« Mon frère » : une amitié sans frontières

L’amitié qui lia Johan Kuhlman et Johan Henrik Lidén fut toute particulière. Elle traversa la maladie, la distance et les années sans jamais fléchir. Tout commence au tournant de 1773 : les deux hommes ont respectivement 32 et 35 ans, et leur correspondance, d’abord courtoise, « Mon cher Ami », bascule peu à peu vers quelque chose de plus intime, de plus fraternel. Bientôt, Lidén n’écrira plus qu’à « Mon cher Frère ». Car c’est bien d’une fraternité élective qu’il s’agit. Lidén est alors un homme éprouvé : la goutte l’a attaqué à l’automne 1771 et ne le lâchera plus. Kuhlman, négociant prospère de Norrköping, fera beaucoup pour adoucir la vie difficile de son ami. Il lui envoya du chocolat, « le goût était excellent », écrit Lidén, ravi, des poires séchées, de la porcelaine de Chine, du linge, des couteaux à rasoir. Il vint rester huit jours au chevet de son ami pour « pleurer ensemble ». Il organisa ses voyages, garda sa voiture, prépara son gîte. Et Lidén, de son écriture tremblante de malade, lui répondait lettre après lettre, signant toujours de la même formule, douce et absolue : « À la vie, à la mort. » La lettre qui suit est l’une de celles où cette tendresse affleure le plus clairement, dans les petits détails du quotidien partagé malgré la distance.

Lettre 53, Linköping, fin septembre 1773.

« Mon Cher Frère,

Merci beaucoup pour toute votre gentillesse et une telle bienveillance si excellente pour améliorer mon ordinaire. Tout à fait remarquable. Mère vous remercie, comme moi, infiniment pour les jolis citrons. La chaise était bien. Je me languis de mon cheval de bois. La poêle pour le chocolat ( pour cuire dedans ) est ce dont j’ai besoin. Et mon chapeau est de nouveau disponible. Je pourrais bientôt, enfin, en avoir un qui me convienne. Ma fièvre a baissé et je suis tout le temps libre. Je semble aller un peu mieux, mais lentement. Mon cher frère est venu et est resté avec moi huit jours, pour que nous puissions pleurer ensemble.

Le docteur se dépêche et je n’ai pas le temps d’en dire plus cette fois-ci.
A la vie, à la mort , de tout cœur,

Mon Cher Frère PS : Salutations multiples à Bror Rudberg et à l’assesseur Fidèlement Braad. Egalement à Mamsell Örnberg et M. Bergstrom. (Mademoiselle Örnberg était la gouvernante des Kuhlman à Norrköping).

Lettre 58, Linköping le 15  novembre 1773

« Mon cher Ami,

Merci à vous, qui ne vous lassez pas d’écrire à un pauvre infirme épuisé, à celui qui a tout oublié et que l’on oublie en retour. Je crois pourtant — oui, je le crois — que je saurai encore surprendre, et me surprendre moi-même, en retrouvant un jour la santé. Il semble que M. Göhle, après bien des tentatives infructueuses, ait enfin mis le doigt sur quelque chose qui ressemble à la fièvre accablante (1). Du moins, cela y ressemble. Attendons et voyons. Si Dieu le veut ! Cette perspective m’intéresse vivement.

J’ai savouré le chocolat avec un vrai plaisir, il était d’un goût excellent. Mon frère n’aura pas de repos tant qu’il ne sera pas venu partager la tasse avec moi. J’ai également reçu de Mme Alstrin, sur la bonne recommandation de mon frère, dix livres de poires séchées. Mais combien coûtent-elles, et à qui en régler le paiement ? La lettre qui les accompagnait ne le précisait pas.

Le messager partira bientôt avec le lin, que je recevrai volontiers, tandis que le hareng et le sel seront acheminés plus tard par mon propre fermier. Merci pour la promesse de la porcelaine. Dieu veuille que mon frère soit soulagé et favorisé par les nouvelles réglementations anglaises. Mais patience, Dieu éprouve ceux qu’il aime ! Que pouvons-nous faire d’autre ? Mon frère a lui-même passé commande de couteaux à lame de rasoir ; ils arriveront avec le prochain envoi. Ils semblent de bonne qualité. Voyons s’ils durent. Leur forgeron est un Suédois établi à Londres, qui travaille le fer de notre pays.

Je vis et je meurs avec un cœur suédois, mais pas en fer...

Votre dévoué, Lidén

(1) Le contexte indique que le Dr Göhle, après plusieurs tentatives infructueuses, a enfin trouvé un diagnostic — vraisemblablement pour différencier la fièvre qui accompagne la goutte de Lidén d’une autre affection. Il s’agit probablement d’une fièvre intermittente de type paludéen, très répandue dans les régions lacustres de Suède au XVIIIe siècle.

Deux lettres d’Or

Image générée par IA à partir du texte de Lundgren.

C’est par ces mots qu’Hjalmar Lundgren ouvre le premier chapitre de son ouvrage consacré à la famille Kuhlman (1) :

Une calèche couverte anglaise du XVIIIe siècle.

« Les petits garçons de la rue qui menait à la porte des douanes, au nord de Norrköping, abandonnèrent d’un bond le tas de sable où ils s’ébattaient et accoururent, pieds nus, pour former une haie d’honneur de chaque côté du passage. Ils l’avaient reconnu de loin, ils le reconnaissaient toujours, lui qui passait presque chaque jour à cet endroit et ils savaient que de la fenêtre de la voiture jailliraient, comme à l’accoutumée, quelques pièces de cuivre lancées d’une main généreuse. C’était une grande calèche couverte d’une tenture d’un vert profond, de coupe étrangère, à la fois mince et élégante, qui avançait dans un nuage de poussière dorée. Sur ses portières brillaient, frappées en monogrammes d’or, les deux lettres : J. K.

La voiture revenait de la campagne, digne et solennelle, dans la douceur d’un soir d’été. Le long des routes, les champs exhalaient leur parfum de trèfle, et les hirondelles, vives et précises, traçaient leurs arabesques basses au-dessus des prairies assoupies ».

Conscient que l’ouvrage de Lundgren ne constitue qu’une source secondaire, je partis à la recherche de ce qui avait pu l’inspirer. C’est dans la correspondance que Johan Henrik Lidén adressa à Johan Kuhlman, aujourd’hui conservée aux archives de Linköping, que se nichent les passages dont s’est vraisemblablement inspiré l’écrivain (2). Au fil de ses lettres, Lidén revient à plusieurs reprises sur une même curiosité : les voitures anglaises.

Lettre 86 — Aix-la-Chapelle, 14 novembre 1774

« Comme je vois que je ne pourrai jamais, du moins Dieu sait quand, utiliser la nouvelle voiture, qui est encore une charge pour mon frère, j’ai été très heureux de la vendre à ce moment-là […] Entre-temps, je m’achèterai, moi aussi, une voiture anglaise pour le voyage de retour. Bien qu’assez cher, ce véhicule est très confortable. »

Lettre 89 — Aix-la-Chapelle, 6 mars 1775

« Ma voiture m’a coûté 2456 dallers. Je n’ai voyagé qu’entre Linköping et Norrköping. Pourrais-je en obtenir 2000 maintenant ? Une calèche anglaise coûte à Bruxelles, neuf, environ 200 ducats. Coûteux ; mais on voyage confortablement. Elles sont toujours biplaces. Je dois en acheter une, parce que je ne veux plus rester alité. »

Lettre 48 — Linköping, 21 juin 1773

Johan veillait sur son ami malade avec une sollicitude sans faille. Un jour, pour lui épargner les aléas du voyage, il lui envoya sa propre voiture, ayant pris soin d’organiser chaque étape du trajet, les chevaux prêts à chaque relais, la maison préparée, le gîte garni. Lidén séjourna ainsi quatre mois chez Kuhlman à Norrköping. À son retour à Linköping, il écrit aussitôt :

« Bien qu’encore secoué et plutôt fatigué par le voyage, je dois écrire quelques mots pour vous dire que je suis bien arrivé à Linköping avec ma vieille Goutte… Le voyage a été incompréhensiblement rapide. Les chevaux étaient toujours prêts, si bien que j’étais là à 4 heures et demie. A mon retour, je trouve le gîte rempli. Encore une nouvelle courtoisie. Merci beaucoup. »

(1) « Kuhlmans, Pasteller från den Borgerliga Empiren » par Hjalmar Lundgren publié en 1917. Anders Hugo Hjalmar Lundgren (16 février 1880 – 5 octobre 1953) était un bibliothécaire et écrivain suédois. Hjalmar Lundgren était le fils du greffier de la ville Johan Edmund Lundgren et de Hilma Andersson-Öhrvall. Il étudie à Uppsala où il devient bachelier en philosophie en 1903 et licencié en philosophie en 1908 et enfin en 1913 soutient son doctorat et devient docteur en philosophie. En parallèle, il a acquis sa première expérience professionnelle en tant que bibliothécaire à l’Université d’Uppsala. Lorsque Lundgren retourna dans sa ville natale de Norrköping après la défense publique de sa thèse de doctorat, l’ancien ministre des Finances Carl Swartz venait de faire don à la ville de la propriété « Villa Swartz ». dans le but de faire place à la fois à une bibliothèque et à un musée d’art. Lundgren a été nommé le premier directeur des deux collections et a occupé ces missions jusqu’en 1945 (musée d’art) et 1946 (bibliothèque). À la retraite, il fut de 1948 jusqu’à sa mort, président de l’Association Old Norrköping.

En tant qu’écrivain, Lundgren fait ses débuts en 1909 avec le recueil de poésie Syrinx, qu’il écrit lors d’un séjour d’été avec le vicaire August Hammarström à Kvarsebo. Il a ensuite tourné l’écriture littéraire avec des récits de voyage, des œuvres locales et culturelles et historiques et plus encore. Il a également traduit de la littérature étrangère (principalement Français) et édité des éditions de divers manuscrits historiques, dont Anecdota Benzeliana (1914) d’Erik Benzelius le Jeune.

(2) Cette correspondance de Lidén à son ami Johan Kuhlman a fait l’objet d’un livre édité en 1961 par Hilda Danielson et intitulé : Förtroendes brev fran Johan Jenrik Lidén (1768-1787). Johan Hinric Lidén , né le 6 ou le 7 janvier 1741 à Linköping , décédé le 23 avril 1793 à Norrköping , était un universitaire et donateur suédois.

La Défense de Norrköping à l’époque moderne (XVIIe–XIXe siècles) – (5/5)

Les redoutes armées, le dispositif de surveillance et les nouvelles fortifications
1. Les travaux de von Röök

Le colonel von Röök entreprit les travaux sur les redoutes avec l’aide des paysans (bönder) du Vikbolandet, réquisitionnés sur ordre du gouverneur. Dès le 5 octobre 1788, le pavillon de l’Amirauté (Amiralitetsflaggan) put être hissé à Skänäs — geste symbolique marquant l’entrée en service de l’ouvrage.

Les redoutes de Norrköping. Archives militaires de Suède.
2. Le système de feux de guet (Varseleld)

Des feux de guet (varseleld) munis de tonneaux de goudron (tjärfat) furent établis en plusieurs points stratégiques. Les guetteurs des tours (tornvaktare) reçurent l’instruction de surveiller en permanence les feux à Hammarudden, sur la colline de Björnviken (Björnvikensberget) et dans les montagnes de Kvillinge (Kvillingebergen) ; en cas d’allumage, ils devaient sonner les cloches (klockorna) sans délai.

3. L’armement des redoutes

Les travaux se poursuivirent sous la direction de la Défense-Députation (Försvarsdeputationen). La redoute de Skänäs fut équipée de :

  • 16 canons en fer de dix-huit livres (artonpundiga järnkanoner) dans la cuirasse (kirasspansar),
  • 8 canons de rapport de trois livres (trepundiga rapportkanoner) dans les flancs côté terre,
  • Le tout entouré de palissades (palissader) et de chevaux de frise (spanska ryttare).
Dessin 3D d’après le plan d’époque de la redoute de Skänas.

Sur Säterholmen, 7 canons en fer furent déployés, dont aucun ne pesait moins de dix-huit livres. Ces canons avaient été en grande partie empruntés au baron Örnskiöld16 à Stafsjö, les autres achetés ailleurs. Les redoutes furent également pourvues d’environ 79 centners de poudre et de deux baraquements (baracker). Les hommes pour les redoutes provenaient en partie des paroisses de l’archipel (skärgårdsförsamlingarna), en partie du Régiment royal d’artillerie (Kungliga Artilleriregementet).

Dessin 3D d’après les plans d’époque. Redoute de Säterholmen.
4. Les fortifications de Häst et de Lindholmen

Outre les redoutes de Skenäs et Säterholmen, il était également prévu de reconstruire les fortifications de Häst et de Lindholmen. Cette reconstruction était cependant conditionnée à la déclaration écrite que les bénéficiaires renonçaient à toute aide supplémentaire à cet effet et renonceraient également au droit à la protection personnelle que l’on pouvait attendre de ces établissements défensifs.

L’alerte d’octobre 1788 et le geste envers Kuylenstjerna

L’atmosphère de la ville fut électrisée le 11 octobre 1788 par la rumeur annonçant que des navires de guerre ennemis (fiendefartyg) croisaient au large d’Elfsnabben et de Landsort. Les autorités demandèrent les fonds nécessaires aux travaux de défense, ainsi que des canons utilisables, les 16 canons de la ville étant incapables de tirer. Mais le gouverneur estima la rumeur non fondée : l’ennemi n’avait «pas de galères (galärer) ou de navires plats (flatbottnade fartyg) de ce côté de la mer de l’Est pour débarquer». En dehors de ce qui avait déjà été dépensé, rien d’autre n’était requis que de maintenir une «connaissance sûre à l’entrée la plus extérieure de la mer». Les fonds publics ne devaient pas être «inutilement détruits».

Les habitants de Norrköping témoignèrent néanmoins de leur patriotisme en offrant, après la bataille navale de Hogland (Slaget vid Hogland, 17 juillet 1788), au colonel et chevalier de l’Ordre royal de la Grande Croix Carl Wiljem Kuylenstjerna17 — qui s’était distingué dans cette même bataille — une cruche à vin en argent de 177 livres.


Les chants patriotiques du corps de garde bourgeois

Des vers furent chantés avec ardeur sur la haute garde citoyenne (borgerliga vakten). En voici les strophes, telles que reportées dans les sources :

«Frères ! Nous qui portons les armes pour la défense de notre Roi et de notre Ville, Puissions-nous aiguiser nos armes, Honorons dignement nos jours. Guidés par von Röök et Wallander, Chevaliers de la garde préventive, Frères ! malgré les reproches de la colère, Dieu et la bravoure donnent tout. La tendresse de Gustaf, la dignité de la Ville, Soient l’objet de notre gloire, Aucune autre rançon ne peut être supportée ! Souviens-toi ! Notre Ville autrefois réduite en cendres Par une Politique cruelle. Frères ! Soyons prompts, combattons, Défions toute critique !»


La guerre de 1789 et le dénouement décevant

En 1789, la menace d’un débarquement ennemi dans l’Ostgötaship (Östgötaskärgården) persistait. Une proclamation royale du 15 août exhortait le grand public de Vikbolandet à s’armer. Les corps civiques furent de nouveau autorisés à patrouiller la nuit (nattpatrullering) dans les rues de la ville pour l’ordre et l’entraînement.

Les travaux sur les redoutes se poursuivirent sous la direction de la Défense-Députation. Mais la fin est, selon les mots de Gullberg, «quelque peu triste». En octobre, le roi ordonna que les redoutes soient évacuées (avvecklas). La ville devait prendre en charge la poudre à canon (kruttillgångarna), tandis que la Couronne s’occuperait elle-même des redoutes — qui finirent par se délabrer (förföll). À Säterholmen, selon Sundelius, tout était encore dans son état antérieur en 1798, «bien que quelque peu délabré».

Quelques années plus tard, les matériaux de défense encore présents dans les casernes, acquis avec les fonds souscrits, furent transférés au Roi et à la Couronne.


Les canonnières de 1808 (Kanonbåtarna 1808)

Dix-huit ans après la guerre de 1788–1790, après que le roi eut, les 5 et 20 mai 1808, ordonné aux gouverneurs de faire construire d’urgence des canonnières (kanonbåtar) dans les chantiers navals des villes, le gouverneur d’Östergötland demanda le 27 mai à l’hôtel de ville (rådhuset) si un nombre convenable de bouches à feu pouvait être construit selon la capacité des citoyens.

À cette occasion, le commandant de la province décerna la médaille d’or (guldmedaljen) au capitaine de commerce (kofferdikapten) Olof Hammarsten18 pour son intrépidité et son comportement audacieux lors de l’affaire de Lübeck en 1806.

Les citoyens déclarèrent pouvoir construire et armer deux canonnières. Ils prétendaient que le coût devait être partagé entre les propriétaires de maisons et les bourgeois ; mais les propriétaires non-bourgeois — représentés par le lieutenant Jakob Erik Gripenwaldt — refusèrent de participer. Le gouverneur exprimant son incapacité à les y contraindre, les bourgeois durent seuls assumer les coûts. Sa Majesté le Roi exprima son contentement par lettre du 8 juin 1808.

Les deux canonnières, construites aux chantiers d’Eberstein & Cie et de J. Schotte & Cie, furent prêtes à l’automne 1808, pour un coût total de 6 502 rixdales et 20 shillings (riksdaler och skilling).

(16) Baron Örnskiöld de Stafsö — Noble propriétaire du domaine de Stafsö (Östergötland). Prête en 1788 la majeure partie des canons en fer équipant la redoute de Skänäs, illustrant la solidarité patriotique de l’aristocratie terrienne avec les défenses urbaines de Norrköping.

(17) Carl Wiljem Kuylenstjerna — Colonel, héros de la bataille de Hogland. Officier de marine suédois, colonel et chevalier de l’Ordre royal de la Grande Croix (Kungliga Stora Korsets Orden). Se distingue lors de la bataille navale de Hogland (Slaget vid Hogland, 17 juillet 1788) dans le golfe de Finlande, affrontement entre les flottes suédoise et russe. Les habitants de Norrköping lui offrirent une cruche à vin en argent de 177 livres en signe de reconnaissance patriotique.

(18) Olof Hammarsten — Capitaine de commerce. Actif début XIXe siècle. Capitaine de commerce (kofferdikapten) à Norrköping. Reçoit la médaille d’or (guldmedaljen) des mains du commandant de la province lors des délibérations sur les canonnières de 1808, en récompense de son «intrépidité et comportement audacieux lors de l’affaire de Lübeck en 1806». Son geste héroïque illustre la continuité de l’esprit civique et martial de la bourgeoisie maritime de Norrköping entre les guerres de 1788 et de 1808.

La Défense de Norrköping à l’époque moderne (XVIIe–XIXe siècles) – (4/5)

Les corps militaires bourgeois (Borgerliga militärkårer)
Le parc du château de Johannisborg à Norrköping. Photo Etienne LAUDE, juillet 2022.

1. Les trois divisions du corps bourgeois

Le corps militaire du Borgerskapet fut divisé en trois divisions : La cavalerie, sous son capitaine le fabricant Peter Jakob Swartz11 ; L’infanterie, sous son capitaine le conseiller municipal Johan Jakob Westerberg¹2 et L’artillerie sous son capitaine, le marchand Hans Ekhoff13.

2. Le corps des fabricants et le Corps de Chasseurs-Libres (Frikårsjägarna)

Deux corps supplémentaires furent formés. Le premier était composé de fabricants non-bourgeois qui, n’étant pas citoyens et donc non astreints au service dans le corps de la milice, s’enrôlèrent volontairement, à condition d’être autorisés à former une troupe séparée et d’être exemptés de l’uniforme. Le magistrat résolut qu’ils étaient les bienvenus, mais qu’ils devaient d’abord demander l’approbation du gouverneur.

Le second corps, plus spectaculaire, était le Corps de Chasseurs-Libres (Frikårsjägarna ou Frijägare), formé par la jeunesse de la ville avec ses propres officiers et des uniformes verts. Un tel corps vert avait été discuté dès 1761 lors de la guerre de Poméranie, mais avait alors été interdit par le magistrat, qui le considérait comme une nuisance et une imposture lors des marches. La gravité de la situation en 1788 emporta ces réticences.

Le Corps Vert exigea cependant de rester uni à l’avenir, pour que ses membres ne soient pas obligés, lorsqu’ils obtiendraient leur brevet de bourgeois (Borgare), de rejoindre le corps militaire ordinaire. Les membres de ce dernier protestèrent, craignant que cela n’empêche le recrutement futur. Le magistrat trouva un compromis : le Corps Vert ne devait pas être augmenté de plus de membres.

3. Les exercices, la haute garde et la diffusion patriotique

Le corps bourgeois établit une haute garde et patrouilla dans les rues, à des fins déclarées d’entraînement selon le capitaine d’infanterie Westerberg. Le gouverneur, peu favorable à des exercices en semaine qui gênaient le travail, ordonna que ceux-ci aient lieu les après-midis des jours fériés.

Dans un geste remarquable de diffusion patriotique, certains de ceux qui avaient contribué à la reconstruction des redoutes décidèrent de financer une édition du discours que Gustaf Engzell14, pasteur du régiment du Corps franc de Dalécarlie, avait prononcé devant les paroissiens de Svärdsjö le 19e dimanche après la Trinité de l’année 1788. L’édition, tirée à 10 000 exemplaires, fut distribuée gratuitement aux congrégations de tout le diocèse de Linköping sur un feuillet ouvert, qui pouvait être accroché au mur de chaque chalet (stuga). Le Journal de la Société Sälskappet pour l’année 1788, n° 28, commente ainsi cette initiative :

«Cette exhortation peut maintenant être placée sur le plus grand mur du paysan, dont l’esprit est à la fois pris et suivi par les enfants et les petits-enfants, en effet tant que la Suède sera un royaume indépendant, tant qu’elle sera gouvernée par Gustave.»

4. La parade du Corps de Chasseurs-Libres (26 octobre 1788)

Le 26 octobre 1788, le Corps de Chasseurs-Libres effectua une démonstration publique mémorable : il défila de son lieu d’entraînement à Himmelstadlund sous la musique de campagne (fältmusik), conduit par son capitaine Erik Stenbom15, «ces jeunes guerriers se battant les uns contre les autres avec dévotion et amour pour le roi et le pays». L’enthousiasme était tel — le parc du château (Slottshagen) ayant également été mis à disposition pour les exercices — que le gouverneur dut limiter les tirs d’armes aux dimanches après-midi, afin que les citoyens ne perdent pas leurs heures de travail.

La suite dans un prochain numéro…

11. Peter Jakob Swartz — Fabricant et capitaine de cavalerie. Fabricant (fabrikör) de Norrköping, représentant de la bourgeoisie industrielle. Nommé capitaine de cavalerie (ryttmästare) du corps militaire bourgeois en 1788.

12. Johan Jakob Westerberg — Conseiller municipal et capitaine d’infanterie. Conseiller municipal (rådman) de Norrköping. Commande la division d’infanterie du corps militaire bourgeois en 1788. Organise les patrouilles nocturnes, justifiées comme entraînement militaire.

13. Hans Ekhoff — Marchand et capitaine d’artillerie. Marchand (köpman) de Norrköping. Commande la division d’artillerie (artilleridivisionen) du corps militaire bourgeois en 1788, inscrivant sa fonction dans la lignée des officiers artilleurs bourgeois dont Johan Kuhlman avait été le précurseur dès 1767.

14. Gustaf Engzell — Actif en 1788. Pasteur régimentaire (regementspastor) du Corps franc de Dalécarlie (Dalregementets frikår). Prononce devant les paroissiens de Svärdsjö un sermon patriotique le 19e dimanche après la Trinité de l’année 1788. Ce discours, financé par des bourgeois de Norrköping animés du même patriotisme, fut imprimé à 10 000 exemplaires et distribué gratuitement à toutes les congrégations du diocèse de Linköping — «afin que l’esprit en soit pris et suivi par les enfants et les petits-enfants».

15. Erik Stenbom — Capitaine du Corps de Chasseurs-Libres. Actif en 1788 à Norrköping. Capitaine (kapten) du Corps de Chasseurs-Libres (Frikårsjägarna). Conduit la parade mémorable du 26 octobre 1788 depuis Himmelstadlund au son de la musique de campagne.

A la recherche de Rödmossen (4/4)

La carte de Nystrand – Description des surfaces

Ici commencent les terres du domaine d’Algutsboda, à la venue desquelles, lors du mesurage en cours, le propriétaire dudit domaine, le Capitaine (Corpwaerdie Capitainen) Björkman, se présenta et reconnut la possession immémoriale (urminneslig häfd) telle qu’elle a existé et existe conformément à la Carte d’Allmänning de 1708 mentionnée précédemment, entre les domaines d’Algutsboda et Rödmossen, telle que la montre la clôture désormais mesurée et reportée sur la carte, jusqu’au premier point N° I. Le 15 août, Le bornage (Rågång) autour de la zone de mise en culture accordée, conformément à la décision du Haut Gouverneur et à l’Inspection de la Régie de la Couronne, étant ainsi accompli et la zone séparée de la Commune, on procéda au mesurage des tourbières et terrains élevés accordés à la mise en culture, qui se trouvent à l’intérieur de cette délimitation et en lien avec les terres cultivées du domaine de Rödmossen, et dont l’étendue et la nature sont indiquées par la Description de Carte (Chartæ Beskrifning) ci-après.

✦ Découvertes majeures de cette page : le Captain Björkman (propriétaire d’Algutsboda, et ancien propriétaire de Rödmossen avant Kuhlman) était présent lors du bornage et a confirmé la frontière ancestrale entre les deux domaines. Cette frontière existait depuis au moins 1708, attestée par une Carte d’Allmänning de 1708 (document cartographique antérieur maintenant connu). Le bornage a duré du 8 au 15 août ; les mesures de surface ont été prises à partir du 15 août, pour être finalisées le 24 août 1791.

PARTIE III — DESCRIPTION DE CARTE (Chartæ Beskrifning)

III-1 : tourbières

Parcelle N° 1 — Norra Mäsen (Marais Nord)

Constitué d’une tourbière basse (sank dyvall) couverte de petits pins (Täll) et d’arbustes d’épicéas (Granbufkar) ; il s’avère qu’il peut être mis en culture en prairie, après un coût considérable de dessouchage (Rothugning) et d’aménagement de fossés de drainage ; le terrain une fois nivelé et aménagé contient une surface : 5 tunnland 17 kappland (≈ 2,7 ha)

Parcelle N° 2 — Lilla Mäse (Petite Tourbière)

Une petite Tourbière est située le long de l’enclos (Intaga) du Torpet Häradssvedens [la cense des terres communales du district] ; de terre défrichée (rödjord) et de gazon tourbeux (Mästupen wall) ; également propice à la mise en culture en prairie, mais de qualité moindre que la précédente ; contient une surface de 1 tunnland 30 kappland (≈ 0,9 ha)

Parcelle N° 3 — Carlsmäsen

Carlsmäsen (Tourbière de Carls) : aux bordures tourbeuses et au fond marécageux profond (funk dyball) ; couverte de petites épicéas, d’aulnes (Al) et de bouleaux (Björk) ; au centre [légèrement relevé] mais de nature de sol rougeâtre (rödaktig Jordsorten) ; couverte de petits genévriers (marteliger) ; après aménagement de fossés vers le ruisseau à l’extrémité est, où il y a une déclivité permettant l’évacuation des eaux, propice à la fenaison (Äng) ; contient une surface de 12 tunnland 27 kappland (≈ 6,4 ha)

Parcelle N° 4 — Rödmäsen (La Tourbière Rouge)

Rödmossen [La Tourbière Rouge] : de même nature que celle mentionnée précédemment (Carlsmäsen) ; contient une surface de 7 tunnland 10 kappland (≈ 3,5 ha). C’est la tourbière éponyme du domaine. Sa description comme étant « de même nature » que Carlsmäsen est très significative : la rédaction confirme que les deux tourbières sont de nature identique — fond marécageux, végétation clairsemée, sol rougeâtre caractéristique.

Sous-total Tourbières (N° 1–4) : 27 tunnland 20 kappland ≈ 13,5 ha

III.2 : Terrains élevés

Parcelle N° 5 — Terrain de la Couronne (Träfsvederne)

Un terrain référencé sous N° 1 dans l’Inspection de la Régie de la Couronne, comprenant également [le secteur de] la route de Rödmossen et les Marais Nord sur les lieux-dits Träfsvederne ; tract situé sur sol sablonneux (Sandfjord), couvert d’une forêt claire qui ne peut s’avérer utile qu’en pâturage (Betesmark). Surface : 3 tunnland 4 kappland (≈ 1,6 ha)

Parcelle N° 6 — Terrain haut et vallonné / Rödmäse Hage

Terrain haut et vallonné (Höglännd och daldig mark), référencé sous N° 6 dans l’Inspection de la Régie de la Couronne, de terre argilo-sableuse (Sandblandad Lerjord), couverte de forêt haute et clairsemée (Långskog), situé entre Rödmossen et la prairie d’Algutsboda (Algutfbo Äng), propice aux enclos de pâturage (Beteshage) ; dont le domaine a jusqu’à présent fait peu d’usage (misfning) ; Il est rapporté que ce même terrain, ainsi que les terres rocailleuses environnantes, était anciennement enclos et utilisé comme pâture (Hage) pour le domaine de Rödmossen ; c’est pourquoi il s’appelle désormais Rödmäse Hage [la Pâture de Rödmossen] : Surface : 4 tunnland 28 kappland (≈ 2,5 ha).

Parcelle N° 7 — Terrain mixte

Terrain en partie vallonné, en partie légèrement élevé, tel que décrit au 7e point de l’Inspection ; constitué de terre argilo-sableuse ; couvert de forêt haute et clairsemée ; également propice aux enclos de pâturage ; contient une surface de 7 tunnland 4 kappland (≈ 3,5 ha)
Sous-total Terrains élevés (N° 5–7) : 15 tunnland 4 kappland ≈ 7,4 ha

TOTAL TERRES DE DÉFRICHEMENT (Summa Upodlingsmark) : 42 tunnland 24 kappland ≈ 20,9 ha

III.3 Terres rocailleuses et incultes

Les Terres Rocailleuses et Incultes, à l’intérieur des limites bornées et arpentées, situées entre et autour des Terrains de Défrichement décrits ci-dessus, couvertes ici et là uniquement d’une mauvaise forêt de pins (Gläfskog), contiennent les étendues suivantes :

Parcelle N° 8 — Träfsvederne (Terres de la Couronne)

Dites Träfsvederne, décrites sous N° 1 dans l’Inspection de la Régie de la Couronne ; situées entre la grand-route (Landsvägen) et le Marais Nord (Norra Mäsen) ; cette zone est constituée d’une lande sablonneuse liée à des roches (stenbunden sandmo), le reste étant de hauts rochers et terres incultes ; contient une surface de 12 tunnland 18 kappland (≈ 6,2 ha)

Parcelle N° 9 — Rödmäse Hage (partie rocailleuse)

Le terrain rocheux et incultivable entre Rödmossen et la prairie d’Algutsboda (Elgutfbo Äng), mentionné dans la Régie de la Couronne sous N° 6, et qui s’appelle désormais Rödmäse Hage [Pâture de Rödmossen] ; d’une surface : 41 tunnland (≈ 20,1 ha) — (calculé d’après le total général : 116:18 − 12:18 − 63:0 = 41:0)

Parcelle N° 10 — Grand terrain rocheux (autour de Carlsmäsen)

Le terrain rocheux du 7e point de l’Inspection, à l’ouest du Domaine, s’étendant autour de Carlsmäsen et jusqu’aux limites ouest de Rödmossen, ainsi qu’aux terres cultivées (odalaägor) du Domaine ; d’une surface de 63 tunnland (≈ 30,8 ha)

TOTAL TERRES INCULTES (Summa Bergig och odugligmark) : 116 tunnland 18 kappland ≈ 57,5 ha

PARTIE IV — ATTESTATION FINALE ET SIGNATURES :

Ainsi mesuré, calculé et établi, et cette zone de mise en culture séparée et délimitée par des lignes droites depuis la Commune, certifiée : À Rödmossen, le 24 août 1791. Au nom des travaux, Joh[an] Nystrand (arpenteur officiel — lantmätare) Johan Märtensson à Hult — Nils Olsson à Ingelstad J.M.S. — Nämdeman (jurés-témoins) — N.O.S.

PARTIE V — TABLEAU RÉCAPITULATIF GÉNÉRAL (Surfaces — Charta Beskrifning)

DésignationTypeSurfaceHa ≈
1Norra Mäsen — Marais NordTourbière5 tl 17 kpl2,7 ha
2Lilla Mäse (près Torpet Häradssvedens)Tourbière1 tl 30 kpl0,9 ha
3Carlsmäsen — Tourbière de CarlsTourbière12 tl 27 kpl6,4 ha
4Rödmäsen — La Tourbière RougeTourbière7 tl 10 kpl3,5 ha
Sous-total Tourbières27 tl 20 kpl≈ 13,5 ha
5Träfsvederne (Couronne)Pâturage3 tl 4 kpl1,6 ha
6Rödmäse Hage — PâturePâturage enclos4 tl 28 kpl2,5 ha
7Terrain mixtePâturage7 tl 4 kpl3,5 ha
Sous-total Terrains élevés15 tl 4 kpl≈ 7,4 ha
TOTAL TERRES DE DÉFRICHEMENT42 tl 24 kpl≈ 20,9 ha
8Träfsvederne — entre route et Norra MäsenRocheux12 tl 18 kpl6,2 ha
9Rödmäse Hage (partie rocailleuse)Rocheux41 tl20,1 ha
10Grand terrain autour de Carlsmäsen (ouest)Rocheux63 tl30,8 ha
TOTAL TERRES INCULTES116 tl 18 kpl≈ 57,5 ha
TOTAL GÉNÉRAL DU DOMAINE≈ 159 tl≈ 78,4 ha

Pour aller plus loin : « Le Livre d’Or de Rödmossen« , commenté par Etienne LAUDE, descendant de Johan Kuhlman (1738-1806), intégrant les biographies de tous les personnages ayant laissé une trace dans ce livre.

Références : Nystrand, Joh., Charta öfver Hemmanet Rödmåsen med en till samma Hemman på Bråbo Härads Allmänning Kolmården belägat Upodlings-Tract, uti Östergötland, Bråbo Härad och Kvillinge Socken, Rödmossen, 24 août 1791. Akt D57-71:1 — LMA (Lantmäterimyndigheternas arkiv), Östergötland, Norrköping.
Transcription et traduction intégrales réalisées d’après les 11 pages zoomées du document original, mars 2026.