Note de recherche sur une hypothèse biographique – vers 1625-1628.

I. Avertissement méthodologique et point de départ
Le sermon funèbre de Gerhard Kuhlman, prêché à Stettin en 1637, est un document de piété luthérienne et non une biographie au sens moderne. Le Curriculum vitae qu’il contient livre des informations certes précieuses, mais souvent formulées de façon vague, elliptique, ou délibérément sobre. Il ne nomme pas l’ambassadeur danois. Il ne donne pas les dates précises des missions. Il ne précise pas les lieux exacts des voyages.
Ces lacunes ne signifient pas que le texte est inutile : elles invitent à le replacer dans son contexte historique pour élaborer des hypothèses. C’est l’objet de la présente note. La démarche est celle d’un raisonnement par indices convergents, non d’une démonstration documentaire. L’hypothèse qui suit est plausible et cohérente, mais elle reste non vérifiable par les voies documentaires habituelles : même si l’on consultait les fonds diplomatiques du Rigsarkivet de Copenhague, il serait illusoire d’y chercher la trace d’un jeune page car les missions diplomatiques enregistraient les souverains, les négociateurs, les traités, non les serviteurs de rang subalterne qui accompagnaient les émissaires dans leurs voyages. La présence de Gerhard Kuhlman aux côtés de l’ambassadeur danois n’est attestée que par le sermon funèbre lui-même et c’est précisément pourquoi le raisonnement par contexte et par indices convergents est la seule méthode disponible. (1)
Un point de méthode s’impose également sur le vocabulaire : ce que le sermon appelle un « Ambassadeur » ne correspond pas exactement à ce que nous entendons aujourd’hui par ce terme. Au XVIIe siècle, les « ambassadeurs » étaient avant tout des personnes de confiance des monarques – diplomates, conseillers, émissaires – à qui l’on confiait des missions délicates auprès d’autres souverains. La distinction entre ambassadeur ordinaire, ambassadeur extraordinaire, légat, envoyé ou chancelier chargé de mission n’était pas toujours rigide. Un Rigskansler comme Jakob Ulfeldt pouvait tout à fait être désigné comme « Ambassadeur » par un prédicateur luthérien décrivant le rôle de son défunt paroissien auprès de lui, sans que cela signifie qu’Ulfeldt portait formellement le titre d’ambassadeur résident.
C’est avec ces précautions en tête que nous lisons le passage central du sermon :
« Nach dem Er sich nun 3. Jahr lang daselbst auffgehalten / hat Er sich zu einem / der Königl. Mayt : zu Dennemarck / Vornehmen Ambassadeurn, vnd der seiner vortreffllichen qualitäten halber am Königl. Hoffe in grossem ansehen gewesen / begeben / vnd demselben auffgewartet ; Mit welchem Er in vnterschiedenen vnd wichtigen Legationibus, so wol in Schweden / alß Dennemarck vnd Mußcow verreiset / vnd seine Jhme vffgetragene Commissiones, an allen orten deromossen Löb : vnd rühmlichen expediret vnd außgerichtet / das beydes die hohen Potentaten / alß Könige vnd Fürsten / wie auch seine Herren Principalen, ein gnedig : vnd grosses wolgefallen vnd Contentement daran gehabt. »
Traduction : « Après avoir séjourné trois ans à Hamburg, il se rendit auprès d’un distingué ambassadeur de Sa Majesté Royale de Danemark, qui était en grande considération à la Cour royale en raison de ses excellentes qualités, et le servit. Avec lui, il voyagea dans diverses et importantes légations, aussi bien en Suède qu’au Danemark et à Moscou, et les commissions qui lui furent confiées furent accomplies et exécutées en tous lieux de façon si louable et honorable que tant les hauts potentats – rois et princes – que ses maîtres principaux en eurent le plus grand contentement et satisfaction. »
Trois éléments ressortent de ce passage avec force :
- L’ambassadeur était « en grande considération à la Cour royale » : un personnage de premier plan, pas un simple diplomate de rang moyen
- Gerhard voyagea avec lui dans des légations vers la Suède, le Danemark et Moscou
- Gerhard ne se contenta pas d’accompagner : il exécuta lui-même des commissions qui satisfirent rois et princes, un rôle actif de courrier ou de secrétaire diplomatique
C’est ce portrait, un grand personnage danois, voyageur infatigable, en grande faveur à la Cour royale, engagé dans des missions vers la Suède et la Russie dans les années 1625-1628, qui oriente notre recherche vers Jakob Ulfeldt.
II. Jakob Ulfeldt (1567-1630) : portrait d’un diplomate-voyageur
Jakob Ulfeldt (25 juin 1567 – 25 juin 1630) fut l’une des personnalités les plus remarquables de la diplomatie danoise de son temps. Rigskansler (chancelier du Royaume) de 1609 jusqu’à sa mort, il exerça pendant vingt-et-un ans la plus haute fonction administrative et diplomatique du Danemark sous le règne de Christian IV. Son profil correspond point par point à la description du sermon :

En grande considération à la Cour royale : En tant que Rigskansler, Ulfeldt était le premier personnage du Royaume après le roi. Il présidait le Conseil de la Couronne, signait les traités et représentait le Danemark dans les négociations les plus sensibles. Être « en grande considération à la Cour royale » ne pouvait pas mieux le décrire.
Un voyageur et un homme de culture : Sa carrière diplomatique avait débuté très jeune : en 1578, à onze ans, il accompagna son père dans une ambassade extraordinaire en Russie, dont il tira plus tard un célèbre récit de voyage, le Hodoeporicon Ruthenicum (publié à titre posthume en 1608). Cet homme avait vu Moscou à l’âge de onze ans et en avait écrit. Il était précisément le type de personnalité susceptible d’inspirer à un jeune page la curiosité du monde.
III. Les missions vers la Suède, le Danemark et Moscou : un faisceau de concordances
Le sermon mentionne trois destinations précises pour les légations : Suède, Danemark, Moscou. Ces trois destinations correspondent exactement aux enjeux diplomatiques danois de la période 1625-1628 :
La Suède : La relation suédo-danoise était complexe : rivaux historiques en Baltique, les deux royaumes étaient condamnés à se parler. La Paix de Knäred (1613), négociée par Ulfeldt lui-même côté danois, avait mis fin à la guerre de Kalmar. Les années 1620 virent une reprise progressive des contacts diplomatiques entre Copenhague et Stockholm, contacts auxquels Ulfeldt, comme Rigskansler, participait nécessairement.
Le Danemark : La mention même du Danemark comme destination de légations confirme que les missions impliquaient des déplacements entre la résidence de l’ambassadeur, possiblement Hamburg ou une autre ville d’Allemagne du Nord et Copenhague, c’est-à-dire des allers-retours vers la Cour royale danoise elle-même. Il faut aussi se rappeler que le sermon concerne Gerhard, originaire de Livonie, pour lequel un déplacement au Danemark représentait déjà quelque chose d’inhabituel.
Moscou : La Russie était un partenaire commercial et stratégique essentiel pour le Danemark. Le droit de Sund, la taxe que le Danemark prélevait sur tous les navires traversant le détroit entre Mer du Nord et Baltique, alimentait les finances royales et dépendait du commerce baltique, donc des relations avec les puissances maritimes orientales. En 1625-1629, Christian IV intervenait militairement dans la Guerre de Trente Ans et cherchait à neutraliser ses adversaires en multipliant les alliances. Des missions vers le Tsar Michel Ier Romanov (1613-1645) s’inscrivaient dans cette logique stratégique. Ulfeldt, dont le père avait conduit une grande ambassade en Russie en 1578 et qui en avait écrit le récit, était l’homme idéal pour conduire ou coordonner de telles missions.
Les Pays-Bas : Non mentionné dans les sermon directement mais on sait que Gerhard rejoint son frère à Frankfurt-sur-le-Main depuis la Hollande ! Ulfeldt fut l’une des forces motrices derrière l’alliance avec les Pays-Bas en 1621 et l’union élargie avec les duchés de Schleswig-Holstein en 1623. Contrairement au Conseil privé dans son ensemble, il œuvra à partir de 1621 en faveur de la création d’une union protestante sous la direction de Christian IV dans la Guerre de Trente Ans, effort qui aboutit en 1625.
IV. La chronologie : une concordance frappante
| Période | Gerhard Kuhlman | Jakob Ulfeldt |
| 1622-1625 | Gymnasium de Hamburg (3 ans) | Rigskansler actif à Copenhague |
| 1625-1628 | Service auprès de l’ambassadeur danois avec missions en Suède, Danemark et Moscou | Au cœur de la politique étrangère de Christian IV, phase danoise de la Guerre de Trente Ans |
| 1628-1630 | Espagne et Italie | Toujours Rigskansler |
| 25 juin 1630 | Gerhard en Hollande | Mort d’Ulfeldt |
| Automne 1631 | Frankfurt-sur-l’Oder – armée suédoise | (décédé) |
Gerhard quitte le service de l’ambassadeur vers 1628, soit pour des raisons personnelles, soit parce que la phase danoise de la Guerre de Trente Ans se terminait (Paix de Lübeck, 1629, forçant le Danemark à se retirer du conflit). Ulfeldt mourut le 25 juin 1630, soit plus d’un an après le départ de Gerhard pour l’Espagne.
V. Ce qu’Ulfeldt aurait transmis à Gerhard
La vocation du voyage : Un homme qui avait voyagé en Russie à onze ans, qui circulait entre Copenhague, Hamburg, Stockholm et Moscou, ne pouvait qu’enflammer l’imagination d’un jeune page de seize à dix-neuf ans. Le sermon précise que c’est « une vive affection et un désir de voir les pays étrangers et d’en apprendre les langues » qui poussa Gerhard vers l’Espagne et l’Italie après son service diplomatique. Ce désir ne naît pas du vide, il naît d’une exposition au monde.
L’attrait pour l’Espagne et l’Italie : Ulfeldt, en tant que Rigskansler, entretenait des relations avec toutes les cours européennes. Les réseaux diplomatiques qu’un jeune page aurait côtoyés dans son entourage comprenaient des ambassadeurs de toutes nations, des descriptions de cours lointaines, des récits de voyages méditerranéens.
L’attrait pour les Provinces-Unies : Les Pays-Bas étaient l’alliée naturelle du Danemark protestant. Gerhard se rend ensuite en Hollande, où il sert l’armée du Prince Frederik Hendrik d’Orange, exactement la puissance avec laquelle Ulfeldt négociait dans le cadre de la politique étrangère de Christian IV.
Le désir de s’embarquer pour les Indes : Le sermon mentionne que Gerhard voulut rejoindre la VOC depuis la Hollande. Ce désir d’aventure maritime lointaine trahit un appétit du monde que le contact avec un grand voyageur-écrivain comme Ulfeldt aurait pu nourrir.
VI. La Livonie : un lien structurel possible
Les Kuhlman étaient originaires de Livonie, en tous cas du côté maternel, cette région baltique que le Danemark avait historiquement administrée en partie et dans laquelle il conservait des intérêts. La Cour de Christian IV accueillait des nobles baltes dans ses cercles. Il n’est pas impossible que la famille Kuhlman ait disposé de contacts à Copenhague, et que c’est par ce biais et appuyé par la recommandation du Gymnasium de Hamburg, que Gerhard fut introduit auprès d’Ulfeldt. Le sermon dit d’ailleurs que Gerhard fut « recommendiret » à l’issue de ses études.
VII. Conclusion
Jakob Ulfeldt reste, en l’état des recherches, le candidat le plus plausible pour le rôle de l’ambassadeur danois de Gerhard Kuhlman. Sa vie incarne exactement le modèle intellectuel et géographique qui aurait pu inspirer à un jeune Livonien de seize ans la vocation du voyage et du monde : un homme qui avait vu Moscou à onze ans, qui en avait écrit, qui négociait avec la Suède, la Russie et les Provinces-Unies, et qui était le premier personnage du Royaume de Danemark après son roi.
L’hypothèse ne sera peut-être jamais prouvée. Mais elle est cohérente, elle est documentée par contexte, et elle donne à la jeunesse de Gerhard Kuhlman une profondeur et une logique que le seul texte du sermon ne permettrait pas d’apercevoir.
Note
(1) Une consultation des fonds du Rigsarkivet (Copenhague) est néanmoins envisagée, dans l’espoir, certes mince, que Gerhard Kuhlman y apparaisse de façon incidente : mention dans une liste de suite, un registre de voyage, ou un document de chancellerie. La biographie de Jakob Ulfeldt telle qu’elle est présentée dans les sources disponibles paraît par ailleurs suffisamment fiable pour constituer un point de départ solide.