Louis-Jacques Bresnier (1814–1869)

Premier professeur d’arabe à Alger — Orientaliste et philologue

J’évoque ici le personnage du professeur Bresnier car sa photographie, en format carte de visite, figure dans l’album familial des Kuhlman. Josef, Sigurd, ou très probablement Ovar Lafitte — maire de Cherchell et parfait arabophone —, l’ont certainement croisé, voire ont suivi ses cours.

Origines et formation
Louis-Jacques Bresnier (1814-1869). Collection personnelle de l’auteur.

Louis-Jacques Bresnier naît le 11 avril 1814 à Montargis (Loiret). Il reçoit une formation humaniste classique avant d’intégrer l’École des langues orientales vivantes à Paris, où il devient l’un des élèves les plus brillants du grand orientaliste Silvestre de Sacy (1758–1838), figure tutélaire de l’arabisme français.

Cette filiation intellectuelle est décisive : Bresnier hérite d’une approche scientifique et normative de la langue arabe, fondée sur la maîtrise de l’arabe classique et coranique, qu’il opposera toujours à la simple pratique orale de l’arabe dialectal.

En 1836, sur demande du ministre de la Guerre, Silvestre de Sacy désigne Bresnier — l’un de ses meilleurs élèves — pour aller fonder à Alger l’enseignement officiel de la langue arabe. Il est ainsi le premier professeur d’arabe à y être officiellement nommé.

Bresnier supplante alors Joanny Pharaon, fils d’interprète égyptien, qui avait dispensé des cours informels depuis 1832-1833 mais dont les capacités avaient été mises en doute par Sacy et Caussin de Perceval. La nomination de Bresnier représente la volonté du ministère d’asseoir un enseignement scientifiquement fondé, inscrit dans la tradition parisienne de la haute philologie orientale. Il inaugurera son cours public en janvier 1837, dans une ancienne mosquée reconvertie en école, et entame dans le même temps un cours d’arabe au collège d’Alger dès octobre 1836.

L’enseignant : méthode et pédagogie

Sa leçon inaugurale de 1837 donne le ton de sa mission : « L’étude sérieuse de l’arabe, sur une terre où cette langue est parlée depuis une longue suite de siècles, (…) peut offrir à notre patrie d’immenses avantages en amenant des relations plus fréquentes avec les indigènes, et en nous faisant mieux connaître et mieux apprécier le caractère de peuples que nous sommes appelés non seulement à gouverner, mais encore à initier peu à peu aux vastes idées de notre civilisation. »

Il organise son enseignement en deux sections, une pour la langue parlée (arabe algérien ou « barbaresque ») et une pour la langue écrite (arabe littéral / classique).

Bresnier, profondément marqué par Sacy, fera cependant de la maîtrise de l’arabe littéral la condition préalable à tout apprentissage sérieux de l’arabe parlé. Il dispense ses cours cinq fois par semaine. Ses auditeurs sont principalement des officiers, des magistrats, des fonctionnaires et des colons. La grande mobilité des militaires nuit toutefois à la continuité de l’enseignement. En 1862-1863, il annonce une quarantaine d’auditeurs sérieux, notamment après la création du collège arabe-français d’Alger qui lui fournit un vivier de jeunes professeurs désireux d’apprendre la langue.

L’œuvre philologique

Bresnier est l’auteur de plusieurs ouvrages devenus classiques de l’arabisme colonial :

1846 — La Djaroumia (édition d’al-Āǧurrūmiyya) Édition de la grammaire arabe traditionnelle composée à Fès au XIVe siècle par Ibn Āǧurrūm, base de l’enseignement dans les écoles coraniques maghrébines. Bresnier la destine à établir « pour les personnes qui étudient l’arabe en Algérie, les bases de cette langue telles que les conçoivent les Arabes eux-mêmes ».

1846-1847 — Leçons théoriques et pratiques Cours autographié par Bresnier lui-même, faute de pouvoir composer certains textes arabes en caractères mobiles. Ouvrage destiné à un public déjà initié aux principes de la langue.

1855 — Cours pratique et théorique de langue arabe (œuvre maîtresse) 668 pages, publiées à Alger chez Bastide. Cet ouvrage riche et ambitieux couvre la lecture, la grammaire, le style, les éléments de prosodie, et comprend un Traité du langage arabe usuel et de ses divers dialectes en Algérie. Le frontispice, une lithographie orientaliste en couleurs de Ch. Perlmann, porte en arabe le titre :

« La clef de la langue et des belles-lettres, pour ouvrir les trésors des connaissances des Arabes »

1867 — Principes élémentaires de la langue arabe Manuel synthétique, dans lequel Bresnier affirme encore :

« La langue arabe ne peut être apprise en Algérie de la même manière qu’en Europe, où elle n’a pour but que les hautes spéculations de la science. Elle doit ici s’appliquer, en outre, à des usages analogues à ceux de notre langue nationale, et par conséquent être appuyée à la fois sur la pratique et la théorie. La seule routine sans principes ne présente qu’un chaos obscur, et confine à jamais celui qui s’y livre exclusivement dans une impasse. »

1871 — Chrestomathie arabe, Lettres, Actes et Pièces diverses avec traduction française (posthume) Publié par la Librairie Adolphe Jourdan à Alger.

Le puriste face à la réalité dialectale

L’une des tensions fondamentales de l’œuvre de Bresnier est son rapport à l’arabe algérien parlé. Bien qu’il ait longuement étudié les dialectes locaux dans son Cours de 1855, formulant des remarques pertinentes sur l’influence de l’entourage consonantique des voyelles, la structure syllabique des mots ou le caractère non systématique de certaines correspondances temporelles, il ne voit dans l’arabe usuel qu’un « patois condamné à terme », une langue « fautive » par rapport à la norme classique.

La linguiste Sylvette Larzul résume bien ce paradoxe :

« Le puriste qu’est Bresnier ne voit dans l’arabe usuel qu’une langue fautive, un ‘patois’ condamné à terme et, même si sa position de titulaire de la chaire d’arabe à Alger le conduit à étudier de près l’arabe algérien, il ne cherche pas à développer et à systématiser ses observations dans une publication. » (Larzul, Sylvette. « Grammatisation et lexicographie de l’arabe algérien au XIXe siècle », Synergies Monde arabe n° 7, 2010)

Cette posture puriste l’éloigne des interprètes militaires qui maîtrisent l’arabe parlé par la fréquentation quotidienne des populations. Elle lui vaut également des relations tendues avec l’inspection académique d’Alger, qui lui reproche son approche trop savante et son manque d’intérêt pour la formation des moins lettrés.

Dernières années et mort

En 1865, Bresnier est nommé professeur d’arabe à la nouvelle École normale d’Alger, ce qui lui vaut enfin un traitement financier amélioré. Tout au long de sa carrière, il exprime le souhait de retourner à Paris — visant un poste à la Bibliothèque impériale, au Collège de France ou à l’École des langues orientales — sans jamais y parvenir. Il meurt le 21 juin 1869 à Alger, frappé d’une attaque d’apoplexie en entrant à la bibliothèque où il allait donner son cours — une mort symboliquement fidèle à une vie entière consacrée à l’enseignement. À sa mort, sa chaire d’arabe du lycée d’Alger est reprise par Louis Machuel, l’un de ses propres élèves.

Principales sources
  • Wikipédia — Article « Louis Jacques Bresnier », fr.wikipedia.org
  • Messaoudi, AlainLes arabisants et la France coloniale. 1780-1930, ENS Éditions (OpenEdition Books), chapitre IV « Hésitations, dissensions politiques et métissages »
  • Larzul, Sylvette — « Grammatisation et lexicographie de l’arabe algérien au XIXe siècle », Synergies Monde arabe n° 7, 2010, Gerflint, pp. 89-100
  • Catalogue Drouot — Notice du Cours pratique et théorique de langue arabe (1855), Gros & Delettrez
  • Faucon, NarcisseLe Livre d’or de l’Algérie, Challamel et Cie, Paris, 1889

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