D’après la correspondance Kuhlman-Almquist (4/10)
Une lettre de commerce du XIXe siècle, c’est aussi une machine financière. Derrière les poutres et les planches, la correspondance Kuhlman–Almquist met en lumière tout un système de règlement, un réseau de papier qui relie Alger à Stockholm en passant par Paris, Marseille et quelques grandes maisons de banque protestantes.
La lettre de change, instrument universel
Dans ce commerce, on ne paie pas en espèces. On paie en « effets de commerce » : des lettres de change, des traites, des reversaux. Un acheteur algérois signe une traite à 4 ou 5 mois de la date du connaissement, payable à Paris, et Almquist à Stockholm encaisse à l’échéance. Kuhlman décrit ce circuit avec une précision d’horloger dans une lettre de novembre 1871 :
« Mes acheteurs acceptent les traites de M.B. (Min Bror) payables à Paris à 4 mois de la date du connaissement, à condition que le navire ait passé l’Øresund. Car si le navire est retenu ou bloqué, l’affaire tombe. »
La clause de l’Øresund garantit à l’acheteur algérois que la marchandise a effectivement quitté la Baltique, protection contre les tirages sur des cargaisons hypothétiques ou bloquées dans les glaces.

Les traites, au centime près
Ce qu’il y a de remarquable chez Kuhlman, c’est que dans le chaos de 1871, entre la révolte Mokrani et les poutres pourries, il tient ses comptes au centime près. Il débite Almquist de 13,50 francs de droits de timbre sur des traites de 27 000 francs – soit exactement 0,05 %, le taux réglementaire. Il paie « Prima et Secunda » – les deux exemplaires d’une lettre de change envoyés par courriers séparés pour pallier une perte en transit et note le coût : 43 francs exactement, portés au débit du compte d’Almquist.
Quand les résultats sont mauvais, il ne les cache pas non plus. Le produit de la cargaison de l’Amélie, des lattes arrivées trop tard, bradées dans un marché paralysé par l’insurrection, est tellement dérisoire que Kuhlman l’annonce avec une ironie amère qu’on entend encore aujourd’hui :
« Soumettre de tels comptes de vente que ceux de l’Amélie est au plus haut point désagréable et les recevoir l’est encore plus. »
Quand en revanche la négociation porte sur de grandes quantités et qu’une fenêtre de prix s’ouvre, il n’hésite pas à proposer une alternative créative en quelques mots. Pour la cargaison commandée par son client Lépine en avril 1873, il télégraphie à Almquist :
« J’accepte 120 Standards de poutres à 95 centimes. Si le prix à 90 est impossible, ajoutons 40 Standards de planches à 70 centimes. »
Mallet Frères, la banque de confiance protestante
Le principal relais financier de Kuhlman à Paris est la maison Mallet Frères & Cie, l’une des plus anciennes banques privées d’Europe, fondée en 1713 par des huguenots normands réfugiés à Genève après la révocation de l’Édit de Nantes. En 1871, la Banque Mallet est au faîte de sa puissance, aux côtés des Rothschild, Hottinguer et Neuflize dans ce qu’on appelle alors la Haute Banque parisienne (1).
Ce choix n’est pas anodin. Almquist (luthérien suédois), Kuhlman (germano-scandinave) et Mallet (protestants genevois de souche) s’inscrivent dans un réseau de confiance transnational qui traverse les frontières. Dans une ville coloniale où les billets du gouvernement sont parfois refusés au paiement, avoir Mallet comme chambre de compensation, c’est avoir Paris comme garantie ultime.

Saulière, l’homme de référence à Alger
À Alger même, le personnage clé est M. Saullière. Kuhlman le présente en mai 1871 comme l’intermédiaire financier de référence : Almquist peut tirer sur lui directement pour 47 000 francs, payables le 30 septembre. Né en 1813 à Aubas, en Dordogne, il est l’une des figures commerciales les plus influentes d’Alger colonial à la tête de la Compagnie Algérienne Saulière, active dans le commerce des grains, des farines et l’industrie. Sa réussite fut telle que son nom marqua durablement la géographie algéroise : le « Plateau Saulière » à Mustapha-Supérieur, point de vue réputé et terminus de tramway, perpétua longtemps son souvenir. Il mourut le 1er décembre 1888 dans sa Dordogne natale. Ce que la correspondance établit avec certitude, c’est qu’en mai 1871, dans la crise la plus grave qu’ait traversée Alger depuis la conquête, Josef Kuhlman propose à un créancier suédois établi à Stockholm de garantir 47 000 francs sur la simple signature d’un homme. C’est la meilleure définition de l’influence.
(1) La Banque Mallet survivra jusqu’en 2004, date à laquelle elle sera absorbée par ABN AMRO sous le nom Neuflize OBC, après 291 ans d’existence continue.
Glossaire et géographie
Lettre de change (traite) : Titre de crédit par lequel un créancier ordonne à un débiteur de payer une somme à une date fixée.
Prima et Secunda : Pratique standard du négoce maritime — on expédiait deux exemplaires originaux d’une même lettre de change par courriers séparés. Dès que l’un était présenté au paiement, l’autre devenait nul.
Øresund : Détroit séparant la Suède du Danemark, entrée obligatoire de la mer Baltique.
Haute Banque parisienne : Réseau informel de grandes banques privées, Mallet, Rothschild, Hottinguer, Neuflize, d’origine protestante ou juive, dominant la finance internationale française au XIXe siècle.
Plateau Saulière : Quartier résidentiel d’Alger colonial, à Mustapha-Supérieur. Mentionné dans les souvenirs de nombreux habitants de l’Algérie française, notamment comme lieu de résidence de la cellule algéroise du Parti communiste dans les années 1930, dont fit partie Albert Camus.