Le départ du Général Yusuf

Alger, 8 avril 1865

Le Général Yusuf. Collection personnelle de l’auteur.

Le 8 avril 1865, Alger retint son souffle. Ce n’était pas n’importe quel départ. C’était, aux yeux de tous ceux qui avaient vécu l’histoire de la colonie depuis ses premières heures, la fin d’une époque : le dernier soldat de Sidi-Ferruch quittait définitivement la terre qu’il avait, pendant trente-cinq ans, conquise, pacifiée et aimée. Depuis la plage de débarquement de 1830 jusqu’à la soumission du Djebel-Amour en 1864, aucun officier n’avait traversé autant de campagnes, de djebels, de batailles de Staouëli, Taguin, Isly, Laghouat à la Kabylie du Djurjura, que le général Yusuf.

Mais ce qui le distinguait de tous les autres généraux qui s’étaient succédé à Alger, c’était moins sa longévité que sa nature profonde. Né Giuseppe Vantini à l’île d’Elbe vers 1808, enlevé enfant par des corsaires, esclave puis favori du Bey de Tunis, converti à l’islam, commandant de la cavalerie tunisienne avant de rejoindre les Français lors du débarquement de 1830, Yusuf n’était pas sorti des grandes écoles militaires et était encore moins un fonctionnaire de la conquête. Il avait créé les spahis, sillonné inlassablement la Mitidja, le Sahel, les routes de Boufarik et de Marengo, s’arrêtant pour inspecter un bataillon au travail, pour boire un café chez Beauvais le boulanger à Marengo, pour saluer d’un grand geste du bras l’hôte d’une ferme au fond d’un vallon. Il connaissait les colons, les aghas et les chefs de tribu de toute la province, qu’ils saluait par leur prénom, de la plaine jusqu’aux djebels, reconnaissant en cela leur honneur et leur mémoire, sans oublier ses soldats qu’il protégeait de sa bienveillance. Quand Napoléon III avait proclamé en 1863 que « l’Algérie n’est pas une colonie proprement dite, mais un royaume arabe », Yusuf avait été l’un des rares officiers généraux à soutenir ouvertement cette vision, lui qui avait depuis longtemps, par ses actes, défendu une idée rare et fragile : la fusion des trois races qui se partageaient le territoire. « Nous ne pourrons y parvenir, disait-il, qu’en opérant, par des associations d’intérêts et par des mariages, la fusion entre elles. J’y pousse de tout mon pouvoir. » Là où les autres représentaient la France coloniale, Yusuf portait quelque chose de plus rare : une certaine idée de l’Algérie.

La veille, le général avait adressé à ses troupes un ordre du jour empreint d’une dignité sobre, qui ne laissait aucun doute sur la nature de ce départ. Ses derniers mots résonnaient comme un testament militaire : « Adieu ! Soyez toujours disciplinés, dignes et vaillants et conservez intacts et inaltérables ces sentiments qui sont la religion de l’armée et qui, pour nous tous, constituent le plus sacré des devoirs : fidélité et dévouement au drapeau et à l’Empereur ! » ¹

Ce matin-là, le quai de la Pêcherie était noir de monde. Officiers de tous corps et services, fonctionnaires, prêtres, colons, chefs arabes en burnous, nomades descendus des plateaux, indigènes des villes. Tous étaient venus. Tous. La foule débordait sur les ruelles adjacentes, grimpait sur les terrasses blanches qui surplombaient le port. On n’avait pas vu cela depuis longtemps à Alger ¹.

Parmi cette masse silencieuse et grave se trouvait Josef Kuhlman. Le Suédois, établi à Alger depuis 1841, courtier maritime assermenté puis chancelier du consulat de Danemark, était accompagné de son fils Sigurd, un homme de trente ans, qui avait grandi lui aussi dans cette Algérie-là. Josef connaissait Yusuf et pas seulement de réputation. En mars 1863, deux ans avant ce départ, ils s’étaient retrouvés dans la même salle lors des séances de la Commission d’enquête sénatoriale sur le commerce et la navigation de l’Algérie. Kuhlman y défendait la suppression du droit de tonnage pour abaisser les frets et attirer les navires étrangers ; Yusuf, commandant de la place d’Alger, y soutenait la même politique libérale de l’Empereur ². Deux hommes venus d’ailleurs, un Suédois de Stockholm, un Elbois élevé à Tunis, assis autour de la même table, portant le même diagnostic sur ce que l’Algérie devait devenir. Et au-delà d’Alger, Josef savait que Yusuf avait ses habitudes dans la région de Bourkika et de Marengo, ce Sahel où la famille de Marie Pauline Carraux, sa future épouse, avait planté ses racines ³. Le général passait, s’arrêtait, regardait. Ce monde-là, Josef le connaissait aussi.

Ce matin-là, il regardait s’éloigner vers la mer la silhouette d’un général que toute une terre pleurait. Sigurd, bien des années plus tard, se souviendrait de l’odeur du port, du soleil déjà haut, et de son père qui se tenait à ses côtés sans dire un mot.

Car ce n’était pas une simple mutation militaire qui s’accomplissait. Le capitaine et futur général Derrecagaix l’avait compris avant les autres, lui qui avait servi à ses côtés : c’était le dernier soldat de Sidi-Ferruch qui repassait la mer. C’était la vieille Algérie et son passé qui repassaient la mer. Trente-cinq ans de service africain s’effaçaient dans le sillage d’un navire ¹.

Le Tell de Blidah l’écrivit avec une netteté sans appel : « Après trente-cinq années, une existence d’homme de services africains, parcourue dans cette voie sacrée… le général quittait l’Algérie, sa patrie d’adoption, et voguait vers la France, qui ne le connaît que par ce que lui en a dit la Renommée. » ¹

Pour chaque indigène venu lui serrer la main ou lui baiser les doigts, Yusuf avait un mot, savait leur prénom et évoqua un souvenir commun. Pas un journal algérien ne manqua de rendre hommage à son affabilité, à sa bienveillance, à cet esprit de conciliation qui avait fait de lui non seulement un chef de guerre redouté, mais un homme respecté des deux rives ¹.

Le duc de Magenta, Mac-Mahon, celui-là même qui avait précipité cette éviction, assistait à la scène. Il dut comprendre, trop tard, ce qu’il avait fait. Les larmes sur les visages bronzés des vieilles troupes n’étaient pas des adieux : elles étaient un reproche muet, unanime, adressé au chef militaire dont l’aveuglement ou la passion avait sacrifié un homme que l’Algérie tout entière aimait ¹.

Sources

¹  Général Derrecagaix, Le général Yusuf, chapitre « Disgrâce et mort du général Yusuf », pp. 241-244.

²  Enquête sur le commerce et la navigation de l’Algérie, mars-avril 1863, procès-verbaux des séances, groupe « Courtiers maritimes ». Voir aussi kuhlmansaga.com, « La Commission d’enquête de 1863 sur l’Algérie ».

³  Etienne Laude, Marengo d’Afrique, tomes I et II ; kuhlmansaga.com, article sur la deuxième épouse de Josef Kuhlman.

  Ernest Feydeau, Alger : étude, 1873, cité dans Marengo d’Afrique, tome II (discours de Yusuf sur la fusion des races).

Henrik Kuhlman (1863–1892) – Une vie écourtée à Alger

Par Etienne Laude, Juillet 2026

Si j’évoque aujourd’hui Henri Maximilien Kuhlman, ou Henrik Maximilian, selon l’orthographe nordique que sa famille lui aurait peut-être préférée, ce n’est pas parce que nous savons beaucoup de choses sur lui. C’est presque le contraire.

Henrik Maximilian Kuhlman (1862-1892). Collection personnelle de l’auteur.

C’est parce que sa tombe, au carré des Consuls du cimetière de Saint-Eugène à Alger, va être la première sépulture rénovée de ce secteur historique, pendant l’été 2026, grâce au travail remarquable de l’Association des Amis des Cimetières de Saint-Eugène Bologhine, l’A.C.S.E. Un geste concret, discret, et nécessaire, en faveur d’un patrimoine qui s’efface. Pourquoi commencer par lui, me direz-vous ? Tout simplement parce qu’il s’agit de la première tombe clairement identifiée parmi la longue liste de sujets suédois enterrés au Cimetière de Saint-Eugène.

La restauration d’une tombe est toujours un acte de mémoire. Et quand la tombe est celle d’un homme sur lequel on ne sait presque rien, cet acte prend une signification particulière. Henri Maximilien Kuhlman est mort le 24 août 1892, à l’âge de 29 ans, célibataire, sans profession déclarée. Sur sa tombe, une colonne brisée, symbole universel d’une vie interrompue avant son terme. Il repose à côté de son père Josef. Ensemble, ils dorment dans ce coin de terre algérienne que l’histoire aurait pu oublier.

Les tombes de Josef et Henrik Kuhlman, Carré des Consuls – cimetière de Saint-Eugène, Alger. Photographie prise en janvier 2012. Collection personnelle de l’auteur.

Il s’appelait Henri Maximilien Kuhlman. Il est né le 14 décembre 1863 à Alger, rue de Constantine, au domicile de ses parents. Il est mort le 24 août 1892, à l’âge de 29 ans, rue Mogador à Alger, sans s’être jamais marié. C’est à peu près tout ce que nous savons de lui avec certitude.

Acte de naissance d’Henrik Kuhlman, le 14 décembre 1863.
Une famille algéroise d’origine nordique

Henri grandit dans une famille aux racines pour le moins singulières pour l’Algérie coloniale. Son père, Josef Kuhlman, courtier maritime à Alger, est le fils de Johan Peter Kuhlman et d’Inga Nasbom, des origines suédoises qui remontent, par une longue chaîne généalogique, jusqu’aux seigneurs de Jannewitz en Poméranie, dans l’actuelle Pologne. Sa mère, Marie Pauline Carraux, est d’origine suisse. Ses parents se sont mariés le 22 septembre 1862 à Alger, dix jours seulement après la mort de leur premier fils, Paul Harald Ludovic, emporté à l’âge de onze mois. Henri est donc le premier enfant né dans le mariage, suivi de deux sœurs : Ingeborg Josépha (1866) et Bertha Constance (1871).

Sur la piste des deux témoins

L’acte de décès d’Henri Kuhlman, dressé à la Mairie d’Alger le 24 août 1892, nous livre deux noms. Deux amis qui, ce jour-là, ont accompli le geste ultime de l’amitié : venir déclarer la mort de l’un des leurs. Le premier est Raphaël Escriva, vingt-six ans, avocat, demeurant à Alger, l’acte précise son adresse, à quelques rues de là. Il est décrit comme « ami du défunt ». Escriva est un patronyme catalan ou valencien, très répandu parmi les familles venues d’Espagne. À Alger, la famille Escriva est documentée dès 1847 dans les registres d’état civil, soit quinze ans avant la naissance de Raphaël. Il a grandi dans cette ville comme Henri. Ils se sont peut-être connus sur les bancs d’un lycée algérois, dans les cafés du boulevard de la République, ou lors de leurs débuts dans la vie professionnelle. Raphaël, tout juste sorti de ses études de droit, venait d’entrer au barreau. Les archives suggèrent qu’il se mariera quelques années plus tard avec une certaine Jeanne Claire, mais sur la suite de sa vie, le silence.

Le second est Georges Guiard, vingt-cinq ans, agent général d’assurances, demeurant rue Naïsse 3 à Alger. Lui aussi est qualifié d’ami du défunt. Son nom ne figure pas dans les registres d’état civil algérois consultés : peut-être est-il né en France métropolitaine et venu s’établir à Alger comme jeune professionnel, comme beaucoup de ses contemporains. Son métier, agent général d’assurances, dessine le portrait d’un homme du monde des affaires, de la bourgeoisie commerçante algéroise. Deux hommes jeunes, deux professions libérales ou commerciales, ce sont eux qui ont porté la nouvelle ce matin-là. Ce sont eux qui nous mèneront peut-être, à travers les journaux algérois de l’époque, dans les archives du barreau, dans les registres notariaux, ce qu’était vraiment la vie d’Henri Kuhlman.

La piste reste ouverte.

Le Naufrage du Mayumba

Arzew, 28 janvier 1882. Quand Sigurd Kuhlman croise, sur les quais d’Arzew, le destin d’un jeune chirurgien britannique qui n’a pas encore dit son nom.

Le 28 janvier 1882, un télégramme parvient au bureau de Sigurd Kuhlman, courtier maritime à Oran : le Mayumba brûle à Arzew. Construit en 1859 par les chantiers Harland & Wolff de Belfast – les mêmes qui lanceront plus tard le Titanic – ce quatre-mâts de 1 500 tonnes vient de voir sa chaudière prendre feu lors d’une manœuvre d’accostage. Toute la nuit, la population d’Arzew se mobilise pour sauver l’équipage et décharger la cargaison d’alfa que Sigurd a fait venir des Hauts-Plateaux pour son ami Heyn, Consul de Prusse à Belfast. Deux bras cassés, pas de victimes. Le navire, lui, est perdu.

Le lendemain, au Café du Port, chez Germaine, une patronne qui parle si fort qu’on l’entend depuis la jetée, Sigurd partage une anisette avec son associé Thomas et le maire Vallois. Le jeune médecin de bord du Mayumba les rejoint. Un Britannique, chirurgien, formé à l’Université d’Édimbourg. Il a passé quatre mois sur ce navire, las des fièvres tropicales et de la chaleur africaine. Avant cela, il servait sur le baleinier Hope, en mer arctique. Il veut rentrer en Angleterre.

Sigurd, qui a l’œil pour les gens de potentiel, lui propose de l’accompagner à Oran. Au moment de se quitter, il pose la question la plus naturelle du monde :

— Au fait, comment vous appelez-vous ?

Le jeune médecin répondit. Et ce nom, prononcé ce jour-là sur les quais d’Arzew, allait devenir l’un des plus célèbres de la littérature mondiale.

Mais nous ne le dirons pas ici.

Les indices sont là : Édimbourg, le baleinier Hope, la mer arctique, le Mayumba, un jeune chirurgien britannique en 1882. Pour un lecteur attentif, ils dessinent une silhouette. Pour les autres, le mystère reste entier.

Qui était ce jeune médecin ?

La réponse est dans la nouvelle « Le Naufrage du Mayumba », où l’histoire vraie des Kuhlman croise, le temps d’un naufrage et d’une anisette, le destin d’un homme que le monde entier finira par connaître.

« Le Naufrage du Mayumba » est une nouvelle d’Étienne Laude, tirée du recueil de la Saga des Kuhlman. [Pour commander le livre, cliquez ici.]

Prix Spécial du Jury CDHA en 2023.

À lire également : « En Algérie (1844-1899) » — où il est déjà fait allusion à cette rencontre.

John Bell, médecin et diplomate (1797–1863) : Un consul au cœur du pouvoir colonial à Alger

Prologue : Les funérailles d’un témoin de l’Algérie nouvelle

Le 16 juin 1863, le cimetière de Saint-Eugène, à Alger, est le théâtre d’un événement qui dépasse le simple cadre d’une cérémonie funéraire. La dépouille de John Bell, Consul Général d’Angleterre, est accompagnée par l’état-major de l’Algérie coloniale : le Maréchal Pélissier, Gouverneur Général et Duc de Malakoff, y côtoie les généraux de Martimprey et Yusuf.

Le Maréchal Pelissier, Duc de Malakof (1794-1864). Collection personnelle de l’auteur.
Le Général Yusuf (1808-1866). Collection personnelle de l’auteur.
Le Général de Martimprey (1808-1883). Collection personnelle de l’auteur.

Rien, pourtant, ne prédestinait cet homme, un temps dépeint par la presse française des années 1840 comme un diplomate étranger agissant « sans droit » en territoire français, à une telle déférence. Sa carrière, longue de plus de trente ans, aura été le miroir d’une mue diplomatique fondamentale : celle du passage d’une Algérie dont la souveraineté française était ouvertement contestée par Londres, à celle d’une colonie reconnue et partenaire. John Bell fut l’homme qui accompagna la normalisation politique des relations entre deux empires.

I. Une trajectoire d’expert : du médecin au diplomate de terrain (1797–1850)

John Bell, né en 1797 à Leith en Écosse, fils de William Bell et de Jane Middleton Forbes, possède une double identité : celle de médecin de formation, surnommé « The Doctor John Bell » et celle de diplomate.

Loin d’être un débutant lors de son installation en Algérie, Bell a déjà consolidé son expérience diplomatique au Maroc. Avant 1836, il a servi dans le réseau consulaire britannique à Tétouan et à Tanger, où il épouse Matilda Seaman en 1835. Lorsqu’il est nommé Vice-Consul à Oran en 1836, Bell est un diplomate expérimenté. En première ligne, à proximité immédiate de la frontière marocaine et au centre des opérations militaires, Bell devient le pivot des intérêts britanniques. Lorsqu’il est enfin appelé à Alger, en janvier 1851, pour occuper le poste de Consul, il apporte avec lui quinze ans de connaissance intime du terrain. Cette expérience fait de lui un interlocuteur dont la légitimité repose sur une maîtrise parfaite des enjeux maghrébins.

II. La crise de l’exequatur : un bras de fer diplomatique (1844)

Au milieu des années 1840, la position de John Bell dépasse le cadre des affaires consulaires courantes. Le cœur du conflit réside dans l’obtention de l’exequatur, ce document officiel par lequel le gouvernement français autorise un consul étranger à exercer ses fonctions. En refusant de demander cette autorisation à Paris, les consuls britanniques, dont Bell, adoptent une posture de résistance. Ils arguent qu’ayant été accrédités par le dernier Dey d’Alger avant 1830, leurs pouvoirs ne sauraient être subordonnés à une administration française qu’ils ne reconnaissent pas.

En juin 1844, le journal La France dénonce cette situation : Bell et ses collègues agissent, selon eux, « sans droit ». La presse perçoit ce refus comme un affront à la souveraineté française. Cette situation révèle la nature de la mission de Bell : il est le garant, sur le terrain, de la ligne politique britannique qui consiste à ne pas donner de sceau de légitimité à l’incorporation de l’Algérie par la France. En 1844, Bell est un diplomate défiant l’administration coloniale, tout en protégeant les intérêts britanniques au cœur de la zone de conflit.

III. 1851–1854 : La normalisation et la consécration

En janvier 1851, John Bell s’installe à Alger pour remplacer M. F. John. Louis-Napoléon Bonaparte, alors Président de la République, cherche un rapprochement avec la Grande-Bretagne. Le 4 février 1851, la France accorde l’exequatur à John Bell. Cette procédure met un terme définitif à la fiction juridique qui maintenait que les consuls étrangers tenaient leurs pouvoirs du dernier Dey. Le journal L’Atlas (26 février 1851) souligne : « Désormais le représentant de S. M. Britannique en Algérie ne tiendra plus ses pouvoirs d’Hussein-Pacha ».

En août 1854, John Bell est promu Consul Général. Cette élévation est analysée par la presse comme une « sanction » (une consécration) donnée par l’Angleterre à l’incorporation de l’Algérie à la France. Bell devient, par ce titre, l’interlocuteur officiel du gouvernement britannique. Durant la Guerre de Crimée, il devient le relais de la diplomatie de guerre de Londres, comme en témoigne la publication dans le Moniteur algérien (25 juin 1855) de dépêches officielles britanniques qu’il est chargé de diffuser.

IV. L’insertion dans la société coloniale : Réseaux et alliances
CDV dédicacée de Gustave Mercier-Lacombe (1815-1874). Collection personnelle de l’auteur.

John Bell a tissé des liens étroits avec les élites françaises, mais aussi avec le corps diplomatique. Il entretenait des relations suivies avec ses pairs, parmi lesquels Joseph Kuhlman, Chancelier du consulat du Danemark dès 1849 et figure influente de la communauté diplomatique et maritime à Alger. Bien que Kuhlman n’accédera au rang de Consul Général qu’en 1873, il était, dans les années 1860, un membre éminent du cercle consulaire où Bell évoluait.

Sa correspondance témoigne également de sa proximité avec l’élite militaire, comme l’atteste sa lettre du 21 mars 1859 au Colonel Renson, Chef d’État-Major à Oran. Cette amitié mondaine facilitait ses missions diplomatiques. L’aboutissement de cette intégration est le mariage de sa fille, Henrietta-Mary Bell, avec Nicolas (Gustave) Mercier-Lacombe, Conseiller d’État et Directeur Général des services civils, le 25 mai 1861. Le Consul Général n’est plus un étranger ; il est une figure dont la descendance participe à la gestion de la colonie.

Lettre autographe du Consul Général Bell, datée du 21 mars 1859. Collection personnelle de l’auteur.

Alger le 21 Mars 1859

Cher Colonel,

Je prends la liberté de vous recommander M. le Capitaine Peel qui a été nommé Vice Consul d’Angleterre à Oran par le Gouvernement Britannique ; si vous pouviez lui être utile je vous serais très reconnaissant.

Madame Bell et ma fille me chargent de leurs amitiés pour vous et Madame Renson.

Veuillez agréer Cher Colonel l’assurance de ma haute estime et de mon affectueux dévouement.

John Bell

John Bell s’éteint le 9 juin 1863, rue du Divan à Alger. Ses obsèques, le 16 juin, furent une cérémonie politique de premier plan. Il est fort probable que Joseph Kuhlman, membre actif du corps consulaire, ait assisté aux funérailles, rendant hommage à celui qui fut un pilier de la diplomatie algéroise.

V. Épilogue : L’héritage d’une transition diplomatique

La disparition de Bell marque la conclusion d’une période de transition historique. Par son travail de normalisation diplomatique, il a transformé une relation de confrontation en un partenariat fonctionnel. Avec sa disparition, c’est une génération de diplomates qui s’efface : celle qui a dû construire la diplomatie en même temps que se construisait la colonie, dans l’ombre des maréchaux et des généraux.

Crusenstolpe à Tanger : le Traité de Larache (1844-1845)

7.1 Alger, les années fondatrices (1841-1849) – automne 1844
La Joséphine, en rade de Tanger, septembre 1844.

À l’automne 1844, Josef Kuhlman remarqua l’absence inhabituelle de Cruseustolpe au consulat de la rue de la Licorne. Le bureau du secrétaire était fermé, ses registres soigneusement rangés, ses plantes confiées à un serviteur. À qui demandait où se trouvait le secrétaire, on répondait laconiquement : « À Tanger, pour affaires diplomatiques. »

Le diplomate Suédois était parti préparer le terrain d’une négociation qui se jouait à l’autre bout de la Méditerranée, sur la côte atlantique du Maroc. La flotte suédo-norvégienne mouillait depuis septembre à Gibraltar et il été prévu qu’elle n’appareillerait vers Tanger qu’en février 1845. Crusenstolpe, lui, était déjà là, à préparer les esprits, à ménager les intermédiaires, à commencer son travail diplomatique dans les palais et les souks de la ville blanche.

L’affaire en question allait mettre fin à une humiliation vieille de plusieurs siècles.

L’héritage du tribut

Dans son récit de 1823 sur la terrasse de la Calorama, le consul Schultze avait évoqué la situation des puissances nordiques face aux régences barbaresques : « Nous devions payer tribut pour que nos navires ne soient pas capturés par les corsaires. » Cette réalité n’avait pas entièrement disparu avec la conquête française d’Alger en 1830. Si la Régence d’Alger n’existait plus, le sultan du Maroc continuait à percevoir des tributs annuels de la Suède-Norvège et du Danemark en échange de la sûreté de navigation en Méditerranée et dans l’Atlantique. Un arrangement d’un autre âge, vestige du temps où les corsaires marocains terrorisaient les côtes européennes.

En 1843-1844, les deux royaumes scandinaves décidèrent d’en finir. Une démonstration de force navale fut organisée. C’est dans ce contexte que Cruseustolpe, secrétaire consulaire à Alger depuis 1832 (1), arabophone confirmé, fin connaisseur des usages diplomatiques du monde méditerranéen, fut dépêché à Tanger pour servir d’interprète lors des négociations.

La flotte nordique devant Tanger

Le 2 septembre 1844, la flottille suédo-norvégienne appareilla de Suède. Elle comprenait cinq navires de guerre : la frégate Josephine et la corvette Carlskrona (2) pour la Suède, la goélette l’Aigle, la frégate norvégienne Freja et la corvette Nordstiernan. Après une escale à Copenhague le 3 septembre, la flotille repartit le 5. À Elfsborg, avant de reprendre la mer, les Suédois embarquèrent un passager inhabituel : une girafe nommée Hadgi (3), cadeau du pacha d’Égypte au nouveau roi Oscar I, qu’il fallait ramener à son pays d’origine. Le 28 septembre, la flottille franchit le détroit de Gibraltar et mouilla en rade, cinq longs mois d’attente en vue du Rocher, tandis que Crusenstolpe préparait le terrain à Tanger.

Evocation de la frégate Carlskrona, d’après un dessin publié en 1939 par Société royale des officiers de marine de Suède.

La flotte danoise comprenait, quant à elle, six bâtiments : la Flora, le Set Croix, la Geifon, la Thelis, le Merkurius et le vapeur Hekla (4). Ensemble, les deux flottes formaient une démonstration sans équivoque de la détermination nordique.

Ce n’est que le 24 février 1845 que l’escadre suédo-norvégienne quitta Gibraltar. Le 26 février, elle mouilla au large de Tanger, rejoignant enfin le diplomate qui l’y attendait depuis l’automne.

Les négociations sur la Josephine

C’est à bord de la frégate suédoise Josephine, mouillée au large de Tanger, que s’ouvrirent les premières discussions officielles. Crusenstolpe y joua un rôle central : sa maîtrise de l’arabe, acquise au fil de quinze années passées en Méditerranée, affinée lors de sa traduction du Coran publiée en 1843 (5), lui permettait de dialoguer directement avec les représentants du sultan Abd al-Rahman (6) sans les distorsions inévitables d’une double traduction.

Les pourparlers alternaient entre la courtoisie orientale des réceptions palatiales et la rigueur comptable des discussions financières sur la frégate. À partir de janvier 1845, les négociations se déplacèrent vers le palais du sultan. Crusenstolpe naviguait entre ces deux mondes avec l’aisance d’un homme qui avait beaucoup d’expérience de ce genres de situations complexes.

Le Traité de Larache – 5 avril 1845

Le 5 avril 1845, à Larache (7), sur la côte atlantique du Maroc, le traité fut signé. Ses termes étaient clairs. La Suède-Norvège versait un dernier paiement de 133 532 riksdaler au Maroc, e paiement d’un tribut alnnuel pour garantir la sécurité du passage maritime cessait définitivement et le Maroc renonçait aux paiements et cadeaux précédemment promis, dont en l’occurrence, 56 000 piastres.

Grâce à ce traité, le système organisé d’extorsion diplomatisée prenait fin. Les navires suédois, norvégiens et danois pouvaient désormais naviguer librement sans tribut ni rançon. Le traité fut ratifié à Stockholm en mai 1845.

Le retour

Lorsque Crusenstolpe reprit sa place au bureau de la rue de la Licorne au printemps 1845, Josef lui trouva une assurance nouvelle et la satisfaction d’un homme qui venait de contribuer à quelque chose d’important. Le secrétaire arborait discrètement à sa boutonnière le ruban de l’ordre de Vasa (RVO) (8), décoration suédoise remise en reconnaissance de ses services lors des négociations. Josef, qui avait entendu Schultze parler du tribut dès 1841 sur la terrasse de la Calorama, comprit que le secrétaire du consulat venait de clôturer un long contentieux.

Josef apprit en décembre 1844 qu’il était désormais courtier maritime assermenté.

Notes

(1) Selon l’historique officiel des consulats suédois (Konsulsstaten, Almquist, Stockholm 1914), Crusenstolpe était officiellement affecté au consulat d’Alger depuis 1832. Son rôle dans les négociations de Tanger illustre la pratique courante de l’époque : un diplomate basé dans un port pouvait être dépêché ponctuellement dans toute la région méditerranéenne selon les besoins.

(2) La corvette Carlskrona, construite en 1841, comptait 130 hommes d’équipage. Après la ratification du traité, elle reçut l’ordre de rejoindre Saint-Barthélemy. Elle coula le 30 avril 1846 lors de cette traversée vers les Antilles, causant la mort de 114 hommes – la plus grande catastrophe maritime suédoise en temps de paix. Un deuil qui assombrit durablement la victoire diplomatique de Larache. Source : Wikimedia Commons, Korvetten Carlskrona, 1939 : « Built 1841. Sunk in the West Indies 30 April 1846. »

(3) Hadgi était une girafe offerte au roi Oscar I par Méhémet Ali, pacha d’Égypte, à l’occasion de son accession au trône en mars 1844. L’animal fut embarqué à Elfsborg pour être rapatrié en Égypte. Il mourut malheureusement avant d’avoir atteint sa destination, quelque part en Méditerranée.

(4) La flotte nordique comprenait au total onze bâtiments de guerre : trois suédois (Josephine, Carlskrona, l’Aigle), deux norvégiens (Freja, Nordstiernan) et six danois (Flora, Set Croix, Geifon, Thelis, Merkurius, Hekla).

(5) En 1843, Crusenstolpe publia la première traduction intégrale du Coran en suédois, aux éditions P.A. Norstedt & Söner à Stockholm. Cette œuvre considérable, fruit de quinze années de pratique de l’arabe en Méditerranée, lui valut une reconnaissance durable dans les milieux orientalistes scandinaves.

(6) Abd al-Rahman II (1778-1859) : Sultan du Maroc de 1822 à 1859. Il avait soutenu Abd el-Kader dans sa résistance contre les Français, ce qui avait conduit à la défaite marocaine à la bataille de l’Isly (août 1844) et au Traité de Tanger (septembre 1844) avec la France. Le Traité de Larache s’inscrivait dans ce contexte de redéfinition des équilibres méditerranéens.

(7) Larache : port de la côte atlantique du Maroc, à environ 90 km au sud de Tanger. Ville ancienne, anciennement connue sous le nom de Lixus.

(8) Ordre de Vasa (RVO : Riddare af Vasaorden) : ordre royal suédois fondé en 1772 par Gustave III pour récompenser les mérites civils dans les domaines de l’agriculture, du commerce, des mines et des arts. La décoration de Crusenstolpe au grade de chevalier récompensait ses services diplomatiques lors des négociations de Larache.

Sources : Wikipedia, « Moroccan expedition » ; Wikimedia Commons, Korvetten Carlskrona.jpeg ; Svenskt biografiskt lexikon (SBL), vol. 9 (1931), notice « Johan Fredrik Sebastian Crusenstolpe » ; Traité de Larache (1845).