La famille Kuhlman traverse plus de 400 ans d'histoire européenne, de la Poméranie à l'Algérie, en passant par la Livonie, l'Ingrie et la Suède. En 1844, Josef Kuhlman, héritier de cette dynastie, devient l'un des premiers Courtiers Maritimes assermentés, puis Consul Général en 1873. Cette saga familiale est racontée par un descendant direct de Johan de Jamawitz.
Catégorie : 04 – Norrköping (1710-1876)
Découvrez l’ancrage de la famille Kuhlman à Norrköping, le ‘Manchester de la Suède’. Après l’exode d’Ingrie, la lignée s’établit dans cette cité industrielle en plein essor. Cette catégorie retrace leur ascension sociale à travers le commerce, l’industrie textile et la défense de la ville. Entre incendies dévastateurs et reconstruction, explorez la vie quotidienne des Kuhlman au sein de la bourgeoisie locale, marquée par des lieux emblématiques comme la Kuhlmanska gården et le Saltängsteatern.
Des invités m’ont empêché d’écrire par le courrier d’hier et de te remercier pour ta dernière lettre et ta bonne invitation. J’utilise maintenant l’occasion avec M. — je ne me souviens plus du nom du barbier¹ de Norrköping, qui promet de remettre ceci ce soir. Pro Primo, voici mon DÉBIT, avec mille remerciements pour le CRÉDIT².
À savoir : 1 billet de banque de 800 1 id. de 500 petits billets 16 (Total 1316) M. Ælf³ a remis 144 M. Graver envoie par le prochain courrier 240 Total : 1700 dalers monnaie de cuivre.
Fais-moi savoir en quelques mots qu’ils sont bien arrivés. Je n’ai aucune paix tant que je suis endetté. Je dormirai beaucoup mieux la nuit, une fois débarrassé de cet argent. Cela fait plusieurs semaines qu’il est prêt, dans l’idée que je devais le payer à Frère Ælf³. Maintenant, je suis un homme libéré de ses dettes. Tout le monde ne peut pas en dire autant.
Bravo que Mme Westerberg paie pour Griwahn. Elle recevra le transfert légal de mon hypothèque et de mon titre de propriété.
J’envoie aujourd’hui un exprès chercher les documents que mon commissionnaire a en sa possession. J’espère les obtenir avant de partir pour Norrköping. À présent, j’ai enfin pris courage. Si Dieu le veut et si le temps est praticable, je compte m’emmitoufler et partir lundi. Nous verrons comment cela se passera ; car je suis dans un état physique misérable. Mais comme il est miséricordieux, le bon Dieu, qui accorde malgré tout une âme joyeuse dans un corps si tourmenté ! Je ne peux pas marcher, à cause de la douleur dans mes genoux et mes pieds, et dois être guidé par le garçon quand je dois boiter dans la pièce. Cela m’inquiète en vérité de devenir un fardeau pour mes bons et généreux amis à Norrköping. Avoir une telle épave que moi dans sa maison ne peut pas être réjouissant. Juge par là de mon affection réciproque et de ma gratitude.
J’avais l’intention d’écrire au Frère Rudberg aujourd’hui, mais je n’en ai pas le temps. Salue-le cordialement de ma part. Prie-le maintenant de réfléchir à tout ce que l’art médical possède de plus puissant pour que je redevienne un homme alerte, comme avant.
Quand je viendrai, nous parlerons plus longuement de l’héritage anglais⁴. J’ai écrit ce que je devais écrire. M. Kuhlman ne serait guère plus heureux que moi si cela réussissait.
Ma respectueuse considération à la bonne Madame⁵. Dis-lui de faire preuve de patience avec moi quand je viendrai, et de ne pas se lasser trop vite de son invité.
Dans la tombe seulement cessera l’amitié sincère et l’affection avec lesquelles je vis et meurs,
Un fidèle ami, Lidén.
N’écris-je pas de façon magnifique⁶ ?
[Reçu le 23 février]
Notes explicatives
¹ Le barbier (Badaren) — Le terme Badaren désigne littéralement « celui qui donne les bains », mais au XVIIIe siècle, ce métier englobait aussi celui de barbier-chirurgien, chargé des petites interventions. Ils étaient les intermédiaires courants pour les petits messages.
² Le « Crédit » (Crediten) et le « Débit » (Debet) — Lidén et Kuhlman entretenaient une relation financière étroite. Kuhlman agissait comme le « banquier personnel » de Lidén. Lidén remercie Kuhlman pour sa facilité de caisse, et il dresse ici son « Débit » pour solder ses comptes, ce qui lui apporte une grande tranquillité d’esprit, car il détestait être endetté.
Portrait de Samuel Älf (1727-1799).
³ Samuel Älf (1727-1799) — Figure éminente de Linköping. Prêtre et intellectuel, professeur agrégé de latin (1753), il devient docteur en théologie (1772) puis doyen de la cathédrale de Linköping (1781). Son implication dans les transactions financières de Lidén souligne le rôle d’intermédiaire qu’il jouait au sein du réseau d’élites locales.
⁴ L’héritage anglais (Engelska arfwet) — Une mention mystérieuse. Il s’agit probablement d’une procédure concernant des biens ou des fonds détenus en Angleterre. Le fait que Lidén dise « J’ai écrit ce que je devais écrire » montre qu’il a agi en tant que juriste ou conseiller pour Kuhlman.
⁵ La bonne Madame (den goda Frun) — Il s’agit de Brita Katarina Classon, épouse de Kuhlman. Lidén, conscient de son état pitoyable, demande à son ami de préparer sa femme à sa venue. Il craint d’être un « fardeau » pour la jeune mariée.
⁶ « N’écris-je pas de façon magnifique ? » (Skrifwer jag icke ståteligen?) — Une pointe d’humour sarcastique. Sa main est si déformée par la goutte qu’il arrive à peine à former les lettres. Il plaisante sur le fait que son écriture est « magnifique » (ståteligen), alors qu’elle est probablement quasi illisible.
Le marchand Heinrich Kuhlman (1693-1765) avec ses fils Henrik (1731-1771) et Johan (1738-1806) dans son magasin de commerce en gros à Norrköping, vers 1850. Image générée par IA.
À Gadebusch, petite ville du Mecklembourg, le Burgermeister Heinrich Kuhlman (1639–1720) dirigea pendant au moins deux décennies avec autorité et constance. Avant de s’établir dans cette fonction, il avait connu une autre vie : une carrière militaire, puis un passage par Lübeck, la grande ville hanséatique, qui lui donna le goût du commerce et des réseaux marchands. Son propre père, Johan Kuhlman, avait été lieutenant-colonel, mort à Narva en 1649, lors de la guerre de trente ans qui ravagea alors tout le nord de l’Europe. Du soldat au magistrat-marchand : la famille sut se réinventer à chaque génération. C’est à Gadebusch que naquirent les deux fils du Burgermeister, Joachim Adolf en 1687, et Heinrich en 1693. Deux frères qui traversèrent à leur tour la Baltique pour refaire leur vie en Suède.
Joachim Adolf partit le premier. Il arriva à Norrköping en 1719 et y prêta serment de Borgare. Sept ans plus tard, en 1726, son cadet Heinrich le rejoignit et fit de même. Les voilà tous deux installés dans cette ville en reconstruction et qui allait devenir l’une des premières places industrielles et commerciales de Suède. Norrköping devint leur nouveau Gadebusch, le point fixe de la famille Kuhlman.
En 1730, Heinrich épousa Christina Brauner, née en 1714. Ils eurent cinq fils mais trois moururent en bas âge. Seuls Henrik, né en 1731, et Johan, né en 1738, survécurent. Christina mourut le 24 mai 1739, à vingt-cinq ans, probablement des suites de son dernier accouchement. Elle fut enterrée à l’église allemande de Norrköping, St. Hedvig. Johan avait un an. Henrik en avait huit. Heinrich se retrouva seul avec deux jeunes enfants et en 1740, il se remaria avec Charlotte Lindhult, qui mourut à son tour en septembre 1744, sans descendance. En 1748, il épousa pour la troisième fois Kristina Sofia Mårtensson (1723–1760), avec qui il eut plusieurs enfants. Ce troisième mariage fera l’objet d’un autre article.
C’est dans une maison marquée par le deuil que grandirent Henrik et Johan. Leur père ne s’appesantit pas. Il travailla, et forma ses deux fils au commerce.
Heinrich apparut peu dans les journaux. Il tint sa boutique, importa de la laine et du lin depuis le Mecklembourg et les vendit à Norrköping. En novembre 1758, une annonce dans le Norrköpings Weckotidningar le cita parmi quelques marchands locaux proposant des marchandises germaniques. Trente-deux ans après son arrivée en Suède, il importait toujours les mêmes produits, sur les mêmes routes. C’était la marque des négociants formés à l’école hanséatique : la continuité des réseaux primait sur tout.
Norrköpings Weckotidningar, 4 novembre 1758 « Marchandises étrangères récemment arrivées : verre de fenêtre, laine, lin et pois du Mecklembourg chez Petter Neef. Laine chez Gartz, Kuhlman, Murschwig et Hans Lundgreen. »
Posttidningar, 12 avril 1756. « …à Norrköping chez le marchand Hinrich Kuhlman, le jeune… »
Pendant ce temps, ses deux fils prirent leur essor, chacun à sa manière, chacun vers son horizon. En 1756, le Posttidningar de Stockholm publia une annonce : les souscripteurs au livre de l’historien Henric Jacob Sivers sur la ville de Västervik pouvaient retirer leur exemplaire à Norrköping chez le marchand Hinrich Kuhlman, le jeune. Henrik avait vingt-cinq ans et il était déjà assez connu pour figurer dans un réseau national de distribution culturelle, aux côtés d’un professeur d’Uppsala et d’un recteur de Linköping. Les Sivers n’étaient pas des inconnus pour les Kuhlman car on retrouve Anna, sœur de Henric Jacob, comme marraine de Johan Henrich, fils de Joachim Adolf en 1722…
Henrik voyagea ensuite vers le nord de l’Europe, les routes que son père lui avait tracées. En mai 1759, il partit pour Lübeck avec un certain Gedderholm. En septembre, il rentra depuis Hamburg. En 1760, il arriva à Stockholm depuis Göteborg, le port tourné vers l’Angleterre et la mer du Nord. Lübeck, Hamburg, Göteborg, le grand arc hanséatique, familier depuis Gadebusch. Henrik en fut le gardien fidèle, le prolongement naturel de ce qu’Heinrich avait semé.
Norrköpings Weko-Tidningar, 19 mai 1759 « Hinrich Kuhlman Junior et Gedderholm, à Lübeck. »
Son frère Johan chercha d’autres horizons. Là où Henrik consolidait les routes du Nord, Johan se tourna vers le Sud et l’Ouest, à la recherche de produits plus rares et plus lointains. À vingt ans, en 1758, il lança avec un associé la manufacture de cartes à jouer Embrings & Kuhlmans, dont les productions étaient distribuées jusqu’à Nyköping.
Norrköpings Weckotidningar, 9 décembre 1758 « Cartes à jouer de qualité fine et grossière, de la fabrication d’Embrings & Kuhlmans, disponibles chez le marchand Conrad Hinr. Brasch à Nyköping. »
En février 1759, on le retrouva à Dalarö, arrivant de Stralsund avec du seigle et du malt, un dernier regard vers la Poméranie des origines. Puis il s’émancipa vraiment. En décembre 1761, les registres d’Helsingör signalèrent Johan quittant Stockholm pour Cork, en Irlande. Quatre mois plus tard, il repassait par Helsingör venant de Bordeaux. En juillet 1762, il repartit vers Reval, l’ancien comptoir hanséatique de la Baltique orientale. En avril 1764, on le retrouva à Helsingör avec son frère Henrik, tous deux revenant de Setúbal au Portugal, le grand port Portugais, plaque tournante du commerce du sel.
Inrikes Tidningar, 26 avril 1764 « H. Kuhlman Junior […] et J. Kuhlman, de St. Ubes [Setúbal]. »
Cork, Bordeaux: Johan alla chercher des nouveaux débouchés là où Henrik n’allait pas. La seule annonce les présentant ensemble fut ce retour de Saint-Yves (Sétubal au Portugal). Les deux frères se complétaient, couvrant ensemble presque toute la géographie du commerce européen du XVIIIe siècle.
En décembre 1764, Henrik épousa Catharina Beata Cederberg à Norrköping. Le mariage fut annoncé d’abord dans le journal local, puis cinq jours plus tard dans la presse nationale, signe que la famille avait désormais une réputation qui dépassait la ville.
Inrikes Tidningar, 20 décembre 1764 « Le marchand de Norrköping Henric Kuhlman junior et la demoiselle Catharina Beata Cederberg, mariés à Norrköping. »
Un mois après la noce, Henrik proposa du fromage hollandais dans sa boutique. De cette union naquit en 1767 Johan Peter Kuhlman, de qui descendit toute la lignée jusqu’en Algérie, un siècle plus tard. Heinrich, lui, ne bougea pas. Il tint Norrköping pendant que ses fils couraient l’Europe. Il mourut le 21 septembre 1765. Le Norrköpings Weckotidningar le nota sobrement : Handelsman Hinrich Kuhlman, 72 år gammal, död af stickfluß – le marchand Hinrich Kuhlman, 72 ans, mort d’apoplexie. Il fut enterré à St. Hedvig, l’église allemande, là où Christina Brauner avait été mise en terre vingt-six ans plus tôt.
Norrköpings Weckotidningar, 21 septembre 1765 « Le marchand Hinrich Kuhlman, 72 ans, décédé d’apoplexie. »
Il avait perdu deux femmes, enterré trois fils en bas âge, et formé les deux autres à un métier qu’il leur avait transmis route par route, réseau par réseau. La devise que la famille porterait après lui « connaissance et persévérance » était déjà toute entière dans sa vie silencieuse. L’école du patriarche avait fait son œuvre.
Sources : Norrköpings Weckotidningar, Posttidningar, Inrikes Tidningar, Stockholms Weckoblad, 1756–1765. Registres paroissiaux de St. Hedvig, Norrköping. Acte de décès de Christina Brauner, 1739. Hjalmar Lundgren, « Kuhlmans, Pasteller från den Borgerliga Empiren », Stockholm, 1917.
Note préliminaire : Ce qui suit est une hypothèse historique, construite sur un faisceau d’indices convergents. Aucun document ne prouve à ce jour l’existence d’un lien entre Magnus Jacob Crusenstolpe et Josef Kuhlman. Mais les coïncidences sont trop nombreuses, trop précises, trop cohérentes pour être ignorées.
Josef Kuhlman (1809-1876)
Je m’étais toujours demandé ce qui avait poussé Josef à partir pour l’Algérie. Certes à l’époque, l’attrait de la nouveauté, de l’Orient ou encore de l’aventure, pouvait, surtout pour les Kuhlman, certainement expliquer ce départ. Mais quelqu’un, quelque chose, avait dû influer sur cette décision, ouvrir cette porte précise. On ne débarque pas en 1841 dans une Algérie à peine conquise par hasard, sans réseau, sans introduction.
La réponse, probable, est venue d’un endroit inattendu : un petit livre suédois, consacré à une ville provinciale, que rien ne semblait relier à l’Afrique du Nord.
Le livre de Hertzman, un inventaire qui dit plus qu’il n’y parait
Per Fredrik Hertzman est né le 23 janvier 1810 à Tingstad, près de Norrköping, fils du recteur local. Juriste de formation, notaire puis juge municipal de Norrköping, il est aussi un érudit discret, passionné par l’histoire de sa ville. Dans les dernières décennies de sa vie, il rédige un texte qui paraîtra posthume : Anteckningar om Norrköpings stad, des notes topographiques sur le vieux Norrköping tel qu’il existait au début du XIXe siècle.
Per Fredrik Hertzman (1810-1884)
Le livre détaille de manière trés précise le vieux Norrköping, décrit rue par rue, maison par maison, propriétaire par propriétaire, la ville que l’auteur a connu dans son enfance et sa jeunesse. C’est une promenade dans un Norrköping disparu, avant les grands incendies de 1822 et 1826 qui en ravagèrent une large partie.
Et parmi les centaines de noms qu’il cite, les Kuhlman y occupent une place particulière. Hertzman semble connaître la famille Kuhlman. La maison de Johan Kuhlman (1738–1806), négociant en gros et chevalier de l’Ordre de Vasa, se dressait à l’angle de Drottninggatan et Skolgatan, l’une des adresses les plus connues de Norrköping. Hertzman en parle avec une précision qui trahit une connaissance personnelle : il décrit l’album d’autographes que Johan Kuhlman avait constitué au fil des années, signé par les personnalités les plus illustres de son époque ; il mentionne que le peintre Pehr Hörberg y avait dessiné une vue du domaine de campagne de la famille, Rödmossen à Kolmården ; il raconte que lorsque la maison brûla en 1822, les deux fils de Johan la reconstruisirent « avec une piété remarquable, presque tout à fait à l’identique » ; il note enfin que le célèbre professeur Johan Henrik Lidén y avait vécu alité pendant dix-sept ans jusqu’à sa mort en 1793, hébergé par Johan Kuhlman qui jouissait d’une considération générale et entretenait des liens étroits avec les grandes figures intellectuelles de son temps.
Ce n’est pas la description d’un inconnu. C’est le portrait d’une famille que Hertzman avait côtoyée, dont il connaissait les détails intimes, et à laquelle il vouait une évidente admiration. Mais c’est une autre mention, en apparence anodine dans le contexte de son livre qui éveilla mes soupçons.
Dans la notice biographique qui introduit le livre, l’éditeur Gustaf Malmberg raconte que Hertzman, après ses études, se rendit à Stockholm vers 1836 et y travailla plusieurs années. Et il précise :
« …pendant lesquelles il fit la connaissance personnelle du célèbre M. J. Crusenstolpe. Il retourna ensuite en Östergötland, où il chercha à éviter commodément la possibilité de se compromettre durant les troubles qui éclatèrent peu après dans la capitale, en lien avec le procès pour haute trahison contre Crusenstolpe. »
Magnus Jacob Crusenstolpe (1795–1865)
Magnus Jacob Crusenstolpe (1795–1865) est l’une des figures les plus sulfureuses de la Suède du XIXe siècle. Juriste, romancier historique, journaliste politique, il fut arrêté en 1838 pour crime de lèse-majesté après avoir publié des critiques à peine voilées de Charles XIV Jean (Bernadotte). Sa mise en détention déclencha de véritables émeutes à Stockholm en juin 1838, les « journées de juin », l’un des premiers épisodes de révolte libérale de l’histoire suédoise moderne.
Hertzman le connaissait personnellement. Et il avait jugé prudent de quitter Stockholm avant que l’affaire n’éclate. Ce nom ne m’était pas inconnu parce que c’est précisément un Crusenstolpe qui, de l’autre côté de la Méditerranée, avait accueilli Josef Kuhlman en compagnie du Consul Schultze. Était-ce une coïncidence ? Ou le premier indice d’un chaînon manquant ?
Deux frères, deux mondes
Johan Fredrik Sebastian Crusenstolpe (1801–1882) était le frère cadet de Magnus Jacob. Six ans les séparaient, nés tous deux à Jönköping, d’une famille de petite noblesse provinciale. Leurs trajectoires ne pouvaient être plus différentes. Si Magnus Jacob resta en Suède, dans les salons et les rédactions de Stockholm, à écrire, polémiquer et déranger, jusqu’à son arrestation qui le rendit célèbre malgré lui, Fredrik, lui, quitta la Suède dès 1825, après une carrière militaire interrompue par un scandale. Il combattit dans la guerre d’indépendance grecque sous le général Fabvier (un Français), avant d’entrer dans le service consulaire suédois. Secrétaire à Tripoli en 1827, puis en poste à Rio de Janeiro, il s’installa ensuite dans le monde arabe, d’abord à Tanger, où il apprit l’arabe et prépara ce qui deviendrait la première traduction du Coran en suédois (publiée à Stockholm en 1843). Et à partir de 1832, il était présent dans la structure consulaire suédoise en Afrique du Nord, notamment à Alger.
Johan Fredrik Sebastian Crusenstolpe (1801–1882)
L’historique officiel du consulat suédois d’Alger (Konsulsstaten) le confirme : Fredrik Crusenstolpe est bien listé comme secrétaire du consulat à compter de 1832, puis consul par intérim en 1847, après le décès de Johan Fredrik Schultze, le consul titulaire que Josef Kuhlman avait connu dès son arrivée. Il deviendra Consul Général en 1858, avant d’être transféré à Lisbonne en 1860.
C’est lui que Josef Kuhlman trouva sur place en arrivant au printemps 1841.
Deux frères, donc : l’un que Hertzman connaissait personnellement à Stockholm, l’autre qui était en poste à Alger depuis près de dix ans au moment où Josef débarqua. Ce rapprochement est au cœur de l’hypothèse qui suit.
Uppsala, là où tout a peut-être commencé
Pour comprendre comment ces chemins auraient pu se croiser, il faut remonter à Uppsala et aux registres de la Stockholms studentnation. Ces registres consignent les étudiants inscrits année par année à l’Université d’Uppsala, classés par leur association d’origine. Les Kuhlman, originaires de Stockholm, sont inscrits à la Stockholms nation.
Et l’on y trouve mention des trois frères Kuhlman, fils de Johan Peter (1767-1839) et Inga Nasbom (1776-1852):
Pehr Erik Kuhlman (né en 1799) : inscrit en 1816, mort en 1827. Sa notice se limite à deux mots, son nom et sa mort. Aucune carrière, aucun examen. Une vie interrompue avant d’avoir pu commencer.
Claes Jakob Kuhlman (né en 1800) : inscrit lui aussi en 1816, la même année que son frère aîné. Noté « Artillerist » entre guillemets, le compilateur lui-même semblait incertain du titre. Mort à Stockholm en 1823, à vingt-trois ans.
Joseph (Josef) Kuhlman (né en 1809) : inscrit en 1827, l’année même de la mort de Pehr Erik. Il avait dix-huit ans. Sa notice se termine par des points de suspension : « Kammarskrivare i Riksgäldskontoret, . . . . . . » Le compilateur n’avait pas la suite et cette s’était écrite en Algérie.
Quand Josef s’inscrit à Uppsala en 1827, il porte le poids de deux deuils fraternels. Claes Jakob est mort quatre ans plus tôt. Pehr Erik vient de mourir cette année-là. Il est le dernier. Et il commence.
Per Fredrik Hertzman, lui, s’inscrit à Uppsala l’année suivante en 1828 à l’Östgöta nation. Les deux hommes sont à Uppsala en même temps, dans une petite ville universitaire de quelque 1 500 étudiants où les nations se côtoient dans les mêmes rues, les mêmes cafés, les mêmes salles de cours. Josef et Hertzman ont à peine un an d’écart. Ils ont pu se connaître, ou se croiser, et évoluaient dans les mêmes cercles.
Stockholm, le creuset des années 1830
Josef quitte Uppsala vers 1830 pour prendre son poste de kammarskrivare au Riksgäldskontoret, l’Office suédois de la dette publique, au cœur de l’administration financière de Stockholm puis rejoindra le KommerzKollegium. Il y restera jusqu’à son départ pour Alger vers 1840-1841. Josef restera donc près d’une décennie à Stockholm.
C’est à Stockholm que Hertzman rencontre Magnus Jacob Crusenstolpe personnellement, comme le précise son biographe. Et dans ce même Stockholm des années 1830, Josef côtoyait un homme qu’il avait connu à Uppsala : Oscar Patrik Sturzen-Becker (1811–1869), alias Orvar Odd. Inscrit à la Stockholms nation en 1827, dans la même promotion que Josef, Orvar Odd était devenu collaborateur de l’Aftonbladet, le journal libéral autour duquel gravitait tout ce que Stockholm comptait d’esprits progressistes, y compris Crusenstolpe. Ces cercles-là se connaissaient, se fréquentaient, se recommandaient.
Oscar Patrik Sturzen-Becker (1811–1869), alias Orvar Odd.
Nous n’avons aucune preuve directe que Josef et Magnus Jacob Crusenstolpe se soient rencontrés. Mais l’environnement dans lequel Josef évoluait à Stockholm — l’administration financière, les réseaux de l’Östgöta et de la Stockholms nation, les milieux journalistiques et libéraux, était exactement celui dont Crusenstolpe était une figure centrale. La probabilité qu’ils se soient croisés est forte mais la certitude manque à ce jour.
En 1838, l’affaire Crusenstolpe éclate. Hertzman prend la prudente décision de quitter Stockholm. Josef, lui, y reste encore au moins un an. C’est dans cet intervalle, dans cette ville sous tension, que se serait forgée, si l’hypothèse est juste, la décision de partir pour Alger.
La porte vers Alger, l’hypothèse centrale
L’Algérie française de 1841 n’était pas une destination anodine. La conquête avait débuté en 1830, onze ans à peine avant l’arrivée de Josef. La colonie était instable, dangereuse, en pleine construction administrative. Les étrangers qui s’y installaient avec succès n’y venaient pas sans appuis. Au consulat suédois d’Alger, Johan Fredrik Schultze était en poste depuis 1816, d’abord comme secrétaire, puis consul par intérim à partir de 1829. Et à ses côtés, depuis 1832, se trouvait Fredrik Crusenstolpe.
Quand Josef Kuhlman débarque au printemps 1841, ce sont ces deux hommes qui l’accueillent. Crusenstolpe, « toujours bien informé », lui indique sans hésiter les bonnes adresses et les bonnes personnes.
L’hypothèse est donc la suivante : Josef serait arrivé à Alger muni d’une lettre d’introduction pour Fredrik Crusenstolpe, lettre obtenue à Stockholm, via Magnus Jacob, peut-être avec le concours de Hertzman ou d’Orvar Odd. Les deux frères correspondaient régulièrement ; Magnus Jacob servait d’intermédiaire aux affaires de Fredrik en Suède. Remettre à un jeune Suédois partant pour l’Algérie une lettre pour son frère au consulat était un geste naturel et courant dans les réseaux diplomatiques et intellectuels de l’époque.
Cette hypothèse repose sur un faisceau d’indices convergents :
Hertzman connaissait les Kuhlman de Norrköping depuis l’enfance
Hertzman et Josef étaient à Uppsala en même temps (1827–1828)
Hertzman connaissait personnellement Magnus Jacob Crusenstolpe à Stockholm
Josef gravitait dans les mêmes cercles stockholmois via Orvar Odd et l’Aftonbladet
Fredrik Crusenstolpe était au consulat d’Alger depuis 1832
Josef arriva à Alger en 1841 et fut immédiatement guidé par Crusenstolpe
Aucun de ces éléments, pris isolément, ne constitue une preuve. Ensemble, ils dessinent une cohérence difficile à ignorer.
Le cercle se ferme
La suite est connue : Josef Kuhlman ne repartira jamais. Il devient courtier maritime en 1844, l’un des premiers assermentés de la colonie. Il bâtit une maison, une réputation, une famille. En 1873, il est nommé Consul Général de Suède à Alger, succédant dans cette fonction à la lignée Schultze → Crusenstolpe → Rouget de St Hermine et meurt en poste en 1876.
Et Fredrik Crusenstolpe, celui par qui tout avait peut-être commencé, avait quitté Alger en 1860 pour Lisbonne. Les deux hommes avaient partagé le même consulat pendant treize ans. Tout cela est peut-être parti d’un petit livre sur Norrköping. D’une seule phrase. D’un nom.
La preuve définitive de cette hypothèse, si preuve il y a, se trouverait dans les archives du Riksarkivet de Stockholm (fonds Utrikesdepartementet, dossiers consulaires Alger 1840–1841) : une lettre de recommandation, un visa d’entrée au consulat, une mention dans la correspondance entre les deux frères Crusenstolpe. La recherche continue...
Deux cercles, une ville : les Wendel, les Callwagen et les sivers
Quatrième volet de la série « Les Kuhlman à Norrköping ». Cet article examine deux familles dont les noms apparaissent de façon récurrente dans les actes de naissance et de mariage des Kuhlman : les Wendel et les Callwagen. Derrière ces noms se dessine la sociologie d’une ville marchande du XVIIIe siècle, et la manière dont les Kuhlman s’y sont inscrits.
Gravure historique de Norrköping vers 1700-1714, issue de Suecia Antiqua et Hodierna d’Erik Dahlberg, gravée par Jan van den Aveelen.
Ce que les parrains révèlent
Il est une chose que les registres paroissiaux du XVIIIe siècle font mieux que n’importe quel autre document : ils montrent à qui on fait confiance. Un parrain n’est pas choisi au hasard. C’est un homme ou une femme dont on attend qu’il ou elle veille sur votre enfant si vous disparaissez, qu’il ou elle lui transmette une part du monde que vous avez construit. Choisir un parrain, c’est désigner publiquement ses alliés.
« Baptême de Hinrich Kuhlman Junior, église Hedvig de Norrköping, 30 octobre 1731. Parmi les parrains : Madame Anna Christina von Block, Madame Magdalena Kuhlman née de Besche, Herr Friedrich Callwagen. » Image générée par IA.
Dans les actes de naissance des enfants de Heinrich Kuhlman, entre 1731 et 1738, deux familles reviennent avec une régularité qui ne doit rien au hasard : les Callwagen et les Wendel. On y trouve aussi, en filigrane, la famille Sivers, liée aux Wendel par mariage. Ces trois noms forment un réseau. Et ce réseau dit quelque chose d’essentiel sur la place des Kuhlman dans la Norrköping du XVIIIe siècle. Quelques années plus tard, Heinrich à présent marchand établi financera la publication d’un ouvrage du frère d’Anna, Henric Jakob Sivers.
Les Callwagen, marchands dans la ville des tissus
Herr Friedrich Callwagen est parrain de Hinrich Kuhlman Junior le 30 octobre 1731. Sept ans plus tard, Madame Callwagen est marraine de Johan le 29 mai 1738. Le nom Callwagen est d’origine germanique. Comme les Kuhlman, comme les Nordstein, comme les Neuhauser qui apparaissent dans les mêmes actes, les Callwagen appartiennent à cette vague de marchands allemands qui avaient fait de Norrköping, au tournant du XVIIIe siècle, l’une de leurs villes d’adoption. La cité était en plein essor : ses industries textiles, héritées de l’impulsion donnée un siècle plus tôt par le Hollandais Louis de Geer, attiraient les négociants du nord de l’Europe. Les Allemands y étaient nombreux, organisés, actifs.
« Un comptoir de négoce germanique au début du XVIIIe siècle. Le monde quotidien des Callwagen, Kuhlman et leurs associés à Norrköping. » Image générée par IA.
Les Callwagen n’apparaissent pas dans les registres de la noblesse suédoise, ce qui confirme leur appartenance à la bourgeoisie marchande (handelsmän), non à l’aristocratie. Ils commercent, ils investissent, ils parrainent. Ils sont de ce monde où la réputation se construit acte par acte, baptême par baptême. Le fait que Friedrich Callwagen soit encore présent en 1731 dans les actes Kuhlman, et que sa femme prenne le relais en 1738, suggère une relation qui dure, une amitié commerciale et personnelle enracinée sur plusieurs décennies.
On peut imaginer ces hommes se croisant aux mêmes comptoirs, discutant des mêmes prix du sel et de la toile, se recommandant mutuellement auprès des autorités du Magistrat. C’est ce monde-là que Friedrich Callwagen représente les marchands germaniques de Norrköping, solidaires entre eux, intégrés dans la vie civique de leur ville d’adoption.
Johan Ulrich Wendel et Anna Sivers, un mariage au carrefour de deux mondes
L’histoire des Wendel à Norrköping commence par un mariage. Le 20 mars 1715, Johan Ulrich Wendel épouse Anna Sivers. Cette date est précieuse : en 1715, Joachim Adolph Kuhlman est encore indiqué « von Lübeck ». Il n’est pas encore installé à Norrköping. Pourtant, il est déjà présent comme parrain dans les cercles où les Wendel évoluent. Les réseaux précèdent les installations.
Qui sont les Wendel ? Il existe en Suède une famille noble de ce nom (n° 1744 du Riddarhuset), anoblie en 1690, dont les racines sont militaires et plusieurs de ses membres sont morts dans les guerres de Charles XII. Un certain Johan Fredrik Wendel fut tué à Tönningen en 1713, la même capitulation où Johan Kuhlman, le frère soldat, fut fait prisonnier. Ces coïncidences de batailles et de familles dans une Suède en guerre ne sont pas fortuites : elles rappellent que le cercle des gens qui se connaissaient, qui se croisaient, qui se parrainent, était aussi le cercle de ceux qui combattaient ensemble ou mouraient ensemble. Le Johan Ulrich Wendel qui épouse Anna Sivers en 1715 appartient vraisemblablement à une branche marchande de cette lignée, ou à une famille homonyme bien établie à Norrköping. Ce qui est certain, c’est qu’il s’inscrit dans le même tissu social que les Kuhlman et qu’il y reste de nombreuses années. Car Madame Anna Wendel, marraine d’Erich Kuhlman en 1734, n’est autre que cette même Anna Sivers, toujours présente dans le cercle des familles Kuhlman près de vingt ans après son mariage.
Les Sivers, entre Lübeck, Östergötland et Norrköping
La famille Sivers est d’origine balte-allemande, fortement liée à Lübeck, cette ville qui, on l’a vu, était aussi le point de départ des Kuhlman sur les routes de la Baltique. Anna Sivers et son frère présumé Henric Jakob Sivers (né en 1709 à Lübeck et décédé en 1758 à Tryserum dans l’Östergötlands) sont les personnages qui nous intéressent ici.
Henric Jakob Sivers (1709-1758)
Henric Jakob Sivers choisit la voie pastorale : prédicateur de cour du roi de Suède, puis pasteur et doyen à Tryserum en Östergötland jusqu’à sa mort en 1758. Sa première femme décéda à Norrköping en 1738 ; plusieurs de ses enfants y furent baptisés. Il était aussi auteur et illustrateur, et Heinrich Kuhlman finança la publication de certains de ses ouvrages, confirmant encore le lien direct, économique et intellectuel, entre les deux familles. Le pasteur Sivers est même représenté par une peinture dans l’église Hedvig de Norrköping, cette même église où les Kuhlman baptisaient leurs enfants.
Anna Sivers, elle, avait choisi la voie marchande en épousant Johan Ulrich Wendel. Ces deux trajectoires, la plume et le comptoir, se rejoignaient dans le même cercle.
Deux cercles, une appartenance
Ce que révèlent les Callwagen et les Wendel-Sivers, c’est la double appartenance des Kuhlman à Norrköping. D’un côté, le cercle des marchands germaniques, les Callwagen, Kröner, Neuhauser, Nordstein, qui constituait leur milieu d’origine, leur langue, leur culture du commerce. De l’autre, le cercle de la notabilité suédoise locale, von Block, de Besche, Sivers dans sa version pastorale, qui représentait leur intégration dans leur société d’adoption. Ces deux cercles ne s’excluaient pas. Ils se superposaient, s’enrichissaient mutuellement. Un marchand allemand de Norrköping au début du XVIIIe siècle était à la fois héritier de la tradition hanséatique et sujet du roi de Suède. Il achetait à Lübeck et vendait à Kalmar. Il baptisait ses enfants à l’église Hedvig de Norrköping (l’église allemande) et siégeait au Magistrat à côté des Suédois de souche.
Les Kuhlman ont parfaitement incarné cet équilibre. Joachim Adolph avait épousé une de Besche, la noblesse suédoise. Heinrich avait pour parrains un Callwagen, le négoce germanique, et Anna Christina von Block, représentant la science et la médecine suédoises. Et au milieu, les Wendel-Sivers formaient le pont : une famille allemande luthérienne, enracinée comme les Kuhlman dans la double culture de la Baltique.
Ce que cette ville était
Norrköping au début du XVIIIe siècle n’était pas seulement une ville de tisserands et de marchands en pleine reconstruction (voir le chapitre dédié au sac de Norrköping). C’était un carrefour culturel, où des familles venues de Lübeck, de Hamburg, de Wismar, de la Courlande et de la Hesse se mêlaient aux vieilles familles d’Östergötland. C’était une ville où l’on pouvait arriver étranger et devenir Borgare en une génération. Où un passeport délivré à Göteborg en 1712 pouvait mener, quatorze ans plus tard, à un acte de bourgeoisie gravé dans un registre.
« Norrköping vers 1720, vue depuis le port de la Motala. La ville attirait les marchands germaniques venus de Lübeck, Hamburg et Wismar. » Image générée par IA.
Les Callwagen et les Wendel ne sont pas des personnages secondaires de cette histoire. Ils en sont les témoins actifs, ceux qui, en acceptant d’être parrains, ont dit à toute la communauté que les Kuhlman étaient des leurs.
La prochaine partie sera consacrée à la famille de Besche, l’alliance qui, au-delà du commerce, a ancré les Kuhlman dans la noblesse industrielle.
Sources : Registres paroissiaux de Norrköping, paroisse Hedvig (1715–1738) ; Adelsvapen-Wiki, famille Wendel nr 1744 et Von Sivers ; kuhlmansaga.com ; Riksarkivet.
8. Alger, les années fondatrices (1841-1849) – décembre 1844
Josef Kuhlman et Fredrik Schultze dans le bureau du consul au 12 rue de la Licorne à Alger. Image générée par IA.
Depuis l’été 1844, Josef avait rassemblé son dossier avec la même méticulosité qu’il apportait à ses registres du consulat. Chaque pièce avait demandé du temps, des démarches, de la patience. Le certificat de résidence d’abord – trois années révolues et consécutives en Algérie. Schultze avait personnellement attesté, de son écriture ferme, que M. Josef Kuhlman, ressortissant suédois, résidait à Alger depuis le printemps 1841. Le certificat de moralité ensuite, délivré par l’autorité administrative française; une formalité pour un homme qui avait passé trois ans au sein du consulat et qui s’était à présent constitué un solide réseau de connaissances, mais une formalité qu’il fallait accomplir avec sérieux. L’attestation de capacité enfin, vérifiée par la chambre de commerce d’Alger (1) : Josef avait comparu devant ses membres, présenté ses connaissances du droit maritime, du change, des usages portuaires. Une autre formalité pour celui qui avait fait des affaires maritimes le cœur de sa formation à Upsalla et qui comptait déjà près de dix ans d’expérience. Ils l’avaient admis sans difficulté.
Restait la question du cautionnement : 5 000 francs à verser avant de pouvoir exercer. Une somme que Josef ne possédait pas avec lui entièrement. Ce fut Schultze qui intervint avec la discrétion que l’on attendait d’un consul expérimenté – ni prêt officiel, ni avance déclarée, mais une garantie discrète auprès d’un négociant de la place. « Je vous ai dit en 1841 que vous pouviez compter sur moi », avait dit le vieux diplomate. « Voilà ce que cela signifie concrètement. »
L’attente
Après le dépôt du dossier à l’Intendance civile, il ne restait plus qu’à attendre. Paris devait statuer. Le Ministre de la Guerre, le Maréchal Soult, duc de Dalmatie (2), avait entre ses mains les candidatures de toute l’Algérie. Josef connaissait ses concurrents. Gentili, l’Italien, avec qui il avait échangé des politesses prudentes depuis trois ans. They, dont on disait qu’il parlait anglais et italien. Cherfils, homme discret. Et puis aussi les dénommés Canton, Martin et Trèves. Sept candidats pour les places de courtiers maritimes à Alger – sept places que Paris accordait ou refusait, selon des critères que nul ne connaissait précisément. Son avantage sur eux tous était simple : nul dans cette liste ne lisait le suédois, nul ne parlait couramment l’allemand du commerce de la baltique. Pour chaque navire de Hambourg, de Brême, de Göteborg ou de Stockholm qui entrerait dans le port d’Alger, c’est lui qu’on viendrait chercher.
Fin décembre 1844 : bureau de la rue de la Licorne
En ce matin de la dernière semaine de décembre, Schultze attendait Josef dans son bureau du consulat de la rue de la Licorne (3). Il tenait dans ses mains un document officiel qui sentait la cire. Par l’arche donnant sur la cour intérieure, la lumière d’hiver filtrait doucement sur les dalles fraîches. Un secrétaire avait discrètement fermé la porte derrière lui en sortant. Schultze se tenait debout derrière son bureau et attendit que Josef soit assis, puis fit glisser le document vers lui sans un mot.
« J’ai reçu ceci ce matin par les voies officielles. L’arrêté a été signé à Paris le 13 décembre. »
Josef lut. Son nom était là : Courtiers maritimes, MM. Canton, Cherfils, Gentili, Martin, They, Kuhlman, Trèves.
Il reposa la feuille sans un mot.
« Vous avez attendu trois ans et demi », dit Schultze. « C’est le temps qu’il faut pour qu’Alger fasse confiance à un étranger. »
Par l’arche de la cour intérieure, Josef entendit le bruit familier du port, une charrette sur les pavés, des voix en arabe, la cloche d’un vapeur dans la rade. Il pensa à ce même bateau, le Charlemagne, sur lequel il avait débarqué en 1841, avec pour seul bagage une lettre de recommandation du Kommerskollegium et l’idée vague qu’Alger lui offrirait quelque chose que Stockholm ne pouvait pas lui donner. Il ne s’était pas trompé.
6 janvier 1845 : Le journal
Le 6 janvier 1845, le Courrier d’Afrique publia l’arrêté en entier sous la rubrique ACTES OFFICIELS (4). Josef, qui connaissait la nouvelle depuis dix jours, acheta quand même le journal au café de la rue de la Marine et le lut jusqu’au bout. Il y avait quelque chose de différent dans le fait de voir son nom imprimé pour tous — une permanence que le document officiel du Gouvernorat n’avait pas tout à fait.
« Art. 6. Seront admis à servir d’interprètes, pour les langues indiquées ci-après : MM. Gentili, langue italienne ; They, langues italienne et anglaise ; Kuhlman, langues allemande et suédoise… »
Il plia le journal et le glissa dans sa sacoche. Il en garderait l’exemplaire.
Le serment
Quelques jours plus tard, après avoir justifié du versement du cautionnement, Josef Kuhlman comparut devant le tribunal compétent d’Alger et prêta serment d’exercer ses fonctions avec honneur et fidélité. La formule était solennelle, le greffe silencieux. Il pensa à la leçon de 1823 que Schultze lui avait transmise sur la terrasse de la Calorama trois ans plus tôt, cette histoire de serviteurs kabyles livrés et de consuls qui avaient tenu bon. « L’honneur d’une nation ne dépend pas de votre titre ou de votre rang. Il dépend de vos choix au moment de la crise. »
L’heure n’était plus à la crise, c’était juste un commencement…
Notes
(1) La chambre de commerce d’Alger fut créée en 1832, peu après la conquête. Elle jouait un rôle central dans la vie économique de la colonie : avis sur les questions commerciales, vérification des capacités professionnelles, arbitrage des litiges entre négociants.
(2) Nicolas Jean-de-Dieu Soult, duc de Dalmatie (1769-1851). Maréchal d’Empire et compagnon d’armes de Napoléon. Président du Conseil et Ministre de la Guerre sous la monarchie de Juillet, il signa l’arrêté de création des offices de courtiers en Algérie le 6 mai 1844 et l’arrêté de nomination du 13 décembre 1844.
(3) Le consulat de Suède et Norvège était établi au N° 12, rue de la Licorne, à Alger. L’immeuble, de style mauresque, comprenait au rez-de-chaussée deux bureaux, trois magasins, une buanderie, un puits-citerne et une vaste cour intérieure à galerie arquée. C’est dans cet espace que Josef Kuhlman exerça ses fonctions d’attaché commercial puis de courtier maritime assermenté.
(4) L’arrêté de nomination, publié dans le Courrier d’Afrique, d’Orient et de la Méditerranée du 6 janvier 1845, nommait pour la résidence d’Alger : en courtiers de marchandises, MM. Bain, Callamand, Laisné, Meyer, Roustan, Aigon, Aubé jeune, Bouron, Boutin, Chaudoin, Gomot, Guasco, Jauvat, Lambert de Maupas, Levi, Milou, Mottet, Olive, Oualid, Oxeda, Porcellaga ; en courtiers maritimes, MM. Canton, Cherfils, Gentili, Martin, They, Kuhlman, Trèves ; en courtiers cumulatifs, MM. Garisson-Vienne et Vernier. L’arrêté était signé à Paris le 13 décembre 1844 par le Maréchal duc de Dalmatie, et contresigné par Martineau, conseiller d’État, secrétaire-général.
Sources : Courrier d’Afrique, d’Orient et de la Méditerranée, 6 janvier 1845 ; Arrêté ministériel du 6 mai 1844 portant création d’offices de courtiers en Algérie, signé Maréchal duc de Dalmatie ; Plan du Consulat de Suède, 12 rue de la Licorne, Alger, 1851 (collection personnelle de l’auteur).