La Défense de Norrköping à l’époque moderne (XVIIe–XIXe siècles) – (2/5)

Les cantonnements militaires sous le règne de Charles XI¹ (1674–1679)

La charge des cantonnements militaires (inkvarteringsbördan) pesa particulièrement lourd sur la ville de Norrköping sous le règne du roi Charles XI (Karl XI), période marquée par les guerres du Nord. Dès 1674, les cavaliers (ryttare) du général Rehnskiöld² furent cantonnés dans la ville pendant cinq mois consécutifs. En 1676, une compagnie de soldats (soldatkompani) sous Mauritz Wellingk³ séjourna quatre mois, suivie de 140 dragons sous Wittenberg, du mois d’octobre 1676 au 18 mars 1677. La ville accueillit ensuite le major Tyncken pendant trois mois, puis six compagnies de cavaliers (kavallerikompani) représentant environ 500 hommes. Enfin, les officiers des dragons du comte Douglas⁴ furent hébergés du 8 novembre 1678 au 15 juin 1679, suivis des officiers du régiment du colonel Lindhjelm de novembre à fin décembre 1679. Le coût total, sans le fourrage (foder), fut estimé à environ 28 000 dalers en monnaie courante (daler silvermynt).

Les fortifications préexistantes : de Johannisborg aux redoutes de Skänäs et Säterholmen
La seule tour restante du château de Johannisborg à Norrköping. Photo Etienne LAUDE juillet 2022.

La chute de Johannisborg et le traumatisme de 1719

Norrköping avait longtemps compté sur le château fort de Johannisborg comme principale défense. Mais celui-ci fut mis détruit entièrement lors du sac de la ville en juillet 1719, et le projet de reconstruction fut abandonné. Le roi autorisa la ville à en prélever les briques et matériaux de construction pour ses propres usages. Ce traumatisme devint le moteur de toutes les initiatives défensives ultérieures.

Le château de Johannisborg, gravure de 1679.

Construction des premières redoutes (1720–1721)

La redoute de Skënas, de nos jours.

En réaction directe à l’invasion de 1719, des mesures furent prises sans délai. En juillet 1720, après plusieurs rappels, le capitaine des fortifications (fortifikationskapten) Ph. Nordencreutz⁵ fut convoqué pour reconnaître une installation défensive à l’entrée de Norrköping. Soutenu par les autorités de la ville, il lança les travaux de construction d’une redoute. En septembre 1720, le maître d’œuvre (byggmästare) Lars Gilberg⁶ fut nommé pour poursuivre les travaux que Nordencreutz avait commencés. Selon les plans de Nordencreutz, la redoute devait être construite sur Ängsudden, au niveau de Skenäs incendié, avec des positions pour l’artillerie également dans le chenal. Les travaux se poursuivirent en 1721, mais la redoute ne fut jamais pleinement achevée. Néanmoins, une redoute fut construite en 1720–1721 sur l’île de Säterholmen, juste à côté de l’embarcadère du ferry (färjbryggan), et une autre à Skenäs (Skänäs). Ensemble, ces deux ouvrages pouvaient croiser leurs feux (korsande eld) au-dessus de Bråviken pour interdire tout passage ennemi. Il est probable que la redoute de Skenäs ait été bâtie sur une fortification antérieure contrairement à celle de Säterholmen qui était une création entièrement nouvelle. Cette dernière était encore fortifiée au XXe siècle, témoignant de sa valeur stratégique durable.

Plan des redoutes de Skënas et Säterholmen. Archives militaires de Suède.
Rénovations lors de la guerre russo-suédoise de 1741–1743

Pendant la guerre russo-suédoise de 1741–1743, de nouveaux travaux furent effectués sur les fortifications de Skenäs. L’acquisition d’une barge (pråm) pour couvrir le fort de Skenäs démontra que la proposition de Nordencreutz pour la défense de la ville demeurait la bonne approche. Au total, ces travaux coûtèrent à l’État 3 986 dalers. Malgré ces efforts, les mesures défensives restaient insuffisantes. Comme le note Gullberg, les résultats de ces initiatives «n’ont pas été encourageants».

La suite dans un prochain numéro …

1. Charles XI (Karl XI) — Roi de Suède . Né le 24 novembre 1655 — Mort le 5 avril 1697 Fils du roi Charles X Gustave, couronné à dix-sept ans après une régence de sa mère. Vainqueur de la bataille de Lund (1676), il instaure l’absolutisme royal (envälde) en 1680, procède à la grande réduction (reduktionen) des domaines nobles et réorganise l’armée selon le système des subdivisions (indelningsverk). Il meurt à 41 ans d’un cancer de l’estomac, laissant une Suède financièrement saine et une armée aguerrie à son fils Charles XII.

2. Carl Gustaf Rehnskiöld — Feld-maréchal suédois. Né le 6 août 1651 à Stralsund — Mort le 29 janvier 1722 à Läggesta. Éduqué par le juriste Samuel von Pufendorf. Se distingue lors de la guerre de Scanie aux côtés de Charles XI. Principal bras droit de Charles XII durant la Grande Guerre du Nord, surnommé le «Parménion de l’Alexandre du Nord». Vainqueur de la bataille de Fraustadt (1706), il est élevé au rang de feld-maréchal (fältmarskalk) et comte. Fait prisonnier à Poltava (1709), libéré en 1718.

3. Gustaf Mauritz Vellingk (Wellingk) — Général suédois. Né en 1642 à Jöhvi (Estonie) — Mort en 1710 Famille noble d’origine baltique au service de la Couronne suédoise. Actif lors des guerres du règne de Charles XI, il commande des unités en Suède et dans les provinces baltiques. Son frère Otto Vellingk est également un général célèbre de la même époque.

4. Gustaf Douglas — Comte suédois. Circa 1647 – après 1680. Fils du feld-maréchal Robert Douglas (1611–1662), noble d’origine écossaise naturalisé suédois, vainqueur de batailles majeures de la Guerre de Trente Ans (Leipzig 1642, Jankau 1645), élevé feld-maréchal en 1657 et comte de Skenninge. Robert Douglas mourut à Stockholm en 1662 ; son fils Gustaf hérita du titre et du commandement du régiment de dragons cantonné à Norrköping entre 1678 et 1679.

5. Ph. Nordencreutz — Capitaine des fortifications. Actif en 1720 à Norrköping. Capitaine des fortifications (fortifikationskapten) convoqué en juillet 1720 pour reconnaître les installations défensives à l’entrée de Norrköping après le sac russe de 1719. Il établit le plan d’une redoute sur Ängsudden (niveau de Skenäs incendié) avec des positions d’artillerie dans le chenal. Ses plans, bien que non pleinement exécutés, resteront «la ligne directrice» des défenses de la ville pendant des décennies.

6. Lars Gilberg — Maître d’œuvre. Actif en 1720 à Norrköping. Maître d’œuvre (byggmästare) nommé en septembre 1720 pour poursuivre les travaux de fortification commencés par le capitaine Nordencreutz sur la redoute de Skenäs et Säterholmen. Son rôle, essentiellement technique et pratique, consistait à superviser la construction des ouvrages de terre et de maçonnerie.

Sources :
(A) Fr. Hertzman, Norrköpings historia och beskrifning : historisk-statistisk beskrifning öfver Norrköpings stad från äldre till nyare tider, Première partie, Norrköping, Fredrik Törnequist, 1866.
(B) Erik Gullberg, Norrköpings Historia — 8. Norrköpings kommunalstyrelse 1719–1862, Commission historique de la ville de Norrköping (Norrköpings stads historiekommission), dir. Björn Helmefrid et Salomon Kraft, Stockholm, 1968.
(C) Dossier documentaire sur Johan Kuhlman établit par l’auteur Etienne Laude— Actes de nomination et de promotion à la Compagnie d’Artillerie de Norrköping, 1767–1769 ; contexte historique des redoutes de Skänäs et Säterholmen ; archives municipales de Norrköping.
Référence annexe : Journal de la Société Sälskapet pour l’année 1788, n° 28 (cité in Source C, diapositive 15).

Norrköping, l’été des cendres (1/2)

Le sac de la ville par les Russes — juillet 1719

L’été 1719 fut sec, chaud, et fatal. La Grande Guerre du Nord entrait dans sa vingtième année sans que l’épuisement des deux camps eût encore produit la paix. Des négociations étaient en cours entre la Suède et la Russie, mais personne ne faisait véritablement confiance à l’adversaire. La Suède avait perdu ses possessions continentales et dilapidé ses forces ; elle conservait pourtant une marine de guerre non négligeable. Le tsar Pierre le Grand, lui, avait trouvé l’arme qui allait forcer la décision.

I. L’arme de Pierre le Grand

Cette arme était la galère. Indifférente aux vents contraires comme aux calmes plats, propulsée par des rangées de rameurs, facilement manœuvrable dans les archipels côtiers, elle pouvait déposer des milliers de soldats sur n’importe quel rivage. Pierre fit construire deux cents de ces bâtiments à partir de la forteresse de Nyenskans (1), transformée en base navale au bord de la Neva. La flotte rassemblée pour l’été 1719 était sans précédent : 132 galères, une centaine de petits bateaux, quelque 26 000 hommes sous le commandement de l’amiral Fiodor Apraksin (2). En juin, la flotte quitta la Finlande conquise et se concentra à Åland (3). Le tsar était à bord, mais il demeura dans l’archipel, qui servait de base à toute l’opération. L’ordre donné à Apraksin tenait en quelques mots : piller et brûler autant que possible. Il s’agissait de contraindre les négociateurs suédois — les pourparlers de paix se tenaient précisément à Åland — à céder, en ravageant méthodiquement leur côte orientale.

Pierre le Grand joua également sur la guerre psychologique. Il fit imprimer et distribuer dans les villages côtiers un manifeste rédigé en suédois, signé de sa propre main : Wi Peter den första med Guds Nåde Czaar — « Nous, Pierre Premier, par la grâce de Dieu, Tsar… » Il y affirmait que les souffrances du peuple n’étaient que la faute du gouvernement suédois, et promettait clémence et protection à qui se soumettrait. Le 10 juillet, Apraksin donna le signal. Dès le lendemain, les premières galères atteignaient l’archipel extérieur à Rådmansö. Leur progression vers le sud fut ponctuée par la lueur des feux d’avertissement et des fermes en flammes. Södertälje brûla le 21 juillet, Trosa le 22, Nyköping le 25. Chaque étape était un message de plus adressé à Stockholm. La prochaine cible était Norrköping.

II. Une ville livrée à elle-même

Après Stockholm, Norrköping était la ville la plus grande et la plus importante de la côte, centre d’une industrie de guerre significative. Ce fut aussi la plus mal défendue. En ces derniers jours de juillet, la ville sommeillait dans la chaleur. Le gouverneur de l’Östergötland, Gustaf Bonde, se trouvait à la station thermale de Medevi (4) et semblait d’une indifférence remarquable. Les troupes régulières avaient été concentrées sur Stockholm. Les fortifications de Johannisborg ne portaient aucun canon utilisable. Les redoutes gardant l’entrée de Bråviken manquaient d’armes et de personnel. Il n’existait ni plan de défense cohérent ni commandement clairement désigné. Dès la nouvelle du raid sur Nyköping, le magistrat avait bien écrit au gouverneur pour demander que des canons de la fonderie de Finspång fussent installés à Skenäs, là où Bråviken est le plus étroite. L’idée était juste. La réalité fut tout autre : quelques paysans armés de faux et de fléaux furent postés sur des redoutes en ruine. La garde bourgeoise patrouillait. Le gouverneur promit qu’« il n’y avait aucun danger ». On attendait des dragons venus de Småland avec le colonel von Düring. L’espoir tenait à peu de chose.

III. Les jours qui précédèrent (21—29 juillet)

Le 21 juillet, les Russes brûlèrent Södertälje. Le 22, Trosa. Le 25, le ciel au-dessus de Bråviken rougit de l’incendie de Nyköping. La peur s’installa dans les rues de Norrköping. Le 26 juillet, un officier arriva à cheval avec une poignée de soldats réguliers : le général Kristoffer Urbanowitz, envoyé pour organiser la résistance. Le 27, le gouverneur tenta de rassembler les paysans des alentours. Des milliers accoururent avec leurs fourches et leurs faux — las de la guerre, affamés, mécontents de tout. On les fit camper hors des murs pour éviter les troubles. Le 28, une fausse alerte mit la ville sens dessus dessous. Von Düring arriva enfin avec ses dragons : deux escadrons, à peine. Le 29, dans la nuit, des lueurs d’incendie apparurent à l’est, au-dessus de l’archipel. Une partie de la flotte russe était déjà dans Bråviken. Selon une information non confirmée, deux pilotes d’Arkösund auraient guidé les galères dans le chenal — trahison locale qui facilita considérablement l’approche. De nombreux habitants de l’archipel se cachèrent alors dans la forêt, tandis que les Russes incendiaient leurs fermes une à une. Méthodiquement, les galères débarquaient des soldats sur chaque rive, qui brûlaient tous les manoirs et châteaux à portée. De Lindö, on apercevait des colonnes de fumée dans toutes les directions. Händelö, Västerbyholm et Lindö elle-même s’embrasèrent.

Le village brûle », peinture de 1862 de Franciszek Kostrzewski.

Dans la ville, le maire Jacob Ekbom prit la tête de la garde citoyenne, rejointe par un bataillon de volontaires venus de Holmen sous la conduite de l’artisan d’armes Anders Sjöman : cinq cents hommes en tout. Urbanowitz commandait huit cents soldats réguliers et les dragons allemands de von Düring. Les milliers de paysans levés à la hâte ne comptaient guère dans les plans militaires. Ce soir-là, les deux hommes débattirent de la conduite à tenir. Urbanowitz, rompu à la guérilla polonaise, préconisait d’incendier la ville avant que les Russes n’en tirassent profit. Ekbom voulait la défendre, muraille après muraille. Il rassembla la garde sur la place allemande et déclara que l’on défendrait la cité de son sang — à condition que soldats et paysans fissent leur devoir. Le soir, les tambours d’alarme battirent : les femmes, les enfants et les vieux devaient quitter la ville.

la suite dans un prochain numéro …

(1) Nyenskans — Forteresse historique située au confluent de la Neva et de l’Okhta ; le site correspond à l’actuelle Saint Pétersbourg.

(2) Le comte Fyodor Matveyevich Apraksin (7 décembre 1661 – 21 novembre 1728), fut l’un des premiers amiraux russes , gouverna l’Estonie et la Carélie de 1712 à 1723, fut nommé amiral général en 1708, présida l’ Amirauté russe de 1717 à 1728 et commanda la flotte de la Baltique à partir de 1723.

(3) Åland — Archipel de la mer Baltique, situé entre la Suède et la Finlande (aujourd’hui région autonome de Finlande).

(4) Medevi Brunn est la station thermale la plus ancienne de Scandinavie , située dans la municipalité de Motala, sur la rive est du lac Vättern , au nord-ouest de l’Östergötland , en Suède . Voir par ailleurs. Là où se rencontreront la première fois Kuhlman et Lidén.

Sources
  • Arne Malmberg, Stad i nöd och lust — Norrköping 600 år (ouvrage de référence principal)
  • Norrkopingprojekt (Projet Turist Norrköping / Lisbeth Dahm) : https://norrkopingprojekt.wordpress.com/historia/krigsar/dagar-i-juli-1719/
  • Magnus Ullman, Rysshärjningarna på Ostkusten sommaren 1719, Stockholm, 2006
  • Lars Ericson Wolke, Sjöslag och rysshärjningar, Norstedt, 2012
  • Sundelius (témoignage contemporain, XVIIIe siècle)
  • Franciszek Kostrzewski, Pożar na wsi (« Le village brûle »), 1862 — Wikimedia Commons, domaine public

La Défense de Norrköping à l’époque moderne (XVIIe–XIXe siècles) – (1/5)

L’Histoire militaire, civique et patriotique d’une ville suédoise à travers le parcours de Johan Kuhlman, officier artilleur bourgeois.

Johan Kuhlman (1738-1806)

L’histoire militaire et civique de Norrköping entre le XVIIe et le début du XIXe siècle offre un tableau saisissant de la résistance d’une ville commerçante face aux exigences de la défense nationale (riksförsvar). Le personnage de Johan Kuhlman — commerçant, chef de section puis adjudant de la Compagnie d’Artillerie Citoyenne depuis 1767 — incarne parfaitement la figure du bourgeois-citoyen suédois du XVIIIe siècle. Sa carrière militaire locale, ses liens familiaux avec la magistrature (par Jonas Lithun, son beau-frère), et sa longévité en font un témoin et acteur de premier plan de cette histoire. Ce qui frappe à la lecture croisée de Hertzman, Gullberg et des archives de Kuhlman, c’est la vitalité de l’initiative bourgeoise : les habitants de Norrköping surent s’organiser, financer, équiper et commander leurs propres forces de défense. La fin décevante de l’épisode — redoutes abandonnées, canons transférés à la Couronne, enthousiasmes retombés — ne diminue en rien la portée historique de cet élan civique. Elle rappelle simplement que la mobilisation, aussi sincère soit-elle, reste liée à la perception immédiate du danger.

Article rédigé à partir de :
• (A) Fr. Hertzman, Norrköpings historia och beskrifning, Première partie, Norrköping, Fredrik Törnequist, 1866.
• (B) Erik Gullberg, Norrköpings Historia — Norrköpings kommunalstyrelse 1719–1862, Stockholm, 1968.
• (C) Dossier documentaire sur Johan Kuhlman, officier de la Compagnie d’Artillerie de Norrköping, 1767–1769 (diapositives, archives municipales de Norrköping).

Johan Kuhlman, marchand et officier de la Compagnie d’Artillerie de Norrköping
Un homme ancré dans son siècle

Johan Kuhlman (1738–1806) est un grand commerçant (köpman) établi à Norrköping, l’une des villes les plus prospères de la Suède du XVIIIe siècle. Son parcours incarne la figure du bourgeois-citoyen suédois des Lumières : homme d’affaires actif, mais également citoyen engagé dans les institutions civiques et militaires de sa ville. Norrköping, alors en plein essor industriel grâce à ses manufactures textiles et à son port sur le Bråviken, était une ville où la bourgeoisie (borgerskapet) jouait un rôle central. Les marchands et fabricants qui la composaient ne se contentaient pas de gérer leurs affaires : ils siégeaient dans les conseils municipaux, finançaient les infrastructures publiques, et assuraient, à travers les milices bourgeoises (borgerliga militärkårer), la défense de leur cité. Johan Kuhlman fut l’un de ces hommes.

La Compagnie d’Artillerie Citoyenne (Borgerliga Artillerikompaniet)

La Compagnie d’Artillerie Citoyenne de Norrköping était l’une des formations militaires bourgeoises assurant la défense de la ville. Organisée selon le règlement du 16 octobre 1746, elle relevait de l’autorité conjointe du maire (borgmästaren) et du conseil municipal (rådhuset). Ses officiers étaient recrutés parmi les marchands et artisans les plus estimés de la ville, et avaient pour mission première de servir les canons défensifs des redoutes (skansar) de Skänäs et de Säterholmen, deux ouvrages contrôlant l’accès maritime à Norrköping par la baie de Bråviken.

Dessin de 1720 montrant les deux redoutes protégeant Norrköping à la suite de la destruction du château. Archives militaires de Suède.
Emplacement des redoutes de Norrköping indiquées sur une carte moderne.

C’est le 1er août 1767 que Johan Kuhlman reçut sa première nomination officielle. Le maire et le conseil municipal de Norrköping lui conférèrent le titre de chef de section (sektionschef) dans la Compagnie d’Artillerie Citoyenne. Le poste était devenu vacant suite à la promotion du commerçant Abraham Schröder au grade de lieutenant dans la même compagnie. L’acte de nomination, cosigné par Sven Björkman et Pehr Serlachius, au nom du maire et du conseil municipal, soulignait :

«Le conseil du maire tient à souligner la belle conduite et le comportement exemplaire du commerçant Johan Kuhlman en toutes occasions.»

La procuration précisait que la nomination s’effectuait conformément au règlement du 16 octobre 1746, et que toutes les personnes étaient tenues de lui témoigner «l’honneur et l’obéissance dus au même ordre».

Délibération du conseil municipal proposant Johan Kuhlman comme chef de section.
Johan Kuhlman nommé chef de section d’artillerie le 1er août 1767 à Norrköping. Archives de la ville.
Dessin des redoutes de Skenäs et Säterholmen après la rénovation de 1741-42. Archives Militaires de Suède.

Le 6 mai 1769, Johan Kuhlman fut promu Adjudant (adjutant) de la Compagnie d’Artillerie. Cette promotion fut contresignée par Jonas Lithun, secrétaire de mairie (stadssekretare) — celui-là même qui deviendrait le beau-frère de Johan environ quatre ans plus tard, vers 1773, illustrant les liens étroits entre familles bourgeoises et carrières civiques à Norrköping.

Le 7 mai 1769, Johan est promu adjudant de la compagnie d’artillerie de la ville.
Contexte mémoriel : le sac de Norrköping (1719)

Pour comprendre l’engagement de Johan Kuhlman dans la défense de sa ville, il faut garder à l’esprit le traumatisme fondateur de juillet 1719, quand les forces navales russes pénétrèrent dans la baie de Bråviken, détruit la plupart des fermes et crofts de Kvarsebo, puis incendié Norrköping. Ce désastre, gravé dans la mémoire collective, expliquait l’ardeur avec laquelle les générations suivantes se mobilisaient dès que la menace redevenait tangible. Les chants du corps de garde bourgeois de 1788 y faisaient d’ailleurs explicitement référence :

«Souviens-toi ! Notre Ville fut jadis réduite en cendres par une Politique cruelle.»

La suite dans un prochain numéro …

Sources :
(A) Fr. Hertzman, Norrköpings historia och beskrifning : historisk-statistisk beskrifning öfver Norrköpings stad från äldre till nyare tider, Première partie, Norrköping, Fredrik Törnequist, 1866.
(B) Erik Gullberg, Norrköpings Historia — 8. Norrköpings kommunalstyrelse 1719–1862, Commission historique de la ville de Norrköping (Norrköpings stads historiekommission), dir. Björn Helmefrid et Salomon Kraft, Stockholm, 1968.
(C) Dossier documentaire sur Johan Kuhlman établit par l’auteur Etienne Laude— Actes de nomination et de promotion à la Compagnie d’Artillerie de Norrköping, 1767–1769 ; contexte historique des redoutes de Skänäs et Säterholmen ; archives municipales de Norrköping.
Référence annexe : Journal de la Société Sälskapet pour l’année 1788, n° 28 (cité in Source C, diapositive 15).

Le mystère du daguerréotype

Dans son livre publié en 1951, « Johan Kuhlman Redivivus, contribution à l’iconographie de Norrköping », Hjalmar Lundgren, explique s’être vu offrir un Daguerréotype supposé représenter Johan Kuhlman (1738-1806). Le propriétaire du daguerréotype était un ancien habitant de Norrköping, M. Ernst Gustrin (né en 1873) et lorsque Hjalmar lui a demandé où il avait obtenu le daguerréotype, il lui a répondu que sa mère, née Laurell en 1828, se trouvait chez les Kuhlman, probablement avec l’un des fils, et que la photo était restée cachée depuis des années…

Après avoir échangé avec Rolf Jonsson du service des archives de Norrköping, celui-ci enquêta et retrouva ce daguerréotype, rangé précieusement dans un carton. Rolf eut la gentillesse de m’en envoyer une copie, présentée ci-dessous :

Daguerréotype d’un Kuhlman conservé aux archives municipales de Norrköping.

Même en 1951 et sachant que le plus jeune fils de Johan, Carl David était mort depuis 1860, que Josef était parti en Algérie et que sa sœur Ingeborg était décédée en 1875, il est fort probable qu’il s’agissait plutôt de la grand-mère de Gustrin et non sa mère.

interprétation du daguerréotype présenté par Lundgren comme étant Johan Kuhlman (1738-1806).

Dans son livre (Redivivus), Lundgren indique avoir réussi, grâce à un procédé innovant pour l’époque, a rendre vie à ce vieux daguerréotype. Je n’ai pas retrouvé de trace quelconque de ce type de procédé et quand on voit le résultat, surprenant, on ne peut être que déçu !

Le personnage ne peut en aucun cas être Johan Kuhlman (1738-1806) tout simplement parce que les premiers daguerréotype ne sont apparus que vers la fin de l’année 1839 en Suède, soit plus de 30 ans après la mort de Johan Kuhlman… Alors qui est représenté sur ce vieux daguerréotype ?

Arrêtons-nous aux faits connus et avérés :

Ce Daguerréotype était en possession de Madame Gustrin, née Laurell en 1828. Il s’agit fort probablement de l’employée de maison des Kuhlman à cette époque. Carl David (1789-1860) avait explicitement conditionné l’héritage à ses cousins Ingeborg et Joseph Kuhlman (1809-1876), fils de Johan Peter (1767-1839) lui-même neveu de Johan Kuhlman, avec comme condition le fait de garde la vieille domestique… Mais à la mort de Carl David, Madame Gustrin n’avait que 32 ans… Celle-ci ne peut être la domestique dont parle Carl David. Le testament précisait aussi qu’Ingeborg Kuhlman (1801-1875), fille de Johan Peter, devenait l’usufruitière de la propriété avant transmission à Joseph. Nous savons également que Ingeborg et Johan Peter étaient en « froid » avec les Kuhlman de Norrköping, référence à la lettre écrite en 1838 par Johan Peter à sa fille Ingeborg dans laquelle Johan Peter décrit sa « belle-mère » Margaretha Catherina Kuhlman, épouse de Johan comme cupide et avare !

Deux hypothèses s’offrent à nous. Le daguerréotype peut présenter soit Carl David Kuhlman, dernier fils de Johan soit Johan Peter Kuhlman, fils de Henrik (1831-1871) et frère ainé de Johan, né en 1738. Il semble logique de choisir Carl David, en raison principalement de la date supposée de prise de la « photo », entre 1838 à 1850, période d’expansion, avant sa rapide extinction, de cette technologie.

Mon intuition me fait pencher plutôt pour Johan Peter et que ce daguerréotype pourrait être un des tous premiers pris à Stockholm à la fin de l’année 1839. En effet, à la dispersion de l’héritage de Carl David, pour qu’elle raison, alors que l’on sait qu’ils ne s’entendaient pas trop, Ingeborg aurait gardé une représentation de son « grand-cousin »? Mais de son père, certainement. Nous savons qu’elle était de lui, toujours d’après cette même lettre de 1838. De plus, il me semble retrouver le regard de ma grand-mère, Suzanne Kuhlman (1908-1990), l’arrière petite-fille de Johan Peter… sans être 100% convaincu car il s’agirait d’un des tous premiers daguerréotypes pris en Suède. Johan Peter est mort le 18 novembre 1839.

Johan Peter Kuhlman (1767-1839) ? et Suzanne Mailhos, née Kuhlman (1908-1990)

Pour terminer cet article, étant donné que de nos jours nous disposons d’outils informatiques de plus en plus puissants, voici ce que permet l’IA en matière de traitement d’image. Impressionnant non ?

Le daguerréotype Kuhlman. Image générée par IA.

Le petit chien que tient dans ses bras Johan Peter est un Vallhund Suédois aussi communément appelé Berger Suédois, Spitz des Wisigoths ou encore Chien des Goths de l’Ouest. Les Kuhlmans étaient « fans » de ces petits chiens typiques de Suède et dont on trouve des lointains descendants en Afrique du Nord … importés par les Vikings…

Le Cabinet de Curiosités de Linköping

A l’occasion d’un voyage en Suède, pendant l’été 2022, j’eus l’opportunité de faire un crochet vers Linköping (1) et son « cabinet de curiosités (2) » où j’avais repéré quelques effets ayant appartenu aux Kuhlman au XVIIIe siècle. Parmi les donateurs les plus remarquables du Cabinet de curiosités de Linköping figure la famille Kuhlman de Norrköping, ville voisine et jumelle de Linköping, qui a contribué à la collection à deux reprises distinctes, à travers deux générations.

Le Kuriositetskabinettet de Linköping est rattaché à la Bibliothèque diocésaine et régionale (Stifts- och landsbiblioteket), l’une des plus anciennes institutions culturelles de la ville et de la région. Sa collection s’est constituée progressivement au fil des siècles grâce aux dons de notables locaux, de marchands, de voyageurs et d’ecclésiastiques — comme en témoignent les entrées du catalogue, avec des dons échelonnés de 1777 jusqu’au XIXe siècle et au-delà. En 1996, la bibliothèque diocésaine fut entièrement détruite par un incendie criminel. Le cabinet de curiosités fut lui aussi gravement touché, mais fort heureusement de nombreux objets et livres purent être sauvés. Parmi les rescapés figure notamment le célèbre luth de Raphael Mest (1633), œuvre du maître luthier de Füssen, aujourd’hui restauré et conservé au musée du comté de Linköping. Le cabinet est aujourd’hui exposé au rez-de-chaussée de la bibliothèque principale de Linköping (Linköpings huvudbibliotek), où des expositions thématiques régulières sont organisées autour de ses collections.

Inventaire des dons de la famille Kuhlman :

N° 48 — Boîte en écorce de bouleau

XVIIIe siècle | H 2,7 cm — Ø 8,7 cm

Boîte ronde en écorce de bouleau, recouverte de velours noir et décorée de broderies en étain. À l’intérieur du couvercle, une inscription manuscrite : « De l’ouvrage des femmes lapones. Obtenu sur place en août 1777. I. Kuhlman. »

Donateur : Johan Kuhlman (1738–1806), négociant en manufactures à Norrköping. Date du don : 1777.

N° 52 — Médaillon en fonte représentant Charles XII

Fin XVIIIe – début XIXe siècle | L 13,1 cm — H 17,3 cm

Médaillon en fonte représentant le buste de Charles XII de face. Le personnage et le texte sont dorés. L’atelier de fabrication est inconnu.

Donateur : Nils Gustaf Kuhlman (1780–1849), commerçant à Norrköping. Date du don : 1839.

Note personnelle : ce médaillon a probablement appartenu à Heinrich Kuhlman (1693-1865). Le premier à s’être installé à Norrköping en 1826. D’autre part une médaille identique est mentionnée dans l’inventaire de sa succession sous le nom de Charles XI. Peut-être une erreur de copie.

N° 179 — Chaussures d’homme

Fin XVIIIe siècle | Lo 24 cm — L 7,5 cm — H du talon 2,3 cm

Chaussure à boucle en peau de chèvre, avec semelles retournées à bords rouges. Selon la tradition, ces chaussures sont identiques à celles portées par Gustave III avec l’uniforme du Svea Livgarde lors du coup d’État du 19 août 1772. Une inscription sur l’une des semelles précise : « A appartenu au conseiller de gouvernement von Schewen » (Johan Adolf von Schewen, 1737–1817).

Donateur : N. G. J. Kuhlman (1780–1849), Norrköping. Date du don : 1838.

N° 222 — Astrolabe

Vers 1630 | Ø 31 cm

Instrument composé de deux gravures sur cuivre collées sur les deux faces d’une planche en bois plane, l’une étant munie de graduations métalliques mobiles. Sur une cartouche en saillie prévue pour suspendre l’instrument, les gravures sont signées : « Amstelodami Prostant apud Guiljemum Blaeuw A° 1624 » et « (Delineavit) et excudit (Gui)ljemus Blaeuw A° 1628 ».

Willem Janszon Blaeu, élève de Tycho Brahe à Ven, était l’un des plus grands fabricants de globes, cartes et instruments scientifiques de son temps. L’astrolabe est une projection de la voûte céleste sur une surface plane ; il constitue l’instrument universel pour toutes les mesures astronomiques et nautiques.

Donateur : N. J. G. Kuhlman, commerçant à Norrköping. Date du don : 1839.

Cette pièce est sans nul doute la pièce la plus intéressante et il y a fort à parier qu’elle a appartenu au célèbre navigateur Christopher Henrik Braad (1728-1781), beau-frère de Johan Kuhlman (1738-1806). Voir l’article correspondant.

(1) Linköping (prononcé « Line-cheu-ping ») est une ville d’environ 168 000 habitants, située dans le sud de la Suède, au cœur de la province historique d’Östergötland, à environ 200 kilomètres au sud-ouest de Stockholm (coordonnées : 58° 24′ N, 15° 37′ E). Chef-lieu du comté d’Östergötland depuis le XVIIe siècle, Linköping était dès le XIIe siècle le centre de cette province historique et devint le siège de l’évêché de Linköping. Sa cathédrale, l’une des plus importantes de Suède, témoigne encore aujourd’hui de ce passé ecclésiastique remarquable. Linköping est le berceau de l’aviation suédoise — En 1912, Carl Cederström y fonde la première école de pilotage. L’entreprise SAAB (Svensk Aeroplan AB), fondée en 1937, y est toujours implantée et produit notamment le chasseur Gripen. La ville abrite le Flygvapenmuseum, musée de l’armée de l’air. Linköping forme avec sa voisine Norrköping, distante d’une cinquantaine de kilomètres, la quatrième aire urbaine de Suède — un binôme souvent appelé les « villes jumelles de l’Est suédois ».

(2) Le terme « cabinet de curiosités » ou Wunderkammer en allemand ou encore Kuriositetskabinettet en Suédois, désigne une collection encyclopédique et hétéroclite rassemblant des objets extraordinaires, rares ou étranges.
À l’origine, le cabinet était simplement un meuble à tiroirs dans lequel on rangeait des objets précieux : médailles, gemmes, bijoux. Avec le développement des collections, le mot a désigné d’abord une petite pièce dédiée, puis, aux XVIIe et XVIIIe siècles, à la fois la collection entière et son lieu d’exposition. Le terme est encore employé aujourd’hui dans le domaine de la muséologie pour désigner une salle aux dimensions restreintes dans laquelle sont exposés quelques éléments d’une collection.
Dès le Moyen Âge, les premiers grands collectionneurs font leur apparition — Louis d’Anjou, Jean de Berry — mais ce n’est qu’à la fin du XVe et au début du XVIe siècle que les princes italiens se font construire des studiolo décorés de peintures, comme Frédéric de Montefeltre à Urbino ou Isabelle d’Este à Mantoue. Ces espaces privés évoluent progressivement vers des lieux plus ouverts, mêlant peintures, petites sculptures, estampes et curiosités de toutes natures et provenances.
Avec l’essor des grandes compagnies maritimes et des expéditions, les collectionneurs développent un goût prononcé pour l’inédit et l’étrange, accumulant des objets d’histoire naturelle, des momies égyptiennes, du sang de dragon séché ou des squelettes d’animaux mythiques, côtoyant des œuvres d’art. Ces collections prennent alors souvent le nom de Chambres des Merveilles.
Ces cabinets rassemblaient ainsi pêle-mêle :
• des œuvres d’art (peintures, sculptures, miniatures, estampes) ;
• des curiosités naturelles (animaux empaillés, fossiles, pierres rares) ;
• des objets exotiques rapportés par les explorateurs ;
• des instruments scientifiques et philosophiques ;
• des raretés historiques et des reliques.
Rares sont les cabinets ayant survécu avec tout leur contenu. Mais ceux qui ont survécu sont d’un intérêt sans pareil.