La famille Kuhlman traverse plus de 400 ans d'histoire européenne, de la Poméranie à l'Algérie, en passant par la Livonie, l'Ingrie et la Suède. En 1844, Josef Kuhlman, héritier de cette dynastie, devient l'un des premiers Courtiers Maritimes assermentés, puis Consul Général en 1873. Cette saga familiale est racontée par un descendant direct de Johan de Jamawitz.
Des marchands de la baltique, gravure du XVIIIe siècle.
Quand Heinrich Kuhlman prête serment comme Borgare de Norrköping le 17 novembre 1726, il n’arrive pas totalement en étranger. Il rejoint une ville où son frère aîné, Joachim Adolph Kuhlman, est déjà une figure établie et connue des autorités, inscrite dans les registres à une douzaine de pages au moins et intégrée dans les réseaux commerciaux de la région. L’index du registre de bourgeoisie est éloquent : Joachim Adolph y apparaît à treize reprises1, là où Heinrich n’occupera d’abord qu’une seule entrée. Ce déséquilibre n’est pas le signe d’une inégalité entre frères mais juste le signe que l’un a précédé l’autre, qu’il a tâté le terrain, construit les relations, obtenu les autorisations. Joachim Adolph a été l’éclaireur.
Les deux frères sont nés à Gadebusch, en Mecklembourg. Joachim Adolph voit le jour le 7 août 1687 ; Heinrich, le 5 novembre 1693. Six ans les séparent. Heinrich est le benjamin de la fratrie. Quand l’aîné obtient son premier passeport suédois, le cadet n’a pas encore vingt ans.
1712 — Premier passeport suédois
Le premier document conservé dans le dossier de Joachim Adolph aux Archives nationales suédoises date du 5 avril 1712. Il est signé par Carl Gustaf Mörner, Feld-Maréchal et Gouverneur Général de Göteborg et Bahus, au nom du roi de Suède. C’est un passeport royal en bonne et due forme, autorisant le porteur à voyager librement jusqu’à Stockholm.
Pass för Hamburgsk Expedition : Jochim Adolf Kullman
« Passeport pour l’Expédition de Hambourg : Jochim Adolf Kuhlman »
À vingt-cinq ans, Joachim Adolph est déjà membre d’une Hamburgsk Expedition, un groupe de marchands organisés autour du commerce entre Hambourg et la Suède. Il se trouve à Göteborg, obtient un sauf-conduit royal, et part pour Stockholm. Nous sommes en 1712, au cœur de la Grande Guerre du Nord. La Suède de Charles XII est en guerre, les routes maritimes sont surveillées, les passeports sont nécessaires pour tout déplacement. Joachim Adolph sait naviguer dans cet environnement complexe.
Le circuit de la baltique : Lübeck, Hambourg, Göteborg
Cinq ans plus tard, en décembre 1717, la ville de Lübeck lui délivre un certificat sanitaire officiel. Le document, émis par les Bourgmestres et le Conseil de la ville impériale libre, atteste que Lübeck est indemne de toute maladie contagieuse, condition indispensable pour entrer dans un port étranger. Le formulaire imprimé en gothique porte, de la main du secrétaire Pelhofz, le nom du voyageur et le motif précis de son voyage :
Jochim Adolff Kühlmann, fürsichtiger Bürger, welcher seiner Handels Geschäft halber von hinnen nach Hamburg und von dannen nach Gottenburg zu öffte zu reißen, und so dan wieder aufhero nach Lübeck zu retourniren Vorhabens…
« Jochim Adolff Kühlmann, citoyen reconnu, qui, pour ses affaires commerciales, a l’intention de voyager d’ici à Hambourg, puis de là à Gothenburg, et d’en revenir à Lübeck… »
Le circuit est désormais rodé : Lübeck→Hamburg→Göteborg→Lübeck
Joachim Adolph effectue ce trajet à plusieurs reprises, l’expression zu öffte zu reißen (voyager fréquemment) l’indique sans ambiguïté. C’est est un marchand professionnel, inscrit dans une logique commerciale régulière et documentée. Le sel, les marchandises diverses, les affréteurs, les ports suédois, tout cela forme un système qu’il connaît et pratique depuis au moins 1712.
1718 : Un réseau bien établi
L’année 1718 est celle d’une intense activité administrative. Installé à Linköping, ville voisine de Norrköping, chef-lieu de la province d’Östergötland, Joachim Adolph multiplie les démarches. En février 1718, une attestation collective est établie à Stockholm par plusieurs marchands en sa faveur. En août 1718, le marchand Johan Kruge atteste que le réseau commercial auquel Joachim Adolph est associé, autour de P. Anton von Cölln de Lübeck, commerce avec les ports suédois depuis au moins 1715, avec Kalmar pour le sel et les marchandises diverses, et vraisemblablement avec Norrköping.
Le 27 juin 1718, Joachim Adolph signe de sa propre main une requête adressée au Landshövding, le gouverneur de la province d’Östergötland.
Ergebenster Diener — Jochim : Adolph : Kuhlman ✝
« Très dévoué serviteur — Jochim Adolph Kuhlman » — formule standard des lettres commerciales allemandes du XVIIIe siècle, suivie de son paraphe personnel.
C’est la signature autographe de Joachim Adolph. Il maîtrise les codes de la correspondance officielle, il sait à qui écrire et comment. Il demande une autorisation royale de commerce et de voyage. La réponse favorable lui parviendra le 22 février 1719.
Ce que les attestations révèlent : en 1718, Joachim Adolph peut mobiliser plusieurs marchands établis à Stockholm pour témoigner en sa faveur. Ce réseau de références, Johan Kruge, P. Anton von Cölln de Lübeck, les signataires de l’attestation collective, est le fruit de six années de présence active sur les routes baltes. Ce n’est pas un inconnu qui frappe à la porte des autorités suédoises : c’est un homme connu, recommandé, attendu.
Recommandation du marchand Joachim Kruge, 2 août 1718
Attestation collective des marchands de Stockholm, 1718.
Joachim Adolph, Borgare de Norrköping
En 1719, Joachim Adolph prête à son tour serment comme Borgare de Norrköping. L’index du registre de bourgeoisie le cite à treize reprises, entre les pages 240 et 964, une présence qui court sur plusieurs décennies et couvre des activités variées : commerce, arbitrages, témoignages. Il est une figure de la communauté marchande de la ville, connu du Magistrat, intégré dans ses cercles. On notera aussi dans ce même index les mentions de Kuhlman Georg (pages 206, 325, 331, 487) et Kuhlman Johan (page 325), d’autres membres de la famille Kuhlman présents à Norrköping, dont les liens précis avec Joachim Adolph et Heinrich restent à établir.
Les Kuhlman venaient de s’enraciner à Norrköping.
17 novembre 1726 — Heinrich prête serment
Le registre de bourgeoisie de Norrköping, à la page 919, consigne la cérémonie du serment (Ed) tenue en novembre 1726, en présence des Rédmännen, les membres du conseil municipal : Mathias Wetterberg, David Schröder, Peter Morterfon, Henric Kliver, Johan Jeachem, Elias Wetterblad. La page 920 liste les nouveaux Borgare de l’année, sous la mention anno 1726 :
Lorens Wittespen, Johan Zettren, Claes Dahlgren, Anders Jerfson, Henric Kuhlman…
Heinrich Kuhlman, en suédois Henric, comme il sera désormais connu, devient à son tour Borgare de Norrköping le 17 novembre 1726. Il a trente-trois ans. Il est le benjamin de la famille, celui que son aîné de six ans a précédé de quatorze années sur ces routes. Les deux frères sont nés dans la même ville de Gadebusch ; ils se retrouvent, à l’automne de 1726, tous les deux à Norrköping.
Prestation de serment de Henrich / Henrich Kuhlman en tant que Borgare de Norrköping, 17 novembre 1726.
Ce que ce dossier dit de la famille
Entre 1712 et 1726, le dossier de Joachim Adolph retrace quatorze années d’une stratégie familiale cohérente. Un frère aîné part le premier, construit patiemment un réseau commercial dans la Baltique, s’installe dans la région, obtient ses papiers, se fait connaître des autorités. Puis il accueille le benjamin. C’est un schéma classique dans les familles marchandes de la sphère hanséatique : l’aîné ouvre la voie, le cadet consolide et fonde. Joachim Adolph a fait le travail préparatoire. Heinrich arrivera et fondera la lignée dont nous suivons la trace.
Sources : Riksarkivet, dossier « Kuhlman Jochim Adolph » (passeport de Göteborg, 5 avril 1712 ; certificat sanitaire de Lübeck, 9 décembre 1717 ; attestation collective de Stockholm, 17 février 1718 ; attestation de Johan Kruge, Stockholm, 2 août 1718 ; requête au Landshövding, Linköping, 27 juin 1718, réponse 22 février 1719) ; registre de bourgeoisie de Norrköping, pages 919–920 et index sous « K ».
1 Pages 240, 265, 212, 322, 462, 535, 622, 628, 631, 640, 805, 834, 964 dans l’index du registre de bourgeoisie de Norrköping.
Ce soir du 26 juin 1844, Josef Kuhlman venait de quitter son bureau du consulat et descendait la rue de la Marine en direction de son logement lorsqu’une lueur anormale attira son regard vers la place du Gouvernement. Il s’arrêta. L’horizon au-dessus de la place rougeoyait. Puis il entendit les cris.
Il courut.
Une catastrophe épouvantable
Le spectacle qui s’offrit à lui dépassa tout ce qu’il aurait pu imaginer. Les baraques en bois construites sur la place du Gouvernement — ces constructions précaires que chacun à Alger regardait depuis des années avec inquiétude — étaient entièrement embrasées. Le journal L’Algérie en rendrait compte quelques jours plus tard en ces termes :
« Une catastrophe épouvantable vient de frapper la ville d’Alger. Le 26 juin au soir, un violent incendie a éclaté dans les baraques en bois construites sur la place du Gouvernement. Le feu a dévoré plusieurs maisons vers la rue de la Porte-Neuve, et a pénétré dans la Djanina, où sont établis les magasins du campement. Les désastres sont considérables ; on évalue à un million et demi la valeur d’effets militaires incendiés. On a à déplorer la mort d’un enfant et de plusieurs personnes mortes à l’hôpital à la suite de leurs blessures. »
L’origine du sinistre ? Un petit rôtisseur maure avait mis le feu à l’huile de sa poêle et perdu la tête. Le feu s’était communiqué à sa baraque, puis à toutes les autres. Ces constructions en sapin, bourrées de matières inflammables, avaient été dévorées avec une rapidité incroyable. « Si la moitié de la ville n’a pas brûlé », notait le correspondant du journal, « on ne le doit qu’à l’état parfaitement calme de l’atmosphère. »
La chance, en somme. Rien que la chance.
Le chaos
Sur la place, tout n’était que désordre. Les quelques pompes disponibles étaient en mauvais état ; personne ne commandait. Les soldats accouraient de tous côtés mais sans direction. Les marchands sauvaient ce qu’ils pouvaient, et les voleurs leur faisaient concurrence — une concurrence active, précisa le journal, puisque « plusieurs ont pu être arrêtés malgré le désordre ». Les Maltais de la ville se livraient à un pillage effréné. Un officier croisa un Bédouin qui s’enfuyait avec une charge d’effets et une canne à pomme d’argent ; il lui arracha la canne des mains et s’en servit vigoureusement pour l’obliger à lâcher prise.
Josef, coincé dans la foule des badauds qui encombraient les abords de la place, ne pouvait qu’observer. Il vit des soldats former des chaînes humaines pour extraire des caisses de la Djenina. Il vit un homme sortir d’une fenêtre en feu avec deux enfants sous les bras. Il vit des marchands courir en tous sens, sauvant leurs livres de comptes plutôt que leurs marchandises. La fumée acre lui brûlait les yeux.
Au plus fort des flammes, une silhouette se distinguait : l’abbé Landman (1), que le journal saluerait comme le héros de la nuit. « Il a toujours été au plus fort du feu dans la Janina, qu’il a escaladée cinq fois », rapportait le correspondant, « et n’a eu qu’à se louer du dévouement et de l’obéissance des soldats. »
Dans la confusion générale, une présence s’imposait avec autorité au milieu de la place : celle d’un officier de haute taille qui dirigeait les opérations avec la calme précision d’un homme habitué aux situations extrêmes. Un soldat lui cria son nom — Josef l’entendit sans pouvoir mettre un visage sur ce personnage qu’il ne connaissait pas encore : le colonel Marengo (2), commandant de la Place d’Alger.
Le feu fut finalement maîtrisé avant l’aube, faute de combustible plus que grâce aux secours.
La colère du lendemain
Les jours qui suivirent, la presse ne décoléra pas. Dans sa correspondance du 29 juin, publiée le 12 juillet, le journal L’Algérie mettait les responsabilités en cause avec une franchise inhabituelle :
« L’incendie du 26 a mis au grand jour l’imprévoyance de l’administration. On ne sait qui mérite le plus de blâme : de la direction des domaines qui a eu l’idée de construire les baraques dont l’existence a compromis un instant la ville entière, ou de la direction de l’intérieur chargée de la grande voirie qui a accepté ce plan, l’a fait exécuter et n’a pas veillé à ce que ces constructions fussent entièrement isolées. »
La vérité, connue de tous depuis longtemps, était cinglante : ces baraques en bois au milieu de la plus grande place d’Alger avaient été maintenues pour un « misérable loyer annuel » de 12 000 francs. L’administration avait exproprié les anciens propriétaires à vil prix, gardé les terrains deux ou trois ans sans rien faire, puis les avait loués à des marchands qui y avaient construit des abris en sapin. Le journal conclut avec amertume : « L’avidité du fisc autant que l’imprévoyance de l’administration supérieure sont les premières causes de ce malheur. »
Le 26 juin, les pompes de la ville n’étaient pas en état. Personne n’avait jugé utile d’en vérifier le fonctionnement. Schultze, que Josef alla voir le lendemain matin à la CaloRama, résuma la situation d’un mot : « Voilà ce que cela donne quand une ville est gouvernée par des militaires qui ne s’occupent que de la guerre. »
La souscription et l’avenir
Le 16 juillet, une commission fut formée pour recueillir les souscriptions en faveur des victimes (3). Les pertes les plus considérables étaient celles de l’État. Ironiquement, les propriétaires des baraques ne perdaient « heureusement que fort peu », leur concession administrative était expirée. Mais au-delà du sinistre, une question plus profonde s’imposait désormais. Le correspondant du journal, dans sa lettre du 25 juillet, la posa crûment :
« Le déplorable dénouement qui a détruit la Djenina impose à l’administration de sérieux devoirs. À quels projets va-t-il s’arrêter pour élever des monuments durables à la place des baraques ? »
La place du Gouvernement, libérée de ses constructions disgracieuses, offrait enfin l’espace pour bâtir ce qu’une vraie ville requiert : une mairie, un tribunal de commerce, une halle couverte. La capitale de l’Algérie méritait mieux que des baraquements en sapin. Josef rentra à pied, traversant la place encore fumante. Sous ses pieds, les dalles noircies gardaient la chaleur du brasier. Il pensa à ce que Schultze lui avait dit lors de sa première visite à la CaloRama trois ans plus tôt : « Cette ville est une superposition d’époques. »
Il en ajoutait une couche cette nuit-là, celle de la cendre.
Notes
(1) L’abbé Landman : ecclésiastique présent à Alger en 1844, dont le courage lors de l’incendie de la Djenina fut salué par la presse coloniale. Il escalada cinq fois les murs en feu de la Djenina pour aider à sauver des hommes et du matériel militaire.
(2) Le colonel Marengo, de son vrai nom Gaspard Joseph Marie Cappone (Casale, Piémont, 8 janvier 1787 – Alger, 9 décembre 1862). Vétéran de 22 campagnes napoléoniennes, c’est Napoléon lui-même qui lui donna le surnom de « Marengo » après la bataille de Friedland (1807) : « Un brave soldat comme toi ne peut se nommer Cappone, tu t’appelleras désormais Marengo. » Commandant de la Place d’Alger depuis 1840, Commandeur de la Légion d’honneur, il avait créé le premier jardin public d’Alger avec ses prisonniers militaires. Ce personnage hors du commun, Josef Kuhlman le voit pour la première fois cette nuit du 26 juin dans la confusion de l’incendie. Leurs chemins se croiseront à nouveau dans les années suivantes.
(3) La commission de souscription était présidée par M. le comte Guyot, directeur de l’intérieur. Elle comprenait notamment M. le colonel Marengo, chargé de recueillir les souscriptions militaires, M. Mercier-Lacombe, secrétaire-général de la direction de l’intérieur, M. Litchelin, président de la chambre du commerce, M. Eichemann, sous-intendant militaire, M. Pierrez, substitut du procureur du Roi, M. de Saint-Geniès, inspecteur des domaines, et M. Brantome, notaire et lieutenant-colonel de la milice, secrétaire et trésorier. Le journal nota avec ironie qu’aucun membre de la Marine n’y figurait, « qui cependant a rendu de si grands services dans la nuit du 26. » Des souscriptions parallèles étaient ouvertes à Paris chez M. Desprez, notaire, et M. Dubos, négociant, tous deux rue du Four-St-Germain.
Sources : L’Algérie – Courrier d’Afrique, d’Orient et de la Méditerranée. Articles parus les 6, 12, 16 juillet et 2 août 1844.