Le général Duwall (vers 1589-1634)

Parmi les figures marquantes liées aux frères Kuhlman dans le contexte de la guerre de Trente Ans se détache la famille Duwall et plus particulièrement deux de ses membres : le général Jacob MacDougall Duwall (vers 1589–1634) et son demi-frère le colonel Mauritz Duwall (1603–1655). Tous deux exercèrent successivement un commandement direct sur Johan et Gerhard Kuhlman, tissant avec eux un lien hiérarchique et personnel qui éclaire toute la trajectoire militaire de ces deux Livoniens au service de la couronne suédoise.

Jakob Duwall (David Klöcker Ehrenstrahl) , musée de Stralsund.

C’est l’homélie funèbre de Gerhard Kuhlman qui établit le premier de ces liens avec une grande précision. Il y est rapporté que Gerhard, ayant appris en Hollande que « Sa Majesté Royale de Suède suivant ses Glorieux et Très Saints Ancêtres s’est rendu en Allemagne pour y faire la guerre avec ces armes très modernes », quitta la Hollande (1) et rejoignit l’armée royale à Francfort-sur-l’Oder. « C’est là qu’il fut reçu par son frère Johan, alors lieutenant du très noble et ancien régiment de Duwall, sous le commandement du colonel Bohms ». À cette époque, aux alentours de 1630-1631, le régiment de Duwall se trouve engagé dans la campagne de Poméranie et l’entrée en Allemagne de Gustave-Adolphe. Johan Kuhlman était donc l’un des officiers de Jacob Duwall, et c’est lui qui fit entrer Gerhard dans la même unité.

Des origines écossaises

Jacob Duwall est né vers 1589 à Prenzlau, dans l’Altmark (Brandebourg), au sein d’une famille d’origine écossaise ancienne et illustre. Son père, Robert Albrecht (Albrekt) MacDougall de Mackerston (vers 1541–1641), était issu du clan Mac Dowall de Galloway, sur la côte ouest de l’Écosse, un clan qui, depuis Fergus Lord of Galloway (1096–1161) et le chevalier Archibald Mac Dowall (à qui fut confiée la propriété de Makerstoun-sur-la-Tweed en 1390), avait occupé une place éminente dans la noblesse écossaise. En 1582, impliqué peut-être dans le célèbre « Raid of Ruthven » – une conjuration protestante contre le roi Jacques VI , Robert Albrecht dut quitter l’Écosse et émigra d’abord en Brandebourg, puis en Mecklembourg. Il s’y maria deux fois : d’abord avec Elsa von Bredow, dont naquit Jacob, puis avec Ursula von Stralendorff, dont naquit notamment Mauritz. En 1594, Robert Albrecht entra au service de la Suède comme châtelain royal d’Örbyhus et de Tierp. La famille fut naturalisée en Suède sous le nom de Duwall.

Jacob était donc l’un des neuf fils de Robert Albrecht, né de son second mariage avec Elsa von Bredow. Il épousa Anna von der Berge à Stockholm le 21 mars 1619.

Une ascension militaire remarquable

Jacob commença sa carrière militaire comme simple mousquetaire dans l’armée suédoise – un point souligné avec emphase par « The Swedish Intelligencer » de l’époque, qui insistait sur le fait qu’il était né à l’étranger de parents écossais. Il gravit les échelons avec une régularité remarquable : En 1621, il est capitaine dans le régiment de Filip von Mansfeld ; puis lieutenant-colonel dans le régiment de Samuel Cockburn, en 1624, toujours lieutenant-colonel mais dans le régiment de Carélie/Helsinge d’Henrik Fleming. Il est promu colonel en 1625 dans le régiment du Norrland, puis d’un régiment d’infanterie recruté du Västerbotten. De 1625 à 1627, il effectue les campagnes en Livonie (convoi de ravitaillement lors de la prise de Kockenhausen) et de Pologne (Dirschau, 1626 et 1627). Il reçoit des terres du Roi Gustave-Adolphe en reconnaissance de ses mérites à la fin de l’année 1627 et est stationné, dès 1628, à Stralsund, commandant 600 hommes du régiment du Norrland et préparant le débarquement suédois de 1630.

Plan de la ville de Stralsund en 1628.
Au cœur de la guerre de Trente Ans

En 1630, Jacob MacDougall Duwall accompagna Gustave-Adolphe lors de son débarquement en Poméranie, à la tête d’un régiment de cavalerie recruté. C’est précisément à cette époque qu’il était le supérieur hiérarchique de Johan Kuhlman, lieutenant dans son régiment. The Swedish Intelligencer note que MacDougall commandait alors un régiment écossais qui combattit aux côtés de ceux de James Spens et Lord Reay Donald Mackay, représentant à eux trois un quart de l’ensemble des forces suédoises. Dans la nuit du 24 décembre 1630, ces troupes participèrent à l’assaut de Greifsenhagen (Gryfino) en Poméranie.

En 1631, Jacob fut nommé gouverneur et commandant de Francfort-sur-l’Oder, la ville précisément où Gerhard Kuhlman, d’après son homélie funèbre, rejoignit l’armée et fut « reçu par son frère Johan, alors lieutenant du régiment de Duwall ». Le chancelier Oxenstierna lui confia également la levée de nouveaux soldats pour son régiment de dragons, dont environ 200 hommes furent recrutés en Écosse avec la permission du Conseil privé écossais.

En 1632, Jacob fut nommé général et gouverneur militaire en chef (überkommendant) de Silésie, la plus haute fonction militaire territoriale de ce vaste front. Il fut chargé notamment d’assiéger le couvent de Lebus, sur l’Oder, qu’il offrit ensuite à son épouse Anna von der Berge.

Les années 1632–1634 furent cependant marquées par des tensions croissantes avec Stockholm. Le chancelier Oxenstierna, dans une lettre du 9 juillet 1633, dut rappeler à MacDougall ses devoirs envers la Suède tout en reconnaissant ses mérites, le qualifiant de « redelig Sveriges invohnere » (véritable citoyen de Suède). Jacob continua néanmoins à mener des opérations militaires significatives : il s’empara de Lemberg en août 1633. Mais le 1er octobre 1633, il fut capturé à Steinau. Les sources impériales notant qu’il aurait été surpris dans un état de vulnérabilité (alcoolisme). Il s’échappa de sa captivité près de Schlackenwitz à la mi-novembre 1633, rejoignit Brieg, puis reconquit Ohlau et s’empara d’Oels le 16 mars 1634 avec 1 500 hommes et 4 canons.

Lettre du Général Duwall en allemand concernant la réquisition de 205 fusils datée du 8 janvier 1633.
Mort et postérité
Dalle funéraire du Général Jakob Mack Duwall (vers 1589-1634) et de son épouse Anna von Berg (Berge)(1595–1633) Eglise St. Nikolai, Stralsund, 1634

Jacob MacDougall Duwall mourut le 9 mai 1634 à Oppeln (Opole), en Silésie, dans des circonstances non précisément établies. Les sources contemporaines, provenant en partie d’adversaires ou de supérieurs en désaccord avec lui, évoquant une santé fragilisée par l’abus d’alcool. Il fut inhumé en l’église Sankt Nikolai de Stralsund, dans le Mecklembourg, où son armure fut longtemps exposée au-dessus de sa pierre tombale.

Il fut anobli baron à titre posthume en 1674 – quarante ans après sa mort – pour ses mérites militaires, et ses fils furent introduits dans la maison de la chevalerie suédoise sous le numéro 64. Son portrait, attribué à Nicolas de la Fage (1626), est aujourd’hui conservé au château de Karlsberg à Stockholm, siège de l’Académie militaire suédoise.

Mauritz Duwall (1603–1655) : le colonel, chef direct de Gerhard Kuhlman

Le demi-frère cadet

Mauritz Duwall naquit en 1603 en Mecklembourg, fils de Robert Albrecht MacDougall et de sa troisième épouse, Ursula von Stralendorff. Il était donc le demi-frère de Jacob. Comme tous les fils d’Albrekt, il grandit dans un milieu à la fois écossais, germanique et suédois, héritier d’une tradition militaire et nobiliaire ancrée dans deux cultures. C’est d’ailleurs sa lignée et non celle de Jacob qui donna naissance à la famille noble balte-allemande von Wahl, via leur demi-frère commun Axel Duwall (1595–1630), colonel d’infanterie mort lors de la conquête de la Poméranie.

Une carrière construite dans l’ombre de Jacob

Mauritz débuta comme enseigne dans le régiment du Norrland de Gustaf Horn (1624), puis dans le régiment de Carélie d’Henrik Fleming la même année. En 1625, il servit comme enseigne dans le propre régiment du Norrland de son demi-frère Jacob, puis dans celui de Johan Banér. Il devint lieutenant dans le régiment du Norrland de Jacob en 1626, capitaine en 1628, et était encore capitaine dans le régiment de Helsinge en 1630.

En 1633, le roi Charles I d’Angleterre lui accorda l’autorisation, par le Conseil privé écossais, de lever 200 hommes en Écosse en tant que « notre fidèle et bien-aimé lieutenant-colonel McDougall ». Cette formulation royale est révélatrice : elle témoigne de la considération dont jouissait Mauritz malgré sa naissance à l’étranger.

Chef hiérarchique de Gerhard Kuhlman (1633)

C’est précisément en 1633 que Mauritz Duwall croise directement la route de Gerhard Kuhlman. Les archives militaires suédoises (Krigsarkiv) en témoignent sans équivoque : Gerhard est enregistré comme « Löjtnant vid Mauritz Duwalls värv. infskv. » : lieutenant dans l’escadron d’infanterie recrutée de Mauritz Duwall (vol. 24, 1633). Cette même année, Mauritz commandait l’infanterie en Silésie, là même où son demi-frère Jacob exerçait le commandement suprême.

Extrait des « Rullors » suédois pour les années 1633 à 1636.

La progression de Gerhard fut ensuite rapide : les archives de 1635 (volumes 35 et 36) et de 1636 (volumes 16 à 21) le mentionnent comme « Öfverstelöjtnant och chef för en värfvad inf.skvadron », lieutenant-colonel et chef d’une escadron d’infanterie recrutée, avant sa mort au siège de Saatzig en 1637.

Consécration et fin de carrière

Mauritz Duwall fut naturalisé et anobli en Suède en 1638, introduit dans la maison de la noblesse suédoise sous le numéro 241. Il participa aux Riksdag (assemblées des états) suédois de 1638, 1640, 1642, 1643, 1647, 1649 et 1650. Il avait épousé Anna Fife, fille du marchand stockholmois James Fife, un Écossais lui aussi au service de la couronne suédoise. Il mourut en 1655, ayant atteint le rang de colonel à la tête de son propre régiment.

Signature du colonel Mauritz Duwall. Rullors suédois.
Deux demi-frères, une même épopée

Jacob et Mauritz Duwall incarnent à eux deux la trajectoire d’une famille d’origine écossaise pleinement intégrée dans le corps militaire suédois au service des ambitions de Gustave-Adolphe. Nés à quelques années d’intervalle du même père mais de mères différentes, ils firent tous deux leurs premières armes dans les mêmes régiments avant de prendre des commandements autonomes. Jacob, l’aîné, mourut en pleine campagne de Silésie, laissant une réputation de téméraire brillant mais au caractère difficile. Mauritz, plus méthodique, consolida durablement la branche suédoise de la famille.

Pour les frères Kuhlman, ces deux officiers furent bien plus que des supérieurs hiérarchiques : c’est sous l’égide de Jacob que Johan fit ses armes et attira son frère Gerhard dans la grande aventure suédoise, et c’est sous le commandement direct de Mauritz que Gerhard accomplit sa montée en grade avant de périr glorieusement à Saatzig en 1637.

(1) Cette anecdote fait partie des éléments qui m’ont orienté vers les Pays-Bas pour la recherche des origines de Gertrud « von Sipstein ».

Sources : documents familiaux ; Scotland, Scandinavia and Northern European Biographical Database (SSNE), University of St Andrews, notices SSNE 1623 (Jacob MacDougall) et SSNE 2473 (Mauritz Duwall) ; The Swedish Intelligencer (Londres, 1632–1634) ; Archives militaires suédoises (Krigsarkiv), rôles de moustre 1624–1636 ; homélie funèbre de Gerhard Kuhlman (Scultetus, Stettin, 1637).

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