Alger, les années fondatrices (1841-1849)

8. Courtier maritime assermenté – décembre 1844
Josef Kuhlman et Fredrik Schultze dans le bureau du consul au 12 rue de la Licorne à Alger. Image générée par IA.

Depuis l’été 1844, Josef avait rassemblé son dossier avec la même méticulosité qu’il apportait à ses registres du consulat. Chaque pièce avait demandé du temps, des démarches, de la patience. Le certificat de résidence d’abord – trois années révolues et consécutives en Algérie. Schultze avait personnellement attesté, de son écriture ferme, que M. Josef Kuhlman, ressortissant suédois, résidait à Alger depuis le printemps 1841. Le certificat de moralité ensuite, délivré par l’autorité administrative française; une formalité pour un homme qui avait passé trois ans au sein du consulat et qui s’était à présent constitué un solide réseau de connaissances, mais une formalité qu’il fallait accomplir avec sérieux. L’attestation de capacité enfin, vérifiée par la chambre de commerce d’Alger (1) : Josef avait comparu devant ses membres, présenté ses connaissances du droit maritime, du change, des usages portuaires. Une autre formalité pour celui qui avait fait des affaires maritimes le cœur de sa formation à Upsalla et qui comptait déjà près de dix ans d’expérience. Ils l’avaient admis sans difficulté.

Restait la question du cautionnement : 5 000 francs à verser avant de pouvoir exercer. Une somme que Josef ne possédait pas avec lui entièrement. Ce fut Schultze qui intervint avec la discrétion que l’on attendait d’un consul expérimenté – ni prêt officiel, ni avance déclarée, mais une garantie discrète auprès d’un négociant de la place. « Je vous ai dit en 1841 que vous pouviez compter sur moi », avait dit le vieux diplomate. « Voilà ce que cela signifie concrètement. »

L’attente

Après le dépôt du dossier à l’Intendance civile, il ne restait plus qu’à attendre. Paris devait statuer. Le Ministre de la Guerre, le Maréchal Soult, duc de Dalmatie (2), avait entre ses mains les candidatures de toute l’Algérie. Josef connaissait ses concurrents. Gentili, l’Italien, avec qui il avait échangé des politesses prudentes depuis trois ans. They, dont on disait qu’il parlait anglais et italien. Cherfils, homme discret. Et puis aussi les dénommés Canton, Martin et Trèves. Sept candidats pour les places de courtiers maritimes à Alger – sept places que Paris accordait ou refusait, selon des critères que nul ne connaissait précisément. Son avantage sur eux tous était simple : nul dans cette liste ne lisait le suédois, nul ne parlait couramment l’allemand du commerce de la baltique. Pour chaque navire de Hambourg, de Brême, de Göteborg ou de Stockholm qui entrerait dans le port d’Alger, c’est lui qu’on viendrait chercher.

Fin décembre 1844 : bureau de la rue de la Licorne

En ce matin de la dernière semaine de décembre, Schultze attendait Josef dans son bureau du consulat de la rue de la Licorne (3). Il tenait dans ses mains un document officiel qui sentait la cire. Par l’arche donnant sur la cour intérieure, la lumière d’hiver filtrait doucement sur les dalles fraîches. Un secrétaire avait discrètement fermé la porte derrière lui en sortant. Schultze se tenait debout derrière son bureau et attendit que Josef soit assis, puis fit glisser le document vers lui sans un mot.

« J’ai reçu ceci ce matin par les voies officielles. L’arrêté a été signé à Paris le 13 décembre. »

Josef lut. Son nom était là : Courtiers maritimes, MM. Canton, Cherfils, Gentili, Martin, They, Kuhlman, Trèves.

Il reposa la feuille sans un mot.

« Vous avez attendu trois ans et demi », dit Schultze. « C’est le temps qu’il faut pour qu’Alger fasse confiance à un étranger. »

Par l’arche de la cour intérieure, Josef entendit le bruit familier du port, une charrette sur les pavés, des voix en arabe, la cloche d’un vapeur dans la rade. Il pensa à ce même bateau, le Charlemagne, sur lequel il avait débarqué en 1841, avec pour seul bagage une lettre de recommandation du Kommerskollegium et l’idée vague qu’Alger lui offrirait quelque chose que Stockholm ne pouvait pas lui donner. Il ne s’était pas trompé.

6 janvier 1845 : Le journal

Le 6 janvier 1845, le Courrier d’Afrique publia l’arrêté en entier sous la rubrique ACTES OFFICIELS (4). Josef, qui connaissait la nouvelle depuis dix jours, acheta quand même le journal au café de la rue de la Marine et le lut jusqu’au bout. Il y avait quelque chose de différent dans le fait de voir son nom imprimé pour tous — une permanence que le document officiel du Gouvernorat n’avait pas tout à fait.

« Art. 6. Seront admis à servir d’interprètes, pour les langues indiquées ci-après : MM. Gentili, langue italienne ; They, langues italienne et anglaise ; Kuhlman, langues allemande et suédoise… »

Il plia le journal et le glissa dans sa sacoche. Il en garderait l’exemplaire.

Le serment

Quelques jours plus tard, après avoir justifié du versement du cautionnement, Josef Kuhlman comparut devant le tribunal compétent d’Alger et prêta serment d’exercer ses fonctions avec honneur et fidélité. La formule était solennelle, le greffe silencieux. Il pensa à la leçon de 1823 que Schultze lui avait transmise sur la terrasse de la Calorama trois ans plus tôt, cette histoire de serviteurs kabyles livrés et de consuls qui avaient tenu bon. « L’honneur d’une nation ne dépend pas de votre titre ou de votre rang. Il dépend de vos choix au moment de la crise. »

L’heure n’était plus à la crise, c’était juste un commencement…

Notes

(1) La chambre de commerce d’Alger fut créée en 1832, peu après la conquête. Elle jouait un rôle central dans la vie économique de la colonie : avis sur les questions commerciales, vérification des capacités professionnelles, arbitrage des litiges entre négociants.

(2) Nicolas Jean-de-Dieu Soult, duc de Dalmatie (1769-1851). Maréchal d’Empire et compagnon d’armes de Napoléon. Président du Conseil et Ministre de la Guerre sous la monarchie de Juillet, il signa l’arrêté de création des offices de courtiers en Algérie le 6 mai 1844 et l’arrêté de nomination du 13 décembre 1844.

(3) Le consulat de Suède et Norvège était établi au N° 12, rue de la Licorne, à Alger. L’immeuble, de style mauresque, comprenait au rez-de-chaussée deux bureaux, trois magasins, une buanderie, un puits-citerne et une vaste cour intérieure à galerie arquée. C’est dans cet espace que Josef Kuhlman exerça ses fonctions d’attaché commercial puis de courtier maritime assermenté.

(4) L’arrêté de nomination, publié dans le Courrier d’Afrique, d’Orient et de la Méditerranée du 6 janvier 1845, nommait pour la résidence d’Alger : en courtiers de marchandises, MM. Bain, Callamand, Laisné, Meyer, Roustan, Aigon, Aubé jeune, Bouron, Boutin, Chaudoin, Gomot, Guasco, Jauvat, Lambert de Maupas, Levi, Milou, Mottet, Olive, Oualid, Oxeda, Porcellaga ; en courtiers maritimes, MM. Canton, Cherfils, Gentili, Martin, They, Kuhlman, Trèves ; en courtiers cumulatifs, MM. Garisson-Vienne et Vernier. L’arrêté était signé à Paris le 13 décembre 1844 par le Maréchal duc de Dalmatie, et contresigné par Martineau, conseiller d’État, secrétaire-général.

Sources : Courrier d’Afrique, d’Orient et de la Méditerranée, 6 janvier 1845 ; Arrêté ministériel du 6 mai 1844 portant création d’offices de courtiers en Algérie, signé Maréchal duc de Dalmatie ; Plan du Consulat de Suède, 12 rue de la Licorne, Alger, 1851 (collection personnelle de l’auteur).

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *