Henrik Kuhlman (1863–1892) – Une vie écourtée à Alger

Par Etienne Laude, Juillet 2026

Si j’évoque aujourd’hui Henri Maximilien Kuhlman, ou Henrik Maximilian, selon l’orthographe nordique que sa famille lui aurait peut-être préférée, ce n’est pas parce que nous savons beaucoup de choses sur lui. C’est presque le contraire.

Henrik Maximilian Kuhlman (1862-1892). Collection personnelle de l’auteur.

C’est parce que sa tombe, au carré des Consuls du cimetière de Saint-Eugène à Alger, va être la première sépulture rénovée de ce secteur historique, pendant l’été 2026, grâce au travail remarquable de l’Association des Amis des Cimetières de Saint-Eugène Bologhine, l’A.C.S.E. Un geste concret, discret, et nécessaire, en faveur d’un patrimoine qui s’efface. Pourquoi commencer par lui, me direz-vous ? Tout simplement parce qu’il s’agit de la première tombe clairement identifiée parmi la longue liste de sujets suédois enterrés au Cimetière de Saint-Eugène.

La restauration d’une tombe est toujours un acte de mémoire. Et quand la tombe est celle d’un homme sur lequel on ne sait presque rien, cet acte prend une signification particulière. Henri Maximilien Kuhlman est mort le 24 août 1892, à l’âge de 29 ans, célibataire, sans profession déclarée. Sur sa tombe, une colonne brisée, symbole universel d’une vie interrompue avant son terme. Il repose à côté de son père Josef. Ensemble, ils dorment dans ce coin de terre algérienne que l’histoire aurait pu oublier.

Les tombes de Josef et Henrik Kuhlman, Carré des Consuls – cimetière de Saint-Eugène, Alger. Photographie prise en janvier 2012. Collection personnelle de l’auteur.

Il s’appelait Henri Maximilien Kuhlman. Il est né le 14 décembre 1863 à Alger, rue de Constantine, au domicile de ses parents. Il est mort le 24 août 1892, à l’âge de 29 ans, rue Mogador à Alger, sans s’être jamais marié. C’est à peu près tout ce que nous savons de lui avec certitude.

Acte de naissance d’Henrik Kuhlman, le 14 décembre 1863.
Une famille algéroise d’origine nordique

Henri grandit dans une famille aux racines pour le moins singulières pour l’Algérie coloniale. Son père, Josef Kuhlman, courtier maritime à Alger, est le fils de Johan Peter Kuhlman et d’Inga Nasbom, des origines suédoises qui remontent, par une longue chaîne généalogique, jusqu’aux seigneurs de Jannewitz en Poméranie, dans l’actuelle Pologne. Sa mère, Marie Pauline Carraux, est d’origine suisse. Ses parents se sont mariés le 22 septembre 1862 à Alger, dix jours seulement après la mort de leur premier fils, Paul Harald Ludovic, emporté à l’âge de onze mois. Henri est donc le premier enfant né dans le mariage, suivi de deux sœurs : Ingeborg Josépha (1866) et Bertha Constance (1871).

Sur la piste des deux témoins

L’acte de décès d’Henri Kuhlman, dressé à la Mairie d’Alger le 24 août 1892, nous livre deux noms. Deux amis qui, ce jour-là, ont accompli le geste ultime de l’amitié : venir déclarer la mort de l’un des leurs. Le premier est Raphaël Escriva, vingt-six ans, avocat, demeurant à Alger, l’acte précise son adresse, à quelques rues de là. Il est décrit comme « ami du défunt ». Escriva est un patronyme catalan ou valencien, très répandu parmi les familles venues d’Espagne. À Alger, la famille Escriva est documentée dès 1847 dans les registres d’état civil, soit quinze ans avant la naissance de Raphaël. Il a grandi dans cette ville comme Henri. Ils se sont peut-être connus sur les bancs d’un lycée algérois, dans les cafés du boulevard de la République, ou lors de leurs débuts dans la vie professionnelle. Raphaël, tout juste sorti de ses études de droit, venait d’entrer au barreau. Les archives suggèrent qu’il se mariera quelques années plus tard avec une certaine Jeanne Claire, mais sur la suite de sa vie, le silence.

Le second est Georges Guiard, vingt-cinq ans, agent général d’assurances, demeurant rue Naïsse 3 à Alger. Lui aussi est qualifié d’ami du défunt. Son nom ne figure pas dans les registres d’état civil algérois consultés : peut-être est-il né en France métropolitaine et venu s’établir à Alger comme jeune professionnel, comme beaucoup de ses contemporains. Son métier, agent général d’assurances, dessine le portrait d’un homme du monde des affaires, de la bourgeoisie commerçante algéroise. Deux hommes jeunes, deux professions libérales ou commerciales, ce sont eux qui ont porté la nouvelle ce matin-là. Ce sont eux qui nous mèneront peut-être, à travers les journaux algérois de l’époque, dans les archives du barreau, dans les registres notariaux, ce qu’était vraiment la vie d’Henri Kuhlman.

La piste reste ouverte.

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