Une institution née dans une colonie naissante
I. Douze hommes autour d’une table
Lorsque le maréchal Valée réunit pour la première fois, le 13 décembre 1839, le Consistoire protestant officiellement institué par ordonnance royale, la scène frappe par sa diversité. Autour de la table se trouvent douze hommes que tout sépare : des Français de souche réformée, des Alsaciens luthériens, des négociants venus du Nord de l’Europe, un médecin, un fondeur, un garde du Génie. Certains se connaissent à peine. Ils n’ont en commun que leur foi protestante et le fait d’avoir choisi, ou subi, l’Algérie. C’est précisément cette diversité qui fait la singularité du Consistoire d’Alger. En France métropolitaine, les consistoires réformés et luthériens étaient des institutions séparées, avec leurs propres structures, leurs propres pasteurs, leurs propres fidèles. À Alger, le petit nombre de protestants et la variété de leurs origines rendaient une telle séparation absurde. L’ordonnance du 31 octobre 1839 en tira la conséquence logique en créant une institution unique, réunissant les deux confessions sous un même toit – modèle que la France métropolitaine ne connaîtrait jamais.
II. Avant l’ordonnance : les années officieuses
Il serait inexact de faire commencer l’histoire du consistoire en 1839. Dès décembre 1834, la communauté protestante d’Alger avait adressé une demande aux autorités coloniales pour obtenir un lieu de culte et un pasteur. La demande fut accordée : le gouverneur général Clauzel autorisa par arrêté la création d’une Église réformée libre, et un temple provisoire fut aménagé dans un bâtiment existant. Le 7 janvier 1836, un premier consistoire – officieux – fut constitué, avec à sa tête le pasteur Napoléon Roussel. Parmi les laïcs qui le composaient figurait le chef de bataillon Isaac Sol, vétéran de la prise d’Alger de 1830 et futur secrétaire général du Gouvernement général. C’est le premier nom civil dont l’appartenance à cette instance soit formellement attestée. En 1837, le pasteur genevois Jean-François Sautter prit la tête de la communauté. Il la dirigerait dix ans.
III. Le consistoire officiel et ses hommes
L’ordonnance de 1839 ne créa donc pas quelque chose de nouveau : elle donna un cadre légal à ce qui existait déjà. Les douze anciens nommés par le gouverneur général en décembre 1839 étaient pour la plupart déjà impliqués dans la vie de la communauté. Leurs professions reflétaient le tissu social de la colonie naissante : des propriétaires, des négociants, quelques hommes de métier, un médecin et un seul luthérien, d’origine alsacienne. La liste nominative complète de ces douze fondateurs est conservée aux Archives nationales d’outre-mer, dans le registre des délibérations du consistoire (ANOM 208 APOM/33), séance du 13 décembre 1839. Au fil des années, les renouvellements successifs allaient transformer progressivement la composition de l’institution. Dès 1841, deux nouveaux anciens entrèrent au consistoire et en changèrent le visage. L’un était Isaac Sol, que nous avons déjà rencontré. L’autre était un officier d’état-major d’origine suédoise, le baron Oscar d’Adelswärd et c’est lui qui nous intéresse particulièrement.
IV. Oscar d’Adelswärd et son frère : un fil qui traverse l’histoire
Oscar d’Adelswärd était né le 18 décembre 1811 à Longwy, en Moselle, d’un père suédois issu d’une famille anoblie. Élève de Saint-Cyr puis de l’École d’état-major, il avait servi en Algérie comme adjutant du général Baraguey d’Hilliers, futur maréchal de France. Il y avait été grièvement blessé, décoré de la Légion d’honneur, et avait atteint le grade de capitaine dans l’état-major général avant de quitter le service actif en 1844. Luthérien d’origine suédoise, il fut élu membre du consistoire protestant d’Alger le 10 octobre 1841 – second luthérien à siéger dans cette instance, après un Alsacien.
La présence d’Adelswärd dans le consistoire n’est pas seulement anecdotique. Elle illustre le fait que le protestantisme algérien était, dès ses origines, une affaire européenne au sens large, nourrie par des hommes qui apportaient avec eux leurs traditions nationales, leurs réseaux, leurs héritages familiaux. Car l’histoire d’Oscar d’Adelswärd ne s’arrête pas à Alger. Son frère, Georg Nikolaus d’Adelswärd, suivit une tout autre carrière : diplomate de haut rang, il fut nommé envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de Suède – d’abord en Russie, puis en France, où il représenta la Couronne suédoise à Paris. C’est en cette qualité que Georg Nikolaus signa les lettres de créance de Josef Kuhlman, nommé consul général de Suède et de Norvège à Alger. Ces deux noms – Adelswärd et Kuhlman – se croisent ainsi dans un acte diplomatique dont on mesure rétrospectivement tout le poids : le ministre à Paris qui signe, et le consul à Alger qui reçoit. Le même Kuhlman qui, des années plus tard, se présentera à la mairie d’Alger le 12 juillet 1875 pour déclarer la mort du jeune Norvégien Herman Rustad, et accompagnera le pasteur Charles Monod jusqu’au cimetière de Saint-Eugène.
V. Les membres connus par les renouvellements successifs
À partir de 1843, les renouvellements successifs firent entrer au consistoire des hommes venus d’horizons encore plus divers. Ce n’étaient plus seulement des colons français ou des officiers : c’était le personnel consulaire du bassin méditerranéen tout entier qui s’installait, prudemment, autour de la table protestante d’Alger.
En janvier 1843, cinq nouveaux anciens remplacèrent autant de démissionnaires. Hermann Hoskiaer, gérant du consulat de Danemark, apportait avec lui les réseaux nordiques de la ville ; Alexander Suttin, vice-consul d’Angleterre, y représentait la présence britannique. Thomas Brown, juge adjoint au tribunal d’Alger, allait quant à lui devenir l’une des figures les plus durables de l’institution, présent pendant trois décennies, co-fondateur de l’orphelinat de Dély-Ibrahim, chevalier de la Légion d’honneur. Jean Meyer, propriétaire à Dély-Ibrahim, et Schneider fils, brasseur à Oran, incarnaient pour leur part la colonie dans ce qu’elle avait de plus quotidien. En décembre de la même année entra Charles Wolters, médecin luthérien d’origine allemande, qui jouerait un rôle central dans la fondation de l’orphelinat et mourrait à Alger en 1875, la même année qu’Herman Rustad.
Ces hommes ne se ressemblaient pas. Ce qui les réunissait, c’était moins une identité commune qu’une même façon de tenir leur place dans une colonie encore incertaine : avec sérieux, avec méthode, et avec ce sens du service qui caractérisait les milieux protestants de l’époque.
VI. Au-delà des membres élus : la communauté protestante d’Alger
Le consistoire ne résumait pas à lui seul la vie protestante d’Alger. Dans une lettre de 1861 à l’inspecteur ecclésiastique Meyer, le pasteur Dürr dressait un tableau plus large de la présence protestante dans la ville : des militaires, des hauts fonctionnaires, des magistrats, des médecins et un réseau consulaire d’une remarquable densité.
Parmi le personnel consulaire cité : Frédéric de Crusentolpe, consul général de Suède ; Henri de Stucklé, banquier et consul des Pays-Bas ; John Bell, consul adjoint d’Angleterre ; de Boismann, consul général de Russie. Parmi les militaires : les capitaines Garnier, Duvernoy, Liebich et Artopéus, ainsi que des officiers en retraite. Parmi les magistrats et fonctionnaires : M. Lauth, conseiller à la cour d’appel ; M. Ulrich, juge à Blida ; M. Lamouroux, conseiller de préfecture. Cette liste n’était pas celle des élus, mais celle des fidèles et des sympathisants – le cercle élargi d’une communauté bien plus vaste que son seul consistoire. Sans bruit ni ostentation, la présence protestante irriguait les élites de la colonie : administratives, militaires, diplomatiques et médicales. C’était aussi, dans cette discrétion même, une manière d’être au monde profondément protestante.
VII. Ce que faisait le consistoire
Au-delà de la gouvernance paroissiale (organisation des cultes, nomination des pasteurs, gestion du patrimoine), le Consistoire d’Alger exerçait une mission sociale que ses membres prenaient très au sérieux. Il gérait l’école protestante, dont la distribution des prix, le 1er août 1853, réunit autour du préfet Jaubert-Mézeray le recteur et l’inspecteur de l’Académie et le général Chabaud-Latour. Il finança et administra l’orphelinat de Dély-Ibrahim, fondé en 1852. Il organisait les secours aux protestants indigents, quelle que fût leur nationalité, et veillait à ce que les morts soient accompagnés dignement.
C’est dans ce cadre que le pasteur Charles Monod célébra, le 12 juillet 1875, les funérailles d’Herman Rustad, le jeune Norvégien de vingt-trois ans, mort la veille dans son appartement de la rue de Joinville, dont la succession ne contenait rien d’autre qu’une dette de quarante-trois francs et cinquante centimes…
VIII. L’héritage
Le Consistoire d’Alger demeura l’institution centrale du protestantisme algérien pendant toute la période coloniale, sous des présidences pastorales successives – Sautter, Guillaume Monod, Charles Monod et d’autres après eux. Pendant plus d’un siècle, il fut le point fixe d’une communauté qui n’avait rien d’évident : trop diverse pour être homogène, trop dispersée pour être visible, mais assez unie pour bâtir des écoles, administrer des orphelinats et faire vivre une presse. Sa dissolution, après l’indépendance algérienne de 1962, mit fin à cette aventure. Mais ses archives, éparpillées entre Aix-en-Provence, Stockholm, Oslo et Genève, continuent de livrer leurs secrets et de redonner des noms à des hommes que l’histoire avait oubliés.
Notices biographiques des membres cités
Jean-François Sautter (1791–1872) — né et mort à Genève. Pasteur à Marseille de 1817 à 1837, puis à Alger de 1837 à 1847. Naturalisé français en 1816. Chevalier de la Légion d’honneur. Premier pasteur officiel du Consistoire d’Alger, qu’il présida jusqu’à sa révocation en 1847.
Isaac Adolphe Paul Émile Sol — officier de carrière, aide de camp lors de la prise d’Alger en 1830. Secrétaire général du Gouvernement général de l’Algérie. Coopté comme membre du consistoire officieux dès 1836, élu ancien titulaire le 10 octobre 1841. Chevalier de la Légion d’honneur.
Renauld Casimir Oscar baron d’Adelswärd (1811–1898) — né le 18 décembre 1811 à Longwy (Moselle), d’un père suédois issu d’une famille anoblie. Élève de Saint-Cyr et de l’École d’état-major. Adjutant du général Baraguey d’Hilliers en Algérie. Capitaine d’état-major, blessé et décoré de la Légion d’honneur. Membre du consistoire protestant d’Alger d’octobre 1841 à son départ du service actif en 1844. Installé ensuite à Nancy, commandant de la Garde nationale. Élu à l’Assemblée constituante (1848) et législative (1849) pour la Meurthe. L’un des 233 députés ayant signé le décret de destitution de Louis-Napoléon lors du coup d’État de décembre 1851. Frère du diplomate Georg Nikolaus d’Adelswärd, ministre plénipotentiaire de Suède à Paris, qui délivra les lettres de créance de Josef Kuhlman comme consul général de Suède et de Norvège à Alger. Probablement, selon le Svenskt biografiskt lexikon, « le seul né d’un père suédois à avoir siégé dans une assemblée nationale française ». Mort à Saint-Hélier (Jersey) en 1898.
Hermann Hoskiaer — secrétaire du Consulat de Danemark à Alger. Élu ancien du consistoire le 31 janvier 1843. Ultérieurement nommé consul de Prusse.
Alexander Suttin — vice-consul d’Angleterre à Alger. Élu le 31 janvier 1843.
Thomas Brown — né à Bordeaux, d’une vieille famille écossaise protestante. Juge adjoint au tribunal d’Alger. Élu le 31 janvier 1843. Pilier du consistoire pendant trois décennies. Co-fondateur de l’orphelinat de Dély-Ibrahim en 1852 aux côtés de Guillaume Monod et du pasteur Dürr. Chevalier de la Légion d’honneur.
Charles Guillaume Ferdinand Théodore Wolters (1813–1875) — né à Brunswick (Allemagne). Médecin à Alger, confession luthérienne. Élu le 11 décembre 1843. Acteur central de la fondation de l’orphelinat de Dély-Ibrahim. Secrétaire du consistoire. Mort à Alger le 2 novembre 1875.
Jacques Timothée Dürr (1796–1876) — pasteur alsacien. Débarqué à Alger le 18 janvier 1844. Fonda les communautés protestantes de Dély-Ibrahim, Douéra et Blida. Co-fondateur de l’orphelinat de Dély-Ibrahim (1852). Mort à son domicile de l’Orangerie à Mustapha le 11 novembre 1876, une plume à la main, écrivant ses dernières lettres pour les pauvres. Surnommé « Apôtre de l’Algérie ».
Guillaume Monod (1800–1896) — né à Copenhague, fils du pasteur Jean Monod. Pasteur et président du Consistoire d’Alger de 1849 à 1853. Co-fondateur de l’orphelinat de Dély-Ibrahim. Auteur des Instructions adressées aux Protestants d’Afrique (1852). Mort à 96 ans.
Charles Monod (1850–1897) — fils d’Horace Monod, neveu de Guillaume Monod. Pasteur à Alger de 1873 à sa mort en 1897. Co-fondateur du Courrier du Dimanche. Officia aux funérailles d’Herman Rustad (12 juillet 1875) et prononça l’éloge funèbre du pasteur Dürr (13 novembre 1876).
Sources : Jean Volff, « Dix figures laïques du consistoire d’Alger (1839-1872) », Revue d’Histoire du Protestantisme, 2020 · Riksarkivet Stockholm (Svenskt biografiskt lexikon) · ANOM 208 APOM/33 (registres du consistoire)











