La fabrique de cartes à jouer d’Henrik.

En août 2022, visitant le musée de la technologie de Norrköping, j’eu la chance de pouvoir me procurer à la librairie du musée une étude relative aux plans des principales propriétés de la ville à cette époque (1). Le plan détaillé de la propriété Kuhlman indiquait la présence d’une petite fabrique de cartes à jouer. En recherchant des informations sur les différentes fabriques de cartes en Suède au XVIIIe siècle, je compris qu’un jeune ingénieur passionné de technique avait sillonné le pays dans sa jeunesse afin de répertorier et dessiner des forges, des fabriques en tout genre dont celle de Kuhlman… Ce jeune ingénieur s’appelait Carl Bernhard Wadström (2).

Journal de Wadström , 7 février 1770. Fig.1

Dans un livre récent sur Wadström, l’auteur Philip K. Nelson, intitulé « Carl Bernhard Wadström, l’homme derrière le mythe », même si l’objet de l’ouvrage traite surtout des voyages de Wadström et de son engagement pour la cause abolitionniste, livre un passage intéressant sur la période Suédoise du sujet : « il a réussi à rendre un service inestimable à la postérité en dessinant des établissements tels que la mine de Dannemora et la fabrique de cartes à jouer de Kuhlman. Certains de ces dessins industriels sont les seules illustrations que nous ayons d’un monde disparu ». L’auteur précise par ailleurs que ces dessins font partie du journal personnel de Wadström, heureusement préservé. Il ne me restait plus qu’à me procurer une copie de ce journal.

1770, Journal de Carl Bernhard Wadström, le 7 février.

Journal de Wadström, 7 février 1770.

Rapport d’hier

Aujourd’hui, je me suis rendu en ville, où je suis immédiatement monté chez le marchand Kuhlman et j’ai vu sa fabrique de cartes et obtenu ce qui suit :
Le papier, qui peut être de 3 sortes. Le plus fin, comme celui-ci, est acheté à l’étranger et est préparé comme ceci :
Ce qui doit être imprimé, c’est-à-dire la feuille extérieure et la feuille intérieure des cartes, est d’abord refroidit. La feuille extérieure est imprimée d’une forme d’empreinte en carrés bleus ou rouges, tandis que sur la feuille intérieure est imprimée des carrés de tête bleus sur les cartes. Cela doit être fait alors que la feuille encadre les personnages, puis le moule est posé sur la table, le papier ci-dessus sur le dessus des lettres avec une gomme raisonnablement dure, (puis le moule est pressé sur la pièce avec un pinceau qui a été trempé dans le fer), il faut frotté encore et encore. Cela doit se faire le plus rapidement possible. Clipsés ensemble de cette manière.

Pour faire des cartes fines, collez ensemble trois feuilles du papier le plus fin avec de la colle, qui est faite de farine de blé mélangée à de la laine, comme une couverture de laine. Ensuite, elles sont placées sous un tissu comme indiqué sur la figure, d’un côté à l’autre, un petit morceau de papier est récupéré et avec lui, ils sont accrochés à des ficelles qui sont attachées au tissu, pour sécher.

Lorsqu’elles ont séché sur le tapis, elles sont enlevées et mises en tas, puis placées sous un carton ou un tissu fin mais ferme, qui est enduit de glue et recouvert de peinture. Avec un tel carton, on procède ensuite jusqu’à ce que toute la feuille soit terminée, s’il en est ainsi pour chaque couleur, sur tous les cartons. Polissage : les cartes seront placées sous un cadre en forme d’anneau, et dont le résultat est que la figure de l’autre côté de la face soit également polie.

Fig 1. Sur la planche a, légèrement inclinée et bien lisse, on place un arbre court b. et, au moyen du guide c., on le déplace d’avant en arrière, sous le ruban. La pierre est posée, l’ensemble de la pièce est placé de manière tout à fait uniforme, et il ne faut pas appuyer plus fort sur l’une des cisailles, car de grandes entailles sont alors faites dans la feuille. Le fer, qui est bien tendu, donne à sa tige élastique une forte pression au milieu. La pièce est fixée à la main.

Journal de Wadström, 7 février 1770 page 2.

Fig. 2. à prendre séparément et à jeter, car le socle doit être tendre, scié ou lissé et est de chêne et de silex à sa largeur et à sa taille, autant qu’on peut le voir en dehors du bois, semble-t-il.

Fig. 3. Entre ces deux profils, est placée une meule de silex ordinaire, dans sa partie inférieure.

Avant de placer la feuille sous le silex à empocher, on étale un morceau de savon sur un morceau de bois avec lequel on frotte ensuite la feuille, sur laquelle le silex passera ensuite plus légèrement. Après avoir été polie, la pièce est terminée. Puis coupez la feuille d’abord sur 2 côtés avec le bord de la cisaille, à l’aide de la cisaille a.

Fig 4. Celle-ci est posée de face sur un banc et peut être réglée à l’aide des vis c,c et d,d, soit plus loin, soit plus près du côté, des planches e et f. Comme il s’agit maintenant de cartes à bords, le bord droit se pose contre la planche de façon tout à fait parallèle au bord axial, coupant le jeu de cartes entier en coins aussi larges que les cartes sont longues. Ensuite, les cartes sont coupées avec des ciseaux plus petits (6) de la même manière que pour les premiers, en feuilles courtes, dont elles sont coupées et placées ensemble sous la presse, chaque jeu un par an.

Après enquête, il m’a été indiqué que les ouvriers de la fabrique avaient besoin de 16 de ces couteaux, 2 ou 3 ramettes de papier, coutant à la compagnie 24 dallers. Ces 16 douzaines peuvent donner un total de 21 en cas de moindre perte. Sur les 16 douzaines de plaques, certaines ont été utilisées sans limite pour réaliser des cartes ou des gravures. J’ai demandé comment il se faisait que la carte de Stockholm avait la réputation d’être meilleure que celle de Norrköping ; non pas que ce soit mon avis, car c’est plutôt l’inverse. Les cartes lettones sont en anglais, mais ne sont pas supérieures en genre à toutes les cartes suédoises qui sont utilisées là-bas. Les textes juridiques l’attestent. Ils sont aussi couramment utilisés par les étrangers pour étudier les arbres. Cela est dû au recours à des moules en cuivre, qui font notre réputation autant que notre notoriété. Ici, on fabrique trois sortes de cartes, les plus fines sont en papier de coton comme celui-ci, de sorte qu’elles sont brillantes, les cartes de qualité intermédiaire sont en papier de laine comme celui-ci, mais la plus petite qualité est grossière et se détache par simple friction. Dans cette qualité la feuille interne est grossière est rendait les cartes très noires, mais elles sont aussi chères. On ne fabrique à Norrköping, contrairement à Stockholm, que des cartes de première qualité, ce qui est très bien. Pour que les cartes puissent rapidement sécher, ils utilisent un poêle qui fait monter la chaleur dans le toit, loin d’eux, de sorte que les cartes peuvent sécher en une nuit.

Son apparence est comme une figure ci-jointe, et est composée de 6 pièces démontables. Les cartes sont maintenant vendues par l’usine, les meilleures coûtant 12 shillings la douzaine et les moins bonnes 6 shillings. Le commerçant Kuhlman qui est maintenant le propriétaire de l’usine la dirige efficacité et de bonnes ventes.

Note personnelle : en février 1770, Henrik Jr frère ainé de Johan vivait toujours (il est mort un an plus tard). On peut raisonnablement penser que c’est lui qu’à rencontré Carl Bernhard Wagström. Johan n’avait que 22 ans et Henrik Jr, 30. Henrik (1731-1771) était le père de Johan Peter (1767-1839) et grand-père de Josef (1809-1876).

Plus tard, au XIXe siècle, Norrköping devint un centre majeur pour les cartes lithographiées avec la fondation de Lithografiska AB en 1858, qui produisit les premières cartes colorées par lithographie en Suède et domina le marché national.

(1) Le document s’intitule « Från frihetstidens Norrköping – Fakta bakom modellen Norköping på 1700-talet” ou ” Du Norrköping de la liberté – Les faits derrière la maquette de Norrköping au 18e siècle ».

Portraits de Carl Bernhard Wadström et du prince africain Peter Panah, 1789 par Carl Frederik von Breda.

(2) Carl Bernhard Wadström (1746-1799) était un ingénieur, inventeur et abolitionniste suédois, né à Stockholm mais qui grandit près de Norrköping, ville qu’il considérait comme sa ville natale. Fils d’un juriste et homme d’affaires, il montra tôt un intérêt pour la technique, les mathématiques et l’industrie, étudiant notamment la fabrication de cartes à jouer et d’armes à Norrköping, où il documenta les finesses techniques dans son journal. Il travailla dans des mines, des écluses et des forges, et accomplit en 1774 une mission d’espionnage risquée en Allemagne pour recruter des forgerons qualifiés pour la Suède, ce qui le mena à l’emprisonnement et à une évasion. Parmi les figures influentes qu’il rencontra dans le Norrköping culturel et savant de l’époque figuraient le professeur Johan Henric Lidén (1741-1793), un érudit suédois, philosophe, bibliographe, humaniste et critique littéraire, connu comme historien de la littérature suédoise et professeur d’histoire de l’apprentissage. Lidén, qui fut un ami proche de Wadström, vécut à Norrköping avec son ami Johan Kuhlman, un marchand respecté dont la firme commerciale servait de pépinière pour de jeunes commerçants et industriels. Vers la fin de sa vie, Lidén continua ses travaux savants et fit don de sa collection de livres à des institutions comme la bibliothèque de l’Université d’Uppsala. Wadström manqua les funérailles de Lidén en 1793, étant alors à l’étranger pour sa cause abolitionniste.

Après une carrière réussie en tant que directeur et membre du Commerce-Collegium, il se maria et s’installa à Norrköping. Influencé par Emanuel Swedenborg et indigné par l’esclavage, il fonda en 1779 la « Société de Norrköping » pour discuter d’une colonisation en Afrique sans esclavage. En 1787, il partit au Sénégal avec Anders Sparrman et Carl Axel Arrhenius, où ils furent témoins des horreurs du commerce des esclaves et les documentèrent. En tant qu’abolitionniste engagé, Wadström se rendit ensuite à Londres, où il témoigna au Parlement contre l’esclavage en 1788, contribuant à la sensibilisation publique. Il aida à la fondation de la colonie de Sierra Leone, y compris la ville de Freetown en 1792, basée sur des principes de liberté, de développement et d’égalité, avec des contributions suédoises notables comme la planification urbaine et l’envoi de colons. Il écrivit « An Essay on Colonization » (1794-1795), un ouvrage majeur sur la colonisation humanitaire et l’anti-esclavagisme, considéré comme l’une des publications suédoises les plus influentes internationalement après celles de Linné. Après la destruction de Freetown par les forces françaises en 1794 lors de la guerre, il s’installa à Paris, où il réclama des réparations sans succès. Là, il reçut l’hommage de Napoléon, qui emprunta son livre et exprima son admiration pour son engagement humanitaire, bien que cela n’ait pas mené à des actions concrètes. Wadström mourut en 1799 à Versailles. Son héritage inclut la lutte pour les droits humains, des donations à la bibliothèque de Norrköping et une rue portant son nom. Il fut un pionnier, 170 ans avant les organismes d’aide de l’ONU…

Pehr Hörberg : Un Artiste inspiré aux racines humbles

« Une scène de campagne », tableau de Pehr Horberg datant de 1815. Collection personnelle de l’auteur.

Dans le cercle des amis de Johan Kuhlman (1738-1806), un personnage retient tout particulièrement l’attention. Il fut le premier à laisser une trace dans le Livre d’Or de Johan et Margaretha, Le Livre d’Or de Rödmossen. Lorsque Johan inaugure son livre dans sa propriété à quelques vingt kilomètres de Norrköping, le 12 juin 1792, Pehr Hörberg est là et il inscrira ces quelques mots assortis d’un dessin original :

« Den som kan sin lycka styra, wara stadig om han yra, Den har mer än lyckans lott, är säll i koian och i slott ».

« Antecknat under mitt första och nöjsamma wistande här, då ägaren med sin idoghet har förvandlat denna park mäst ifrån en onyttig ödemark, till mellanståndet af den fruktbaraste ort. Den högsa gifvare wälsignelse til fortsättning och slutet Rödmosen den 12 Juni 1792 Pehr Hörberg, målare och gårdsbrukare ».

« Celui qui sait maîtriser sa chance, qui reste droit même lorsqu’il erre, possède bien plus que la chance et est heureux aussi bien dans une chaumère que dans un château ».

« Ces mots ont été prononcés lors de mon premier et agréable séjour ici, lorsque le propriétaire, par sa diligence, a transformé ce parc, autrefois terrain vague et stérile, en un lieu d’une grande fertilité. Que le Très-Haut bénisse la poursuite et la fin de cette œuvre. Rödmosen, 12 juin 1792. Pehr Hörberg, peintre et agriculteur ».

Né le 31 janvier 1746 dans le petit village de Virestad, en Småland, au sud de la Suède, Pehr Hörberg grandit dans une famille modeste, dans une petite ferme de appelée Övra Ön. Issu d’un milieu pauvre, il manifesta très tôt une passion pour la peinture, utilisant des matériaux primitifs pour créer des œuvres qui firent sensation dans la région. On raconte que, enfant, il passait ses étés comme berger, observant la nature et esquissant des scènes rustiques qui émerveillaient les villageois. Ces débuts modestes l’amenèrent à devenir apprenti chez un peintre décorateur à Växjö, puis à se former à Sävsjö et Eksjö, où il apprit les rudiments de la peinture d’église et artisanale.

À l’âge adulte, Hörberg fit de la peinture son métier, parcourant la campagne suédoise, se spécialisant dans les motifs religieux, mythologiques et historiques. En 1769, il épousa Maria Eriksdotter, une servante et le couple eut trois fils. A 37 ans, il partit étudier à l’Académie royale des beaux-arts de Stockholm de 1783 à 1787, sous la direction de Carl Gustaf Pilo. Il y copia des maîtres anciens, comme la statue antique de Laocoon et ses fils ou Le Complot de Claudius Civilis de Rembrandt, affinant son style influencé par le rococo, le clair-obscur et le baroque. Petit à petit la famille parvint à acquérir des propriétés, comme une partie d’une ferme à Olstorp, dans l’Östergötland, en 1788. Hörberg y emménagea en 1790, obtenant des commandes du chambellan Jean-Jacques De Geer pour des travaux ecclésiastiques.

Prolifique, Hörberg réalisa pas moins de 87 retables au cours de sa vie, ornant principalement les églises de Småland et d’Östergötland. Parmi ses œuvres notables, on compte le retable de l’église de Risinge, représentant le « Sermon sur la montagne de Jésus », où il intégra le paysage local d’Olstorp. Il réalisa d’autres pièces emblématiques comme « L’Ascension du Christ » à Östra Husby ou « L’Eucharistie » à l’église Saint-Olai de Norrköping en 1797. Ses compositions étaient grandioses, avec des couleurs vives et une atmosphère empreinte d’émotion, mêlant classicisme et un soupçon de romantisme naissant. Au-delà de la peinture, il excellait en gravure sur bois, en tapisserie et même en musique : compositeur, il créa des airs folkloriques comme la « Pigopolska », une polonaise en sol mineur dont la partition fut découverte au dos d’un de ses retables – une découverte inattendue qui témoigne de sa polyvalence créative.

Johan Henrik Lidén (1741-1793) par le peintre Pehr Hörberg, 1792, Musée National Stockholm.

En 1792, alors que l’érudit Lidén, ami commun était installé chez Kuhlman à Norrköping, Hörberg réalisa son portrait, capturant l’historien alité, posant de manière contemplative avec un livre. Hörberg peignit également Kuhlman lui-même ainsi que son épouse Margaretha, immortalisant ce couple pieux et généreux qui soutenait les arts. Ces tableaux étaient en possession de Simone Kuhlman (1914-1972), la jeune sœur de ma Grand-Mère Suzanne (1908-1990). Ils lui furent dérobés lors de son rapatriement en France à l’indépendance de l’Algérie. Mais mon grand-oncle Pierre Caillet les avaient photographiés dans les années 1950 et annotés… Le style original du peintre semble indiquer l’auteur de ces tableaux : Pehr Hörberg. Le jeune fils de Johan, Carl David (1789-1860), avait réussi à les sauver lors de l’incendie de Norrköping en 1822 comme relaté par les journaux de l’époque. Ces tableaux de Pehr Hörberg étaient disposés dans la maison de Drottninggatan au dessus du long canapé en acajou (1).

Johan Kuhlman (1738-1806)
Margaretha Kuhlman, née Sehlberg (1759-1841)

En 1798, Hörberg peignit des murales représentant des images divines dans des alcoves, dans une pièce de la maison de Kuhlman à Norrköping, œuvres répertoriées sous le numéro 340 dans son catalogue raisonné. De plus, une autre peinture de Hörberg intitulée Davids orkester (L’Orchestre de David) faisait partie de la collection des Kuhlman, bien qu’elle soit aujourd’hui conservée dans les archives de l’hôtel de ville de Norrköping.

Pehr Hörberg incarne l’esprit d’un créateur persévérant, issu du peuple suédois, qui transforma ses origines humbles en un héritage artistique durable. Ses liens avec Norrköping et des figures comme Johan Kuhlman illustrent comment des réseaux locaux et des mécénats ont amplifié son influence, contribuant à des œuvres religieuses et culturelles encore visibles dans les églises et musées suédois. Aujourd’hui, son legs, des retables aux compositions musicales, témoigne de la vitalité de l’art provincial au tournant du XIXe siècle, inspirant une appréciation renouvelée pour les talents autodidactes.

Pour terminer cette évocation du peintre Pehr Hörberg, voici une nouvelle pièce de ma collection personnelle, acquise récemment. Un dessin et un poème du jeune Hörberg, en français et daté de 1768. Il avait alors 22 ans.

Un dessin précoce du jeune Pehr Hörberg, 1768. Collection personnelle de l’auteur.

« Inventé et pint par Rounart le fils (?) »

« Quog donc vous méprisez ma flâme et mes soupires ? Tandis que d’un rival vous comblez les désirs. Est-ce là cette foy que vous m’avez livrée ? Iris, s’en est assez, n’allons pas plus avant ! Un mary tout comme un amant, seront l’objet de la risée ».

Pehr Hörberg est mort le 24 janvier 1816, à Risinge dans l’Östergötland , en Suède.

(1) Hjalmar Lundgren: Kuhlmans, Pasteller från den borgerliga empiren. (Stockholm 1917)

Kuhlmanska gården

Quelle pouvait être cette « asile héréditaire » qu’évoquait Josef Kuhlman à sa soeur Ingeborg dans cette lettre de juin 1866 et dont il ne se souciait guère ? (1)

On savait que la maison de Drottninggatan en centre-ville avait été détruite lors de l’incendie de 1822 à Norrköping, que Carl David, plus jeune fils de Johan avait réussi à sauver quelques affaires dont les deux tableaux de ses parents et peints par Pehr Horberg mais où étaient situées toutes les propriétés et terrains ?

La propriété Kuhlman était située à l’angle de Drottninggatan et Skolgatan.

Lors d’une visite du musée de la ville, à Norrköping en juillet 2022 en parcourant la petite librairie, je tombe sur un livre présentant les principales propriétés de la ville au XVIIIe siècle et parmi celles-ci, la Kuhlmanska gården ou propriété des Kuhlman.

En 1994, Olov Lönnqvist, Historien et météorologue, publie un document de recherche recensant les propriétés du Norrköping du XVIIIe siècle. L’auteur s’est basé sur les polices d’assurances déclarées à l’époque et qui reprenaient en détails le contenu des propriétés.

Le document s’intitule « Från frihetstidens Norrköping – Fakta bakom modellen Norköping på 1700-talet” ou « Le Norrköping de la liberté – Les faits derrière la maquette de Norrköping au 18e siècle ».

La page relative aux propriétés de Johan Kuhlman (1738-1806).

Le descriptif ne comportait pas que celui de la maison de Drottninggatan (celle qui brûla lors de l’incendie de Norrköping en 1822) mais indiquait également la plantation de tabac ainsi qu’une fabrique de cartes à jouer … L’auteur situe la propriété dans la partie occidentale du quartier de Korpen (le Corbeau). La ferme Kuhlmanska est située à l’angle de Drottninggatan et Skolgatan. À l’arrière-plan, au-delà de Skolgatan, le cimetière Sant Olai avec le Stadstornet (dans son premier design bas). Ce qui ressemble à un gazebo dans le verger du voisin est « une maison à colombages pour surveiller Somaren ». Des voleurs de pommes ?

Ces premières indications me permirent de récupérer les plans d’origine de la propriété auprès des archives de Norrköping. La propriété Kuhlman comprenait les parcelles 3,4 et 5 soit a et b sur le plan. On constate une petite évolution par rapport au plan présenté avant. Les Kuhlman avaient du s’agrandir quelque peu. A noter que le maire de l’époque, Otto Ekerman habitait dans le même quartier, parcelle d (partie).

Plan du cadastre de Norrköping à cette époque (source archives de la ville).

La propriété Kuhlman comprenait un peu plus de la moitié du quartier Korpen (le Corbeau) indiqué à l’emplacement n°11 sur cette vieille carte de Norrköping, à côté de l’église Sant Olaï.

Plan de Norrköping 1780, archives de Norrköping.

L’archiviste principal de Norrköping, monsieur Rolf Jonsson, me communique alors la police d’assurance complète des Kuhlman ainsi qu’un autre plan montrant les quartiers nord de la ville.

Carte des terres et parcelles appartenant à M. Johan Kuhlman, marchand, et à sa famille et à Güstaf Collanders. Terres et parcelles communes. 1771. Archives de Norrköping.

La lecture de la police d’assurance permet de découvrir qu’en 1781 et 1782, Johan Kuhlman agrandit sa propriété et rachète avec son associé Collanders en bordure limitrophe de la ville un terrain destiné à une autre plantation de tabac.

Emplacements détaillés du plan :

  • N°1 quatre grands quartiers de plantation rectangulaires et uniformes, tous situés horizontalement, consistant au sud-est en une plantation de tabac fertile et les autres en un champ moins fertile sur un sol sablonneux, et contenant environ 13 parcelles de 432 acres carrés en tout. (acre : ancienne mesure agraire = 52 ares). Soit 22,46 hectares.
  • N°2 quatre parcelles plus petites face à la rivière, dont deux orientés au nord et deux plutôt vers le sud, mais les deux sud sont moins exposées et ont toutes été transformées en champs, consistent en limon sableux et contiennent 4 parcelles de 140 acres en tout. Soit 7,3 hectares.
  • N°3 deux quadrangles obliques égaux situés horizontalement à la porte, le nord consistant en un champ de limon sableux, mais le sud en une plantation de tabac fertile, et contenant chacun 6 acres 299 2v d’aulne : 15,5 hectares.
  • N°4 un parc triangulaire et horizontal à côté des limites de la ville et de la porte en limon sableux.
  • N°5 Un idem devant l’entrepôt légèrement au sud, de la même gaine.
  • N°6 un autre à l’ouest du quartier n°2, situé au sud et consistant en une terre nourricière.
  • N°7 Un parc carré et perpendiculaire, à l’extrême nord-ouest, en majorité horizontal, de limon sableux.
  • N°8 Un parc très horizontal, au sud du susdit, de la même enceinte.
  • N°9 Sol sableux le plus horizontal de tous
  • N°10 Mur de margelles penché vers le ruisseau, ensemble
  • N°11 Mur de margelles, plus raide, le long du ruisseau.
  • N°12 Brandt örbacke (?)
  • N°13 Magasin de pour les semences et pour le bois
  • N°14 Rez-de-chaussée du mur de pierre grise devant le même magazine
  • N°15 Parc horizontal prévu avec des murs en gravier contre le ruisseau, pour l’établissement d’une zone piétonne.
  • a : allées de 12 coudées de largeur – b : idem de 7 1/2 coudées c : fossés de 6 1/2 coudées et d. de 6 coudées de largeur, comptés ensemble. e : les entrées pontées du fossé de la ville pour le maintien de la juste distinction entre la même et cette terre, contenant. f : le même propriétaire foncier au même titre pour les entrées mentionnées de la même largeur mais d’un terrain identique et plus petit.
  • N°16 Parcelle entre l’entrepôt et la passerelle de la ville, constituée principalement de baies et de pentes.
  • N°17 Route droite projetée de la cour à l’entrepôt et au quai d’une largeur de 10 coudées.
  • N°18 Une remise sur une porte en pierre grise
  • N°19 : Un mur de pans coupés à double paroi, de construction bois, sur un bon mur de pierre grise contre le ruisseau
  • N°20 Un moulin à farine à quatre paires de pierres, construit en bois, sur un bon lit de pierres grises dans le ruisseau.
Le moulin à farine.
  • N°21 : Le pont et son quai de bois
Le pont et son quai de bois
  • N°22 : Une porte projetée de 10 coudées de largeur dans la même ligne droite que la route projetée vers le quai.
  • N°23 : Au-delà du champ couché et le plus inoccupé, sous le nom de la place
  • N°24 : le même champ clos, de plus sur ladite rue projetée
  • N°25 : Un champ occupé sur la place

Ainsi confirmés et dûment comptabilisés, les éléments suivants pour 60 hectares environ.

J’évoquerai dans un prochain article la fabrique de cartes à jouer de Johan…

(1) lire l’article correspondant intitulé « Lettre à Ingeborg ».

La Franc-maçonnerie suédoise au XVIIIe siècle et le cercle de Johan Kuhlman.

Une grande partie du texte qui suit est issu d’une étude sur la franc-maçonnerie réalisée par Andreas Önnerfors et intitulée « Mystiskt brödraskap – mäktigt nätverk. Studier i det svenska frimureriets historia » publiée par l’université de Lund en 2006. A partir de cette publication, j’ai fait le lien avec mes recherches sur ce que j’ai appelé « Le Cercle de Johan » (1) afin de comprendre l’influence que la franc-maçonnerie avait pu avoir sur la constitution de ce cercle d’amis.

Première inscription au registre général de l’Ordre maçonnique suédois.

Au XVIIIe siècle, la franc-maçonnerie suédoise constitue bien plus qu’une société secrète. Elle représente un réseau d’élite porteur d’un projet moral ambitieux qui rassemble 4 300 membres entre 1731 et 1800, faisant de cette organisation la plus importante du siècle en Suède. L’étude académique « Mystiskt brödraskap – mäktigt nätverk » (Fraternité mystérieuse – réseau puissant), publiée par l’Université de Lund en 2006, offre un éclairage fascinant sur cette période fondatrice. Elle révèle que les « secrets » maçonniques ne concernent pas une doctrine ésotérique cachée, mais plutôt les rituels d’initiation, les mots de passe et les signes de reconnaissance qui structurent la fraternité.

La franc-maçonnerie se présente comme un projet visant à promouvoir des valeurs morales et philanthropiques, à créer une fraternité transcendant les classes sociales, et à établir un réseau cosmopolite où « toutes les nations peuvent partager des connaissances saines ». Le symbole du phénix renaissant des cendres, accompagné de la devise « Que la vertu opprimée se relève », illustre parfaitement cette aspiration à l’élévation morale.

L’engagement social précurseur

Resurgat virtus oppressa – La vertu opprimée doit renaître.
Vignette de titre pour la publication ‘Frimasorare-Nyheter’ en 1770.

Les francs-maçons suédois ne se contentent pas de discours philosophiques. Ils prennent des initiatives sociales remarquables, précurseurs de l’État-providence. En 1753, ils fondent le Frimurare Barnhuset, l’orphelinat maçonnique de Stockholm. Ils créent également des hôpitaux et mettent en place des programmes d’inoculation contre la variole, démontrant ainsi leur engagement concret pour le bien-être de la société. L’histoire de la franc-maçonnerie suédoise commence véritablement en 1752, lorsque Knut Posse fonde la loge Saint Jean Auxiliaire à Stockholm, qui deviendra la loge mère des autres loges suédoises. Le roi Adolf Fredrik est alors nommé protecteur de la franc-maçonnerie en Suède. La période entre 1753 et 1763 voit une expansion spectaculaire avec au moins quatorze loges fondées dans le royaume suédois, accueillant en moyenne cent quatorze nouveaux membres par an. En 1756, Carl Friedrich Eckleff fonde la loge L’Innocente à Stockholm, première loge suédoise à pratiquer les grades supérieurs dits « écossais ». Trois ans plus tard, en 1759, la création de la loge capitulaire L’Innocente marque le début des motifs chevaleresques dans la franc-maçonnerie suédoise. L’année 1760 voit l’établissement de la Grande Loge territoriale suédoise (Stora Landt-Logen) comme organisation faîtière. En 1761, la franc-maçonnerie s’étend à la Poméranie suédoise avec trois loges à Greifswald et Stralsund.

Le lien avec les Templiers

Un discours d’André Michel Ramsay, diffusé en France à partir de 1737, établit une connexion légendaire entre la franc-maçonnerie et les ordres chevaleresques médiévaux, notamment les Templiers et les croisés. Cette idée connaît un succès considérable en Suède, où elle nourrit le développement d’un système de grades élaboré intégrant des motifs chevaleresques. L’initiation constitue le cœur de l’activité maçonnique. C’est à travers ces rituels que les symboles et valeurs fondamentales, ce que les francs-maçons appellent l’Art Royal, sont transmis aux « récipiendaires », terme utilisé dans la franc-maçonnerie suédoise pour désigner les initiés. Contrairement aux craintes populaires, les révélations successives des rituels dès les années 1730 démontrent que ces cérémonies visent la transmission de valeurs morales, non d’une doctrine secrète subversive. Le témoignage de Jakob Wallenius (1761-1818) sur son initiation en 1787 à Greifswald reste exceptionnel. Il déclare : « Även jag hade förutfattade meningar mot denna uråldriga, ärevördiga Frimurare Orden. Men jag slutade upp med dem och som belöning har jag skådat det stora överraskande ljuset. » (Même moi j’avais des préjugés contre cet ancien et vénérable Ordre des Francs-Maçons. Mais j’y ai renoncé et en récompense, j’ai contemplé la grande lumière surprenante.)

Un réseau d’élite diversifié

La franc-maçonnerie rassemble des personnalités issues de tous les horizons : hauts fonctionnaires et membres du Riksråd (Conseil du Royaume), industriels et négociants de la Compagnie des Indes orientales, médecins et professeurs d’université, militaires et officiers, artistes et musiciens, artisans et commerçants. Cette diversité sociale exceptionnelle fait de la franc-maçonnerie un espace unique de brassage et d’échanges dans une société encore largement structurée par les ordres traditionnels.

Johan Kuhlman : Portrait d’un franc-maçon des Lumières.

Johan Kuhlman incarne parfaitement l’esprit des Lumières suédoises. Né en 1738 et décédé en 1806, il consacre sa vie au commerce et aux réseaux intellectuels de Stockholm. Négociant prospère, il s’entoure d’un cercle remarquable qui incarne les idéaux des Lumières. Dans la Generalmatrikel de l’Ordre maçonnique suédois, Johan Kuhlman apparaît sous le numéro provincial 2144 avec la mention « Kuhlman, Johan 2144 Handlande.

Parmi les nombreux membres du cercle de Johan Kuhlman, plusieurs sont également francs-maçons, comme en témoigne la Generalmatrikel de l’Ordre maçonnique suédois. Ces hommes incarnent la convergence entre les idéaux maçonniques et l’action concrète dans différents domaines de la société suédoise.

Carl Christoffer Gjörwell (1731-1811)
Carl Christoffer Gjörwell (1731-1811)

Carl Christoffer Gjörwell (1731-1811) figure parmi les plus éminents. Dans la Generalmatrikel, il apparaît sous le numéro 371 avec la mention « Gjörvell, Carl Christoffer 371 Kgl. Biblotikare [SED]* 1757 ». Bibliothécaire royal, il est initié en 1757 dans la loge Saint Edvard, désignée par l’abréviation [SED]. L’astérisque qui suit cette indication signifie qu’il a été transféré à Saint Jean Auxiliaire lorsque Saint Edvard a fermé en 1781. Au-delà de ses fonctions officielles, Gjörwell est également journaliste et éditeur, et il joue un rôle important dans la diffusion des idées des Lumières. Son appartenance au cercle de Kuhlman témoigne des liens étroits entre le monde du commerce, représenté par Kuhlman, et celui de l’érudition et de la culture officielle.

La famille Sehlberg illustre également les liens entre commerce maritime et franc-maçonnerie. Johan Kuhlman épouse Margaretha Catherine Sehlberg (1759-1841), fille de Nils Jacob Sehlberg (1721-1800), capitaine de navire puis marchand de Gävle qui fonde la compagnie « Sehlberg & Son ». Cette union familiale s’accompagne de liens maçonniques. Carl Jacob Sehlberg figure dans la Generalmatrikel sous le numéro 3678 avec la mention « Sehlberg, Carl Jacob 3678 Grosshandlare i Gefle [STE] 1796 ». Négociant en gros (Grosshandlare) à Gävle, il est initié en 1796 dans la loge Saint Erik à Stockholm, désignée par l’abréviation [STE]. La présence de Carl Jacob Sehlberg dans les registres maçonniques suggère une tradition maçonnique au sein de la famille Sehlberg, renforçant les liens entre les réseaux commerciaux et la fraternité maçonnique.

Lars Silverstolpe (1768-1814)
Lars Silverstolpe (1768-1814).

Un autre personnage éminent, figurant dans le cercle de Johan qui j’ai pu reconstitué est Lars Göransson Silfverstolpe (1768-1814) Lieutenant-Colonel dans le régiment des Svea Livardets. Fils d’un haut fonctionnaire, Lars Göransson Silfverstolpe qui incarnait la haute administration suédoise du milieu du 18e siècle, période où la Suède expérimentait une monarchie constitutionnelle dans laquelle le pouvoir royal s’effaçait au profit d’institutions parlementaires et administratives. Les Silfverstolpe constituaient une famille aristocratique profondément enracinée dans l’administration suédoise. Le registre maçonnique révèle plusieurs membres occupant des postes stratégiques : commissaires à la Banque, greffiers à la Maison de la Noblesse, officiers de cavalerie et lieutenants de la Garde royale.

Le cercle de Kuhlman comprend également des négociants liés à la Compagnie des Indes orientales. La Generalmatrikel mentionne « Lindahl, Olof 3005 Supercargeur, – Directeur vid Ost Indiska Companiet [S3S] 1787 ». Olof Lindahl, portant le numéro provincial 3005, exerce la fonction de supercargeur puis de directeur à la Compagnie des Indes orientales. Il est initié en 1787 dans la loge désignée par [S3S]. Bien que le cercle de Kuhlman mentionne Johan Niclas Lindhal et Peter Lindhal, tous deux négociants, il est possible qu’Olof Lindahl appartienne à cette même famille de commerçants, témoignant ainsi des liens entre le commerce international et la franc-maçonnerie.

Franc-maçonnerie et politique

Contrairement aux théories du complot qui émergent dès le XVIIIe siècle, l’étude démontre que la franc-maçonnerie suédoise ne constitue pas une menace politique organisée. Toutefois, elle joue un rôle important dans la formation des réseaux d’élite. Durant la période de liberté (Frihetstiden, 1718-1772), notamment entre 1755 et 1765, on observe une forte présence de francs-maçons parmi les « Hattarna » (les Chapeaux), le parti dominant. Au moins soixante-dix leaders du parti figurent parmi les membres. Paradoxalement, certains francs-maçons combattent eux-mêmes ce qu’ils considèrent comme des dérives de la fraternité. Nils von Rosenstein, franc-maçon lui-même portant le numéro provincial 2066, combat avec Johan Henric Kellgren le « mysticisme et le fanatisme » dans le journal Stockholms Posten. Cette attitude témoigne de la diversité des opinions au sein même de la franc-maçonnerie suédoise et de sa nature non monolithique.

Conclusion : Un héritage durable

La franc-maçonnerie suédoise du XVIIIe siècle ne peut être réduite à une société secrète aux rituels mystérieux. Elle représente un mouvement social d’envergure qui contribue à la formation d’une élite éclairée, au développement d’institutions philanthropiques, à la diffusion des idées des Lumières, et à la création de réseaux transnationaux. Le cercle de Johan Kuhlman illustre cette réalité. Les liens entre Kuhlman, le négociant ; Gjörwell, le bibliothécaire royal et éditeur ; la famille Sehlberg, ancrée dans le commerce maritime ; et probablement Lindahl, directeur à la Compagnie des Indes, témoignent de la manière dont la franc-maçonnerie crée des ponts entre différents secteurs de la société. Ces hommes partagent des valeurs communes de progrès, d’engagement social et de fraternité qui transcendent leurs fonctions professionnelles respectives. Cette convergence entre commerce, érudition et engagement social incarne l’esprit des Lumières suédoises et témoigne de la vitalité intellectuelle de Stockholm à la fin du XVIIIe siècle. La franc-maçonnerie offre un espace où ces hommes peuvent cultiver ces valeurs communes et œuvrer ensemble pour le bien commun, au-delà des hiérarchies sociales traditionnelles. Comme l’exprime la devise du phénix, symbole de la franc-maçonnerie suédoise : « Que la vertu opprimée se relève ». Ce message d’élévation morale et de renaissance perpétuelle résonne encore aujourd’hui comme témoignage d’une époque où des hommes ont tenté de construire, à travers leurs réseaux et leurs actions, une société plus juste et plus éclairée.

(1) Au fil de mes recherches, j’ai pu rassembler les principaux amis et connaissances de Johan Kuhlman. Ces personnages sont aussi ceux qui ont laissé des messages ou poèmes dans le Livre d’Or de Johan et Margaretha. Je présenterai ces personnes dans un articles à venir.


Sources : Andreas Önnerfors (dir.), Mystiskt brödraskap – mäktigt nätverk. Studier i det svenska frimureriets historia, Lund University, Minerva Series n°12, 2006

Lettre à Ingeborg

Les années 1865 à 1867 furent terribles en Algérie et particulièrement dans la Mitidja. Les invasions de sauterelles et de criquets qui virent dévaster les maigres récoltes engendrèrent une terribles famine (lire « Marengo d’Afrique » tome II). Et au début de l’année 1867, c’est un tremblement de terre qui vint ébranler Alger, Blida surtout et ravager les villages alentour comme Mouzaïaville, El Affroun et Chatterbach. Le courtier maritime Josef Kuhlman qui avait une propriété à Bourkika témoigne de la situation dans une lettre à sa soeur Ingeborg restée en Algérie. Une lettre écrite en français.

Lettre de Josef Kuhlman à sa sœur Ingeborg. Archives nationales de Suède.

Le Courtier Maritime suédois Joseph Kuhlman, dans une lettre à sa sœur Ingeborg témoigne le 26 juin 1866 :

« Alger, 26 Juni 1866

Ma chère Ingeborg,

J’ai bien reçu ta lettre du 17 courant et je te dois des excuses de mon retard de t’écrire. Mais j’ai remis et remis la correspondance dans l’espoir de pouvoir t’envoyer de l’argent. Pour y arriver j’avais espéré de vendre un chargement qui reste encore invendu à Oran par compte de Mr B. Almquist (1). J’ai été obligé d’en payer le fret et attendant de rentrer un peu dans mes fonds je n’ai pas le sou. Ensuite, j’ai vendu le terrain au quartier d’Isly avec un petit bénéfice mais je n’en pourrai pas toucher le prix avant 6 semaines à 2 mois. Je suis réellement contrarié de ne pas avoir pu savoir te payer surtout dans l’état de gène où tu te trouves mais l’époque s’approche où je pourrai m’acquitter.

C’est fâcheux de voir les propriétés si dépréciées en Suède. Il faudra tacher attendre un moment favorable pour tout vendre. Si tu pouvais obtenir 30000 Ryksdallers, je crois que tu ferais bien de les accepter – laisser 20000 hypothéquées contre 6% et avec les autres 10000 acheter une petite maison à Stockholm ou autre ville. Tu trouves peut-être que je fais bon marché de notre (je veux dire « ton ») asile héréditaire de l’ancienne maison des Kuhlman (2). Vraiment je n’y tiens pas beaucoup. Ah, si tu étais propriétaire de « Sjöberg » alors je ne voudrais pas te le voir vendre à aucun prix.

Ici nous sommes abimés par les sauterelles. Il y a 2 mois qu’il en est venu des nuées qui se sont abattues par toute l’Algérie. Quand on les voyait voltiger dans l’air, elles faisaient l’effet d’un gros tourbillon de neige. Un vrai « snöfak med tyocka fllingen sam förde af vinden sänsker sig i sned rektung sakta moh jonden » (3). Ces sauterelles, quoique nombreuses, n’étaient rien du tout en comparaison des criquets (yngel), leurs enfants, qui maintenant envahissent tout. Là où ils passent et où on ne réussit pas de les détruire, ce qui est presque impossible, ils détruisent tout en mangeant jusqu’à l’écorce des arbres. Il y a des endroits où ils sont épais comme une main. Ces criquets n’ont pas encore des ailes. Nous en sommes littéralement infectés.

Ma femme et les bébés (4) sont à Bourkika où je vais de temps en temps quand les affaires me le permettent. Henrik grandit et cause. La petite vient aussi très bien. Louise va accoucher au mois de Juillet. La famille Kuhlman s’augmente (sic). Sigurd et Louise (5) t’embrassent.

Voici la guerre commencée. Elle sera générale. Ça m’ennuierait assez car je compte sans faute d’aller en Suède en mai l’année prochaine si Dieu me prête vie.

Mes amitiés aux Maklin et à tout le monde.
Ton Frère, Josef

PS : le Consul Rouget de l’Hermine est à Stockholm. Je serai bien aise d’avoir une photographie ou deux représentant l’expédition ».

Ingeborg Kuhlman, soeur de Josef (1802-1875)
Ingeborg Beata Kuhlman (1802-1875). Collection personnelle de l’auteur.

J’ai longtemps pensé que cette photographie représentait Augusta Maklin (1811-1853) et mère de Sigurd en raison de la similitude de certains traits du visage avec ma grand-mère Suzanne. Mais Augusta est morté à Kisa en 1853 et ce type de portrait commença à se populariser qu’un an après son décès. La place de la photo, présente dans l’album de famille, entourée des sœurs Maklin, Amalia, Sophia Magdalena et Louise (identifiées par mon cousin éloigné Dag) me fait penser qu’il ne peut s’agir que d’Ingeborg, la sœur de Josef. Quant à la représentation photographie d’Augusta, je pense avoir trouvé l’énigme…que j’exposerai dans un prochain article.

(1) (1) Bernhard Ulrik Georg Almquist est né à Uppsala le 1er octobre 1813 et décédé le 27 avril 1881 à Stockholm. En juillet 1832, Bernhard Almquist entre au service de la maison de commerce J. C. Pauli & C: o à Stockholm. Il resta comptable professionnel de cette société puis monta sa propre affaire d’exportation de bois et du fer du Norrland, principalement vers l’Angleterre et la France, mais aussi vers d’autres pays d’Europe occidentale ainsi que vers la Méditerranée et l’Afrique du Nord.

(2) Dans un prochain article je décrirai cette maison des Kuhlman à Norrköping et que Johan (1738-1806) héritera de son père Heinrich (1693-1765)

(3) littéralement « Les flocons de neige portés par le vent descendent lentement vers le sol de façon oblique ».

(4) Marie Pauline Carraux (1839-1924) et ses enfants Henrik (1864-1892) et Ingeborg, née en 1866. Henrik est enterré à côté de son père au Carré des Consuls au Cimetière de Saint-Eugène à Alger.

Marie Pauline Carraux, 2e épouse de Josef Kuhlman, avec ses enfants Henrik et Ingeborg Josépha. Photographies prises en 1865 et 1867. Collection personnelle de l’auteur.

(5) Sigurd Kuhlman (1835-1899), fils ainé de Josef et son épouse Louise Chapotin, née en 1841 à Belleville près de Paris. Louise était une pionnières de Marengo. Lire « Marengo d’Afrique ».