Cornelis et la Compagnie des Indes Orientales

Cornelis van Nijenrode. 1600-1620, quelque part en Asie…

Un navire néerlandais est remorqué dans la baie de Nagasaki. Peinture de Kawahara Keiga.

Dans le premier article consacré à l’enquête sur Gertrud « von Sipstein », j’évoquais en conclusion un passage troublant de l’homélie funèbre du pasteur Christoph Schultetus : Gerhard Kuhlman, alors en Hollande, avait formé le projet de s’engager dans la Compagnie des Indes orientales. Il y renonça « en raison des avertissements reçus concernant le danger de ce voyage ». Qui l’en avait dissuadé ? La réponse pourrait bien se trouver dans la famille même de Gertrud, du côté de sa mère, Catharina van Nijenrode. Car parmi les van Nijenrode, l’un d’eux n’était pas un simple notable hollandais. Cornelis, frère de Catharina et donc oncle de Gertrud, avait choisi une tout autre voie que celle de ses contemporains : il était devenu un homme de la VOC, la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, et avait payé cette aventure de sa vie.

Cornelis van Nijenrode, gouverneur de Hirado

Cornelis van Nijenrode arriva en Asie en 1607 et ne revint jamais en Europe. Pendant vingt-six ans, il servit la VOC aux confins du monde connu, d’Ayutthaya au Siam jusqu’aux rivages du Japon, avant de mourir à Dejima en janvier 1633, juste avant d’embarquer pour Batavia.

Localisation de la loge hollandaise au sud de Ayutthaya (Isle Hollandaise) sur une carte de Jacques Nicolas Bellin (1703-1772) édité en 1750

Sa carrière débuta au Siam, dans le comptoir néerlandais d’Ayutthaya, la capitale du royaume. Les Hollandais y avaient établi leur présence progressivement : dès 1601, Jacob Corneliszoon van Neck avait été le premier d’entre eux à accoster à Patani pour y acheter du poivre. En 1608, le roi Ekathotsarot autorisa la Compagnie à ouvrir un comptoir dans sa capitale, et des ambassadeurs siamois furent reçus en audience par le prince Mauritz des Pays-Bas. Ce fut le début d’une relation commerciale complexe, faite d’ouvertures et de fermetures successives, au gré des intérêts de Batavia, la capitale de la colonie néerlandaise, l’actuelle Jakarta, et des évolutions politiques du royaume siamois.

Cornelis y occupa plusieurs fonctions pendant une quinzaine d’années. En 1622, il participa à une expédition envoyée vers Formose, au large des côtes chinoises. Les Hollandais, cherchant à briser le monopole commercial des Portugais et des Espagnols en Extrême-Orient, tentèrent d’y établir une base avancée dans les îles Pescadores. Repoussés par les troupes chinoises, ils se replièrent à Tayouan (Taiwan) en 1624 et y construisirent le Fort Zeelandia, depuis lequel ils contrôleraient l’île jusqu’en 1662.

Vue générale de Fort Zeelandia, aquarelle de Johannes Vingboons (en), vers 1635. Archives nationales des Pays-Bas.
Hirado, au bout du monde

En 1623, Cornelis van Nijenrode fut nommé gouverneur du comptoir de la VOC à Hirado, au Japon, dans la baie de Nagasaki, poste qu’il occupera jusqu’à sa mort dix ans plus tard. La présence hollandaise au Japon avait commencé de façon presque accidentelle : en 1600, le navire Liefde, seul survivant d’une flottille de cinq bateaux partis de Rotterdam en 1598, atteignit les côtes japonaises après une traversée cauchemardesque. Ses marins furent accueillis favorablement par Tokugawa Ieyasu, futur shogun, qui y vit une opportunité de contrebalancer l’influence portugaise et catholique dans l’archipel.

De gauche à droite, le Blijde Boodschap, le Trouw, le Geloof, Liefde et le Hoope. Gravure du XVIIe siècle.

En 1609, la VOC obtint un laissez-passer officiel du shogun, daté du 24 août, portant son sceau écarlate, autorisant les navires hollandais à commercer librement dans tout le Japon. Un comptoir fut immédiatement ouvert à Hirado, port déjà actif pour le commerce avec la Chine et la Corée. C’est dans ce comptoir que Cornelis van Nijenrode prit ses fonctions de gouverneur, chargé de superviser les échanges commerciaux et d’administrer la vie de la petite communauté hollandaise installée sur place.

Un « passe de commerce » (en néerlandais : handelspas) émis du nom de Tokugawa Ieyasu.

Sa tâche n’était pas de tout repos. Il dut gérer les décès successifs de ses compatriotes, marins, marchands, secrétaires, emportés par la fièvre, la dysenterie ou les accidents, et veiller à leur donner une sépulture chrétienne dans un pays où le christianisme était de plus en plus mal toléré. Il dut également négocier avec les autorités japonaises dans un contexte de tensions croissantes.

Vue de l’ensemble du VOC sur l’île d’Hirado – côte ouest de Kyūshū -gravure, 1669.

Cornelis van Nijenrode mourut en janvier 1633 à Dejima, juste avant de s’embarquer pour Batavia. On pense qu’il ne fut pas enterré dans le cimetière hollandais mais qu’il fut incinéré selon la tradition japonaise, il avait lui-même exprimé des doutes sur sa foi chrétienne, et sa famille japonaise l’accompagna peut-être selon ses propres rites. En 1638, cinq ans après sa mort, les cimetières hollandais et anglais de Hirado furent détruits lors de la persécution des chrétiens, et les symboles extérieurs du christianisme effacés.

Le poste de commerce hollandais Hirado a été établi en 1609 comme base d’opérations de la Compagnie hollandaise des Indes orientales au Japon.
Cornelia van Nijenrode, la cousine de Batavia

Cornelis van Nijenrode avait eu au Japon une fille, Cornelia, née en 1626 d’une concubine japonaise prénommée Surishia. Cette Cornelia était donc la cousine germaine de Gertrud et de Cornelia van Sypesteyn, trois cousines dont les destins n’auraient pu être plus différents : l’une épouse d’un officier suédois en Ingrie, l’autre femme d’un colonel en Poméranie, la troisième née à Hirado entre deux mondes.

À la mort de son père en 1633, Cornelia n’avait que sept ans. Elle fut emmenée à Batavia, la capitale de la colonie néerlandaise, l’actuelle Jakarta, où elle grandit dans la société coloniale hollandaise. Elle y épousa Pieter Cnoll, un riche marchand de la VOC, avec lequel elle eut plusieurs enfants. C’est de cette période que date le tableau qui la représente, conservé aujourd’hui au Rijksmuseum d’Amsterdam, l’une des œuvres les plus connues de la peinture coloniale hollandaise du XVIIe siècle.

Portrait de Cornelia, fille de Cornelis van Nijenroode, avec son mari Pieter Cnoll et sa famille à Batavia en 1665, par Jacob Jansz. Coeman. Ryksmuseum, Amsterdam

Le tableau montre Cornelia aux côtés de son mari Pieter Cnoll et de leurs deux filles, encadrés de deux serviteurs javanais. Cornelia y apparaît dans une tenue élégante, le regard direct, affichant la confiance d’une femme habituée à l’aisance. Ce portrait est aujourd’hui l’un des témoignages les plus frappants de ce que fut la société métisse et cosmopolite de Batavia au XVIIe siècle. La suite de sa vie fut moins sereine. À la mort de Pieter Cnoll, Cornelia hérita d’une fortune considérable et se retrouva, pour un temps, femme indépendante et fortunée dans une société qui ne facilitait guère cette condition. Elle commit ce qu’elle reconnut elle-même comme une erreur en épousant en secondes noces Joan Bitter. En vertu de la loi, son nouveau mari obtint le contrôle total de l’ensemble de ses biens. Il en profita sans scrupule et entreprit de la dépouiller méthodiquement de sa fortune. Cornelia porta l’affaire devant les tribunaux et se battit pendant quinze ans, une ténacité remarquable pour l’époque. Elle finit pourtant par perdre, et Bitter parvint à s’emparer de la plus grande partie de ce qu’elle possédait. Elle mourut en 1692, à Batavia, à l’âge de 66 ans.

Gertrud avait-elle averti Gerhard ?

Cornelis van Nijenrode mourut en 1633. Or c’est précisément à cette époque que Gerhard Kuhlman se trouvait en Hollande et envisageait de s’engager dans la Compagnie des Indes. Il renonça, nous dit l’homélie de Schultetus, « en raison des avertissements reçus concernant le danger de ce voyage ».

La coïncidence mérite qu’on s’y arrête. Gertrud van Sypesteyn, qui allait devenir l’épouse de Johan Kuhlman, frère de Gerhard, venait de perdre son oncle maternel, mort au bout du monde sans jamais être rentré en Europe. Aurait-elle averti son futur beau-frère des risques qu’il encourait, elle qui savait mieux que quiconque ce que signifiait partir pour les Indes ? Nul ne le saura jamais. Mais ce passage est troublant et il laisse entrevoir, derrière les grands mouvements de l’Histoire, les liens très humains qui unissaient ces familles de marchands, de soldats et d’aventuriers du XVIIe siècle…

Crusenstolpe à Tanger : le Traité de Larache (1844-1845)

7.1 Alger, les années fondatrices (1841-1849) – automne 1844
La Joséphine, en rade de Tanger, septembre 1844.

À l’automne 1844, Josef Kuhlman remarqua l’absence inhabituelle de Cruseustolpe au consulat de la rue de la Licorne. Le bureau du secrétaire était fermé, ses registres soigneusement rangés, ses plantes confiées à un serviteur. À qui demandait où se trouvait le secrétaire, on répondait laconiquement : « À Tanger, pour affaires diplomatiques. »

Le diplomate Suédois était parti préparer le terrain d’une négociation qui se jouait à l’autre bout de la Méditerranée, sur la côte atlantique du Maroc. La flotte suédo-norvégienne mouillait depuis septembre à Gibraltar et il été prévu qu’elle n’appareillerait vers Tanger qu’en février 1845. Crusenstolpe, lui, était déjà là, à préparer les esprits, à ménager les intermédiaires, à commencer son travail diplomatique dans les palais et les souks de la ville blanche.

L’affaire en question allait mettre fin à une humiliation vieille de plusieurs siècles.

L’héritage du tribut

Dans son récit de 1823 sur la terrasse de la Calorama, le consul Schultze avait évoqué la situation des puissances nordiques face aux régences barbaresques : « Nous devions payer tribut pour que nos navires ne soient pas capturés par les corsaires. » Cette réalité n’avait pas entièrement disparu avec la conquête française d’Alger en 1830. Si la Régence d’Alger n’existait plus, le sultan du Maroc continuait à percevoir des tributs annuels de la Suède-Norvège et du Danemark en échange de la sûreté de navigation en Méditerranée et dans l’Atlantique. Un arrangement d’un autre âge, vestige du temps où les corsaires marocains terrorisaient les côtes européennes.

En 1843-1844, les deux royaumes scandinaves décidèrent d’en finir. Une démonstration de force navale fut organisée. C’est dans ce contexte que Cruseustolpe, secrétaire consulaire à Alger depuis 1832 (1), arabophone confirmé, fin connaisseur des usages diplomatiques du monde méditerranéen, fut dépêché à Tanger pour servir d’interprète lors des négociations.

La flotte nordique devant Tanger

Le 2 septembre 1844, la flottille suédo-norvégienne appareilla de Suède. Elle comprenait cinq navires de guerre : la frégate Josephine et la corvette Carlskrona (2) pour la Suède, la goélette l’Aigle, la frégate norvégienne Freja et la corvette Nordstiernan. Après une escale à Copenhague le 3 septembre, la flotille repartit le 5. À Elfsborg, avant de reprendre la mer, les Suédois embarquèrent un passager inhabituel : une girafe nommée Hadgi (3), cadeau du pacha d’Égypte au nouveau roi Oscar I, qu’il fallait ramener à son pays d’origine. Le 28 septembre, la flottille franchit le détroit de Gibraltar et mouilla en rade, cinq longs mois d’attente en vue du Rocher, tandis que Crusenstolpe préparait le terrain à Tanger.

Evocation de la frégate Carlskrona, d’après un dessin publié en 1939 par Société royale des officiers de marine de Suède.

La flotte danoise comprenait, quant à elle, six bâtiments : la Flora, le Set Croix, la Geifon, la Thelis, le Merkurius et le vapeur Hekla (4). Ensemble, les deux flottes formaient une démonstration sans équivoque de la détermination nordique.

Ce n’est que le 24 février 1845 que l’escadre suédo-norvégienne quitta Gibraltar. Le 26 février, elle mouilla au large de Tanger, rejoignant enfin le diplomate qui l’y attendait depuis l’automne.

Les négociations sur la Josephine

C’est à bord de la frégate suédoise Josephine, mouillée au large de Tanger, que s’ouvrirent les premières discussions officielles. Crusenstolpe y joua un rôle central : sa maîtrise de l’arabe, acquise au fil de quinze années passées en Méditerranée, affinée lors de sa traduction du Coran publiée en 1843 (5), lui permettait de dialoguer directement avec les représentants du sultan Abd al-Rahman (6) sans les distorsions inévitables d’une double traduction.

Les pourparlers alternaient entre la courtoisie orientale des réceptions palatiales et la rigueur comptable des discussions financières sur la frégate. À partir de janvier 1845, les négociations se déplacèrent vers le palais du sultan. Crusenstolpe naviguait entre ces deux mondes avec l’aisance d’un homme qui avait beaucoup d’expérience de ce genres de situations complexes.

Le Traité de Larache – 5 avril 1845

Le 5 avril 1845, à Larache (7), sur la côte atlantique du Maroc, le traité fut signé. Ses termes étaient clairs. La Suède-Norvège versait un dernier paiement de 133 532 riksdaler au Maroc, e paiement d’un tribut alnnuel pour garantir la sécurité du passage maritime cessait définitivement et le Maroc renonçait aux paiements et cadeaux précédemment promis, dont en l’occurrence, 56 000 piastres.

Grâce à ce traité, le système organisé d’extorsion diplomatisée prenait fin. Les navires suédois, norvégiens et danois pouvaient désormais naviguer librement sans tribut ni rançon. Le traité fut ratifié à Stockholm en mai 1845.

Le retour

Lorsque Crusenstolpe reprit sa place au bureau de la rue de la Licorne au printemps 1845, Josef lui trouva une assurance nouvelle et la satisfaction d’un homme qui venait de contribuer à quelque chose d’important. Le secrétaire arborait discrètement à sa boutonnière le ruban de l’ordre de Vasa (RVO) (8), décoration suédoise remise en reconnaissance de ses services lors des négociations. Josef, qui avait entendu Schultze parler du tribut dès 1841 sur la terrasse de la Calorama, comprit que le secrétaire du consulat venait de clôturer un long contentieux.

Josef apprit en décembre 1844 qu’il était désormais courtier maritime assermenté.

Notes

(1) Selon l’historique officiel des consulats suédois (Konsulsstaten, Almquist, Stockholm 1914), Crusenstolpe était officiellement affecté au consulat d’Alger depuis 1832. Son rôle dans les négociations de Tanger illustre la pratique courante de l’époque : un diplomate basé dans un port pouvait être dépêché ponctuellement dans toute la région méditerranéenne selon les besoins.

(2) La corvette Carlskrona, construite en 1841, comptait 130 hommes d’équipage. Après la ratification du traité, elle reçut l’ordre de rejoindre Saint-Barthélemy. Elle coula le 30 avril 1846 lors de cette traversée vers les Antilles, causant la mort de 114 hommes – la plus grande catastrophe maritime suédoise en temps de paix. Un deuil qui assombrit durablement la victoire diplomatique de Larache. Source : Wikimedia Commons, Korvetten Carlskrona, 1939 : « Built 1841. Sunk in the West Indies 30 April 1846. »

(3) Hadgi était une girafe offerte au roi Oscar I par Méhémet Ali, pacha d’Égypte, à l’occasion de son accession au trône en mars 1844. L’animal fut embarqué à Elfsborg pour être rapatrié en Égypte. Il mourut malheureusement avant d’avoir atteint sa destination, quelque part en Méditerranée.

(4) La flotte nordique comprenait au total onze bâtiments de guerre : trois suédois (Josephine, Carlskrona, l’Aigle), deux norvégiens (Freja, Nordstiernan) et six danois (Flora, Set Croix, Geifon, Thelis, Merkurius, Hekla).

(5) En 1843, Crusenstolpe publia la première traduction intégrale du Coran en suédois, aux éditions P.A. Norstedt & Söner à Stockholm. Cette œuvre considérable, fruit de quinze années de pratique de l’arabe en Méditerranée, lui valut une reconnaissance durable dans les milieux orientalistes scandinaves.

(6) Abd al-Rahman II (1778-1859) : Sultan du Maroc de 1822 à 1859. Il avait soutenu Abd el-Kader dans sa résistance contre les Français, ce qui avait conduit à la défaite marocaine à la bataille de l’Isly (août 1844) et au Traité de Tanger (septembre 1844) avec la France. Le Traité de Larache s’inscrivait dans ce contexte de redéfinition des équilibres méditerranéens.

(7) Larache : port de la côte atlantique du Maroc, à environ 90 km au sud de Tanger. Ville ancienne, anciennement connue sous le nom de Lixus.

(8) Ordre de Vasa (RVO : Riddare af Vasaorden) : ordre royal suédois fondé en 1772 par Gustave III pour récompenser les mérites civils dans les domaines de l’agriculture, du commerce, des mines et des arts. La décoration de Crusenstolpe au grade de chevalier récompensait ses services diplomatiques lors des négociations de Larache.

Sources : Wikipedia, « Moroccan expedition » ; Wikimedia Commons, Korvetten Carlskrona.jpeg ; Svenskt biografiskt lexikon (SBL), vol. 9 (1931), notice « Johan Fredrik Sebastian Crusenstolpe » ; Traité de Larache (1845).

La mort du Consul Schultze

11. Alger, les années fondatrices (1841-1849) – 13 février 1847
Enterrement du Consul de Suède et Norvège Johan Fredrik Schultze, février 1847. Image générée par IA.

Le 13 février 1847, Johan Fredrik Schultze mourut rue de la Licorne, dans la maison consulaire qu’il occupait depuis onze ans. Il avait soixante-treize ans. Il était à Alger depuis trente-sept. Josef l’apprit tôt le matin.

Trente-sept ans

Schultze était arrivé à Alger en 1810, envoyé en mission par le gouvernement suédois. Le Dey régnait encore, les corsaires sillonnaient la Méditerranée, la ville était ottomane depuis trois siècles. Il avait construit la Salpêtrière pour le compte du Dey; les bâtiments existaient encore, utilisés maintenant comme caserne française. Il avait vu la conquête de 1830 depuis sa villa des hauteurs, à quelques centaines de mètres du champ de bataille. Il avait représenté la Suède, la Norvège, la Russie et la Prusse simultanément – quatre États dont il portait seul les intérêts sur cette côte d’Afrique (1). Il recevait au 12, rue de la Licorne depuis ans, accueillant officiers, artistes, savants et voyageurs de toutes nations.

Aucun Européen vivant à Alger en 1847 ne connaissait cette ville meux que lui.

Le temple de la rue de Chartres
Le pasteur Jean-François Sautter (1791-1872)

Ses funérailles eurent lieu au temple protestant de la rue de Chartres, inauguré quatorze mois plus tôt, le 25 décembre 1845 (2). C’était le pasteur Jean-François Sautter qui officia, lui, le premier pasteur du consistoire protestant d’Alger, en poste depuis 1837 (3). Les obsèques eurent lieu en présence d’une nombreuse assistance (4). Il y avait tout les représentants des consulats étrangers présent dans le pays mais aussi des militaires en uniforme, dont le Colonel Marengo. Des commerçants également, des notables. Des gens qui avaient connu Schultze depuis l’époque de la Régence et le Comte Guyot pour représenter le Gouvernorat Général. Et Josef bien sûr…

Crusenstolpe prit la parole. Il n’avait pas vraiment préparé de discours; il n’en avait pas eu besoin. Il connaissait le parcours de Schultze mieux que personne, pour l’avoir observé depuis 1832, depuis le jour où il était arrivé à Alger comme secrétaire consulaire et avait trouvé en face de lui cet homme qu’on appelait déjà le patriarche.

Il parla de 1810, de la ville ottomane, du Dey, de la Salpêtrière. Il parla de 1830, de la conquête observée depuis les hauteurs, des batteries françaises installées sur le terrain du consulat, des dégâts occasionner que l’état n’avait jamais voulu indemniser. Il parla des quatre États représentés simultanément, de la confiance accordée par Stockholm, Saint-Pétersbourg, Berlin. Il parla de Kenney, du salon de la rue de la Licorne, de la Calorama et de sa terrasse sur la baie. Il parla d’un homme qui avait regardé cette ville changer pendant trente-sept ans sans jamais cesser de la servir. Josef écoutait.

Le carré des Consuls

Le cortège se forma devant le temple et remonta vers le cimetière de Saint-Eugène, sur les hauteurs de Bab-el-Oued. Une portion de terrain y avait été concédée au corps consulaire d’Alger deux ans auparavant, où furent furent transportés les restes des consuls enterrés jadis au cimetière des Chrétiens (5). Schultze était l’un des premiers à être inhumé directement dans cet endroit que l’on appellera bientôt « le carré des Consuls ».

Kenney se tenait droite, en noir, Crusenstolpe à ses côtés. Le pasteur Sautter lut quelques versets de la bible. La tombe était simple, formée d’une dalle de marbre blanc posée sur une base basse. On ne sut jamais qui avait fait ériger, bien des années plus tard, une colonne pour surmonter la tombe. L’ami voulu rester anonyme.

L’épitaphe, quand elle fut gravée, disait :

« Ici repose un patriarche, John Friderick Schultze, consul de Suède et de Norvège, chargé d’affaires de Russie et de Prusse, né près de Stockholm, 15 janvier 1774, décédé le 13 février 1847. Un ami fidèle à la religion du souvenir lui a élevé ce modeste monument sur la terre étrangère. » (6)

Le jour d’après

Crusenstolpe prit la charge officielle du consulat. Il avait les réseaux, l’expérience, connaissait bien le pays. Tout le monde était sûr qu’il tiendrait le poste dignement. Josef continua ses affaires au port. Les navires entraient en rade selon leur calendrier. Il continua de lire ses journaux chaque matin au Café de la Bourse. Il devint le courtier maritime que Schultze avait encouragé à devenir.

Mais une page venait de se refermer. La ville qu’il habitait depuis six ans était devenue bien différente de celle que Schultze avait connue trente-sept ans plus tôt. Une ville différente, aussi, de celle où lui-même avait débarqué en 1841. Alger se transformait trop vite.

Un ami fidèle à la religion du souvenir.

On ne sut jamais qui avait rédigé cette épitaphe.

Notes

(1) Johan Fredrik Schultze représentait simultanément quatre États à Alger : la Suède et la Norvège (réunies en union personnelle depuis 1814), la Russie et la Prusse. Ce cumul témoignait de son poids diplomatique exceptionnel. Lire aussi : Au 12 rue de la Licorne, sur ce même site.

(2) Le temple protestant d’Alger, rue de Chartres (aujourd’hui rue Amar El Kama), fut inauguré le 25 décembre 1845 en présence du comte Eugène Guyot, directeur général des Affaires civiles. Construit par l’architecte Pierre-Auguste Guiauchain, il accueillait environ 350 personnes et organisait deux cultes dominicaux — l’un en français, l’autre en allemand.

(3) Jean-François Sautter : premier pasteur officiel du consistoire protestant d’Alger, institué par ordonnance royale du 31 octobre 1839. Appelé du temple Grignan de Marseille, il quitta Alger en 1847, la même année que la mort de Schultze. Son successeur, Guillaume Monod, n’arriverait qu’en 1849, laissant la communauté protestante sans pasteur titulaire pendant deux ans.

(4) « Schultze mourut dans notre ville en 1847 et ses obsèques eurent lieu avec le concours d’une nombreuse assistance. » (Fayolle, Les Feuillets d’El-Djezaïr, volume 2, 1942.)

(5) « Au cimetière de Saint-Eugène, une petite portion de terrain a été tacitement concédée au corps consulaire d’Alger, et elle est connue sous la dénomination de Carré des Consuls ; c’est là que furent transportés, vers 1845, pour y être inhumés de nouveau, les restes des consuls enterrés jadis au cimetière des Chrétiens. » (Fayolle, ibid.)

(6) Épitaphe documentée par Fayolle (Les Feuillets d’El-Djezaïr, volume 2, 1942). L’identité de « l’ami fidèle » qui fit ériger le monument n’est pas connue. Kenney Bowen-Schultze repose à ses côtés. Son épitaphe : « Ici repose Kenney Bowen, veuve Schultze, décédée le 1er avril 1861, âgée de 51 ans. »

Sources : Les Feuillets d’El-Djezaïr, Th. Fayolle, volume 2, 1942 ; Konsulsstaten, Almquist, Stockholm 1914 ; Wikipedia, Temple protestant d’Alger.