Le Lieutenant-Colonel Kuhlman harcèle la garnison de Gartz

Mars 1636, campagne de l’Oder.

Extrait de l’histoire militaire suédoise de Bogislaw Philipp von Chemnitz (Stettin, 1605, Hallsta, 1678), concernant le Lieutenant-Colonel Johan Friedrich Kuhlman
La cavalerie suédoise de Johan Friedrich Kuhlman surgit pour intercepter un parti ennemi sortant de Gartz. Chevaux au galop et sabres tirés, les soldats impériaux sont surpris.Printemps 1636. Image générée par IA à partir du récit de Borislav von Chemnitz.

Introduction

Au printemps 1636, la situation militaire suédoise en Poméranie est difficile. La Paix de Prague (1635) a contraint la plupart des princes protestants allemands à abandonner l’alliance suédoise, laissant la Suède presque seule face aux forces impériales. En Poméranie, le Feld-maréchal Herman Wrangel et le Légat Axel Oxenstierna, établis à Stettin, s’efforcent de tenir la ligne de l’Oder contre une pression ennemie croissante.

L’ennemi impérial tient la ville de Gartz sur l’Oder, point stratégique en Poméranie. Les Suédois maintiennent un blocus de la garnison, mais la menace du général impérial Marazin et les mouvements de cavalerie ennemie vers la Neumark fragilisent la position suédoise. En mars 1636, le Lieutenant-Colonel Johan Friedrich Kuhlman commande le squadron Fels, unité de cavalerie stationnée à Pencun, village proche de Gartz, d’où il harcèle efficacement les sorties de la garnison impériale. C’est dans ce contexte que Chemnitz le mentionne, lui rendant un hommage rare dans son historiographie sobre : il « s’était très bien comporté ».

Extrait des récits de Chemnitz

« Entre-temps, l’ennemi ¹ avec les quatre régiments de cavalerie ² susmentionnés, qui avaient pris la route depuis Schwedt ³ vers Francfort [sur l’Oder] ⁴, avait traversé à Küstrin ⁵ vers la Neumark ⁶. Là, il avait attaqué et assailli une partie des dragons de Gordon ⁷ à Königsberg [en Neumark] ⁸. Ceux-ci s’étaient conduits de la façon la plus honteuse : le Capitaine qui s’y trouvait, bien que l’ennemi n’eût avec lui depuis Küstrin que cent hommes de pied, n’en commença pas moins aussitôt à capituler ⁹ et fut même si défaillant que, sur la demande de l’ennemi lui-même, il sortit avec son Lieutenant : il fut aussitôt arrêté et le lieu fut ainsi pris par surprise. ¹⁰

On ne pouvait dès lors plus savoir avec certitude quel effet atteindrait le blocus de Gartz ¹¹, puisque toutes les reconnaissances et rapports s’accordaient à indiquer que Marazin ¹² était déjà dans les environs, auquel cas il ne serait pas sans danger de continuer le blocus. Cela les décida donc à changer leur intention précédente et à rassembler les troupes vers Stettin ¹³ pour assurer au mieux la défense des quartiers de Neumark et de Poméranie arrière.

En conséquence, ils rappelèrent à Stettin les troupes du susdit Général-Major ¹⁴, qui avaient cantonné à Virrade ¹⁵ et s’étaient déjà mises en marche de là vers Pencun ¹⁶, ainsi que le squadron Fels ¹⁷ sous le Lieutenant-Colonel Culeman ¹⁸ (qui s’était très bien comporté à Pencun et avait, en peu de jours, détruit et capturé diverses sorties de l’ennemi depuis Gartz).

En ce lieu, le Feld-maréchal ¹⁹ et le Légat ²⁰ renforcèrent leurs forces de tout leur possible, afin de tenir l’ennemi éloigné de la Neumark et de la Poméranie arrière autant que faire se pouvait. La plus grande pénurie était en cavalerie : pour y pallier en partie, le Légat royal suédois donna des pistolets aux dragons de Stuart ²¹ et en fit de la cavalerie — ce qui, non plus que ce que le Colonel Woperschnow ²² avait mis en campagne de troupes nouvellement recrutées, était bien peu de chose face à la forte cavalerie de l’ennemi. »

Notes

¹ L’ennemi : les forces impériales opérant en Poméranie et en Neumark.

² Quatre régiments de cavalerie : unités impériales qui s’étaient repliées depuis Schwedt vers Francfort sur l’Oder, puis traversé à Küstrin.

³ Schwedt : Schwedt an der Oder, point stratégique sur l’Oder. C’est la même ville que Johan Friedrich attaquera avec le Colonel Böhm lors de l’opération du 24 septembre 1636.

⁴ Francfort sur l’Oder : Frankfurt an der Oder, place forte suédoise depuis la prise du 13 avril 1631 par Duwall.

⁵ Küstrin : Kostrzyn nad Odrą (Pologne), point de passage sur l’Oder vers la Neumark.

⁶ Neumark : Nowa Marchia, région à l’est de l’Oder.

⁷ Dragons de Gordon : régiment commandé par le Colonel Gordon, officier écossais au service suédois, l’un des nombreux officiers britanniques dans l’armée suédoise de la Guerre de Trente Ans.

⁸ Königsberg en Neumark : Chojna (Pologne actuelle). À ne pas confondre avec Königsberg de Prusse.

⁹ Capituler (zuaccordiren) : négocier les termes d’une reddition. La capitulation honteuse du Capitaine Gordon à Königsberg contraste explicitement avec l’éloge accordé par Chemnitz à Johan Friedrich Kuhlman à Pencun.

¹⁰ Pris par surprise (überrumpelt) : le Capitaine, sorti pour négocier avec son Lieutenant, fut arrêté et son poste tomba sans combat. Ce récit sert de repoussoir à l’éloge qui suit sur la conduite de Culeman.

¹¹ Blocus de Gartz : Gartz an der Oder (Gryfino en polonais), ville sur l’Oder en Poméranie, tenue par une garnison impériale que les Suédois cherchaient à réduire. C’est la même ville que le Général-Major Drummond s’efforcera de prendre en 1637-1638, y trouvant la mort.

¹² Marazin : Le baron Rudolph von Marzin , également connu sous le nom de Rudolph von Marazin ou Morzin , (* vers 1600 ; † 1646 à Prague ) était un maréchal saxon . Sa proximité menaçait la position suédoise et rendait le blocus de Gartz intenable.

¹³ Stettin : Szczecin, quartier général suédois en Poméranie, siège du Légat Oxenstierna.

¹⁴ Général-Major : vraisemblablement le Général-Major David Drummond, dont les troupes cantonnaient à Virrade avant de marcher vers Pencun.

¹⁵ Virrade : village en Poméranie, cantonnement des troupes suédoises.

¹⁶ Pencun : village de Poméranie proche de Gartz, position avancée d’où Johan Friedrich Kuhlman harcelait la garnison impériale.

¹⁷ Squadron Fels (Felsischen sqvadron) : escadron de cavalerie désigné par le nom de son régiment d’origine ou de son colonel titulaire. La nature cavalière de l’unité confirme l’appartenance de Johan Friedrich Kuhlman à l’arme de la cavalerie et des dragons, distinction attestée par les Rullors suédois.

¹⁸ Lieutenant-Colonel Culeman : Johan Friedrich Kuhlman, ici au grade de Lieutenant-Colonel confirmé dès mars 1636. L’éloge de Chemnitz est explicite et rare : il « s’était très bien comporté » (sich sehr wol gehalten) et avait « en peu de jours détruit et capturé diverses sorties ennemies depuis Gartz ». Ce jugement favorable contraste délibérément avec la capitulation honteuse du Capitaine Gordon décrite juste avant.

¹⁹ Feld-maréchal : Herman Wrangel, commandant en chef des forces suédoises en Poméranie.

²⁰ Le Légat : Axel Oxenstierna (1583-1654), chancelier du Royaume de Suède, représentant plénipotentiaire à Stettin.

²¹ Dragons de Stuart : régiment commandé par le Colonel Stuart, autre officier d’origine britannique en service suédois. Le Légat leur donna des pistolets pour les convertir en cavaliers, signe de la pénurie critique en cavalerie.

²² Colonel Woperschnow : officier suédois commandant des troupes nouvellement recrutées, insuffisantes face à la cavalerie impériale.

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