La Défense de Norrköping à l’époque moderne (XVIIe–XIXe siècles) – (4/5)

Les corps militaires bourgeois (Borgerliga militärkårer)
Le parc du château de Johannisborg à Norrköping. Photo Etienne LAUDE, juillet 2022.

1. Les trois divisions du corps bourgeois

Le corps militaire du Borgerskapet fut divisé en trois divisions : La cavalerie, sous son capitaine le fabricant Peter Jakob Swartz11 ; L’infanterie, sous son capitaine le conseiller municipal Johan Jakob Westerberg¹2 et L’artillerie sous son capitaine, le marchand Hans Ekhoff13.

2. Le corps des fabricants et le Corps de Chasseurs-Libres (Frikårsjägarna)

Deux corps supplémentaires furent formés. Le premier était composé de fabricants non-bourgeois qui, n’étant pas citoyens et donc non astreints au service dans le corps de la milice, s’enrôlèrent volontairement, à condition d’être autorisés à former une troupe séparée et d’être exemptés de l’uniforme. Le magistrat résolut qu’ils étaient les bienvenus, mais qu’ils devaient d’abord demander l’approbation du gouverneur.

Le second corps, plus spectaculaire, était le Corps de Chasseurs-Libres (Frikårsjägarna ou Frijägare), formé par la jeunesse de la ville avec ses propres officiers et des uniformes verts. Un tel corps vert avait été discuté dès 1761 lors de la guerre de Poméranie, mais avait alors été interdit par le magistrat, qui le considérait comme une nuisance et une imposture lors des marches. La gravité de la situation en 1788 emporta ces réticences.

Le Corps Vert exigea cependant de rester uni à l’avenir, pour que ses membres ne soient pas obligés, lorsqu’ils obtiendraient leur brevet de bourgeois (Borgare), de rejoindre le corps militaire ordinaire. Les membres de ce dernier protestèrent, craignant que cela n’empêche le recrutement futur. Le magistrat trouva un compromis : le Corps Vert ne devait pas être augmenté de plus de membres.

3. Les exercices, la haute garde et la diffusion patriotique

Le corps bourgeois établit une haute garde et patrouilla dans les rues, à des fins déclarées d’entraînement selon le capitaine d’infanterie Westerberg. Le gouverneur, peu favorable à des exercices en semaine qui gênaient le travail, ordonna que ceux-ci aient lieu les après-midis des jours fériés.

Dans un geste remarquable de diffusion patriotique, certains de ceux qui avaient contribué à la reconstruction des redoutes décidèrent de financer une édition du discours que Gustaf Engzell14, pasteur du régiment du Corps franc de Dalécarlie, avait prononcé devant les paroissiens de Svärdsjö le 19e dimanche après la Trinité de l’année 1788. L’édition, tirée à 10 000 exemplaires, fut distribuée gratuitement aux congrégations de tout le diocèse de Linköping sur un feuillet ouvert, qui pouvait être accroché au mur de chaque chalet (stuga). Le Journal de la Société Sälskappet pour l’année 1788, n° 28, commente ainsi cette initiative :

«Cette exhortation peut maintenant être placée sur le plus grand mur du paysan, dont l’esprit est à la fois pris et suivi par les enfants et les petits-enfants, en effet tant que la Suède sera un royaume indépendant, tant qu’elle sera gouvernée par Gustave.»

4. La parade du Corps de Chasseurs-Libres (26 octobre 1788)

Le 26 octobre 1788, le Corps de Chasseurs-Libres effectua une démonstration publique mémorable : il défila de son lieu d’entraînement à Himmelstadlund sous la musique de campagne (fältmusik), conduit par son capitaine Erik Stenbom15, «ces jeunes guerriers se battant les uns contre les autres avec dévotion et amour pour le roi et le pays». L’enthousiasme était tel — le parc du château (Slottshagen) ayant également été mis à disposition pour les exercices — que le gouverneur dut limiter les tirs d’armes aux dimanches après-midi, afin que les citoyens ne perdent pas leurs heures de travail.

La suite dans un prochain numéro…

11. Peter Jakob Swartz — Fabricant et capitaine de cavalerie. Fabricant (fabrikör) de Norrköping, représentant de la bourgeoisie industrielle. Nommé capitaine de cavalerie (ryttmästare) du corps militaire bourgeois en 1788.

12. Johan Jakob Westerberg — Conseiller municipal et capitaine d’infanterie. Conseiller municipal (rådman) de Norrköping. Commande la division d’infanterie du corps militaire bourgeois en 1788. Organise les patrouilles nocturnes, justifiées comme entraînement militaire.

13. Hans Ekhoff — Marchand et capitaine d’artillerie. Marchand (köpman) de Norrköping. Commande la division d’artillerie (artilleridivisionen) du corps militaire bourgeois en 1788, inscrivant sa fonction dans la lignée des officiers artilleurs bourgeois dont Johan Kuhlman avait été le précurseur dès 1767.

14. Gustaf Engzell — Actif en 1788. Pasteur régimentaire (regementspastor) du Corps franc de Dalécarlie (Dalregementets frikår). Prononce devant les paroissiens de Svärdsjö un sermon patriotique le 19e dimanche après la Trinité de l’année 1788. Ce discours, financé par des bourgeois de Norrköping animés du même patriotisme, fut imprimé à 10 000 exemplaires et distribué gratuitement à toutes les congrégations du diocèse de Linköping — «afin que l’esprit en soit pris et suivi par les enfants et les petits-enfants».

15. Erik Stenbom — Capitaine du Corps de Chasseurs-Libres. Actif en 1788 à Norrköping. Capitaine (kapten) du Corps de Chasseurs-Libres (Frikårsjägarna). Conduit la parade mémorable du 26 octobre 1788 depuis Himmelstadlund au son de la musique de campagne.

A la recherche de Rödmossen (4/4)

La carte de Nystrand – Description des surfaces

Ici commencent les terres du domaine d’Algutsboda, à la venue desquelles, lors du mesurage en cours, le propriétaire dudit domaine, le Capitaine (Corpwaerdie Capitainen) Björkman, se présenta et reconnut la possession immémoriale (urminneslig häfd) telle qu’elle a existé et existe conformément à la Carte d’Allmänning de 1708 mentionnée précédemment, entre les domaines d’Algutsboda et Rödmossen, telle que la montre la clôture désormais mesurée et reportée sur la carte, jusqu’au premier point N° I. Le 15 août, Le bornage (Rågång) autour de la zone de mise en culture accordée, conformément à la décision du Haut Gouverneur et à l’Inspection de la Régie de la Couronne, étant ainsi accompli et la zone séparée de la Commune, on procéda au mesurage des tourbières et terrains élevés accordés à la mise en culture, qui se trouvent à l’intérieur de cette délimitation et en lien avec les terres cultivées du domaine de Rödmossen, et dont l’étendue et la nature sont indiquées par la Description de Carte (Chartæ Beskrifning) ci-après.

✦ Découvertes majeures de cette page : le Captain Björkman (propriétaire d’Algutsboda, et ancien propriétaire de Rödmossen avant Kuhlman) était présent lors du bornage et a confirmé la frontière ancestrale entre les deux domaines. Cette frontière existait depuis au moins 1708, attestée par une Carte d’Allmänning de 1708 (document cartographique antérieur maintenant connu). Le bornage a duré du 8 au 15 août ; les mesures de surface ont été prises à partir du 15 août, pour être finalisées le 24 août 1791.

PARTIE III — DESCRIPTION DE CARTE (Chartæ Beskrifning)

III-1 : tourbières

Parcelle N° 1 — Norra Mäsen (Marais Nord)

Constitué d’une tourbière basse (sank dyvall) couverte de petits pins (Täll) et d’arbustes d’épicéas (Granbufkar) ; il s’avère qu’il peut être mis en culture en prairie, après un coût considérable de dessouchage (Rothugning) et d’aménagement de fossés de drainage ; le terrain une fois nivelé et aménagé contient une surface : 5 tunnland 17 kappland (≈ 2,7 ha)

Parcelle N° 2 — Lilla Mäse (Petite Tourbière)

Une petite Tourbière est située le long de l’enclos (Intaga) du Torpet Häradssvedens [la cense des terres communales du district] ; de terre défrichée (rödjord) et de gazon tourbeux (Mästupen wall) ; également propice à la mise en culture en prairie, mais de qualité moindre que la précédente ; contient une surface de 1 tunnland 30 kappland (≈ 0,9 ha)

Parcelle N° 3 — Carlsmäsen

Carlsmäsen (Tourbière de Carls) : aux bordures tourbeuses et au fond marécageux profond (funk dyball) ; couverte de petites épicéas, d’aulnes (Al) et de bouleaux (Björk) ; au centre [légèrement relevé] mais de nature de sol rougeâtre (rödaktig Jordsorten) ; couverte de petits genévriers (marteliger) ; après aménagement de fossés vers le ruisseau à l’extrémité est, où il y a une déclivité permettant l’évacuation des eaux, propice à la fenaison (Äng) ; contient une surface de 12 tunnland 27 kappland (≈ 6,4 ha)

Parcelle N° 4 — Rödmäsen (La Tourbière Rouge)

Rödmossen [La Tourbière Rouge] : de même nature que celle mentionnée précédemment (Carlsmäsen) ; contient une surface de 7 tunnland 10 kappland (≈ 3,5 ha). C’est la tourbière éponyme du domaine. Sa description comme étant « de même nature » que Carlsmäsen est très significative : la rédaction confirme que les deux tourbières sont de nature identique — fond marécageux, végétation clairsemée, sol rougeâtre caractéristique.

Sous-total Tourbières (N° 1–4) : 27 tunnland 20 kappland ≈ 13,5 ha

III.2 : Terrains élevés

Parcelle N° 5 — Terrain de la Couronne (Träfsvederne)

Un terrain référencé sous N° 1 dans l’Inspection de la Régie de la Couronne, comprenant également [le secteur de] la route de Rödmossen et les Marais Nord sur les lieux-dits Träfsvederne ; tract situé sur sol sablonneux (Sandfjord), couvert d’une forêt claire qui ne peut s’avérer utile qu’en pâturage (Betesmark). Surface : 3 tunnland 4 kappland (≈ 1,6 ha)

Parcelle N° 6 — Terrain haut et vallonné / Rödmäse Hage

Terrain haut et vallonné (Höglännd och daldig mark), référencé sous N° 6 dans l’Inspection de la Régie de la Couronne, de terre argilo-sableuse (Sandblandad Lerjord), couverte de forêt haute et clairsemée (Långskog), situé entre Rödmossen et la prairie d’Algutsboda (Algutfbo Äng), propice aux enclos de pâturage (Beteshage) ; dont le domaine a jusqu’à présent fait peu d’usage (misfning) ; Il est rapporté que ce même terrain, ainsi que les terres rocailleuses environnantes, était anciennement enclos et utilisé comme pâture (Hage) pour le domaine de Rödmossen ; c’est pourquoi il s’appelle désormais Rödmäse Hage [la Pâture de Rödmossen] : Surface : 4 tunnland 28 kappland (≈ 2,5 ha).

Parcelle N° 7 — Terrain mixte

Terrain en partie vallonné, en partie légèrement élevé, tel que décrit au 7e point de l’Inspection ; constitué de terre argilo-sableuse ; couvert de forêt haute et clairsemée ; également propice aux enclos de pâturage ; contient une surface de 7 tunnland 4 kappland (≈ 3,5 ha)
Sous-total Terrains élevés (N° 5–7) : 15 tunnland 4 kappland ≈ 7,4 ha

TOTAL TERRES DE DÉFRICHEMENT (Summa Upodlingsmark) : 42 tunnland 24 kappland ≈ 20,9 ha

III.3 Terres rocailleuses et incultes

Les Terres Rocailleuses et Incultes, à l’intérieur des limites bornées et arpentées, situées entre et autour des Terrains de Défrichement décrits ci-dessus, couvertes ici et là uniquement d’une mauvaise forêt de pins (Gläfskog), contiennent les étendues suivantes :

Parcelle N° 8 — Träfsvederne (Terres de la Couronne)

Dites Träfsvederne, décrites sous N° 1 dans l’Inspection de la Régie de la Couronne ; situées entre la grand-route (Landsvägen) et le Marais Nord (Norra Mäsen) ; cette zone est constituée d’une lande sablonneuse liée à des roches (stenbunden sandmo), le reste étant de hauts rochers et terres incultes ; contient une surface de 12 tunnland 18 kappland (≈ 6,2 ha)

Parcelle N° 9 — Rödmäse Hage (partie rocailleuse)

Le terrain rocheux et incultivable entre Rödmossen et la prairie d’Algutsboda (Elgutfbo Äng), mentionné dans la Régie de la Couronne sous N° 6, et qui s’appelle désormais Rödmäse Hage [Pâture de Rödmossen] ; d’une surface : 41 tunnland (≈ 20,1 ha) — (calculé d’après le total général : 116:18 − 12:18 − 63:0 = 41:0)

Parcelle N° 10 — Grand terrain rocheux (autour de Carlsmäsen)

Le terrain rocheux du 7e point de l’Inspection, à l’ouest du Domaine, s’étendant autour de Carlsmäsen et jusqu’aux limites ouest de Rödmossen, ainsi qu’aux terres cultivées (odalaägor) du Domaine ; d’une surface de 63 tunnland (≈ 30,8 ha)

TOTAL TERRES INCULTES (Summa Bergig och odugligmark) : 116 tunnland 18 kappland ≈ 57,5 ha

PARTIE IV — ATTESTATION FINALE ET SIGNATURES :

Ainsi mesuré, calculé et établi, et cette zone de mise en culture séparée et délimitée par des lignes droites depuis la Commune, certifiée : À Rödmossen, le 24 août 1791. Au nom des travaux, Joh[an] Nystrand (arpenteur officiel — lantmätare) Johan Märtensson à Hult — Nils Olsson à Ingelstad J.M.S. — Nämdeman (jurés-témoins) — N.O.S.

PARTIE V — TABLEAU RÉCAPITULATIF GÉNÉRAL (Surfaces — Charta Beskrifning)

DésignationTypeSurfaceHa ≈
1Norra Mäsen — Marais NordTourbière5 tl 17 kpl2,7 ha
2Lilla Mäse (près Torpet Häradssvedens)Tourbière1 tl 30 kpl0,9 ha
3Carlsmäsen — Tourbière de CarlsTourbière12 tl 27 kpl6,4 ha
4Rödmäsen — La Tourbière RougeTourbière7 tl 10 kpl3,5 ha
Sous-total Tourbières27 tl 20 kpl≈ 13,5 ha
5Träfsvederne (Couronne)Pâturage3 tl 4 kpl1,6 ha
6Rödmäse Hage — PâturePâturage enclos4 tl 28 kpl2,5 ha
7Terrain mixtePâturage7 tl 4 kpl3,5 ha
Sous-total Terrains élevés15 tl 4 kpl≈ 7,4 ha
TOTAL TERRES DE DÉFRICHEMENT42 tl 24 kpl≈ 20,9 ha
8Träfsvederne — entre route et Norra MäsenRocheux12 tl 18 kpl6,2 ha
9Rödmäse Hage (partie rocailleuse)Rocheux41 tl20,1 ha
10Grand terrain autour de Carlsmäsen (ouest)Rocheux63 tl30,8 ha
TOTAL TERRES INCULTES116 tl 18 kpl≈ 57,5 ha
TOTAL GÉNÉRAL DU DOMAINE≈ 159 tl≈ 78,4 ha

Pour aller plus loin : « Le Livre d’Or de Rödmossen« , commenté par Etienne LAUDE, descendant de Johan Kuhlman (1738-1806), intégrant les biographies de tous les personnages ayant laissé une trace dans ce livre.

Références : Nystrand, Joh., Charta öfver Hemmanet Rödmåsen med en till samma Hemman på Bråbo Härads Allmänning Kolmården belägat Upodlings-Tract, uti Östergötland, Bråbo Härad och Kvillinge Socken, Rödmossen, 24 août 1791. Akt D57-71:1 — LMA (Lantmäterimyndigheternas arkiv), Östergötland, Norrköping.
Transcription et traduction intégrales réalisées d’après les 11 pages zoomées du document original, mars 2026.

La Défense de Norrköping à l’époque moderne (XVIIe–XIXe siècles) – (3/5)

La guerre de 1788 (Kriget 1788) : la mobilisation civique de Norrköping

Les premières délibérations et l’initiative de Weijerin

La guerre entre la Suède et la Russie, déclenchée en 1788 sous le règne du roi Gustave III7 (Gustav III), provoqua une vague de mobilisation patriotique sans précédent. À Norrköping, c’est Daniel Weijerin, président du conseil des bourgeois (borgarrådets ordförande), qui prit l’initiative en demandant au magistrat : de solliciter l’aide d’un officier de fortification pour les îles, d’envoyer le régiment de cavalerie d’Östergöta pour couvrir la ville et de pourvoir les citadins d’armes de poing et de munitions. Le magistrat était à la fois désireux d’agir et craintif de s’avancer. Une proposition de convoquer la congrégation pour discuter publiquement des défenses fut même rejetée, car on estimait que cela «provoquerait une alarme inutile dans la ville».

La consultation de von Röök et l’incident Iggeström

Néanmoins, un officier de fortification, le colonel C. F. von Röök8, fut convoqué. Il se rendit sur les redoutes en compagnie de l’échevin à la police Iggeström et du marchand Wadström pour examiner les possibilités de défense. Lors de ce déplacement survint un incident révélateur des tensions internes à la magistrature : pendant le voyage, Iggeström lut à voix haute une lettre adressée conjointement au magistrat et aux anciens de la bourgeoisie (borgerskapet). Le magistrat prit fort mal la chose et décida de rappeler à Iggeström «de s’occuper une autre fois de la dignité qui est due à la fonction de magistrat». L’échevin en charge de la justice Ekermann précisa pour sa part que le magistrat ne devait pas être tenu responsable de la gestion et de la correspondance de la ville conjointement avec les anciens. Ekermann, de manière générale, «avait une aversion pour les grandes institutions de défense».

Le gouverneur temporise

Le gouverneur (landshövdingen), dans une lettre du 25 août 1788, loua certes la nécessité de la défense de la ville, mais calma les esprits en rappelant qu’il fallait attendre l’avis du Roi sur l’étendue du danger. L’ennemi, argumentait-il, ne disposait pas de navires d’archipel (skärgårdsfartyg) ; la menace restait donc faible. Il insistait néanmoins sur la nécessité de préparer l’établissement des redoutes et de donner à la bourgeoisie «une certaine pratique de guerre plus grande ». Des gardes devaient être établis sur les hauteurs à l’extérieur de la ville, capables de recevoir des signaux des habitants de l’archipel lorsque l’ennemi arriverait. Sur le dos de cette lettre du gouverneur, une petite strophe avait été écrite au crayon, témoignant de l’humeur royaliste qui régnait dans la ville à l’époque où la ligue d’Anjala (Anjalaförbundet) manifestait son aversion pour le roi :

«Quand les voleurs d’or préparent la chute du Roi, pour rien au monde je n’hésiterai pas à suivre mon Roi dans la mort.»

La collecte de fonds et le plan de défense

L’hésitation du magistrat fut probablement dissipée par la lettre du gouverneur, et le 28 août 1788, la congrégation se réunit pour discuter des moyens de financer la construction des redoutes et l’acquisition des canons. Une collecte publique en numéraire permit de réunir la somme de 2 718 rixdales et 16 shillings. Le plan de défense élaboré par von Röök fut approuvé lors d’une réunion du conseil général le 28 août. Son exécution fut confiée à 6 députés, désignés sous le nom de «Défense-Députation» (Försvarsdeputationen), assistée d’un commissaire aux comptes (revisor) et d’un comptable (bokhållare). Un major Wallander9 fut engagé pour enseigner les exercices militaires aux conscrits : division des hommes en rangs, maniement des armes, etc.

Le recensement des armes et l’enrôlement

Toutes les armes à feu de la ville furent inventoriées. Les hommes servant en dehors de la bourgeoisie habituelle — meuniers, maçons, charpentiers, planteurs de tabac — furent enrôlés quartier par quartier par les conseillers municipaux (rådmän). On parvint à enrôler 1 500 hommes. Dans la cave du marchand Peter Lindahl10, on découvrit 17 centners de poudre à canon (centner krut), aussitôt mis à disposition. En revanche, les 16 canons de la ville étaient hors d’usage, et l’on n’osa pas puiser dans les caisses municipales (stadskassan) pour en acquérir de nouveaux.

Tous ces arrangements furent rapportés au Roi, qui, par lettre du 10 septembre 1788, exprima son «gracieux bon plaisir» (nådigt välbehag) et autorisa les citoyens à prélever sur les réserves de la Couronne 50 centners de poudre à canon supplémentaires.

La suite dans un prochain numéro …

Le Roi Gustave III, dessin de Pehr Hörberg daté de 1773.

7. Gustave III (Gustav III) — Roi de Suède. Né le 24 janvier 1746 à Stockholm — Mort assassiné le 29 mars 1792 à Stockholm. Fils du roi Adolphe-Frédéric et de la princesse Louise-Ulrique de Prusse (sœur de Frédéric le Grand). Despote éclairé francophile, en correspondance avec Voltaire. Abolit la torture, fonde l’opéra royal (1773) et l’Académie suédoise (Svenska Akademien, 1786). Premier chef d’État à reconnaître l’indépendance des États-Unis (1782). Engage la guerre russo-suédoise de 1788–1790 sans résultat territorial décisif. Assassiné lors d’un bal masqué (maskeradbalen) à l’opéra de Stockholm par le capitaine Jacob Johan Anckarström. Inspirera l’opéra Un ballo in maschera de Verdi (1859).

Colonel Carl Fredrik von Röök (1725-1793)

8. Carl Fredrik von Röök — Colonel, officier du génie suédois. Né le 11 mai 1725 — Mort le 2 avril 1793. Officier de fortification au service de la France de 1744 à 1748. Major en 1762, colonel en 1773. En 1772, dirige les enquêtes pour la construction de la route du canal Göta à travers l’Östergötland. Reçoit la noblesse allemande en 1763, naturalisé suédois en 1773. Musicien amateur passionné (violoniste), élu membre n° 82 de l’Académie royale de musique (Kungliga Musikakademien) le 28 mars 1782. Père de Lars Jacob von Röök. En 1788, organise les défenses de Norrköping et dirige les travaux sur les redoutes de Skänäs et Säterholmen. Son fils Gustaf (1773-1852) laissera une note dans le livre d’Or de Johan le 21 août 1802.

9. Major Wallander — Instructeur militaire. Actif en 1788 à Norrköping. Officier engagé par la Défense-Députation pour enseigner aux conscrits de Norrköping les exercices militaires : division des hommes en rangs, maniement des armes, manœuvres d’infanterie. Célébré aux côtés de von Röök dans les chants patriotiques du corps de garde.

10. Peter Lindahl — Marchand de Norrköping et ami de Johan Kuhlman. Son fils Johan Nicolas Lindahl (1769-1813), inscrira un poème dans le livre d’or de Johan le 29 juin 1792.

A travers les personnages évoqués dans ce chapitre on commence à voir se dessiner … le Cercle de Johan.

A la recherche de Rödmossen (3/4)

La carte de Nystrand : bornage (limites de la propriété)

Cette carte et la description qui l’accompagne constitue le document le plus complet et le plus précis de la propriété de Rödmossen. Réalisée par Jacob Nystrand en 1791 suite à la demande de Johan , c’est une merveille de précision. Ce même Jacob Nystrand repassera par Rödmossen en 1794 et déposera dans le livre d’Or de Johan et Margaretha un petit poème présenté à la fin de la deuxième partie de cette évocation de la propriété de campagne des Kuhlman. La description de la propriété est présentée dans cet article dans son intégralité, traduite du Suédois.

Jakob Nystrand, lantmätare — relevé géométrique complet de Rödmossen en 1791. Archives d’Östergötland, Norrköping.
PARTIE I — PROTOCOLE D’OUVERTURE

En l’an 1791, le 8 août, en vertu de la décision (Utslag) du Gouverneur Royal (Kongl. Majts Befallningshafvande) de l’Östergötland et du Comté de Västra, du 7 juin dernier, qui accorde au Négociant de Norrköping Monsieur Johan Kuhlman le droit d’ajouter à sa possession le [quart ?] du domaine franc (frälsehemman) de Rödmossen, en Östergötland, district de Bråbo et paroisse de Kvillinge ; à prendre sur la Commune (Allmänning) dudit district sur le lieu-dit Kolmården, et à mettre en culture contre redevance au Roi et à la Couronne en champs et prairies quatre tourbières, avec 2 petits terrains hauts sur ladite Commune ; l’arpenteur soussigné entreprit, avec l’assistance des jurés-témoins (Nämdeman) Johan Märtensson à Hult et Nils Olsson à Ingelstad, paroisse de Risinge, de mesurer et décrire, et de séparer de la Commune cette zone de mise en culture, selon les limites fixées lors de l’Inspection de la Régie de la Couronne du 19 août de l’année dernière [1790] et confirmées par le Haut Gouverneur Royal. Se présentèrent à cette occasion, conformément à la disposition de ladite décision, au nom du Roi et de la Couronne pour la Commune, le Shérif de la Couronne (Krono Länsmannen) Monsieur Samuel Forsberg ; ainsi que le détenteur du Domaine Rödmossen, Monsieur le Négociant Kuhlman. Bien que cette opération ait été officiellement annoncée dans les églises du district (Östra Eneby, Kvillinge et Simonstorp) selon les attestations des pasteurs sur les annonces publiées, et que les délégués du district aient été requis, il ne se présenta néanmoins aucun habitant du district en qualité de délégué ; c’est pourquoi, en vertu du §59 de l’Ordonnance Royale de Géodésie de 1783, l’arpenteur n’ayant rien à objecter, l’opération se déroulera en bonne et due forme.

Informations clés de cette page :

InformationDétail
Date d’ouverture8 août 1791
AutoritéGouverneur Royal de l’Östergötland
Décision d’autorisationUtslag du 7 juin 1791
CommanditaireJohan Kuhlman, Négociant (Handelsman) à Norrköping
Droits accordésMise en culture de 4 tourbières + 2 terrains hauts sur la Commune de Kolmården
Représentant de la CouronneKrono Länsmannen Samuel Forsberg
Témoins assermentésJohan Märtensson (à Hult) et Nils Olsson (à Ingelstad, paroisse de Risinge)
Base juridique§59 de l’Ordonnance Royale de Géodésie de 1783
Inspection préalableKrono Betjeningens Besigning du 19 août 1790
PARTIE II — BORNAGE (Rågångsbeskrivning)

Description des 18 bornes frontières. Le bornage délimite le périmètre complet de la zone de mise en culture accordée. Chaque borne (skäl) est décrite avec sa position, ses matériaux et ses dimensions.

Note : 1 aune = 0,6 m

N° I — Storängsskälet (Borne de la Grande Prairie)

Erigée à 59 aunes du coin nord-est de la prairie du domaine Rödmossen, coin qui est également mitoyen de la prairie du domaine Algutsboda ; dans un ruisseau qui coule des tourbières de Carlsmäsen et de Rödmossen et descend vers la rivière dite Gela Bäck. Le cairn (Röret) a été maçonné sur un talus au sud d’un rocher, demi-aune de diamètre, 1 aune de haut ; dans lequel a été enchâssée une pierre plate sur sa face gauche et légèrement rugueuse à l’est, demi-aune de haut, demi-aune de large au milieu, mince et pointue vers le haut. Le guide-pierre vers la prairie : 33 aunes, et vers N° II : 18½ aunes depuis la borne.— Depuis ce point, la ligne droite fut tracée jusqu’à la borne routière N° IV ! et 4 guide-pierres furent placées sur cette même ligne droite ; la première étant la N°2.

N° II —342 aunes depuis N° I. Une pierre pointue et triandrique, 1½ aune de haut, 9 pouces de large et 6 pouces d’épaisseur au milieu, entourée d’un cairn de pierres.

N° III —342 aunes depuis la précédente et 561 aunes depuis N° IV, sur le bord nord d’un chemin allant de Rödmossen à Algutsboda ; cette pierre fait 1 aune de haut, ¼ aune de large et 4 pouces d’épaisseur.

N° IV — Landsvägsskälet (Borne de la Grand-Route)

Landsvägsskälet (Borne de la Grand-Route), située sur le bord sud de la grande route de Stockholm à Norrköping ; cairn de 2½ aunes de diamètre, ½ aune de haut ; la pierre est quadrangulaire à pointe saillante, 2 aunes de haut, 1 aune de large à la base et 15 pouces au milieu, 10 pouces d’épaisseur ; indique la ligne vers N° 3, 2 et 1 avec un guide-pierre dans la même direction ; 25 aunes depuis la borne ; puis 206 aunes jusqu’à [N° V].
✦ Note importante : La borne N° IV est directement sur la route royale Stockholm–Norrköping — ce qui prouve que la propriété de Rödmossen était traversée par cette grande voie de communication.

N° V — Bergskälet (Borne du Rocher)

Bergskälet (Borne du Rocher), située à 52 aunes du point où le chemin de Rödmossen rejoint la grand-route, près d’un haut rocher à l’est ; cairn de 3 aunes de diamètre, 1 aune de haut, dans lequel est enchâssée une dalle plate de 1 aune 9 pouces de haut, 1 aune de large au milieu, ¼ aune d’épaisseur ; indique N° IV. Un guide-pierre dans la direction de N° VI érigé sur le rocher à 33 aunes de N° V.

N° VI — Norrängsskälet (Borne de la Prairie Nord)

Norrängsskälet (Borne de la Prairie Nord), sur un haut rocher au-dessus du coin nord-ouest de la Prairie Nord de Rödmossen (Norräng) ; là où commencent les terres du Torpet Häradssvedens [la cense des terres de la commune du district] ; une dalle ronde côté est et plate côté ouest, pointue vers le haut, 1½ aune de haut, ¾ de large au milieu ; indique N° V. Entourée d’un cairn de 2¼ aunes de diamètre et ¾ aune de haut.

N° VII — Hagskälet (Borne de la Pâture)

Un cairn dit Hagskälet (Borne de la Pâture) fut érigé près de la clôture de la Prairie Nord (Norräng) du domaine Rödmossen, près d’un rocher ; la pierre est plate côté nord et ronde côté sud, ½ aune de haut, ¾ aune de large, avec une arête vive vers le haut ; indique la ligne partant d’ici vers N° VIII, entourée d’un cairn de 2½ aunes de diamètre et 1 aune de haut. L’Intaga [enclos] de Häradssvedens depuis la Commune suit depuis ici jusqu’à [N° VIII].

N° VIII — Borne à Lilla Mäsen

La borne à la Lilla Mäsen (Petite Tourbière), maçonnée dans un amas de pierres au sud d’un rocher, 33 aunes à l’est de la tourbière.

N° IX — Guide-pierre

Un guide-pierre (ledare) : 387 aunes depuis N° VIII, sur un haut rocher, entouré d’un cairn ; la pierre est triandrique avec pointe saillante, 1 aune 14 pouces de haut, 11 pouces de large et 4 pouces d’épaisseur au milieu. Depuis ce point où les terres de Häradssvedens se terminent et où la Commune reprend, la même ligne droite fut tracée sur 415 aunes jusqu’à [N° X].

N° X — Dalskälet (Borne du Vallon)

Dalskälet (Borne du Vallon), érigée dans un vallon au nord-ouest de Carlsmäsen, sur un terrain plat ; cairn de 2 aunes de diamètre, ¼ aune de haut, dans lequel est enchâssée une dalle plate côté est et ronde et anguleuse côté ouest, 1 aune 8 pouces de haut, ¼ aune de large au milieu ; munie de guide-pierres à 25 aunes de la borne au sud. Depuis ce point, longeant le côté est de Carlsmäsen, le bornage monta en ligne droite par-dessus un haut rocher sur 690 aunes jusqu’à [N° XI].

N° XI — Carlsmäseskälet (Borne de Carlsmäsen)

Carlsmäseskälet (Borne de Carlsmäsen), situé sur un rocher à 50 aunes du bord ouest de ladite tourbière ; cairn de 2 aunes de diamètre et ¼ aune de haut, dans lequel est enchâssée une pierre triandrique, plate côté ouest et arrondie côté est, ¼ aune de haut, ¼ aune de large, ¼ aune d’épaisseur, pointant vers N° X.— Depuis cet endroit, le bornage fut mesuré et jalonné autour d’un marais et d’un vallon en lien avec Carlsmäsen…

N° XIII — Wägskälet (Borne du Chemin) . Note : curieusement borne XII non précisée.

Wägskälet (Borne du Chemin), à 10 aunes au sud d’un chemin menant à Rödmossen, maçonnée dans un amas de pierres ; la pierre fait 6 quarts de haut, 3 quarts de large, plate et mince s’effilant vers le haut, pointant vers N° XIV ; cairn de 3 aunes de diamètre, 1 aune de haut.— Puis 187 aunes jusqu’à [N° XIV].

N° XIV — Källskälet (Borne de la Source)

Källskälet (Borne de la Source), érigée côté nord et tout près d’un rocher, et à 40 aunes d’une source située à l’ouest de ce même rocher (appelée Jacobs Källa — la Source de Jacob) ; le cairn fait 2½ aunes de diamètre, 1 aune de haut, dans lequel est enchâssée une pierre quadrangulaire ; ½ quart de haut, 10 pouces de large et ½ aune d’épaisseur au milieu ; avec un guide-pierre posé à 2 aunes de là ; indiquant une pointe saillante ; depuis ici, la ligne droite traversant les rochers est longue de 1 169 aunes ; 2 guide-pierres furent placées sur cette ligne droite.
✦ Découverte majeure : La Source de Jacob (Jacobs Källa) est ici localisée avec précision : elle se trouve à 40 aunes (≈ 23,8 mètres) à l’ouest de la borne N° XIV Källskälet, elle-même au nord d’un rocher.

N° XV — Guide-pierre : 318 aunes depuis N° XIV, maçonnée sur un haut rocher ; une dalle plate s’effilant vers le haut, ½ aune de haut, ¾ de large au milieu.

N° XVI — Guide-pierre : 544 aunes depuis la précédente, également sur un rocher, entourée d’un cairn ; pierre triandrique à pointe saillante, 1 aune 2 pouces de haut, 7 pouces de large et 4 pouces d’épaisseur au milieu.— Puis dans la même ligne droite jusqu’à [N° XVII].

XVII — Halfsnaneskälet (Borne en demi-lune)

Halfsnaneskälet (Borne en Demi-Lune), maçonnée près d’un rocher, raison pour laquelle le cairn a pris la forme d’un demi-croissant de lune ; 2½ aunes de diamètre, ½ aune de haut ; la pierre indicatrice est triandrique et rugueuse avec des arêtes vives et plate vers le haut ; indique la ligne vers N° XVI ; munie de 2 guide-pierres, l’un vers N° XVII et l’autre vers N° XVIII.—11 aunes depuis la borne.— La dernière ligne de séparation avec la Commune du District fut finalement tracée depuis cet endroit sur 545 aunes jusqu’à [N° XVIII].

N° XVIII — Algutsboda Ängeskäl (Borne des Prairies d’Algutsboda)

Algutsboda Ängeskäl (Borne des Prairies d’Algutsboda), érigée à un angle de clôture à l’ouest de la Prairie d’Algutsboda ; cairn de 2½ aunes de diamètre, ¾ aune de haut ; pierre triandrique, plate côté est et rugueuse côté ouest, 1½ aune de haut, ¾ aune de large au milieu et plate vers le haut ; indique la ligne vers N° XVII.

La suite dans un prochain épisode…


Norrköping, l’été des cendres (2/2)

Le sac de la ville par les Russes — juillet 1719

IV. Le jeudi 30 juillet

À neuf heures du matin, le guetteur de la tour sonna frénétiquement les cloches en criant : « Les galères sont en nombre à Grymö udde ! » L’armada d’Apraksin, rassemblée après ses ravages, avançait lentement sur la rivière Motala. Toute résistance était désormais vaine. Les troupes russes débarquèrent au nord du fleuve. Saltängen s’embrasa en quelques minutes. On décrivit les soldats ennemis essaimant dans chaque rue, « le fusil dans une main et la torche dans l’autre ». Les paysans qui avaient tenté de tenir à Himmelstalund — site ancestral de gravures rupestres — furent rapidement repoussés ; ils traversèrent la Motala en retraite et brûlèrent le pont derrière eux.

Les galères russes débarquent à Braviken

L’église Saint-Olai fut pillée de tout ce qui avait de la valeur. Les galères transportaient des troupes cosaques avec leurs chevaux, logés dans des espaces spécialement construits sous les ponts. Dans la ville, les incendies se multipliaient. L’entrepôt royal du port, rempli de grain, avait déjà été mis à feu par les habitants eux-mêmes pour le soustraire à l’ennemi. Les dragons de Holmen brûlèrent ensuite le moulin. Les Russes découvrirent malgré tout le précieux stock de laiton et de cuivre que des marchands avaient coulé au fond de la Motala pour le dissimuler. Ils le remontèrent et le chargèrent sur leurs galères. À la fonderie de canons de Nävekvarns styckebruk, dans la région, ils s’emparèrent de trois cents pièces d’artillerie.

Au milieu de ruines encore fumantes, le brasseur Forsman tenait sa taverne. Elle devint, entre deux vagues de pillage, un lieu de repos et de divertissement pour les occupants. Forsman fut contraint de danser devant ses hôtes non invités, tout en servant bière et eau-de-vie, en répétant son slogan : « alltid god vän » — toujours bon ami. Cette scène laissa une trace durable dans la mémoire de la ville. Le quartier de Kungsgatan, au sud de Bergsbron, reçut après les événements le nom de God vän. Ce nom subsiste aujourd’hui encore dans le restaurant qui y est établi.

V. Cinq jours de dévastation

Les envahisseurs occupèrent la ville pendant cinq jours. Tous les manoirs et châteaux de la région furent incendiés. Des patrouilles cosaques rayonnèrent dans les campagnes pour achever la destruction des villages et des fermes isolées. À leur départ, ils laissèrent derrière eux, outre une ville carbonisée, deux potences dressées sur la place allemande (1). L’épuisement de certaines populations produisit des actes que les autorités suédoises réprimèrent sans pitié. Des paysans de la péninsule de Vikbolandet, réunis en assemblée, décidèrent de se soumettre au tsar pour épargner leurs fermes. Ils rédigèrent une lettre d’allégeance et s’avancèrent vers les galères avec un drapeau blanc — au moment précis où la flotte levait l’ancre. Des dragons suédois les encerclèrent. Quatre furent abattus sur place. Un certain Sven Tomta fut condamné au supplice de la roue sur le Syltenberget (2), et tous ses biens confisqués. Les autres subirent l’estrapade — courir entre deux rangées de trois cents soldats qui frappent. Les plus âgés, de plus de cinquante ans, s’en tirèrent avec deux semaines de pain et d’eau.

Pour la population de Norrköping, 1719 signifia non seulement un désastre économique, mais des souffrances personnelles extrêmes. Chassés sans toit ni ressources, beaucoup durent mendier pour survivre. La ville n’était plus qu’un amas de cendres nauséabondes. Pourtant, ses habitants n’étaient pas brisés.

VI. Jacob Ekbom et la renaissance (1719—1740)

L’esprit de résistance prit d’abord la forme d’un homme : Jacob Ekbom, le maire de justice. Plus haute autorité de la ville, il fut peut-être aussi l’un des premiers à revenir. On l’imagine assis sur un mur noirci de suie, au milieu de l’immense tas de cendres qu’avait été Norrköping.

Jacob Ekbom. Bibliothèque de la ville. Stadsbiblioteket, Norrköpignsrummet.

C’était août 1719, dix jours à peine après l’incendie. Les membres du conseil municipal étaient dispersés dans tout le pays. Ekbom s’installa dans l’une des trois maisons encore debout. La nuit, il veillait pour empêcher les pillards de fouiller les décombres. Il écrivit au gouverneur et à la Reine Ulrika Eleonora et décrivit la situation sans détour : « Aux alentours de cette ville, à quatre milles à la ronde, gisent et vivent pour la plupart tous les habitants, dans un état de dénuement. »

Il travailla à tout reconstruire sans relâche. Pour faire sentir aux habitants qu’une vie normale reprendrait, il voulut maintenir le marché de la Saint-Matthieu, le 25 septembre, comme chaque année. Il demanda un géomètre pour dresser un plan de la ville, des ponts réparés, des églises rouvertes, une mairie, une école. Il réclama six mille dalers en bonne monnaie. «Sinon, je crains que tout ne s’arrête cette année. »

Il se rendit au Riksdag à Stockholm en octobre, en revint découragé après sept semaines de démarches vaines : « Quand on parle d’argent ici, on hausse les épaules et l’on ne répond pas. Je ne vois pas comment Norrköping pourra jamais redevenir Norrköping. » Il revint obstinément au Riksdag de 1720. Cette fois, il obtint ce qu’il voulait : dix ans de franchise fiscale totale pour les habitants, le droit de prendre librement du bois de construction dans les forêts de la Couronne, des briques provenant des ruines de Johannisborg, de Bråborg et de Skenäs, ainsi que des primes pour tout constructeur de maisons en pierre.

Un an après la catastrophe, la ville était de nouveau en mouvement. Les gens s’étaient d’abord abrités dans des caves surmontées de toits de fortune, puis ils avaient commencé à bâtir. Les ponts furent réparés, le port nettoyé, les bâtiments publics planifiés. Le commerce et l’artisanat repartirent les premiers ; les grandes industries suivirent plus lentement.

Le nouveau pont de Sältangen, dessin de 1790. Archives municipales de Norrköping.

À la fin des années 1720, Norrköping était reconstruite pour l’essentiel. Parmi ceux qui contribuèrent à sa renaissance intellectuelle et industrielle, le pasteur Reinerus Broocman mérite d’être cité. Luthérien de Livonie, il avait déjà vu sa première église brûlée par les Russes avant de fuir vers la Suède. Il lança une collecte parmi ses fidèles et, en quatre ans, son église de Norrköping se dressa de nouveau. Il fonda aussi une imprimerie qui, dès 1723, atteignit une position de premier rang en Suède — Bibles, livres de dévotion, mais aussi littérature éducative et historique, distribuée par des agences dans tout le pays.

Son fils, Carl Fredrik, parcourut l’Östergötland pour compiler la première description véritablement détaillée de la province. Himmelstalund, que les paysans avaient défendu les fourches à la main quelques années plus tôt, devint un centre culturel et une auberge tenue par le prévôt lui-même.

Les décennies suivantes virent naître de nouvelles industries : le tabac, dont Adam Reinhold Broocman — fils du pasteur ennemi du tabac — fut le premier fabricant à Norrköping avec Heinrich Kuhlman (1693-1765) le père de Johan et Henrik; puis, au début des années 1740, trois manufactures de sucre, dont la plus grande, Gripen, dont les bâtiments de la Gamla Rådstugugatan et du quai de Saltängen subsistent encore aujourd’hui.

Épilogue

Les Rysshärjningarna de 1719 laissèrent la côte est de la Suède dans un état de désolation sans précédent : sept villes détruites, dix grandes fonderies rasées, vingt mille personnes sans abri. Stockholm seule fut épargnée, la flotte russe ayant été repoussée au Baggensstäket le 13 août. La paix de Nystad, signée en 1721, mit fin à vingt et un ans de guerre. La Suède céda à la Russie l’Estonie, la Livonie, la Carélie et l’Ingrie, confirmant la domination de Pierre le Grand sur la Baltique.

Norrköping, elle, était déjà en train de renaître. C’est à cette période qu’Heinrich Kuhlman et son frère Joachim Adolf arrivèrent pour devenir « Borgare ». Ils venaient de Poméranie.

(1) la place où est érigée l’Eglise Allemande Hedvig.

(2) Syltenberget est une colline située dans le district de Sylten à Norrköping.

Sources

  • Arne Malmberg, Stad i nöd och lust — Norrköping 600 år (ouvrage de référence principal)
  • Norrkopingprojekt (Projet Turist Norrköping / Lisbeth Dahm) : https://norrkopingprojekt.wordpress.com/historia/krigsar/dagar-i-juli-1719/
  • Magnus Ullman, Rysshärjningarna på Ostkusten sommaren 1719, Stockholm, 2006
  • Lars Ericson Wolke, Sjöslag och rysshärjningar, Norstedt, 2012
  • Sundelius (témoignage contemporain, XVIIIe siècle)
  • Franciszek Kostrzewski, Pożar na wsi (« Le village brûle »), 1862 — Wikimedia Commons, domaine public