Norrköping, l’été des cendres (1/2)

Le sac de la ville par les Russes — juillet 1719

L’été 1719 fut sec, chaud, et fatal. La Grande Guerre du Nord entrait dans sa vingtième année sans que l’épuisement des deux camps eût encore produit la paix. Des négociations étaient en cours entre la Suède et la Russie, mais personne ne faisait véritablement confiance à l’adversaire. La Suède avait perdu ses possessions continentales et dilapidé ses forces ; elle conservait pourtant une marine de guerre non négligeable. Le tsar Pierre le Grand, lui, avait trouvé l’arme qui allait forcer la décision.

I. L’arme de Pierre le Grand

Cette arme était la galère. Indifférente aux vents contraires comme aux calmes plats, propulsée par des rangées de rameurs, facilement manœuvrable dans les archipels côtiers, elle pouvait déposer des milliers de soldats sur n’importe quel rivage. Pierre fit construire deux cents de ces bâtiments à partir de la forteresse de Nyenskans (1), transformée en base navale au bord de la Neva. La flotte rassemblée pour l’été 1719 était sans précédent : 132 galères, une centaine de petits bateaux, quelque 26 000 hommes sous le commandement de l’amiral Fiodor Apraksin (2). En juin, la flotte quitta la Finlande conquise et se concentra à Åland (3). Le tsar était à bord, mais il demeura dans l’archipel, qui servait de base à toute l’opération. L’ordre donné à Apraksin tenait en quelques mots : piller et brûler autant que possible. Il s’agissait de contraindre les négociateurs suédois — les pourparlers de paix se tenaient précisément à Åland — à céder, en ravageant méthodiquement leur côte orientale.

Pierre le Grand joua également sur la guerre psychologique. Il fit imprimer et distribuer dans les villages côtiers un manifeste rédigé en suédois, signé de sa propre main : Wi Peter den första med Guds Nåde Czaar — « Nous, Pierre Premier, par la grâce de Dieu, Tsar… » Il y affirmait que les souffrances du peuple n’étaient que la faute du gouvernement suédois, et promettait clémence et protection à qui se soumettrait. Le 10 juillet, Apraksin donna le signal. Dès le lendemain, les premières galères atteignaient l’archipel extérieur à Rådmansö. Leur progression vers le sud fut ponctuée par la lueur des feux d’avertissement et des fermes en flammes. Södertälje brûla le 21 juillet, Trosa le 22, Nyköping le 25. Chaque étape était un message de plus adressé à Stockholm. La prochaine cible était Norrköping.

II. Une ville livrée à elle-même

Après Stockholm, Norrköping était la ville la plus grande et la plus importante de la côte, centre d’une industrie de guerre significative. Ce fut aussi la plus mal défendue. En ces derniers jours de juillet, la ville sommeillait dans la chaleur. Le gouverneur de l’Östergötland, Gustaf Bonde, se trouvait à la station thermale de Medevi (4) et semblait d’une indifférence remarquable. Les troupes régulières avaient été concentrées sur Stockholm. Les fortifications de Johannisborg ne portaient aucun canon utilisable. Les redoutes gardant l’entrée de Bråviken manquaient d’armes et de personnel. Il n’existait ni plan de défense cohérent ni commandement clairement désigné. Dès la nouvelle du raid sur Nyköping, le magistrat avait bien écrit au gouverneur pour demander que des canons de la fonderie de Finspång fussent installés à Skenäs, là où Bråviken est le plus étroite. L’idée était juste. La réalité fut tout autre : quelques paysans armés de faux et de fléaux furent postés sur des redoutes en ruine. La garde bourgeoise patrouillait. Le gouverneur promit qu’« il n’y avait aucun danger ». On attendait des dragons venus de Småland avec le colonel von Düring. L’espoir tenait à peu de chose.

III. Les jours qui précédèrent (21—29 juillet)

Le 21 juillet, les Russes brûlèrent Södertälje. Le 22, Trosa. Le 25, le ciel au-dessus de Bråviken rougit de l’incendie de Nyköping. La peur s’installa dans les rues de Norrköping. Le 26 juillet, un officier arriva à cheval avec une poignée de soldats réguliers : le général Kristoffer Urbanowitz, envoyé pour organiser la résistance. Le 27, le gouverneur tenta de rassembler les paysans des alentours. Des milliers accoururent avec leurs fourches et leurs faux — las de la guerre, affamés, mécontents de tout. On les fit camper hors des murs pour éviter les troubles. Le 28, une fausse alerte mit la ville sens dessus dessous. Von Düring arriva enfin avec ses dragons : deux escadrons, à peine. Le 29, dans la nuit, des lueurs d’incendie apparurent à l’est, au-dessus de l’archipel. Une partie de la flotte russe était déjà dans Bråviken. Selon une information non confirmée, deux pilotes d’Arkösund auraient guidé les galères dans le chenal — trahison locale qui facilita considérablement l’approche. De nombreux habitants de l’archipel se cachèrent alors dans la forêt, tandis que les Russes incendiaient leurs fermes une à une. Méthodiquement, les galères débarquaient des soldats sur chaque rive, qui brûlaient tous les manoirs et châteaux à portée. De Lindö, on apercevait des colonnes de fumée dans toutes les directions. Händelö, Västerbyholm et Lindö elle-même s’embrasèrent.

Le village brûle », peinture de 1862 de Franciszek Kostrzewski.

Dans la ville, le maire Jacob Ekbom prit la tête de la garde citoyenne, rejointe par un bataillon de volontaires venus de Holmen sous la conduite de l’artisan d’armes Anders Sjöman : cinq cents hommes en tout. Urbanowitz commandait huit cents soldats réguliers et les dragons allemands de von Düring. Les milliers de paysans levés à la hâte ne comptaient guère dans les plans militaires. Ce soir-là, les deux hommes débattirent de la conduite à tenir. Urbanowitz, rompu à la guérilla polonaise, préconisait d’incendier la ville avant que les Russes n’en tirassent profit. Ekbom voulait la défendre, muraille après muraille. Il rassembla la garde sur la place allemande et déclara que l’on défendrait la cité de son sang — à condition que soldats et paysans fissent leur devoir. Le soir, les tambours d’alarme battirent : les femmes, les enfants et les vieux devaient quitter la ville.

la suite dans un prochain numéro …

(1) Nyenskans — Forteresse historique située au confluent de la Neva et de l’Okhta ; le site correspond à l’actuelle Saint Pétersbourg.

(2) Le comte Fyodor Matveyevich Apraksin (7 décembre 1661 – 21 novembre 1728), fut l’un des premiers amiraux russes , gouverna l’Estonie et la Carélie de 1712 à 1723, fut nommé amiral général en 1708, présida l’ Amirauté russe de 1717 à 1728 et commanda la flotte de la Baltique à partir de 1723.

(3) Åland — Archipel de la mer Baltique, situé entre la Suède et la Finlande (aujourd’hui région autonome de Finlande).

(4) Medevi Brunn est la station thermale la plus ancienne de Scandinavie , située dans la municipalité de Motala, sur la rive est du lac Vättern , au nord-ouest de l’Östergötland , en Suède . Voir par ailleurs. Là où se rencontreront la première fois Kuhlman et Lidén.

Sources
  • Arne Malmberg, Stad i nöd och lust — Norrköping 600 år (ouvrage de référence principal)
  • Norrkopingprojekt (Projet Turist Norrköping / Lisbeth Dahm) : https://norrkopingprojekt.wordpress.com/historia/krigsar/dagar-i-juli-1719/
  • Magnus Ullman, Rysshärjningarna på Ostkusten sommaren 1719, Stockholm, 2006
  • Lars Ericson Wolke, Sjöslag och rysshärjningar, Norstedt, 2012
  • Sundelius (témoignage contemporain, XVIIIe siècle)
  • Franciszek Kostrzewski, Pożar na wsi (« Le village brûle »), 1862 — Wikimedia Commons, domaine public

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