Le Naufrage du Mayumba

Arzew, 28 janvier 1882. Quand Sigurd Kuhlman croise, sur les quais d’Arzew, le destin d’un jeune chirurgien britannique qui n’a pas encore dit son nom.

Le 28 janvier 1882, un télégramme parvient au bureau de Sigurd Kuhlman, courtier maritime à Oran : le Mayumba brûle à Arzew. Construit en 1859 par les chantiers Harland & Wolff de Belfast – les mêmes qui lanceront plus tard le Titanic – ce quatre-mâts de 1 500 tonnes vient de voir sa chaudière prendre feu lors d’une manœuvre d’accostage. Toute la nuit, la population d’Arzew se mobilise pour sauver l’équipage et décharger la cargaison d’alfa que Sigurd a fait venir des Hauts-Plateaux pour son ami Heyn, Consul de Prusse à Belfast. Deux bras cassés, pas de victimes. Le navire, lui, est perdu.

Le lendemain, au Café du Port, chez Germaine, une patronne qui parle si fort qu’on l’entend depuis la jetée, Sigurd partage une anisette avec son associé Thomas et le maire Vallois. Le jeune médecin de bord du Mayumba les rejoint. Un Britannique, chirurgien, formé à l’Université d’Édimbourg. Il a passé quatre mois sur ce navire, las des fièvres tropicales et de la chaleur africaine. Avant cela, il servait sur le baleinier Hope, en mer arctique. Il veut rentrer en Angleterre.

Sigurd, qui a l’œil pour les gens de potentiel, lui propose de l’accompagner à Oran. Au moment de se quitter, il pose la question la plus naturelle du monde :

— Au fait, comment vous appelez-vous ?

Le jeune médecin répondit. Et ce nom, prononcé ce jour-là sur les quais d’Arzew, allait devenir l’un des plus célèbres de la littérature mondiale.

Mais nous ne le dirons pas ici.

Les indices sont là : Édimbourg, le baleinier Hope, la mer arctique, le Mayumba, un jeune chirurgien britannique en 1882. Pour un lecteur attentif, ils dessinent une silhouette. Pour les autres, le mystère reste entier.

Qui était ce jeune médecin ?

La réponse est dans la nouvelle « Le Naufrage du Mayumba », où l’histoire vraie des Kuhlman croise, le temps d’un naufrage et d’une anisette, le destin d’un homme que le monde entier finira par connaître.

« Le Naufrage du Mayumba » est une nouvelle d’Étienne Laude, tirée du recueil de la Saga des Kuhlman. [Pour commander le livre, cliquez ici.]

Prix Spécial du Jury CDHA en 2023.

À lire également : « En Algérie (1844-1899) » — où il est déjà fait allusion à cette rencontre.

Enveloppez bien la petite Madame

Lettre n°2 – Correspondances Lidén-Kuhlman (1er février 1773)

« Correspondance Lidén-Kuhlman »

Linköping, le 18 janvier 1773.

Mon cher ami,

Lettre, facture, argent, chaussures de Laponie¹, tout est bien arrivé. Merci pour tout le mal que tu t’es donné. Ne t’étonne pas que j’aie tardé à écrire. La main ne veut guère être assez serviable depuis qu’il fait froid. Par ce temps si changeant, je me suis senti assez mal et j’ai été de mauvaise humeur. Le manque de compagnie y est aussi pour quelque chose. Je rêve de mes bons hôtes de Norrköping² ; mais comment un pauvre hère pourrait-il s’y rendre par un tel froid et de si mauvaises routes³ ? À présent, je n’ose même pas mettre le nez dehors. Ah ! quelle agréable visite cela eût été pour moi de vous voir ici à Linköping. Pourquoi les bonnes conditions de route ont-elles si vite disparu ? Je n’ai rien à offrir, car ici en ville c’est le refuge de l’inquiétude ; mais quand les routes seront praticables et le temps doux, un tel voyage ne pourrait guère faire de mal. Imagine que Frère Rudberg⁴ vous accompagnât. Soyez les très bienvenus du fond du cœur, quand cela deviendra possible. Mais enveloppez bien la petite Madame⁵ afin qu’elle n’ait pas froid.

Pour le compte de mon beau-frère, le juge de district Sparschuch⁶, je dois commander une bonne provision d’eau de Pyrmont⁷ pour l’été. L’eau que j’avais fait chercher, c’est maintenant M. Duværus qui la boit, lui qui est misérablement torturé par la goutte⁸ depuis qu’il a surmonté la fièvre putride⁹.

Fais-moi savoir à l’avenir quel a été le prix des céréales¹⁰ à Örebro¹¹, ainsi que lors de la foire de la Saint-Paul¹² à Norrköping. Mon cher ami, rappelle à l’occasion à Grewahn¹³ de se souvenir du 22 février¹⁴. Ce serait un bien vilain tour si je me retrouvais à sec ce jour-là. Salue humblement Madame⁵ et Mademoiselle¹⁵ ; dis-leur qu’à présent je suis un parfait invalide¹⁶. J’espère toutefois redevenir un brave homme.

Comment te portes-tu toi-même ? Prends-tu régulièrement tes remèdes ? Aime toujours celui qui vit et meurt

Le plus fidèle ami de mon cher ami, Lidén

P.S. Prête-moi l’Histoire du commerce¹⁷ quand un messager part. Les livres de l’assesseur Braad¹⁸ sont-ils bien revenus ?

Depuis que j’ai écrit ces lignes, j’ai reçu une nouvelle et chère lettre par la poste. Comme il me réjouit que mes amis aillent mieux ! Ah, si je pouvais être parmi vous ! Eh bien, j’aurai aussi cette joie, si Dieu le veut. M. Alstrin, directeur des mines¹⁹, était chez moi aujourd’hui et est en route pour Stockholm ; il s’arrêtera à Norrköping. Jern²⁰, je ne le connais pas personnellement, mais il jouit d’une fort bonne réputation en ville. Il est celui qui, parmi tous les jeunes marchands, se comporte le mieux. De plus, il est bien marié et fait un bon commerce. Ainsi, il n’y a aucun risque avec lui.

[Reçu le 19 janvier²¹]

« Au domaine de Rödmossen, ses possesseurs ont exécuté des travaux louables », Le 12 juillet 1793. « Pille, l’homme riche, cultivait les forêts et les champs. Ovide ». Lars Sparschurch. Texte laissé dans le livre d’Or de Johan Kuhlman. Archives de Norrköping.

Notes explicatives

¹ Chaussures de Laponie (lappstöflar) — Bottes traditionnelles sames, confectionnées en peau de renne, à la semelle recourbée vers le haut pour s’adapter aux raquettes à neige. Très prisées en Suède au XVIIIe siècle pour leur chaleur exceptionnelle, elles s’achetaient souvent par l’intermédiaire de correspondants dans les villes du Nord ou de marchands itinérants.

² Norrköping — Grande ville marchande et proto-industrielle du sud-est de la Suède (province d’Östergötland), l’une des plus dynamiques du royaume au XVIIIe siècle, avec de nombreuses manufactures textiles et un commerce actif. Elle se distinguait nettement de Linköping, ville administrative et épiscopale plus modeste, d’où le sentiment d’isolement de Lidén.

³ Conditions de route (åkföre / wægelag) — En Suède, les routes d’hiver praticables en traîneau (åkföre, littéralement « conditions pour rouler ») étaient souvent meilleures que les chemins détrempés du printemps ou de l’automne. Un bon åkföre (sol gelé, neige tassée) rendait les longs trajets rapides et confortables. Sa disparition soudaine rendait tout déplacement pénible ou impossible.

⁴ Frère Rudberg (Bror Rudberg) — Titre familier (bror, « frère ») désignant un ami proche, probablement un ecclésiastique ou un académicien du réseau de Lidén. L’usage de bror pour un non-membre de la famille était courant dans les cercles cultivés suédois du XVIIIe siècle pour marquer une amitié intime.

⁵ La petite Madame / Madame (Frun) — Il s’agit de Brita Katarina Classon, première épouse de Johan Kuhlman, fille d’un marchand d’Örebro, épousée en 1772, quelques mois seulement avant que cette lettre soit écrite. Le qualificatif affectueux lilla Frun (« la petite Madame ») reflète sans doute à la fois sa jeunesse et sa condition de jeune mariée récente. La tendresse de Lidén à son égard prend une teinte particulièrement poignante à la lumière de ce que l’on sait : Brita Katarina mourra l’année même de cette lettre. Johan Kuhlman se remariera le 7 août 1779 avec Margareta Sehlberg, fille d’un marchand de Gävle, ville située à quelque 200 km au nord de Stockholm.

⁶ Lars Sparschurch (1738-1810) — Beau-frère (swåger) de Lidén, mentionné avec le titre abrégé V. Hæradsh., correspondant vraisemblablement à Vice-Häradshövding (vice-juge de district), fonction qu’il occupait en 1773. Il fera ensuite carrière comme Assesseur, administrateur et fonctionnaire de l’État chargé de fonctions judiciaires dans les instances royales suédoises. Il avait épousé Anna Brita Älf, demi-sœur de Lidén, et se rattachait par ce mariage à la famille Montelius de Linköping, où il mourut en 1810. Lidén joue ici le rôle d’intermédiaire et d’agent pour ses affaires.

Eau de Pyrmont (Pyrmontervatten) — Eau minérale gazeuse provenant de la station thermale de Bad Pyrmont (principauté de Waldeck, actuelle Allemagne du Nord). Au XVIIIe siècle, elle était réputée dans toute l’Europe pour ses vertus médicinales contre les maladies digestives, la goutte et les affections nerveuses. Elle s’exportait en bouteilles et constituait un article de luxe importé en Suède, signalant un statut social élevé et une préoccupation pour la santé selon les codes médicaux de l’époque.

⁸ Goutte (gikten) — Maladie articulaire causée par un excès d’acide urique, particulièrement répandue parmi les classes aisées du XVIIIe siècle en raison d’une alimentation riche en viandes et en alcool. Ses crises pouvaient être profondément invalidantes et duraient parfois plusieurs semaines.

⁹ Fièvre putride (rötfebern) — Terme générique désignant au XVIIIe siècle diverses fièvres graves à caractère infectieux : typhus, fièvre typhoïde, ou fièvre scarlatine sévère. Le mot röt- (« putride, de putréfaction ») reflète la théorie médicale humorale de l’époque, qui attribuait ces fièvres à une corruption des humeurs internes.

¹⁰ Prix des céréales (spanmålspriset) — Information économique capitale au XVIIIe siècle. En Suède, les prix du blé, du seigle et de l’orge variaient fortement selon les régions et les saisons, influençant directement le coût de la vie et les spéculations commerciales.

¹¹ Örebro — Ville de la province de Närke, centre commercial important disposant de foires régulières. Les prix pratiqués à Örebro servaient souvent de référence pour les transactions dans les provinces voisines. C’est également la ville d’origine de Brita Katarina Classon, épouse de Johan Kuhlman.

¹² Foire de la Saint-Paul (Pålsmessan) — Foire traditionnelle célébrée autour du 25 janvier (fête de la Conversion de Saint Paul). Ces foires saisonnières rythmaient la vie économique des villes suédoises : on y réglait les dettes, on y concluait les contrats et on y fixait les prix pour les mois à venir.

¹³ Grewahn — Intermédiaire commercial de Norrköping, chargé de régler une échéance pour le compte de Lidén. Son identité précise n’est pas établie avec certitude.

¹⁴ 22 février — Date d’une échéance financière, très probablement une lettre de change (växel), courante dans le commerce du XVIIIe siècle. « Se retrouver à sec » (strandsättas, littéralement « être échoué ») signifiait ne pas pouvoir honorer un paiement, ce qui entraînait une grave atteinte à la réputation commerciale.

¹⁵ Mademoiselle (Mamsell) — Probablement Mademoiselle Ornberg, gouvernante au sein du foyer Kuhlman. Dans la société suédoise du XVIIIe siècle, le titre Mamsell désignait une femme non mariée de condition respectable, souvent employée dans les maisons bourgeoises comme gouvernante, dame de compagnie ou préceptrice. Sa mention aux côtés de Frun dans les salutations finales indique qu’elle faisait pleinement partie du cercle domestique de la famille.

¹⁶ Parfait invalide (fullkomlig Stympare) — Stympare désigne littéralement un « estropié » ou « mutilé », mais Lidén l’emploie ici avec autodérision pour qualifier son incapacité à tenir correctement la plume en raison du froid qui ankylose sa main. Ce type de plainte stylistique était un topos épistolaire du XVIIIe siècle.

¹⁷ Histoire du commerce (HandelsHistorien) — Ouvrage à identifier précisément ; il peut s’agir du Dictionnaire universel de commerce de Jacques Savary des Bruslons (traduit et diffusé en Suède), ou d’un traité sur le commerce international alors en vogue dans les cercles marchands et intellectuels suédois.

¹⁸ Assesseur Braad et Sara Margaretha Kuhlman — Le Ass. Braad mentionné dans le post-scriptum est Christofer Henric Braad (1728-1781), marin, navigateur et écrivain suédois de renom. Officier de la Compagnie suédoise d’Extrême-Orient (Svenska Ostindiska Companiet), il avait commandé plusieurs expéditions vers la Chine. Son dernier voyage accompli, il s’installa à Norrköping pour rédiger ses mémoires, et c’est là qu’il fit la connaissance de Johan Kuhlman, dont il devint l’ami. Johan lui présenta alors sa jeune sœur cadette, Sara Margaretha Kuhlman (née en 1752), qu’il épousa en 1772, à peine un an avant que cette lettre soit écrite. Sara Margaretha était issue du second mariage du père de Johan, dont celui-ci avait pris la tutelle après la mort de leur père en 1771. Le couple eut trois enfants, dont un fils, Christofer Hinrich, qui deviendra Secrétaire Royal. La question posée par Lidén — « Les livres de l’assesseur Braad sont-ils bien revenus ? » — révèle que les ouvrages de Braad, très probablement ses journaux de bord ou notes de voyage qu’il mettait en forme pour ses mémoires, circulaient au sein de ce réseau lettré. Cette note permet de mesurer la densité des liens unissant les protagonistes de cette correspondance : Kuhlman est à la fois l’ami de Lidén, le beau-frère de Braad et le tuteur de sa propre sœur, dans un réseau mêlant commerce, culture et vie familiale.

¹⁹ Directeur des mines (Bergmästare Alstrin) — Fonctionnaire royal chargé de la supervision des mines dans un district minier (bergslag). La Suède du XVIIIe siècle était l’une des premières puissances minières européennes (fer, cuivre), et ce titre correspondait à une position influente et bien rémunérée.

²⁰ Jern — Nom propre (järn signifie « fer » en suédois), probablement un négociant lié à l’industrie métallurgique, dont la réputation à Norrköping est jugée favorable. Lidén, qui ne le connaît pas personnellement, le recommande indirectement à son correspondant sur la foi de son image en ville.

²¹ [Reçu le 19 janvier] — Note archivistique ajoutée par le destinataire (ou un archiviste ultérieur) indiquant la date d’arrivée. La lettre étant datée du 18 janvier et reçue le lendemain, le voyage postal entre Linköping et Norrköping — deux villes voisines distantes d’une quarantaine de kilomètres dans la province d’Östergötland — s’effectuait donc en une seule journée, témoignant de l’efficacité du service postal suédois de l’époque. Cela souligne aussi, par contraste, combien les plaintes de Lidén sur les routes impraticables sont éloquentes : le courrier passe, mais lui ne peut bouger.

Note linguistique générale — La lettre est écrite en suédois du XVIIIe siècle, caractérisé par une orthographe archaïsante : w pour v, æ pour ä, ø pour ö, th pour t. Cette graphie reflète l’état de la langue avant les grandes réformes orthographiques du XIXe siècle. Le style est vif, familier et elliptique, typique de la correspondance privée cultivée de l’époque des Lumières suédoises.

John Bell, médecin et diplomate (1797–1863) : Un consul au cœur du pouvoir colonial à Alger

Prologue : Les funérailles d’un témoin de l’Algérie nouvelle

Le 16 juin 1863, le cimetière de Saint-Eugène, à Alger, est le théâtre d’un événement qui dépasse le simple cadre d’une cérémonie funéraire. La dépouille de John Bell, Consul Général d’Angleterre, est accompagnée par l’état-major de l’Algérie coloniale : le Maréchal Pélissier, Gouverneur Général et Duc de Malakoff, y côtoie les généraux de Martimprey et Yusuf.

Le Maréchal Pelissier, Duc de Malakof (1794-1864). Collection personnelle de l’auteur.
Le Général Yusuf (1808-1866). Collection personnelle de l’auteur.
Le Général de Martimprey (1808-1883). Collection personnelle de l’auteur.

Rien, pourtant, ne prédestinait cet homme, un temps dépeint par la presse française des années 1840 comme un diplomate étranger agissant « sans droit » en territoire français, à une telle déférence. Sa carrière, longue de plus de trente ans, aura été le miroir d’une mue diplomatique fondamentale : celle du passage d’une Algérie dont la souveraineté française était ouvertement contestée par Londres, à celle d’une colonie reconnue et partenaire. John Bell fut l’homme qui accompagna la normalisation politique des relations entre deux empires.

I. Une trajectoire d’expert : du médecin au diplomate de terrain (1797–1850)

John Bell, né en 1797 à Leith en Écosse, fils de William Bell et de Jane Middleton Forbes, possède une double identité : celle de médecin de formation, surnommé « The Doctor John Bell » et celle de diplomate.

Loin d’être un débutant lors de son installation en Algérie, Bell a déjà consolidé son expérience diplomatique au Maroc. Avant 1836, il a servi dans le réseau consulaire britannique à Tétouan et à Tanger, où il épouse Matilda Seaman en 1835. Lorsqu’il est nommé Vice-Consul à Oran en 1836, Bell est un diplomate expérimenté. En première ligne, à proximité immédiate de la frontière marocaine et au centre des opérations militaires, Bell devient le pivot des intérêts britanniques. Lorsqu’il est enfin appelé à Alger, en janvier 1851, pour occuper le poste de Consul, il apporte avec lui quinze ans de connaissance intime du terrain. Cette expérience fait de lui un interlocuteur dont la légitimité repose sur une maîtrise parfaite des enjeux maghrébins.

II. La crise de l’exequatur : un bras de fer diplomatique (1844)

Au milieu des années 1840, la position de John Bell dépasse le cadre des affaires consulaires courantes. Le cœur du conflit réside dans l’obtention de l’exequatur, ce document officiel par lequel le gouvernement français autorise un consul étranger à exercer ses fonctions. En refusant de demander cette autorisation à Paris, les consuls britanniques, dont Bell, adoptent une posture de résistance. Ils arguent qu’ayant été accrédités par le dernier Dey d’Alger avant 1830, leurs pouvoirs ne sauraient être subordonnés à une administration française qu’ils ne reconnaissent pas.

En juin 1844, le journal La France dénonce cette situation : Bell et ses collègues agissent, selon eux, « sans droit ». La presse perçoit ce refus comme un affront à la souveraineté française. Cette situation révèle la nature de la mission de Bell : il est le garant, sur le terrain, de la ligne politique britannique qui consiste à ne pas donner de sceau de légitimité à l’incorporation de l’Algérie par la France. En 1844, Bell est un diplomate défiant l’administration coloniale, tout en protégeant les intérêts britanniques au cœur de la zone de conflit.

III. 1851–1854 : La normalisation et la consécration

En janvier 1851, John Bell s’installe à Alger pour remplacer M. F. John. Louis-Napoléon Bonaparte, alors Président de la République, cherche un rapprochement avec la Grande-Bretagne. Le 4 février 1851, la France accorde l’exequatur à John Bell. Cette procédure met un terme définitif à la fiction juridique qui maintenait que les consuls étrangers tenaient leurs pouvoirs du dernier Dey. Le journal L’Atlas (26 février 1851) souligne : « Désormais le représentant de S. M. Britannique en Algérie ne tiendra plus ses pouvoirs d’Hussein-Pacha ».

En août 1854, John Bell est promu Consul Général. Cette élévation est analysée par la presse comme une « sanction » (une consécration) donnée par l’Angleterre à l’incorporation de l’Algérie à la France. Bell devient, par ce titre, l’interlocuteur officiel du gouvernement britannique. Durant la Guerre de Crimée, il devient le relais de la diplomatie de guerre de Londres, comme en témoigne la publication dans le Moniteur algérien (25 juin 1855) de dépêches officielles britanniques qu’il est chargé de diffuser.

IV. L’insertion dans la société coloniale : Réseaux et alliances
CDV dédicacée de Gustave Mercier-Lacombe (1815-1874). Collection personnelle de l’auteur.

John Bell a tissé des liens étroits avec les élites françaises, mais aussi avec le corps diplomatique. Il entretenait des relations suivies avec ses pairs, parmi lesquels Joseph Kuhlman, Chancelier du consulat du Danemark dès 1849 et figure influente de la communauté diplomatique et maritime à Alger. Bien que Kuhlman n’accédera au rang de Consul Général qu’en 1873, il était, dans les années 1860, un membre éminent du cercle consulaire où Bell évoluait.

Sa correspondance témoigne également de sa proximité avec l’élite militaire, comme l’atteste sa lettre du 21 mars 1859 au Colonel Renson, Chef d’État-Major à Oran. Cette amitié mondaine facilitait ses missions diplomatiques. L’aboutissement de cette intégration est le mariage de sa fille, Henrietta-Mary Bell, avec Nicolas (Gustave) Mercier-Lacombe, Conseiller d’État et Directeur Général des services civils, le 25 mai 1861. Le Consul Général n’est plus un étranger ; il est une figure dont la descendance participe à la gestion de la colonie.

Lettre autographe du Consul Général Bell, datée du 21 mars 1859. Collection personnelle de l’auteur.

Alger le 21 Mars 1859

Cher Colonel,

Je prends la liberté de vous recommander M. le Capitaine Peel qui a été nommé Vice Consul d’Angleterre à Oran par le Gouvernement Britannique ; si vous pouviez lui être utile je vous serais très reconnaissant.

Madame Bell et ma fille me chargent de leurs amitiés pour vous et Madame Renson.

Veuillez agréer Cher Colonel l’assurance de ma haute estime et de mon affectueux dévouement.

John Bell

John Bell s’éteint le 9 juin 1863, rue du Divan à Alger. Ses obsèques, le 16 juin, furent une cérémonie politique de premier plan. Il est fort probable que Joseph Kuhlman, membre actif du corps consulaire, ait assisté aux funérailles, rendant hommage à celui qui fut un pilier de la diplomatie algéroise.

V. Épilogue : L’héritage d’une transition diplomatique

La disparition de Bell marque la conclusion d’une période de transition historique. Par son travail de normalisation diplomatique, il a transformé une relation de confrontation en un partenariat fonctionnel. Avec sa disparition, c’est une génération de diplomates qui s’efface : celle qui a dû construire la diplomatie en même temps que se construisait la colonie, dans l’ombre des maréchaux et des généraux.

Jakob Ulfeldt et Gerhard Kuhlman : un diplomate et son page, la vocation du voyage

Note de recherche sur une hypothèse biographique – vers 1625-1628.

Le Chancelier du Danemark Jakob Ulfeldt et son jeune page gerhardt Kuhlman, vers 1825. Image générée par IA.
I. Avertissement méthodologique et point de départ

Le sermon funèbre de Gerhard Kuhlman, prêché à Stettin en 1637, est un document de piété luthérienne et non une biographie au sens moderne. Le Curriculum vitae qu’il contient livre des informations certes précieuses, mais souvent formulées de façon vague, elliptique, ou délibérément sobre. Il ne nomme pas l’ambassadeur danois. Il ne donne pas les dates précises des missions. Il ne précise pas les lieux exacts des voyages.

Ces lacunes ne signifient pas que le texte est inutile : elles invitent à le replacer dans son contexte historique pour élaborer des hypothèses. C’est l’objet de la présente note. La démarche est celle d’un raisonnement par indices convergents, non d’une démonstration documentaire. L’hypothèse qui suit est plausible et cohérente, mais elle reste non vérifiable par les voies documentaires habituelles : même si l’on consultait les fonds diplomatiques du Rigsarkivet de Copenhague, il serait illusoire d’y chercher la trace d’un jeune page car les missions diplomatiques enregistraient les souverains, les négociateurs, les traités, non les serviteurs de rang subalterne qui accompagnaient les émissaires dans leurs voyages. La présence de Gerhard Kuhlman aux côtés de l’ambassadeur danois n’est attestée que par le sermon funèbre lui-même et c’est précisément pourquoi le raisonnement par contexte et par indices convergents est la seule méthode disponible. (1)

Un point de méthode s’impose également sur le vocabulaire : ce que le sermon appelle un « Ambassadeur » ne correspond pas exactement à ce que nous entendons aujourd’hui par ce terme. Au XVIIe siècle, les « ambassadeurs » étaient avant tout des personnes de confiance des monarques – diplomates, conseillers, émissaires – à qui l’on confiait des missions délicates auprès d’autres souverains. La distinction entre ambassadeur ordinaire, ambassadeur extraordinaire, légat, envoyé ou chancelier chargé de mission n’était pas toujours rigide. Un Rigskansler comme Jakob Ulfeldt pouvait tout à fait être désigné comme « Ambassadeur » par un prédicateur luthérien décrivant le rôle de son défunt paroissien auprès de lui, sans que cela signifie qu’Ulfeldt portait formellement le titre d’ambassadeur résident.

C’est avec ces précautions en tête que nous lisons le passage central du sermon :

« Nach dem Er sich nun 3. Jahr lang daselbst auffgehalten / hat Er sich zu einem / der Königl. Mayt : zu Dennemarck / Vornehmen Ambassadeurn, vnd der seiner vortreffllichen qualitäten halber am Königl. Hoffe in grossem ansehen gewesen / begeben / vnd demselben auffgewartet ; Mit welchem Er in vnterschiedenen vnd wichtigen Legationibus, so wol in Schweden / alß Dennemarck vnd Mußcow verreiset / vnd seine Jhme vffgetragene Commissiones, an allen orten deromossen Löb : vnd rühmlichen expediret vnd außgerichtet / das beydes die hohen Potentaten / alß Könige vnd Fürsten / wie auch seine Herren Principalen, ein gnedig : vnd grosses wolgefallen vnd Contentement daran gehabt. »

Traduction : « Après avoir séjourné trois ans à Hamburg, il se rendit auprès d’un distingué ambassadeur de Sa Majesté Royale de Danemark, qui était en grande considération à la Cour royale en raison de ses excellentes qualités, et le servit. Avec lui, il voyagea dans diverses et importantes légations, aussi bien en Suède qu’au Danemark et à Moscou, et les commissions qui lui furent confiées furent accomplies et exécutées en tous lieux de façon si louable et honorable que tant les hauts potentats – rois et princes – que ses maîtres principaux en eurent le plus grand contentement et satisfaction. »

Trois éléments ressortent de ce passage avec force :

  1. L’ambassadeur était « en grande considération à la Cour royale » : un personnage de premier plan, pas un simple diplomate de rang moyen
  2. Gerhard voyagea avec lui dans des légations vers la Suède, le Danemark et Moscou
  3. Gerhard ne se contenta pas d’accompagner : il exécuta lui-même des commissions qui satisfirent rois et princes, un rôle actif de courrier ou de secrétaire diplomatique

C’est ce portrait, un grand personnage danois, voyageur infatigable, en grande faveur à la Cour royale, engagé dans des missions vers la Suède et la Russie dans les années 1625-1628, qui oriente notre recherche vers Jakob Ulfeldt.

II. Jakob Ulfeldt (1567-1630) : portrait d’un diplomate-voyageur

Jakob Ulfeldt (25 juin 1567 – 25 juin 1630) fut l’une des personnalités les plus remarquables de la diplomatie danoise de son temps. Rigskansler (chancelier du Royaume) de 1609 jusqu’à sa mort, il exerça pendant vingt-et-un ans la plus haute fonction administrative et diplomatique du Danemark sous le règne de Christian IV. Son profil correspond point par point à la description du sermon :

Jakob Ulfeldt (1567-1630)
Jakob Ulfeldt (1567-1630).

En grande considération à la Cour royale : En tant que Rigskansler, Ulfeldt était le premier personnage du Royaume après le roi. Il présidait le Conseil de la Couronne, signait les traités et représentait le Danemark dans les négociations les plus sensibles. Être « en grande considération à la Cour royale » ne pouvait pas mieux le décrire.

Un voyageur et un homme de culture : Sa carrière diplomatique avait débuté très jeune : en 1578, à onze ans, il accompagna son père dans une ambassade extraordinaire en Russie, dont il tira plus tard un célèbre récit de voyage, le Hodoeporicon Ruthenicum (publié à titre posthume en 1608). Cet homme avait vu Moscou à l’âge de onze ans et en avait écrit. Il était précisément le type de personnalité susceptible d’inspirer à un jeune page la curiosité du monde.

III. Les missions vers la Suède, le Danemark et Moscou : un faisceau de concordances

Le sermon mentionne trois destinations précises pour les légations : Suède, Danemark, Moscou. Ces trois destinations correspondent exactement aux enjeux diplomatiques danois de la période 1625-1628 :

La Suède : La relation suédo-danoise était complexe : rivaux historiques en Baltique, les deux royaumes étaient condamnés à se parler. La Paix de Knäred (1613), négociée par Ulfeldt lui-même côté danois, avait mis fin à la guerre de Kalmar. Les années 1620 virent une reprise progressive des contacts diplomatiques entre Copenhague et Stockholm, contacts auxquels Ulfeldt, comme Rigskansler, participait nécessairement.

Le Danemark : La mention même du Danemark comme destination de légations confirme que les missions impliquaient des déplacements entre la résidence de l’ambassadeur, possiblement Hamburg ou une autre ville d’Allemagne du Nord et Copenhague, c’est-à-dire des allers-retours vers la Cour royale danoise elle-même. Il faut aussi se rappeler que le sermon concerne Gerhard, originaire de Livonie, pour lequel un déplacement au Danemark représentait déjà quelque chose d’inhabituel.

Moscou : La Russie était un partenaire commercial et stratégique essentiel pour le Danemark. Le droit de Sund, la taxe que le Danemark prélevait sur tous les navires traversant le détroit entre Mer du Nord et Baltique, alimentait les finances royales et dépendait du commerce baltique, donc des relations avec les puissances maritimes orientales. En 1625-1629, Christian IV intervenait militairement dans la Guerre de Trente Ans et cherchait à neutraliser ses adversaires en multipliant les alliances. Des missions vers le Tsar Michel Ier Romanov (1613-1645) s’inscrivaient dans cette logique stratégique. Ulfeldt, dont le père avait conduit une grande ambassade en Russie en 1578 et qui en avait écrit le récit, était l’homme idéal pour conduire ou coordonner de telles missions.

Les Pays-Bas : Non mentionné dans les sermon directement mais on sait que Gerhard rejoint son frère à Frankfurt-sur-le-Main depuis la Hollande ! Ulfeldt fut l’une des forces motrices derrière l’alliance avec les Pays-Bas en 1621 et l’union élargie avec les duchés de Schleswig-Holstein en 1623. Contrairement au Conseil privé dans son ensemble, il œuvra à partir de 1621 en faveur de la création d’une union protestante sous la direction de Christian IV dans la Guerre de Trente Ans, effort qui aboutit en 1625.

IV. La chronologie : une concordance frappante
PériodeGerhard KuhlmanJakob Ulfeldt
1622-1625Gymnasium de Hamburg (3 ans)Rigskansler actif à Copenhague
1625-1628Service auprès de l’ambassadeur danois avec missions en Suède, Danemark et MoscouAu cœur de la politique étrangère de Christian IV, phase danoise de la Guerre de Trente Ans
1628-1630Espagne et ItalieToujours Rigskansler
25 juin 1630Gerhard en HollandeMort d’Ulfeldt
Automne 1631Frankfurt-sur-l’Oder – armée suédoise(décédé)

Gerhard quitte le service de l’ambassadeur vers 1628, soit pour des raisons personnelles, soit parce que la phase danoise de la Guerre de Trente Ans se terminait (Paix de Lübeck, 1629, forçant le Danemark à se retirer du conflit). Ulfeldt mourut le 25 juin 1630, soit plus d’un an après le départ de Gerhard pour l’Espagne.

V. Ce qu’Ulfeldt aurait transmis à Gerhard

La vocation du voyage : Un homme qui avait voyagé en Russie à onze ans, qui circulait entre Copenhague, Hamburg, Stockholm et Moscou, ne pouvait qu’enflammer l’imagination d’un jeune page de seize à dix-neuf ans. Le sermon précise que c’est « une vive affection et un désir de voir les pays étrangers et d’en apprendre les langues » qui poussa Gerhard vers l’Espagne et l’Italie après son service diplomatique. Ce désir ne naît pas du vide, il naît d’une exposition au monde.

L’attrait pour l’Espagne et l’Italie : Ulfeldt, en tant que Rigskansler, entretenait des relations avec toutes les cours européennes. Les réseaux diplomatiques qu’un jeune page aurait côtoyés dans son entourage comprenaient des ambassadeurs de toutes nations, des descriptions de cours lointaines, des récits de voyages méditerranéens.

L’attrait pour les Provinces-Unies : Les Pays-Bas étaient l’alliée naturelle du Danemark protestant. Gerhard se rend ensuite en Hollande, où il sert l’armée du Prince Frederik Hendrik d’Orange, exactement la puissance avec laquelle Ulfeldt négociait dans le cadre de la politique étrangère de Christian IV.

Le désir de s’embarquer pour les Indes : Le sermon mentionne que Gerhard voulut rejoindre la VOC depuis la Hollande. Ce désir d’aventure maritime lointaine trahit un appétit du monde que le contact avec un grand voyageur-écrivain comme Ulfeldt aurait pu nourrir.

VI. La Livonie : un lien structurel possible

Les Kuhlman étaient originaires de Livonie, en tous cas du côté maternel, cette région baltique que le Danemark avait historiquement administrée en partie et dans laquelle il conservait des intérêts. La Cour de Christian IV accueillait des nobles baltes dans ses cercles. Il n’est pas impossible que la famille Kuhlman ait disposé de contacts à Copenhague, et que c’est par ce biais et appuyé par la recommandation du Gymnasium de Hamburg, que Gerhard fut introduit auprès d’Ulfeldt. Le sermon dit d’ailleurs que Gerhard fut « recommendiret » à l’issue de ses études.

VII. Conclusion

Jakob Ulfeldt reste, en l’état des recherches, le candidat le plus plausible pour le rôle de l’ambassadeur danois de Gerhard Kuhlman. Sa vie incarne exactement le modèle intellectuel et géographique qui aurait pu inspirer à un jeune Livonien de seize ans la vocation du voyage et du monde : un homme qui avait vu Moscou à onze ans, qui en avait écrit, qui négociait avec la Suède, la Russie et les Provinces-Unies, et qui était le premier personnage du Royaume de Danemark après son roi.

L’hypothèse ne sera peut-être jamais prouvée. Mais elle est cohérente, elle est documentée par contexte, et elle donne à la jeunesse de Gerhard Kuhlman une profondeur et une logique que le seul texte du sermon ne permettrait pas d’apercevoir.

Note

(1) Une consultation des fonds du Rigsarkivet (Copenhague) est néanmoins envisagée, dans l’espoir, certes mince, que Gerhard Kuhlman y apparaisse de façon incidente : mention dans une liste de suite, un registre de voyage, ou un document de chancellerie. La biographie de Jakob Ulfeldt telle qu’elle est présentée dans les sources disponibles paraît par ailleurs suffisamment fiable pour constituer un point de départ solide.

Le Lieutenant-Colonel Kuhlman harcèle la garnison de Gartz

Mars 1636, campagne de l’Oder.

Extrait de l’histoire militaire suédoise de Bogislaw Philipp von Chemnitz (Stettin, 1605, Hallsta, 1678), concernant le Lieutenant-Colonel Johan Friedrich Kuhlman
La cavalerie suédoise de Johan Friedrich Kuhlman surgit pour intercepter un parti ennemi sortant de Gartz. Chevaux au galop et sabres tirés, les soldats impériaux sont surpris.Printemps 1636. Image générée par IA à partir du récit de Borislav von Chemnitz.

Introduction

Au printemps 1636, la situation militaire suédoise en Poméranie est difficile. La Paix de Prague (1635) a contraint la plupart des princes protestants allemands à abandonner l’alliance suédoise, laissant la Suède presque seule face aux forces impériales. En Poméranie, le Feld-maréchal Herman Wrangel et le Légat Axel Oxenstierna, établis à Stettin, s’efforcent de tenir la ligne de l’Oder contre une pression ennemie croissante.

L’ennemi impérial tient la ville de Gartz sur l’Oder, point stratégique en Poméranie. Les Suédois maintiennent un blocus de la garnison, mais la menace du général impérial Marazin et les mouvements de cavalerie ennemie vers la Neumark fragilisent la position suédoise. En mars 1636, le Lieutenant-Colonel Johan Friedrich Kuhlman commande le squadron Fels, unité de cavalerie stationnée à Pencun, village proche de Gartz, d’où il harcèle efficacement les sorties de la garnison impériale. C’est dans ce contexte que Chemnitz le mentionne, lui rendant un hommage rare dans son historiographie sobre : il « s’était très bien comporté ».

Extrait des récits de Chemnitz

« Entre-temps, l’ennemi ¹ avec les quatre régiments de cavalerie ² susmentionnés, qui avaient pris la route depuis Schwedt ³ vers Francfort [sur l’Oder] ⁴, avait traversé à Küstrin ⁵ vers la Neumark ⁶. Là, il avait attaqué et assailli une partie des dragons de Gordon ⁷ à Königsberg [en Neumark] ⁸. Ceux-ci s’étaient conduits de la façon la plus honteuse : le Capitaine qui s’y trouvait, bien que l’ennemi n’eût avec lui depuis Küstrin que cent hommes de pied, n’en commença pas moins aussitôt à capituler ⁹ et fut même si défaillant que, sur la demande de l’ennemi lui-même, il sortit avec son Lieutenant : il fut aussitôt arrêté et le lieu fut ainsi pris par surprise. ¹⁰

On ne pouvait dès lors plus savoir avec certitude quel effet atteindrait le blocus de Gartz ¹¹, puisque toutes les reconnaissances et rapports s’accordaient à indiquer que Marazin ¹² était déjà dans les environs, auquel cas il ne serait pas sans danger de continuer le blocus. Cela les décida donc à changer leur intention précédente et à rassembler les troupes vers Stettin ¹³ pour assurer au mieux la défense des quartiers de Neumark et de Poméranie arrière.

En conséquence, ils rappelèrent à Stettin les troupes du susdit Général-Major ¹⁴, qui avaient cantonné à Virrade ¹⁵ et s’étaient déjà mises en marche de là vers Pencun ¹⁶, ainsi que le squadron Fels ¹⁷ sous le Lieutenant-Colonel Culeman ¹⁸ (qui s’était très bien comporté à Pencun et avait, en peu de jours, détruit et capturé diverses sorties de l’ennemi depuis Gartz).

En ce lieu, le Feld-maréchal ¹⁹ et le Légat ²⁰ renforcèrent leurs forces de tout leur possible, afin de tenir l’ennemi éloigné de la Neumark et de la Poméranie arrière autant que faire se pouvait. La plus grande pénurie était en cavalerie : pour y pallier en partie, le Légat royal suédois donna des pistolets aux dragons de Stuart ²¹ et en fit de la cavalerie — ce qui, non plus que ce que le Colonel Woperschnow ²² avait mis en campagne de troupes nouvellement recrutées, était bien peu de chose face à la forte cavalerie de l’ennemi. »

Notes

¹ L’ennemi : les forces impériales opérant en Poméranie et en Neumark.

² Quatre régiments de cavalerie : unités impériales qui s’étaient repliées depuis Schwedt vers Francfort sur l’Oder, puis traversé à Küstrin.

³ Schwedt : Schwedt an der Oder, point stratégique sur l’Oder. C’est la même ville que Johan Friedrich attaquera avec le Colonel Böhm lors de l’opération du 24 septembre 1636.

⁴ Francfort sur l’Oder : Frankfurt an der Oder, place forte suédoise depuis la prise du 13 avril 1631 par Duwall.

⁵ Küstrin : Kostrzyn nad Odrą (Pologne), point de passage sur l’Oder vers la Neumark.

⁶ Neumark : Nowa Marchia, région à l’est de l’Oder.

⁷ Dragons de Gordon : régiment commandé par le Colonel Gordon, officier écossais au service suédois, l’un des nombreux officiers britanniques dans l’armée suédoise de la Guerre de Trente Ans.

⁸ Königsberg en Neumark : Chojna (Pologne actuelle). À ne pas confondre avec Königsberg de Prusse.

⁹ Capituler (zuaccordiren) : négocier les termes d’une reddition. La capitulation honteuse du Capitaine Gordon à Königsberg contraste explicitement avec l’éloge accordé par Chemnitz à Johan Friedrich Kuhlman à Pencun.

¹⁰ Pris par surprise (überrumpelt) : le Capitaine, sorti pour négocier avec son Lieutenant, fut arrêté et son poste tomba sans combat. Ce récit sert de repoussoir à l’éloge qui suit sur la conduite de Culeman.

¹¹ Blocus de Gartz : Gartz an der Oder (Gryfino en polonais), ville sur l’Oder en Poméranie, tenue par une garnison impériale que les Suédois cherchaient à réduire. C’est la même ville que le Général-Major Drummond s’efforcera de prendre en 1637-1638, y trouvant la mort.

¹² Marazin : Le baron Rudolph von Marzin , également connu sous le nom de Rudolph von Marazin ou Morzin , (* vers 1600 ; † 1646 à Prague ) était un maréchal saxon . Sa proximité menaçait la position suédoise et rendait le blocus de Gartz intenable.

¹³ Stettin : Szczecin, quartier général suédois en Poméranie, siège du Légat Oxenstierna.

¹⁴ Général-Major : vraisemblablement le Général-Major David Drummond, dont les troupes cantonnaient à Virrade avant de marcher vers Pencun.

¹⁵ Virrade : village en Poméranie, cantonnement des troupes suédoises.

¹⁶ Pencun : village de Poméranie proche de Gartz, position avancée d’où Johan Friedrich Kuhlman harcelait la garnison impériale.

¹⁷ Squadron Fels (Felsischen sqvadron) : escadron de cavalerie désigné par le nom de son régiment d’origine ou de son colonel titulaire. La nature cavalière de l’unité confirme l’appartenance de Johan Friedrich Kuhlman à l’arme de la cavalerie et des dragons, distinction attestée par les Rullors suédois.

¹⁸ Lieutenant-Colonel Culeman : Johan Friedrich Kuhlman, ici au grade de Lieutenant-Colonel confirmé dès mars 1636. L’éloge de Chemnitz est explicite et rare : il « s’était très bien comporté » (sich sehr wol gehalten) et avait « en peu de jours détruit et capturé diverses sorties ennemies depuis Gartz ». Ce jugement favorable contraste délibérément avec la capitulation honteuse du Capitaine Gordon décrite juste avant.

¹⁹ Feld-maréchal : Herman Wrangel, commandant en chef des forces suédoises en Poméranie.

²⁰ Le Légat : Axel Oxenstierna (1583-1654), chancelier du Royaume de Suède, représentant plénipotentiaire à Stettin.

²¹ Dragons de Stuart : régiment commandé par le Colonel Stuart, autre officier d’origine britannique en service suédois. Le Légat leur donna des pistolets pour les convertir en cavaliers, signe de la pénurie critique en cavalerie.

²² Colonel Woperschnow : officier suédois commandant des troupes nouvellement recrutées, insuffisantes face à la cavalerie impériale.