L’histoire cachée derrière « 600 Jahre Jacobshagen » publié en 1936

Un des documents qui m’ont permis de remonter la trace du colonel Bohm, beau-frère de Johan Kuhlman et donc de compléter l’histoire familiale pendant la guerre de trente ans est un petit livret relatif à l’histoire de la ville de Jacobshagen, aujourd’hui Dobrzany, en Pologne, une petite ville de Poméranie orientale, fondée en 1336 par Jakob von Guntensberg, dont elle tire son nom. Nichée au bord du lac de Saatzig, à 28 kilomètres à l’est de Stargard, elle vécut pendant trois siècles dans l’ombre du puissant château de Saatzig, forteresse des ducs de Poméranie.

En apparence, il s’agit d’une publication anodine : un modeste livret de quelques centaines de pages, imprimé à compte d’auteur en 1936 à Greifswald, en Poméranie. Sur la couverture, le blason de la ville, une gravure du château de Saatzig tel qu’il existait en 1618.Une publication commémorative, contribution à l’histoire locale du district de Saatzig en Poméranie. Son auteur, Fritz Knack, est un instituteur retraité de Jacobshagen, érudit local discret, qui consacre ses vieux jours à compiler l’histoire de sa région. Ce livret est le septième d’une série qu’il publie lui-même, à ses frais, avec la passion tranquille des historiens amateurs de province. Il rassemble des extraits de livres d’église, des actes notariés, des chroniques, des lettres du XVIIe siècle et représente un travail d’archiviste méticuleuse et sincère. Et pourtant, derrière ce tableau idyllique de l’érudition locale se cache une histoire bien plus trouble, révélatrice des dérives profondes de l’Allemagne nazie de 1936.

Jacobshagen : six cents ans d’histoire poméranienne

C’est la Guerre de Trente Ans (1618–1648) qui constitue le cœur narratif du livret de Fritz Knack. Les pages qu’il consacre à cette période sont intéressantes : extraites de registres paroissiaux, de lettres personnelles et de chroniques militaires, elles décrivent avec précision les ravages infligés à la région par les armées impériale, suédoise et brandebourgeoise. Des villages entiers perdent 80 % de leur population. Des pasteurs et leurs familles entières meurent de la peste. Les récoltes sont brûlées, le bétail volé, les habitants fuient dans les forêts.

Parmi les personnages qui traversent ces pages dramatiques, l’un retient particulièrement l’attention : Jacob Larsson Bohm, né en 1601, colonel suédois nommé Burghauptmann (gouverneur du château) de Saatzig par le chancelier Johan Oxenstierna en mars 1643. Quelques mois plus tard, le 10 août de la même année, il meurt des suites d’un duel provoqué par le secrétaire du général Wrangel dans le jardin du domaine de Marienfließ. (lire l’article correspondant sur ce site). Il dicte sa dernière lettre, agonisant, à son supérieur le chancelier Oxenstierna, le suppliant de protéger sa femme et ses enfants. Sa veuve, Cornelia von Spypesteen, lui fera écho un mois plus tard, dans une lettre d’une dignité déchirante, depuis Saatzig. Ces trois documents, l’acte de nomination, la lettre d’agonie et la lettre de la veuve, sont les pièces les plus précieuses du livret. Et c’est là que l’histoire prend un tour inattendu.

Walter Bohm : le donateur en uniforme SS

Ces trois lettres n’ont pas été retrouvées par Fritz Knack dans des archives. Il les reçoit en don d’un certain Walter Bohm, qui se présente comme un descendant de Jacob Larsson Bohm. Il contribue également aux frais d’impression du livret, envoie des clichés photographiques des portraits de ses ancêtres, et commande des exemplaires pour les écoliers de Saatzig. Un geste généreux, en apparence. Mais qui est vraiment Walter Bohm ?

Walter Ludwig Karl Bertold Bohm est né le 6 février 1892 à Stralsund. Juriste de formation, diplômé en droit et en agriculture, il adhère au parti nazi (NSDAP) dès le 1er décembre 1928 — soit cinq ans avant l’arrivée de Hitler au pouvoir — avec le numéro de membre 105.173, signe d’un engagement précoce et convaincu. En 1933, il rejoint la SA puis la SS (numéro 74.397).

Walter Bohm (1892-1977). Descendant du colonel Jacob Larsson Bohm (1601-1643).

Sa carrière sous le IIIe Reich est vertigineuse. En 1934, il devient chef de département au Stabsamt du Reichsbauernführer Walther Darré, au sein du Rasse- und Siedlungshauptamt der SS — le RuSHA, Bureau central SS pour la Race et le Peuplement, chargé de contrôler la pureté raciale des membres de la SS et de planifier la colonisation nazie des territoires de l’Est européen.

À ce poste, Walter Bohm n’est pas un simple bureaucrate. Il est l’auteur de propositions législatives pour la « préservation de la pureté du sang aryen », allant jusqu’à réclamer l’impunité pour les mères qui tueraient un enfant né d’un « sang métissé ». En 1943, il publiera „Biologischer Hochverrat » — « Haute trahison biologique » — un ouvrage qui parle de lui-même. En 1935, il est promu SS-Obersturmführer. La même année, il est nommé professeur de droit agraire et d’histoire agraire à la Bauernhochschule de Goslar — l’École supérieure paysanne, institution SS directement liée à la doctrine Blut und Boden (« Sang et Sol ») de Darré, qui théorisait l’enracinement de la race aryenne dans la terre allemande. C’est en 1936, précisément au moment où paraît le livret de Fritz Knack, que Walter Bohm est au sommet de son influence idéologique.

L’Ariernachweis : quand l’Allemagne entière fouilla ses archives familiales

Pour comprendre pourquoi Walter Bohm s’intéressait de si près à ses ancêtres poméraniens du XVIIe siècle, il faut replacer sa quête dans le contexte de la frénésie généalogique qui s’était emparée de l’Allemagne nazie. Dès 1933, le régime exige de tout fonctionnaire la preuve de ses origines « aryennes » jusqu’à la génération des grands-parents — l’Ariernachweis, la « preuve aryenne ». Avec les Lois de Nuremberg de 1935, cette obligation s’étend à l’ensemble de la population allemande. Pour les membres de la SS, les exigences sont encore plus draconiennes : ils doivent prouver une ascendance « pure » remontant à 1750, soit près de deux siècles d’ancêtres sans « sang étranger ».

Cette obsession déclenche en Allemagne une explosion sans précédent de la recherche généalogique. Des millions d’Allemands se ruent dans les archives paroissiales, commandent des actes de naissance, font authentifier des Ahnentafeln (tableaux généalogiques) et des Ahnenpässe (passeports généalogiques). Une véritable industrie du passé se développe, entièrement au service de la démonstration raciale.

Dans ce contexte, retrouver des documents prouvant qu’on descend d’un officier militaire luthérien d’Europe du Nord au XVIIe siècle — un Suédois d’origine, marié à une Hollandaise de grande famille — constitue un argument généalogique de poids. Aucune « souillure » là-dedans aux yeux du régime : que du « sang nordique », enraciné depuis des générations dans les terres germaniques de Poméranie.

Walter Bohm quittera la SS en 1938, à sa propre demande — pour des raisons qui restent obscures. Après la guerre, il refait une carrière respectable : conseiller sénatorial à Hambourg, puis juge au Tribunal administratif jusqu’en 1957. Une trajectoire banalement exemplaire de la « dénazification » allemande de l’après-guerre, qui permit à tant de responsables du régime de retrouver des postes honorables dans la nouvelle République fédérale. Parmi ses enfants de son second mariage, deux deviendront des visages familiers du cinéma allemand : Hark Bohm (1939–2025), réalisateur, et Marquard Bohm (1941–2006), acteur.

Alors que penser de tout cela ? On ne refait pas l’histoire. Mais ces recherches effectuées par le SS Walter Bohm m’ont permis d’avancer significativement dans mes recherches familiales avec la découverte des sœurs van Sypesteyn.

Dans un prochain article, j’évoquerai le tableau commandé par Cornelia van Sypesteyn pour commémorer la mort de son mari et qui fut détruit pendant la deuxième guerre mondiale. Ce tableau est à l’origine des dessins représentatifs de Cornelia et Jacob Bohm …

Sources : documents fournis par le professeur Majewski de l’Université de Stargard que je remercie chaleureusement.

La dernière lettre du Colonel Bohm

Cet article constitue la suite de « Le Colonel Bohm » publié le 7 avril 2026.

La grande majorité des textes et lettres mentionnant les faits d’armes des frères Kuhlman (Peter, Johan et Gerhard) ont été retrouvées dans les archives royales de Suède ou dans les archives militaires. Un petit livret traitant de l’histoire de Saatzig pendant la guerre de trente ans (1) et publié en Allemagne pendant la période trouble des années 1930, nous éclaire sur les circonstances précises de la mort de Jacob Bohm, beau-frère de Johan Kuhlman et mon ancêtre direct. Ce livret comporte, entre autres documents, la dernière lettre du colonel Bohm ainsi qu’un autre courrier écrit par son épouse Cornelia van Sypesteyn qui lui demande son aide après la mort de son mari. Pour mémoire, Cornelia était la sœur de l’épouse de Johan Kuhlman, Gertrud.

J’aurai l’occasion de revenir plus tard sur ce livret historique dans un prochain article. Son histoire mérite d’être contée.

Alors qu’il agonise sur son lit de mort, le colonel Jacob Larsson Bohm écrit à Johann Oxenstierna af Södermöre (24 juin 1611-5 décembre 1657) comte et homme d’État suédois à l’époque conseiller auprès de son père le grand chancelier Axel Oxenstierna.

Marienfließ, le 10 août 1643

Au Très Noble et Illustre Seigneur Johan Oxenstierna Axelson, Conseiller du Conseil de Sa Majesté Royale et du Royaume de Suède, Chancelier du Conseil et Légat plénipotentiaire en Allemagne, Baron de Kymito, Seigneur d’Upholm, Hörningsholm et Tulgarn, etc.

Bien que je devrais et voudrais présenter mes humbles services à Votre Excellence en lui souhaitant toute prospérité, et bien que je sois suffisamment obligé de me mettre à votre disposition et de vous obéir au quotidien grâce aux grands bienfaits dont vous m’avez comblé, cela ne sera malheureusement plus guère possible si Dieu ne m’aide pas particulièrement. Car je me trouve à présent dans un état misérable : je suis sur le point de me réconcilier avec Dieu par le Saint-Sacrement et de lui remettre mon âme selon Sa divine volonté, sans aucun doute.

En effet, le secrétaire du Général-Major Wrangel, lors de l’inventaire du château de Saatzig et des villages qui en dépendent, s’est presque toujours comporté envers moi de façon très indélicate, m’a attaqué avec des paroles violentes et m’a finalement provoqué en duel. Mais moi, aussi bien en raison de mes fonctions que de ma femme malade et de mes enfants, je me suis toujours retenu et n’ai jamais consenti à ses demandes insensées. Les personnes présentes à ce moment-là, et moi-même — là où Dieu me le commandera —, en témoigneront et en feront la preuve après ma mort, au Jour du Jugement, devant le juste Juge. Il eût également été souhaitable, par la grâce de Dieu Tout-Puissant, que je sois resté dans ces dispositions d’esprit, mais par les ruses et les pièges du malin, les choses ont hélas tourné autrement. Car après que, au nom de Sa Majesté Royale et de ses conseillers, ledit secrétaire eut reçu à la place du Général-Major Wrangel la pleine mise en possession de la donation connue, et qu’il voulût repartir vers Stettin, il se rendit d’abord le 9 août au matin à Marienfließ, sur l’invitation du bailli de ce lieu. Et puisque je voulais faire envoyer plusieurs lettres au Général-Major Stalhanisl et à Wrangel, et surtout à Votre Grâce et Excellence, concernant des affaires déjà survenues, mais que celles-ci n’étaient pas encore prêtes, mon secrétaire étant parti en mission officielle dans d’autres localités et à peine de retour, j’ai dû envoyer mon secrétaire à Marienfließ auprès du secrétaire afin d’y préparer les lettres.

Pendant ce temps, je me promenais à cheval dans les champs au gré du vent, et pour finir je me rendis moi aussi à Marienfließ afin de signer lesdites lettres. Là, le secrétaire me convoqua à nouveau de bon matin, sans aucun motif valable. Et bien que je l’aie accueilli avec bonne grâce, il n’a voulu en aucune façon renoncer à ses intentions criminelles, mais m’a harcelé si longtemps avec des paroles venimeuses qu’il m’a finalement échauffé l’esprit et entraîné dans ce combat sous de mauvais auspices. Pendant un temps, il ne m’a causé aucun dommage, jusqu’à ce que, à mon malheur, mon épée me tombe des mains — main avec laquelle j’avais été blessé lors d’un combat précédent —, et je me suis ainsi retrouvé désarmé. Sur quoi mon adversaire me poursuivit en toute hâte et fureur sur une douzaine de pas, et me porta une blessure mortelle dans le corps, entre la rate et l’estomac, comme le médecin l’affirme.

Comme Votre Excellence et Grâce en recevra sans doute, après mon départ, un rapport plus détaillé, et puisque je ne guérirai vraisemblablement pas de cette blessure, et que pourtant, à cause du sort adverse qui m’a si cruellement frappé depuis quelque temps, ma pauvre femme et mes enfants se trouveront après ma mort plongés dans la grande misère et des dettes considérables, sans pouvoir trouver refuge nulle part ailleurs qu’à Gutschow — domaine qui, grâce à l’aide et au soutien de Votre Excellence et Grâce, a été attribué à mes enfants par droit d’héritage et dont ils ont déjà pris possession.

Ma très humble prière s’adresse à Votre Grâce et Excellence : veuillez vous souvenir de moi en votre grâce comme de votre serviteur toujours dévoué, et après ma mort, défendre et maintenir vigoureusement ma pauvre femme et mes orphelins contre quiconque tenterait de leur reprendre Gutschow, afin qu’ils puissent avoir un moyen de subsistance honnête, et qu’ils puissent reconnaître avec gratitude les grands bienfaits de Votre Excellence et Grâce. Tout comme je n’ai jamais douté de la haute faveur et de la volonté bienveillante de Votre Grâce et Excellence, je ne mettrai pas davantage en doute votre aide future, mais je vivrai dans la ferme espérance que Votre Grâce et Excellence accéderont à ma dernière prière, d’autant plus que la donation accordée au nom de Sa Majesté Royale a été confirmée de la propre main et du sceau de Votre Excellence et Grâce. Sur ce, je me recommande à la protection divine de Votre Excellence et Grâce ainsi qu’à leur bien-aimée épouse, et souhaite vous saluer mille fois en toute humilité.

Ecrit à Marienfließ, le 10 août de l’an 1643.
De Votre Grâce et Excellence le serviteur toujours fidèle, mais désormais hélas agonisant,
J. Bohm.

La lettre fait partie du fond Oxenstierna aux Archives royales de Suède (Riksarkivet).

(1) Fritz Knack : 600 Jahre Jacobshagen. 1336–1936. Festschrift, zugleich ein geschichtlicher Beitrag zur Heimatkunde des Kreises Saatzig in Pommern. Band 7 der Reihe Pommersche Heimatbücher von Fritz Knack. Greifswald 1936.

Henrik / Heinrich Kuhlman (1639-1720) – deuxième partie

Le chainon manquant …

Pendant longtemps, il me manqua un chaînon essentiel entre la fin de l’histoire de Johan Kuhlman (1600–1649) en Ingrie et la naissance de Heinrich fils à Gadebusch en 1693. Je ne disposais alors que de quelques textes parcellaires, parfois contradictoires, qui se mêlaient confusément à l’histoire des Kuhlman de Finlande. Ce n’est qu’en décembre 2025, avec la découverte de l’acte nobiliaire, que je pus enfin confirmer certains liens et démêler les fils de cette généalogie complexe. Auparavant, en analysant les actes de baptême des fils de Heinrich (1693–1765) à Norrköping, j’avais remarqué qu’un certain Joachim Adolf Kuhlman et une Magdalena de Besche figuraient comme parrain et marraine sur l’acte de baptême de Henrik (1731–1771) — lui-même père de Johan Peter (1767–1839) et grand-père de Josef (1809–1876). J’en avais déduit que Joachim Adolf était vraisemblablement un frère ou un cousin de Heinrich, sans pouvoir aller plus loin. C’est finalement l’ensemble de ces documents, réunis et croisés, qui me permit de comprendre et de reconstituer la véritable filiation.

Heinrich / Henrik Kuhlman naît vers 1639 probablement en Poméranie. Son père, Johan Kuhlman, Lieutenant-Colonel au service de Sa Majesté, décède au début de l’année 1649 alors qu’Heinrich n’a qu’environ huit ou neuf ans. C’est la reine Christine de Suède, fille de Gustave II Adolf et qui régnera de 1632 à 1654 qui, par lettre royale du 20 juillet 1649, accorde conjointement à Peter Kuhlman et aux enfants de son frère Johan défunt le titre de noblesse de la couronne suédoise. Heinrich Kuhlman est ainsi anobli à l’âge d’environ dix ans, en reconnaissance des services militaires rendus par son père. Cet acte fondateur, consigné au Riddarhuset de Stockholm sous le numéro 467 (Adeliga Ätten Kuhlman), constitue le point de départ d’une lignée qui, de la Finlande à Gadebusch et de Gadebusch à Norrköping, traversera les grandes convulsions du XVIIe et du XVIIIe siècle. La quatrième page de cet ensemble de documents précieux nous indique la date de son mariage, le nom de son épouse et l’année de son décès à Gadebusch.

Nous avons évoqué dans une première partie la richesse de son parcours militaire. Avant de s’établir à Gadebusch, Heinrich Kuhlman accomplit en effet un long et remarquable itinéraire, qui le mène de la Finlande aux rivages de la Baltique, puis à Lübeck et enfin au Mecklembourg. Ce sont les archives militaires suédoises du Krigsarkivet et l’étude fondatrice d’Henrik Borgström (Genos, 1953) qui éclairent cette première partie de sa vie, une période jusqu’alors ignorée des généalogies de la famille. C’est à Gadebusch qu’il choisit de s’installer et fonder une famille. Il s’y établit comme bourgeois (Borgare), avant d’accéder successivement aux dignités de Rådman (Conseiller municipal) puis de Bürgermeister (Bourgmestre).

Mariage avec Dorothea Rawen en 1682

Le 31 octobre 1682, il unit sa destinée à celle de Dorothea Rawen, dont il aura trois fils. Deux d’entre eux, Joachim Adolf et Heinrich, traverseront la Baltique et s’établiront comme commerçants à Norrköping, ville industrieuse de la côte est suédoise, perpétuant ainsi les liens ancestraux de la famille avec la couronne suédoise. Le troisième fils, Johan, né à Wismar, choisira la voie des armes et servira avec distinction dans la cavalerie suédoise, participant même, ironie du destin, au célèbre siège de Gadebusch en 1712, cette ville où son père régnait en maître civil.

Acte de mariage de Henrik Kuhlman et Dorothea Rawen le 31 octobre 1682 à Gadebusch. Archives paroissiales de Gadebusch.
Henrik / Heinrich Kuhlman décède à Gadebusch le 6 juin 1720

Heinrich Kuhlman décède le 6 juin 1720 à Gadebusch. Son acte de sépulture, conservé dans le registre Bestattungen 1719–1732 (Bild 106) des Archives ecclésiastiques de l’Église luthérienne d’Allemagne du Nord, clôt la page d’un homme dont le destin résume à lui seul les grandes migrations et transformations de l’espace balto-germanique à l’aube du XVIIIe siècle.

Acte de décès de Heinrich Kuhlman le 6 juin 1720, archives ecclésiastiques de l’Eglise luthérienne d’Allemagne du Nord.
Extrait d’une feuille de l’acte nobiliaire de la famille Kuhlman. Collection personnelle de l’auteur.
Note sur l’année de naissance (~1640 et non 1649)

L’année de naissance de Henrik est incertaine. La date de 1649 qui figure dans le Tab. 1 du Riddarhuset correspond à l’année de l’ennoblissement, accordé conjointement à Peter Kuhlman et aux enfants de son frère Johan décédé et non à une naissance. Si Gerhard Henrik était né en 1649 ou 1650, il n’aurait eu que 11 à 12 ans lors de son enrôlement comme enseigne en 1661 ce qui, même pour l’époque, paraît impossible. Une naissance vers ~1640 est nettement plus cohérente avec sa carrière militaire documentée, et ferait de lui un homme de 21 ans lors de son enrôlement. Cette date reste à confirmer par les archives.

Les trois fils de Heinrich Kuhlman et Dorothea Rawen

1. Joachim Adolf Kuhlman, né le 7 août 1687 à Gadebusch.

Acte de baptême de Joachim Adolf, fils de Henrik et Dorothea le 7 aout 1693 à Gadebusch. Archives paroissiales de Gadebusch.

2. Heinrich Kuhlman fils, né le 4 novembre 1693 à Gadebusch

Registre des naissances, famille Heinrich (Hein) Kuhlman et Dorothea Rawen. Archives paroissiales de Gadebusch.

Heinrich est le père de Henrik (1731-1765) et Johan Kuhlman (1738-1806), l’homme d’affaires et mécène de Norrköping.

3. Johan Kuhlman, né à Wismar, officier militaire

Heinrich et Dorothea eurent également un troisième fils, prénommé Johan, qui vécut jusqu’à un âge avancé et accomplit une longue et remarquable carrière militaire. Sa date de naissance précise demeure inconnue à ce jour ; elle est estimée aux alentours de 1690, vraisemblablement à Wismar, port hanséatique alors sous administration suédoise depuis le traité de Westphalie (1648), et dont la proximité avec Gadebusch, distante d’une vingtaine de kilomètres seulement, rend la naissance plausible dans ce contexte familial. Johan Kuhlman décède le 5 avril 1757 à Stockholm, au terme d’une vie entièrement consacrée au service des armes. Sa carrière militaire, riche en campagnes et en distinctions, fera l’objet d’un chapitre distinct.

Heinrich, maire de Gadebusch.

L’ascension civique d’Heinrich Kuhlman est attestée par les registres paroissiaux de la ville. Les Kirchliche Nachrichten de 1703 à 1719 mentionnent son nom à plusieurs reprises, associé à des dons de cierges de deuil (Traner Lichter) à l’église, une pratique caractéristique des notables de l’époque luthérienne, par laquelle un homme de rang affirmait publiquement sa piété et sa place au sein de la communauté. Ces entrées, modestes dans leur contenu, n’en constituent pas moins la seule preuve documentaire tangible de sa fonction de Bürgermeister : c’est là, dans la sobriété de ces lignes comptables, que son titre apparaît noir sur blanc, gravé dans l’encre des registres d’église de Gadebusch.

Ces passages appartiennent aux Kirchliche Nachrichten, les « nouvelles ecclésiastiques » de Gadebusch, registres dans lesquels le pasteur consignait la vie religieuse et sociale de la paroisse. Ils enregistrent des dons de Traner Lichter (cierges de deuil) offerts à l’église par les notables de la ville, pratique typique de l’élite bourgeoise luthérienne du XVIIIe siècle : en faisant don de cierges lors des offices funèbres, un homme de rang affirmait publiquement sa piété, sa générosité et son appartenance à la communauté paroissiale. Ce geste, à la fois dévotionnel et social, constituait une forme de représentation codifiée du pouvoir local. Deux détails retiennent particulièrement l’attention. D’une part, Heinrich Kuhlman y est mentionné à plusieurs reprises sur une période s’étendant de 1703 à 1719, ce qui témoigne d’une présence durable et reconnue au sein de la communauté. D’autre part, son épouse Dorothea Rawen y apparaît elle-même sous le titre de Bürgermeisterin, la forme féminine du titre de Bourgmestre, attribuée à l’épouse du premier magistrat. Ces deux éléments conjugués confirment solidement le statut d’Heinrich Kuhlman comme premier magistrat de Gadebusch.

Extraits des nouvelles paroissiales (Kirchliche Nachrichten) de Gadebusch pour les années 1703-1719 :

Page 4 : « Le 22 mai : 2 cierges de deuil [offerts] par Son Honneur Monsieur le Bourgmestre Kühlman »

Page 9 : « En l’an 1709, le 26 mars : de la part de Son Honneur Madame la Bourgmesterin Kuhlman, 2 cierges de deuil… » . Ici le titre est au féminin — il s’agit donc de Dorothea Rawen, l’épouse d’Heinrich, désignée par le titre de son mari.

Page 5 : « [Ditto] Son Honneur Monsieur le Bourgmestre Kühlman »
« Dito » signifie qu’il s’agit du même donateur que mentionné à la ligne précédente, une formule d’abréviation courante dans ces registres.

L’incendie de Stargard

7 octobre 1635. Le colonel Bohm, beau-frère de Johan Kuhlman met le feu à la ville de Stargard…
Gravure représentant la ville de Stargard en 1618.

Quelques mois après les exploits de Gerhard sur le plateau de Breslau (1), c’était au mois d’octobre 1635, et alors que l’armée Suédoise était toujours stationnée à Stargard depuis bientôt cinq ans, les ennemis des Suédois s’enhardirent et décidèrent de refaire une apparition dans le duché de Poméranie et d’attaquer la garnison. En ce mois d’octobre et alors qu’il commençait à faire froid dans la région, le grand général impérial Rudolf von Marazin (2) décida de faire le siège de la ville. L’armée ennemie prit position tout autour de la ville empêchant les Suédois de sortir et de se ravitailler. Ils n’avaient plus aucune chance de vaincre l’ennemi. Le Maréchal Johan Banér (3) était parti en campagne avec une partie de l’armée et on ne pouvait plus envoyer de messagers pour l’avertir et lui demander de porter secours aux Suédois assiégés dans la ville.

Le colonel Bohm commandait la garnison restée sur place et il constata que malgré sa demande, les habitants refusaient de continuer à se battre. Ils en avaient assez de cette guerre interminable pour eux car elle avait commencé dix-sept ans auparavant. Dix-sept ans de guerre sans pouvoir vivre normalement, sans pouvoir faire pousser son blé. Tout le monde vivait au jour le jour depuis tant d’années ! Bohm insista mais il n’y avait rien à faire. Même Johan, qui était d’un naturel plus bienveillant que son chef et comprenait les malheurs de la population, n’arriva même pas à convaincre les habitants d’au moins se tenir près des canons ou de protéger les munitions.

Il fallait trouver un moyen d’effrayer les assaillants et le colonel Bohm eut l’idée de faire mettre le feu à des granges en bois qui se trouvaient entre les portes Swietojanska et Pyrzycka afin de dégager l’entrée et rendre difficile l’accès de l’armée impériale aux bâtiments importants pour la défense. C’était un pari très risqué car au moindre coup de vent on risquait de mettre le feu à toute la ville. Et c’est pourtant ce qui arriva. Johan n’avait pas été là pour dissuader le colonel Bohm d’entreprendre une telle folie, il était à l’autre bout de la ville et avait vu venir l’orage qui se profilait en provenance de Stettin, en direction du nord.

Plan des fortifications de Stargard des années 1632-1696 ?
Collection de Riksarkivet (archives Royales) Stockholm.

On raconte que seules seize maisons et six échoppes ont survécu à l’incendie. Toutes les autres maisons et églises ont brûlé ! Tout. L’Église de la Sainte Vierge, le monastère des Augustins et le nouveau lycée, tout a brûlé. Et ce n’était point la foudre, ni un accident de four qui avait provoqué la perte presque totale de la ville mais un acte irresponsable commis par le beau-frère de Johan, Jacob Larsson Bohm. Les Impériaux n’avaient pas pu prendre la ville … car il n’y en avait plus.

Vitrail de l’Eglise Sainte-Marie, reconstruite entre 1905 et 1910.

D’après les travaux du Professeur Majewski, Directeur du département d’archéologie de l’Institut d’histoire de l’Université de Szczecin et directeur du Musée archéologique et historique de Stargard. Membre du Conseil pour la protection du patrimoine archéologique et de l’Association scientifique des archéologues polonais.

(1) Lire l’article « La prise de Breslau par Gerhard Kuhlman, mai 1634 » sur ce même site.

(2) Johan Banér, ou encore Jean Gustavson Baner, vulgairement appelé Banier, né le 23 juin 1596 à Djursholm et mort le 10 mai 1641 à Halberstadt, est un commandant en chef suédois à l’époque de la guerre de Trente Ans.

(3) Le baron Rudolph von Marzin , également connu sous le nom de Rudolph von Marazin ou Morzin , (* vers 1600 ; † 1646 à Prague ) était un maréchal saxon .

Henrik / Heinrich Kuhlman (1639-1720) – première partie

La carrière militaire d’Henrik : Officier de cavalerie au service de la couronne suédoise (1655–1675)

Avant-propos

Ce document est consacré à la carrière militaire de Heinrich Kuhlman, dit également Henrik dans les sources suédoises, noble d’origine poméranienne qui servit pendant près de vingt ans dans l’armée suédoise avant de s’établir comme Bürgermeister à Gadebusch (Mecklembourg). Il convient de noter que certaines archives militaires suédoises le désignent sous le nom de Gerhard Henrik Kuhlman ou Gerhard Henrik von Kuulman, une forme longue de son prénom que l’étude de Henrik Borgström (Genos 24, 1953) a permis d’identifier formellement comme étant le même personnage. Dans la suite de ce document, il sera désigné sous son nom usuel : Heinrich / Henrik Kuhlman.

Sa carrière, reconstituée à partir des Rullor (rôles de compagnies) des Archives militaires suédoises (Krigsarkivet) et de l’étude de Borgström, éclaire une période méconnue de sa vie, entre la Finlande, la Pologne, le Danemark et la mer Baltique.

Origine et filiation

Henrik Kuhlman naît vers 1639. Il est le fils de Johan Kuhlman fils (~1600–1649), Överste-Löjtnant (Lieutenant-Colonel) au service de la couronne suédoise, et le petit-fils de Johan Kuhlman de Jamawitz, Seigneur de Jamawitz en Poméranie. Sa grand-mère paternelle, Hedvig Focken, est issue d’une famille dont le grand-père était patricien à Lübeck, lien qui jouera peut-être un rôle décisif dans sa trajectoire. Lorsque son père décède avant 1648, Henrik n’a qu’environ 8 à 9 ans. Son oncle paternel, Peter Kuhlman, déjà établi en Finlande comme Major, obtient en 1649 une lettre royale d’ennoblissement qui couvre à la fois sa propre personne et les enfants de son frère Johan défunt. C’est ainsi que Henrik Kuhlman est anobli à l’âge d’environ 10 ans, sous la couronne suédoise, conjointement avec les membres de la branche finlandaise de la famille.

La famille Kuhlman dans l’armée suédoise

La famille Kuhlman était profondément enracinée dans le service militaire suédois. Le père de Heinrich avait lui-même servi comme Överste-Löjtnant. Son cousin germain, Magnus Johan Kuhlman (fils de Peter), atteindra le grade de Major et commandera sa propre compagnie dans le même régiment. Cette tradition familiale d’engagement militaire au service de la Suède explique naturellement l’orientation de la carrière de Henrik.

Les premières armes : service en Pologne et au Danemark (1660) dans les Livgardet
Extrait des Rullors Suédois. Archives Royales de Suède.

Avant même son apparition dans les rôles officiels de 1660, Henrik Kuhlman a accompli un service actif au sein du Livgardet, le Régiment de protection du Roi et de la Cour, l’unité la plus prestigieuse de l’armée suédoise, créée en 1613. Une note d’archives de 1671 (Rullor 1671, vol. 1, fol. 64) le confirme explicitement :

« A servi en Pologne et au Danemark au sein de la Garde du Corps de Sa Majesté le Roi, comme quartier-maître, unité commandée à l’époque par les colonels Hans Mörner puis Mortaigne, et à partir de 1661 comme lieutenant ici. Un officier très méritant. »

Extrait des Rullors Suédois. Archives Royales de Suède.

Ce témoignage d’archive révèle :

  1. Un service actif en Pologne dans le contexte de la Seconde Guerre du Nord (1655–1660), dite la « Grande Déluge » (Potop), lors de laquelle la Suède envahit la Pologne et occupa Varsovie
  2. Un service au Danemark dans le cadre de la guerre dano-suédoise (1657–1658), qui aboutit au traité de Roskilde (1658) et à l’extension maximale de l’Empire suédois
  3. Son grade initial : quartier-maître (Reg.kvartermästare), grade subalterne de cavalerie correspondant au commandement d’un quart de fänika (75 à 100 hommes), qui était au XVIIe siècle le sous-officier supérieur de la cavalerie
  4. Sa réputation : « un officier très méritant » un éloge rare dans les documents militaires de l’époque
Le Livgardet : une unité d’élite

Le Livgardet était composé principalement d’Allemands et comptait parmi ses rangs la Brigade jaune, qui avait participé aux campagnes de Gustave II Adolf en Allemagne. Après la bataille de Lützen (1632) où le roi fut tué, les 60 survivants de la Garde accompagnèrent le cercueil royal en Suède. L’effectif fut ensuite porté à 148 hommes. En 1644, le Livgardet fut joint à d’autres unités des provinces baltes pour former un grand régiment de cour, dont Magnus Gabriel De la Gardie devint commandant. La plupart du régiment fut dissous après 1660, mais la partie restée en Suède se développa en Gardes permanentes. Servir dans le Livgardet constituait une distinction sociale et militaire considérable pour un jeune noble de 16 à 20 ans. Le fait que Henrik / Heinrich ait été affecté à cette unité d’élite dès ses premières armes témoigne à la fois de ses qualités personnelles et du prestige de sa famille.

Lieutenant au Livgardet et dans la cavalerie finlandaise (1660–1663)
1660: Quartier-maître au Livgardet
AnnéeGradeUnitéSource
1660Reg.kvartermästareGarde du Corps à cheval (Livgardet till häst)Rullor 1660, vol. 1

En 1660, Heinrich figure dans les rôles du Livgardet comme Reg.kvartermästare (Quartier-maître du régiment). Il a alors environ 21 ans.

1661: Lieutenant dans la compagnie de H.J. Wunsch
AnnéeGradeUnitéSource
1661LöjtnantCompagnie de cavalerie finlandaise de H.J. WunschRullor 1661, n° 2

En 1661, il est promu Lieutenant et affecté à la compagnie de cavalerie finlandaise du capitaine H.J. Wunsch. Il a environ 22 ans. Cette affectation dans une unité finlandaise, alors qu’il est d’origine poméranienne, peut s’expliquer par l’intégration progressive dans le réseau militaire suédois de la Finlande, territoire sous administration suédoise depuis 1249.

1663: Lieutenant au Livgardet
AnnéeGradeUnitéSource
1663LöjtnantLivgardetRullor 1663, n° 9

En 1663, Heinrich réapparaît dans les rôles du Livgardet comme Lieutenant. À 24 ans, il accumule l’expérience des meilleures unités de l’armée suédoise.

Lieutenant dans le Régiment de cavalerie de Nyland et Tavastehus (1664–1672)

Le Régiment de cavalerie de Nyland et Tavastehus (Nylands och Tavastehus läns kavalleriregemente) était l’une des trois grandes unités de cavalerie finlandaise de l’armée suédoise, avec le régiment d’Åbo och Björneborg et celui de Viborg och Nyslott. Créé en 1618 dans les comtés d’Uusimaa (Nyland) et de Häme (Tavastehus) en Finlande méridionale, c’était un régiment de dragons établi en 1632 comme régiment de cavalerie de comté.

Ces cavaliers finlandais étaient les fameux Hakkapeliitta _terme dérivé du cri de guerre finnois hakkaa päälle (« frappe dessus ») – réputés pour leur charge foudroyante et leur brutalité au combat, constituant la « troupe de la terreur » de Gustave Adolf. La propagande suédoise les présentait comme le pendant nordique des Croates au service de l’Empereur, des combattants que leurs contemporains décrivaient comme « sauvages et brutaux » (WEECH, Sebastian Bürsters Beschreibung, 1647) …

Chronologie du service 1664–1672
AnnéeGradeRéférences
1664Löjtnant vid Nyl. och Tav.läns kav.reg.Rullor 1664, n° 3
1665IdemRullor 1665, n° 4, f. 77
1667IdemRullor 1667, n° 3
1668Idem Passeport délivré à Turku → LübeckBorgström
1670IdemRullor 1670, n° 3
1671Afgången (quitte le service)Rullor 1671, n° 1
1672Retour – LieutenantRullor 1672, n° 3

Heinrich sert donc huit années consécutives comme Lieutenant dans ce régiment, entre 25 et 33 ans. Cette longévité dans un même grade témoigne d’un service loyal mais aussi des contraintes d’avancement dans l’armée suédoise du XVIIe siècle, où les promotions dépendaient largement des vacances de postes et des relations personnelles.

1668: Le voyage à Lübeck : tournant décisif

En 1668, alors qu’il figure toujours dans les rôles du régiment de Nyland et Tavastehus, Heinrich reçoit un passeport délivré à Turku (Åbo) et est envoyé vers Lübeck. Ce voyage n’est pas anodin. Lübeck était la grande métropole hanséatique du nord de l’Allemagne, et la famille Kuhlman y avait des attaches séculaires : la grand-mère de Heinrich, Hedvig Focken, était issue d’une famille dont le grand-père occupait un rang patricien dans cette cité. Ce lien familial de trois générations explique l’orientation du voyage.

L’entrée Afgången (« quitte le service ») dans les rôles de 1671 suggère qu’il demeure un temps à Lübeck ou dans la région, avant de rejoindre à nouveau son régiment en 1672. Ce séjour dans la sphère germano-baltique préfigure son installation définitive à Gadebusch, distante de seulement 50 km de Lübeck.

Ryttmästare : Commandant de sa propre compagnie (1674–1675)
1674 : Effectifs et moyens de la Compagnie commandée par Heindrich Kuhlman.

En 1674, Heinrich Kuhlman est promu au grade de Ryttmästare, Capitaine de cavalerie, commandant désormais sa propre compagnie au sein du Régiment de cavalerie de Nyland et Tavastehus. Il a environ 35 ans. Cette promotion, longuement attendue, couronne quinze années de service fidèle dans l’armée suédoise. Un Ryttmästare commandait une compagnie de cavalerie de 75 à 150 hommes, l’équivalent d’un capitaine dans l’infanterie.

Le fait remarquable : deux cousins Kuhlman dans le même régiment

Le Rullor 1674 révèle une coïncidence généalogique saisissante : deux cousins Kuhlman commandent simultanément des compagnies dans le même régiment : le Major Magnus Johan Kuhlman, fils de Peter Kuhlman, cousin germain de Henrik et le Ryttmästare Henrik Kuhlman, fils de Johan Kuhlman.

Cette coprésence est précisément le fait que Borgström a utilisé pour confirmer la filiation de Heinrich / Henrik. Un document du Tribunal de la juridiction d’Ikalis (1672) le désigne comme frände (parent/cousin) du Major Magnus Johan Kuhlman et non comme broder (frère). En suédois du XVIIe siècle, cette distinction terminologique est fondamentale : broder aurait été utilisé s’il avait été son frère. Le terme frände confirme donc qu’il est un cousin, fils de Johan et non fils de Peter.

Contexte géopolitique : les prémices de la Grande Guerre du Nord

Les années 1674-1675 sont marquées par les prémices de la guerre scano-brandebourgeoise (1674-1679). La Suède intervient en faveur de la France dans le conflit contre le Brandebourg, et le régiment de Nyland et Tavastehus fait partie des unités mobilisées. C’est dans ce contexte de tensions croissantes que Heinrich / Henrik commande sa compagnie pour la dernière fois.

Départ de Finlande et transition vers Gadebusch (~1675), La dernière campagne

Le Rullor de 1675 atteste pour la dernière fois la présence de « Henrik Kuhlmans kompani » à la page 161 du régiment de Nyland et Tavastehus. Après cette date, le nom de Heinrich disparaît des rôles militaires suédois. La fiche d’état-major (Krigsarkivet, Rullor E.2) confirme ce départ : Heinrich retourne en Poméranie, probablement à Gadebusch.

Portrait militaire

Au terme de cette reconstruction, Heinrich Kuhlman apparaît comme un officier de cavalerie accompli, ayant servi pendant environ quinze à vingt ans dans les meilleures unités de l’armée suédoise. Sa carrière se caractérise par :

  • L’excellence de ses affectations : le Livgardet, unité d’élite, dès ses premières armes
  • L’étendue géographique de son service : Pologne, Danemark, Finlande, Ingermanland. Il parcourt l’ensemble du théâtre d’opérations de l’empire suédois à son apogée
  • La constance de son engagement : quinze ans de service ininterrompu dans le régiment de Nyland et Tavastehus
  • La reconnaissance de ses pairs : la note d’archive de 1671 le qualifie d’« officier très méritant »
  • L’accomplissement du commandement : il atteint le grade de Ryttmästare et commande sa propre compagnie, perpétuant la tradition militaire familiale

Lorsqu’il pose les armes vers 1675 et rejoint Gadebusch, c’est un homme d’environ 36 ans, aguerri par deux décennies de guerres nordiques, porteur d’un titre nobiliaire et d’une réputation militaire solide – des atouts qui lui permettront de gravir rapidement les échelons de la vie civile mecklembourgeoise jusqu’au titre de Bürgermeister.

Dans la deuxième partie, nous évoquerons la vie de Henrik Kuhlman (1639-1720) en Poméranie, à Gadebusch.