9. La nuit du glissement, 22 janvier 1845

Il pleuvait depuis des semaines. Pas la pluie brève et violente que les Algérois connaissaient bien – ces orages de printemps qui noyaient la ville en une heure et s’évaporaient avant le soir. Depuis début janvier, c’était une pluie obstinée, grise, qui s’installait à l’aube et durait jusqu’à la nuit, gonflant les sources, détrempant les argiles des hauteurs, transformant les rues en ruisseaux. Les aqueducs de la ville débordaient. Les chemins des collines étaient devenus impraticables. Alger sentait la terre mouillée et le plâtre humide.
Josef évitait de trop sortir. Les rues d’Alger par temps de pluie suffisent à décourager les plus vaillants.
Un matin de janvier
Ce matin-là, quelqu’un frappa à la porte du consulat de la rue de la Licorne d’une manière qui n’était pas celle des visiteurs ordinaires. Kenney Bowen-Schultze entra sans attendre qu’on lui propose un siège. Elle était trempée jusqu’aux épaules, ses cheveux collés sur les tempes, ses gants maculés de boue rouge. Elle avait manifestement marché – ou couru – une partie du chemin depuis El-Biar.
« La Calorama« , dit-elle. Et elle s’effondra, prenant sa tête entre ses mains.
Ce qui s’était passé
Dans la nuit du 21 au 22 janvier, après des semaines de pluies qui avaient saturé les argiles de la falaise, la partie supérieure de la crête de Mustapha-Supérieur avait cédé. L’affaissement avait entraîné un mouvement de toutes les terres vers la route en contrebas. À l’extrémité de la terrasse Saint-Raphaël, construite sur la falaise même, la maison de campagne des Schultze avait été emportée dans le vide avec la partie inférieure de la terrasse sur laquelle elle reposait, qui avait glissé sur sa base en glaise (1). Les aqueducs de Télémly et d’Aïn-Zoudja avaient été coupés dans le même mouvement.
Kenney n’était pas là quand c’est arrivé. Personne n’était là car ils avaient quitté la CaloRama depuis l’automne, les collines étant difficiles d’accès par mauvais temps. C’est un voisin qui avait envoyé un mot à l’aube. Elle était montée à El-Biar au lever du jour.
« Il ne reste rien », dit-elle enfin. « La terrasse, les jardins, la maison. La falaise a tout pris. »
Josef ne dit rien. Il n’y avait rien à dire qui ne fût pas insuffisant. Les Schultze avaient acquis la propriété en 1838 (2) – une ancienne maison ottomane sur le promontoire d’El-Biar, dominant la baie d’un panorama qui s’ouvrait jusqu’aux montagnes de la Kabylie par temps clair. Kenney l’avait baptisée « La Calorama », « la Belle Vue ». Elle en avait dessiné les jardins, peint les terrasses sous tous les éclairages – la lumière du matin sur la baie, le rose du soir sur les collines, les jours de sirocco où tout devenait blanc et immobile. Les toiles qu’elle avait laissées là-bas avaient disparu avec le reste. Josef pensa aux soirées de la terrasse. Au consul Schultze qui lui avait raconté, depuis la balustrade, l’histoire du tribut aux corsaires en ce premier automne où Alger s’était ouverte devant lui comme une promesse. Aux dîners où circulaient officiers, artistes, voyageurs de toutes nations. Aux conversations qui avaient formé son regard sur cette ville.
La maison avait déjà souffert. En 1830, les troupes françaises du général de Bourmont y avaient installé une batterie d’artillerie pour bombarder le fort de l’Empereur (3). Trente mille francs de dégâts. Schultze avait réclamé réparation pendant des années au conseil d’État, au ministre de la Guerre. En vain. On lui avait accordé la concession de la rue de la Licorne à la place, comme si un appartement en ville pouvait compenser une terrasse sur la baie.
La montée à El-Biar
Josef monta jusqu’à El-Biar dans l’après-midi, par la route glissante qui longe le flanc de la montagne. Kenney était restée rue de la Licorne pour annoncer la nouvelle à son mari. L’endroit était méconnaissable. Là où se trouvait la terrasse, il n’y avait plus qu’une cicatrice de glaise brune sur le flanc blanc de la colline, un décrochement brutal, encore humide, que la pluie continuait de lessiver. En bas dans la pente, des pierres, des poutres, quelques fragments de mur. Rien de reconnaissable. Josef resta un moment sans bouger sous la pluie. Il n’était pas homme à beaucoup de sentimentalité. Mais il comprit quelque chose ce soir-là sur la façon dont les choses se terminent : non pas dans des scènes dramatiques, mais dans des glissements imperceptibles, nocturnes, qui ont déjà tout emporté quand le soleil se lève.
Il redescendit vers la ville. La baie était invisible dans la brume.
Notes
(1) « Un effondrement de la falaise sur laquelle elle était construite causa sa destruction totale, entraînée dans le vide avec la partie inférieure de la terrasse sur laquelle elle reposait et qui glissa sur la base en glaise. » (Les Feuillets d’El-Djezaïr, volume 11, 1929.) Les aqueducs de Télémly et d’Aïn-Zoudja, deux des quatre sources alimentant les fontaines d’Alger, furent coupés simultanément. Les travaux de rétablissement furent conduits en urgence ; les fontaines de la ville étaient réapprovisionnées dès le soir du 25 janvier.
(2) Les Schultze avaient préalablement possédé une autre propriété de campagne — l’ancien « consulat de Suède » de Bouzareah, vendu à la Princesse de Mir en août 1835. En janvier 1838, les époux Schultze rachetèrent à M. Descous deux propriétés rurales à El-Biar, dont l’une devint la CaloRama. Le terrain, une fois reconstruit, devint la Villa des Oliviers, puis la Résidence de l’Ambassadeur de France à Alger depuis 1962. (Voir « Le Mystère de la CaloRama », kuhlmansaga.com.)
(3) En juillet 1830, les troupes françaises installèrent sur le terrain du consulat de Suède une batterie d’artillerie destinée à réduire le fort de l’Empereur, position clé commandant l’entrée d’Alger. Les dommages furent estimés à 30 000 francs par une enquête officielle. La réclamation de Schultze, repoussée par le conseil d’État au motif que ces dommages relevaient « des malheurs généraux de la guerre », fut compensée en 1836 par la concession de trente ans des deux maisons domaniales de la rue de la Licorne (n°12) et de la rue des Numides (n°9), moyennant 1 100 francs de loyer annuel.
Sources : Le Moniteur Algérien, 25 janvier 1845 ; Les Feuillets d’El-Djezaïr, volumes 2 (1942) et 11 (1929) ; ANOM, délibérations du conseil de gouvernement, 29 juin 1836 et 16 janvier 1846 ; Le Mystère de la CaloRama, kuhlmansaga.com.













