Henrik / Heinrich Kuhlman (1639-1720) – première partie

La carrière militaire d’Henrik : Officier de cavalerie au service de la couronne suédoise (1655–1675)

Avant-propos

Ce document est consacré à la carrière militaire de Heinrich Kuhlman, dit également Henrik dans les sources suédoises, noble d’origine poméranienne qui servit pendant près de vingt ans dans l’armée suédoise avant de s’établir comme Bürgermeister à Gadebusch (Mecklembourg). Il convient de noter que certaines archives militaires suédoises le désignent sous le nom de Gerhard Henrik Kuhlman ou Gerhard Henrik von Kuulman, une forme longue de son prénom que l’étude de Henrik Borgström (Genos 24, 1953) a permis d’identifier formellement comme étant le même personnage. Dans la suite de ce document, il sera désigné sous son nom usuel : Heinrich / Henrik Kuhlman.

Sa carrière, reconstituée à partir des Rullor (rôles de compagnies) des Archives militaires suédoises (Krigsarkivet) et de l’étude de Borgström, éclaire une période méconnue de sa vie, entre la Finlande, la Pologne, le Danemark et la mer Baltique.

Origine et filiation

Henrik Kuhlman naît vers 1639. Il est le fils de Johan Kuhlman fils (~1600–1649), Överste-Löjtnant (Lieutenant-Colonel) au service de la couronne suédoise, et le petit-fils de Johan Kuhlman de Jamawitz, Seigneur de Jamawitz en Poméranie. Sa grand-mère paternelle, Hedvig Focken, est issue d’une famille dont le grand-père était patricien à Lübeck, lien qui jouera peut-être un rôle décisif dans sa trajectoire. Lorsque son père décède avant 1648, Henrik n’a qu’environ 8 à 9 ans. Son oncle paternel, Peter Kuhlman, déjà établi en Finlande comme Major, obtient en 1649 une lettre royale d’ennoblissement qui couvre à la fois sa propre personne et les enfants de son frère Johan défunt. C’est ainsi que Henrik Kuhlman est anobli à l’âge d’environ 10 ans, sous la couronne suédoise, conjointement avec les membres de la branche finlandaise de la famille.

La famille Kuhlman dans l’armée suédoise

La famille Kuhlman était profondément enracinée dans le service militaire suédois. Le père de Heinrich avait lui-même servi comme Överste-Löjtnant. Son cousin germain, Magnus Johan Kuhlman (fils de Peter), atteindra le grade de Major et commandera sa propre compagnie dans le même régiment. Cette tradition familiale d’engagement militaire au service de la Suède explique naturellement l’orientation de la carrière de Henrik.

Les premières armes : service en Pologne et au Danemark (1660) dans les Livgardet
Extrait des Rullors Suédois. Archives Royales de Suède.

Avant même son apparition dans les rôles officiels de 1660, Henrik Kuhlman a accompli un service actif au sein du Livgardet, le Régiment de protection du Roi et de la Cour, l’unité la plus prestigieuse de l’armée suédoise, créée en 1613. Une note d’archives de 1671 (Rullor 1671, vol. 1, fol. 64) le confirme explicitement :

« A servi en Pologne et au Danemark au sein de la Garde du Corps de Sa Majesté le Roi, comme quartier-maître, unité commandée à l’époque par les colonels Hans Mörner puis Mortaigne, et à partir de 1661 comme lieutenant ici. Un officier très méritant. »

Extrait des Rullors Suédois. Archives Royales de Suède.

Ce témoignage d’archive révèle :

  1. Un service actif en Pologne dans le contexte de la Seconde Guerre du Nord (1655–1660), dite la « Grande Déluge » (Potop), lors de laquelle la Suède envahit la Pologne et occupa Varsovie
  2. Un service au Danemark dans le cadre de la guerre dano-suédoise (1657–1658), qui aboutit au traité de Roskilde (1658) et à l’extension maximale de l’Empire suédois
  3. Son grade initial : quartier-maître (Reg.kvartermästare), grade subalterne de cavalerie correspondant au commandement d’un quart de fänika (75 à 100 hommes), qui était au XVIIe siècle le sous-officier supérieur de la cavalerie
  4. Sa réputation : « un officier très méritant » un éloge rare dans les documents militaires de l’époque
Le Livgardet : une unité d’élite

Le Livgardet était composé principalement d’Allemands et comptait parmi ses rangs la Brigade jaune, qui avait participé aux campagnes de Gustave II Adolf en Allemagne. Après la bataille de Lützen (1632) où le roi fut tué, les 60 survivants de la Garde accompagnèrent le cercueil royal en Suède. L’effectif fut ensuite porté à 148 hommes. En 1644, le Livgardet fut joint à d’autres unités des provinces baltes pour former un grand régiment de cour, dont Magnus Gabriel De la Gardie devint commandant. La plupart du régiment fut dissous après 1660, mais la partie restée en Suède se développa en Gardes permanentes. Servir dans le Livgardet constituait une distinction sociale et militaire considérable pour un jeune noble de 16 à 20 ans. Le fait que Henrik / Heinrich ait été affecté à cette unité d’élite dès ses premières armes témoigne à la fois de ses qualités personnelles et du prestige de sa famille.

Lieutenant au Livgardet et dans la cavalerie finlandaise (1660–1663)
1660: Quartier-maître au Livgardet
AnnéeGradeUnitéSource
1660Reg.kvartermästareGarde du Corps à cheval (Livgardet till häst)Rullor 1660, vol. 1

En 1660, Heinrich figure dans les rôles du Livgardet comme Reg.kvartermästare (Quartier-maître du régiment). Il a alors environ 21 ans.

1661: Lieutenant dans la compagnie de H.J. Wunsch
AnnéeGradeUnitéSource
1661LöjtnantCompagnie de cavalerie finlandaise de H.J. WunschRullor 1661, n° 2

En 1661, il est promu Lieutenant et affecté à la compagnie de cavalerie finlandaise du capitaine H.J. Wunsch. Il a environ 22 ans. Cette affectation dans une unité finlandaise, alors qu’il est d’origine poméranienne, peut s’expliquer par l’intégration progressive dans le réseau militaire suédois de la Finlande, territoire sous administration suédoise depuis 1249.

1663: Lieutenant au Livgardet
AnnéeGradeUnitéSource
1663LöjtnantLivgardetRullor 1663, n° 9

En 1663, Heinrich réapparaît dans les rôles du Livgardet comme Lieutenant. À 24 ans, il accumule l’expérience des meilleures unités de l’armée suédoise.

Lieutenant dans le Régiment de cavalerie de Nyland et Tavastehus (1664–1672)

Le Régiment de cavalerie de Nyland et Tavastehus (Nylands och Tavastehus läns kavalleriregemente) était l’une des trois grandes unités de cavalerie finlandaise de l’armée suédoise, avec le régiment d’Åbo och Björneborg et celui de Viborg och Nyslott. Créé en 1618 dans les comtés d’Uusimaa (Nyland) et de Häme (Tavastehus) en Finlande méridionale, c’était un régiment de dragons établi en 1632 comme régiment de cavalerie de comté.

Ces cavaliers finlandais étaient les fameux Hakkapeliitta _terme dérivé du cri de guerre finnois hakkaa päälle (« frappe dessus ») – réputés pour leur charge foudroyante et leur brutalité au combat, constituant la « troupe de la terreur » de Gustave Adolf. La propagande suédoise les présentait comme le pendant nordique des Croates au service de l’Empereur, des combattants que leurs contemporains décrivaient comme « sauvages et brutaux » (WEECH, Sebastian Bürsters Beschreibung, 1647) …

Chronologie du service 1664–1672
AnnéeGradeRéférences
1664Löjtnant vid Nyl. och Tav.läns kav.reg.Rullor 1664, n° 3
1665IdemRullor 1665, n° 4, f. 77
1667IdemRullor 1667, n° 3
1668Idem Passeport délivré à Turku → LübeckBorgström
1670IdemRullor 1670, n° 3
1671Afgången (quitte le service)Rullor 1671, n° 1
1672Retour – LieutenantRullor 1672, n° 3

Heinrich sert donc huit années consécutives comme Lieutenant dans ce régiment, entre 25 et 33 ans. Cette longévité dans un même grade témoigne d’un service loyal mais aussi des contraintes d’avancement dans l’armée suédoise du XVIIe siècle, où les promotions dépendaient largement des vacances de postes et des relations personnelles.

1668: Le voyage à Lübeck : tournant décisif

En 1668, alors qu’il figure toujours dans les rôles du régiment de Nyland et Tavastehus, Heinrich reçoit un passeport délivré à Turku (Åbo) et est envoyé vers Lübeck. Ce voyage n’est pas anodin. Lübeck était la grande métropole hanséatique du nord de l’Allemagne, et la famille Kuhlman y avait des attaches séculaires : la grand-mère de Heinrich, Hedvig Focken, était issue d’une famille dont le grand-père occupait un rang patricien dans cette cité. Ce lien familial de trois générations explique l’orientation du voyage.

L’entrée Afgången (« quitte le service ») dans les rôles de 1671 suggère qu’il demeure un temps à Lübeck ou dans la région, avant de rejoindre à nouveau son régiment en 1672. Ce séjour dans la sphère germano-baltique préfigure son installation définitive à Gadebusch, distante de seulement 50 km de Lübeck.

Ryttmästare : Commandant de sa propre compagnie (1674–1675)
1674 : Effectifs et moyens de la Compagnie commandée par Heindrich Kuhlman.

En 1674, Heinrich Kuhlman est promu au grade de Ryttmästare, Capitaine de cavalerie, commandant désormais sa propre compagnie au sein du Régiment de cavalerie de Nyland et Tavastehus. Il a environ 35 ans. Cette promotion, longuement attendue, couronne quinze années de service fidèle dans l’armée suédoise. Un Ryttmästare commandait une compagnie de cavalerie de 75 à 150 hommes, l’équivalent d’un capitaine dans l’infanterie.

Le fait remarquable : deux cousins Kuhlman dans le même régiment

Le Rullor 1674 révèle une coïncidence généalogique saisissante : deux cousins Kuhlman commandent simultanément des compagnies dans le même régiment : le Major Magnus Johan Kuhlman, fils de Peter Kuhlman, cousin germain de Henrik et le Ryttmästare Henrik Kuhlman, fils de Johan Kuhlman.

Cette coprésence est précisément le fait que Borgström a utilisé pour confirmer la filiation de Heinrich / Henrik. Un document du Tribunal de la juridiction d’Ikalis (1672) le désigne comme frände (parent/cousin) du Major Magnus Johan Kuhlman et non comme broder (frère). En suédois du XVIIe siècle, cette distinction terminologique est fondamentale : broder aurait été utilisé s’il avait été son frère. Le terme frände confirme donc qu’il est un cousin, fils de Johan et non fils de Peter.

Contexte géopolitique : les prémices de la Grande Guerre du Nord

Les années 1674-1675 sont marquées par les prémices de la guerre scano-brandebourgeoise (1674-1679). La Suède intervient en faveur de la France dans le conflit contre le Brandebourg, et le régiment de Nyland et Tavastehus fait partie des unités mobilisées. C’est dans ce contexte de tensions croissantes que Heinrich / Henrik commande sa compagnie pour la dernière fois.

Départ de Finlande et transition vers Gadebusch (~1675), La dernière campagne

Le Rullor de 1675 atteste pour la dernière fois la présence de « Henrik Kuhlmans kompani » à la page 161 du régiment de Nyland et Tavastehus. Après cette date, le nom de Heinrich disparaît des rôles militaires suédois. La fiche d’état-major (Krigsarkivet, Rullor E.2) confirme ce départ : Heinrich retourne en Poméranie, probablement à Gadebusch.

Portrait militaire

Au terme de cette reconstruction, Heinrich Kuhlman apparaît comme un officier de cavalerie accompli, ayant servi pendant environ quinze à vingt ans dans les meilleures unités de l’armée suédoise. Sa carrière se caractérise par :

  • L’excellence de ses affectations : le Livgardet, unité d’élite, dès ses premières armes
  • L’étendue géographique de son service : Pologne, Danemark, Finlande, Ingermanland. Il parcourt l’ensemble du théâtre d’opérations de l’empire suédois à son apogée
  • La constance de son engagement : quinze ans de service ininterrompu dans le régiment de Nyland et Tavastehus
  • La reconnaissance de ses pairs : la note d’archive de 1671 le qualifie d’« officier très méritant »
  • L’accomplissement du commandement : il atteint le grade de Ryttmästare et commande sa propre compagnie, perpétuant la tradition militaire familiale

Lorsqu’il pose les armes vers 1675 et rejoint Gadebusch, c’est un homme d’environ 36 ans, aguerri par deux décennies de guerres nordiques, porteur d’un titre nobiliaire et d’une réputation militaire solide – des atouts qui lui permettront de gravir rapidement les échelons de la vie civile mecklembourgeoise jusqu’au titre de Bürgermeister.

Dans la deuxième partie, nous évoquerons la vie de Henrik Kuhlman (1639-1720) en Poméranie, à Gadebusch.

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