Né dans une forteresse du roi, mort sans ressources dans une colonie
« Ce jour fut inhumé Herman Rustad au cimetière de Saint-Eugène. L’enterrement fut célébré par le Pasteur Monod en présence du Consul Général et de quelques rares connaissances du défunt. » – Journal du Consulat Général de Suède et de Norvège à Alger, 12 juillet 1875

I. Une ligne dans un registre
Le journal du Consulat Général de Suède et de Norvège à Alger, pour l’année 1875. Ce document de routine, entrées et sorties de navires, visas consulaires, certificats d’état civil, petits règlements de succession, consigne également la vie ordinaire de communauté scandinave expatriée en Algérie. La plupart des mentions y sont sèches, techniques, impersonnelles. Celle du 12 juillet 1875 l’est aussi, en apparence. La main appliquée de Josef y a noté l’inhumation d’un jeune ressortissant norvégien, mort la veille au soir dans son appartement du centre d’Alger : Herman Rustad, vingt-trois ans. Deux lignes, entre deux entrées de navires et un visa consulaire. Herman Rustad apparaissant dans le registre du cimetière de Saint-Eugène, j’ai essayé d’en savoir davantage.
Ce nom ne dit rien à personne. Ce n’est pas celui d’un explorateur parti cartographier l’Afrique ou les glaces polaires, ni d’un officier tombé en campagne, ni d’un pasteur missionnaire. C’est celui d’un fils de militaire, né dans une forteresse du Nord, mort seul et sans ressources à 3 500 kilomètres de chez lui. Et pourtant, en croisant l’acte de naissance de Christiania, les recensements de la ville, les registres paroissiaux de la garnison, les notes du consul et l’acte de décès de la mairie d’Alger, une vie entière ressurgit — brève, ordinaire, et d’autant plus touchante pour l’une et l’autre de ces raisons.
II. Christiania, 1851 : naître dans la forteresse du roi
Le 18 août 1851, à Christiania, la ville qui allait devenir Oslo, Herman Rustad venait au monde dans l’enceinte de la Forteresse d’Akershus. Son père, Johan Olsen Rustad, avait fait toute sa carrière dans l’armée. Originaire de Toten, dans l’Oppland, cette grande vallée agricole de l’intérieur du pays, loin de la mer et des grandes villes. Il avait débuté comme tambour de corps avant d’être reconverti en gardien surveillant (Vagtmester) à l’école militaire de la forteresse. Sa mère, Maren Martine Nilsdatter, ce patronyme signifiant simplement « fille de Nils », selon l’ancien système de dénomination nordique encore en usage dans les milieux populaires, disparaît des archives avant le recensement de 1865.
Herman fut baptisé le 10 octobre 1851 à la Garnisonsmenigheten, l’église luthérienne de la garnison militaire. Grandir dans l’enceinte de la forteresse royale d’Akershus, le château médiéval qui, depuis le XIIIe siècle, surveille le port d’Oslo depuis son promontoire de gneiss gris, signifiait vivre dans un monde clos : uniformes, discipline, murs épais, cour pavée, bruit régulier des exercices. C’était aussi vivre à l’écart de la ville civile qui s’étendait au pied des murailles, dans une communauté soudée par le service militaire, les mariages entre familles de sous-officiers, et la conscience aiguë d’appartenir à un autre monde que celui des marchands et des bourgeois. Les enfants de la garnison avaient leurs propres camarades, leurs propres fêtes, leurs propres horizons bornés, de tous côtés, par des remparts.
En 1851, la Norvège, en union avec la Suède depuis 1814, mais autonome dans ses institutions intérieures, était encore une société largement rurale, lentement élevée par les premières vagues de l’industrialisation. Christiania comptait à peine 30 000 habitants. Au recensement de 1865, Herman avait quatorze ans. Son père, alors âgé de 51 ans, était veuf depuis une date inconnue. Lui et son frère cadet Nils Oskar grandissaient sans leur mère, dans l’ombre d’un père vieillissant, dans les logements exigus réservés au personnel de surveillance.
III. Le docteur Egeberg et le certificat de vaccination
Dans le dossier de confirmation d’Herman figure une mention discrète, presque illisible : « Attest Egeberg 1853-06-07 ». Un certificat médical. Une date. Derrière ces quelques mots se cache une institution et une rencontre sans lendemain qui méritent qu’on s’y arrête. En Norvège, depuis la loi sur la vaccination de 1810, l’une des plus précoces d’Europe, toute confirmation religieuse luthérienne supposait la présentation préalable d’un certificat de vaccination antivariolique. L’État avait fait de la santé publique une condition préalable à la vie sociale et religieuse : pas de vaccin, pas de confirmation ; pas de confirmation, pas d’accès plein à la communauté des citoyens. La loi était austère, mais elle avait presque éradiqué la variole dans le pays.
Le 7 juin 1853, le petit Herman, il n’avait pas encore dix mois, fut donc présenté au médecin militaire de la forteresse. Ce médecin était le Dr Christian August Egeberg (1809–1874), attaché à Akershus depuis 1834. Derrière ce nom se cache une figure médicale de premier plan dans la Norvège du XIXe siècle : pionnier de la transfusion sanguine en Scandinavie, il réalisa la première transfusion documentée en Norvège dès 1836 et fut cofondateur de la Société Médicale Norvégienne, auteur de travaux sur l’hygiène militaire. Ce jour-là, en apposant sa signature sur le certificat d’un nourrisson de garnison parmi des dizaines d’autres, Egeberg accomplissait l’un des milliers de gestes administratifs qui jalonnaient son quotidien, avant de quitter son poste à Akershus la même année.
IV. 1867 : la confirmation, et le silence
Le 28 avril 1867, Herman Rustad fut confirmé à l’église de la Garnison de Christiania. Il avait quinze ans. La mention portée dans le registre « Godt », c’est-à-dire « Bien », indiquait un élève sérieux, sans éclat particulier. Présenter le certificat d’Egeberg, réciter son catéchisme luthérien, répondre correctement aux questions du pasteur : c’est ainsi qu’on entrait dans l’âge adulte dans cette communauté protestante et militaire. C’est la dernière trace existante de sa vie en Norvège.
Après cette date, les archives sont muettes. Aucun recensement ultérieur ne le signale à Christiania. Aucun rôle de marin ne porte son nom. Aucun registre d’émigration, les grandes vagues de départ vers l’Amérique sont massivement documentées à partir de 1866, ne mentionne son départ. Entre ses quinze ans dans la forteresse et ses vingt-deux ou vingt-trois ans à Alger, il y a huit années sans trace. Un silence d’archives qui est aussi, peut-être, la marque d’une vie sans éclat ni scandale : celle de quelqu’un qui part discrètement, travaille dans l’ombre, et n’écrit pas de lettres que quiconque aurait conservées.
V. Pourquoi Alger ?
La question mérite d’être posée, même si les archives ne la résolvent pas. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, l’Algérie française exerçait une attraction particulière sur une certaine catégorie de jeunes Européens sans fortune et sans attaches. Depuis la conquête de 1830, la colonie avait été peuplée par vagues successives de migrants venus de France, d’Espagne, d’Italie, de Malte, de Suisse et, plus rarement, des pays nordiques. Alger elle-même, restructurée par le génie militaire français qui avait éventré la Casbah ottomane pour y percer de larges avenues, était devenue une ville bourgeoise et commerciale d’environ 50 000 habitants, avec ses maisons de négoce, ses bureaux d’affaires, ses entrepôts, ses consulats européens.
Alger représentait avant tout un marché du travail en expansion, une économie coloniale avide de petits employés, de comptables, de commis capables de tenir une plume et de faire des additions. Herman Rustad, fils de sous-officier, n’avait vraisemblablement pas fait d’études supérieures. Mais il savait lire, écrire et calculer. Pour un jeune homme sans héritage ni réseau, avec un père vieillissant et une Norvège qui offrait peu de perspectives aux fils de vagtmestres, la colonie pouvait représenter une promesse : celle d’un emploi modeste, d’un salaire régulier, d’un avenir à construire loin des murs gris d’Akershus.
Il est probable qu’il soit arrivé par la mer, passager ou marin sur l’un des nombreux navires scandinaves qui faisaient escale en Méditerranée. Les routes entre les ports du Nord, ceux de France ou d’Espagne, et Alger étaient régulières. Mais ce n’est là que conjecture. Ce qui est certain, c’est qu’il arriva et ne repartit pas.
VI. Alger, rue de Joinville
En 1875, Herman Rustad habitait au n°1 de la rue de Joinville dans la ville basse d’Alger, comme l’atteste son acte de décès dont Josef et son secrétaire sont les témoins. Cette rue, nommée en hommage au prince de Joinville, fils de Louis-Philippe qui avait participé aux opérations militaires algériennes, se trouvait dans le quartier commercial européen, à la jonction du secteur des affaires et du bas de la Casbah. C’était le cœur vivant et bruyant de la cité coloniale : maisons de commerce, bureaux de change, dépôts de négoce, négociants venus de toute l’Europe méditerranéenne. À proximité, le Mont de Piété, la Direction des Forêts, les agences maritimes et les quais animés du port où accostaient chaque semaine les navires marchands.

Le n°1 d’une telle rue était probablement un immeuble mixte : boutiques au rez-de-chaussée, appartements modestes aux étages supérieurs, loués à la semaine ou au mois par des employés, des commis, des travailleurs isolés. Une population de passage et d’installation précaire, dont Herman faisait partie. Il était employé — c’est ce que l’acte de décès indique, sans autre précision. Chez quel employeur ? Dans quelle branche ? Pour quel salaire ? Le document n’en dit rien. Il était célibataire et probablement pas de famille à Alger.

Ce que l’on sait de ses derniers mois, c’est qu’il avait été gravement malade et son voisin, un certain M. J. Ferrer y Olivin, au nom catalan ou espagnol, représentatif de cette forte communauté ibérique implantée en Algérie depuis les années 1830, lui avait apporté médicaments et subsistance comme l’atteste une autre note consignée par le consul général en décembre de la même année. Ce dernier avait avancé de sa poche les frais dont Herman, à bout de ressources, ne disposait plus. Ce geste de solidarité ordinaire, dans une ville où la mort des isolés n’étonnait personne, dit quelque chose de la texture humaine de l’Alger coloniale : cosmopolite, âpre, traversée de destins précaires, mais capable aussi, parfois, de ces attentions anonymes dont nul ne garde mémoire.
VII. La nuit du 11 juillet
Le 11 juillet 1875, à 21 heures, Herman Rustad mourait au n°1 rue de Joinville. Il avait 23 ans, 10 mois et 23 jours. Rien dans les documents ne précise la cause du décès. Les maladies qui emportaient alors les jeunes Européens à Alger étaient connues : paludisme, fièvre typhoïde, dysenterie, tuberculose, cette constellation de maux que les rapports consulaires regroupaient volontiers sous le nom de « fièvres d’Afrique ». Alger, malgré ses airs de ville moderne et ses avenues percées au cordeau par le génie militaire, restait une cité dont les égouts étaient insuffisants, l’eau douteuse, et le climat éprouvant pour des organismes nordiques mal acclimatés. On mourait vite et souvent, surtout quand on était mal logé, mal nourri, et que personne ne veillait sur vous.
Son voisin Ferrer y Olivin avait veillé. Mais cela n’avait pas suffi.
Herman ne laissa rien. Pas d’économies pour les frais funéraires et pas de famille joignable à Alger. Pas d’actifs saisissables. Seulement une dette de 43 francs 50 envers son voisin soit l’équivalent de plusieurs semaines de loyer pour un logement modeste qui ne serait jamais remboursée.
VIII. Le lendemain matin
Le 12 juillet, dès 9 heures du matin, deux hommes se présentaient à la mairie d’Alger pour déclarer le décès : le secrétaire du Consulat Charolles et le Consul Général Josef Kuhlman, représentants officiels des sujets suédois et norvégiens en Algérie. Kuhlman exerçait cette fonction depuis plusieurs années déjà ; ce genre de démarche – accompagner administrativement les morts sans famille, établir les papiers, tenter de joindre les proches – faisait partie du quotidien de sa charge, cette part silencieuse du métier de consul que les manuels de droit international ne mentionnent guère.
Les parents d’Herman – restés en Norvège, si tant est qu’ils fussent encore en vie – étaient mentionnés dans l’acte sous la mention lapidaire « sans renseignement » : Kuhlman et Charolles ne connaissaient pas leurs noms. Peut-être Herman ne les leur avait-il jamais donnés. Peut-être avait-il simplement cessé d’entretenir le lien, comme on le fait parfois quand on est parti trop loin et trop longtemps. L’acte n°97 fut dressé par l’adjoint au maire, sans autre commentaire.
Le même jour, Herman Rustad fut inhumé au cimetière de Saint-Eugène, sur les hauteurs d’Alger, au pied de Notre-Dame d’Afrique. Le journal consulaire nota sobrement :
« L’enterrement fut célébré par le Pasteur Monod en présence du Consul Général et de quelques rares connaissances du défunt. »
Le Pasteur Charles Monod, fils d’Horace Monod et neveu de Guillaume Monod, ancien président du Consistoire protestant d’Alger officiait. Il avait lui-même 25 ans, à peine plus qu’Herman.
Cinq mois plus tard, le 13 décembre 1875, Josef Kuhlman rédigea un certificat attestant qu’Herman Rustad était mort sans ressources et que la dette de 43 francs 50 envers Ferrer y Olivin ne pourrait jamais être honorée. C’est le dernier document qui mentionne son nom.

Herman Rustad repose au cimetière de Saint-Eugène dans le quartier nord d’Alger, dominant la mer. Fondé en 1836, six ans à peine après la conquête française, ce cimetière de 14,5 hectares a été creusé pour recevoir les morts de la colonie naissante : soldats tombés en campagne, colons emportés par les épidémies, religieux, fonctionnaires, commerçants. Il compte aujourd’hui plus de 250 000 inhumations. Ses allées portent des pierres tombales en français, en arabe, en espagnol, en hébreu ou encore en italien.
Note méthodologique : cet article repose sur le croisement de sources primaires consultables dans les archives numérisées du Digitalarkivet norvégien (actes de naissance, recensements, registres paroissiaux), du Riksarkivet de Stockholm (journaux consulaires) et des archives de l’état civil algérien. Toutes les citations sont issues de documents originaux. Les éléments biographiques non vérifiables — notamment pour la période 1867–1875 — sont explicitement signalés comme conjecturaux.
Sources : Digitalarkivet (Norvège) · Acte de naissance Oslo 1851 · Acte de décès Alger 1875 · Journal consulaire suédo-norvégien d’Alger (Riksarkivet Stockholm) · Recensements de Christiania 1865 · Registres paroissiaux de la Garnisonsmenigheten