L’astrolabe de Braad : de la SOIC au cabinet de curiosités de Linköping

L’Astrolabe de Christopher Henrik Braad, cabinet des curiosités de la bibliothèque de Linköping.

Parmi les objets conservés au cabinet de curiosités de Linköping, il en est un qui semble, plus que tout autre, ouvrir une fenêtre sur le vaste monde des voyages : un astrolabe du XVIIe siècle, donné en 1839 par un membre de la famille Kuhlman de Norrköping. À première vue, l’objet appartient au domaine des instruments savants, de ceux que l’on rangeait autrefois dans les bibliothèques ou les cabinets d’étude. A y regarder de plus près, il pourrait aussi être le témoin silencieux d’une histoire maritime, familiale et commerciale, reliant les Kuhlman à Christopher Henrik Braad, à la Compagnie Suédoise des Indes orientales, la Svenska Ostindiska Companiet en suédois, et à l’un des plus grands noms de la cartographie européenne : Willem Janszoon Blaeu.

Il s’agit d’un astrolabe daté d’environ 1630, d’un diamètre de 31 centimètres, composé de deux gravures sur cuivre collées sur les deux faces d’une planche de bois plane. L’une des faces est munie de graduations métalliques mobiles. Sur une cartouche en saillie, destiné à suspendre l’instrument, apparaissent deux inscriptions qui donnent tout son intérêt à l’objet : « Amstelodami Prostant apud Guiljemum Blaeuw A° 1624 » et « Delineavit et excudit Guiljemus Blaeuw A° 1628 ». Autrement dit, l’instrument fut dessiné, édité ou vendu à Amsterdam par Willem Janszoon Blaeu, dans les années 1620 à 1630.

Le donateur indiqué est Nils Johan Gustav Kuhlman (1780-1847), commerçant à Norrköping et fils de Johan (1738-1806). L’objet était donc encore en possession de la famille Kuhlman au XIXe siècle, avant d’entrer dans les collections du Kuriositetskabinettet de Linköping. Mais son origine familiale pourrait être plus ancienne. Il y a en effet de bonnes raisons de penser que cet astrolabe a du appartenir à Christopher Henrik Braad, navigateur suédois, né en 1728 et mort en 1781, beau-frère de Johan Kuhlman. Si cette hypothèse se confirme, l’objet ne serait pas seulement une curiosité scientifique : il deviendrait une relique de la navigation au long cours et un rare vestige matériel de l’ouverture des familles marchandes suédoises sur le monde.

Un instrument pour lire le ciel

L’astrolabe est l’un des plus anciens instruments astronomiques. Son principe repose sur une idée aussi simple que géniale : représenter la voûte céleste sur une surface plane. Grâce à cette projection, il devient possible de repérer la position des astres, de mesurer leur hauteur au-dessus de l’horizon, de déterminer l’heure, d’effectuer certains calculs astronomiques, et, dans le contexte de la navigation, d’aider à se situer en mer. Pendant des siècles, l’astrolabe fut à la fois un outil scientifique, un instrument pédagogique et un symbole de savoir. Il appartenait au monde des astronomes, des mathématiciens, des navigateurs et des savants. Certains astrolabes étaient de robustes instruments métalliques, faits pour résister à l’usage. D’autres, plus raffinés, étaient conçus pour l’étude, la démonstration ou la collection. Celui de Linköping semble appartenir à cette seconde famille : il n’est pas simplement un objet de bord, mais un instrument imprimé et monté, associant gravure, bois et éléments mobiles.

L’exemplaire en question est issu des ateliers d’un grand éditeur-cartographe d’Amsterdam. Il témoigne de cette époque où les frontières entre l’astronomie, la cartographie, la navigation et l’édition étaient encore très poreuses. Pour tracer une carte, il fallait connaître le ciel ; pour naviguer, il fallait savoir lire les astres ; pour former les pilotes, il fallait diffuser des instruments, des tables, des globes et des cartes.

Willem Janszoon Blaeu, de Tycho Brahe à Amsterdam
Portrait du cartographe et fabricant de globes néerlandais Willem Jansz. Blaeu. Vers 1655-1670

La signature de Willem Janszoon Blaeu donne à l’astrolabe une valeur particulière. Blaeu n’est pas un simple graveur ou marchand d’instruments. Né à Alkmaar en 1571, il devint l’un des grands cartographes et éditeurs scientifiques de l’Europe du XVIIe siècle. Avant d’établir son atelier à Amsterdam, il séjourna auprès de Tycho Brahe, le célèbre astronome danois, sur l’île de Ven. Là, il se forma à l’astronomie, à l’observation céleste et à la fabrication d’instruments.

De retour aux Pays-Bas, il fonde à Amsterdam une maison qui devient rapidement l’une des plus prestigieuses d’Europe. Il produit des cartes, des atlas, des globes terrestres et célestes, ainsi que divers instruments scientifiques. Amsterdam est alors l’un des centres du monde maritime. Les navires hollandais sillonnent l’Atlantique, l’océan Indien et les mers d’Asie. Les compagnies commerciales ont besoin de cartes, de pilotes, d’instruments et de savoirs géographiques. Dans ce contexte, un instrument signé Blaeu n’est pas un simple objet décoratif. Il appartient à la culture technique qui rend possible l’expansion maritime européenne.

Un objet plus ancien que Braad

L’astrolabe de Linköping date des années 1620, tandis que Christopher Henrik Braad naît en 1728. Un siècle les sépare. Cela n’empêche nullement que l’objet ait pu lui appartenir. Cette distance chronologique rend l’hypothèse encore plus intéressante.

Un navigateur du XVIIIe siècle pouvait posséder un instrument plus ancien pour plusieurs raisons. Il pouvait s’agir d’un objet hérité, d’un instrument de collection, d’un souvenir professionnel ou d’un symbole de statut. Les marins instruits, les officiers, les cartographes et les capitaines accordaient une grande valeur aux instruments anciens, surtout lorsqu’ils portaient la signature d’un nom aussi prestigieux que Blaeu. Un astrolabe de cette qualité pouvait très bien être conservé non pour son seul usage pratique, mais comme un objet de savoir, un marqueur de culture maritime, voire un souvenir de carrière.

Il faut donc rester prudent. Rien ne permet, à ce stade, d’affirmer définitivement que l’astrolabe a appartenu à Braad. Mais le chemin de transmission est fort plausible. L’objet est donné en 1839 par un Kuhlman de Norrköping. Braad était le beau-frère de Johan Kuhlman. Si l’astrolabe a circulé dans le cercle familial, il a pu passer de Braad aux Kuhlman, puis être conservé pendant plusieurs décennies avant d’être remis au cabinet de curiosités de Linköping.

Christopher Henrik Braad, un navigateur dans la parenté Kuhlman

Christopher Henrik Braad occupe une place singulière dans cette histoire. Né en 1728, mort en 1781, il appartient à cette génération d’hommes du XVIIIe siècle dont la vie fut marquée par les routes maritimes, les compagnies commerciales et les circulations entre l’Europe du Nord et les mondes lointains. Son lien avec la famille Kuhlman vient de son mariage avec la sœur de Johan Kuhlman, Sara-Margaretha, faisant de lui le beau-frère de ce dernier.

Ce mariage n’est pas un détail secondaire. Dans les familles marchandes, les alliances matrimoniales formaient souvent des réseaux économiques, sociaux et culturels. Elles unissaient des négociants, des armateurs, des officiers, des pasteurs, des administrateurs ou des voyageurs. Par son mariage, Braad entre dans l’univers familial des Kuhlman, et l’astrolabe pourrait être l’un des objets ayant suivi cette circulation familiale.

Il faut imaginer ce que représentait un tel instrument dans une maison de Norrköping ou dans une collection familiale. Ce n’était pas seulement un objet technique. C’était une preuve tangible d’un rapport au monde. Il évoquait les voyages, les longitudes incertaines, les latitudes calculées au soleil, les ports d’escale, les cartes ouvertes sur une table, les récits rapportés d’Asie ou d’Afrique, et toute cette culture maritime qui fascinait les contemporains.

La SOIC et le monde des routes maritimes

Évoquer Braad, c’est aussi évoquer la Compagnie suédoise des Indes orientales, la célèbre SOIC (Svenska Ostindiska Companiet), fondée en 1731. Pendant plus d’un siècle, elle fut le principal instrument de l’expansion commerciale suédoise vers l’Asie. Ses navires quittaient Göteborg pour rallier la Chine, l’Inde et les comptoirs d’Extrême-Orient, chargés au retour de soieries, de porcelaines, de thé et d’épices. Elle ne fut pas seulement une entreprise commerciale, mais aussi le symbole d’une ambition maritime nationale, à une époque où la Suède cherchait à s’affirmer sur les routes du grand commerce mondial. La navigation de la SOIC reposait sur une accumulation extraordinaire de savoirs pratiques. Pour atteindre l’Asie, il fallait maîtriser les vents, les courants, les saisons, les routes, les récifs, les mouillages et les latitudes. Les cartes et les instruments étaient donc au cœur de cette aventure. Ils n’abolissaient pas le danger, mais ils permettaient de l’affronter avec méthode. Un astrolabe, un quadrant, un compas, des cartes marines, des tables astronomiques et l’expérience du pilote formaient ensemble l’outillage mental et matériel du navigateur. L’astrolabe de Linköping, même s’il est antérieur à la carrière de Braad, s’inscrit dans cet univers. Il rappelle que la navigation au long cours ne fut jamais seulement une affaire de courage ou d’audace. Elle fut aussi une science appliquée, fondée sur l’observation du ciel, la géométrie, la mesure du temps et la représentation de l’espace.

L’astrolabe de Linköping, même s’il est antérieur à la carrière de Braad, s’inscrit dans cet univers. Il rappelle que la navigation au long cours ne fut jamais seulement une affaire de courage ou d’audace. Elle fut aussi une science appliquée, fondée sur l’observation du ciel, la géométrie, la mesure du temps et la représentation de l’espace.

Une relique familiale et maritime

Si l’astrolabe a bien appartenu à Christopher Henrik Braad, il constitue un objet exceptionnel pour l’histoire des Kuhlman. Peu de familles conservent des traces aussi concrètes de leurs liens avec la navigation et les compagnies commerciales. Les archives conservent des noms, des dates, des mariages et des filiations. Les objets, eux, marquent une présence.

C’est peut-être cela qui rend l’objet si précieux. Il n’est pas seulement beau ou ancien. Il est à la croisée des histoires. Entre la science et la mer, entre Amsterdam et la Suède, entre la SOIC et Norrköping, entre un navigateur et une famille de commerçants, il a traversé les siècles en silence. Le regarder aujourd’hui, c’est voir dans un disque de bois, de papier et de métal toute une géographie oubliée.

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