La guerre de 1788 (Kriget 1788) : la mobilisation civique de Norrköping
Les premières délibérations et l’initiative de Weijerin
La guerre entre la Suède et la Russie, déclenchée en 1788 sous le règne du roi Gustave III7 (Gustav III), provoqua une vague de mobilisation patriotique sans précédent. À Norrköping, c’est Daniel Weijerin, président du conseil des bourgeois (borgarrådets ordförande), qui prit l’initiative en demandant au magistrat : de solliciter l’aide d’un officier de fortification pour les îles, d’envoyer le régiment de cavalerie d’Östergöta pour couvrir la ville et de pourvoir les citadins d’armes de poing et de munitions. Le magistrat était à la fois désireux d’agir et craintif de s’avancer. Une proposition de convoquer la congrégation pour discuter publiquement des défenses fut même rejetée, car on estimait que cela «provoquerait une alarme inutile dans la ville».
La consultation de von Röök et l’incident Iggeström
Néanmoins, un officier de fortification, le colonel C. F. von Röök8, fut convoqué. Il se rendit sur les redoutes en compagnie de l’échevin à la police Iggeström et du marchand Wadström pour examiner les possibilités de défense. Lors de ce déplacement survint un incident révélateur des tensions internes à la magistrature : pendant le voyage, Iggeström lut à voix haute une lettre adressée conjointement au magistrat et aux anciens de la bourgeoisie (borgerskapet). Le magistrat prit fort mal la chose et décida de rappeler à Iggeström «de s’occuper une autre fois de la dignité qui est due à la fonction de magistrat». L’échevin en charge de la justice Ekermann précisa pour sa part que le magistrat ne devait pas être tenu responsable de la gestion et de la correspondance de la ville conjointement avec les anciens. Ekermann, de manière générale, «avait une aversion pour les grandes institutions de défense».
Le gouverneur temporise
Le gouverneur (landshövdingen), dans une lettre du 25 août 1788, loua certes la nécessité de la défense de la ville, mais calma les esprits en rappelant qu’il fallait attendre l’avis du Roi sur l’étendue du danger. L’ennemi, argumentait-il, ne disposait pas de navires d’archipel (skärgårdsfartyg) ; la menace restait donc faible. Il insistait néanmoins sur la nécessité de préparer l’établissement des redoutes et de donner à la bourgeoisie «une certaine pratique de guerre plus grande ». Des gardes devaient être établis sur les hauteurs à l’extérieur de la ville, capables de recevoir des signaux des habitants de l’archipel lorsque l’ennemi arriverait. Sur le dos de cette lettre du gouverneur, une petite strophe avait été écrite au crayon, témoignant de l’humeur royaliste qui régnait dans la ville à l’époque où la ligue d’Anjala (Anjalaförbundet) manifestait son aversion pour le roi :
«Quand les voleurs d’or préparent la chute du Roi, pour rien au monde je n’hésiterai pas à suivre mon Roi dans la mort.»
La collecte de fonds et le plan de défense
L’hésitation du magistrat fut probablement dissipée par la lettre du gouverneur, et le 28 août 1788, la congrégation se réunit pour discuter des moyens de financer la construction des redoutes et l’acquisition des canons. Une collecte publique en numéraire permit de réunir la somme de 2 718 rixdales et 16 shillings. Le plan de défense élaboré par von Röök fut approuvé lors d’une réunion du conseil général le 28 août. Son exécution fut confiée à 6 députés, désignés sous le nom de «Défense-Députation» (Försvarsdeputationen), assistée d’un commissaire aux comptes (revisor) et d’un comptable (bokhållare). Un major Wallander9 fut engagé pour enseigner les exercices militaires aux conscrits : division des hommes en rangs, maniement des armes, etc.
Le recensement des armes et l’enrôlement
Toutes les armes à feu de la ville furent inventoriées. Les hommes servant en dehors de la bourgeoisie habituelle — meuniers, maçons, charpentiers, planteurs de tabac — furent enrôlés quartier par quartier par les conseillers municipaux (rådmän). On parvint à enrôler 1 500 hommes. Dans la cave du marchand Peter Lindahl10, on découvrit 17 centners de poudre à canon (centner krut), aussitôt mis à disposition. En revanche, les 16 canons de la ville étaient hors d’usage, et l’on n’osa pas puiser dans les caisses municipales (stadskassan) pour en acquérir de nouveaux.
Tous ces arrangements furent rapportés au Roi, qui, par lettre du 10 septembre 1788, exprima son «gracieux bon plaisir» (nådigt välbehag) et autorisa les citoyens à prélever sur les réserves de la Couronne 50 centners de poudre à canon supplémentaires.
La suite dans un prochain numéro …

7. Gustave III (Gustav III) — Roi de Suède. Né le 24 janvier 1746 à Stockholm — Mort assassiné le 29 mars 1792 à Stockholm. Fils du roi Adolphe-Frédéric et de la princesse Louise-Ulrique de Prusse (sœur de Frédéric le Grand). Despote éclairé francophile, en correspondance avec Voltaire. Abolit la torture, fonde l’opéra royal (1773) et l’Académie suédoise (Svenska Akademien, 1786). Premier chef d’État à reconnaître l’indépendance des États-Unis (1782). Engage la guerre russo-suédoise de 1788–1790 sans résultat territorial décisif. Assassiné lors d’un bal masqué (maskeradbalen) à l’opéra de Stockholm par le capitaine Jacob Johan Anckarström. Inspirera l’opéra Un ballo in maschera de Verdi (1859).

8. Carl Fredrik von Röök — Colonel, officier du génie suédois. Né le 11 mai 1725 — Mort le 2 avril 1793. Officier de fortification au service de la France de 1744 à 1748. Major en 1762, colonel en 1773. En 1772, dirige les enquêtes pour la construction de la route du canal Göta à travers l’Östergötland. Reçoit la noblesse allemande en 1763, naturalisé suédois en 1773. Musicien amateur passionné (violoniste), élu membre n° 82 de l’Académie royale de musique (Kungliga Musikakademien) le 28 mars 1782. Père de Lars Jacob von Röök. En 1788, organise les défenses de Norrköping et dirige les travaux sur les redoutes de Skänäs et Säterholmen. Son fils Gustaf (1773-1852) laissera une note dans le livre d’Or de Johan le 21 août 1802.
9. Major Wallander — Instructeur militaire. Actif en 1788 à Norrköping. Officier engagé par la Défense-Députation pour enseigner aux conscrits de Norrköping les exercices militaires : division des hommes en rangs, maniement des armes, manœuvres d’infanterie. Célébré aux côtés de von Röök dans les chants patriotiques du corps de garde.
10. Peter Lindahl — Marchand de Norrköping et ami de Johan Kuhlman. Son fils Johan Nicolas Lindahl (1769-1813), inscrira un poème dans le livre d’or de Johan le 29 juin 1792.
A travers les personnages évoqués dans ce chapitre on commence à voir se dessiner … le Cercle de Johan.