Jannewitz : Portrait d’un domaine pomeranien

Par Etienne Laude — Juillet 2026

Cet article fait suite à « À la recherche de Jamawitz« .

Reconstitution artistique de Jannewitz (Jamawitz) à la fin du XVIe siècle
Reconstitution artistique de Jannewitz (Jamawitz) à la fin du XVIe siècle, au temps où Johan Kuhlman et Hedvig von Focken en étaient les seigneurs. Au premier plan, le village s’organise autour de son étang central, avec ses fermes paysannes aux toits de chaume disposées le long des chemins rayonnants. À l’est, le manoir seigneurial, une maison rectangulaire en brique, sobre et fonctionnelle, entourée d’une palissade. À l’arrière-plan, le grand lac irrégulier du Lantower See (Jezioro Łętowskie) étend ses rives sinueuses bordées de roseaux et de forêts de pins et de bouleaux, tandis qu’à l’horizon sud-ouest se devine l’étendue sombre du Wusterwitzer Moor (aujourd’hui Janiewickie Bagno).
Reconstitution artistique d’après les sources historiques. Image générée par IA

Dans le premier article de cette série, nous avons retracé le chemin qui mène du mystérieux « Jamawitz » des sources suédoises au village de Jannewitz, aujourd’hui Janiewice, dans l’actuel Powiat Sławieński en Pologne. Nous savons désormais que Johan Kuhlman père en était le seigneur – le Herre – avant que la guerre de Trente Ans ne bouleverse tout. Mais à quoi ressemblait ce domaine ? Quelle était sa place dans le paysage poméranien ? C’est ce que ce second article propose d’explorer.

Carte générale du Duché de Poméranie (1794)
Un village au bout des marais

Jannewitz est situé à environ 12 kilomètres au sud de Schlawe (aujourd’hui Sławno), dans une zone de transition entre les terres agricoles de Hinterpommern et un monde plus sauvage : au sud-ouest du village s’étend le Wusterwitzer Moor, aujourd’hui réserve naturelle sous le nom de Janiewickie Bagno, une vaste étendue de tourbières et de zones humides qui a toujours constitué la frontière naturelle du domaine. Au nord, le lac Lantower See (Jezioro Łętowskie) complète cet environnement lacustre et marécageux caractéristique de la Poméranie profonde.

C’est dans ce cadre que s’est développé, depuis le Moyen Âge, le village de Jannewitz, un village à plan en étoile (wielodrożnicowy), organisé autour d’une place centrale, avec des chemins rayonnant dans plusieurs directions. La partie orientale du bourg était réservée aux bâtiments seigneuriaux : le manoir, les dépendances agricoles, et un parc planté en deux étapes au cours du XIXe siècle.

Des origines wendes et un nom qui parle

Le nom Janewic est d’origine slave (wende), et signifie littéralement « fils de Johannes », Jan étant la forme slave et bas-allemande du prénom Johannes. Le village porte donc le nom d’un fondateur ou d’un seigneur primitif dont l’identité exacte s’est perdue, mais dont le prénom, Jan, Johann, résonne comme un écho à travers les siècles jusqu’au Johan Kuhlman qui en sera le seigneur au XVIe siècle.

Les von Zitzewitz : premiers seigneurs documentés

Le premier propriétaire connu de Jannewitz est Martin von Zitzewitz, dont la possession est documentée entre 1442 et 1460. Les von Zitzewitz sont l’une des grandes familles de la noblesse terrienne poméranienne, dont les ramifications s’étendent sur l’ensemble du Kreis Schlawe et du Kreis Stolp. Jannewitz est pour eux un fief parmi d’autres. Au milieu du XVIe siècle, le domaine appartient à Jacob von Zitzwitz. Un document de l’époque en dresse le tableau précis :

25 exploitations paysannes, chacune d’environ 1 à 1,5 manse (soit 15 à 25 hectares), un petit tenancier, et un sacristain.

C’est un domaine modeste mais bien structuré, typique du Rittergut (domaine seigneurial noble) pomeranien de cette époque.

Les Kuhlman, seigneurs de Jannewitz

À une période encore difficile à préciser, probablement dans la seconde moitié du XVIe siècle, le domaine de Jannewitz passe des mains des von Zitzewitz à celles des Kuhlman. Johan Kuhlman y est attesté comme « Herre till Jamawitz » dans les sources généalogiques suédoises. C’est lui qui constitue le premier maillon documenté de la lignée à avoir possédé ce domaine. À cette époque, Jannewitz est un Rittergut, un domaine noble avec droit de justice et de chasse, ce qui place les Kuhlman dans la catégorie de la petite noblesse terrienne poméranienne (Landadel), ancrée dans ses terres, loin des grandes cours princières.

Vers la fin du XVIe siècle, Johan Kuhlman épouse Hedvig von Focken, dont la famille paternelle est d’origine patricienne lubeckoise, un mariage qui trahit des ambitions sociales et des réseaux qui dépassent largement le cadre provincial du Kreis Schlawe.

La guerre de Trente Ans : la fin d’une époque

En 1618, la guerre éclate. La Poméranie, carrefour stratégique entre l’Empire et les puissances nordiques, devient rapidement un théâtre de guerre. Les armées impériales, suédoises, danoises, et les bandes de mercenaires sillonnent la région pendant trois décennies. Jannewitz souffre gravement. Le village est pillé et en partie détruit. Les paysans fuient ou meurent. Les terres retournent à la friche.

Les Kuhlman, eux, sont déjà ailleurs, partis vers l’Ingrie, Lübeck, Gadebusch, et finalement la Suède. Jannewitz est abandonné. Son histoire se poursuivra sans eux.

Après les Kuhlman : les Podewils et les Hohenzollern

À la fin du XVIIe siècle, le domaine de Jannewitz est reconstitué après les destructions de la guerre. Adam von Podewils en devient le nouveau maître. Il y fonde en 1667 le hameau de Chomiec (Klarenwerder), nommé en l’honneur de sa femme Klara.

Au début du XIXe siècle, le fief passe à la famille von Blumenthal. Puis, en 1874, un propriétaire inattendu fait son apparition : le prince Hohenzollern-Sigmaringen, qui acquiert Jannewitz et les villages voisins, Lantow, Suckow et Gwiazdowo. Le domaine entre alors dans une phase d’expansion : en 1892, il couvre 2 073 hectares, avec élevage de moutons et de bovins, un moulin à eau, une briqueterie.

Gravure du manoir de Gross-Jannewitz (Sammlung Duncker, ~1860)
Le manoir, le parc, et la fin

Le manoir (dwór) en briques, construit dans la première moitié du XIXe siècle, est entouré d’un parc en deux parties : une section occidentale plus ancienne (milieu du XIXe siècle) et une section orientale plus récente (fin XIXe – début XXe siècle), les deux séparées par un chemin. En décembre 1931, le domaine, déficitaire, est vendu à la Société berlinoise de colonisation. Les ouvriers agricoles reçoivent chacun 7,5 hectares. Un commerçant, Paul Tresmer, reprend le manoir.

Le 5 mars 1945, l’Armée Rouge entre dans le village. La population allemande est expulsée. Le manoir abrite successivement une école agricole, une école primaire, puis une coopérative agricole. Il est aujourd’hui propriété privée.

Ce qui reste

De Jannewitz, il reste aujourd’hui un village polonais de 469 habitants, une allée de tilleuls dite Allée Bismarck, des plantations de marronniers le long des routes, une chapelle érigée après 1945 au croisement des chemins et, au sud-ouest, la tourbière silencieuse du Janiewickie Bagno, ancienne frontière naturelle du domaine des Kuhlman.

le Jezioro Łętowskie (l’ancien Lantower See), de nos jours.

La saga continue.

Notes :

¹ Jan Sroka, Słownik historyczny wsi powiatu sławieńskiego, Sławno, 2014. Disponible sur bibliotekacyfrowa.eu.

² Gravure de Gross-Jannewitz issue de la Sammlung Duncker (Alexander Duncker, Die ländlichen Wohnsitze, Schlösser und Residenzen der ritterschaftlichen Grundbesitzer in der preußischen Monarchie, Berlin, 1857–1883).

³ Meyers Konversations-Lexikon, entrée Jannewitz : meyersgaz.org.

Pauli Militis Christi Epinikion (1637)

Le sermon funèbre de Gerhard Kuleman

1. Un document exceptionnel : le sermon funèbre luthérien

Le Pauli Militis Christi Epinikion est une Leichpredigt, un sermon funèbre luthérien imprimé à Vieux-Stettin (Alt-Stettin) en 1637 par l’imprimeur Georg Götzken. Il est l’œuvre du Docteur Christophorus Schultetus, pasteur à l’église Saint-Jacques de Vieux-Stettin et confesseur du défunt. Ce genre littéraire et religieux, très codifié dans le luthéranisme allemand des XVIe-XVIIe siècles, associe systématiquement un sermon construit autour d’un texte biblique soigneusement choisi à un Curriculum vitæ biographique détaillé, ce qui en fait une source généalogique de premier ordre.

Le texte central choisi ici est 2 Timothée 4, v. 7-8 – « J’ai combattu le bon combat, j’ai achevé ma course, j’ai gardé la foi » – dont la métaphore militaire résonne parfaitement avec la carrière de soldat du défunt. Le titre latin, « Pauli Militis Christi Epinikion » (Chant de victoire de Paul, soldat du Christ) – emprunte au genre grec de l’épinicion, hymne de triomphe réservé aux vainqueurs des jeux, pour présenter la mort chrétienne au combat comme une victoire absolue. Le document concerne Gerhard Kulemans (parfois orthographié Kuhlman ou Culeman), Lieutenant-Colonel au service de la Couronne de Suède, né le 5 mars 1609 en Livonie, blessé mortellement le 10 mai 1637 devant Saatzig et décédé le 29 mai 1637 à Vieux-Stettin à l’âge de 28 ans.

Première page du Sermon du Pasteur Schultetus lu pour les obsèques de Gerhard à l’église Saint-Jacques de Stettin en 1637.
Deuxième page du Sermon du Pasteur Schultetus lu pour les obsèques de Gerhard à l’église Saint-Jacques de Stettin en 1637.
2. Aspects généalogiques et historiques

Le Curriculum vitæ du sermon fournit un portrait généalogique et biographique remarquablement précis. Gerhard Kulemans est issu d’une famille noble ancienne et bien connue en Livonie. Son père, Johann Kulemann, était seigneur¹ du domaine de Jamowitz ; sa mère, Hedwig née von Focken, était une noble livonienne. Du côté paternel, le grand-père de Gerhard était Patricius de la ville libre impériale de Lübeck, rattachant la famille à la haute bourgeoisie marchande hanséatique. La lignée maternelle remonte à une grand-mère von der Hoghenhausen², présentée dans le sermon comme appartenant à une famille « chevaleresque et de haute noblesse en Livonie ». Après la mort de son père, Gerhard est envoyé par sa mère à l’Akademisches Gymnasium de Hamburg où il étudie trois ans, avant de servir comme attaché auprès d’un ambassadeur du roi de Danemark, voyageant en Suède, au Danemark et à Moscou. Il rejoint ensuite l’armée royale suédoise en Allemagne, où son frère Johan Friedrich Kulemans³ sert déjà comme Lieutenant dans le Régiment du Général Duwall sous le Colonel Bohm⁴. Gerhard s’illustre lors de la prise de la redoute de Stein en Silésie (300 prisonniers) puis lors de la défense héroïque du Sandt devant Breslau, où il résiste six semaines à un siège complet sans ravitaillement jusqu’à forcer le retrait de l’ennemi, exploit qui lui vaut d’être promu Lieutenant-Colonel par le Général Duwall. Le 24 juin 1636, il épouse Barbara von Eichstädten, fille du seigneur des domaines de Küssow. Leur mariage ne durera que 21 semaines. Blessé à la cuisse droite lors d’une opération sous le commandement du Feld-Maréchal Herman Wrangel, Gerhard est transporté à Vieux-Stettin où il reçoit les derniers sacrements en présence de son confesseur le Dr. Schultetus et s’éteint paisiblement le 29 mai 1637 vers 22h, dix-neuf jours après sa blessure. Il est inhumé le 9 juin 1637 en l’église Saint-Jacques de Vieux-Stettin.

Le pasteur Schultetus en chaire dans la lumière solennelle de Saint-Jacques de Stettin. Au premier rang, Barbara en deuil et Johan Friedrich en uniforme d'officier. La bière drapée au centre. Dans le style des intérieurs d'église de Saenredam et de Witte.
Le pasteur Schultetus en chaire dans la lumière solennelle de Saint-Jacques de Stettin. Au premier rang, Barbara en deuil et Johan Friedrich en uniforme d’officier. La bière drapée au centre. Image générée par IA dans le style des intérieurs d’église de Saenredam et de Witte.

3. Ce que ce document révèle et ce qu’il confirme
Première page du CV mentionné dans le sermon. A noter, la mention du père Johan Kulemann, erbsess auf Jamowitz ainsi que le nom de famille de sa grand-mère maternelle.

Le Curriculum vitæ du sermon fournit un portrait généalogique et biographique remarquablement précis. Gerhard Kulemans est issu d’une famille noble ancienne et bien connue en Livonie. Son père, Johann Kulemann, était seigneur¹ du domaine de Jamowitz ; sa mère, Hedwig née von Focken, était une noble livonienne. Du côté paternel, le grand-père de Gerhard était Patricius de la ville libre impériale de Lübeck, rattachant la famille à la haute bourgeoisie marchande hanséatique. La lignée maternelle remonte à une grand-mère von der Hoghenhausen², présentée dans le sermon comme appartenant à une famille « chevaleresque et de haute noblesse en Livonie ».

Deuxième page du CV mentionné dans le sermon où l’on retrouve le passage sur ses études et ses premières années en Hollande et en Russie.

Après la mort de son père, Gerhard est envoyé par sa mère à l’Akademisches Gymnasium de Hamburg où il étudie trois ans. Il se place ensuite au service d’un ambassadeur du roi de Danemark, en grande considération à la Cour royale, avec lequel il effectue plusieurs missions diplomatiques en Suède, au Danemark et à Moscou, s’y acquittant de ses missions avec tant d’éclat que « rois, princes et seigneurs en eurent le plus grand contentement ». Animé ensuite d’un vif désir de voir le monde et d’en apprendre les langues, il voyage en Espagne et en Italie, puis se rend en Hollande avec l’intention de s’embarquer vers les Indes orientales, projet dont il est dissuadé par des personnes de qualité. Il reste alors plus d’un an en Hollande, où il sert auprès de l’armée du Prince et se forme aux exercices militaires.

Troisième page du CV mentionné dans le sermon.

Lorsqu’il apprend que Sa Majesté Royale de Suède est entrée en guerre en Allemagne, il quitte aussitôt la Hollande pour rejoindre l’armée royale suédoise à Francfort-sur-l’Oder, où son frère Johan Friedrich Kulemans³ sert déjà comme capitaine dans le Régiment du Général Duwall le Colonel Bohm⁴. Gerhard s’illustre lors de la prise de la redoute de Stein en Silésie (300 prisonniers) puis lors de la défense héroïque du Sandt devant Breslau, où il résiste six semaines à un siège complet sans ravitaillement jusqu’à forcer le retrait de l’ennemi, exploit qui lui vaut d’être promu Lieutenant-Colonel par le Général Duwall.

Le 24 juin 1636, il épouse Barbara von Eichstädten, fille du seigneur des domaines de Küssow. Leur mariage ne durera que 21 semaines. Blessé à la cuisse droite lors d’une opération sous le commandement du Feld-Maréchal Herman Wrangel, Gerhard est transporté à Vieux-Stettin où il reçoit les derniers sacrements en présence de son confesseur le Dr. Schultetus et s’éteint paisiblement le 29 mai 1637 vers 22h, dix-neuf jours après sa blessure. Il est inhumé le 9 juin 1637 en l’église Saint-Jacques de Vieux-Stettin.

En revanche, plusieurs éléments du sermon recoupent et confirment ce que les recherches menées sur la famille Kuhlman avaient déjà établi : la présence du frère Johan Friedrich Kulemans dans le Régiment du Général Duwall sous les ordres du Colonel Bohm, le lien avec la famille van Sypesteyn, et le rôle central de Saatzig dans le destin de cette génération, autant d’éléments déjà documentés sur ce site.

Extrait des archives du musée van Sypesteyn aux Pays-Bas, où l’on voit les noms de Cornelia, mariée à Jacob Larsons Bohm et Gertrud, mariée à Hans Fredrik Coelman.
Notes

¹ Erbseß : littéralement seigneur héréditaire, désignant celui qui tient son domaine en pleine propriété transmissible, par opposition au feudataire dont le fief reste révocable.

² Le nom « Hoghenhausen » est la graphie archaïque de « Hohenhausen », famille nobiliaire originaire du village de Hohenhausen en Lippe (Westphalie). La particule « von der », telle qu’elle figure exactement dans le document original, confirme que la famille tire son nom de ce lieu précis, indiquant qu’elle en était seigneur à l’origine.

³ L’identité de Johan Friedrich Kulemans confirme la documentation du musée van Sypesteyn (Pays-Bas), qui mentionne un « Hans Fridrik Coelman » portant le titre d’overste (colonel) au service du Roi de Suède (« Konung van Sveden »), Hans étant le diminutif néerlandais de Johan, et Coelman la transcription hollandaise de Kuhlman / Kuleman.

⁴ Jacob Bhom (ou Bhoom, Bohm, Boom selon les sources) est le « Herrn Obersten Bohms » du sermon funèbre. L’épitaphe de l’église de Saatzig, commandée par sa veuve Cornelia van Sypesteyn, atteste qu’il était Chiliargue (colonel) de Sa Majesté Royale de Suède et qu’il mourut le 10 août 1643 à l’âge de 42 ans, des suites d’un duel. Sa femme Cornelia van Sypesteyn était la sœur de Gertrud van Sypesteyn, épouse de Johan Friedrich Kulemans, faisant de Bohm et de Johan Friedrich des beaux-frères, ce qui explique le lien militaire étroit entre les deux hommes et l’intégration de Gerhard dans ce régiment.

À la recherche de Jamawitz

Par Etienne Laude, juillet 2026

Dans les sources suédoises qui constituent le cœur de la saga Kuhlman, une mention revient comme un refrain énigmatique : « Herre till Jamawitz i Pommern » ou Seigneur de Jamawitz en Poméranie en français. C’est le titre qui précède le nom de Johan Kuhlman au sommet du tableau généalogique Tab. 1, ancre géographique d’une famille qui allait, au fil des guerres et des alliances, devenir l’une des lignées nobles de la Suède du XVIIe siècle.

Première page du dossier nobiliaire des Kuhlman. Collection personnelle de l’auteur.

Mais où se trouve Jamawitz ? Cette question, apparemment simple, se révèle être une véritable enquête historique.

Un nom qui résiste aux cartes

Aucune carte moderne ne répertorie de « Jamawitz ». Aucun village polonais ou allemand ne porte aujourd’hui ce nom. À première vue, la piste semble froide. Deux hypothèses émergent pourtant dans la littérature :

La première mène vers Janowiec Wielkopolski, une petite ville de l’ancienne province de Posnanie, dont le nom allemand historique était « Janowitz ». La ressemblance phonétique est réelle. Mais un détail géographique l’invalide aussitôt : Janowiec Wielkopolski n’est pas en Poméranie. Or les sources sont formelles, Jamawitz est « in Pommern ».

La seconde hypothèse s’avère bien plus convaincante et je tiens ici à remercier madame Catharina Behrens des archives de Lübeck qui m’a mis sur ce qui semble la bonne piste.

Jannewitz, Kreis Schlawe : la piste poméranienne

Dans les registres historiques du Kreis Schlawe, arrondissement de l’ancienne Poméranie prussienne, on trouve un village nommé Jannewitz, aujourd’hui connu sous son nom polonais de Janiewice, situé à environ 11 kilomètres au sud-est de Sławno (l’ancienne Schlawe), près de la côte baltique. La proximité phonétique entre « Jannewitz » et « Jamawitz » n’est pas le fruit du hasard : en vieille écriture gothique allemande (Kurrentschrift), les lettres « nn » et « m » se ressemblent étroitement. Une confusion de copiste, ou de lecteur, suffit à transformer l’un en l’autre. Ce type d’erreur était extrêmement courant dans les archives de cette époque.


Jannewitz est un village d’origine wende (slave), organisé autour d’un étang central, dont l’histoire documentée remonte au XVe siècle. Le premier propriétaire connu était Martin von Zitzewitz, entre 1442 et 1460. Au XVIe siècle, le village appartient à Jacob von Zitzwitz et compte alors vingt-cinq paysans, un petit tenancier et un sacristain. C’est un « Rittergut », un domaine seigneurial noble dont le statut correspond parfaitement à celui d’une famille comme les Kuhlman.

Jannewitz sur une carte prussienne de 1890.
Johan Kuhlman, Seigneur de Jannewitz

En Suède, le titre « Herre till [lieu] » désigne le propriétaire d’un domaine seigneurial. C’est l’équivalent exact du « Herr auf/zu » allemand, ou du « Seigneur de » français. Dire que Johan Kuhlman était « Herre till Jamawitz » signifie donc qu’il était le maître incontesté de ce domaine en Poméranie et que Jannewitz était le siège familial des Kuhlman.

Extrait de la première page du dossier Kuhlman. Collection personnelle de l’auteur.

Quand et comment les Kuhlman ont-ils acquis Jannewitz des von Zitzewitz ? La réponse se trouve probablement dans les Lehnsakten (registres féodaux) de l’ancienne chancellerie ducale de Poméranie, aujourd’hui conservés à l’Archiwum Państwowe w Szczecinie (Archives d’État de Szczecin, en Pologne). C’est l’une des prochaines étapes de cette enquête.

La guerre de Trente Ans et la fin d’un monde

Le destin de Jannewitz bascule avec la guerre de Trente Ans (1618–1648). Comme tant d’autres villages de Poméranie orientale, il est presque entièrement détruit. Entre 1679 et 1690, les fragments du domaine sont vendus progressivement à Adam von Podewils et les Kuhlman ne sont plus là depuis quelques années.

Leur chemin les a conduits loin de Poméranie, par étapes. D’abord vers l’Ingrie, cette région baltique disputée entre la Suède et la Russie, théâtre de nombreuses campagnes militaires au début du XVIIe siècle. Puis un retour vers les villes hanséatiques : Lübeck, dont la famille Focken, belle-famille de Johan Kuhlman, était l’une des grandes familles patriciennes, et Gadebusch, en Mecklembourg. Et enfin, la Suède, royaume alors en pleine expansion vers la Baltique, qui offrait aux familles nobles déplacées par la guerre terres, titres et avenir.

La trajectoire est celle de nombreuses familles nobles poméranniennes de cette époque : la guerre dévaste les domaines ancestraux, et les fils cherchent fortune et reconnaissance sous les drapeaux suédois. Le fils de Johan Kuhlman, lui-même prénommé Johan, Lieutenant-Colonel dans l’armée Suédoise, meurt à Narva en 1649, au service militaire suédois tout comme son frère Peter deux années plus tard. La boucle se referme entre deux rives de la Baltique. De Jannewitz à Stockholm. Du fief poméranien à la noblesse suédoise. C’est, en quelques décennies, le voyage des Kuhlman.

UnE enquete en cours !

Cette enquête sur Jamawitz ne fait que commencer. Plusieurs institutions ont été sollicitées, archives municipales, instituts de recherche nobiliaire, portails d’archives en ligne et les premières réponses dessinent peu à peu les contours d’un dossier qui pourrait être riche. Les registres féodaux de l’ancienne chancellerie ducale de Poméranie, conservés aujourd’hui en Pologne¹, représentent sans doute la source la plus prometteuse pour documenter la présence des Kuhlman à Jannewitz avant la guerre de Trente Ans. De même, les archives nobiliaires allemandes spécialisées dans la noblesse de Hinterpommern² confirment l’existence d’entrées relatives à la famille.

Ce que Jamawitz nous dit des Kuhlman

Retrouver Jamawitz, c’est retrouver les racines terrestres d’une famille que les sources suédoises nous montrent déjà en pleine ascension sociale. Avant la Suède, avant l’Ingrie, avant les détours par Lübeck et Gadebusch, il y avait un domaine modeste au bord des marais poméraniens, un Rittergut entouré d’étangs, à quelques lieues de la mer Baltique.

C’est de là que tout a commencé.

La saga continue.

Sources

¹ Archiwum Państwowe w Szczecinie (Archives d’État de Szczecin, Pologne) — principal dépôt des archives ducales de Poméranie, incluant les Lehnsakten (registres féodaux) de Hinterpommern. Consultable partiellement en ligne via szukajwarchiwach.gov.pl.

² Institut für Deutsche Adelsforschung, Kiel — dirige notamment un index de plus de 1 500 dossiers de noblesse poméraniens conservés dans les archives allemandes (1500–1945), et possède une entrée documentée pour « Kühlman (aus Jamawitz in Pommern) ». Voir adelsquellen.de.

Gertrud « von Sipstein » : L’enquête

Pour Anne-Marie, Marc et William Koelman, mes lointains cousins, qui m’ont mis sur la piste de Gertrud.

Dans le registre de la noblesse de Suède et tous les documents existants relatifs aux frères Kuhlman, anoblis par la Reine Christine en 1649, le nom de l’épouse de Johan, mon ancêtre en ligne directe, était orthographié « von Sipstein ». On ne retrouve nulle trace de ce nom ailleurs qu’en Suède, et encore, uniquement dans les registres de cette époque précise. Nulle trace de « von Sipstein » avant ni après. Le registre mentionne, de plus, Gertrud comme originaire d’Ingermanland, l’Ingrie en français, et rien de plus. Nous savons aujourd’hui qu’elle n’y était pas née, mais qu’elle y avait vécu, dans les propriétés que Johan avait reçues pour services rendus à la Couronne en 1641.

Extrait de l’arbre généalogique des van Sypesteyn, musée Sypesteyn. En haut à droite, les sœurs Cornelia et Gertrud mariées aux colonels Bohm et Kuhlman.

Il m’a fallu des années pour retrouver sa trace, en recoupant des informations éparses glanées au fil des recherches. C’est finalement une intuition qui m’a mis sur la bonne piste, en parcourant une étude sur la Guerre de Trente ans et le livre de Mauvillon, Histoire de Gustave-Adolphe Roi de Suède, écrit et publié en 1764 à Amsterdam, dont j’ai pu me procurer un exemplaire.

La piste des Pays-Bas

Dans ces ouvrages, on apprend qu’un certain Gerhardt Kuhleman, revenant des Pays-Bas, rejoignit son frère aîné Johan, déjà engagé dans l’armée suédoise venue au secours des protestants de Poméranie. Ce détail semblait suggérer que Johan lui-même était familier avec les Pays-Bas. Mais pour quelle raison ?

L’intuition commença à se former lentement, comme une photographie que l’on développe dans la chambre noire, dont on devine petit à petit les contours dans la lumière rouge. Toujours à la recherche de lointains descendants des Kuhlman, j’entrai en contact avec Anne-Marie, épouse de Marc Koelman, descendant de Peter Kuhlman, frère aîné de Gerhardt et Johan, dont l’ancêtre avait émigré du sud de la Suède aux Pays-Bas vers la fin du XVIIIe siècle. Ce contact fut un indice de plus dans un faisceau qui commençait à pointer dans la même direction : les Pays-Bas. Car si le nom Kuhlman avait pu devenir Koelman ou encore Coelman en changeant de pays, peut-être que « von Sipstein », introuvable dans tous les registres, était lui aussi la transcription déformée d’un nom étranger, mal retranscrit par des scribes suédois. Je ne savais pas encore lequel, ni d’où il venait, mais la piste commençait à se préciser.

Le financement des armées et la piste du Colonel

L’étude du financement des armées au début du XVIIe siècle m’ouvrit d’autres pistes. Pour certains régiments envoyés directement de Suède, comme le fameux régiment de Svea, les fonds étaient fournis par l’État. Mais le plus souvent, Colonels et Lieutenants-Colonels devaient prélever l’argent nécessaire sur leurs fonds propres, avec l’espoir vague d’être un jour remboursés. Il n’était pas rare non plus que ces officiers se paient directement sur les soldats des armées vaincues et les villes conquises. Ce qui retint mon attention, c’est qu’il apparaît aussi que Colonels et Lieutenants-Colonels étaient souvent des proches, parfois même des parents. Cet indice me conduisit à chercher du côté du supérieur hiérarchique de Johan. Je contactai les Archives Royales de Suède à Stockholm, qui me conseillèrent de consulter les fameux Rullors de l’armée, dont l’archivage méthodique facilite considérablement la recherche.

Lorsque Gerhardt rejoignit son frère dans l’armée, Johan était déjà Lieutenant reconnu pour sa bravoure dans le régiment du Général Duwal. L’homélie funèbre de Gerhardt, prononcée par le théologien Christoph Schultetus, précise même qu’à la mort de celui-ci, Johan était Lieutenant « un des brillants commandants du régiment alors sous le commandement du Colonel Bohms ». Bohm. J’avais enfin le nom que je cherchais.

Cornelia, la sœur retrouvée

En étudiant ce personnage de Jacob Larsson Bohm, mentionné tout comme les deux frères Kuhlman dans les ouvrages de l’historien d’État Chemnitz, j’appris qu’il était marié à une certaine… Cornelia van Sypesteijn. Il ne me « restait » plus qu’à confirmer que Gertrud et Cornelia étaient parentes, ce qui fut, cette fois, presqu’un jeu d’enfant.

Le père de Cornelia était Johan Maartenz van Sypesteyn, Maître Écuyer des Bois et Forêts de Hollande à partir de 1608, titre hautement honorifique, dont l’épouse était Catherina van Nijenrode. Tous deux étaient Seigneurs de Hillegom et avaient eu sept enfants, dont quatre filles. Parmi elles, deux prénommées… Cornelia et Gertrud. Je me tournai alors vers les archives néerlandaises et contactai le musée Sypesteyn aux Pays-Bas pour en avoir le cœur net. Le premier document reçu, un extrait de l’arbre généalogique, grande fresque peinte visible dans la salle de réception du château, était troublant : Gertrud y était associée à un certain « Hans Fredrik Coelman ». Hans, et non Johan. Un des fils de Gertrud et Johan se prénommait Hans Jacob, dont on retrouve la trace dans les archives d’Estonie et de Finlande. Leur fils cadet, Henrik, serait le père du Heindrich Kuhlman qui émigra à Norrköping en 1819, initiant la lignée des Kuhlman de Suède.

Johan Maartensz van Sypesteyn (1564-1625).
Auteur inconnu. Le tableau se trouve dans la grande salle gothique du Château-Musée Sypesteyn à Loosdrecht.

Après quelques échanges avec l’archiviste du musée, celui-ci me confirma que Hans était bien un diminutif de Johan couramment employé aux Pays-Bas. Un second document dissipa les derniers doutes : il donnait une courte biographie du couple, confirmait leur départ pour l’Ingrie, indiquait que « Hans » était mort à Narva et que leur fils s’appelait Hans Jacob, conformément aux registres de la noblesse suédoise. Le doute n’était plus permis.

Les actes retrouvés

Dans les archives néerlandaises, j’avais pu retrouver l’acte de baptême de Cornelia van Sypesteyn, née le 22 février 1604 à Utrecht, contrairement à l’année 1598 indiquée dans la plupart des arbres généalogiques, ainsi que son acte de mariage.

Quant à Gertrud, je pu retrouver également son acte de baptême, conservé dans les registres paroissiaux néerlandais. Il est daté du 3 novembre 1608. On y lit clairement :

Die Vader : S’ Johan [van Sypesteyn] — Die moder : S’ Catharina van [Nijenrode] — Het Kind : Getreudt

Gertrud, orthographiée Getreudt dans le registre, est donc bien la fille de Johan Maartenz van Sypesteyn et Catherina van Nijenrode, née quatre ans après sa sœur Cornelia. Elle avait environ 25 ans lorsqu’elle épousa Johan Kuhlman, et l’on sait par ailleurs qu’elle était encore vivante en 1662, à plus de 50 ans.

Et maintenant ?

Cette enquête, menée sur plusieurs années, m’a conduit des archives suédoises aux musées néerlandais, des Rullors de l’armée aux registres paroissiaux d’Utrecht. Elle a permis de restituer à Gertrud son vrai nom : non pas « von Sipstein », patronyme fantôme né d’une transcription approximative par des scribes suédois peu familiers du néerlandais, mais Gertrud van Sypesteyn, fille de Johan Maartenz van Sypesteyn et Catharina van Nijenrode, Seigneurs de Hillegom, baptisée le 3 novembre 1608 à Utrecht.

Je consacrerai un prochain article à la grande lignée des van Sypesteyn et des van Nijenrode, deux familles dont l’histoire est intimement mêlée à celle des Pays-Bas des XVIe et XVIIe siècles. Une histoire qui réserve encore ses surprises. Car l’homélie funèbre prononcée par le pasteur Christoph Schultetus en 1637 contient un détail troublant, passé presque inaperçu : avant de rejoindre l’armée suédoise, Gerhard Kuhlman séjournait en Hollande et avait formé le projet de s’engager dans la Compagnie des Indes orientales. Il y renonça « à cause des avertissements reçus sur les dangers d’un tel voyage », précise Schultetus. Qui l’en dissuada ? Et pourquoi ? Était-ce l’un des membres de ces grandes familles marchandes néerlandaises que les Kuhlman fréquentaient alors, peut-être les van Sypesteyn ou les van Nijenrode eux-mêmes ? Si tel était le cas, le lien entre les deux familles serait antérieur au mariage de Johan et Gertrud, et l’histoire que nous croyons maintenant connaître serait à réécrire.

C’est cette piste que nous suivrons dans le prochain article…

La Dernière Bataille

Prague, 1648 – lieu probable de la blessure mortelle de Johan Kuhlman
Gravure représentant le siège de Prague par les suédois, été 1648.
Un cercle qui se referme

Il y a quelque chose de remarquable dans la géographie de la Guerre de Trente Ans : elle commença à Prague, par la Défenestration du 23 mai 1618, et c’est à Prague qu’elle s’acheva, trente ans plus tard, dans les fumées d’une ville à moitié saccagée. La roue de l’Histoire avait accompli un tour complet, revenant au point de départ avec une précision cruelle. C’est dans cet épilogue extraordinaire, la dernière bataille d’une guerre qui avait ravagé l’Europe pendant trois décennies, que Johan Kuhlman, lieutenant-colonel au service de la Suède, aurait très vraisemblablement connu son destin.

La guerre pendant la paix

Au printemps 1648, les négociations de paix à Osnabrück et Münster entrent dans leur phase finale. Depuis quatre ans, diplomates et plénipotentiaires s’épuisent à construire un nouvel ordre européen. Mais les armées, elles, continuent de se battre. La paix n’est pas encore signée et les généraux savent qu’une victoire sur le terrain pèse plus lourd dans les dernières tractations qu’une plaidoirie à la table des négociations.

C’est dans cet esprit calculateur que le général suédois Hans Christoff von Königsmarck (1) , aventurier brillant et impitoyable, né en Allemagne mais au service de Stockholm, conçoit son dernier coup d’éclat.

Portrait de von Königsmarck par Matthäus Merian.
La nuit du 25 au 26 juillet 1648

Königsmarck connaît Prague. Il sait que ses défenses sont inégales, que certains tronçons de remparts sont en travaux. Un ancien officier impérial, Ernst Odowalski, manchot, ruiné par la guerre, reconverti au service suédois, lui a livré les plans de la ville et l’emplacement précis d’une faille dans les murailles, derrière le couvent des Capucins. Dans la nuit du 25 au 26 juillet 1648, Königsmarck frappe. Avec seulement 800 mousquetaires – c’est tout ce que Wrangel a bien voulu lui accorder – il marche en silence sur Prague. Odowalski guide l’avant-garde. Entre deux et trois heures du matin, ils escaladent le rempart, jettent la sentinelle dans le fossé, enfoncent la porte de Strahow, abaissent le pont-levis. Königsmarck et sa cavalerie s’engouffrent.

Pufendorf, qui écrit quelques années plus tard à partir de documents d’archives, note laconiquement : « Le tout se passa avec une telle facilité que du côté suédois il n’y eut pas plus d’un seul tué, et à peine un ou deux blessés. » En quelques heures, la Kleinseite (la rive gauche de la Vltava), le château de Prague et les quartiers de Hradčany sont aux mains des Suédois. Trois décennies après la Défenestration, les soldats protestants du Nord campaient là où tout avait commencé.

Le pillage

Ce qui suivit l’assaut fut moins glorieux. Prague fut pillée pendant trois jours. Le trésor impérial fut forcé. La collection d’art fabuleuse assemblée par l’Empereur Rodolphe II – l’une des plus riches d’Europe, comprenant le Codex Gigas, le Codex Argenteus, des sculptures d’Adrien de Vries, des centaines de tableaux – fut embarquée sur des barges descendant l’Elbe vers la Suède. Un inventaire suédois de 1652 recense encore 472 peintures provenant de Prague. Beaucoup de ces œuvres ornent aujourd’hui le palais de Drottningholm ou sont dispersées dans les grandes collections européennes. Les soldats, eux, vendaient des bagues précieuses pour quelques reichsthalers. Pufendorf rapporte qu’un mousquetaire céda une bague ayant coûté 6 000 Rthlr. pour 5 Rthlr. Le butin total fut estimé entre 7 et 12 millions de reichsthalers. Pour certains historiens, le pillage était le véritable objectif de l’opération – la victoire militaire n’étant que le prétexte.

Quatre mois de siège

Mais les Suédois ne purent aller plus loin. La Vieille Ville et la Nouvelle Ville, sur la rive droite de la Vltava, résistèrent. Le pont Charles fut le théâtre d’affrontements acharnés : deux jours après la prise de la Kleinseite, une tentative suédoise de forcer le passage fut repoussée par les hommes du gouverneur Rudolf von Colloredo, épaulés par la milice bourgeoise et les étudiants de Prague, organisés en légion de volontaires sous la direction du jésuite Jiří Plachý. Ces étudiants armés – défendant le pont Charles contre les Suédois – sont entrés dans la mémoire de Prague. Leur résistance est commémorée aujourd’hui encore par une inscription latine sur la tour du pont : « Passant, repose-toi ici… alors qu’ici ont dû être repoussés les Goths et leur fureur vandale. »

Fin septembre 1648, le prince Carl Gustav (futur Charles X de Suède) arriva en personne sous Prague avec ses renforts. Les forces suédoises lancèrent alors plusieurs assauts simultanés – depuis le pont Charles à l’ouest, depuis la plaine de Letná au nord, depuis les plaines orientales vers la Nouvelle Ville. Tous furent repoussés. Les forces suédoises totalisaient désormais environ 7 500 hommes auxquels s’ajoutèrent 6 000 renforts. En face, pas plus de 2 000 soldats impériaux réguliers, complétés par des miliciens et 750 étudiants. Mais Prague était une ville défendable, et Colloredo un vétéran exceptionnel.

Les pertes s’accumulèrent. Sur toute la durée des opérations : 500 morts et 700 blessés du côté suédois, 219 morts et 475 blessés du côté impérial. Les combats des mois d’août, septembre et octobre furent les plus meurtriers, bien loin de la facilité de la nuit du 25 juillet.

La paix signée, les combats continuent

Le 24 octobre 1648, la paix de Westphalie fut signée à Osnabrück. Mais les nouvelles mirent plusieurs jours à parvenir à Prague. Les combats continuèrent jusqu’au 1er novembre 1648 -soit une semaine entière après la fin officielle de la guerre. Ces derniers jours de combat ont quelque chose de particulièrement tragique : des hommes mouraient pour une victoire déjà rendue inutile par la diplomatie, pour une ville que les Suédois allaient devoir rendre de toute façon. La paix était signée et le sang coulait encore sur les rives de la Vltava.

Pufendorf, dans son récit, note avec une ironie discrète que « la nouvelle de la prise de Prague arriva à Osnabrück précisément au moment où l’on venait de conclure les négociations. Si elle était arrivée plus tôt, il était à craindre qu’elle eût pu faire obstacle à la paix. »

La présence suédoise jusqu’en septembre 1649

Ce que les compilateurs généraux ne disent pas toujours clairement : après la signature de la paix, les Suédois ne quittèrent pas Prague. La principale armée fut évacuée de Bohême à la fin de l’année 1648 et Pufendorf le confirme. Une garnison suédoise maintint sa position dans la Kleinseite et le château de Prague jusqu’au 30 septembre 1649. Pendant ces dix mois supplémentaires – de novembre 1648 à septembre 1649 – des soldats suédois tenaient la rive gauche de la Vltava dans une ville officiellement en paix, dans un état de tension permanente avec les Impériaux de l’autre côté du pont. Les négociations sur l’indemnisation des soldats, les questions de satisfaction et d’évacuation progressaient lentement à Nuremberg. Les frictions, les incidents, les violences étaient inévitables.

Johan Kuhlman à Prague : une hypothèse solidement étayée

C’est dans ce contexte – la dernière grande bataille de la guerre, suivie de dix mois d’occupation tendue – que la mort de Johan Kuhlman trouverait tout son sens.

La lettre d’anoblissement de la reine Christina, datée du 20 juillet 1649, dit qu’il fut tué « il y a peu de temps, contre l’ennemi, en Allemagne ». Si la garnison suédoise se maintint à Prague jusqu’au 30 septembre 1649, Johan Kuhlman aurait pu être blessé mortellement en opération à Prague quelques semaines ou quelques mois avant la lettre royale. Le scénario le plus probable est le suivant : blessé gravement à Prague ou dans ses environs, rapatrié vivant vers la Baltique, mort à Narva au début de l’année 1649 – serait cohérent avec l’ensemble des sources :

  • Il expliquerait le « récemment » utilisé par la Reine dans la lettre d’anoblissement de juillet 1649 sans forcer le sens des mots
  • Il serait cohérent avec la formule « contre l’ennemi en Allemagne » – Prague est en territoire de langue allemande, et la garnison faisait face à des forces hostiles
  • Il expliquerait le retour à Narva car Pufendorf confirme que Narva était l’un des principaux ports d’embarquement suédois pour les troupes envoyées en Allemagne (7 000 hommes embarqués à l’été 1648). Les mêmes navires assuraient le trajet retour. Johan, grièvement blessé, aurait été rapatrié vivant sur ces convois de retour et c’est à Narva, chez les siens, qu’il serait mort de ses blessures au début de l’année 1649
  • Il rendrait compte de l’organisation soignée des funérailles par Francis Johnstone – le temps d’organiser, de rapatrier, de sécuriser un emplacement prestigieux dans l’église du château de Narva ( ou plutôt d’Ivangorod…).

Précision importante : aucune source ne place Johan Kuhlman à Prague de manière certaine. Cette reconstruction demeure une hypothèse – solidement étayée, mais une hypothèse.

L’épilogue — sur le pont de pierre

Sur le pont de Pierre (renommé pont de Charles à partir de 1870), les Suédois et les Impériaux se firent face pendant des mois. Pufendorf décrit ces négociations surréalistes : une maison de planches dressée à la hâte au milieu du pont, une table au centre, les délégués de chaque côté – Carl Gustav lui-même venu de Kuttenberg pour traiter en personne avec Piccolomini. La guerre avait commencé à Prague par des hommes jetés par des fenêtres. Elle se terminait à Prague par des hommes s’invitant mutuellement à dîner de chaque côté d’un fleuve.

Le pont Charles à Prague, de nos jours.

Johan Kuhlman serait mort quelque part dans cet épilogue. Pas dans une grande bataille rangée, mais dans la violence ordinaire et tenace d’une occupation militaire, dans les derniers soubresauts d’une guerre qui refusait de mourir tout à fait. C’est du moins ce que les sources, lues avec soin, permettent d’envisager.

(1) Le comte Hans Christoff von Königsmarck, de Tjust (12 décembre 1605 – 8 mars 1663) était un Général d’origine allemande qui commandait la légendaire colonne volante suédoise , une force qui a joué un rôle clé dans la stratégie militaire suédoise pendant la guerre de Trente Ans .

Sources
  • Samuel von Pufendorf, Schwedisch- und Deutsche Kriegs-Geschichte in XXVI Büchern, Francfort-sur-le-Main et Leipzig, 1688, Livre XX, §§ 47–50, 57–58, 209–210, 232 — source primaire, lecture directe du texte
  • Wikipedia (anglais), Battle of Prague (1648), consulté mai 2026, d’après Hodja, Zdenek, Forschungsstelle Westfälischer Friede, Université de Münster, 2002
  • Wikipedia (français), Bataille de Prague (1648), consulté mai 2026
  • Peter Watson, Wisdom and Strength: The Biography of a Renaissance Masterpiece, Hutchinson, 1990 (sur le pillage des collections de Rodolphe II)
  • Lettre d’anoblissement (Sköldebref) de la reine Christina, 20 juillet 1649, transcription K. Borgkvist Ljung — source primaire directe sur la mort de Johan Kuhlman