À la recherche de Jamawitz

Par Etienne Laude, juillet 2026

Dans les sources suédoises qui constituent le cœur de la saga Kuhlman, une mention revient comme un refrain énigmatique : « Herre till Jamawitz i Pommern » ou Seigneur de Jamawitz en Poméranie en français. C’est le titre qui précède le nom de Johan Kuhlman au sommet du tableau généalogique Tab. 1, ancre géographique d’une famille qui allait, au fil des guerres et des alliances, devenir l’une des lignées nobles de la Suède du XVIIe siècle.

Première page du dossier nobiliaire des Kuhlman. Collection personnelle de l’auteur.

Mais où se trouve Jamawitz ? Cette question, apparemment simple, se révèle être une véritable enquête historique.

Un nom qui résiste aux cartes

Aucune carte moderne ne répertorie de « Jamawitz ». Aucun village polonais ou allemand ne porte aujourd’hui ce nom. À première vue, la piste semble froide. Deux hypothèses émergent pourtant dans la littérature :

La première mène vers Janowiec Wielkopolski, une petite ville de l’ancienne province de Posnanie, dont le nom allemand historique était « Janowitz ». La ressemblance phonétique est réelle. Mais un détail géographique l’invalide aussitôt : Janowiec Wielkopolski n’est pas en Poméranie. Or les sources sont formelles, Jamawitz est « in Pommern ».

La seconde hypothèse s’avère bien plus convaincante et je tiens ici à remercier madame Catharina Behrens des archives de Lübeck qui m’a mis sur ce qui semble la bonne piste.

Jannewitz, Kreis Schlawe : la piste poméranienne

Dans les registres historiques du Kreis Schlawe, arrondissement de l’ancienne Poméranie prussienne, on trouve un village nommé Jannewitz, aujourd’hui connu sous son nom polonais de Janiewice, situé à environ 11 kilomètres au sud-est de Sławno (l’ancienne Schlawe), près de la côte baltique. La proximité phonétique entre « Jannewitz » et « Jamawitz » n’est pas le fruit du hasard : en vieille écriture gothique allemande (Kurrentschrift), les lettres « nn » et « m » se ressemblent étroitement. Une confusion de copiste, ou de lecteur, suffit à transformer l’un en l’autre. Ce type d’erreur était extrêmement courant dans les archives de cette époque.


Jannewitz est un village d’origine wende (slave), organisé autour d’un étang central, dont l’histoire documentée remonte au XVe siècle. Le premier propriétaire connu était Martin von Zitzewitz, entre 1442 et 1460. Au XVIe siècle, le village appartient à Jacob von Zitzwitz et compte alors vingt-cinq paysans, un petit tenancier et un sacristain. C’est un « Rittergut », un domaine seigneurial noble dont le statut correspond parfaitement à celui d’une famille comme les Kuhlman.

Jannewitz sur une carte prussienne de 1890.
Johan Kuhlman, Seigneur de Jannewitz

En Suède, le titre « Herre till [lieu] » désigne le propriétaire d’un domaine seigneurial. C’est l’équivalent exact du « Herr auf/zu » allemand, ou du « Seigneur de » français. Dire que Johan Kuhlman était « Herre till Jamawitz » signifie donc qu’il était le maître incontesté de ce domaine en Poméranie et que Jannewitz était le siège familial des Kuhlman.

Extrait de la première page du dossier Kuhlman. Collection personnelle de l’auteur.

Quand et comment les Kuhlman ont-ils acquis Jannewitz des von Zitzewitz ? La réponse se trouve probablement dans les Lehnsakten (registres féodaux) de l’ancienne chancellerie ducale de Poméranie, aujourd’hui conservés à l’Archiwum Państwowe w Szczecinie (Archives d’État de Szczecin, en Pologne). C’est l’une des prochaines étapes de cette enquête.

La guerre de Trente Ans et la fin d’un monde

Le destin de Jannewitz bascule avec la guerre de Trente Ans (1618–1648). Comme tant d’autres villages de Poméranie orientale, il est presque entièrement détruit. Entre 1679 et 1690, les fragments du domaine sont vendus progressivement à Adam von Podewils et les Kuhlman ne sont plus là depuis quelques années.

Leur chemin les a conduits loin de Poméranie, par étapes. D’abord vers l’Ingrie, cette région baltique disputée entre la Suède et la Russie, théâtre de nombreuses campagnes militaires au début du XVIIe siècle. Puis un retour vers les villes hanséatiques : Lübeck, dont la famille Focken, belle-famille de Johan Kuhlman, était l’une des grandes familles patriciennes, et Gadebusch, en Mecklembourg. Et enfin, la Suède, royaume alors en pleine expansion vers la Baltique, qui offrait aux familles nobles déplacées par la guerre terres, titres et avenir.

La trajectoire est celle de nombreuses familles nobles poméranniennes de cette époque : la guerre dévaste les domaines ancestraux, et les fils cherchent fortune et reconnaissance sous les drapeaux suédois. Le fils de Johan Kuhlman, lui-même prénommé Johan, Lieutenant-Colonel dans l’armée Suédoise, meurt à Narva en 1649, au service militaire suédois tout comme son frère Peter deux années plus tard. La boucle se referme entre deux rives de la Baltique. De Jannewitz à Stockholm. Du fief poméranien à la noblesse suédoise. C’est, en quelques décennies, le voyage des Kuhlman.

UnE enquete en cours !

Cette enquête sur Jamawitz ne fait que commencer. Plusieurs institutions ont été sollicitées, archives municipales, instituts de recherche nobiliaire, portails d’archives en ligne et les premières réponses dessinent peu à peu les contours d’un dossier qui pourrait être riche. Les registres féodaux de l’ancienne chancellerie ducale de Poméranie, conservés aujourd’hui en Pologne¹, représentent sans doute la source la plus prometteuse pour documenter la présence des Kuhlman à Jannewitz avant la guerre de Trente Ans. De même, les archives nobiliaires allemandes spécialisées dans la noblesse de Hinterpommern² confirment l’existence d’entrées relatives à la famille.

Ce que Jamawitz nous dit des Kuhlman

Retrouver Jamawitz, c’est retrouver les racines terrestres d’une famille que les sources suédoises nous montrent déjà en pleine ascension sociale. Avant la Suède, avant l’Ingrie, avant les détours par Lübeck et Gadebusch, il y avait un domaine modeste au bord des marais poméraniens, un Rittergut entouré d’étangs, à quelques lieues de la mer Baltique.

C’est de là que tout a commencé.

La saga continue.

Sources

¹ Archiwum Państwowe w Szczecinie (Archives d’État de Szczecin, Pologne) — principal dépôt des archives ducales de Poméranie, incluant les Lehnsakten (registres féodaux) de Hinterpommern. Consultable partiellement en ligne via szukajwarchiwach.gov.pl.

² Institut für Deutsche Adelsforschung, Kiel — dirige notamment un index de plus de 1 500 dossiers de noblesse poméraniens conservés dans les archives allemandes (1500–1945), et possède une entrée documentée pour « Kühlman (aus Jamawitz in Pommern) ». Voir adelsquellen.de.

Gertrud « von Sipstein » : L’enquête

Pour Anne-Marie, Marc et William Koelman, mes lointains cousins, qui m’ont mis sur la piste de Gertrud.

Dans le registre de la noblesse de Suède et tous les documents existants relatifs aux frères Kuhlman, anoblis par la Reine Christine en 1649, le nom de l’épouse de Johan, mon ancêtre en ligne directe, était orthographié « von Sipstein ». On ne retrouve nulle trace de ce nom ailleurs qu’en Suède, et encore, uniquement dans les registres de cette époque précise. Nulle trace de « von Sipstein » avant ni après. Le registre mentionne, de plus, Gertrud comme originaire d’Ingermanland, l’Ingrie en français, et rien de plus. Nous savons aujourd’hui qu’elle n’y était pas née, mais qu’elle y avait vécu, dans les propriétés que Johan avait reçues pour services rendus à la Couronne en 1641.

Extrait de l’arbre généalogique des van Sypesteyn, musée Sypesteyn. En haut à droite, les sœurs Cornelia et Gertrud mariées aux colonels Bohm et Kuhlman.

Il m’a fallu des années pour retrouver sa trace, en recoupant des informations éparses glanées au fil des recherches. C’est finalement une intuition qui m’a mis sur la bonne piste, en parcourant une étude sur la Guerre de Trente ans et le livre de Mauvillon, Histoire de Gustave-Adolphe Roi de Suède, écrit et publié en 1764 à Amsterdam, dont j’ai pu me procurer un exemplaire.

La piste des Pays-Bas

Dans ces ouvrages, on apprend qu’un certain Gerhardt Kuhleman, revenant des Pays-Bas, rejoignit son frère aîné Johan, déjà engagé dans l’armée suédoise venue au secours des protestants de Poméranie. Ce détail semblait suggérer que Johan lui-même était familier avec les Pays-Bas. Mais pour quelle raison ?

L’intuition commença à se former lentement, comme une photographie que l’on développe dans la chambre noire, dont on devine petit à petit les contours dans la lumière rouge. Toujours à la recherche de lointains descendants des Kuhlman, j’entrai en contact avec Anne-Marie, épouse de Marc Koelman, descendant de Peter Kuhlman, frère aîné de Gerhardt et Johan, dont l’ancêtre avait émigré du sud de la Suède aux Pays-Bas vers la fin du XVIIIe siècle. Ce contact fut un indice de plus dans un faisceau qui commençait à pointer dans la même direction : les Pays-Bas. Car si le nom Kuhlman avait pu devenir Koelman ou encore Coelman en changeant de pays, peut-être que « von Sipstein », introuvable dans tous les registres, était lui aussi la transcription déformée d’un nom étranger, mal retranscrit par des scribes suédois. Je ne savais pas encore lequel, ni d’où il venait, mais la piste commençait à se préciser.

Le financement des armées et la piste du Colonel

L’étude du financement des armées au début du XVIIe siècle m’ouvrit d’autres pistes. Pour certains régiments envoyés directement de Suède, comme le fameux régiment de Svea, les fonds étaient fournis par l’État. Mais le plus souvent, Colonels et Lieutenants-Colonels devaient prélever l’argent nécessaire sur leurs fonds propres, avec l’espoir vague d’être un jour remboursés. Il n’était pas rare non plus que ces officiers se paient directement sur les soldats des armées vaincues et les villes conquises. Ce qui retint mon attention, c’est qu’il apparaît aussi que Colonels et Lieutenants-Colonels étaient souvent des proches, parfois même des parents. Cet indice me conduisit à chercher du côté du supérieur hiérarchique de Johan. Je contactai les Archives Royales de Suède à Stockholm, qui me conseillèrent de consulter les fameux Rullors de l’armée, dont l’archivage méthodique facilite considérablement la recherche.

Lorsque Gerhardt rejoignit son frère dans l’armée, Johan était déjà Lieutenant reconnu pour sa bravoure dans le régiment du Général Duwal. L’homélie funèbre de Gerhardt, prononcée par le théologien Christoph Schultetus, précise même qu’à la mort de celui-ci, Johan était Lieutenant « un des brillants commandants du régiment alors sous le commandement du Colonel Bohms ». Bohm. J’avais enfin le nom que je cherchais.

Cornelia, la sœur retrouvée

En étudiant ce personnage de Jacob Larsson Bohm, mentionné tout comme les deux frères Kuhlman dans les ouvrages de l’historien d’État Chemnitz, j’appris qu’il était marié à une certaine… Cornelia van Sypesteijn. Il ne me « restait » plus qu’à confirmer que Gertrud et Cornelia étaient parentes, ce qui fut, cette fois, presqu’un jeu d’enfant.

Le père de Cornelia était Johan Maartenz van Sypesteyn, Maître Écuyer des Bois et Forêts de Hollande à partir de 1608, titre hautement honorifique, dont l’épouse était Catherina van Nijenrode. Tous deux étaient Seigneurs de Hillegom et avaient eu sept enfants, dont quatre filles. Parmi elles, deux prénommées… Cornelia et Gertrud. Je me tournai alors vers les archives néerlandaises et contactai le musée Sypesteyn aux Pays-Bas pour en avoir le cœur net. Le premier document reçu, un extrait de l’arbre généalogique, grande fresque peinte visible dans la salle de réception du château, était troublant : Gertrud y était associée à un certain « Hans Fredrik Coelman ». Hans, et non Johan. Un des fils de Gertrud et Johan se prénommait Hans Jacob, dont on retrouve la trace dans les archives d’Estonie et de Finlande. Leur fils cadet, Henrik, serait le père du Heindrich Kuhlman qui émigra à Norrköping en 1819, initiant la lignée des Kuhlman de Suède.

Johan Maartensz van Sypesteyn (1564-1625).
Auteur inconnu. Le tableau se trouve dans la grande salle gothique du Château-Musée Sypesteyn à Loosdrecht.

Après quelques échanges avec l’archiviste du musée, celui-ci me confirma que Hans était bien un diminutif de Johan couramment employé aux Pays-Bas. Un second document dissipa les derniers doutes : il donnait une courte biographie du couple, confirmait leur départ pour l’Ingrie, indiquait que « Hans » était mort à Narva et que leur fils s’appelait Hans Jacob, conformément aux registres de la noblesse suédoise. Le doute n’était plus permis.

Les actes retrouvés

Dans les archives néerlandaises, j’avais pu retrouver l’acte de baptême de Cornelia van Sypesteyn, née le 22 février 1604 à Utrecht, contrairement à l’année 1598 indiquée dans la plupart des arbres généalogiques, ainsi que son acte de mariage.

Quant à Gertrud, je pu retrouver également son acte de baptême, conservé dans les registres paroissiaux néerlandais. Il est daté du 3 novembre 1608. On y lit clairement :

Die Vader : S’ Johan [van Sypesteyn] — Die moder : S’ Catharina van [Nijenrode] — Het Kind : Getreudt

Gertrud, orthographiée Getreudt dans le registre, est donc bien la fille de Johan Maartenz van Sypesteyn et Catherina van Nijenrode, née quatre ans après sa sœur Cornelia. Elle avait environ 25 ans lorsqu’elle épousa Johan Kuhlman, et l’on sait par ailleurs qu’elle était encore vivante en 1662, à plus de 50 ans.

Et maintenant ?

Cette enquête, menée sur plusieurs années, m’a conduit des archives suédoises aux musées néerlandais, des Rullors de l’armée aux registres paroissiaux d’Utrecht. Elle a permis de restituer à Gertrud son vrai nom : non pas « von Sipstein », patronyme fantôme né d’une transcription approximative par des scribes suédois peu familiers du néerlandais, mais Gertrud van Sypesteyn, fille de Johan Maartenz van Sypesteyn et Catharina van Nijenrode, Seigneurs de Hillegom, baptisée le 3 novembre 1608 à Utrecht.

Je consacrerai un prochain article à la grande lignée des van Sypesteyn et des van Nijenrode, deux familles dont l’histoire est intimement mêlée à celle des Pays-Bas des XVIe et XVIIe siècles. Une histoire qui réserve encore ses surprises. Car l’homélie funèbre prononcée par le pasteur Christoph Schultetus en 1637 contient un détail troublant, passé presque inaperçu : avant de rejoindre l’armée suédoise, Gerhard Kuhlman séjournait en Hollande et avait formé le projet de s’engager dans la Compagnie des Indes orientales. Il y renonça « à cause des avertissements reçus sur les dangers d’un tel voyage », précise Schultetus. Qui l’en dissuada ? Et pourquoi ? Était-ce l’un des membres de ces grandes familles marchandes néerlandaises que les Kuhlman fréquentaient alors, peut-être les van Sypesteyn ou les van Nijenrode eux-mêmes ? Si tel était le cas, le lien entre les deux familles serait antérieur au mariage de Johan et Gertrud, et l’histoire que nous croyons maintenant connaître serait à réécrire.

C’est cette piste que nous suivrons dans le prochain article…

La Dernière Bataille

Prague, 1648 – lieu probable de la blessure mortelle de Johan Kuhlman
Gravure représentant le siège de Prague par les suédois, été 1648.
Un cercle qui se referme

Il y a quelque chose de remarquable dans la géographie de la Guerre de Trente Ans : elle commença à Prague, par la Défenestration du 23 mai 1618, et c’est à Prague qu’elle s’acheva, trente ans plus tard, dans les fumées d’une ville à moitié saccagée. La roue de l’Histoire avait accompli un tour complet, revenant au point de départ avec une précision cruelle. C’est dans cet épilogue extraordinaire, la dernière bataille d’une guerre qui avait ravagé l’Europe pendant trois décennies, que Johan Kuhlman, lieutenant-colonel au service de la Suède, aurait très vraisemblablement connu son destin.

La guerre pendant la paix

Au printemps 1648, les négociations de paix à Osnabrück et Münster entrent dans leur phase finale. Depuis quatre ans, diplomates et plénipotentiaires s’épuisent à construire un nouvel ordre européen. Mais les armées, elles, continuent de se battre. La paix n’est pas encore signée et les généraux savent qu’une victoire sur le terrain pèse plus lourd dans les dernières tractations qu’une plaidoirie à la table des négociations.

C’est dans cet esprit calculateur que le général suédois Hans Christoff von Königsmarck (1) , aventurier brillant et impitoyable, né en Allemagne mais au service de Stockholm, conçoit son dernier coup d’éclat.

Portrait de von Königsmarck par Matthäus Merian.
La nuit du 25 au 26 juillet 1648

Königsmarck connaît Prague. Il sait que ses défenses sont inégales, que certains tronçons de remparts sont en travaux. Un ancien officier impérial, Ernst Odowalski, manchot, ruiné par la guerre, reconverti au service suédois, lui a livré les plans de la ville et l’emplacement précis d’une faille dans les murailles, derrière le couvent des Capucins. Dans la nuit du 25 au 26 juillet 1648, Königsmarck frappe. Avec seulement 800 mousquetaires – c’est tout ce que Wrangel a bien voulu lui accorder – il marche en silence sur Prague. Odowalski guide l’avant-garde. Entre deux et trois heures du matin, ils escaladent le rempart, jettent la sentinelle dans le fossé, enfoncent la porte de Strahow, abaissent le pont-levis. Königsmarck et sa cavalerie s’engouffrent.

Pufendorf, qui écrit quelques années plus tard à partir de documents d’archives, note laconiquement : « Le tout se passa avec une telle facilité que du côté suédois il n’y eut pas plus d’un seul tué, et à peine un ou deux blessés. » En quelques heures, la Kleinseite (la rive gauche de la Vltava), le château de Prague et les quartiers de Hradčany sont aux mains des Suédois. Trois décennies après la Défenestration, les soldats protestants du Nord campaient là où tout avait commencé.

Le pillage

Ce qui suivit l’assaut fut moins glorieux. Prague fut pillée pendant trois jours. Le trésor impérial fut forcé. La collection d’art fabuleuse assemblée par l’Empereur Rodolphe II – l’une des plus riches d’Europe, comprenant le Codex Gigas, le Codex Argenteus, des sculptures d’Adrien de Vries, des centaines de tableaux – fut embarquée sur des barges descendant l’Elbe vers la Suède. Un inventaire suédois de 1652 recense encore 472 peintures provenant de Prague. Beaucoup de ces œuvres ornent aujourd’hui le palais de Drottningholm ou sont dispersées dans les grandes collections européennes. Les soldats, eux, vendaient des bagues précieuses pour quelques reichsthalers. Pufendorf rapporte qu’un mousquetaire céda une bague ayant coûté 6 000 Rthlr. pour 5 Rthlr. Le butin total fut estimé entre 7 et 12 millions de reichsthalers. Pour certains historiens, le pillage était le véritable objectif de l’opération – la victoire militaire n’étant que le prétexte.

Quatre mois de siège

Mais les Suédois ne purent aller plus loin. La Vieille Ville et la Nouvelle Ville, sur la rive droite de la Vltava, résistèrent. Le pont Charles fut le théâtre d’affrontements acharnés : deux jours après la prise de la Kleinseite, une tentative suédoise de forcer le passage fut repoussée par les hommes du gouverneur Rudolf von Colloredo, épaulés par la milice bourgeoise et les étudiants de Prague, organisés en légion de volontaires sous la direction du jésuite Jiří Plachý. Ces étudiants armés – défendant le pont Charles contre les Suédois – sont entrés dans la mémoire de Prague. Leur résistance est commémorée aujourd’hui encore par une inscription latine sur la tour du pont : « Passant, repose-toi ici… alors qu’ici ont dû être repoussés les Goths et leur fureur vandale. »

Fin septembre 1648, le prince Carl Gustav (futur Charles X de Suède) arriva en personne sous Prague avec ses renforts. Les forces suédoises lancèrent alors plusieurs assauts simultanés – depuis le pont Charles à l’ouest, depuis la plaine de Letná au nord, depuis les plaines orientales vers la Nouvelle Ville. Tous furent repoussés. Les forces suédoises totalisaient désormais environ 7 500 hommes auxquels s’ajoutèrent 6 000 renforts. En face, pas plus de 2 000 soldats impériaux réguliers, complétés par des miliciens et 750 étudiants. Mais Prague était une ville défendable, et Colloredo un vétéran exceptionnel.

Les pertes s’accumulèrent. Sur toute la durée des opérations : 500 morts et 700 blessés du côté suédois, 219 morts et 475 blessés du côté impérial. Les combats des mois d’août, septembre et octobre furent les plus meurtriers, bien loin de la facilité de la nuit du 25 juillet.

La paix signée, les combats continuent

Le 24 octobre 1648, la paix de Westphalie fut signée à Osnabrück. Mais les nouvelles mirent plusieurs jours à parvenir à Prague. Les combats continuèrent jusqu’au 1er novembre 1648 -soit une semaine entière après la fin officielle de la guerre. Ces derniers jours de combat ont quelque chose de particulièrement tragique : des hommes mouraient pour une victoire déjà rendue inutile par la diplomatie, pour une ville que les Suédois allaient devoir rendre de toute façon. La paix était signée et le sang coulait encore sur les rives de la Vltava.

Pufendorf, dans son récit, note avec une ironie discrète que « la nouvelle de la prise de Prague arriva à Osnabrück précisément au moment où l’on venait de conclure les négociations. Si elle était arrivée plus tôt, il était à craindre qu’elle eût pu faire obstacle à la paix. »

La présence suédoise jusqu’en septembre 1649

Ce que les compilateurs généraux ne disent pas toujours clairement : après la signature de la paix, les Suédois ne quittèrent pas Prague. La principale armée fut évacuée de Bohême à la fin de l’année 1648 et Pufendorf le confirme. Une garnison suédoise maintint sa position dans la Kleinseite et le château de Prague jusqu’au 30 septembre 1649. Pendant ces dix mois supplémentaires – de novembre 1648 à septembre 1649 – des soldats suédois tenaient la rive gauche de la Vltava dans une ville officiellement en paix, dans un état de tension permanente avec les Impériaux de l’autre côté du pont. Les négociations sur l’indemnisation des soldats, les questions de satisfaction et d’évacuation progressaient lentement à Nuremberg. Les frictions, les incidents, les violences étaient inévitables.

Johan Kuhlman à Prague : une hypothèse solidement étayée

C’est dans ce contexte – la dernière grande bataille de la guerre, suivie de dix mois d’occupation tendue – que la mort de Johan Kuhlman trouverait tout son sens.

La lettre d’anoblissement de la reine Christina, datée du 20 juillet 1649, dit qu’il fut tué « il y a peu de temps, contre l’ennemi, en Allemagne ». Si la garnison suédoise se maintint à Prague jusqu’au 30 septembre 1649, Johan Kuhlman aurait pu être blessé mortellement en opération à Prague quelques semaines ou quelques mois avant la lettre royale. Le scénario le plus probable est le suivant : blessé gravement à Prague ou dans ses environs, rapatrié vivant vers la Baltique, mort à Narva au début de l’année 1649 – serait cohérent avec l’ensemble des sources :

  • Il expliquerait le « récemment » utilisé par la Reine dans la lettre d’anoblissement de juillet 1649 sans forcer le sens des mots
  • Il serait cohérent avec la formule « contre l’ennemi en Allemagne » – Prague est en territoire de langue allemande, et la garnison faisait face à des forces hostiles
  • Il expliquerait le retour à Narva car Pufendorf confirme que Narva était l’un des principaux ports d’embarquement suédois pour les troupes envoyées en Allemagne (7 000 hommes embarqués à l’été 1648). Les mêmes navires assuraient le trajet retour. Johan, grièvement blessé, aurait été rapatrié vivant sur ces convois de retour et c’est à Narva, chez les siens, qu’il serait mort de ses blessures au début de l’année 1649
  • Il rendrait compte de l’organisation soignée des funérailles par Francis Johnstone – le temps d’organiser, de rapatrier, de sécuriser un emplacement prestigieux dans l’église du château de Narva ( ou plutôt d’Ivangorod…).

Précision importante : aucune source ne place Johan Kuhlman à Prague de manière certaine. Cette reconstruction demeure une hypothèse – solidement étayée, mais une hypothèse.

L’épilogue — sur le pont de pierre

Sur le pont de Pierre (renommé pont de Charles à partir de 1870), les Suédois et les Impériaux se firent face pendant des mois. Pufendorf décrit ces négociations surréalistes : une maison de planches dressée à la hâte au milieu du pont, une table au centre, les délégués de chaque côté – Carl Gustav lui-même venu de Kuttenberg pour traiter en personne avec Piccolomini. La guerre avait commencé à Prague par des hommes jetés par des fenêtres. Elle se terminait à Prague par des hommes s’invitant mutuellement à dîner de chaque côté d’un fleuve.

Le pont Charles à Prague, de nos jours.

Johan Kuhlman serait mort quelque part dans cet épilogue. Pas dans une grande bataille rangée, mais dans la violence ordinaire et tenace d’une occupation militaire, dans les derniers soubresauts d’une guerre qui refusait de mourir tout à fait. C’est du moins ce que les sources, lues avec soin, permettent d’envisager.

(1) Le comte Hans Christoff von Königsmarck, de Tjust (12 décembre 1605 – 8 mars 1663) était un Général d’origine allemande qui commandait la légendaire colonne volante suédoise , une force qui a joué un rôle clé dans la stratégie militaire suédoise pendant la guerre de Trente Ans .

Sources
  • Samuel von Pufendorf, Schwedisch- und Deutsche Kriegs-Geschichte in XXVI Büchern, Francfort-sur-le-Main et Leipzig, 1688, Livre XX, §§ 47–50, 57–58, 209–210, 232 — source primaire, lecture directe du texte
  • Wikipedia (anglais), Battle of Prague (1648), consulté mai 2026, d’après Hodja, Zdenek, Forschungsstelle Westfälischer Friede, Université de Münster, 2002
  • Wikipedia (français), Bataille de Prague (1648), consulté mai 2026
  • Peter Watson, Wisdom and Strength: The Biography of a Renaissance Masterpiece, Hutchinson, 1990 (sur le pillage des collections de Rodolphe II)
  • Lettre d’anoblissement (Sköldebref) de la reine Christina, 20 juillet 1649, transcription K. Borgkvist Ljung — source primaire directe sur la mort de Johan Kuhlman

La date de la mort de Johan Kuhlman remise en question…

Lieutenant-Colonel pendant la Guerre de Trente Ans

Cet article aurait pu s’intituler : De l’intérêt de l’étude des sources primaires contre le consensus secondaire ou encore : Note de méthode historique et généalogique.

Introduction : deux traditions de travail, deux types de résultats

La recherche historique et généalogique repose sur deux activités distinctes, souvent confondues : la compilation et l’analyse critique. La première consiste à rassembler et transcrire fidèlement ce que les sources disent. La seconde consiste à confronter ces sources entre elles, à en interroger le vocabulaire, à en mesurer les compatibilités et les contradictions. Ces deux activités sont également légitimes et nécessaires mais elles ne produisent pas toujours les mêmes résultats, et ne posent pas les mêmes questions.

Le cas de la date de mort de Johan Kuhlman, lieutenant-colonel au service de la couronne suédoise pendant la Guerre de Trente Ans, en est une illustration concrète. Plusieurs études généalogiques de référence donnent 1648 comme année de son enterrement à Narva. Ce faisant, elles ont fidèlement transcrit ce que leurs sources locales indiquaient, c’était leur objet. Mais les informations ne sont pas toujours complètes. Le nom de son épouse y est parfois omis tout comme le nom du colonel Johnstone qui fit inhumer Johan dans l’église du château de Narva (voir par ailleurs). Et en croisant ces compilations avec la SEULE source primaire contemporaine de la mort de Johan Kuhlman, l’acte royal d’anoblissement de la reine Christina de Suède daté du 20 juillet 1649 — une question s’ouvre que les compilateurs n’avaient pas à se poser : ces deux informations sont-elles compatibles ?

I. Les sources secondaires : deux études généalogiques rigoureuses

Source secondaire 1 : Gustaf Elgenstierna, Den introducerade svenska adelns ättartavlor

L’ouvrage de référence de la noblesse suédoise introduite est le monumental Den introducerade svenska adelns ättartavlor med tillägg och rättelser (Les tables généalogiques de la noblesse suédoise introduite, avec additions et corrections) publié par Gustaf Elgenstierna. Le volume IV (Igelström–Lillietopp) consacre la notice Tab. 14 à Johan Kuhlman :

« Johan Kuhlman, adlad Kuhlman (son av Johan Kuhlman, Tab. 1), till Bornhagenhof i Ingermanland ; var 1639 överstelöjtnant ; adlad 1649 22/7efter sin död jämte sin broder Peter (sönerna 1650 introd. under nr 467) ; begr. 1648 i Narva, då överstern Frans Johnstone för hans lägerstad i slottskyrkan förärade 100 riksdaler [Rf]. — G. m. Gertrud von Sipstein, som levde änka 1662. »

Elgenstierna cite ses sources en bas de notice :

  1. Rf — Riddarhusarkivet (Archives de la Maison de la Noblesse suédoise)
  2. KrAB — Krigsarkivets bibliotek (Bibliothèque des Archives militaires)
  3. Viborgs tyska förs. kyrkoarkiv — Archives de la paroisse allemande de Viborg
  4. Geneal. samfundets i Finland årsbok VI, s. 84, 85 — Annuaire de la Société généalogique de Finlande

Source secondaire 2 : étude généalogique finlandaise de Borgström (Kuhlman Tab. IV)

Une seconde compilation généalogique, celle publiée en 1953 par Borgström, qui s’inspire des travaux réalisés précédemment tout en remettant en cause certaines hypothèses donne pour le même Johan Kuhlman :

« Johan Kuhlman (tab. I), till Bornhagenhoff i Ingermanland. Öfverstelöjtnant. Adlad 1649 22/7, efter sin död, jämte brodern Peter. Begrafven 1648 i Narva, då öfversten Frans Johnstone för hans lägerstad i slottskyrkan förärade 100 riksdaler. — Gift med ……, som 1649 lefde enka. »

Ce que les deux études ont en commun

La convergence entre les deux compilations est frappante et significative : Même date d’anoblissement, le 22 juillet 1649; même date d’enterrement : 1648 à Narva et même mention de la donation de Frans Johnstone.

Cette convergence s’explique probablement par une source intermédiaire commune, l’annuaire de la Société généalogique de Finlande, cité par Elgenstierna. Les deux études ont fidèlement transcrit les mêmes données depuis cette source partagée. C’est précisément leur travail de compilateurs et ils l’ont bien fait. J’aurais pu illustrer d’autres exemples de compilation antérieures présentant les mêmes défauts ou imprécisions historiques.

Ce que ni l’un ni l’autre n’avaient à faire, et n’ont pas fait, c’est croiser ces données avec la formule temporelle précise de la lettre royale d’anoblissement. Nous allons le faire maintenant.

II. analyse linguistique de La source primaire, le Sköldebref du 20 juillet 1649

Nature et statut du document :

Le Sköldebref ou lettre d’anoblissement est l’acte par lequel la reine Christina de Suède accorde à Peter Kuhlman et aux enfants de son frère défunt Johan l’accès à la noblesse suédoise avec attribution d’un blason. Ce document présente toutes les caractéristiques d’une source primaire de premier ordre : il est rédigé à la chancellerie royale suédoise et signé par la Reine en date du 20 juillet 1649, c’est un acte juridique authentique, non une compilation ni un résumé, il est contemporain des événements qu’il relate et transcrit par une paléographe professionnelle agréée (Karin Borgkvist Ljung) et que je remercie ici encore une fois.

En termes de hiérarchie des sources, cet acte royal prime sur toute compilation généalogique ultérieure y compris sur un ouvrage aussi autorisé que celui d’Elgenstierna.

Lettre d’anoblissement des Kuhlman signée de la Reine Christine le 20 juillet 1649 (extraits). Archives Royales de Suède.

Le passage déterminant :

La reine justifie la grâce accordée en ces termes en vieux suédois de l’époque :

« hans framlidne Broder, för den ofwerstleut; John Kuhlman, huilken förlijten tijdh sidhvtij Tÿsklandh emot fienden är slaghworden »

L’expression suédoise du XVIIe siècle « förlijten tijdh sidh » signifie littéralement « il y a peu de temps » : quelques semaines ou quelques mois, jamais plus d’un an. C’est une formule de chancellerie précise, employée de manière cohérente dans les actes royaux suédois de l’époque pour désigner des événements récents. Elle se distingue rigoureusement d’autres formulations telles que :

  • « för någre åhr sedan » : il y a quelques années
  • « i förgångne åhr » : l’année passée
  • « nyligen » : récemment, dans les jours ou semaines immédiats

Traduction : « son défunt frère, feu le lieutenant-colonel John Kuhlman, qui il y a peu de temps a été frappé / abattu contre l’ennemi en Allemagne »

Le sens exact de « slaghworden » :

Avant d’examiner les scénarios, une précision linguistique s’impose. La lettre de Christina dit que Johan fut « slaghworden », un terme suédois du XVIIe siècle qui signifie frappé, abattu, et désigne le fait de recevoir un coup mortel. Il ne signifie pas nécessairement « mort sur le coup »… Un homme « slaghworden » pouvait avoir reçu une blessure mortelle en Allemagne et être décédé de cette blessure plusieurs semaines ou plusieurs mois plus tard, après son évacuation. C’est cette nuance qui ouvre la voie au scénario le plus probable que j’évoquerai dans un prochain article.

Si Johan Kuhlman était mort en 1648, il serait décédé au minimum sept mois avant la rédaction de la lettre, et au maximum dix-neuf mois plus tôt. Un acte de chancellerie royale n’emploierait pas « il y a peu de temps » pour désigner un événement de 1648 lorsqu’il est rédigé en juillet 1649.

La conclusion s’impose : la formule « förlijten tijdh sidh » dans un acte daté du 20 juillet 1649 désigne vraisemblablement un décès survenu au début de l’année 1649, vraisemblablement entre janvier et mai 1649.

IV. La confrontation : ce que la lecture croisée révèle
Source / källaNature / NaturDate d’anoblissement / Datum för adling Date d’enterrement / Begravningsdatum
Sköldebref de ChristinaSource primaire / Primärkälla20 juillet 1649« il y a peu de temps » avant juillet 1649 / « för en kort tid sedan » före juli 1649
Elgenstierna (Tab. 14)Source secondaire / Sekundärkälla22 juillet 1649« begr. 1648 »
Étude généalogique finlandaise (Tab. IV)Source secondaire / Sekundärkälla22 juillet 1649« Begrafven 1648 »

Les deux compilations ont recopié la date d’anoblissement avec un léger glissement de deux jours (20 → 22 juillet) – probablement introduit dès la source intermédiaire commune. Ce glissement est sans conséquence sur le fond. Pour la date d’enterrement, les deux compilateurs ont transcrit « 1648 », ce qu’aucune source locale (registre paroissial, archive militaire de Narva ou de Viborg) n’a été retrouvée à ce jour.

Il est notable qu’Elgenstierna cite parmi ses sources le Riddarhusarkivet (Rf), les Archives de la Maison de la Noblesse suédoise, où est conservé précisément le Sköldebref. Il a utilisé cette source pour établir la date d’anoblissement. Mais il n’a pas relu la lettre pour en interroger la formule temporelle « förlijten tijdh sidh » tout simplement parce que ce n’était pas son propos. Il cherchait une date, il l’a trouvée et compilée de manière imprécise (22 juillet 1649 au lieu du 20) et n’a pas cherché à dater la mort elle-même par ce biais. Cet article n’est pas une critique d’Elgenstierna, c’est l’illustration de la différence fondamentale entre compiler et analyser.

V. Le contexte historique confirme l’analyse

L’argument linguistique est renforcé par le contexte militaire. La paix de Westphalie fut signée le 24 octobre 1648, mais les troupes suédoises restèrent en Allemagne jusqu’en 1650, dans le cadre des négociations du congrès de Nuremberg. Le 28 juillet 1649, huit jours seulement après le Sköldebref, le général suédois Charles Gustave rencontrait encore le général Piccolomini à Nuremberg pour organiser le retrait des garnisons.

Un officier suédois pouvait donc parfaitement être frappé « contre l’ennemi en Allemagne » au début de 1649. La mention « emot fienden » (contre l’ennemi) confirme une mort au combat, un fait précisément notifié à la famille et à la chancellerie, ce qui rend la formule « il y a peu de temps » d’autant plus significative.

VI. Conclusion : deux objets différents, deux résultats différents

La date d’enterrement de Johan Kuhlman, 1648 selon les deux compilations généalogiques disponibles a été fidèlement transcrite par des compilateurs sérieux, depuis des sources locales que nous n’avons pas retrouvées. Ils n’ont pas « eu tort » : ils ont fait ce que des compilateurs font.

C’est la lecture croisée avec la source primaire, la lettre royale du 20 juillet 1649 et sa formule « il y a peu de temps » qui permet d’aller plus loin et de suggérer que Johan Kuhlman est vraisemblablement décédé au début de l’année 1649, et non en 1648.

Cette conclusion reste une hypothèse solidement étayée, non une certitude. La vérification définitive passerait par les archives primaires non encore consultées : le fonds « Ingermanlands räkenskaper » du Riksarkiv suédois, et les registres paroissiaux de la « slottskyrkan » de Narva, si ils ont survécu.

En attendant, c’est la parole de la Reine Christina « il y a peu de temps », formulée dans un acte juridique authentique, contemporain des événements, que la méthode historique nous invite à privilégier.

La suite dans un prochain article …

Source primaire de référence : Lettre d’anoblissement (Sköldebref) de la reine Christina de Suède, 20 juillet 1649, pour Peter Kuhlman et les enfants de feu Johan Kuhlman (transcription : Karin Borgkvist Ljung, paléographe agréée).

Sources secondaires consultées :

  • Gustaf Elgenstierna, Den introducerade svenska adelns ättartavlor med tillägg och rättelser, vol. IV (Igelström–Lillietopp), Tab. 14 (sources citées : Riddarhusarkivet [Rf], Krigsarkivets bibliotek [KrAB], Viborgs tyska förs. kyrkoarkiv, Geneal. samfundets i Finland årsbok VI, s. 84-85)
  • Étude généalogique finlandaise, Tab. IV, entrée Johan Kuhlman de Bornhagenhoff (sources citées : Ingermanlands räkenskaper, Anrep, Vapensköld i Tammela kyrka, comm. H. Donner)

Sources contextuelles : Lars Ericson, « The Swedish Army and Navy During the Thirty Years War », Forschungsstelle Westfälischer Friede, Université de Münster ; Congrès de Nuremberg 1649–1650, Nuernberg.de.

L’épitaphe du Colonel Bohm

Cet article constitue la suite de « La dernière lettre du Colonel Bohm » et de « Cornelia van Sypesteyn ».

Jacob Larsson Bohm est mort le 10 août 1643 à Marienfließ, terrassé par une blessure à l’estomac reçue lors d’un duel avec Balthasar Schwanenthal, secrétaire du général-major Wrangel. À peine avait-il eu le temps de dicter sa dernière lettre au chancelier Oxenstierna, suppliant ce dernier de protéger sa femme Cornelia et leurs enfants. Il fut inhumé dans le caveau de l’église de Saatzig – cette belle église reconstruite en 1598 par Joachim von Wedel et son épouse Cordula – avec son épée à ses côtés.

Cornelia van Sypesteyn se retrouvait veuve à quarante et un ans, endettée, avec quatre enfants à charge.

Une veuve qui n’oublie pas

Un mois après la mort de son mari, Cornelia écrit à Johann Oxenstierna pour implorer son aide matérielle. Mais elle ne se contente pas de lutter pour sa survie : elle choisit également d’honorer la mémoire de Jacob d’une manière durable et visible. Conformément à l’usage aristocratique et militaire du 17e siècle, elle commande un grand tableau votif – un Epitaphium – destiné à être accroché dans l’église de Saatzig, là même où repose le corps de son mari.

Ce type de tableau funéraire, courant dans les Pays-Bas et dans les régions protestantes de l’Empire, servait à la fois de mémorial personnel et d’affirmation publique du rang et de la piété du défunt. Il n’était pas rare que la famille du commanditaire y figure, agenouillée ou représentée dans les coins supérieurs, selon la tradition dite des « Stifterbildnisse », portraits des donateurs.

Le tableau : sujet, composition, inscription

Fritz Knack, dans son Festschrift « 600 Jahre Jacobshagen » publié en 1936, en donne une description précise :

« Le tableau représente en couleurs très vives le Christ dont les mains sont liées dans le dos. Il se penche vers sa mère Marie, qui s’est effondrée de douleur et est soutenue par deux femmes. Selon la coutume de l’époque, les deux coins supérieurs représentent la donatrice du tableau, la veuve Cornelia van Sypesteyn, et son mari défunt, le Burghauptmann Jacob Bohm, dans l’armure d’un officier de dragons suédois. »

L’inscription de l’épitaphe, en lettres rouges, était rédigée en latin :

Jacob Bhom – Reg. May. Svec. Chil. Obiit anno MDCXLIII. X. August, aetat. suae 42. anno

Que l’on peut traduire par : « Jacob Bhom, Chiliargue (Colonel) de Sa Majesté Royale de Suède, est mort en l’année 1643, le 10 août, à l’âge de 42 ans. »

Le titre latin de Chiliargue, commandant de mille hommes, souligne la volonté de Cornelia de fixer pour la postérité le rang exact de son mari. L’orthographe Bhom, qui diffère des variantes Boom, Baum, Bohm rencontrées dans les sources contemporaines, est ici définitivement arrêtée par la veuve elle-même sur la pierre et la toile.

Le tableau d’un maître hollandais du XVIIe siècle commandé par Cornelia van Sypesteyn en 1643. On distingue Jacob à droite. Ce motif a servi de modèle pour la réalisation de son portrait
Un maître hollandais du 17e siècle

Knack, qui a vu le tableau et le décrit avec précision, avoue ne pas savoir s’il fut peint par un maître allemand ou hollandais. Il penche pourtant pour la seconde hypothèse, notant que Cornelia pouvait naturellement faire appel à des artistes de son pays d’origine. Les images retrouvées confirment cette attribution. Le motif christologique représenté – le Christ aux mains liées se penchant vers sa mère effondrée – est un thème récurrent dans la peinture flamande et hollandaise du 17e siècle, que l’on retrouve notamment dans l’entourage des ateliers d’Anvers et d’Utrecht. La composition, ample et dramatique, s’inscrit pleinement dans cette tradition.

Ce tableau hollandais, commandé depuis la Poméranie profonde par une veuve d’origine néerlandaise pour honorer son mari suédois tombé en Allemagne, est à lui seul une image caractéristique de cette Europe des guerres de Religion où les destins s’entrecroisaient au fil des régiments.

Le tableau comme source iconographique : le portrait de Bohm

Le tableau a joué un rôle particulier dans la transmission de l’image de Jacob Larsson Bohm. Le coin supérieur droit du tableau, qui représente Bohm en officier de dragons suédois, est en effet la seule source connue d’un portrait du colonel. C’est ce détail qui a servi de modèle pour la réalisation du dessin reproduit dans le livret de Knack et sur ce site.

Le coin gauche, quant à lui, représente Cornelia elle-même. On peut y distinguer une dame dont le visage, bien qu’altéré par le temps et les conditions de conservation de la photographie, correspond aux traits que l’on connaît par son portrait séparé, lui aussi reproduit dans le Festschrift.

300 ans dans l’église de Saatzig

Durant près de trois siècles, ce tableau est demeuré dans l’église de Saatzig. Knack, écrivant en 1936, ne cache pas son inquiétude : il adresse aux habitants de Jacobshagen un avertissement solennel :

« Saatziger ! Protégez ce précieux ornement de votre église de tous les amis des sciences qui voudraient vous l’enlever d’une façon quelconque ! »

Cette mise en garde n’était pas anodine. En 1936, les tableaux anciens des petites églises de Poméranie faisaient l’objet de convoitises de la part de collectionneurs et de musées. Knack savait que l’œuvre avait une valeur artistique et documentaire considérable.

Un tableau aujourd’hui perdu

La mise en garde de Knack n’aura pas suffi. Le tableau a disparu. D’après le professeur Marcin Majewski, directeur du Musée de Stargard et spécialiste de l’histoire de la Poméranie, nul ne sait ce qu’il est devenu. Il fut probablement détruit lors de la Seconde Guerre mondiale, dans les combats ou les incendies qui ravagèrent la région entre 1944 et 1945. En 2007, lors d’une conférence sur l’héritage suédois en Poméranie, un des exposés portait spécifiquement sur Jacob Larsson Bohm, beau-frère de Johan Kuhlman. C’est dans ce cadre que des photographies anciennes du tableau ont été présentées et analysées. Ces images en noir et blanc – les seules qui subsistent – ont depuis été améliorées informatiquement, permettant de restituer partiellement les couleurs et la composition originales de l’œuvre.

Un objet à l’intersection de plusieurs histoires

Ce tableau est bien plus qu’une simple œuvre d’art religieuse. Il est le témoignage d’une femme qui, dans le chaos de la guerre de Trente Ans, a voulu inscrire le nom de son mari dans la durée. Il est aussi la preuve d’une solidarité familiale et culturelle : Cornelia van Sypesteyn, fille d’un meesterknaap hollandais, mariée à un colonel suédois, enterrée en Poméranie allemande, a fait appel à un peintre de sa patrie pour immortaliser un homme mort au service d’un roi étranger.

Cornelia était la sœur de Gertrud van Sypesteyn, épouse de Johan Kuhlman, mon ancêtre direct. Ces deux femmes hollandaises, unies par le sang, avaient suivi leurs maris dans les armées suédoises à travers une Europe en feu. L’une a perdu son mari en 1643, l’autre en 1648. Chacune à sa manière a veillé à ce que la mémoire de ces hommes ne s’efface pas.

Le tableau de Saatzig est à présent perdu. Mais la lettre de Cornelia, la dernière lettre de Bohm, les archives du Riksarkivet de Stockholm, et ce « Festschrift » de 1936 – document lui-même porteur d’une histoire troublante que j’ai raconté dans les articles cités en introduction – ont traversé les siècles jusqu’à nous.

Sources : Professeur Marcin Majewski (Musée de Stargard) · Fritz Knack (Festschrift 600 Jahre Jacobshagen, 1936) · Riksarkivet de Stockholm · Conférence sur l’héritage suédois en Poméranie, 2007 · Etienne Laude-Kuhlman (La véritable saga des Kuhlman)