Le général Duwall (vers 1589-1634)

Parmi les figures marquantes liées aux frères Kuhlman dans le contexte de la guerre de Trente Ans se détache la famille Duwall et plus particulièrement deux de ses membres : le général Jacob MacDougall Duwall (vers 1589–1634) et son demi-frère le colonel Mauritz Duwall (1603–1655). Tous deux exercèrent successivement un commandement direct sur Johan et Gerhard Kuhlman, tissant avec eux un lien hiérarchique et personnel qui éclaire toute la trajectoire militaire de ces deux Livoniens au service de la couronne suédoise.

Jakob Duwall (David Klöcker Ehrenstrahl) , musée de Stralsund.

C’est l’homélie funèbre de Gerhard Kuhlman qui établit le premier de ces liens avec une grande précision. Il y est rapporté que Gerhard, ayant appris en Hollande que « Sa Majesté Royale de Suède suivant ses Glorieux et Très Saints Ancêtres s’est rendu en Allemagne pour y faire la guerre avec ces armes très modernes », quitta la Hollande (1) et rejoignit l’armée royale à Francfort-sur-l’Oder. « C’est là qu’il fut reçu par son frère Johan, alors lieutenant du très noble et ancien régiment de Duwall, sous le commandement du colonel Bohms ». À cette époque, aux alentours de 1630-1631, le régiment de Duwall se trouve engagé dans la campagne de Poméranie et l’entrée en Allemagne de Gustave-Adolphe. Johan Kuhlman était donc l’un des officiers de Jacob Duwall, et c’est lui qui fit entrer Gerhard dans la même unité.

Des origines écossaises

Jacob Duwall est né vers 1589 à Prenzlau, dans l’Altmark (Brandebourg), au sein d’une famille d’origine écossaise ancienne et illustre. Son père, Robert Albrecht (Albrekt) MacDougall de Mackerston (vers 1541–1641), était issu du clan Mac Dowall de Galloway, sur la côte ouest de l’Écosse, un clan qui, depuis Fergus Lord of Galloway (1096–1161) et le chevalier Archibald Mac Dowall (à qui fut confiée la propriété de Makerstoun-sur-la-Tweed en 1390), avait occupé une place éminente dans la noblesse écossaise. En 1582, impliqué peut-être dans le célèbre « Raid of Ruthven » – une conjuration protestante contre le roi Jacques VI , Robert Albrecht dut quitter l’Écosse et émigra d’abord en Brandebourg, puis en Mecklembourg. Il s’y maria deux fois : d’abord avec Elsa von Bredow, dont naquit Jacob, puis avec Ursula von Stralendorff, dont naquit notamment Mauritz. En 1594, Robert Albrecht entra au service de la Suède comme châtelain royal d’Örbyhus et de Tierp. La famille fut naturalisée en Suède sous le nom de Duwall.

Jacob était donc l’un des neuf fils de Robert Albrecht, né de son second mariage avec Elsa von Bredow. Il épousa Anna von der Berge à Stockholm le 21 mars 1619.

Une ascension militaire remarquable

Jacob commença sa carrière militaire comme simple mousquetaire dans l’armée suédoise – un point souligné avec emphase par « The Swedish Intelligencer » de l’époque, qui insistait sur le fait qu’il était né à l’étranger de parents écossais. Il gravit les échelons avec une régularité remarquable : En 1621, il est capitaine dans le régiment de Filip von Mansfeld ; puis lieutenant-colonel dans le régiment de Samuel Cockburn, en 1624, toujours lieutenant-colonel mais dans le régiment de Carélie/Helsinge d’Henrik Fleming. Il est promu colonel en 1625 dans le régiment du Norrland, puis d’un régiment d’infanterie recruté du Västerbotten. De 1625 à 1627, il effectue les campagnes en Livonie (convoi de ravitaillement lors de la prise de Kockenhausen) et de Pologne (Dirschau, 1626 et 1627). Il reçoit des terres du Roi Gustave-Adolphe en reconnaissance de ses mérites à la fin de l’année 1627 et est stationné, dès 1628, à Stralsund, commandant 600 hommes du régiment du Norrland et préparant le débarquement suédois de 1630.

Plan de la ville de Stralsund en 1628.
Au cœur de la guerre de Trente Ans

En 1630, Jacob MacDougall Duwall accompagna Gustave-Adolphe lors de son débarquement en Poméranie, à la tête d’un régiment de cavalerie recruté. C’est précisément à cette époque qu’il était le supérieur hiérarchique de Johan Kuhlman, lieutenant dans son régiment. The Swedish Intelligencer note que MacDougall commandait alors un régiment écossais qui combattit aux côtés de ceux de James Spens et Lord Reay Donald Mackay, représentant à eux trois un quart de l’ensemble des forces suédoises. Dans la nuit du 24 décembre 1630, ces troupes participèrent à l’assaut de Greifsenhagen (Gryfino) en Poméranie.

En 1631, Jacob fut nommé gouverneur et commandant de Francfort-sur-l’Oder, la ville précisément où Gerhard Kuhlman, d’après son homélie funèbre, rejoignit l’armée et fut « reçu par son frère Johan, alors lieutenant du régiment de Duwall ». Le chancelier Oxenstierna lui confia également la levée de nouveaux soldats pour son régiment de dragons, dont environ 200 hommes furent recrutés en Écosse avec la permission du Conseil privé écossais.

En 1632, Jacob fut nommé général et gouverneur militaire en chef (überkommendant) de Silésie, la plus haute fonction militaire territoriale de ce vaste front. Il fut chargé notamment d’assiéger le couvent de Lebus, sur l’Oder, qu’il offrit ensuite à son épouse Anna von der Berge.

Les années 1632–1634 furent cependant marquées par des tensions croissantes avec Stockholm. Le chancelier Oxenstierna, dans une lettre du 9 juillet 1633, dut rappeler à MacDougall ses devoirs envers la Suède tout en reconnaissant ses mérites, le qualifiant de « redelig Sveriges invohnere » (véritable citoyen de Suède). Jacob continua néanmoins à mener des opérations militaires significatives : il s’empara de Lemberg en août 1633. Mais le 1er octobre 1633, il fut capturé à Steinau. Les sources impériales notant qu’il aurait été surpris dans un état de vulnérabilité (alcoolisme). Il s’échappa de sa captivité près de Schlackenwitz à la mi-novembre 1633, rejoignit Brieg, puis reconquit Ohlau et s’empara d’Oels le 16 mars 1634 avec 1 500 hommes et 4 canons.

Lettre du Général Duwall en allemand concernant la réquisition de 205 fusils datée du 8 janvier 1633.
Mort et postérité
Dalle funéraire du Général Jakob Mack Duwall (vers 1589-1634) et de son épouse Anna von Berg (Berge)(1595–1633) Eglise St. Nikolai, Stralsund, 1634

Jacob MacDougall Duwall mourut le 9 mai 1634 à Oppeln (Opole), en Silésie, dans des circonstances non précisément établies. Les sources contemporaines, provenant en partie d’adversaires ou de supérieurs en désaccord avec lui, évoquant une santé fragilisée par l’abus d’alcool. Il fut inhumé en l’église Sankt Nikolai de Stralsund, dans le Mecklembourg, où son armure fut longtemps exposée au-dessus de sa pierre tombale.

Il fut anobli baron à titre posthume en 1674 – quarante ans après sa mort – pour ses mérites militaires, et ses fils furent introduits dans la maison de la chevalerie suédoise sous le numéro 64. Son portrait, attribué à Nicolas de la Fage (1626), est aujourd’hui conservé au château de Karlsberg à Stockholm, siège de l’Académie militaire suédoise.

Mauritz Duwall (1603–1655) : le colonel, chef direct de Gerhard Kuhlman

Le demi-frère cadet

Mauritz Duwall naquit en 1603 en Mecklembourg, fils de Robert Albrecht MacDougall et de sa troisième épouse, Ursula von Stralendorff. Il était donc le demi-frère de Jacob. Comme tous les fils d’Albrekt, il grandit dans un milieu à la fois écossais, germanique et suédois, héritier d’une tradition militaire et nobiliaire ancrée dans deux cultures. C’est d’ailleurs sa lignée et non celle de Jacob qui donna naissance à la famille noble balte-allemande von Wahl, via leur demi-frère commun Axel Duwall (1595–1630), colonel d’infanterie mort lors de la conquête de la Poméranie.

Une carrière construite dans l’ombre de Jacob

Mauritz débuta comme enseigne dans le régiment du Norrland de Gustaf Horn (1624), puis dans le régiment de Carélie d’Henrik Fleming la même année. En 1625, il servit comme enseigne dans le propre régiment du Norrland de son demi-frère Jacob, puis dans celui de Johan Banér. Il devint lieutenant dans le régiment du Norrland de Jacob en 1626, capitaine en 1628, et était encore capitaine dans le régiment de Helsinge en 1630.

En 1633, le roi Charles I d’Angleterre lui accorda l’autorisation, par le Conseil privé écossais, de lever 200 hommes en Écosse en tant que « notre fidèle et bien-aimé lieutenant-colonel McDougall ». Cette formulation royale est révélatrice : elle témoigne de la considération dont jouissait Mauritz malgré sa naissance à l’étranger.

Chef hiérarchique de Gerhard Kuhlman (1633)

C’est précisément en 1633 que Mauritz Duwall croise directement la route de Gerhard Kuhlman. Les archives militaires suédoises (Krigsarkiv) en témoignent sans équivoque : Gerhard est enregistré comme « Löjtnant vid Mauritz Duwalls värv. infskv. » : lieutenant dans l’escadron d’infanterie recrutée de Mauritz Duwall (vol. 24, 1633). Cette même année, Mauritz commandait l’infanterie en Silésie, là même où son demi-frère Jacob exerçait le commandement suprême.

Extrait des « Rullors » suédois pour les années 1633 à 1636.

La progression de Gerhard fut ensuite rapide : les archives de 1635 (volumes 35 et 36) et de 1636 (volumes 16 à 21) le mentionnent comme « Öfverstelöjtnant och chef för en värfvad inf.skvadron », lieutenant-colonel et chef d’une escadron d’infanterie recrutée, avant sa mort au siège de Saatzig en 1637.

Consécration et fin de carrière

Mauritz Duwall fut naturalisé et anobli en Suède en 1638, introduit dans la maison de la noblesse suédoise sous le numéro 241. Il participa aux Riksdag (assemblées des états) suédois de 1638, 1640, 1642, 1643, 1647, 1649 et 1650. Il avait épousé Anna Fife, fille du marchand stockholmois James Fife, un Écossais lui aussi au service de la couronne suédoise. Il mourut en 1655, ayant atteint le rang de colonel à la tête de son propre régiment.

Signature du colonel Mauritz Duwall. Rullors suédois.
Deux demi-frères, une même épopée

Jacob et Mauritz Duwall incarnent à eux deux la trajectoire d’une famille d’origine écossaise pleinement intégrée dans le corps militaire suédois au service des ambitions de Gustave-Adolphe. Nés à quelques années d’intervalle du même père mais de mères différentes, ils firent tous deux leurs premières armes dans les mêmes régiments avant de prendre des commandements autonomes. Jacob, l’aîné, mourut en pleine campagne de Silésie, laissant une réputation de téméraire brillant mais au caractère difficile. Mauritz, plus méthodique, consolida durablement la branche suédoise de la famille.

Pour les frères Kuhlman, ces deux officiers furent bien plus que des supérieurs hiérarchiques : c’est sous l’égide de Jacob que Johan fit ses armes et attira son frère Gerhard dans la grande aventure suédoise, et c’est sous le commandement direct de Mauritz que Gerhard accomplit sa montée en grade avant de périr glorieusement à Saatzig en 1637.

(1) Cette anecdote fait partie des éléments qui m’ont orienté vers les Pays-Bas pour la recherche des origines de Gertrud « von Sipstein ».

Sources : documents familiaux ; Scotland, Scandinavia and Northern European Biographical Database (SSNE), University of St Andrews, notices SSNE 1623 (Jacob MacDougall) et SSNE 2473 (Mauritz Duwall) ; The Swedish Intelligencer (Londres, 1632–1634) ; Archives militaires suédoises (Krigsarkiv), rôles de moustre 1624–1636 ; homélie funèbre de Gerhard Kuhlman (Scultetus, Stettin, 1637).

Johan Kuhlman et ses terres d’Ingrie

Un colon suédois aux confins de l’Empire.

Je tiens à remercier chaleureusement le Dr Alexandre Vladislavovitch Dmitriev, maître de conférences à l’Université Polytechnique Pierre le Grand de Saint-Pétersbourg et chercheur senior à l’Institut de Recherches Linguistiques de l’Académie des Sciences de Russie. Ses recherches sur la localisation de Bornhagen ont permis de confirmer l’emplacement de la propriété des Kuhlman en Ingrie.

Evocation de la famille Kuhlman en Ingrie. Gertrud, née van Sypesteyn, vers 1650 avec ses enfants. A gauche, Herink (Heinrich) 11 ans. Bornhagenhof en Ingrie.
I. La terre que Johan Kuhlman reçut en récompense

En octobre 1641, la reine Christine de Suède accorde à Johan Kuhlman (vers 1600-1649) deux villages dans ce que les textes suédois appellent le comté de Pemo et Opolie (aujourd’hui la municipalité d’Opolja), dans le district de Jaama, oblast de Leningrad. Ces deux propriétés, confirmées par une seconde lettre royale datée du 10 août 1646, constituent la récompense d’une vie au service des armes.

Extrait de la carte « Ducatuum Livoniae et Curlandiae cum vicinis insulis nova exhibitio geographica » établie par Homann, Johann Baptist (1663-1724). On distingue les deux villages à droite, certes dans une orthographe différentes. Iamagorod = Jaama.

Le premier village, Ragowitza, que l’on trouve aussi orthographié Ragoditsa, Raditska, Radowitsa ou encore Radisko en Russe sur la carte ci-dessus, représentait une superficie de 9 et 1/15 Obser, soit environ 54 à 90 hectares de terres arables. Le second, Sirgonitza (Sergovitsa ou Sirgnitza dans d’autres transcriptions) couvrait 4 et 3/5 Obser, soit environ 28 à 46 hectares. L’unité de mesure, l’Obser (ou Haken, du germanique Haken, « crochet de charrue »), est la mesure cadastrale en usage dans toutes les provinces baltes de la couronne suédoise : elle évalue la capacité productive d’un domaine, et non sa surface géographique stricto sensu, raison pour laquelle la conversion en hectares varie selon la qualité des sols, entre 6 et 10 hectares par Obser selon les sources historiques. Au total, le domaine de Bornhagenhof (ou Bornhagenhoff) représentait donc entre 80 et 140 hectares de terres arables, auxquels s’ajoutaient des forêts et des pâturages étendus, portant vraisemblablement la surface totale du domaine à plusieurs centaines d’hectares. C’était une propriété substantielle et généreuse, bien au-dessus d’un fief ordinaire, correspondant à une récompense remarquable pour un officier méritant.

Trouvée au départ par déduction et à partir de la lecture de la lettre de la Reine Christine datée de 1641, la localisation du domaine a été confirmée par le Professeur Alexandre Dmitriev (2025), qui a croisé trois cartes historiques suédoises du XVIIe siècle : la carte Faber (1667), la carte EIL (1682) et la carte Dahlbergh (1683). Selon son analyse, Bornhagenhof se trouvait sur la rive de la rivière Solka, précisément au sud-est du domaine de Kerstovo, aux coordonnées approximatives 59°29′51″N 28°49′46″E, soit l’actuel établissement rural d’Opolyevskoye, dans le district de Kingisepp.

Le nom est d’origine allemande : Born (= source, puits, eau vive) + Hagen (= enclos, haie de clôture). Il existe un village du même nom en Thuringe, mentionné dès le XIVe siècle. La première occurrence du nom dans une résidence chevaleresque (Bornhof) date du XVIe siècle. Johan Kuhlman, originaire de Poméranie germanophone, a vraisemblablement nommé son domaine ingrien d’après un lieu ou une image familière de son pays natal (source : Prof Dmitriev).

Les comtés et pogosts d’Ingrie sous la domination Suédoise.
Carte basée sur l’essai de Kirkinen, 1991 p52.

Pour donner un point de comparaison : une ferme suédoise ordinaire (hemman) représentait 5 à 20 hectares ; un petit fief ingrien accordé à un sous-officier modeste couvrait 1 à 5 Obser (6 à 30 hectares). Johan, avec ses 13,7 Obser au total, se situait dans le tiers supérieur des donations militaires de la reine Christine.

Distance entre les deux propriétés et leur Environnement immédiat

Les villages de Radowitsa et de Sirgnitza appartiennent tous deux au même pogosta d’Opolja, la même circonscription administrative locale héritée du système russe d’avant la conquête suédoise. Ils se trouvent dans les hautes terres de Länsi-Inker (les plateaux de l’Ingrie occidentale), un plateau ondulé qui s’élève à une altitude modeste de 50 à 80 mètres, ce qui en fait l’un des rares reliefs de toute la région, tranchant sur les vastes plaines marécageuses environnantes. Les deux hameaux étaient proches l’un de l’autre, probablement à 5 à 8 km à vol d’oiseau, intégrés dans le même bassin agricole. La ville la plus proche est Opolja (aujourd’hui Opolye), à quelques kilomètres du domaine.

Novasolkka, la paroisse luthérienne dont Johan aurait pu être un mécène, se trouve à seulement 2 km au nord-ouest d’Opolja, soit à une distance infime du domaine de Bornhagenhof. À pied, cela représente moins d’une demi-heure de marche. Les gens du domaine fréquentaient certainement cette église comme lieu de culte naturel.

II. La route vers Narva : comment rejoindre la capitale

La géographie du chemin

Narva, ou plus exactement Ivangorod, sa jumelle sur la rive russe, est la ville garnison et le centre administratif de la région. C’est là que Johan Kuhlman sera enterré, grâce à une donation de 100 riksdalers du colonel Frans Johnstone pour sa sépulture dans l’église du château.

Narva en 1650.Merian, Matthäus (1593-1650). Cartographe. Gallica.

Le trajet depuis les propriétés de Bornhagenhof jusqu’à Narva se décomposait en deux étapes naturelles : de Opolja à Jama (aujourd’hui Kingisepp) : environ 12 à 15 km par la route forestière. Jama, appelée Yamburg plus tard sous les Russes, est le chef-lieu du comté, doté d’une forteresse, d’une église luthérienne et d’un marché. C’est l’arrêt administratif incontournable pour tout habitant de la région. Puis de Jama à Narva/Ivangorod : environ 27 à 30 km par la route principale, qui longe partiellement la rivière Luga avant de bifurquer vers l’ouest en direction de la Narva. Au total, le trajet de Bornhagenhof à Narva représentait environ 40 à 45 km par route, soit une distance à vol d’oiseau de 34 à 35 km.

Deux cartes militaires suédoises de 1688, conservées aux Archives de Guerre de Stockholm (Krigsarkivet), décrivent précisément cet axe : la Charta Öfver Landswägen igenom Iwangorods Lähn (carte de la route à travers le Comté d’Ivangorod) et la Charta Öfver Landswägen igenom Jahmo Lähn (route du Comté de Jama). Cette dernière mentionne également une route parallèle dite « Blekens » ou « Coporie road », qui longeait les terres des Bleken, voisins des Kuhlman sur la rivière Solka. (source : Prof. Dmitriev)

Durée du voyage au XVIIe siècle

Dans l’Ingrie suédoise des années 1640, les routes n’étaient que des chemins de terre, souvent à peine défrichés, traversant une forêt dense de bouleaux, d’épicéas et de pins. En été, la boue rendait les ornières profondes ; en hiver, la neige pouvait paradoxalement faciliter le voyage en traîneaux (kälke), mode de transport très répandu dans la région. À cheval, en trottant régulièrement sur une piste connue : 6 à 8 heures pour le trajet complet, en une seule journée. En chariot attelé (transport de marchandises, de grain, de bois) : avec une vitesse de marche de 3 à 4 km/h sur terrain inégal, il fallait compter une journée et demie, avec une nuit sur place à Jama. À pied : un paysan marchant à 4-5 km/h comptait généralement deux jours pour ne pas arriver épuisé. En hiver, en traîneau : la neige compactée sur les chemins permettait des vitesses supérieures, et le trajet pouvait se faire en 4 à 5 heures, ce qui explique pourquoi l’hiver était souvent la meilleure période pour les déplacements importants.

III. Les lacs, les rivières, les lieux notables

La région autour des propriétés de Johan est structurée par plusieurs éléments géographiques remarquables.

Les cours d’eau : la rivière Luga (353 km), navigable sur 182 km à partir de son embouchure dans le golfe de Finlande, constitue l’artère principale du sud de l’Ingrie. Elle coule à une vingtaine de kilomètres au sud des propriétés. Son affluent, la Laukaanjoki (appelée aussi Rossona par les Russes), coule plus près d’Opolja et était utilisée pour alimenter les moulins à eau des hameaux de la région — dont la paroisse de Novasolkka possédait une chapelle en bord de rive. La rivière Narva, au nord-est, draine le lac Peïpous et constitue une frontière naturelle imposante.

La rivière Luga

Les lacs : le terrain des hautes terres de Länsi-Inker est parsemé de petits lacs glaciaires, dont plusieurs figurent dans les cartes suédoises du XVIIe siècle. Le plus proche et le plus significatif de la région est le lac Smolkino, situé à quelques kilomètres d’Opolja. Plus au sud, à environ 80 km, le grand lac Peïpous (Чудское озеро) marque la frontière russo-suédoise, une zone stratégique et souvent disputée.

La mer : le golfe de Finlande et la baie de Narva sont à environ 52 km à vol d’oiseau au nord-ouest des propriétés. Narva, positionnée à l’embouchure de la rivière du même nom sur cette baie, était le port d’exportation naturel de toute la région. Les bois de construction et les matériaux de charpente produits dans les forêts d’Ingrie y étaient chargés sur des navires à destination d’Amsterdam, de Stockholm et de Lübeck.

Les lieux notables proches : à quelques kilomètres au nord-est d’Opolja se trouvait Kerstova (Kerstovo), un village dont le domaine seigneurial abrita plus tard une grande église en pierre. À l’ouest, Jama (aujourd’hui Kingisepp) était le bourg fortifié le plus proche, jouant le rôle de marché régional, de poste de garnison et de siège de la justice locale.

IV. Ce qu’était Saint-Pétersbourg en 1641, quand Johan arrive en Ingrie

Lorsque Johan Kuhlman reçoit ses terres d’Ingrie en 1641, Saint-Pétersbourg n’existe pas encore. À la place, sur les berges marécageuses et brumeuses du delta de la Neva, se trouve une modeste bourgade suédoise : Nyen (ou Nevanlinna en finnois), construite autour de la forteresse de Nyenschantz, érigée en 1611 à la confluence de la Neva et de l’Okhta. En 1641, Nyen est en pleine croissance. Elle vient d’être élevée au rang de ville en 1632, et obtiendra le statut de capitale administrative de l’Ingrie suédoise en 1642, soit un an seulement après la donation faite à Johan. La population tourne alors autour de 2 000 habitants, essentiellement des Finlandais, des Suédois et des marchands allemands ou baltes-germaniques. Nyen est avant tout un nœud commercial : le transit des marchandises russes (fourrures, chanvre, lin, bois) vers l’Europe de l’Ouest y passe, dans le cadre de la grande politique économique suédoise dite Derivationspolitik, visant à détourner le commerce russo-européen des routes d’Arkhangelsk au profit des ports suédois.

Gravure de l’artiste hollandais Peter Pikart «Petersburg. 1704″

Pour Johan et ses contemporains, Nyen est la grande ville de référence de l’est ingrien, mais elle est distante d’environ 100 à 110 km à vol d’oiseau des propriétés de Bornhagenhof : un voyage de plusieurs jours. Narva, à 35 km, était bien plus accessible au quotidien. Les deux villes constituaient les deux pôles de la vie suédoise en Ingrie : Narva pour les affaires militaires et administratives, Nyen pour le commerce et le négoce international.

Lorsque Pierre le Grand prendra Nyenschantz en mai 1703 et fondera Saint-Pétersbourg sur ces marécages, les descendants de Johan Kuhlman auront depuis longtemps quitté l’Ingrie.

V. La vie des colons suédois en Ingrie, immersion dans le quotidien de Bornhagenhof
Un « Far East » suédois

Les contemporains appelaient déjà l’Ingrie la « province difficile » (den besvärliga provinsen). Le gouverneur général Göran Sperling la décrivait comme peuplée de gens « rusés et féroces », difficiles à discipliner. Les historiens modernes ont parlé de la « Sibérie suédoise », tant la région servait de destination pour les aventuriers militaires et les indésirables fiscaux. Pour un officier comme Johan Kuhlman, qui reçoit des terres en récompense de services militaires, l’Ingrie est pourtant une opportunité réelle. Elle représente la possibilité d’accéder à une noblesse et à un patrimoine foncier inaccessibles dans le cœur du royaume suédois, déjà saturé.

La composition de la population

L’Ingrie des années 1640 est une mosaïque ethnique et confessionnelle sans équivalent en Europe du Nord. Les villages autour d’Opolja mélangent :

  • Des Votes (Vatjalaiset) et des Izhoriens, les populations finno-ougriennes autochtones, orthodoxes, pratiquant une agriculture de subsistance sur ces terres depuis des siècles.
  • Des paysans finlandais (Savakot, les « Savakko ») immigrés de Carélie et de Savolax depuis les années 1620, luthériens, amenés par les autorités suédoises pour repeupler les campagnes dévastées par la guerre ingro-russe de 1610-1617.
  • Des Russes, notamment dans les villages comme Novasolkka où, en 1848 encore, on comptait 63 Russes pour 53 Finlandais.
  • Une noblesse suédoise et germano-baltique – les propriétaires comme Johan – installée dans les manoirs, souvent absente, gérant ses terres par des régisseurs (inspecteur ou hopman) locaux.
Le domaine de Bornhagenhof: ce que Johan y possédait

Un domaine ingrien de l’époque n’est pas un château de la Loire. C’est une ferme seigneuriale en bois (hov en suédois, hof en allemand), entourée de champs cultivés par des paysans astreints à la corvée (dagsverke). Le système féodal ingrien se situe à mi-chemin entre le modèle suédois, où les paysans sont libres en droit, et le modèle baltique-germanique, où la pratique dite « livländskt sätt » (à la manière livonienne) autorise les propriétaires à traiter leurs paysans avec une dureté proche du servage. L’agriculture sur le plateau de Länsi-Inker reposait essentiellement sur le seigle, l’orge et l’avoine, cultivés en rotation dans les défrichements forestiers. Les forêts mixtes (bouleaux, épicéas, pins) couvraient la majeure partie du territoire et fournissaient le bois de construction, le bois de chauffage, les matériaux pour les clôtures et les traîneaux. La chasse aux cerfs, élans, ours, lièvres et la pêche dans les rivières et les petits lacs complétaient l’alimentation du manoir.

Les tensions avec la population orthodoxe

L’une des plaies permanentes de la vie seigneuriale en Ingrie était la résistance religieuse des paysans orthodoxes. La couronne suédoise cherchait à convertir Votes et Izhoriens au luthéranisme, en vain. Les prêtres orthodoxes continuaient officieusement leur ministère, et les paysans fuyaient régulièrement vers la Russie toute proche lorsque la pression devenait insupportable. Pour les nobles comme Johan, dont les terres dépendaient du travail de ces paysans, la désertion était une menace économique directe.

L’église de Novasolkka, fondée à la fin des années 1670, soit une génération après Johan, est précisément l’outil institutionnel par lequel la couronne et la noblesse luthérienne tentaient de fixer cette population mouvante : en lui offrant une paroisse locale, des sacrements, un calendrier communautaire, on espérait enraciner les Finlandais luthériens et marginaliser doucement les fidèles orthodoxes.

Le froid, l’isolement, la guerre

Il faut imaginer les hivers. L’Ingrie est soumise à un climat continental humide, avec des températures pouvant descendre à -20 °C ou -25 °C en janvier-février. La neige s’accumule dès novembre. Les nuits durent 18 heures. Les routes disparaissent sous les congères. Les loups rôdent près des hameaux. Pour les familles de colons suédois, pour Gertrud van Sypesteyn, l’épouse de Johan, qui restera veuve en Ingrie après 1649, la vie quotidienne est faite d’un isolement profond, tempéré par la solidarité des autres familles nobles de la région et les rares passages de marchands ou de courriers militaires.

La fin d’une aventure

Johan mourra à Narva en 1649, loin de sa Poméranie natale d’où il était originaire, au service du roi de Suède. Il sera anobli à titre posthume et inhumé dans l’église du château de Narva, grâce à la généreuse donation de 100 riksdalers du colonel Frans Johnstone. Sa veuve Gertrud van Sypesteyn et ses descendants restèrent vraisemblablement propriétaires de Bornhagenhof jusqu’à la Grande Réduction de Charles XI (1683), qui confisqua la majeure partie des terres nobles ingriennes au profit de la couronne — mettant fin à l’aventure foncière des Kuhlman en Ingrie, à quelque 100 km de l’endroit qui, soixante ans plus tard, deviendrait Saint-Pétersbourg.

Référence bibliographique : Dmitriev, A. V. (2025). Deanthroponymic and Deappellative Models in Swedish Toponymy of 17th-century Ingermanland: Comparative-Historical Aspect. Voprosy Onomastiki, 22(3), 206–238. https://doi.org/10.15826/vopr_onom.2025.22.3.034

Cornelia van Sypesteyn

Dans des précédents articles j’ai expliqué comment j’ai pu retrouver la trace de Cornelia van Sypesteyn, épouse du colonel Bohm et sœur de Gertrud épouse de Johan Kuhlman. Gertrud ayant émigré en Ingrie, province Suédoise, son nom de famille avait été transformé en « von Sipstein » ce qui m’avait mené dans une impasse empêchant de retrouver ses origines. Cette découverte majeure me permit d’élucider l’enigme de l’origine de l’épouse de Johan Kuhlman et mon ancêtre directe.

Portrait de Cornelia van Sypesteyn.

Outre son portrait présenté dans le livret relatif aux 600 ans de la ville de Jacobshagen et au château de Saatzig, un lieu important pour l’histoire familiale où à été enterré le colonel Bohm et où est mort Gerhard Kuhlman (1609-1637), frère de Johan, on possède une autre trace de Cornelia dans une lettre qu’elle envoya à Johann Oxenstierna, fils du grand chancelier et futur Gouverneur de Poméranie. Dans celle-ci, écrite un mois après la mort de son mari, elle implore son aide.

Lettre de la veuve Cornelia von Spypesteen, épouse de Jacob Bohm, a Johann Oxenstierna (fils du grand chancelier Axel oxenstierna)

Saatzig, le 16 septembre 1643

Très noble et illustre Seigneur Légat, grand et puissant patron, etc.

Après vous avoir adressé mes salutations les plus respectueuses, je ne peux cacher à Votre Grâce et Excellence de quelle manière le bon Dieu m’a récemment, par la mort inattendue et lamentable de mon cher et regretté époux, plongée dans le triste état de veuvage, ce qui m’a fait tomber dans une grande misère et dans des dettes considérables, de sorte que je ne sais presque plus, avec mes pauvres petits enfants orphelins et sans éducation, où me tourner ni où aller — si ce n’est à Gutschow (1), ce bien que Votre Grâce et Excellence ont bien voulu attribuer et céder à mon défunt mari et à ses héritiers au nom de Sa Majesté Royale.

Or il se murmure ici ou là que l’on pourrait me priver, moi et mes pauvres enfants, dudit domaine. Si cela devait arriver, je ne saurais de quelle façon subvenir à mes besoins et à ceux des miens — encore moins comment rembourser mes dettes — et je serais ainsi sans aucun doute la veuve la plus misérable et la plus infortunée qui soit sur cette terre.

C’est pourquoi ma très amicale et très humble prière s’adresse à Votre Excellence et Grâce : veuillez me maintenir gracieusement à Gutschow et m’aider à obtenir de Sa Majesté Royale la confirmation de la donation mentionnée ci-dessus, afin que je puisse nourrir honnêtement et décemment moi-même et les miens. Ce que Dieu, en tant que Père des veuves et des orphelins et rémunérateur de tout bien, saura certainement rendre richement à Votre Grâce et Excellence.

Sur ce, je confie Votre Grâce et Excellence ainsi que leur bien-aimée épouse, ma gracieuse Comtesse et Dame, à la protection divine.

Ecrit à Saazig, le 16 septembre de l’an 1643.

A Votre Grâce et Excellence la très humble

Cornelia van Spypesteen, veuve laissée par feu Jacob Bhoom.

J’ai pu retrouver l’acte de baptême de Cornelia van Sypesteyn aux archives des Pays-Bas. Il est daté du 22 février 1602 à Hillegom, propriété des van Sypesteyn aux Pays-Bas. Ainsi que l’acte de mariage de Cornelia et Jacob Bohm en date de 1629.

Acte de baptème de Cornelia van Sypesteyn le 22 février 1604.
Acte de mariage de Cornelia van Sypesteyn et Jacob Larsson Bohm en 1629. Archives des Pays-Bas.

(1) Gützkow : une ville au cœur de la Poméranie historique, est une ville située dans le nord-est de l’Allemagne, dans le Land de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale (Mecklenburg-Vorpommern). Elle appartient à l’arrondissement de Vorpommern-Greifswald et se trouve à environ 15 kilomètres au sud de Greifswald, sur la rive nord de la rivière Peene. Ses coordonnées géographiques sont 53°57′ N / 13°25′ E, et son code postal est le 17506. Du point de vue historique, Gützkow occupe une place singulière dans la région. Elle fut en effet la ville centrale du Comté médiéval de Gützkow, un territoire qui joua un rôle important dans l’organisation politique et administrative de la Poméranie au Moyen Âge. À l’issue de la guerre de Trente Ans (1618–1648), Gützkow fut intégrée à la Poméranie suédoise, dans le cadre des traités de paix qui redessinèrent la carte de l’Europe du Nord. Ce lien avec la Suède est particulièrement significatif dans le contexte des archives militaires et historiques liées aux officiers suédois ayant servi en Poméranie durant cette période. Ce n’est qu’en 1815, à la suite du Congrès de Vienne, que la ville fut rattachée au Royaume de Prusse, marquant ainsi une nouvelle étape dans son histoire. Aujourd’hui ville modeste de quelque 3 000 habitants, Gützkow conserve les traces de ce passé pluriséculaire et demeure un témoin précieux de l’histoire poméranienne.

L’histoire cachée derrière « 600 Jahre Jacobshagen » publié en 1936

Un des documents qui m’ont permis de remonter la trace du colonel Bohm, beau-frère de Johan Kuhlman et donc de compléter l’histoire familiale pendant la guerre de trente ans est un petit livret relatif à l’histoire de la ville de Jacobshagen, aujourd’hui Dobrzany, en Pologne, une petite ville de Poméranie orientale, fondée en 1336 par Jakob von Guntensberg, dont elle tire son nom. Nichée au bord du lac de Saatzig, à 28 kilomètres à l’est de Stargard, elle vécut pendant trois siècles dans l’ombre du puissant château de Saatzig, forteresse des ducs de Poméranie.

En apparence, il s’agit d’une publication anodine : un modeste livret de quelques centaines de pages, imprimé à compte d’auteur en 1936 à Greifswald, en Poméranie. Sur la couverture, le blason de la ville, une gravure du château de Saatzig tel qu’il existait en 1618.Une publication commémorative, contribution à l’histoire locale du district de Saatzig en Poméranie. Son auteur, Fritz Knack, est un instituteur retraité de Jacobshagen, érudit local discret, qui consacre ses vieux jours à compiler l’histoire de sa région. Ce livret est le septième d’une série qu’il publie lui-même, à ses frais, avec la passion tranquille des historiens amateurs de province. Il rassemble des extraits de livres d’église, des actes notariés, des chroniques, des lettres du XVIIe siècle et représente un travail d’archiviste méticuleuse et sincère. Et pourtant, derrière ce tableau idyllique de l’érudition locale se cache une histoire bien plus trouble, révélatrice des dérives profondes de l’Allemagne nazie de 1936.

Jacobshagen : six cents ans d’histoire poméranienne

C’est la Guerre de Trente Ans (1618–1648) qui constitue le cœur narratif du livret de Fritz Knack. Les pages qu’il consacre à cette période sont intéressantes : extraites de registres paroissiaux, de lettres personnelles et de chroniques militaires, elles décrivent avec précision les ravages infligés à la région par les armées impériale, suédoise et brandebourgeoise. Des villages entiers perdent 80 % de leur population. Des pasteurs et leurs familles entières meurent de la peste. Les récoltes sont brûlées, le bétail volé, les habitants fuient dans les forêts.

Parmi les personnages qui traversent ces pages dramatiques, l’un retient particulièrement l’attention : Jacob Larsson Bohm, né en 1601, colonel suédois nommé Burghauptmann (gouverneur du château) de Saatzig par le chancelier Johan Oxenstierna en mars 1643. Quelques mois plus tard, le 10 août de la même année, il meurt des suites d’un duel provoqué par le secrétaire du général Wrangel dans le jardin du domaine de Marienfließ. (lire l’article correspondant sur ce site). Il dicte sa dernière lettre, agonisant, à son supérieur le chancelier Oxenstierna, le suppliant de protéger sa femme et ses enfants. Sa veuve, Cornelia von Spypesteen, lui fera écho un mois plus tard, dans une lettre d’une dignité déchirante, depuis Saatzig. Ces trois documents, l’acte de nomination, la lettre d’agonie et la lettre de la veuve, sont les pièces les plus précieuses du livret. Et c’est là que l’histoire prend un tour inattendu.

Walter Bohm : le donateur en uniforme SS

Ces trois lettres n’ont pas été retrouvées par Fritz Knack dans des archives. Il les reçoit en don d’un certain Walter Bohm, qui se présente comme un descendant de Jacob Larsson Bohm. Il contribue également aux frais d’impression du livret, envoie des clichés photographiques des portraits de ses ancêtres, et commande des exemplaires pour les écoliers de Saatzig. Un geste généreux, en apparence. Mais qui est vraiment Walter Bohm ?

Walter Ludwig Karl Bertold Bohm est né le 6 février 1892 à Stralsund. Juriste de formation, diplômé en droit et en agriculture, il adhère au parti nazi (NSDAP) dès le 1er décembre 1928 — soit cinq ans avant l’arrivée de Hitler au pouvoir — avec le numéro de membre 105.173, signe d’un engagement précoce et convaincu. En 1933, il rejoint la SA puis la SS (numéro 74.397).

Walter Bohm (1892-1977). Descendant du colonel Jacob Larsson Bohm (1601-1643).

Sa carrière sous le IIIe Reich est vertigineuse. En 1934, il devient chef de département au Stabsamt du Reichsbauernführer Walther Darré, au sein du Rasse- und Siedlungshauptamt der SS — le RuSHA, Bureau central SS pour la Race et le Peuplement, chargé de contrôler la pureté raciale des membres de la SS et de planifier la colonisation nazie des territoires de l’Est européen.

À ce poste, Walter Bohm n’est pas un simple bureaucrate. Il est l’auteur de propositions législatives pour la « préservation de la pureté du sang aryen », allant jusqu’à réclamer l’impunité pour les mères qui tueraient un enfant né d’un « sang métissé ». En 1943, il publiera „Biologischer Hochverrat » — « Haute trahison biologique » — un ouvrage qui parle de lui-même. En 1935, il est promu SS-Obersturmführer. La même année, il est nommé professeur de droit agraire et d’histoire agraire à la Bauernhochschule de Goslar — l’École supérieure paysanne, institution SS directement liée à la doctrine Blut und Boden (« Sang et Sol ») de Darré, qui théorisait l’enracinement de la race aryenne dans la terre allemande. C’est en 1936, précisément au moment où paraît le livret de Fritz Knack, que Walter Bohm est au sommet de son influence idéologique.

L’Ariernachweis : quand l’Allemagne entière fouilla ses archives familiales

Pour comprendre pourquoi Walter Bohm s’intéressait de si près à ses ancêtres poméraniens du XVIIe siècle, il faut replacer sa quête dans le contexte de la frénésie généalogique qui s’était emparée de l’Allemagne nazie. Dès 1933, le régime exige de tout fonctionnaire la preuve de ses origines « aryennes » jusqu’à la génération des grands-parents — l’Ariernachweis, la « preuve aryenne ». Avec les Lois de Nuremberg de 1935, cette obligation s’étend à l’ensemble de la population allemande. Pour les membres de la SS, les exigences sont encore plus draconiennes : ils doivent prouver une ascendance « pure » remontant à 1750, soit près de deux siècles d’ancêtres sans « sang étranger ».

Cette obsession déclenche en Allemagne une explosion sans précédent de la recherche généalogique. Des millions d’Allemands se ruent dans les archives paroissiales, commandent des actes de naissance, font authentifier des Ahnentafeln (tableaux généalogiques) et des Ahnenpässe (passeports généalogiques). Une véritable industrie du passé se développe, entièrement au service de la démonstration raciale.

Dans ce contexte, retrouver des documents prouvant qu’on descend d’un officier militaire luthérien d’Europe du Nord au XVIIe siècle — un Suédois d’origine, marié à une Hollandaise de grande famille — constitue un argument généalogique de poids. Aucune « souillure » là-dedans aux yeux du régime : que du « sang nordique », enraciné depuis des générations dans les terres germaniques de Poméranie.

Walter Bohm quittera la SS en 1938, à sa propre demande — pour des raisons qui restent obscures. Après la guerre, il refait une carrière respectable : conseiller sénatorial à Hambourg, puis juge au Tribunal administratif jusqu’en 1957. Une trajectoire banalement exemplaire de la « dénazification » allemande de l’après-guerre, qui permit à tant de responsables du régime de retrouver des postes honorables dans la nouvelle République fédérale. Parmi ses enfants de son second mariage, deux deviendront des visages familiers du cinéma allemand : Hark Bohm (1939–2025), réalisateur, et Marquard Bohm (1941–2006), acteur.

Alors que penser de tout cela ? On ne refait pas l’histoire. Mais ces recherches effectuées par le SS Walter Bohm m’ont permis d’avancer significativement dans mes recherches familiales avec la découverte des sœurs van Sypesteyn.

Dans un prochain article, j’évoquerai le tableau commandé par Cornelia van Sypesteyn pour commémorer la mort de son mari et qui fut détruit pendant la deuxième guerre mondiale. Ce tableau est à l’origine des dessins représentatifs de Cornelia et Jacob Bohm …

Sources : documents fournis par le professeur Majewski de l’Université de Stargard que je remercie chaleureusement.

La dernière lettre du Colonel Bohm

Cet article constitue la suite de « Le Colonel Bohm » publié le 7 avril 2026.

La grande majorité des textes et lettres mentionnant les faits d’armes des frères Kuhlman (Peter, Johan et Gerhard) ont été retrouvées dans les archives royales de Suède ou dans les archives militaires. Un petit livret traitant de l’histoire de Saatzig pendant la guerre de trente ans (1) et publié en Allemagne pendant la période trouble des années 1930, nous éclaire sur les circonstances précises de la mort de Jacob Bohm, beau-frère de Johan Kuhlman et mon ancêtre direct. Ce livret comporte, entre autres documents, la dernière lettre du colonel Bohm ainsi qu’un autre courrier écrit par son épouse Cornelia van Sypesteyn qui lui demande son aide après la mort de son mari. Pour mémoire, Cornelia était la sœur de l’épouse de Johan Kuhlman, Gertrud.

J’aurai l’occasion de revenir plus tard sur ce livret historique dans un prochain article. Son histoire mérite d’être contée.

Alors qu’il agonise sur son lit de mort, le colonel Jacob Larsson Bohm écrit à Johann Oxenstierna af Södermöre (24 juin 1611-5 décembre 1657) comte et homme d’État suédois à l’époque conseiller auprès de son père le grand chancelier Axel Oxenstierna.

Marienfließ, le 10 août 1643

Au Très Noble et Illustre Seigneur Johan Oxenstierna Axelson, Conseiller du Conseil de Sa Majesté Royale et du Royaume de Suède, Chancelier du Conseil et Légat plénipotentiaire en Allemagne, Baron de Kymito, Seigneur d’Upholm, Hörningsholm et Tulgarn, etc.

Bien que je devrais et voudrais présenter mes humbles services à Votre Excellence en lui souhaitant toute prospérité, et bien que je sois suffisamment obligé de me mettre à votre disposition et de vous obéir au quotidien grâce aux grands bienfaits dont vous m’avez comblé, cela ne sera malheureusement plus guère possible si Dieu ne m’aide pas particulièrement. Car je me trouve à présent dans un état misérable : je suis sur le point de me réconcilier avec Dieu par le Saint-Sacrement et de lui remettre mon âme selon Sa divine volonté, sans aucun doute.

En effet, le secrétaire du Général-Major Wrangel, lors de l’inventaire du château de Saatzig et des villages qui en dépendent, s’est presque toujours comporté envers moi de façon très indélicate, m’a attaqué avec des paroles violentes et m’a finalement provoqué en duel. Mais moi, aussi bien en raison de mes fonctions que de ma femme malade et de mes enfants, je me suis toujours retenu et n’ai jamais consenti à ses demandes insensées. Les personnes présentes à ce moment-là, et moi-même — là où Dieu me le commandera —, en témoigneront et en feront la preuve après ma mort, au Jour du Jugement, devant le juste Juge. Il eût également été souhaitable, par la grâce de Dieu Tout-Puissant, que je sois resté dans ces dispositions d’esprit, mais par les ruses et les pièges du malin, les choses ont hélas tourné autrement. Car après que, au nom de Sa Majesté Royale et de ses conseillers, ledit secrétaire eut reçu à la place du Général-Major Wrangel la pleine mise en possession de la donation connue, et qu’il voulût repartir vers Stettin, il se rendit d’abord le 9 août au matin à Marienfließ, sur l’invitation du bailli de ce lieu. Et puisque je voulais faire envoyer plusieurs lettres au Général-Major Stalhanisl et à Wrangel, et surtout à Votre Grâce et Excellence, concernant des affaires déjà survenues, mais que celles-ci n’étaient pas encore prêtes, mon secrétaire étant parti en mission officielle dans d’autres localités et à peine de retour, j’ai dû envoyer mon secrétaire à Marienfließ auprès du secrétaire afin d’y préparer les lettres.

Pendant ce temps, je me promenais à cheval dans les champs au gré du vent, et pour finir je me rendis moi aussi à Marienfließ afin de signer lesdites lettres. Là, le secrétaire me convoqua à nouveau de bon matin, sans aucun motif valable. Et bien que je l’aie accueilli avec bonne grâce, il n’a voulu en aucune façon renoncer à ses intentions criminelles, mais m’a harcelé si longtemps avec des paroles venimeuses qu’il m’a finalement échauffé l’esprit et entraîné dans ce combat sous de mauvais auspices. Pendant un temps, il ne m’a causé aucun dommage, jusqu’à ce que, à mon malheur, mon épée me tombe des mains — main avec laquelle j’avais été blessé lors d’un combat précédent —, et je me suis ainsi retrouvé désarmé. Sur quoi mon adversaire me poursuivit en toute hâte et fureur sur une douzaine de pas, et me porta une blessure mortelle dans le corps, entre la rate et l’estomac, comme le médecin l’affirme.

Comme Votre Excellence et Grâce en recevra sans doute, après mon départ, un rapport plus détaillé, et puisque je ne guérirai vraisemblablement pas de cette blessure, et que pourtant, à cause du sort adverse qui m’a si cruellement frappé depuis quelque temps, ma pauvre femme et mes enfants se trouveront après ma mort plongés dans la grande misère et des dettes considérables, sans pouvoir trouver refuge nulle part ailleurs qu’à Gutschow — domaine qui, grâce à l’aide et au soutien de Votre Excellence et Grâce, a été attribué à mes enfants par droit d’héritage et dont ils ont déjà pris possession.

Ma très humble prière s’adresse à Votre Grâce et Excellence : veuillez vous souvenir de moi en votre grâce comme de votre serviteur toujours dévoué, et après ma mort, défendre et maintenir vigoureusement ma pauvre femme et mes orphelins contre quiconque tenterait de leur reprendre Gutschow, afin qu’ils puissent avoir un moyen de subsistance honnête, et qu’ils puissent reconnaître avec gratitude les grands bienfaits de Votre Excellence et Grâce. Tout comme je n’ai jamais douté de la haute faveur et de la volonté bienveillante de Votre Grâce et Excellence, je ne mettrai pas davantage en doute votre aide future, mais je vivrai dans la ferme espérance que Votre Grâce et Excellence accéderont à ma dernière prière, d’autant plus que la donation accordée au nom de Sa Majesté Royale a été confirmée de la propre main et du sceau de Votre Excellence et Grâce. Sur ce, je me recommande à la protection divine de Votre Excellence et Grâce ainsi qu’à leur bien-aimée épouse, et souhaite vous saluer mille fois en toute humilité.

Ecrit à Marienfließ, le 10 août de l’an 1643.
De Votre Grâce et Excellence le serviteur toujours fidèle, mais désormais hélas agonisant,
J. Bohm.

La lettre fait partie du fond Oxenstierna aux Archives royales de Suède (Riksarkivet).

(1) Fritz Knack : 600 Jahre Jacobshagen. 1336–1936. Festschrift, zugleich ein geschichtlicher Beitrag zur Heimatkunde des Kreises Saatzig in Pommern. Band 7 der Reihe Pommersche Heimatbücher von Fritz Knack. Greifswald 1936.