Johan Kuhlman et ses terres d’Ingrie

Un colon suédois aux confins de l’Empire.

Je tiens à remercier chaleureusement le Dr Alexandre Vladislavovitch Dmitriev, maître de conférences à l’Université Polytechnique Pierre le Grand de Saint-Pétersbourg et chercheur senior à l’Institut de Recherches Linguistiques de l’Académie des Sciences de Russie. Ses recherches sur la localisation de Bornhagen ont permis de confirmer l’emplacement de la propriété des Kuhlman en Ingrie.

Evocation de la famille Kuhlman en Ingrie. Gertrud, née van Sypesteyn, vers 1650 avec ses enfants. A gauche, Herink (Heinrich) 11 ans. Bornhagenhof en Ingrie.
I. La terre que Johan Kuhlman reçut en récompense

En octobre 1641, la reine Christine de Suède accorde à Johan Kuhlman (vers 1600-1649) deux villages dans ce que les textes suédois appellent le comté de Pemo et Opolie (aujourd’hui la municipalité d’Opolja), dans le district de Jaama, oblast de Leningrad. Ces deux propriétés, confirmées par une seconde lettre royale datée du 10 août 1646, constituent la récompense d’une vie au service des armes.

Extrait de la carte « Ducatuum Livoniae et Curlandiae cum vicinis insulis nova exhibitio geographica » établie par Homann, Johann Baptist (1663-1724). On distingue les deux villages à droite, certes dans une orthographe différentes. Iamagorod = Jaama.

Le premier village, Ragowitza, que l’on trouve aussi orthographié Ragoditsa, Raditska, Radowitsa ou encore Radisko en Russe sur la carte ci-dessus, représentait une superficie de 9 et 1/15 Obser, soit environ 54 à 90 hectares de terres arables. Le second, Sirgonitza (Sergovitsa ou Sirgnitza dans d’autres transcriptions) couvrait 4 et 3/5 Obser, soit environ 28 à 46 hectares. L’unité de mesure, l’Obser (ou Haken, du germanique Haken, « crochet de charrue »), est la mesure cadastrale en usage dans toutes les provinces baltes de la couronne suédoise : elle évalue la capacité productive d’un domaine, et non sa surface géographique stricto sensu, raison pour laquelle la conversion en hectares varie selon la qualité des sols, entre 6 et 10 hectares par Obser selon les sources historiques. Au total, le domaine de Bornhagenhof (ou Bornhagenhoff) représentait donc entre 80 et 140 hectares de terres arables, auxquels s’ajoutaient des forêts et des pâturages étendus, portant vraisemblablement la surface totale du domaine à plusieurs centaines d’hectares. C’était une propriété substantielle et généreuse, bien au-dessus d’un fief ordinaire, correspondant à une récompense remarquable pour un officier méritant.

Trouvée au départ par déduction et à partir de la lecture de la lettre de la Reine Christine datée de 1641, la localisation du domaine a été confirmée par le Professeur Alexandre Dmitriev (2025), qui a croisé trois cartes historiques suédoises du XVIIe siècle : la carte Faber (1667), la carte EIL (1682) et la carte Dahlbergh (1683). Selon son analyse, Bornhagenhof se trouvait sur la rive de la rivière Solka, précisément au sud-est du domaine de Kerstovo, aux coordonnées approximatives 59°29′51″N 28°49′46″E, soit l’actuel établissement rural d’Opolyevskoye, dans le district de Kingisepp.

Le nom est d’origine allemande : Born (= source, puits, eau vive) + Hagen (= enclos, haie de clôture). Il existe un village du même nom en Thuringe, mentionné dès le XIVe siècle. La première occurrence du nom dans une résidence chevaleresque (Bornhof) date du XVIe siècle. Johan Kuhlman, originaire de Poméranie germanophone, a vraisemblablement nommé son domaine ingrien d’après un lieu ou une image familière de son pays natal (source : Prof Dmitriev).

Les comtés et pogosts d’Ingrie sous la domination Suédoise.
Carte basée sur l’essai de Kirkinen, 1991 p52.

Pour donner un point de comparaison : une ferme suédoise ordinaire (hemman) représentait 5 à 20 hectares ; un petit fief ingrien accordé à un sous-officier modeste couvrait 1 à 5 Obser (6 à 30 hectares). Johan, avec ses 13,7 Obser au total, se situait dans le tiers supérieur des donations militaires de la reine Christine.

Distance entre les deux propriétés et leur Environnement immédiat

Les villages de Radowitsa et de Sirgnitza appartiennent tous deux au même pogosta d’Opolja, la même circonscription administrative locale héritée du système russe d’avant la conquête suédoise. Ils se trouvent dans les hautes terres de Länsi-Inker (les plateaux de l’Ingrie occidentale), un plateau ondulé qui s’élève à une altitude modeste de 50 à 80 mètres, ce qui en fait l’un des rares reliefs de toute la région, tranchant sur les vastes plaines marécageuses environnantes. Les deux hameaux étaient proches l’un de l’autre, probablement à 5 à 8 km à vol d’oiseau, intégrés dans le même bassin agricole. La ville la plus proche est Opolja (aujourd’hui Opolye), à quelques kilomètres du domaine.

Novasolkka, la paroisse luthérienne dont Johan aurait pu être un mécène, se trouve à seulement 2 km au nord-ouest d’Opolja, soit à une distance infime du domaine de Bornhagenhof. À pied, cela représente moins d’une demi-heure de marche. Les gens du domaine fréquentaient certainement cette église comme lieu de culte naturel.

II. La route vers Narva : comment rejoindre la capitale

La géographie du chemin

Narva, ou plus exactement Ivangorod, sa jumelle sur la rive russe, est la ville garnison et le centre administratif de la région. C’est là que Johan Kuhlman sera enterré, grâce à une donation de 100 riksdalers du colonel Frans Johnstone pour sa sépulture dans l’église du château.

Narva en 1650.Merian, Matthäus (1593-1650). Cartographe. Gallica.

Le trajet depuis les propriétés de Bornhagenhof jusqu’à Narva se décomposait en deux étapes naturelles : de Opolja à Jama (aujourd’hui Kingisepp) : environ 12 à 15 km par la route forestière. Jama, appelée Yamburg plus tard sous les Russes, est le chef-lieu du comté, doté d’une forteresse, d’une église luthérienne et d’un marché. C’est l’arrêt administratif incontournable pour tout habitant de la région. Puis de Jama à Narva/Ivangorod : environ 27 à 30 km par la route principale, qui longe partiellement la rivière Luga avant de bifurquer vers l’ouest en direction de la Narva. Au total, le trajet de Bornhagenhof à Narva représentait environ 40 à 45 km par route, soit une distance à vol d’oiseau de 34 à 35 km.

Deux cartes militaires suédoises de 1688, conservées aux Archives de Guerre de Stockholm (Krigsarkivet), décrivent précisément cet axe : la Charta Öfver Landswägen igenom Iwangorods Lähn (carte de la route à travers le Comté d’Ivangorod) et la Charta Öfver Landswägen igenom Jahmo Lähn (route du Comté de Jama). Cette dernière mentionne également une route parallèle dite « Blekens » ou « Coporie road », qui longeait les terres des Bleken, voisins des Kuhlman sur la rivière Solka. (source : Prof. Dmitriev)

Durée du voyage au XVIIe siècle

Dans l’Ingrie suédoise des années 1640, les routes n’étaient que des chemins de terre, souvent à peine défrichés, traversant une forêt dense de bouleaux, d’épicéas et de pins. En été, la boue rendait les ornières profondes ; en hiver, la neige pouvait paradoxalement faciliter le voyage en traîneaux (kälke), mode de transport très répandu dans la région. À cheval, en trottant régulièrement sur une piste connue : 6 à 8 heures pour le trajet complet, en une seule journée. En chariot attelé (transport de marchandises, de grain, de bois) : avec une vitesse de marche de 3 à 4 km/h sur terrain inégal, il fallait compter une journée et demie, avec une nuit sur place à Jama. À pied : un paysan marchant à 4-5 km/h comptait généralement deux jours pour ne pas arriver épuisé. En hiver, en traîneau : la neige compactée sur les chemins permettait des vitesses supérieures, et le trajet pouvait se faire en 4 à 5 heures, ce qui explique pourquoi l’hiver était souvent la meilleure période pour les déplacements importants.

III. Les lacs, les rivières, les lieux notables

La région autour des propriétés de Johan est structurée par plusieurs éléments géographiques remarquables.

Les cours d’eau : la rivière Luga (353 km), navigable sur 182 km à partir de son embouchure dans le golfe de Finlande, constitue l’artère principale du sud de l’Ingrie. Elle coule à une vingtaine de kilomètres au sud des propriétés. Son affluent, la Laukaanjoki (appelée aussi Rossona par les Russes), coule plus près d’Opolja et était utilisée pour alimenter les moulins à eau des hameaux de la région — dont la paroisse de Novasolkka possédait une chapelle en bord de rive. La rivière Narva, au nord-est, draine le lac Peïpous et constitue une frontière naturelle imposante.

La rivière Luga

Les lacs : le terrain des hautes terres de Länsi-Inker est parsemé de petits lacs glaciaires, dont plusieurs figurent dans les cartes suédoises du XVIIe siècle. Le plus proche et le plus significatif de la région est le lac Smolkino, situé à quelques kilomètres d’Opolja. Plus au sud, à environ 80 km, le grand lac Peïpous (Чудское озеро) marque la frontière russo-suédoise, une zone stratégique et souvent disputée.

La mer : le golfe de Finlande et la baie de Narva sont à environ 52 km à vol d’oiseau au nord-ouest des propriétés. Narva, positionnée à l’embouchure de la rivière du même nom sur cette baie, était le port d’exportation naturel de toute la région. Les bois de construction et les matériaux de charpente produits dans les forêts d’Ingrie y étaient chargés sur des navires à destination d’Amsterdam, de Stockholm et de Lübeck.

Les lieux notables proches : à quelques kilomètres au nord-est d’Opolja se trouvait Kerstova (Kerstovo), un village dont le domaine seigneurial abrita plus tard une grande église en pierre. À l’ouest, Jama (aujourd’hui Kingisepp) était le bourg fortifié le plus proche, jouant le rôle de marché régional, de poste de garnison et de siège de la justice locale.

IV. Ce qu’était Saint-Pétersbourg en 1641, quand Johan arrive en Ingrie

Lorsque Johan Kuhlman reçoit ses terres d’Ingrie en 1641, Saint-Pétersbourg n’existe pas encore. À la place, sur les berges marécageuses et brumeuses du delta de la Neva, se trouve une modeste bourgade suédoise : Nyen (ou Nevanlinna en finnois), construite autour de la forteresse de Nyenschantz, érigée en 1611 à la confluence de la Neva et de l’Okhta. En 1641, Nyen est en pleine croissance. Elle vient d’être élevée au rang de ville en 1632, et obtiendra le statut de capitale administrative de l’Ingrie suédoise en 1642, soit un an seulement après la donation faite à Johan. La population tourne alors autour de 2 000 habitants, essentiellement des Finlandais, des Suédois et des marchands allemands ou baltes-germaniques. Nyen est avant tout un nœud commercial : le transit des marchandises russes (fourrures, chanvre, lin, bois) vers l’Europe de l’Ouest y passe, dans le cadre de la grande politique économique suédoise dite Derivationspolitik, visant à détourner le commerce russo-européen des routes d’Arkhangelsk au profit des ports suédois.

Gravure de l’artiste hollandais Peter Pikart «Petersburg. 1704″

Pour Johan et ses contemporains, Nyen est la grande ville de référence de l’est ingrien, mais elle est distante d’environ 100 à 110 km à vol d’oiseau des propriétés de Bornhagenhof : un voyage de plusieurs jours. Narva, à 35 km, était bien plus accessible au quotidien. Les deux villes constituaient les deux pôles de la vie suédoise en Ingrie : Narva pour les affaires militaires et administratives, Nyen pour le commerce et le négoce international.

Lorsque Pierre le Grand prendra Nyenschantz en mai 1703 et fondera Saint-Pétersbourg sur ces marécages, les descendants de Johan Kuhlman auront depuis longtemps quitté l’Ingrie.

V. La vie des colons suédois en Ingrie, immersion dans le quotidien de Bornhagenhof
Un « Far East » suédois

Les contemporains appelaient déjà l’Ingrie la « province difficile » (den besvärliga provinsen). Le gouverneur général Göran Sperling la décrivait comme peuplée de gens « rusés et féroces », difficiles à discipliner. Les historiens modernes ont parlé de la « Sibérie suédoise », tant la région servait de destination pour les aventuriers militaires et les indésirables fiscaux. Pour un officier comme Johan Kuhlman, qui reçoit des terres en récompense de services militaires, l’Ingrie est pourtant une opportunité réelle. Elle représente la possibilité d’accéder à une noblesse et à un patrimoine foncier inaccessibles dans le cœur du royaume suédois, déjà saturé.

La composition de la population

L’Ingrie des années 1640 est une mosaïque ethnique et confessionnelle sans équivalent en Europe du Nord. Les villages autour d’Opolja mélangent :

  • Des Votes (Vatjalaiset) et des Izhoriens, les populations finno-ougriennes autochtones, orthodoxes, pratiquant une agriculture de subsistance sur ces terres depuis des siècles.
  • Des paysans finlandais (Savakot, les « Savakko ») immigrés de Carélie et de Savolax depuis les années 1620, luthériens, amenés par les autorités suédoises pour repeupler les campagnes dévastées par la guerre ingro-russe de 1610-1617.
  • Des Russes, notamment dans les villages comme Novasolkka où, en 1848 encore, on comptait 63 Russes pour 53 Finlandais.
  • Une noblesse suédoise et germano-baltique – les propriétaires comme Johan – installée dans les manoirs, souvent absente, gérant ses terres par des régisseurs (inspecteur ou hopman) locaux.
Le domaine de Bornhagenhof: ce que Johan y possédait

Un domaine ingrien de l’époque n’est pas un château de la Loire. C’est une ferme seigneuriale en bois (hov en suédois, hof en allemand), entourée de champs cultivés par des paysans astreints à la corvée (dagsverke). Le système féodal ingrien se situe à mi-chemin entre le modèle suédois, où les paysans sont libres en droit, et le modèle baltique-germanique, où la pratique dite « livländskt sätt » (à la manière livonienne) autorise les propriétaires à traiter leurs paysans avec une dureté proche du servage. L’agriculture sur le plateau de Länsi-Inker reposait essentiellement sur le seigle, l’orge et l’avoine, cultivés en rotation dans les défrichements forestiers. Les forêts mixtes (bouleaux, épicéas, pins) couvraient la majeure partie du territoire et fournissaient le bois de construction, le bois de chauffage, les matériaux pour les clôtures et les traîneaux. La chasse aux cerfs, élans, ours, lièvres et la pêche dans les rivières et les petits lacs complétaient l’alimentation du manoir.

Les tensions avec la population orthodoxe

L’une des plaies permanentes de la vie seigneuriale en Ingrie était la résistance religieuse des paysans orthodoxes. La couronne suédoise cherchait à convertir Votes et Izhoriens au luthéranisme, en vain. Les prêtres orthodoxes continuaient officieusement leur ministère, et les paysans fuyaient régulièrement vers la Russie toute proche lorsque la pression devenait insupportable. Pour les nobles comme Johan, dont les terres dépendaient du travail de ces paysans, la désertion était une menace économique directe.

L’église de Novasolkka, fondée à la fin des années 1670, soit une génération après Johan, est précisément l’outil institutionnel par lequel la couronne et la noblesse luthérienne tentaient de fixer cette population mouvante : en lui offrant une paroisse locale, des sacrements, un calendrier communautaire, on espérait enraciner les Finlandais luthériens et marginaliser doucement les fidèles orthodoxes.

Le froid, l’isolement, la guerre

Il faut imaginer les hivers. L’Ingrie est soumise à un climat continental humide, avec des températures pouvant descendre à -20 °C ou -25 °C en janvier-février. La neige s’accumule dès novembre. Les nuits durent 18 heures. Les routes disparaissent sous les congères. Les loups rôdent près des hameaux. Pour les familles de colons suédois, pour Gertrud van Sypesteyn, l’épouse de Johan, qui restera veuve en Ingrie après 1649, la vie quotidienne est faite d’un isolement profond, tempéré par la solidarité des autres familles nobles de la région et les rares passages de marchands ou de courriers militaires.

La fin d’une aventure

Johan mourra à Narva en 1649, loin de sa Poméranie natale d’où il était originaire, au service du roi de Suède. Il sera anobli à titre posthume et inhumé dans l’église du château de Narva, grâce à la généreuse donation de 100 riksdalers du colonel Frans Johnstone. Sa veuve Gertrud van Sypesteyn et ses descendants restèrent vraisemblablement propriétaires de Bornhagenhof jusqu’à la Grande Réduction de Charles XI (1683), qui confisqua la majeure partie des terres nobles ingriennes au profit de la couronne — mettant fin à l’aventure foncière des Kuhlman en Ingrie, à quelque 100 km de l’endroit qui, soixante ans plus tard, deviendrait Saint-Pétersbourg.

Référence bibliographique : Dmitriev, A. V. (2025). Deanthroponymic and Deappellative Models in Swedish Toponymy of 17th-century Ingermanland: Comparative-Historical Aspect. Voprosy Onomastiki, 22(3), 206–238. https://doi.org/10.15826/vopr_onom.2025.22.3.034

Cornelia van Sypesteyn

Dans des précédents articles j’ai expliqué comment j’ai pu retrouver la trace de Cornelia van Sypesteyn, épouse du colonel Bohm et sœur de Gertrud épouse de Johan Kuhlman. Gertrud ayant émigré en Ingrie, province Suédoise, son nom de famille avait été transformé en « von Sipstein » ce qui m’avait mené dans une impasse empêchant de retrouver ses origines. Cette découverte majeure me permit d’élucider l’enigme de l’origine de l’épouse de Johan Kuhlman et mon ancêtre directe.

Portrait de Cornelia van Sypesteyn.

Outre son portrait présenté dans le livret relatif aux 600 ans de la ville de Jacobshagen et au château de Saatzig, un lieu important pour l’histoire familiale où à été enterré le colonel Bohm et où est mort Gerhard Kuhlman (1609-1637), frère de Johan, on possède une autre trace de Cornelia dans une lettre qu’elle envoya à Johann Oxenstierna, fils du grand chancelier et futur Gouverneur de Poméranie. Dans celle-ci, écrite un mois après la mort de son mari, elle implore son aide.

Lettre de la veuve Cornelia von Spypesteen, épouse de Jacob Bohm, a Johann Oxenstierna (fils du grand chancelier Axel oxenstierna)

Saatzig, le 16 septembre 1643

Très noble et illustre Seigneur Légat, grand et puissant patron, etc.

Après vous avoir adressé mes salutations les plus respectueuses, je ne peux cacher à Votre Grâce et Excellence de quelle manière le bon Dieu m’a récemment, par la mort inattendue et lamentable de mon cher et regretté époux, plongée dans le triste état de veuvage, ce qui m’a fait tomber dans une grande misère et dans des dettes considérables, de sorte que je ne sais presque plus, avec mes pauvres petits enfants orphelins et sans éducation, où me tourner ni où aller — si ce n’est à Gutschow (1), ce bien que Votre Grâce et Excellence ont bien voulu attribuer et céder à mon défunt mari et à ses héritiers au nom de Sa Majesté Royale.

Or il se murmure ici ou là que l’on pourrait me priver, moi et mes pauvres enfants, dudit domaine. Si cela devait arriver, je ne saurais de quelle façon subvenir à mes besoins et à ceux des miens — encore moins comment rembourser mes dettes — et je serais ainsi sans aucun doute la veuve la plus misérable et la plus infortunée qui soit sur cette terre.

C’est pourquoi ma très amicale et très humble prière s’adresse à Votre Excellence et Grâce : veuillez me maintenir gracieusement à Gutschow et m’aider à obtenir de Sa Majesté Royale la confirmation de la donation mentionnée ci-dessus, afin que je puisse nourrir honnêtement et décemment moi-même et les miens. Ce que Dieu, en tant que Père des veuves et des orphelins et rémunérateur de tout bien, saura certainement rendre richement à Votre Grâce et Excellence.

Sur ce, je confie Votre Grâce et Excellence ainsi que leur bien-aimée épouse, ma gracieuse Comtesse et Dame, à la protection divine.

Ecrit à Saazig, le 16 septembre de l’an 1643.

A Votre Grâce et Excellence la très humble

Cornelia van Spypesteen, veuve laissée par feu Jacob Bhoom.

J’ai pu retrouver l’acte de baptême de Cornelia van Sypesteyn aux archives des Pays-Bas. Il est daté du 22 février 1602 à Hillegom, propriété des van Sypesteyn aux Pays-Bas. Ainsi que l’acte de mariage de Cornelia et Jacob Bohm en date de 1629.

Acte de baptème de Cornelia van Sypesteyn le 22 février 1604.
Acte de mariage de Cornelia van Sypesteyn et Jacob Larsson Bohm en 1629. Archives des Pays-Bas.

(1) Gützkow : une ville au cœur de la Poméranie historique, est une ville située dans le nord-est de l’Allemagne, dans le Land de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale (Mecklenburg-Vorpommern). Elle appartient à l’arrondissement de Vorpommern-Greifswald et se trouve à environ 15 kilomètres au sud de Greifswald, sur la rive nord de la rivière Peene. Ses coordonnées géographiques sont 53°57′ N / 13°25′ E, et son code postal est le 17506. Du point de vue historique, Gützkow occupe une place singulière dans la région. Elle fut en effet la ville centrale du Comté médiéval de Gützkow, un territoire qui joua un rôle important dans l’organisation politique et administrative de la Poméranie au Moyen Âge. À l’issue de la guerre de Trente Ans (1618–1648), Gützkow fut intégrée à la Poméranie suédoise, dans le cadre des traités de paix qui redessinèrent la carte de l’Europe du Nord. Ce lien avec la Suède est particulièrement significatif dans le contexte des archives militaires et historiques liées aux officiers suédois ayant servi en Poméranie durant cette période. Ce n’est qu’en 1815, à la suite du Congrès de Vienne, que la ville fut rattachée au Royaume de Prusse, marquant ainsi une nouvelle étape dans son histoire. Aujourd’hui ville modeste de quelque 3 000 habitants, Gützkow conserve les traces de ce passé pluriséculaire et demeure un témoin précieux de l’histoire poméranienne.

L’histoire cachée derrière « 600 Jahre Jacobshagen » publié en 1936

Un des documents qui m’ont permis de remonter la trace du colonel Bohm, beau-frère de Johan Kuhlman et donc de compléter l’histoire familiale pendant la guerre de trente ans est un petit livret relatif à l’histoire de la ville de Jacobshagen, aujourd’hui Dobrzany, en Pologne, une petite ville de Poméranie orientale, fondée en 1336 par Jakob von Guntensberg, dont elle tire son nom. Nichée au bord du lac de Saatzig, à 28 kilomètres à l’est de Stargard, elle vécut pendant trois siècles dans l’ombre du puissant château de Saatzig, forteresse des ducs de Poméranie.

En apparence, il s’agit d’une publication anodine : un modeste livret de quelques centaines de pages, imprimé à compte d’auteur en 1936 à Greifswald, en Poméranie. Sur la couverture, le blason de la ville, une gravure du château de Saatzig tel qu’il existait en 1618.Une publication commémorative, contribution à l’histoire locale du district de Saatzig en Poméranie. Son auteur, Fritz Knack, est un instituteur retraité de Jacobshagen, érudit local discret, qui consacre ses vieux jours à compiler l’histoire de sa région. Ce livret est le septième d’une série qu’il publie lui-même, à ses frais, avec la passion tranquille des historiens amateurs de province. Il rassemble des extraits de livres d’église, des actes notariés, des chroniques, des lettres du XVIIe siècle et représente un travail d’archiviste méticuleuse et sincère. Et pourtant, derrière ce tableau idyllique de l’érudition locale se cache une histoire bien plus trouble, révélatrice des dérives profondes de l’Allemagne nazie de 1936.

Jacobshagen : six cents ans d’histoire poméranienne

C’est la Guerre de Trente Ans (1618–1648) qui constitue le cœur narratif du livret de Fritz Knack. Les pages qu’il consacre à cette période sont intéressantes : extraites de registres paroissiaux, de lettres personnelles et de chroniques militaires, elles décrivent avec précision les ravages infligés à la région par les armées impériale, suédoise et brandebourgeoise. Des villages entiers perdent 80 % de leur population. Des pasteurs et leurs familles entières meurent de la peste. Les récoltes sont brûlées, le bétail volé, les habitants fuient dans les forêts.

Parmi les personnages qui traversent ces pages dramatiques, l’un retient particulièrement l’attention : Jacob Larsson Bohm, né en 1601, colonel suédois nommé Burghauptmann (gouverneur du château) de Saatzig par le chancelier Johan Oxenstierna en mars 1643. Quelques mois plus tard, le 10 août de la même année, il meurt des suites d’un duel provoqué par le secrétaire du général Wrangel dans le jardin du domaine de Marienfließ. (lire l’article correspondant sur ce site). Il dicte sa dernière lettre, agonisant, à son supérieur le chancelier Oxenstierna, le suppliant de protéger sa femme et ses enfants. Sa veuve, Cornelia von Spypesteen, lui fera écho un mois plus tard, dans une lettre d’une dignité déchirante, depuis Saatzig. Ces trois documents, l’acte de nomination, la lettre d’agonie et la lettre de la veuve, sont les pièces les plus précieuses du livret. Et c’est là que l’histoire prend un tour inattendu.

Walter Bohm : le donateur en uniforme SS

Ces trois lettres n’ont pas été retrouvées par Fritz Knack dans des archives. Il les reçoit en don d’un certain Walter Bohm, qui se présente comme un descendant de Jacob Larsson Bohm. Il contribue également aux frais d’impression du livret, envoie des clichés photographiques des portraits de ses ancêtres, et commande des exemplaires pour les écoliers de Saatzig. Un geste généreux, en apparence. Mais qui est vraiment Walter Bohm ?

Walter Ludwig Karl Bertold Bohm est né le 6 février 1892 à Stralsund. Juriste de formation, diplômé en droit et en agriculture, il adhère au parti nazi (NSDAP) dès le 1er décembre 1928 — soit cinq ans avant l’arrivée de Hitler au pouvoir — avec le numéro de membre 105.173, signe d’un engagement précoce et convaincu. En 1933, il rejoint la SA puis la SS (numéro 74.397).

Walter Bohm (1892-1977). Descendant du colonel Jacob Larsson Bohm (1601-1643).

Sa carrière sous le IIIe Reich est vertigineuse. En 1934, il devient chef de département au Stabsamt du Reichsbauernführer Walther Darré, au sein du Rasse- und Siedlungshauptamt der SS — le RuSHA, Bureau central SS pour la Race et le Peuplement, chargé de contrôler la pureté raciale des membres de la SS et de planifier la colonisation nazie des territoires de l’Est européen.

À ce poste, Walter Bohm n’est pas un simple bureaucrate. Il est l’auteur de propositions législatives pour la « préservation de la pureté du sang aryen », allant jusqu’à réclamer l’impunité pour les mères qui tueraient un enfant né d’un « sang métissé ». En 1943, il publiera „Biologischer Hochverrat » — « Haute trahison biologique » — un ouvrage qui parle de lui-même. En 1935, il est promu SS-Obersturmführer. La même année, il est nommé professeur de droit agraire et d’histoire agraire à la Bauernhochschule de Goslar — l’École supérieure paysanne, institution SS directement liée à la doctrine Blut und Boden (« Sang et Sol ») de Darré, qui théorisait l’enracinement de la race aryenne dans la terre allemande. C’est en 1936, précisément au moment où paraît le livret de Fritz Knack, que Walter Bohm est au sommet de son influence idéologique.

L’Ariernachweis : quand l’Allemagne entière fouilla ses archives familiales

Pour comprendre pourquoi Walter Bohm s’intéressait de si près à ses ancêtres poméraniens du XVIIe siècle, il faut replacer sa quête dans le contexte de la frénésie généalogique qui s’était emparée de l’Allemagne nazie. Dès 1933, le régime exige de tout fonctionnaire la preuve de ses origines « aryennes » jusqu’à la génération des grands-parents — l’Ariernachweis, la « preuve aryenne ». Avec les Lois de Nuremberg de 1935, cette obligation s’étend à l’ensemble de la population allemande. Pour les membres de la SS, les exigences sont encore plus draconiennes : ils doivent prouver une ascendance « pure » remontant à 1750, soit près de deux siècles d’ancêtres sans « sang étranger ».

Cette obsession déclenche en Allemagne une explosion sans précédent de la recherche généalogique. Des millions d’Allemands se ruent dans les archives paroissiales, commandent des actes de naissance, font authentifier des Ahnentafeln (tableaux généalogiques) et des Ahnenpässe (passeports généalogiques). Une véritable industrie du passé se développe, entièrement au service de la démonstration raciale.

Dans ce contexte, retrouver des documents prouvant qu’on descend d’un officier militaire luthérien d’Europe du Nord au XVIIe siècle — un Suédois d’origine, marié à une Hollandaise de grande famille — constitue un argument généalogique de poids. Aucune « souillure » là-dedans aux yeux du régime : que du « sang nordique », enraciné depuis des générations dans les terres germaniques de Poméranie.

Walter Bohm quittera la SS en 1938, à sa propre demande — pour des raisons qui restent obscures. Après la guerre, il refait une carrière respectable : conseiller sénatorial à Hambourg, puis juge au Tribunal administratif jusqu’en 1957. Une trajectoire banalement exemplaire de la « dénazification » allemande de l’après-guerre, qui permit à tant de responsables du régime de retrouver des postes honorables dans la nouvelle République fédérale. Parmi ses enfants de son second mariage, deux deviendront des visages familiers du cinéma allemand : Hark Bohm (1939–2025), réalisateur, et Marquard Bohm (1941–2006), acteur.

Alors que penser de tout cela ? On ne refait pas l’histoire. Mais ces recherches effectuées par le SS Walter Bohm m’ont permis d’avancer significativement dans mes recherches familiales avec la découverte des sœurs van Sypesteyn.

Dans un prochain article, j’évoquerai le tableau commandé par Cornelia van Sypesteyn pour commémorer la mort de son mari et qui fut détruit pendant la deuxième guerre mondiale. Ce tableau est à l’origine des dessins représentatifs de Cornelia et Jacob Bohm …

Sources : documents fournis par le professeur Majewski de l’Université de Stargard que je remercie chaleureusement.

La dernière lettre du Colonel Bohm

Cet article constitue la suite de « Le Colonel Bohm » publié le 7 avril 2026.

La grande majorité des textes et lettres mentionnant les faits d’armes des frères Kuhlman (Peter, Johan et Gerhard) ont été retrouvées dans les archives royales de Suède ou dans les archives militaires. Un petit livret traitant de l’histoire de Saatzig pendant la guerre de trente ans (1) et publié en Allemagne pendant la période trouble des années 1930, nous éclaire sur les circonstances précises de la mort de Jacob Bohm, beau-frère de Johan Kuhlman et mon ancêtre direct. Ce livret comporte, entre autres documents, la dernière lettre du colonel Bohm ainsi qu’un autre courrier écrit par son épouse Cornelia van Sypesteyn qui lui demande son aide après la mort de son mari. Pour mémoire, Cornelia était la sœur de l’épouse de Johan Kuhlman, Gertrud.

J’aurai l’occasion de revenir plus tard sur ce livret historique dans un prochain article. Son histoire mérite d’être contée.

Alors qu’il agonise sur son lit de mort, le colonel Jacob Larsson Bohm écrit à Johann Oxenstierna af Södermöre (24 juin 1611-5 décembre 1657) comte et homme d’État suédois à l’époque conseiller auprès de son père le grand chancelier Axel Oxenstierna.

Marienfließ, le 10 août 1643

Au Très Noble et Illustre Seigneur Johan Oxenstierna Axelson, Conseiller du Conseil de Sa Majesté Royale et du Royaume de Suède, Chancelier du Conseil et Légat plénipotentiaire en Allemagne, Baron de Kymito, Seigneur d’Upholm, Hörningsholm et Tulgarn, etc.

Bien que je devrais et voudrais présenter mes humbles services à Votre Excellence en lui souhaitant toute prospérité, et bien que je sois suffisamment obligé de me mettre à votre disposition et de vous obéir au quotidien grâce aux grands bienfaits dont vous m’avez comblé, cela ne sera malheureusement plus guère possible si Dieu ne m’aide pas particulièrement. Car je me trouve à présent dans un état misérable : je suis sur le point de me réconcilier avec Dieu par le Saint-Sacrement et de lui remettre mon âme selon Sa divine volonté, sans aucun doute.

En effet, le secrétaire du Général-Major Wrangel, lors de l’inventaire du château de Saatzig et des villages qui en dépendent, s’est presque toujours comporté envers moi de façon très indélicate, m’a attaqué avec des paroles violentes et m’a finalement provoqué en duel. Mais moi, aussi bien en raison de mes fonctions que de ma femme malade et de mes enfants, je me suis toujours retenu et n’ai jamais consenti à ses demandes insensées. Les personnes présentes à ce moment-là, et moi-même — là où Dieu me le commandera —, en témoigneront et en feront la preuve après ma mort, au Jour du Jugement, devant le juste Juge. Il eût également été souhaitable, par la grâce de Dieu Tout-Puissant, que je sois resté dans ces dispositions d’esprit, mais par les ruses et les pièges du malin, les choses ont hélas tourné autrement. Car après que, au nom de Sa Majesté Royale et de ses conseillers, ledit secrétaire eut reçu à la place du Général-Major Wrangel la pleine mise en possession de la donation connue, et qu’il voulût repartir vers Stettin, il se rendit d’abord le 9 août au matin à Marienfließ, sur l’invitation du bailli de ce lieu. Et puisque je voulais faire envoyer plusieurs lettres au Général-Major Stalhanisl et à Wrangel, et surtout à Votre Grâce et Excellence, concernant des affaires déjà survenues, mais que celles-ci n’étaient pas encore prêtes, mon secrétaire étant parti en mission officielle dans d’autres localités et à peine de retour, j’ai dû envoyer mon secrétaire à Marienfließ auprès du secrétaire afin d’y préparer les lettres.

Pendant ce temps, je me promenais à cheval dans les champs au gré du vent, et pour finir je me rendis moi aussi à Marienfließ afin de signer lesdites lettres. Là, le secrétaire me convoqua à nouveau de bon matin, sans aucun motif valable. Et bien que je l’aie accueilli avec bonne grâce, il n’a voulu en aucune façon renoncer à ses intentions criminelles, mais m’a harcelé si longtemps avec des paroles venimeuses qu’il m’a finalement échauffé l’esprit et entraîné dans ce combat sous de mauvais auspices. Pendant un temps, il ne m’a causé aucun dommage, jusqu’à ce que, à mon malheur, mon épée me tombe des mains — main avec laquelle j’avais été blessé lors d’un combat précédent —, et je me suis ainsi retrouvé désarmé. Sur quoi mon adversaire me poursuivit en toute hâte et fureur sur une douzaine de pas, et me porta une blessure mortelle dans le corps, entre la rate et l’estomac, comme le médecin l’affirme.

Comme Votre Excellence et Grâce en recevra sans doute, après mon départ, un rapport plus détaillé, et puisque je ne guérirai vraisemblablement pas de cette blessure, et que pourtant, à cause du sort adverse qui m’a si cruellement frappé depuis quelque temps, ma pauvre femme et mes enfants se trouveront après ma mort plongés dans la grande misère et des dettes considérables, sans pouvoir trouver refuge nulle part ailleurs qu’à Gutschow — domaine qui, grâce à l’aide et au soutien de Votre Excellence et Grâce, a été attribué à mes enfants par droit d’héritage et dont ils ont déjà pris possession.

Ma très humble prière s’adresse à Votre Grâce et Excellence : veuillez vous souvenir de moi en votre grâce comme de votre serviteur toujours dévoué, et après ma mort, défendre et maintenir vigoureusement ma pauvre femme et mes orphelins contre quiconque tenterait de leur reprendre Gutschow, afin qu’ils puissent avoir un moyen de subsistance honnête, et qu’ils puissent reconnaître avec gratitude les grands bienfaits de Votre Excellence et Grâce. Tout comme je n’ai jamais douté de la haute faveur et de la volonté bienveillante de Votre Grâce et Excellence, je ne mettrai pas davantage en doute votre aide future, mais je vivrai dans la ferme espérance que Votre Grâce et Excellence accéderont à ma dernière prière, d’autant plus que la donation accordée au nom de Sa Majesté Royale a été confirmée de la propre main et du sceau de Votre Excellence et Grâce. Sur ce, je me recommande à la protection divine de Votre Excellence et Grâce ainsi qu’à leur bien-aimée épouse, et souhaite vous saluer mille fois en toute humilité.

Ecrit à Marienfließ, le 10 août de l’an 1643.
De Votre Grâce et Excellence le serviteur toujours fidèle, mais désormais hélas agonisant,
J. Bohm.

La lettre fait partie du fond Oxenstierna aux Archives royales de Suède (Riksarkivet).

(1) Fritz Knack : 600 Jahre Jacobshagen. 1336–1936. Festschrift, zugleich ein geschichtlicher Beitrag zur Heimatkunde des Kreises Saatzig in Pommern. Band 7 der Reihe Pommersche Heimatbücher von Fritz Knack. Greifswald 1936.

Henrik / Heinrich Kuhlman (1639-1720) – deuxième partie

Le chainon manquant …

Pendant longtemps, il me manqua un chaînon essentiel entre la fin de l’histoire de Johan Kuhlman (1600–1649) en Ingrie et la naissance de Heinrich fils à Gadebusch en 1693. Je ne disposais alors que de quelques textes parcellaires, parfois contradictoires, qui se mêlaient confusément à l’histoire des Kuhlman de Finlande. Ce n’est qu’en décembre 2025, avec la découverte de l’acte nobiliaire, que je pus enfin confirmer certains liens et démêler les fils de cette généalogie complexe. Auparavant, en analysant les actes de baptême des fils de Heinrich (1693–1765) à Norrköping, j’avais remarqué qu’un certain Joachim Adolf Kuhlman et une Magdalena de Besche figuraient comme parrain et marraine sur l’acte de baptême de Henrik (1731–1771) — lui-même père de Johan Peter (1767–1839) et grand-père de Josef (1809–1876). J’en avais déduit que Joachim Adolf était vraisemblablement un frère ou un cousin de Heinrich, sans pouvoir aller plus loin. C’est finalement l’ensemble de ces documents, réunis et croisés, qui me permit de comprendre et de reconstituer la véritable filiation.

Heinrich / Henrik Kuhlman naît vers 1639 probablement en Poméranie. Son père, Johan Kuhlman, Lieutenant-Colonel au service de Sa Majesté, décède au début de l’année 1649 alors qu’Heinrich n’a qu’environ huit ou neuf ans. C’est la reine Christine de Suède, fille de Gustave II Adolf et qui régnera de 1632 à 1654 qui, par lettre royale du 20 juillet 1649, accorde conjointement à Peter Kuhlman et aux enfants de son frère Johan défunt le titre de noblesse de la couronne suédoise. Heinrich Kuhlman est ainsi anobli à l’âge d’environ dix ans, en reconnaissance des services militaires rendus par son père. Cet acte fondateur, consigné au Riddarhuset de Stockholm sous le numéro 467 (Adeliga Ätten Kuhlman), constitue le point de départ d’une lignée qui, de la Finlande à Gadebusch et de Gadebusch à Norrköping, traversera les grandes convulsions du XVIIe et du XVIIIe siècle. La quatrième page de cet ensemble de documents précieux nous indique la date de son mariage, le nom de son épouse et l’année de son décès à Gadebusch.

Nous avons évoqué dans une première partie la richesse de son parcours militaire. Avant de s’établir à Gadebusch, Heinrich Kuhlman accomplit en effet un long et remarquable itinéraire, qui le mène de la Finlande aux rivages de la Baltique, puis à Lübeck et enfin au Mecklembourg. Ce sont les archives militaires suédoises du Krigsarkivet et l’étude fondatrice d’Henrik Borgström (Genos, 1953) qui éclairent cette première partie de sa vie, une période jusqu’alors ignorée des généalogies de la famille. C’est à Gadebusch qu’il choisit de s’installer et fonder une famille. Il s’y établit comme bourgeois (Borgare), avant d’accéder successivement aux dignités de Rådman (Conseiller municipal) puis de Bürgermeister (Bourgmestre).

Mariage avec Dorothea Rawen en 1682

Le 31 octobre 1682, il unit sa destinée à celle de Dorothea Rawen, dont il aura trois fils. Deux d’entre eux, Joachim Adolf et Heinrich, traverseront la Baltique et s’établiront comme commerçants à Norrköping, ville industrieuse de la côte est suédoise, perpétuant ainsi les liens ancestraux de la famille avec la couronne suédoise. Le troisième fils, Johan, né à Wismar, choisira la voie des armes et servira avec distinction dans la cavalerie suédoise, participant même, ironie du destin, au célèbre siège de Gadebusch en 1712, cette ville où son père régnait en maître civil.

Acte de mariage de Henrik Kuhlman et Dorothea Rawen le 31 octobre 1682 à Gadebusch. Archives paroissiales de Gadebusch.
Henrik / Heinrich Kuhlman décède à Gadebusch le 6 juin 1720

Heinrich Kuhlman décède le 6 juin 1720 à Gadebusch. Son acte de sépulture, conservé dans le registre Bestattungen 1719–1732 (Bild 106) des Archives ecclésiastiques de l’Église luthérienne d’Allemagne du Nord, clôt la page d’un homme dont le destin résume à lui seul les grandes migrations et transformations de l’espace balto-germanique à l’aube du XVIIIe siècle.

Acte de décès de Heinrich Kuhlman le 6 juin 1720, archives ecclésiastiques de l’Eglise luthérienne d’Allemagne du Nord.
Extrait d’une feuille de l’acte nobiliaire de la famille Kuhlman. Collection personnelle de l’auteur.
Note sur l’année de naissance (~1640 et non 1649)

L’année de naissance de Henrik est incertaine. La date de 1649 qui figure dans le Tab. 1 du Riddarhuset correspond à l’année de l’ennoblissement, accordé conjointement à Peter Kuhlman et aux enfants de son frère Johan décédé et non à une naissance. Si Gerhard Henrik était né en 1649 ou 1650, il n’aurait eu que 11 à 12 ans lors de son enrôlement comme enseigne en 1661 ce qui, même pour l’époque, paraît impossible. Une naissance vers ~1640 est nettement plus cohérente avec sa carrière militaire documentée, et ferait de lui un homme de 21 ans lors de son enrôlement. Cette date reste à confirmer par les archives.

Les trois fils de Heinrich Kuhlman et Dorothea Rawen

1. Joachim Adolf Kuhlman, né le 7 août 1687 à Gadebusch.

Acte de baptême de Joachim Adolf, fils de Henrik et Dorothea le 7 aout 1693 à Gadebusch. Archives paroissiales de Gadebusch.

2. Heinrich Kuhlman fils, né le 4 novembre 1693 à Gadebusch

Registre des naissances, famille Heinrich (Hein) Kuhlman et Dorothea Rawen. Archives paroissiales de Gadebusch.

Heinrich est le père de Henrik (1731-1765) et Johan Kuhlman (1738-1806), l’homme d’affaires et mécène de Norrköping.

3. Johan Kuhlman, né à Wismar, officier militaire

Heinrich et Dorothea eurent également un troisième fils, prénommé Johan, qui vécut jusqu’à un âge avancé et accomplit une longue et remarquable carrière militaire. Sa date de naissance précise demeure inconnue à ce jour ; elle est estimée aux alentours de 1690, vraisemblablement à Wismar, port hanséatique alors sous administration suédoise depuis le traité de Westphalie (1648), et dont la proximité avec Gadebusch, distante d’une vingtaine de kilomètres seulement, rend la naissance plausible dans ce contexte familial. Johan Kuhlman décède le 5 avril 1757 à Stockholm, au terme d’une vie entièrement consacrée au service des armes. Sa carrière militaire, riche en campagnes et en distinctions, fera l’objet d’un chapitre distinct.

Heinrich, maire de Gadebusch.

L’ascension civique d’Heinrich Kuhlman est attestée par les registres paroissiaux de la ville. Les Kirchliche Nachrichten de 1703 à 1719 mentionnent son nom à plusieurs reprises, associé à des dons de cierges de deuil (Traner Lichter) à l’église, une pratique caractéristique des notables de l’époque luthérienne, par laquelle un homme de rang affirmait publiquement sa piété et sa place au sein de la communauté. Ces entrées, modestes dans leur contenu, n’en constituent pas moins la seule preuve documentaire tangible de sa fonction de Bürgermeister : c’est là, dans la sobriété de ces lignes comptables, que son titre apparaît noir sur blanc, gravé dans l’encre des registres d’église de Gadebusch.

Ces passages appartiennent aux Kirchliche Nachrichten, les « nouvelles ecclésiastiques » de Gadebusch, registres dans lesquels le pasteur consignait la vie religieuse et sociale de la paroisse. Ils enregistrent des dons de Traner Lichter (cierges de deuil) offerts à l’église par les notables de la ville, pratique typique de l’élite bourgeoise luthérienne du XVIIIe siècle : en faisant don de cierges lors des offices funèbres, un homme de rang affirmait publiquement sa piété, sa générosité et son appartenance à la communauté paroissiale. Ce geste, à la fois dévotionnel et social, constituait une forme de représentation codifiée du pouvoir local. Deux détails retiennent particulièrement l’attention. D’une part, Heinrich Kuhlman y est mentionné à plusieurs reprises sur une période s’étendant de 1703 à 1719, ce qui témoigne d’une présence durable et reconnue au sein de la communauté. D’autre part, son épouse Dorothea Rawen y apparaît elle-même sous le titre de Bürgermeisterin, la forme féminine du titre de Bourgmestre, attribuée à l’épouse du premier magistrat. Ces deux éléments conjugués confirment solidement le statut d’Heinrich Kuhlman comme premier magistrat de Gadebusch.

Extraits des nouvelles paroissiales (Kirchliche Nachrichten) de Gadebusch pour les années 1703-1719 :

Page 4 : « Le 22 mai : 2 cierges de deuil [offerts] par Son Honneur Monsieur le Bourgmestre Kühlman »

Page 9 : « En l’an 1709, le 26 mars : de la part de Son Honneur Madame la Bourgmesterin Kuhlman, 2 cierges de deuil… » . Ici le titre est au féminin — il s’agit donc de Dorothea Rawen, l’épouse d’Heinrich, désignée par le titre de son mari.

Page 5 : « [Ditto] Son Honneur Monsieur le Bourgmestre Kühlman »
« Dito » signifie qu’il s’agit du même donateur que mentionné à la ligne précédente, une formule d’abréviation courante dans ces registres.