Le Lion du Nord est tombé à Lützen

Lützen, 6 novembre 1632 – la mort de Gustave Adolphe, le long retour du corps royal et la veille des Livgardet.

La mort du roi Gustave II Adolphe de Suede (1594-1632) dit le Grand ou le Lion du Nord, à la bataille de Lutzen, le 6 novembre 1632. Huile sur toile de Carl Wahlbom (1810-1858).
La mort du roi Gustave II Adolphe de Suede (1594-1632) dit le Grand ou le Lion du Nord, à la bataille de Lutzen, le 6 novembre 1632. Huile sur toile de Carl Wahlbom (1810-1858).

« Comme un rayon de lumière, il traverse le brouillard / aucun cavalier en selle / la bête en fuite fume, fume son sang / son blanc trempé de rouge écarlate // La selle sanglante, sanglante la crinière / Toute la Suède a vu le cheval / Sur le champ de Lützen, en ce jour-là / Gustave Adolphe gisait dans son sang. » Theodor Fontane, 6 novembre 1632, une légende suédoise¹

I. Le Poméranien et le Lion du Nord

Lorsque, en juillet 1630, Gustave II Adolphe débarque en Poméranie avec son armée, il met pied à terre précisément sur la terre des Kuhlman. Le roi de Suède débarque à Peenemünde, sur l’île d’Usedom, tout près de ces domaines de Jannewitz et de Saatzig où la famille, petite noblesse terrienne poméranienne, tient ses fiefs depuis des générations². La guerre de Trente Ans, qui ravage l’Empire depuis douze ans, vient de changer de dimension : un roi entre en guerre.

C’est dans ce contexte que s’inscrit l’engagement de Johan Friedrich Kuhlman (1600-1649). La lettre d’anoblissement de la reine Christine, datée du 20 juillet 1649, le dit sans détour : Johan a « d’abord connu notre très honorable Roi Gustaff Adolff le Grand » avant de servir « glorieux dans la guerre pour nous et la Couronne de Suède »³. On ne « connaît » pas un roi de loin. Pour qu’un officier poméranien ait côtoyé le monarque suédois, il faut qu’il ait servi près de sa personne, c’est-à-dire dans les Livgardet, la garde du corps du roi. Sa première affectation l’a placé au plus près du Lion du Nord : dans la garde personnelle du souverain, dans le cercle étroit des hommes qui chargent quand il charge, prient quand il prie, et meurent, parfois, là où il meurt.

Deux ans plus tard, c’est précisément ce destin qui allait se jouer.

II. Le 6 novembre 1632 : la dernière charge

L’aube du 6 novembre 1632 (16 novembre dans le calendrier grégorien⁴) se lève sur un champ de bataille noyé de brouillard, près de Lützen, en Saxe électorale. Face à face : l’armée suédoise et saxonne de Gustave Adolphe, forte d’environ 18 700 hommes, et l’armée impériale de Wallenstein, près de 19 200 hommes retranchés derrière la grande route de Leipzig. Le brouillard retarde l’engagement. Alors, devant son armée à genoux, le roi met lui-même un genou à terre et prie. Puis l’armée entonne un choral, très probablement Vår Gud är oss en väldig borg, « C’est un rempart que notre Dieu », l’hymne de ralliement protestant.

Puis l’ordre est donné : « En selle ! ». Ce matin-là, le roi ne porte pas son armure car de vieilles blessures l’en empêchent. Il ne revêt que sa cuirasse de peau d’élan, sa « buff coat » familière. Il est myope, et le brouillard sera son ennemi le plus mortel. Vers une heure de l’après-midi, alors que la droite suédoise enroule l’aile impériale et que la bataille bascule, le roi mène lui-même la charge de ses escadrons. Le brouillard, mêlé à la fumée des canons et aux volutes noires de la ville de Lützen en feu, se referme sur lui. Myope, emporté par son cheval, il perd son escouade et une balle lui broie le bras gauche sous le coude. Presque simultanément, son cheval, l’étalon Streiff, reçoit une balle dans l’encolure et devient ingouvernable. Dans la brume, le roi dérive — derrière les lignes ennemies. Là, une nouvelle balle le frappe au dos ; il est renversé de sa selle, traîné par son cheval qui s’arrête enfin ; il reçoit des coups d’estoc, puis, couché à terre, la balle finale, fatale, à la tempe. Les cuirassiers impériaux de Piccolomini le dépouillent de ses vêtements et de ses bagues ; le roi de Suède gît nu dans la boue de Saxe. Il a trente-sept ans.

Wilhelm Carl Räuber’s (1849 – 1926). La mort du Roi Gustavus Adolphus à Lützen (1886, Museum Schloss Lützen).
Wilhelm Carl Räuber’s (1849 – 1926). La mort du Roi Gustavus Adolphus à Lützen (1886, Museum Schloss Lützen).
III. Le cheval sans cavalier

C’est alors que naît la légende. Quand le feu ralentit et que la fumée se déchire, les deux armées voient passer, entre les lignes, un cheval au galop, sans cavalier, l’encolure ensanglantée. Chaque soldat suédois, chaque lansquenet protestant reconnaît Streiff, la monture du roi. Un cri traverse l’armée, d’abord de désespoir, puis de rage. Le duc Bernard de Saxe-Weimar prend le commandement, la nouvelle de la mort du roi est d’abord étouffée pour ne pas briser l’élan, et les Suédois chargent encore, et encore. À la nuit tombante, les régiments suédois enfoncent le centre impérial : Wallenstein se retire en bon ordre mais abandonne ses blessés, une partie de son artillerie et son train.

Carl Fredrik Kiörboe (1799 - 1876): "The horse of Gustav II Adolf at the Battle of Lützen"
Carl Fredrik Kiörboe (1799 – 1876): « Le cheval de Gustav II Adolf à la bataille de Lützen ».

Lützen est une victoire suédoise mais la plus chère de toutes : près de 6 000 hommes hors de combat, et la mort du roi. Pappenheim, la lame de la cavalerie impériale, meurt de ses blessures. La légende dira qu’en Suède même, ce jour-là, on entendit le grondement du canon et l’on vit l’apparition de Streiff courir dans la brume…

IV. Le corps du roi et la veille des Livgardet

Une heure ou deux après la mort du roi, des recherches retrouvent son corps dépouillé ; il est évacué du champ de bataille dans un chariot d’artillerie suédois. C’est ici que la grande histoire et l’histoire des Kuhlman se rejoignent car les « Rullors » suédois attestent de la présence de Johan dans les Livgardets en 1632⁵. L’officier des Livgardet qui avait servi près de la personne du roi fut de ceux qui escortèrent sa dépouille sur le chemin du retour.

Le voyage fut une litanie d’honneurs funèbres. Le corps est d’abord porté à Weissenfels, en Saxe, où il est embaumé, puis revêtu d’un uniforme tissé d’or et d’argent. De Saxe, la dépouille royale est portée en cortège funèbre à travers les terres du Nord, jusqu’à la côte Baltique, un chemin qui traverse la Poméranie suédoise, la terre natale de Johan Kuhlman jusqu’à Wolgast, le grand port de la Poméranie suédoise.

Là, le corps du roi repose en majesté, en lit de parade, une scène peinte en 1633 par F. et J. Strachen, aujourd’hui conservée au Livrustkammaren. Des médailles sont frappées pour commémorer le départ du corps vers la Suède⁶.

Autour du cercueil, jour et nuit, veillent les hommes des Livgardet. Pour un officier de la garde, il n’existe pas de mission plus sacrée : celle qui fait de lui, littéralement, le dernier serviteur du souverain. Quand la reine Christine écrira, dix-sept ans plus tard, que Johan Kuhlman « a longuement combattu en Allemagne contre l’ennemi » et « a d’abord connu notre très honorable Roi Gustaff Adolff le Grand »³, c’est cette double fidélité qu’elle consacre : fidélité au roi vivant, fidélité au roi mort.

V. La traversée et le deuil de la reine

À l’été 1633, le corps quitte Wolgast par mer pour la Suède. Mais à Stockholm, personne n’est prêt à l’enterrer. La reine Marie-Éléonore de Brandebourg, veuve éplorée, refuse la sépulture. Le corps est transporté au château de Nyköping, où la reine le garde auprès d’elle plus d’une année entière, passant des journées entières près de la dépouille, refusant de livrer son époux à l’éternité. Le cœur du roi, embaumé à part, restera des années entre ses mains⁷. Ce deuil gothique, presque insensé, retarde les funérailles de dix-huit mois.

Le départ du corps du Roi Gustav II Adolf au port de Wolgast en 1633. Tableau de Carl Gustaff Helqvist.
Le départ du corps du Roi Gustav II Adolf au port de Wolgast en 1633. Tableau de Carl Gustaff Helqvist.

Pendant ce temps, c’est le chancelier Axel Oxenstierna qui tient l’empire suédois en main : la petite Christine, six ans, est reine ; le chancelier gouverne, poursuit la guerre. Et en février 1633, les États du royaume donnent au roi défunt le titre que nul autre monarque suédois ne portera jamais : Gustave Adolphe le Grand.

VI. 22 juin 1634 : les funérailles du siècle

Le 22 juin 1634, Stockholm vit la plus somptueuse procession funèbre de son histoire. Le corps du roi est porté à l’église de Riddarholmen, la nécropole des rois, où il est inhumé. On a forgé pour l’occasion les regalia funéraires : couronne, sceptre, globe, aujourd’hui encore conservés au Livrustkammaren. Derrière le cercueil, dans le cortège, on mène son cheval sellé. Le Lion du Nord, que les Protestants d’Europe vénèrent comme le défenseur de leur cause, entre dans la légende.

Sarcophage du Roi Gustav II Adolf à Riddarholmen.
Sarcophage du Roi Gustav II Adolf à Riddarholmen.

Et Streiff ? Le cheval survécut à son maître de quelques mois, mourant de ses blessures près d’un an après Lützen ; sa dépouille fut elle aussi embarquée de Wolgast pour Stockholm, naturalisée. Il s’agit du second plus ancien spécimen naturalisé d’Europe. Il est exposé aujourd’hui au Livrustkammaren, le musée de l’Armurerie royale que Gustave Adolphe lui-même avait fondé en 1628, à côté de l’armure du roi.

Taxidermie du cheval Streiff. Livrustkammaren. Musée de l'armurerie
Taxidermie du cheval Streiff. Livrustkammaren. Musée de l’armurerie.

Quant à la cuirasse de peau d’élan percée de balles, capturée à Lützen et envoyée ensanglantée à l’empereur Ferdinand II à Vienne comme trophée, elle y resta près de trois siècles jusqu’en 1918, où l’Autriche affamée de l’après-guerre, reconnaissante de l’aide humanitaire suédoise, la restitua : elle repose aujourd’hui à côté de Streiff.

VII. Épilogue : la mémoire scellée
Première page de la lettre d'anoblissement des Kuhlman, 20 juillet 1649 à Stockholm. Archives Royales de Suède.
Première page de la lettre d’anoblissement des Kuhlman, 20 juillet 1649 à Stockholm. Archives Royales de Suède.

La victoire de Lützen avait coûté à la Suède son roi ; Nördlingen, deux ans plus tard, lui coûterait son hégémonie militaire. Mais pour la famille Kuhlman, Lützen est l’acte fondateur. Le lieutenant-colonel Johan Kuhlman, qui avait connu le roi, servi dans ses Livgardet et ramené son corps, s’éteint à Narva au début de l’année 1649. Le 20 juillet 1649, au château royal de Stockholm, la reine Christine anoblit Peter Kuhlman et les enfants de son frère Johan, « qui a donné sa vie pour la Couronne suédoise au prix de sa vie »³. Dans le long préambule royal qui vante les hommes « appelés à être officiers de guerre, qui avec résolution et virilité ont fait et prouvé le devoir qui leur est dû », c’est le service auprès de Gustave Adolphe le Grand qui est nommé en premier³.


Blason des Kuhlman au Riddarhuset.
Blason des Kuhlman au Riddarhuset.
Copie certifiée par le secrétaire du Riddarhuset en 1893. Collection personnelle de l'auteur.
Copie certifiée par le secrétaire du Riddarhuset en 1893. Collection personnelle de l’auteur.

Lire aussi https://kuhlmansaga.com/un-document-exceptionnel/.

Quand les Kuhlman entrent officiellement au Riddarhuset, la Chambre de la noblesse suédoise, sous le numéro 467, ils y portent dans leurs armes un bouclier bleu et jaune, un homme tenant une massue, et un soldat armuré à la tête de lion. Mais leur vrai blason, la couronne le sait, a été forgé un jour de novembre 1632, dans le brouillard de Lützen, autour du chariot d’artillerie qui emportait le corps du Lion du Nord.

Notes
  1. Traduction de l’allemand par l’auteur, d’après Theodor Fontane, « 1632. Schwedische Legende » 2.
  2. Sur les domaines de Jannewitz et de Saatzig et l’ancrage poméranien des Kuhlman, voir les chapitres précédents ; cf. Elgenstierna, Den introducerade svenska adelns ättartavlor, Kuhlman n° 467.
  3. Lettre d’anoblissement de la reine Christine, 20 juillet 1649 (document familial) ; c’est ce même document qui atteste le service de Johan Kuhlman dans les Livgardet de Gustave Adolphe et son rôle dans le rapatriement du corps royal 5.
  4. La Suède utilisait alors le calendrier julien, en retard de dix jours sur le calendrier grégorien ; la bataille est ainsi datée du 16 novembre 1632 dans les sources allemandes 1.
  5. Formulation de la lettre d’anoblissement, complétée par l’auteur au plus probable dans les passages illisibles du document original.
  6. Médaille frappée à l’occasion du départ du corps de Gustave II Adolphe vers la Suède, après sa mort à Lützen le 6 novembre 1632.
  7. Le cœur du roi, gardé par Marie-Éléonore, repose désormais avec ses restes en l’église de Riddarholmen 3.

L’affaire de Schwedt-sur-l’Oder, 24 septembre 1636

Extrait de l’histoire militaire suédoise de Bogislaw Philipp von Chemnitz (Stettin, 1605, Hallsta, 1678), concernant le Lieutenant-Colonel Johan Friedrich Kuleman
« Schweet ». Gravure sur cuivre, 1652. Par Caspar Merian
Introduction

En septembre 1636, la Guerre de Trente Ans (1618-1648) entre dans une phase critique pour la Suède. Depuis la mort de Gustav II Adolf à la bataille de Lützen (novembre 1632), le chancelier Axel Oxenstierna gouverne la politique suédoise en Allemagne en qualité de Légat plénipotentiaire. La Paix de Prague (1635) ayant rallié la plupart des princes protestants allemands à l’Empereur, la Suède se retrouve de plus en plus isolée, mais maintient fermement son emprise sur la Poméranie et le corridor de l’Oder. C’est dans ce contexte que le Feld-maréchal Herman Wrangel, commandant en chef des forces suédoises en Poméranie, cherche à reprendre le contrôle de l’Oder en détruisant les ponts tenus par les forces impériales à Schwedt. Lors de cette opération, le Lieutenant-Colonel Johan Friedrich Kuleman, alors au service de la Couronne de Suède sous les ordres du Colonel Böhm, est à nouveau mentionné par l’historiographe Chemnitz.

D’après le récit de Borislav Philipp von Chemnitz.
Illustration générée par IA d’après la description de Borislav von Chemnitz.

« En Poméranie, entre-temps, une fortune assez considérable s’était également présentée aux troupes royales suédoises, avec la libération de l’Oder. Le Feld-maréchal Herman Wrangel 1, alors qu’il était en marche vers Stettin, apprit en chemin que le Légat 2, qui n’avait pas prévu son arrivée, avait déjà fait tenter par le Général-Major Dromond 3 une attaque par eau contre le pont ennemi près de Schweet 4, tentative qui avait cependant échoué sans résultat, en raison de la forte résistance que l’ennemi avait opposée depuis ses positions avantageuses. Ce qui le fit presque hésiter sur l’opportunité de reprendre l’entreprise, l’ennemi s’étant rendu par là d’autant plus alerte et vigoureux, voire plus courageux, et un moment favorable, qui compte pour l’essentiel dans ce genre d’entreprises, ayant déjà été manqué. Cependant, comme il était déjà parvenu jusqu’à Löhenitz, il continua sa marche jusqu’à Stettin afin de s’y entretenir avec le Légat.

La cavalerie et les dragons ennemis cantonnés sur la rive sud de l’Oder, croyant que le Feld-maréchal passerait par Stettin pour rejoindre la Poméranie arrière, avaient, à peine remarqué son approche, traversé aussitôt vers la rive de Poméranie arrière. Parmi eux, une compagnie du Régiment de Borgstorff 5 était arrivée à Pyritz 6 pour y percevoir les contributions : laquelle fut attaquée par une troupe royale suédoise qu’y avait envoyée le Légat, dix-huit d’entre eux furent tués, et le Lieutenant-Colonel Milatz 7, avec deux autres officiers et vingt-sept hommes de troupe, ainsi que de beaux chevaux et d’autres bonnes prises, furent amenés à Stettin le 20/30 septembre. Ce mouvement de la cavalerie ennemie depuis Schweet incita d’autant plus les Suédois royaux à tenter une nouvelle fois une attaque simultanée par eau et par terre contre le pont à cet endroit, sans douter d’un heureux dénouement.

En conséquence, le Colonel Böhm et le Lieutenant-Colonel Culeman furent envoyés avec quatre cents mousquetaires dans quatre chalands ou barges plates 8, accompagnés de deux demi-canons 9 et d’autres pièces d’artillerie, en remontant l’Oder ; le Feld-maréchal Wrangel, quant à lui, après s’être renforcé à Stettin de mille mousquetaires et de l’artillerie, continua par terre sa marche vers Schweet, avec la ferme résolution de faire aboutir de vive force son projet sur le pont, d’autant plus facilement qu’en l’absence de la cavalerie ennemie, qui en avait été jusqu’ici comme un rempart, il pouvait plus aisément percer. Mais lorsqu’il arriva, le vingt-quatrième [24 septembre], devant Schweet, il ne trouva, contre toute attente, que des nids vides : les oiseaux s’étaient déjà envolés, seulement quatre heures auparavant le Colonel Rostock 10 avait abandonné toutes les fortifications, au nombre de neuf sur la rive et sur les îlots 11, construites en outre à l’épreuve du canon, levé le pont de bateaux, brûlé l’autre, et s’était enfui en hâte avec ses troupes, quinze cents fantassins, par-delà l’Oder vers les autres troupes, et plus loin encore, jusqu’au-delà de la Warthe 12. »

Une prame. Dessin d’une barge à fond plat par Nicolas Witsen (1671).
Notes

1 Feld-maréchal (Feldmarschall) : grade suprême dans l’armée suédoise. À ne pas confondre avec le « Maréchal de camp » français, grade inférieur.

2 Le Légat : Axel Oxenstierna (1583-1654), Chancelier du Royaume de Suède, représentant plénipotentiaire de la Couronne suédoise en Allemagne depuis 1633, résidant à Stettin.

3 Général-Major Dromond : David Drummond (1593-1638), noble écossais, fils de David Drummond de Belliclon et de Margaret Graham d’Arbenie. Entré au service suédois en 1617 comme lieutenant de la Garde royale, il fut promu colonel du Régiment de Kalmar et anobli le 23 septembre 1627 par Gustav II Adolf, aux côtés des officiers écossais Patrick Ruthven et Alexander Leslie. Promu Général-Major en 1634, il servit en Poméranie sous les ordres d’Oxenstierna. En 1637-1638, il prit et commanda Gartz, sur l’Oder, mais fut blessé et capturé par les forces impériales en février 1638, mourant peu après de ses blessures à Spandau. Son corps fut rapatrié en Suède en 1643 et inhumé à la Riddarholmskyrkan de Stockholm. Son portrait de 1623 est conservé au château de Skokloster, demeure du Feld-maréchal Herman Wrangel.

4 Schweet / Schwedt : Schwedt an der Oder, aujourd’hui dans le Brandebourg (Allemagne), point de passage stratégique sur l’Oder.

5 Régiment de Borgstorff : Régiment de Jacob Burgsdorff [Borgstorff], colonel qui servait dans l’armée suédoise en 1634, actif notamment à Pyritz. Après la Paix de Prague (1635), qui contraignit de nombreux princes protestants allemands à rallier l’Empereur, son régiment passa côté impérial/brandebourgeois, c’est pourquoi il apparaît comme unité ennemie en 1636.

6 Pyritz : Pyrzyce, ville de Poméranie occidentale, aujourd’hui en Pologne.

7 Lieutenant-Colonel Milatz : Capturé à Pyritz par les Suédois le 20/30 septembre 1636. Libéré ou rançonné, il réapparaît en 1638 comme Lieutenant-Colonel au service du Brandebourg, où il se signala par des atrocités : selon l’historien Droysen, il enfermait les bourgeois dans une maison de peste pour extorquer de l’argent, ou faisait battre à mort des femmes enceintes, y compris une noble, à Prenzlau.

8 Chalands ou barges plates (Schalen oder Pramen) : embarcations fluviales à fond plat adaptées à la navigation sur l’Oder.

9 Demi-canons (halbe Cartaunen) : pièces d’artillerie de calibre moyen, tirant des boulets de 12 à 15 livres.

10 Colonel Georg von Rostock (mort en septembre 1637) : Né à Hennersdorf en Silésie, fils de forgeron, carrière ascensionnelle remarquable. Capitaine impérial en 1629, il participa au siège de Mantoue en 1630, commanda un régiment en Silésie en 1631-1632, fut capturé par la Saxe fin 1632 puis libéré par échange en 1633. Cité pour crimes de guerre en 1633. Il commanda les fortifications de Schwedt en 1636 et s’enfuit devant l’avancée de Wrangel, abandonnant neuf ouvrages fortifiés. Il mourut en septembre 1637, exactement un an après les événements décrits ici.

11 Îlots (Holmen) : terme scandinave et allemand désignant les petites îles dans le lit d’un fleuve.

12 Warthe : la Warta, rivière de Pologne occidentale, affluent de l’Oder.

Gerhard et Johan Friedrich Kuhlman à Hambourg : l’Akademisches Gymnasium

« L’Akademisches Gymnasium de Hambourg vers 1620. Représentation artistique dans le style des maîtres flamands du XVIIe siècle. Image générée par IA. »
Un détour hambourgeois sur la route de la guerre

Le sermon funèbre de Gerhard Kulemans, imprimé à Vieux-Stettin en 1637, ne se contente pas de raconter une mort héroïque. Il éclaire, au détour de quelques lignes du Curriculum vitæ, une étape décisive de la formation du jeune homme : après la mort de son père Johann Kulemann, seigneur du domaine de Jamowitz (Jannewitz) en Poméranie, Gerhard est envoyé par sa mère à l’Akademisches Gymnasium de Hambourg, où il étudie pendant trois ans. Ce détail, apparemment secondaire, mérite qu’on s’y arrête.

Hambourg, 1622 : une ville en pleine ascension

Lorsque Gerhard arrive à Hambourg, probablement vers 1622-1625, il débarque dans l’une des villes les plus dynamiques d’Europe du Nord. Depuis le début du siècle, Hambourg est en train de supplanter Lübeck comme centre névralgique du commerce baltique et nord-européen. La vieille reine de la Hanse s’efface ; Hambourg prend le relais. La ville compte alors environ 40 000 habitants, une métropole marchande, bruyante, cosmopolite, bâtie entre l’Alster et l’Elbe, protégée par d’imposantes fortifications. Le Gymnasium, quant à lui, était situé dans l’ancien presbytère de l’Eglise Saint-Jean (sant Jacob), à l’emplacement actuel de la place de l’ Hôtel de Ville (Rathausmarkt).

Plan de Hambourg au début du XVIIIe siècle. Extrait de « Handbuch der historischen stätten Deutsclands« , erste band.
Une forteresse imprenable

Entre 1616 et 1625, précisément les années où Gerhard y étudie, la ville fait renforcer ses défenses par le capitaine d’artillerie hollandais Johann van Valckenburgh. La nouvelle enceinte, avec ses 22 bastions et 11 ravelins, remplace les 10 anciennes portes par seulement 4 : le Millerntor, le Dammtor, le Steintor et le Deichtor. Hambourg devient ainsi l’une des forteresses les plus puissantes d’Europe, et ce n’est pas un hasard : la guerre de Trente Ans fait rage depuis 1618, et les armées impériales, suédoises et danoises se disputent l’Allemagne du Nord. Hambourg, ville libre impériale, entend rester neutre et se défend en conséquence.

Le jeune Gerhard a donc étudié dans une ville en chantier militaire, où les coups de canon résonnaient au loin et où la guerre était une réalité quotidienne avant même qu’il ne la rejoigne lui-même.

La Bourse, le port, l’argent

Au cœur de la ville, la Bourse, fondée en 1558, la plus ancienne d’Allemagne et de toute l’Europe du Nord, bat son plein. En 1619, quelques années seulement avant l’arrivée de Gerhard, est fondée la Hamburger Bank, calquée sur le modèle d’Amsterdam, qui va faire de Hambourg une place financière internationale. C’est la naissance du Hambourg moderne.

Le port, sur l’Elbe, est un spectacle permanent. Les navires hamburgeois transportent fourrures, cire et céréales de la Baltique vers la Flandre et l’Angleterre, et ramènent draps, épices et articles de luxe. Des marchands de toute l’Europe — flamands, hollandais, anglais, portugais se croisent dans les rues et les comptoirs.

Une ville refuge

La guerre de Trente Ans fait de Hambourg un refuge. Des milliers de protestants chassés des territoires ravagés par le conflit s’y installent. Des marchands flamands et wallons, déjà présents depuis les guerres de religion des années 1560-1590, y ont apporté de nouveaux métiers, la confiserie, le raffinage de sucre, et leurs réseaux commerciaux anversois. La ville est tolérante, par pragmatisme marchand autant que par conviction.

C’est dans cette atmosphère de prospérité mêlée d’inquiétude, de chantiers de fortification et d’effervescence commerciale, que Gerhard Kuhlman passe trois ans de sa jeunesse.

L’Akademisches Gymnasium : une institution d’élite

L’Akademisches Gymnasium de Hambourg avait été fondé en 1613, soit moins de vingt ans avant l’arrivée de Gerhard. L’encyclopédie historique de Hambourg le décrit comme une Gelehrtenschule, une école savante qui, « sous le rectorat de Joachim Jungius (1628–57), pouvait rivaliser avec plus d’une université allemande ». Un établissement dont la réputation attirait les fils des meilleures familles de l’espace germano-baltique, à en juger par la présence de Gerhard lui-même.

Si Gerhard, né en 1609, y étudie trois ans avant d’entrer au service d’un ambassadeur danois, son passage au Gymnasium se situe probablement entre 1622 et 1628 environ, dans les toutes premières années de l’institution, avant même que Joachim Jungius n’en prenne le rectorat et n’en fasse un établissement de réputation européenne. Gerhard appartient ainsi à ces premières générations qui ont fréquenté l’établissement dans sa jeunesse fondatrice.

Le choix de Hambourg n’est pas anodin pour un Kuhlman. La famille était, du côté paternel, profondément enracinée dans le monde hanséatique : le grand-père de Gerhard était Patricius de Lübeck, la ville-sœur de Hambourg dans la Hanse. Ces deux cités partageaient la même culture marchande, les mêmes réseaux familiaux et commerciaux, le même horizon de l’Europe du Nord. Envoyer un fils Kuhlman au Gymnasium de Hambourg était, dans cette logique, un geste naturel.

Bibliothèque municipale, école de grammaire et Johanneum dans l’ancien monastère Saint-Jean avant 1840, lithographie des frères Suhr.
Et Johan Friedrich ?

Le sermon funèbre mentionne le frère de Gerhard, Johan Friedrich Kulemans, déjà présent dans l’armée royale suédoise lorsque Gerhard la rejoint. Capitaine dans le régiment du Général Duwall, sous les ordres du Colonel Bohm, son futur beau-frère par alliance avec les van Sypesteyn, Johan Friedrich est clairement l’aîné qui a frayé le chemin militaire.

La question se pose naturellement : Johan Friedrich a-t-il, lui aussi, fréquenté l’Akademisches Gymnasium de Hambourg ?

Aucun document ne le confirme à ce jour. Mais le faisceau d’indices est convaincant. Les deux frères partagent la même origine familiale, la même mère qui veille à leur éducation après la mort de leur père, le même réseau hanséatique. Il serait étonnant que la même femme, qui choisit pour Gerhard l’institution la plus réputée de l’espace germano-baltique, eût réservé à son fils aîné une formation moins soignée. Et si Johan Friedrich était l’aîné, c’est peut-être lui qui avait ouvert la voie à Hambourg, que Gerhard n’avait fait que suivre.

Hamburg, plaque tournante d’un monde en guerre

Ce que ce détail révèle, plus largement, c’est la mobilité remarquable de ces familles nobles baltiques au début du XVIIe siècle. De Jamowitz en Poméranie à Hambourg, puis de Hambourg aux cours de Scandinavie, d’Espagne et d’Italie pour Gerhard, de Hambourg aux champs de bataille de Silésie pour Johan Friedrich, les Kuhlman de cette génération ne sont pas des sédentaires. Ils appartiennent à ce monde de la noblesse marchande et militaire qui circulait d’une ville à l’autre, d’un service à l’autre, en suivant des routes tracées par les réseaux familiaux et les opportunités de la guerre de Trente Ans.

Hambourg était l’une des plaques tournantes de ces routes. Et l’Akademisches Gymnasium en était, pour les fils des meilleures familles, le premier jalon…

Hambourg vers 1641, vue panoramique par Matthäus Merian. On distingue le port sur l’Elbe, les fortifications et les clochers des grandes églises.

396 prisonniers : l’exploit du Lieutenant Kuhlman sur l’Oder

Extrait de l’histoire militaire suédoise de Bogislaw Philipp von Chemnitz (Stettin, 1605, Hallsta, 1678), concernant le Lieutenant Gerhard Kuhlman
Illustration générée par IA d’après le récit de Borislav von Chemnitz.

Un léger doute subsiste quant à cet épisode. Le Lieutenant Culeman mentionné par Chemnitz était-il Johan Friedrich ou Gerhard ? C’est le sermon du pasteur Schultetus prononcé lors de l’oraison funèbre de Gerhard qui indique que l’auteur de ce coup de main remarquable était bien Gerhard. Mais Il est certain que les deux hommes aient participé à cette même bataille car Johan commandait un escadron de Dragons dans le régiment du colonel Bohm.

Introduction

À l’été 1632, la Silésie est le théâtre d’une grande opération militaire protestante. Depuis la mort de Gustav II Adolf à Lützen (novembre 1632), le chancelier suédois Axel Oxenstierna coordonne depuis Stettin la stratégie des armées évangéliques en Allemagne. En Silésie, le commandant suédois Jacob Mack Duwal 1 opère en coordination avec le maréchal saxon Hans Georg von Arnheim 2 et les forces du Brandebourg, dans l’objectif de contrôler le corridor de l’Oder et de chasser les forces impériales de la région.

Le 17 juillet 1632, Arnheim s’empare de Großglogau (Głogów) 3. Il prend ensuite les villes de Lüben et Steinau (Ścinawa), ainsi que la fortification sur le pont de l’Oder. Mais contraint de se replier vers Großglogau pour attendre les renforts suédois et brandebourgeois, Steinau retombe aux mains des Impériaux le 8 août 1632, après seulement trente coups de canon. Le lendemain, les forces combinées de Duwal, Arnheim et du Brandebourg reprennent Steinau. C’est lors de cet assaut du 9 août 1632 que le Lieutenant Gerhard Kuhlman est mentionné par Chemnitz.

La date du 9 août 1632 est confirmée par deux éléments internes au texte de Chemnitz : d’une part, le chapitre 39 consacré à la Silésie commence, comme le chapitre contemporain sur la Westphalie, le 12 juillet, désignant ainsi la même année ; d’autre part, le maréchal Pappenheim, dont les garnisons et officiers sont encore mentionnés comme actifs dans ces pages, est mort le 17 novembre 1632, ce qui place nécessairement les événements décrits avant cette date.


Extrait des récits de Chemnitz (Chapitre 39, pages 408-414)

« Le 12 juillet, le maréchal saxon Arnheim s’était avancé devant Sittau avec l’intention de s’en emparer. Mais comme le maréchal Schaumburg et d’autres hauts officiers impériaux s’y trouvaient avec six mille hommes, il n’y avait pas grand-chose à y entreprendre. Depuis Hoyerswerda il se dirigea vers la Silésie, vers Großglogau : cette ville, le 17 juillet, après que certaines portes eurent été forcées et d’autres ouvertes par des pétards, fut prise d’assaut. Depuis Glogau, le maréchal Arnheim prit également les petites villes de Lüben et Steinau, ainsi que la fortification sur le pont de l’Oder 4.

Les Impériaux, sous le commandement de von Balthasar, Schaumburg, Mansfeld, Schaffgotsch et Jlow, se rassemblèrent en force près de Lemberg pour faire face à ce danger. C’est pourquoi le maréchal Arnheim se replia vers Großglogau pour y attendre les forces suédoises et brandebourgeoises. La ville de Steinau et la fortification, le 8 août, après seulement trente coups de canon, retombèrent honteusement aux mains des Impériaux.

Le susdit Commandant suédois, muni des instructions que lui avait prescrites le Légat 5 suédois, se mit en route le 1er août depuis Schwiebus avec son propre vieux régiment de huit compagnies d’infanterie, les douze compagnies du comte Craffert 6, trois compagnies de dragons, deux compagnies de dragons du Colonel Ollspare 7, un escadron du Colonel Böhm 8, et enfin quatre compagnies de cavalerie et neuf compagnies de dragons nouvellement recrutées par Duwal lui-même, et marcha vers Züllichow. Là, les forces brandebourgeoises, quinze compagnies d’infanterie et neuf cornets de cavalerie sous le Colonel Rötteritz, le rejoignirent le 4 août et furent placées sous son commandement. Ils marchèrent ensuite tous ensemble vers Großglogau.

Le 6 août, arrivés à Großkuttel, ils y cantonnèrent. Le 7 août dans la nuit, le maréchal Arnheim vint lui-même trouver Duwal et tenta en vain par de nombreuses paroles de le faire changer de résolution. Le 8 août, le rendezvous fut tenu à Großglogau, et la marche en avant ordonnée. Le 9 août vers midi, ils atteignirent tous ensemble Steinau, où les Impériaux leur présentèrent bataille au défilé sous le Sandberg, mais furent repoussés sans grande peine et contraints de se retirer dans leur camp.

Le Commandant suédois Duwal envoya aussitôt ses dragons traverser l’Oder. L’ennemi, voyant cela, se précipita vers le pont. Beaucoup de ceux qui ne purent l’atteindre se jetèrent dans l’Oder et se noyèrent.

Le susdit Duwal ayant de nouveau constaté qu’il serait possible de s’en prendre à l’ennemi dans la fortification de l’autre côté du pont, demanda à Arnheim d’y envoyer quelques hommes en bateaux. Et comme cela tardait, il commanda le Lieutenant Culeman 9 avec soixante mousquetaires de l’autre côté, et fit attaquer la fortification. L’ennemi demanda aussitôt quartier et l’obtint : de sorte que trois cent quatre-vingt-seize soldats 10 furent ainsi faits prisonniers en ce lieu et restèrent au service Royal Suédois. »


Notes

1 Jacob Mack Duwal [vers 1589 Prenzlau, 28 avril/9 mai 1634 Oppeln] : d’origine écossaise, fils d’Albert MacDougall of Mackerstone émigré en Mecklenburg. Mousquetier en 1607, Capitaine en 1614, Colonel en 1625. Participa à la prise de Francfort-sur-l’Oder le 13 avril 1631, dont il fut nommé commandant de garnison. Nommé commissaire général suédois et adjoint de Thurn au début 1633. Oxenstierna le décrivait comme « un militaire imprudent, excessivement porté sur la boisson et l’argent. » Il mourut à Oppeln le 28 avril/9 mai 1634, soit moins de deux ans après l’épisode de Steinau. C’est Duwal qui, pour cet exploit et les suivants, promouvra Gerhard Kuhlman jusqu’au grade de Lieutenant-Colonel.

2 Hans Georg von Arnheim (1581-1641) : maréchal de l’armée saxonne, désigné « FeldMarschalck Arnheim » dans le texte. Protestant convaincu, il commande les forces kursaxonnes dans la campagne de Silésie de 1632.

3 Großglogau : Głogów, ville de Silésie sur l’Oder, aujourd’hui en Pologne. Sa prise le 17 juillet 1632 est l’élément déclencheur de toute l’opération décrite ici.

4 La fortification sur le pont de l’Oder : c’est la Steinische Schanze, la même « fortification de Stein » que le sermon funèbre de Gerhard Kuhlman mentionne comme le théâtre de son exploit : « die Steinische Schanße zu occupiren » (occuper la fortification de Stein). Chemnitz et le sermon décrivent le même événement.

5 Le Légat : Axel Oxenstierna (1583-1654), chancelier du Royaume de Suède, représentant plénipotentiaire de la Couronne suédoise en Allemagne.

6 Comte Craffert : officier suédois commandant douze compagnies d’infanterie au sein du corps de Duwal.

7 Ollspare : identifié comme Erik Hanson Ulftspar (1600-1652), colonel suédois commandant un régiment de dragons.

8 Colonel Böhm : Jacob Larsson Böhm [27.2.1601 Örebro, 11.9.1643 Marienfließ, inhumé à Saatzig]. Colonel suédois né à Örebro, commandant le régiment dans lequel servait Johan Friedrich Kuhlman, frère aîné de Gerhard. Ce dernier, officier de cavalerie et de dragons dans le régiment Böhm, participait vraisemblablement à la même opération le 9 août 1632, commandant la composante de cavalerie de son unité lors de la poursuite de l’ennemi vers le pont de l’Oder. Son rôle spécifique n’est pas cité nominativement par Chemnitz à cette occasion : c’est l’exploit décisif de son frère cadet Gerhard, simple lieutenant d’infanterie, qui retient l’attention de l’historiographe. En 1636, Johan Friedrich apparaîtra comme Lieutenant-Colonel dans une autre opération de Chemnitz, celle de Schwedt-sur-l’Oder.

9 Lieutenant Culeman : Gerhard Kuhlman, lieutenant d’infanterie sous le commandement direct de Duwal. Cette mention est distincte de celle concernant son frère Johan Friedrich Kuhlman, qui apparaît dans Chemnitz comme « Obristleutnant Culeman » lors de l’opération de Schwedt (24 septembre 1636). Gerhard servait dans l’infanterie, Johan Friedrich dans la cavalerie et les dragons : cette distinction d’arme, confirmée par les Rullors suédois, permet d’identifier sans ambiguïté les deux frères dans les sources.

10 396 prisonniers : le sermon funèbre de Gerhard mentionne « 300 prisonniers » pour cet épisode, chiffre arrondi. Chemnitz donne le chiffre précis de 396 soldats capturés et incorporés au service suédois.

Jakob Ulfeldt et Gerhard Kuhlman : un diplomate et son page, la vocation du voyage

Note de recherche sur une hypothèse biographique – vers 1625-1628.

Le Chancelier du Danemark Jakob Ulfeldt et son jeune page gerhardt Kuhlman, vers 1825. Image générée par IA.
I. Avertissement méthodologique et point de départ

Le sermon funèbre de Gerhard Kuhlman, prêché à Stettin en 1637, est un document de piété luthérienne et non une biographie au sens moderne. Le Curriculum vitae qu’il contient livre des informations certes précieuses, mais souvent formulées de façon vague, elliptique, ou délibérément sobre. Il ne nomme pas l’ambassadeur danois. Il ne donne pas les dates précises des missions. Il ne précise pas les lieux exacts des voyages.

Ces lacunes ne signifient pas que le texte est inutile : elles invitent à le replacer dans son contexte historique pour élaborer des hypothèses. C’est l’objet de la présente note. La démarche est celle d’un raisonnement par indices convergents, non d’une démonstration documentaire. L’hypothèse qui suit est plausible et cohérente, mais elle reste non vérifiable par les voies documentaires habituelles : même si l’on consultait les fonds diplomatiques du Rigsarkivet de Copenhague, il serait illusoire d’y chercher la trace d’un jeune page car les missions diplomatiques enregistraient les souverains, les négociateurs, les traités, non les serviteurs de rang subalterne qui accompagnaient les émissaires dans leurs voyages. La présence de Gerhard Kuhlman aux côtés de l’ambassadeur danois n’est attestée que par le sermon funèbre lui-même et c’est précisément pourquoi le raisonnement par contexte et par indices convergents est la seule méthode disponible. (1)

Un point de méthode s’impose également sur le vocabulaire : ce que le sermon appelle un « Ambassadeur » ne correspond pas exactement à ce que nous entendons aujourd’hui par ce terme. Au XVIIe siècle, les « ambassadeurs » étaient avant tout des personnes de confiance des monarques – diplomates, conseillers, émissaires – à qui l’on confiait des missions délicates auprès d’autres souverains. La distinction entre ambassadeur ordinaire, ambassadeur extraordinaire, légat, envoyé ou chancelier chargé de mission n’était pas toujours rigide. Un Rigskansler comme Jakob Ulfeldt pouvait tout à fait être désigné comme « Ambassadeur » par un prédicateur luthérien décrivant le rôle de son défunt paroissien auprès de lui, sans que cela signifie qu’Ulfeldt portait formellement le titre d’ambassadeur résident.

C’est avec ces précautions en tête que nous lisons le passage central du sermon :

« Nach dem Er sich nun 3. Jahr lang daselbst auffgehalten / hat Er sich zu einem / der Königl. Mayt : zu Dennemarck / Vornehmen Ambassadeurn, vnd der seiner vortreffllichen qualitäten halber am Königl. Hoffe in grossem ansehen gewesen / begeben / vnd demselben auffgewartet ; Mit welchem Er in vnterschiedenen vnd wichtigen Legationibus, so wol in Schweden / alß Dennemarck vnd Mußcow verreiset / vnd seine Jhme vffgetragene Commissiones, an allen orten deromossen Löb : vnd rühmlichen expediret vnd außgerichtet / das beydes die hohen Potentaten / alß Könige vnd Fürsten / wie auch seine Herren Principalen, ein gnedig : vnd grosses wolgefallen vnd Contentement daran gehabt. »

Traduction : « Après avoir séjourné trois ans à Hamburg, il se rendit auprès d’un distingué ambassadeur de Sa Majesté Royale de Danemark, qui était en grande considération à la Cour royale en raison de ses excellentes qualités, et le servit. Avec lui, il voyagea dans diverses et importantes légations, aussi bien en Suède qu’au Danemark et à Moscou, et les commissions qui lui furent confiées furent accomplies et exécutées en tous lieux de façon si louable et honorable que tant les hauts potentats – rois et princes – que ses maîtres principaux en eurent le plus grand contentement et satisfaction. »

Trois éléments ressortent de ce passage avec force :

  1. L’ambassadeur était « en grande considération à la Cour royale » : un personnage de premier plan, pas un simple diplomate de rang moyen
  2. Gerhard voyagea avec lui dans des légations vers la Suède, le Danemark et Moscou
  3. Gerhard ne se contenta pas d’accompagner : il exécuta lui-même des commissions qui satisfirent rois et princes, un rôle actif de courrier ou de secrétaire diplomatique

C’est ce portrait, un grand personnage danois, voyageur infatigable, en grande faveur à la Cour royale, engagé dans des missions vers la Suède et la Russie dans les années 1625-1628, qui oriente notre recherche vers Jakob Ulfeldt.

II. Jakob Ulfeldt (1567-1630) : portrait d’un diplomate-voyageur

Jakob Ulfeldt (25 juin 1567 – 25 juin 1630) fut l’une des personnalités les plus remarquables de la diplomatie danoise de son temps. Rigskansler (chancelier du Royaume) de 1609 jusqu’à sa mort, il exerça pendant vingt-et-un ans la plus haute fonction administrative et diplomatique du Danemark sous le règne de Christian IV. Son profil correspond point par point à la description du sermon :

Jakob Ulfeldt (1567-1630)
Jakob Ulfeldt (1567-1630).

En grande considération à la Cour royale : En tant que Rigskansler, Ulfeldt était le premier personnage du Royaume après le roi. Il présidait le Conseil de la Couronne, signait les traités et représentait le Danemark dans les négociations les plus sensibles. Être « en grande considération à la Cour royale » ne pouvait pas mieux le décrire.

Un voyageur et un homme de culture : Sa carrière diplomatique avait débuté très jeune : en 1578, à onze ans, il accompagna son père dans une ambassade extraordinaire en Russie, dont il tira plus tard un célèbre récit de voyage, le Hodoeporicon Ruthenicum (publié à titre posthume en 1608). Cet homme avait vu Moscou à l’âge de onze ans et en avait écrit. Il était précisément le type de personnalité susceptible d’inspirer à un jeune page la curiosité du monde.

III. Les missions vers la Suède, le Danemark et Moscou : un faisceau de concordances

Le sermon mentionne trois destinations précises pour les légations : Suède, Danemark, Moscou. Ces trois destinations correspondent exactement aux enjeux diplomatiques danois de la période 1625-1628 :

La Suède : La relation suédo-danoise était complexe : rivaux historiques en Baltique, les deux royaumes étaient condamnés à se parler. La Paix de Knäred (1613), négociée par Ulfeldt lui-même côté danois, avait mis fin à la guerre de Kalmar. Les années 1620 virent une reprise progressive des contacts diplomatiques entre Copenhague et Stockholm, contacts auxquels Ulfeldt, comme Rigskansler, participait nécessairement.

Le Danemark : La mention même du Danemark comme destination de légations confirme que les missions impliquaient des déplacements entre la résidence de l’ambassadeur, possiblement Hamburg ou une autre ville d’Allemagne du Nord et Copenhague, c’est-à-dire des allers-retours vers la Cour royale danoise elle-même. Il faut aussi se rappeler que le sermon concerne Gerhard, originaire de Livonie, pour lequel un déplacement au Danemark représentait déjà quelque chose d’inhabituel.

Moscou : La Russie était un partenaire commercial et stratégique essentiel pour le Danemark. Le droit de Sund, la taxe que le Danemark prélevait sur tous les navires traversant le détroit entre Mer du Nord et Baltique, alimentait les finances royales et dépendait du commerce baltique, donc des relations avec les puissances maritimes orientales. En 1625-1629, Christian IV intervenait militairement dans la Guerre de Trente Ans et cherchait à neutraliser ses adversaires en multipliant les alliances. Des missions vers le Tsar Michel Ier Romanov (1613-1645) s’inscrivaient dans cette logique stratégique. Ulfeldt, dont le père avait conduit une grande ambassade en Russie en 1578 et qui en avait écrit le récit, était l’homme idéal pour conduire ou coordonner de telles missions.

Les Pays-Bas : Non mentionné dans les sermon directement mais on sait que Gerhard rejoint son frère à Frankfurt-sur-le-Main depuis la Hollande ! Ulfeldt fut l’une des forces motrices derrière l’alliance avec les Pays-Bas en 1621 et l’union élargie avec les duchés de Schleswig-Holstein en 1623. Contrairement au Conseil privé dans son ensemble, il œuvra à partir de 1621 en faveur de la création d’une union protestante sous la direction de Christian IV dans la Guerre de Trente Ans, effort qui aboutit en 1625.

IV. La chronologie : une concordance frappante
PériodeGerhard KuhlmanJakob Ulfeldt
1622-1625Gymnasium de Hamburg (3 ans)Rigskansler actif à Copenhague
1625-1628Service auprès de l’ambassadeur danois avec missions en Suède, Danemark et MoscouAu cœur de la politique étrangère de Christian IV, phase danoise de la Guerre de Trente Ans
1628-1630Espagne et ItalieToujours Rigskansler
25 juin 1630Gerhard en HollandeMort d’Ulfeldt
Automne 1631Frankfurt-sur-l’Oder – armée suédoise(décédé)

Gerhard quitte le service de l’ambassadeur vers 1628, soit pour des raisons personnelles, soit parce que la phase danoise de la Guerre de Trente Ans se terminait (Paix de Lübeck, 1629, forçant le Danemark à se retirer du conflit). Ulfeldt mourut le 25 juin 1630, soit plus d’un an après le départ de Gerhard pour l’Espagne.

V. Ce qu’Ulfeldt aurait transmis à Gerhard

La vocation du voyage : Un homme qui avait voyagé en Russie à onze ans, qui circulait entre Copenhague, Hamburg, Stockholm et Moscou, ne pouvait qu’enflammer l’imagination d’un jeune page de seize à dix-neuf ans. Le sermon précise que c’est « une vive affection et un désir de voir les pays étrangers et d’en apprendre les langues » qui poussa Gerhard vers l’Espagne et l’Italie après son service diplomatique. Ce désir ne naît pas du vide, il naît d’une exposition au monde.

L’attrait pour l’Espagne et l’Italie : Ulfeldt, en tant que Rigskansler, entretenait des relations avec toutes les cours européennes. Les réseaux diplomatiques qu’un jeune page aurait côtoyés dans son entourage comprenaient des ambassadeurs de toutes nations, des descriptions de cours lointaines, des récits de voyages méditerranéens.

L’attrait pour les Provinces-Unies : Les Pays-Bas étaient l’alliée naturelle du Danemark protestant. Gerhard se rend ensuite en Hollande, où il sert l’armée du Prince Frederik Hendrik d’Orange, exactement la puissance avec laquelle Ulfeldt négociait dans le cadre de la politique étrangère de Christian IV.

Le désir de s’embarquer pour les Indes : Le sermon mentionne que Gerhard voulut rejoindre la VOC depuis la Hollande. Ce désir d’aventure maritime lointaine trahit un appétit du monde que le contact avec un grand voyageur-écrivain comme Ulfeldt aurait pu nourrir.

VI. La Livonie : un lien structurel possible

Les Kuhlman étaient originaires de Livonie, en tous cas du côté maternel, cette région baltique que le Danemark avait historiquement administrée en partie et dans laquelle il conservait des intérêts. La Cour de Christian IV accueillait des nobles baltes dans ses cercles. Il n’est pas impossible que la famille Kuhlman ait disposé de contacts à Copenhague, et que c’est par ce biais et appuyé par la recommandation du Gymnasium de Hamburg, que Gerhard fut introduit auprès d’Ulfeldt. Le sermon dit d’ailleurs que Gerhard fut « recommendiret » à l’issue de ses études.

VII. Conclusion

Jakob Ulfeldt reste, en l’état des recherches, le candidat le plus plausible pour le rôle de l’ambassadeur danois de Gerhard Kuhlman. Sa vie incarne exactement le modèle intellectuel et géographique qui aurait pu inspirer à un jeune Livonien de seize ans la vocation du voyage et du monde : un homme qui avait vu Moscou à onze ans, qui en avait écrit, qui négociait avec la Suède, la Russie et les Provinces-Unies, et qui était le premier personnage du Royaume de Danemark après son roi.

L’hypothèse ne sera peut-être jamais prouvée. Mais elle est cohérente, elle est documentée par contexte, et elle donne à la jeunesse de Gerhard Kuhlman une profondeur et une logique que le seul texte du sermon ne permettrait pas d’apercevoir.

Note

(1) Une consultation des fonds du Rigsarkivet (Copenhague) est néanmoins envisagée, dans l’espoir, certes mince, que Gerhard Kuhlman y apparaisse de façon incidente : mention dans une liste de suite, un registre de voyage, ou un document de chancellerie. La biographie de Jakob Ulfeldt telle qu’elle est présentée dans les sources disponibles paraît par ailleurs suffisamment fiable pour constituer un point de départ solide.