ville en guerre. Le Gouverneur Général Thomas-Robert Bugeaud avait imposé à la colonie une doctrine militaire d’une brutalité méthodique. Les colonnes mobiles – unités légères, rapides, capables de se déplacer sur cent kilomètres en quelques jours – sillonnaient l’intérieur des terres, brûlant les récoltes, saisissant les troupeaux, détruisant les greniers pour priver Abd el-Kader et ses partisans de toute ressource. « La charrue et l’épée », disait Bugeaud. À Alger, au port, on voyait surtout les convois qui revenaient.

Josef observait ces départs et ces retours depuis les quais sans chercher à en juger. Il comprit cependant assez vite que la guerre et le commerce étaient, dans cette colonie naissante, les deux faces d’une même réalité : le port d’Alger prospérait précisément parce que les routes terrestres n’étaient pas sûres. Chaque village de la Mitidja qui brûlait dans l’intérieur des terres se traduisait, quelques semaines plus tard, par un nouveau navire mouillant dans la rade, chargé de matériel militaire, de vivres ou de futurs colons qui regardaient la ville blanche avec des yeux mélangés d’espoir et d’inquiétude.

L’ombre de Yusuf
Le général Yusuf vers 1860. Collection personnelle de l’auteur.

Dans les cafés du port où il accompagnait parfois Cruseustolpe, un nom revenait sans cesse dans les conversations des officiers et des négociants : Yusuf. Ce général de brigade aux origines fabuleuses, né à l’île d’Elbe et élevé à Tunis dans le sérail du bey Hussein, converti à l’islam, créateur des spahis, parlant l’arabe mieux que certains cheikhs – faisait déjà figure de légende vivante dans la colonie. On racontait qu’il conduisait ses chevauchées avec une précision d’horloger, qu’aucun cheval d’Algérie ne pouvait le fatiguer, qu’il campait comme un bédouin et dînait comme un prince. Alexandre Dumas, de passage à Alger, avait dit de lui : « À lui seul, c’est le conte entier des Mille et Une Nuits. » Josef retint le nom, sans savoir encore qu’il le rencontrerait un jour en chair et en os.

16 mai 1843 : La prise de la Smala

C’est en mai 1843 qu’Alger vécut ses journées les plus électrisantes depuis la prise de 1830. La nouvelle parvint au port dès le 19 mai au matin, portée par un courrier express depuis l’intérieur : le duc d’Aumale, fils cadet du roi Louis-Philippe, à la tête d’une colonne légère conduite par Yusuf et ses spahis, avait enfin surpris et capturé la Smala d’Abd el-Kader à Taguin, dans les Hauts Plateaux, après une poursuite de plusieurs jours. La Smala, cette cité nomade de plusieurs dizaines de milliers d’âmes qui constituait la capitale itinérante de l’émir, avec sa famille, son trésor, ses archives, ses ateliers et ses tribunaux, avait été entièrement capturée en une matinée. Mais Abd el-Kader lui-même avait échappé de justesse. On disait que Yusuf, au galop, s’était approché à quelques longueurs de cheval de l’émir avant que sa monture, épuisée, ne s’effondre sous lui. Le chef de la résistance alla se réfugier vers le Maroc.

Josef vit Alger exploser de joie. Les cloches de la cathédrale sonnèrent, les canons du fort tirèrent des salves. Des soldats en permission chantaient dans les rues, des officiers se congratulaient sur les terrasses, les négociants débouchaient du champagne dans les cafés du port. Cruseustolpe, homme de peu de mots, se contenta de poser sur le bureau de Josef une simple note : « La guerre change de visage. Le commerce s’en souviendra. » Le consul Schultze, croisé le soir même rue de la Marine, haussa légèrement les épaules avec le scepticisme serein de ceux qui ont vu trop d’histoires se répéter : « La guerre n’est pas finie, mon cher Kuhlman. Un émir sans Smala reste un émir. »

Il avait raison. Abd el-Kader continuerait de combattre encore quatre ans. Mais le mythe de son invincibilité était brisé.

Septembre 1843 : La grande fête de Bugeaud

Bugeaud avait la victoire fastueuse. En septembre 1843, tandis que les chaleurs de l’été commençaient à se dissiper, le Gouverneur Général organisa à Alger une fête militaire d’une ampleur sans précédent pour célébrer la prise de la Smala. La ville entière fut conviée. Josef se trouva au premier rang du spectacle. Sur la place Royale, des tribunes avaient été dressées. La revue des troupes dura plusieurs heures : les bataillons de zouaves défilèrent au pas cadencé sous leurs shakos écarlates, suivis des tirailleurs indigènes en burnous blanc, puis des spahis à cheval dont les capes rouge sang claquaient dans le vent du large. Au centre du dispositif, les étendards et le matériel capturés à la Smala furent exhibés devant la foule — bannières brodées, coffres du trésor de l’émir, tentes ornées de calligraphies coraniques. Un trophée de guerre destiné à démontrer que la résistance d’Abd el-Kader appartenait désormais au passé.

Le soir, un banquet réunit les officiers supérieurs, les consuls, les principaux négociants de la ville. Le consul Schultze y assista, en habit diplomatique. Josef, en sa qualité d’attaché consulaire, se trouva placé quelques tables derrière lui, aux côtés de Gentilli l’Italien et de Lambert de Maupas le Français — ses futurs concurrents dans le métier de courtier. Les trois hommes échangèrent des politesses prudemment calculées, chacun mesurant l’autre sans en avoir l’air, dans cet art subtil des milieux d’affaires où l’amitié et la rivalité occupent souvent la même chaise. Bugeaud prononça un discours bref et tonitruant, à son image. Il parla de la France, de la civilisation, de l’avenir de la colonie. Il ne mentionna pas les méthodes employées. Personne dans la salle ne s’en étonna.


La suite dans un prochain numéro …