Le Lieutenant-Colonel Kuhlman harcèle la garnison de Gartz

Mars 1636, campagne de l’Oder.

Extrait de l’histoire militaire suédoise de Bogislaw Philipp von Chemnitz (Stettin, 1605, Hallsta, 1678), concernant le Lieutenant-Colonel Johan Friedrich Kuhlman
La cavalerie suédoise de Johan Friedrich Kuhlman surgit pour intercepter un parti ennemi sortant de Gartz. Chevaux au galop et sabres tirés, les soldats impériaux sont surpris.Printemps 1636. Image générée par IA à partir du récit de Borislav von Chemnitz.

Introduction

Au printemps 1636, la situation militaire suédoise en Poméranie est difficile. La Paix de Prague (1635) a contraint la plupart des princes protestants allemands à abandonner l’alliance suédoise, laissant la Suède presque seule face aux forces impériales. En Poméranie, le Feld-maréchal Herman Wrangel et le Légat Axel Oxenstierna, établis à Stettin, s’efforcent de tenir la ligne de l’Oder contre une pression ennemie croissante.

L’ennemi impérial tient la ville de Gartz sur l’Oder, point stratégique en Poméranie. Les Suédois maintiennent un blocus de la garnison, mais la menace du général impérial Marazin et les mouvements de cavalerie ennemie vers la Neumark fragilisent la position suédoise. En mars 1636, le Lieutenant-Colonel Johan Friedrich Kuhlman commande le squadron Fels, unité de cavalerie stationnée à Pencun, village proche de Gartz, d’où il harcèle efficacement les sorties de la garnison impériale. C’est dans ce contexte que Chemnitz le mentionne, lui rendant un hommage rare dans son historiographie sobre : il « s’était très bien comporté ».

Extrait des récits de Chemnitz

« Entre-temps, l’ennemi ¹ avec les quatre régiments de cavalerie ² susmentionnés, qui avaient pris la route depuis Schwedt ³ vers Francfort [sur l’Oder] ⁴, avait traversé à Küstrin ⁵ vers la Neumark ⁶. Là, il avait attaqué et assailli une partie des dragons de Gordon ⁷ à Königsberg [en Neumark] ⁸. Ceux-ci s’étaient conduits de la façon la plus honteuse : le Capitaine qui s’y trouvait, bien que l’ennemi n’eût avec lui depuis Küstrin que cent hommes de pied, n’en commença pas moins aussitôt à capituler ⁹ et fut même si défaillant que, sur la demande de l’ennemi lui-même, il sortit avec son Lieutenant : il fut aussitôt arrêté et le lieu fut ainsi pris par surprise. ¹⁰

On ne pouvait dès lors plus savoir avec certitude quel effet atteindrait le blocus de Gartz ¹¹, puisque toutes les reconnaissances et rapports s’accordaient à indiquer que Marazin ¹² était déjà dans les environs, auquel cas il ne serait pas sans danger de continuer le blocus. Cela les décida donc à changer leur intention précédente et à rassembler les troupes vers Stettin ¹³ pour assurer au mieux la défense des quartiers de Neumark et de Poméranie arrière.

En conséquence, ils rappelèrent à Stettin les troupes du susdit Général-Major ¹⁴, qui avaient cantonné à Virrade ¹⁵ et s’étaient déjà mises en marche de là vers Pencun ¹⁶, ainsi que le squadron Fels ¹⁷ sous le Lieutenant-Colonel Culeman ¹⁸ (qui s’était très bien comporté à Pencun et avait, en peu de jours, détruit et capturé diverses sorties de l’ennemi depuis Gartz).

En ce lieu, le Feld-maréchal ¹⁹ et le Légat ²⁰ renforcèrent leurs forces de tout leur possible, afin de tenir l’ennemi éloigné de la Neumark et de la Poméranie arrière autant que faire se pouvait. La plus grande pénurie était en cavalerie : pour y pallier en partie, le Légat royal suédois donna des pistolets aux dragons de Stuart ²¹ et en fit de la cavalerie — ce qui, non plus que ce que le Colonel Woperschnow ²² avait mis en campagne de troupes nouvellement recrutées, était bien peu de chose face à la forte cavalerie de l’ennemi. »

Notes

¹ L’ennemi : les forces impériales opérant en Poméranie et en Neumark.

² Quatre régiments de cavalerie : unités impériales qui s’étaient repliées depuis Schwedt vers Francfort sur l’Oder, puis traversé à Küstrin.

³ Schwedt : Schwedt an der Oder, point stratégique sur l’Oder. C’est la même ville que Johan Friedrich attaquera avec le Colonel Böhm lors de l’opération du 24 septembre 1636.

⁴ Francfort sur l’Oder : Frankfurt an der Oder, place forte suédoise depuis la prise du 13 avril 1631 par Duwall.

⁵ Küstrin : Kostrzyn nad Odrą (Pologne), point de passage sur l’Oder vers la Neumark.

⁶ Neumark : Nowa Marchia, région à l’est de l’Oder.

⁷ Dragons de Gordon : régiment commandé par le Colonel Gordon, officier écossais au service suédois, l’un des nombreux officiers britanniques dans l’armée suédoise de la Guerre de Trente Ans.

⁸ Königsberg en Neumark : Chojna (Pologne actuelle). À ne pas confondre avec Königsberg de Prusse.

⁹ Capituler (zuaccordiren) : négocier les termes d’une reddition. La capitulation honteuse du Capitaine Gordon à Königsberg contraste explicitement avec l’éloge accordé par Chemnitz à Johan Friedrich Kuhlman à Pencun.

¹⁰ Pris par surprise (überrumpelt) : le Capitaine, sorti pour négocier avec son Lieutenant, fut arrêté et son poste tomba sans combat. Ce récit sert de repoussoir à l’éloge qui suit sur la conduite de Culeman.

¹¹ Blocus de Gartz : Gartz an der Oder (Gryfino en polonais), ville sur l’Oder en Poméranie, tenue par une garnison impériale que les Suédois cherchaient à réduire. C’est la même ville que le Général-Major Drummond s’efforcera de prendre en 1637-1638, y trouvant la mort.

¹² Marazin : Le baron Rudolph von Marzin , également connu sous le nom de Rudolph von Marazin ou Morzin , (* vers 1600 ; † 1646 à Prague ) était un maréchal saxon . Sa proximité menaçait la position suédoise et rendait le blocus de Gartz intenable.

¹³ Stettin : Szczecin, quartier général suédois en Poméranie, siège du Légat Oxenstierna.

¹⁴ Général-Major : vraisemblablement le Général-Major David Drummond, dont les troupes cantonnaient à Virrade avant de marcher vers Pencun.

¹⁵ Virrade : village en Poméranie, cantonnement des troupes suédoises.

¹⁶ Pencun : village de Poméranie proche de Gartz, position avancée d’où Johan Friedrich Kuhlman harcelait la garnison impériale.

¹⁷ Squadron Fels (Felsischen sqvadron) : escadron de cavalerie désigné par le nom de son régiment d’origine ou de son colonel titulaire. La nature cavalière de l’unité confirme l’appartenance de Johan Friedrich Kuhlman à l’arme de la cavalerie et des dragons, distinction attestée par les Rullors suédois.

¹⁸ Lieutenant-Colonel Culeman : Johan Friedrich Kuhlman, ici au grade de Lieutenant-Colonel confirmé dès mars 1636. L’éloge de Chemnitz est explicite et rare : il « s’était très bien comporté » (sich sehr wol gehalten) et avait « en peu de jours détruit et capturé diverses sorties ennemies depuis Gartz ». Ce jugement favorable contraste délibérément avec la capitulation honteuse du Capitaine Gordon décrite juste avant.

¹⁹ Feld-maréchal : Herman Wrangel, commandant en chef des forces suédoises en Poméranie.

²⁰ Le Légat : Axel Oxenstierna (1583-1654), chancelier du Royaume de Suède, représentant plénipotentiaire à Stettin.

²¹ Dragons de Stuart : régiment commandé par le Colonel Stuart, autre officier d’origine britannique en service suédois. Le Légat leur donna des pistolets pour les convertir en cavaliers, signe de la pénurie critique en cavalerie.

²² Colonel Woperschnow : officier suédois commandant des troupes nouvellement recrutées, insuffisantes face à la cavalerie impériale.

Cornelis et la Compagnie des Indes Orientales

Cornelis van Nijenrode. 1600-1620, quelque part en Asie…

Un navire néerlandais est remorqué dans la baie de Nagasaki. Peinture de Kawahara Keiga.

Dans le premier article consacré à l’enquête sur Gertrud « von Sipstein », j’évoquais en conclusion un passage troublant de l’homélie funèbre du pasteur Christoph Schultetus : Gerhard Kuhlman, alors en Hollande, avait formé le projet de s’engager dans la Compagnie des Indes orientales. Il y renonça « en raison des avertissements reçus concernant le danger de ce voyage ». Qui l’en avait dissuadé ? La réponse pourrait bien se trouver dans la famille même de Gertrud, du côté de sa mère, Catharina van Nijenrode. Car parmi les van Nijenrode, l’un d’eux n’était pas un simple notable hollandais. Cornelis, frère de Catharina et donc oncle de Gertrud, avait choisi une tout autre voie que celle de ses contemporains : il était devenu un homme de la VOC, la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, et avait payé cette aventure de sa vie.

Cornelis van Nijenrode, gouverneur de Hirado

Cornelis van Nijenrode arriva en Asie en 1607 et ne revint jamais en Europe. Pendant vingt-six ans, il servit la VOC aux confins du monde connu, d’Ayutthaya au Siam jusqu’aux rivages du Japon, avant de mourir à Dejima en janvier 1633, juste avant d’embarquer pour Batavia.

Localisation de la loge hollandaise au sud de Ayutthaya (Isle Hollandaise) sur une carte de Jacques Nicolas Bellin (1703-1772) édité en 1750

Sa carrière débuta au Siam, dans le comptoir néerlandais d’Ayutthaya, la capitale du royaume. Les Hollandais y avaient établi leur présence progressivement : dès 1601, Jacob Corneliszoon van Neck avait été le premier d’entre eux à accoster à Patani pour y acheter du poivre. En 1608, le roi Ekathotsarot autorisa la Compagnie à ouvrir un comptoir dans sa capitale, et des ambassadeurs siamois furent reçus en audience par le prince Mauritz des Pays-Bas. Ce fut le début d’une relation commerciale complexe, faite d’ouvertures et de fermetures successives, au gré des intérêts de Batavia, la capitale de la colonie néerlandaise, l’actuelle Jakarta, et des évolutions politiques du royaume siamois.

Cornelis y occupa plusieurs fonctions pendant une quinzaine d’années. En 1622, il participa à une expédition envoyée vers Formose, au large des côtes chinoises. Les Hollandais, cherchant à briser le monopole commercial des Portugais et des Espagnols en Extrême-Orient, tentèrent d’y établir une base avancée dans les îles Pescadores. Repoussés par les troupes chinoises, ils se replièrent à Tayouan (Taiwan) en 1624 et y construisirent le Fort Zeelandia, depuis lequel ils contrôleraient l’île jusqu’en 1662.

Vue générale de Fort Zeelandia, aquarelle de Johannes Vingboons (en), vers 1635. Archives nationales des Pays-Bas.
Hirado, au bout du monde

En 1623, Cornelis van Nijenrode fut nommé gouverneur du comptoir de la VOC à Hirado, au Japon, dans la baie de Nagasaki, poste qu’il occupera jusqu’à sa mort dix ans plus tard. La présence hollandaise au Japon avait commencé de façon presque accidentelle : en 1600, le navire Liefde, seul survivant d’une flottille de cinq bateaux partis de Rotterdam en 1598, atteignit les côtes japonaises après une traversée cauchemardesque. Ses marins furent accueillis favorablement par Tokugawa Ieyasu, futur shogun, qui y vit une opportunité de contrebalancer l’influence portugaise et catholique dans l’archipel.

De gauche à droite, le Blijde Boodschap, le Trouw, le Geloof, Liefde et le Hoope. Gravure du XVIIe siècle.

En 1609, la VOC obtint un laissez-passer officiel du shogun, daté du 24 août, portant son sceau écarlate, autorisant les navires hollandais à commercer librement dans tout le Japon. Un comptoir fut immédiatement ouvert à Hirado, port déjà actif pour le commerce avec la Chine et la Corée. C’est dans ce comptoir que Cornelis van Nijenrode prit ses fonctions de gouverneur, chargé de superviser les échanges commerciaux et d’administrer la vie de la petite communauté hollandaise installée sur place.

Un « passe de commerce » (en néerlandais : handelspas) émis du nom de Tokugawa Ieyasu.

Sa tâche n’était pas de tout repos. Il dut gérer les décès successifs de ses compatriotes, marins, marchands, secrétaires, emportés par la fièvre, la dysenterie ou les accidents, et veiller à leur donner une sépulture chrétienne dans un pays où le christianisme était de plus en plus mal toléré. Il dut également négocier avec les autorités japonaises dans un contexte de tensions croissantes.

Vue de l’ensemble du VOC sur l’île d’Hirado – côte ouest de Kyūshū -gravure, 1669.

Cornelis van Nijenrode mourut en janvier 1633 à Dejima, juste avant de s’embarquer pour Batavia. On pense qu’il ne fut pas enterré dans le cimetière hollandais mais qu’il fut incinéré selon la tradition japonaise, il avait lui-même exprimé des doutes sur sa foi chrétienne, et sa famille japonaise l’accompagna peut-être selon ses propres rites. En 1638, cinq ans après sa mort, les cimetières hollandais et anglais de Hirado furent détruits lors de la persécution des chrétiens, et les symboles extérieurs du christianisme effacés.

Le poste de commerce hollandais Hirado a été établi en 1609 comme base d’opérations de la Compagnie hollandaise des Indes orientales au Japon.
Cornelia van Nijenrode, la cousine de Batavia

Cornelis van Nijenrode avait eu au Japon une fille, Cornelia, née en 1626 d’une concubine japonaise prénommée Surishia. Cette Cornelia était donc la cousine germaine de Gertrud et de Cornelia van Sypesteyn, trois cousines dont les destins n’auraient pu être plus différents : l’une épouse d’un officier suédois en Ingrie, l’autre femme d’un colonel en Poméranie, la troisième née à Hirado entre deux mondes.

À la mort de son père en 1633, Cornelia n’avait que sept ans. Elle fut emmenée à Batavia, la capitale de la colonie néerlandaise, l’actuelle Jakarta, où elle grandit dans la société coloniale hollandaise. Elle y épousa Pieter Cnoll, un riche marchand de la VOC, avec lequel elle eut plusieurs enfants. C’est de cette période que date le tableau qui la représente, conservé aujourd’hui au Rijksmuseum d’Amsterdam, l’une des œuvres les plus connues de la peinture coloniale hollandaise du XVIIe siècle.

Portrait de Cornelia, fille de Cornelis van Nijenroode, avec son mari Pieter Cnoll et sa famille à Batavia en 1665, par Jacob Jansz. Coeman. Ryksmuseum, Amsterdam

Le tableau montre Cornelia aux côtés de son mari Pieter Cnoll et de leurs deux filles, encadrés de deux serviteurs javanais. Cornelia y apparaît dans une tenue élégante, le regard direct, affichant la confiance d’une femme habituée à l’aisance. Ce portrait est aujourd’hui l’un des témoignages les plus frappants de ce que fut la société métisse et cosmopolite de Batavia au XVIIe siècle. La suite de sa vie fut moins sereine. À la mort de Pieter Cnoll, Cornelia hérita d’une fortune considérable et se retrouva, pour un temps, femme indépendante et fortunée dans une société qui ne facilitait guère cette condition. Elle commit ce qu’elle reconnut elle-même comme une erreur en épousant en secondes noces Joan Bitter. En vertu de la loi, son nouveau mari obtint le contrôle total de l’ensemble de ses biens. Il en profita sans scrupule et entreprit de la dépouiller méthodiquement de sa fortune. Cornelia porta l’affaire devant les tribunaux et se battit pendant quinze ans, une ténacité remarquable pour l’époque. Elle finit pourtant par perdre, et Bitter parvint à s’emparer de la plus grande partie de ce qu’elle possédait. Elle mourut en 1692, à Batavia, à l’âge de 66 ans.

Gertrud avait-elle averti Gerhard ?

Cornelis van Nijenrode mourut en 1633. Or c’est précisément à cette époque que Gerhard Kuhlman se trouvait en Hollande et envisageait de s’engager dans la Compagnie des Indes. Il renonça, nous dit l’homélie de Schultetus, « en raison des avertissements reçus concernant le danger de ce voyage ».

La coïncidence mérite qu’on s’y arrête. Gertrud van Sypesteyn, qui allait devenir l’épouse de Johan Kuhlman, frère de Gerhard, venait de perdre son oncle maternel, mort au bout du monde sans jamais être rentré en Europe. Aurait-elle averti son futur beau-frère des risques qu’il encourait, elle qui savait mieux que quiconque ce que signifiait partir pour les Indes ? Nul ne le saura jamais. Mais ce passage est troublant et il laisse entrevoir, derrière les grands mouvements de l’Histoire, les liens très humains qui unissaient ces familles de marchands, de soldats et d’aventuriers du XVIIe siècle…

Gerhard Kulemans – Itinéraire d’un soldat protestant (1609-1637)

Comment l’itinéraire d’un frère oublié a permis d’en apprendre plus sur les origines de la famille Kuhlman

Avant-propos

Gerhard Kulemans n’apparaît pas dans la lettre d’anoblissement accordée par la Reine Christine de Suède en juillet 1649 à la famille Kuhlman et pour cause : il était mort douze ans plus tôt, à 28 ans, sans descendance. Ce frère oublié ne figure dans la plupart des généalogies publiées en ligne de la famille. La redécouverte de son sermon funèbre (Leichpredigt), imprimé à Vieux-Stettin en 1637 par le Docteur Christophorus Schultetus, constitue pourtant une avancée majeure : ce document révèle les origines livoniennes de la famille Kuhlman, les noms de ses grands-parents, et reconstitue un itinéraire européen remarquable qui éclaire d’un jour nouveau les premières décennies de cette lignée.

Ci-dessus un extrait du sermon funèbre de Gerhard Kuhlman, document qui comprend plus de soixante pages dont huit de curriculum vitae…

1609 – Naissance en Livonie

Gerhard Kulemans naît le 5 mars 1609 en Livonie, une région baltique sous domination suédoise depuis le début du XVIIe siècle. Sa famille est une vieille noblesse locale : son père Johann Kulemann est seigneur du domaine de Jamowitz (vraisemblablement Jannewitz, Kreis Schlawe en Poméranie), sa mère Hedwig née von Focken une noble livonienne. La lignée maternelle remonte à une grand-mère von der Hoghenhausen, famille chevaleresque de haute noblesse en Livonie, originaire de Hohenhausen en Lippe (Westphalie). Du côté paternel, le grand-père de Gerhard était Patricius de la ville libre impériale de Lübeck attestant d’un ancrage dans la grande bourgeoisie marchande hanséatique.

1622-1625 – Le Gymnasium de Hamburg (3 ans)

Après la mort de son père, sa mère l’envoie à l’Akademisches Gymnasium de Hamburg, l’une des institutions les plus prestigieuses de l’espace protestant nord-allemand. Il y étudie trois ans (environ 13 à 16 ans). Hamburg est un carrefour naturel pour les familles baltiques et hanséatiques, et le Gymnasium forme l’élite luthérienne et l’on y enseigne les langues, la rhétorique, l’arithmétique et autres arts libéraux. Le sermon funèbre est précis : Gerhard fut confié à « un homme éminent, sous la direction duquel il posa de bonnes bases de piété, acquit une connaissance suffisante de l’arithmétique pratique à l’italienne (Welßische Arithmeticam practicam) et de l’écriture ». Cette précision n’est pas anodine : il ne s’agit pas de l’arithmétique théorique du quadrivium classique, mais de l’arithmétique marchande développée dans les cités commerciales italiennes, calculs de proportions, changes, règle de trois, comptabilité en parties doubles. Une formation parfaitement adaptée au fils d’un Patricius de Lübeck issu d’une famille de tradition hanséatique, et qui s’avérera directement utile dans les missions diplomatiques et la logistique militaire. À l’issue de ses trois années, le sermon précise qu’il fut « recommendiret » c’est à dire recommandé par le Gymnasium lui-même à l’ambassadeur danois, ouvrant ainsi la voie à sa première carrière diplomatique.

1625-1628 – Page auprès d’un ambassadeur danois : Suède, Danemark, Moscou

À sa sortie du Gymnasium, Gerhard, qui a alors environ 16 ans, se place comme page auprès d’un ambassadeur du roi de Danemark, décrit dans le sermon comme étant « en grande considération à la Cour royale ». Il l’accompagne dans plusieurs légations en Suède, au Danemark et à Moscou, s’y acquittant de ses missions « avec tant d’éclat que rois, princes et seigneurs en eurent le plus grand contentement ».

Pourquoi le Danemark ? Hamburg se trouve dans la sphère d’influence danoise. Christian IV de Danemark (1577-1648) vient d’entrer dans la Guerre de Trente Ans (phase danoise, 1625-1629), cherchant à peser face aux Habsbourg.

Pourquoi Moscou ? Les missions diplomatiques danoises vers la Russie s’inscrivent dans une logique triple : commerce baltique, droits de douane du Sund (le Danemark taxait tous les navires passant entre la Mer du Nord et la Baltique, et cherchait à négocier des conditions favorables avec la Russie) et alliances stratégiques — le Danemark cherchant à s’assurer la neutralité, voire le soutien, du Tsar Michel I Romanov (1613-1645) dans son conflit contre les armées impériales catholiques.

Le nom de cet ambassadeur n’est pas précisé dans le sermon, mais la recherche de ce personnage est en cours…

1628-1630 – Espagne et Italie

Animé d’un « vif désir de voir le monde et d’en apprendre les langues », Gerhard voyage ensuite en Espagne et en Italie pendant environ deux ans. Cette étape relève du Grand Tour aristocratique : formation humaine, langues, réseaux, découverte des cultures méditerranéennes.

1630-1631 – En Hollande dans l’armée du Prince Frederik Hendrik

Gerhard se rend en Hollande avec l’intention de s’embarquer pour les Indes orientales, c’est-à-dire de rejoindre la VOC, la Compagnie hollandaise des Indes orientales, puissance commerciale la plus dynamique du monde en 1630. Des « personnes de qualité » l’en dissuadent. Il reste plus d’un an en Hollande et sert dans l’armée du Prince Frederik Hendrik d’Orange (1584-1647), Stathouder des Provinces-Unies. Cette armée ne combat pas dans la Guerre de Trente Ans à proprement parler, mais dans la Guerre de Quatre-Vingts Ans contre l’Espagne, la guerre d’indépendance des Provinces-Unies (1568-1648). L’ennemi est le même (les Habsbourg), mais le front est différent. La grande victoire de cette période est la prise de ‘s-Hertogenbosch (14 septembre 1629).

Qui sont ces « personnes de qualité » ? L’hypothèse la plus plausible pointe vers la famille van Sypesteyn de Hillegom, pour des raisons de réseaux et de chronologie :

La sœur aînée de Gertrud et Cornelia van Sypesteyn, Beatrix (1589-1663), est l’épouse de Jacob van der Does (1575-1630), conseiller et secrétaire particulier du Prince Frederik Hendrik, plaçant les van Sypesteyn au cœur de l’armée du Prince. Par ailleurs, l’oncle maternel de Gertrud et Cornelia, Cornelis van Nijenrode (†1633), est précisément à ce moment le chef du comptoir VOC à Hirado, Japon, l’un des postes les plus importants de la Compagnie en Asie. En connaissant de l’intérieur les réalités et les risques des Indes orientales, la famille van Sypesteyn était idéalement placée pour dissuader Gerhard de cette aventure et l’orienter vers l’armée du Prince.

Une question demeure : est-ce Johan Friedrich, frère aîné de Gerhard, qui épousera plus tard Gertrud van Sypesteyn, qui a introduit son frère auprès de cette famille lors de son propre passage en Hollande ? Ou est-ce au contraire Gerhard qui a ouvert la voie, permettant à Johan Friedrich de rencontrer Gertrud ultérieurement ? Les documents ne permettent pas, à ce stade, de trancher. La date du mariage de Johan Friedrich et Gertrud van Sypesteyn n’est pas connue et sa recherche dans les archives néerlandaises (Nationaal Archief, Den Haag) pourrait apporter une réponse décisive.

Fin 1631 – Frankfurt-sur-l’Oder : rejoint son frère dans l’armée suédoise

Lorsque la nouvelle de la victoire suédoise de Breitenfeld (17 septembre 1631) se répand dans toute l’Europe protestante, Gerhard quitte la Hollande pour rejoindre l’armée royale suédoise à Frankfurt-sur-l’Oder, ville capturée par les Suédois le 13 avril 1631. Son frère Johan Friedrich Kulemans y sert déjà comme Lieutenant dans le Régiment Duwaltischen sous le Colonel Jacob Bohm¹. Gerhard arrive vraisemblablement à l’automne 1631, à 22 ans, dans l’élan de Breitenfeld, moment où des centaines de nobles protestants d’Europe rejoignent la cause suédoise.

1631-1636 – Campagnes de Silésie

Gerhard s’illustre rapidement :

  • Prise de la redoute de Stein en Silésie : 400 prisonniers
  • Défense héroïque du Sandt devant Breslau : six semaines de siège complet sans ravitaillement, forçant le retrait de l’ennemi. Ce succès militaire lui vaudra une Promotion au grade de Lieutenant-Colonel par le Général Duwall.

Le 24 juin 1636, il épouse Barbara von Eichstädten, fille du seigneur des domaines de Küssow en Poméranie, une famille noble poméranienne attestée par le dictionnaire nobiliaire Kneschke.

1637 – La fin

Le 10 mai 1637, Gerhardt est blessé à la cuisse droite devant Saatzig, lors d’une opération sous le Feld-Maréchal Herman Wrangel. il décède le 29 mai 1637 à Alt-Stettin dix-neuf jours après sa blessure, à 22h, à l’âge de 28 ans. Il est inhumé en l’église Saint-Jacques de Vieux-Stettin le 9 juin.

Le Docteur Christophorus Schultetus prononce le sermon funèbre, le même pasteur qui avait célébré son mariage cinq mois plus tôt, le 2 janvier 1637. Gerhard avait exprimé le vœu, lors de ce mariage, que son union soit « un lien si indissoluble que même la mort ne puisse le rompre ». La mort ne lui laissa que 21 semaines de mariage.

La vie de Gerhard Kuhlman en résumé :

DateÉvénementSource
5 mars 1609Naissance en Livonie, de Johann Kulemann, seigneur de Jamowitz, et Hedwig née von FockenSermon funèbre
Avant 1622Mort du pèreSermon funèbre
~1622La mère l’envoie au Gymnasium de Hamburg (~13 ans)Sermon funèbre
1622-1625Académisches Gymnasium de Hamburg (3 ans) : arithmétique marchande italienne, écriture, piétéSermon funèbre
1625Recommandé par le Gymnasium auprès d’un éminent ambassadeur du roi de DanemarkSermon funèbre
1625-1628Page et secrétaire diplomatique de l’ambassadeur danois (vraisemblablement Jakob Ulfeldt, Rigskansler 1609-1630), légations en Suède, Danemark et MoscouSermon funèbre
1628-1630Voyages en Espagne et en ItalieSermon funèbre
1630-1631Hollande : souhaite rejoindre la VOC, en est dissuadé, sert ~1 an dans l’armée du Prince Frederik Hendrik d’OrangeSermon funèbre
1631Rejoint l’armée suédoise à Frankfurt-sur-l’Oder – son frère Johan Friedrich lui remet le drapeau et le nomme Enseigne (aspirant)Sermon funèbre
1631-1632Sert comme Enseigne ~1 an, « non sans gloire particulière »Sermon funèbre
~1632Promu Lieutenant par le Général DuwallSermon funèbre
9 août 1632Steinau-sur-l’Oder : avec 60 mousquetaires, assaut de la Steinische Schanze, 396 prisonniersChemnitz Vol. 1 + sermon funèbre
~1632Promu Capitaine après l’exploit de SteinauSermon funèbre
1634Commande le Sand devant Breslau, six semaines de siège, sans ravitaillementSermon funèbre
~1634Promu Lieutenant-Colonel par le Général Douwall (avant la mort de Douwall, 28 avril/9 mai 1634)Sermon funèbre
24 juin 1636Épouse Barbara von Eichstädten, fille du seigneur des domaines de Küssow en PoméranieSermon funèbre
10 mai 1637Blessé à la cuisse droite devant Saatzig, sous WrangelChemnitz + sermon funèbre
29 mai 1637Décède à Alt-Stettin, à 22h, 19 jours après sa blessure, à 28 ansSermon funèbre
9 juin 1637Inhumé en l’église Saint-Jacques de Alt-StettinSermon funèbre

Ce sermon et le CV qui l’accompagne vont faire l’objet de plusieurs articles dans lesquels je reviendrai sur certains passages afin d’en extraire les informations clés.

Note

¹ Jacob Bhom (Bohm), overste (colonel) d’un régiment d’infanterie au service du Roi de Suède, est attesté par la documentation du musée van Sypesteyn et par son épitaphe à l’église de Saatzig. Il mourut le 10 août 1643 à l’âge de 42 ans, des suites d’un duel. Son épouse Cornelia van Sypesteyn était la sœur de Gertrud van Sypesteyn, future épouse de Johan Friedrich Kulemans, faisant de Bohm et Johan Friedrich des beaux-frères, ce qui explique le lien militaire étroit entre les deux hommes et l’intégration de Gerhard dans ce régiment.

Sources : Sermon funèbre (Leichpredigt) par Christophorus Schultetus, Alt-Stettin, 1637 ; Sermon de mariage (Trawpredigt) par le même, Alt-Stettin, 1637 (HAB Wolfenbüttel, cote xb-7781) ; Documentation du musée van Sypesteyn (Pays-Bas) ; kuhlmansaga.com.

Jannewitz : Portrait d’un domaine pomeranien

Par Etienne Laude — Juillet 2026

Cet article fait suite à « À la recherche de Jamawitz« .

Reconstitution artistique de Jannewitz (Jamawitz) à la fin du XVIe siècle
Reconstitution artistique de Jannewitz (Jamawitz) à la fin du XVIe siècle, au temps où Johan Kuhlman et Hedvig von Focken en étaient les seigneurs. Au premier plan, le village s’organise autour de son étang central, avec ses fermes paysannes aux toits de chaume disposées le long des chemins rayonnants. À l’est, le manoir seigneurial, une maison rectangulaire en brique, sobre et fonctionnelle, entourée d’une palissade. À l’arrière-plan, le grand lac irrégulier du Lantower See (Jezioro Łętowskie) étend ses rives sinueuses bordées de roseaux et de forêts de pins et de bouleaux, tandis qu’à l’horizon sud-ouest se devine l’étendue sombre du Wusterwitzer Moor (aujourd’hui Janiewickie Bagno).
Reconstitution artistique d’après les sources historiques. Image générée par IA

Dans le premier article de cette série, nous avons retracé le chemin qui mène du mystérieux « Jamawitz » des sources suédoises au village de Jannewitz, aujourd’hui Janiewice, dans l’actuel Powiat Sławieński en Pologne. Nous savons désormais que Johan Kuhlman père en était le seigneur – le Herre – avant que la guerre de Trente Ans ne bouleverse tout. Mais à quoi ressemblait ce domaine ? Quelle était sa place dans le paysage poméranien ? C’est ce que ce second article propose d’explorer.

Carte générale du Duché de Poméranie (1794)
Un village au bout des marais

Jannewitz est situé à environ 12 kilomètres au sud de Schlawe (aujourd’hui Sławno), dans une zone de transition entre les terres agricoles de Hinterpommern et un monde plus sauvage : au sud-ouest du village s’étend le Wusterwitzer Moor, aujourd’hui réserve naturelle sous le nom de Janiewickie Bagno, une vaste étendue de tourbières et de zones humides qui a toujours constitué la frontière naturelle du domaine. Au nord, le lac Lantower See (Jezioro Łętowskie) complète cet environnement lacustre et marécageux caractéristique de la Poméranie profonde.

C’est dans ce cadre que s’est développé, depuis le Moyen Âge, le village de Jannewitz, un village à plan en étoile (wielodrożnicowy), organisé autour d’une place centrale, avec des chemins rayonnant dans plusieurs directions. La partie orientale du bourg était réservée aux bâtiments seigneuriaux : le manoir, les dépendances agricoles, et un parc planté en deux étapes au cours du XIXe siècle.

Des origines wendes et un nom qui parle

Le nom Janewic est d’origine slave (wende), et signifie littéralement « fils de Johannes », Jan étant la forme slave et bas-allemande du prénom Johannes. Le village porte donc le nom d’un fondateur ou d’un seigneur primitif dont l’identité exacte s’est perdue, mais dont le prénom, Jan, Johann, résonne comme un écho à travers les siècles jusqu’au Johan Kuhlman qui en sera le seigneur au XVIe siècle.

Les von Zitzewitz : premiers seigneurs documentés

Le premier propriétaire connu de Jannewitz est Martin von Zitzewitz, dont la possession est documentée entre 1442 et 1460. Les von Zitzewitz sont l’une des grandes familles de la noblesse terrienne poméranienne, dont les ramifications s’étendent sur l’ensemble du Kreis Schlawe et du Kreis Stolp. Jannewitz est pour eux un fief parmi d’autres. Au milieu du XVIe siècle, le domaine appartient à Jacob von Zitzwitz. Un document de l’époque en dresse le tableau précis :

25 exploitations paysannes, chacune d’environ 1 à 1,5 manse (soit 15 à 25 hectares), un petit tenancier, et un sacristain.

C’est un domaine modeste mais bien structuré, typique du Rittergut (domaine seigneurial noble) pomeranien de cette époque.

Les Kuhlman, seigneurs de Jannewitz

À une période encore difficile à préciser, probablement dans la seconde moitié du XVIe siècle, le domaine de Jannewitz passe des mains des von Zitzewitz à celles des Kuhlman. Johan Kuhlman y est attesté comme « Herre till Jamawitz » dans les sources généalogiques suédoises. C’est lui qui constitue le premier maillon documenté de la lignée à avoir possédé ce domaine. À cette époque, Jannewitz est un Rittergut, un domaine noble avec droit de justice et de chasse, ce qui place les Kuhlman dans la catégorie de la petite noblesse terrienne poméranienne (Landadel), ancrée dans ses terres, loin des grandes cours princières.

Vers la fin du XVIe siècle, Johan Kuhlman épouse Hedvig von Focken, dont la famille paternelle est d’origine patricienne lubeckoise, un mariage qui trahit des ambitions sociales et des réseaux qui dépassent largement le cadre provincial du Kreis Schlawe.

La guerre de Trente Ans : la fin d’une époque

En 1618, la guerre éclate. La Poméranie, carrefour stratégique entre l’Empire et les puissances nordiques, devient rapidement un théâtre de guerre. Les armées impériales, suédoises, danoises, et les bandes de mercenaires sillonnent la région pendant trois décennies. Jannewitz souffre gravement. Le village est pillé et en partie détruit. Les paysans fuient ou meurent. Les terres retournent à la friche.

Les Kuhlman, eux, sont déjà ailleurs, partis vers l’Ingrie, Lübeck, Gadebusch, et finalement la Suède. Jannewitz est abandonné. Son histoire se poursuivra sans eux.

Après les Kuhlman : les Podewils et les Hohenzollern

À la fin du XVIIe siècle, le domaine de Jannewitz est reconstitué après les destructions de la guerre. Adam von Podewils en devient le nouveau maître. Il y fonde en 1667 le hameau de Chomiec (Klarenwerder), nommé en l’honneur de sa femme Klara.

Au début du XIXe siècle, le fief passe à la famille von Blumenthal. Puis, en 1874, un propriétaire inattendu fait son apparition : le prince Hohenzollern-Sigmaringen, qui acquiert Jannewitz et les villages voisins, Lantow, Suckow et Gwiazdowo. Le domaine entre alors dans une phase d’expansion : en 1892, il couvre 2 073 hectares, avec élevage de moutons et de bovins, un moulin à eau, une briqueterie.

Gravure du manoir de Gross-Jannewitz (Sammlung Duncker, ~1860)
Le manoir, le parc, et la fin

Le manoir (dwór) en briques, construit dans la première moitié du XIXe siècle, est entouré d’un parc en deux parties : une section occidentale plus ancienne (milieu du XIXe siècle) et une section orientale plus récente (fin XIXe – début XXe siècle), les deux séparées par un chemin. En décembre 1931, le domaine, déficitaire, est vendu à la Société berlinoise de colonisation. Les ouvriers agricoles reçoivent chacun 7,5 hectares. Un commerçant, Paul Tresmer, reprend le manoir.

Le 5 mars 1945, l’Armée Rouge entre dans le village. La population allemande est expulsée. Le manoir abrite successivement une école agricole, une école primaire, puis une coopérative agricole. Il est aujourd’hui propriété privée.

Ce qui reste

De Jannewitz, il reste aujourd’hui un village polonais de 469 habitants, une allée de tilleuls dite Allée Bismarck, des plantations de marronniers le long des routes, une chapelle érigée après 1945 au croisement des chemins et, au sud-ouest, la tourbière silencieuse du Janiewickie Bagno, ancienne frontière naturelle du domaine des Kuhlman.

le Jezioro Łętowskie (l’ancien Lantower See), de nos jours.

La saga continue.

Notes :

¹ Jan Sroka, Słownik historyczny wsi powiatu sławieńskiego, Sławno, 2014. Disponible sur bibliotekacyfrowa.eu.

² Gravure de Gross-Jannewitz issue de la Sammlung Duncker (Alexander Duncker, Die ländlichen Wohnsitze, Schlösser und Residenzen der ritterschaftlichen Grundbesitzer in der preußischen Monarchie, Berlin, 1857–1883).

³ Meyers Konversations-Lexikon, entrée Jannewitz : meyersgaz.org.

Pauli Militis Christi Epinikion (1637)

Le sermon funèbre de Gerhard Kuleman

1. Un document exceptionnel : le sermon funèbre luthérien

Le Pauli Militis Christi Epinikion est une Leichpredigt, un sermon funèbre luthérien imprimé à Vieux-Stettin (Alt-Stettin) en 1637 par l’imprimeur Georg Götzken. Il est l’œuvre du Docteur Christophorus Schultetus, pasteur à l’église Saint-Jacques de Vieux-Stettin et confesseur du défunt. Ce genre littéraire et religieux, très codifié dans le luthéranisme allemand des XVIe-XVIIe siècles, associe systématiquement un sermon construit autour d’un texte biblique soigneusement choisi à un Curriculum vitæ biographique détaillé, ce qui en fait une source généalogique de premier ordre.

Le texte central choisi ici est 2 Timothée 4, v. 7-8 – « J’ai combattu le bon combat, j’ai achevé ma course, j’ai gardé la foi » – dont la métaphore militaire résonne parfaitement avec la carrière de soldat du défunt. Le titre latin, « Pauli Militis Christi Epinikion » (Chant de victoire de Paul, soldat du Christ) – emprunte au genre grec de l’épinicion, hymne de triomphe réservé aux vainqueurs des jeux, pour présenter la mort chrétienne au combat comme une victoire absolue. Le document concerne Gerhard Kulemans (parfois orthographié Kuhlman ou Culeman), Lieutenant-Colonel au service de la Couronne de Suède, né le 5 mars 1609 en Livonie, blessé mortellement le 10 mai 1637 devant Saatzig et décédé le 29 mai 1637 à Vieux-Stettin à l’âge de 28 ans.

Première page du Sermon du Pasteur Schultetus lu pour les obsèques de Gerhard à l’église Saint-Jacques de Stettin en 1637.
Deuxième page du Sermon du Pasteur Schultetus lu pour les obsèques de Gerhard à l’église Saint-Jacques de Stettin en 1637.
2. Aspects généalogiques et historiques

Le Curriculum vitæ du sermon fournit un portrait généalogique et biographique remarquablement précis. Gerhard Kulemans est issu d’une famille noble ancienne et bien connue en Livonie. Son père, Johann Kulemann, était seigneur¹ du domaine de Jamowitz ; sa mère, Hedwig née von Focken, était une noble livonienne. Du côté paternel, le grand-père de Gerhard était Patricius de la ville libre impériale de Lübeck, rattachant la famille à la haute bourgeoisie marchande hanséatique. La lignée maternelle remonte à une grand-mère von der Hoghenhausen², présentée dans le sermon comme appartenant à une famille « chevaleresque et de haute noblesse en Livonie ». Après la mort de son père, Gerhard est envoyé par sa mère à l’Akademisches Gymnasium de Hamburg où il étudie trois ans, avant de servir comme attaché auprès d’un ambassadeur du roi de Danemark, voyageant en Suède, au Danemark et à Moscou. Il rejoint ensuite l’armée royale suédoise en Allemagne, où son frère Johan Friedrich Kulemans³ sert déjà comme Lieutenant dans le Régiment du Général Duwall sous le Colonel Bohm⁴. Gerhard s’illustre lors de la prise de la redoute de Stein en Silésie (300 prisonniers) puis lors de la défense héroïque du Sandt devant Breslau, où il résiste six semaines à un siège complet sans ravitaillement jusqu’à forcer le retrait de l’ennemi, exploit qui lui vaut d’être promu Lieutenant-Colonel par le Général Duwall. Le 24 juin 1636, il épouse Barbara von Eichstädten, fille du seigneur des domaines de Küssow. Leur mariage ne durera que 21 semaines. Blessé à la cuisse droite lors d’une opération sous le commandement du Feld-Maréchal Herman Wrangel, Gerhard est transporté à Vieux-Stettin où il reçoit les derniers sacrements en présence de son confesseur le Dr. Schultetus et s’éteint paisiblement le 29 mai 1637 vers 22h, dix-neuf jours après sa blessure. Il est inhumé le 9 juin 1637 en l’église Saint-Jacques de Vieux-Stettin.

Le pasteur Schultetus en chaire dans la lumière solennelle de Saint-Jacques de Stettin. Au premier rang, Barbara en deuil et Johan Friedrich en uniforme d'officier. La bière drapée au centre. Dans le style des intérieurs d'église de Saenredam et de Witte.
Le pasteur Schultetus en chaire dans la lumière solennelle de Saint-Jacques de Stettin. Au premier rang, Barbara en deuil et Johan Friedrich en uniforme d’officier. La bière drapée au centre. Image générée par IA dans le style des intérieurs d’église de Saenredam et de Witte.

3. Ce que ce document révèle et ce qu’il confirme
Première page du CV mentionné dans le sermon. A noter, la mention du père Johan Kulemann, erbsess auf Jamowitz ainsi que le nom de famille de sa grand-mère maternelle.

Le Curriculum vitæ du sermon fournit un portrait généalogique et biographique remarquablement précis. Gerhard Kulemans est issu d’une famille noble ancienne et bien connue en Livonie. Son père, Johann Kulemann, était seigneur¹ du domaine de Jamowitz ; sa mère, Hedwig née von Focken, était une noble livonienne. Du côté paternel, le grand-père de Gerhard était Patricius de la ville libre impériale de Lübeck, rattachant la famille à la haute bourgeoisie marchande hanséatique. La lignée maternelle remonte à une grand-mère von der Hoghenhausen², présentée dans le sermon comme appartenant à une famille « chevaleresque et de haute noblesse en Livonie ».

Deuxième page du CV mentionné dans le sermon où l’on retrouve le passage sur ses études et ses premières années en Hollande et en Russie.

Après la mort de son père, Gerhard est envoyé par sa mère à l’Akademisches Gymnasium de Hamburg où il étudie trois ans. Il se place ensuite au service d’un ambassadeur du roi de Danemark, en grande considération à la Cour royale, avec lequel il effectue plusieurs missions diplomatiques en Suède, au Danemark et à Moscou, s’y acquittant de ses missions avec tant d’éclat que « rois, princes et seigneurs en eurent le plus grand contentement ». Animé ensuite d’un vif désir de voir le monde et d’en apprendre les langues, il voyage en Espagne et en Italie, puis se rend en Hollande avec l’intention de s’embarquer vers les Indes orientales, projet dont il est dissuadé par des personnes de qualité. Il reste alors plus d’un an en Hollande, où il sert auprès de l’armée du Prince et se forme aux exercices militaires.

Troisième page du CV mentionné dans le sermon.

Lorsqu’il apprend que Sa Majesté Royale de Suède est entrée en guerre en Allemagne, il quitte aussitôt la Hollande pour rejoindre l’armée royale suédoise à Francfort-sur-l’Oder, où son frère Johan Friedrich Kulemans³ sert déjà comme capitaine dans le Régiment du Général Duwall le Colonel Bohm⁴. Gerhard s’illustre lors de la prise de la redoute de Stein en Silésie (300 prisonniers) puis lors de la défense héroïque du Sandt devant Breslau, où il résiste six semaines à un siège complet sans ravitaillement jusqu’à forcer le retrait de l’ennemi, exploit qui lui vaut d’être promu Lieutenant-Colonel par le Général Duwall.

Le 24 juin 1636, il épouse Barbara von Eichstädten, fille du seigneur des domaines de Küssow. Leur mariage ne durera que 21 semaines. Blessé à la cuisse droite lors d’une opération sous le commandement du Feld-Maréchal Herman Wrangel, Gerhard est transporté à Vieux-Stettin où il reçoit les derniers sacrements en présence de son confesseur le Dr. Schultetus et s’éteint paisiblement le 29 mai 1637 vers 22h, dix-neuf jours après sa blessure. Il est inhumé le 9 juin 1637 en l’église Saint-Jacques de Vieux-Stettin.

En revanche, plusieurs éléments du sermon recoupent et confirment ce que les recherches menées sur la famille Kuhlman avaient déjà établi : la présence du frère Johan Friedrich Kulemans dans le Régiment du Général Duwall sous les ordres du Colonel Bohm, le lien avec la famille van Sypesteyn, et le rôle central de Saatzig dans le destin de cette génération, autant d’éléments déjà documentés sur ce site.

Extrait des archives du musée van Sypesteyn aux Pays-Bas, où l’on voit les noms de Cornelia, mariée à Jacob Larsons Bohm et Gertrud, mariée à Hans Fredrik Coelman.
Notes

¹ Erbseß : littéralement seigneur héréditaire, désignant celui qui tient son domaine en pleine propriété transmissible, par opposition au feudataire dont le fief reste révocable.

² Le nom « Hoghenhausen » est la graphie archaïque de « Hohenhausen », famille nobiliaire originaire du village de Hohenhausen en Lippe (Westphalie). La particule « von der », telle qu’elle figure exactement dans le document original, confirme que la famille tire son nom de ce lieu précis, indiquant qu’elle en était seigneur à l’origine.

³ L’identité de Johan Friedrich Kulemans confirme la documentation du musée van Sypesteyn (Pays-Bas), qui mentionne un « Hans Fridrik Coelman » portant le titre d’overste (colonel) au service du Roi de Suède (« Konung van Sveden »), Hans étant le diminutif néerlandais de Johan, et Coelman la transcription hollandaise de Kuhlman / Kuleman.

⁴ Jacob Bhom (ou Bhoom, Bohm, Boom selon les sources) est le « Herrn Obersten Bohms » du sermon funèbre. L’épitaphe de l’église de Saatzig, commandée par sa veuve Cornelia van Sypesteyn, atteste qu’il était Chiliargue (colonel) de Sa Majesté Royale de Suède et qu’il mourut le 10 août 1643 à l’âge de 42 ans, des suites d’un duel. Sa femme Cornelia van Sypesteyn était la sœur de Gertrud van Sypesteyn, épouse de Johan Friedrich Kulemans, faisant de Bohm et de Johan Friedrich des beaux-frères, ce qui explique le lien militaire étroit entre les deux hommes et l’intégration de Gerhard dans ce régiment.