La Défense de Norrköping à l’époque moderne (XVIIe–XIXe siècles) – (3/5)

La guerre de 1788 (Kriget 1788) : la mobilisation civique de Norrköping

Les premières délibérations et l’initiative de Weijerin

La guerre entre la Suède et la Russie, déclenchée en 1788 sous le règne du roi Gustave III7 (Gustav III), provoqua une vague de mobilisation patriotique sans précédent. À Norrköping, c’est Daniel Weijerin, président du conseil des bourgeois (borgarrådets ordförande), qui prit l’initiative en demandant au magistrat : de solliciter l’aide d’un officier de fortification pour les îles, d’envoyer le régiment de cavalerie d’Östergöta pour couvrir la ville et de pourvoir les citadins d’armes de poing et de munitions. Le magistrat était à la fois désireux d’agir et craintif de s’avancer. Une proposition de convoquer la congrégation pour discuter publiquement des défenses fut même rejetée, car on estimait que cela «provoquerait une alarme inutile dans la ville».

La consultation de von Röök et l’incident Iggeström

Néanmoins, un officier de fortification, le colonel C. F. von Röök8, fut convoqué. Il se rendit sur les redoutes en compagnie de l’échevin à la police Iggeström et du marchand Wadström pour examiner les possibilités de défense. Lors de ce déplacement survint un incident révélateur des tensions internes à la magistrature : pendant le voyage, Iggeström lut à voix haute une lettre adressée conjointement au magistrat et aux anciens de la bourgeoisie (borgerskapet). Le magistrat prit fort mal la chose et décida de rappeler à Iggeström «de s’occuper une autre fois de la dignité qui est due à la fonction de magistrat». L’échevin en charge de la justice Ekermann précisa pour sa part que le magistrat ne devait pas être tenu responsable de la gestion et de la correspondance de la ville conjointement avec les anciens. Ekermann, de manière générale, «avait une aversion pour les grandes institutions de défense».

Le gouverneur temporise

Le gouverneur (landshövdingen), dans une lettre du 25 août 1788, loua certes la nécessité de la défense de la ville, mais calma les esprits en rappelant qu’il fallait attendre l’avis du Roi sur l’étendue du danger. L’ennemi, argumentait-il, ne disposait pas de navires d’archipel (skärgårdsfartyg) ; la menace restait donc faible. Il insistait néanmoins sur la nécessité de préparer l’établissement des redoutes et de donner à la bourgeoisie «une certaine pratique de guerre plus grande ». Des gardes devaient être établis sur les hauteurs à l’extérieur de la ville, capables de recevoir des signaux des habitants de l’archipel lorsque l’ennemi arriverait. Sur le dos de cette lettre du gouverneur, une petite strophe avait été écrite au crayon, témoignant de l’humeur royaliste qui régnait dans la ville à l’époque où la ligue d’Anjala (Anjalaförbundet) manifestait son aversion pour le roi :

«Quand les voleurs d’or préparent la chute du Roi, pour rien au monde je n’hésiterai pas à suivre mon Roi dans la mort.»

La collecte de fonds et le plan de défense

L’hésitation du magistrat fut probablement dissipée par la lettre du gouverneur, et le 28 août 1788, la congrégation se réunit pour discuter des moyens de financer la construction des redoutes et l’acquisition des canons. Une collecte publique en numéraire permit de réunir la somme de 2 718 rixdales et 16 shillings. Le plan de défense élaboré par von Röök fut approuvé lors d’une réunion du conseil général le 28 août. Son exécution fut confiée à 6 députés, désignés sous le nom de «Défense-Députation» (Försvarsdeputationen), assistée d’un commissaire aux comptes (revisor) et d’un comptable (bokhållare). Un major Wallander9 fut engagé pour enseigner les exercices militaires aux conscrits : division des hommes en rangs, maniement des armes, etc.

Le recensement des armes et l’enrôlement

Toutes les armes à feu de la ville furent inventoriées. Les hommes servant en dehors de la bourgeoisie habituelle — meuniers, maçons, charpentiers, planteurs de tabac — furent enrôlés quartier par quartier par les conseillers municipaux (rådmän). On parvint à enrôler 1 500 hommes. Dans la cave du marchand Peter Lindahl10, on découvrit 17 centners de poudre à canon (centner krut), aussitôt mis à disposition. En revanche, les 16 canons de la ville étaient hors d’usage, et l’on n’osa pas puiser dans les caisses municipales (stadskassan) pour en acquérir de nouveaux.

Tous ces arrangements furent rapportés au Roi, qui, par lettre du 10 septembre 1788, exprima son «gracieux bon plaisir» (nådigt välbehag) et autorisa les citoyens à prélever sur les réserves de la Couronne 50 centners de poudre à canon supplémentaires.

La suite dans un prochain numéro …

Le Roi Gustave III, dessin de Pehr Hörberg daté de 1773.

7. Gustave III (Gustav III) — Roi de Suède. Né le 24 janvier 1746 à Stockholm — Mort assassiné le 29 mars 1792 à Stockholm. Fils du roi Adolphe-Frédéric et de la princesse Louise-Ulrique de Prusse (sœur de Frédéric le Grand). Despote éclairé francophile, en correspondance avec Voltaire. Abolit la torture, fonde l’opéra royal (1773) et l’Académie suédoise (Svenska Akademien, 1786). Premier chef d’État à reconnaître l’indépendance des États-Unis (1782). Engage la guerre russo-suédoise de 1788–1790 sans résultat territorial décisif. Assassiné lors d’un bal masqué (maskeradbalen) à l’opéra de Stockholm par le capitaine Jacob Johan Anckarström. Inspirera l’opéra Un ballo in maschera de Verdi (1859).

Colonel Carl Fredrik von Röök (1725-1793)

8. Carl Fredrik von Röök — Colonel, officier du génie suédois. Né le 11 mai 1725 — Mort le 2 avril 1793. Officier de fortification au service de la France de 1744 à 1748. Major en 1762, colonel en 1773. En 1772, dirige les enquêtes pour la construction de la route du canal Göta à travers l’Östergötland. Reçoit la noblesse allemande en 1763, naturalisé suédois en 1773. Musicien amateur passionné (violoniste), élu membre n° 82 de l’Académie royale de musique (Kungliga Musikakademien) le 28 mars 1782. Père de Lars Jacob von Röök. En 1788, organise les défenses de Norrköping et dirige les travaux sur les redoutes de Skänäs et Säterholmen. Son fils Gustaf (1773-1852) laissera une note dans le livre d’Or de Johan le 21 août 1802.

9. Major Wallander — Instructeur militaire. Actif en 1788 à Norrköping. Officier engagé par la Défense-Députation pour enseigner aux conscrits de Norrköping les exercices militaires : division des hommes en rangs, maniement des armes, manœuvres d’infanterie. Célébré aux côtés de von Röök dans les chants patriotiques du corps de garde.

10. Peter Lindahl — Marchand de Norrköping et ami de Johan Kuhlman. Son fils Johan Nicolas Lindahl (1769-1813), inscrira un poème dans le livre d’or de Johan le 29 juin 1792.

A travers les personnages évoqués dans ce chapitre on commence à voir se dessiner … le Cercle de Johan.

A la recherche de Rödmossen (3/4)

La carte de Nystrand : bornage (limites de la propriété)

Cette carte et la description qui l’accompagne constitue le document le plus complet et le plus précis de la propriété de Rödmossen. Réalisée par Jacob Nystrand en 1791 suite à la demande de Johan , c’est une merveille de précision. Ce même Jacob Nystrand repassera par Rödmossen en 1794 et déposera dans le livre d’Or de Johan et Margaretha un petit poème présenté à la fin de la deuxième partie de cette évocation de la propriété de campagne des Kuhlman. La description de la propriété est présentée dans cet article dans son intégralité, traduite du Suédois.

Jakob Nystrand, lantmätare — relevé géométrique complet de Rödmossen en 1791. Archives d’Östergötland, Norrköping.
PARTIE I — PROTOCOLE D’OUVERTURE

En l’an 1791, le 8 août, en vertu de la décision (Utslag) du Gouverneur Royal (Kongl. Majts Befallningshafvande) de l’Östergötland et du Comté de Västra, du 7 juin dernier, qui accorde au Négociant de Norrköping Monsieur Johan Kuhlman le droit d’ajouter à sa possession le [quart ?] du domaine franc (frälsehemman) de Rödmossen, en Östergötland, district de Bråbo et paroisse de Kvillinge ; à prendre sur la Commune (Allmänning) dudit district sur le lieu-dit Kolmården, et à mettre en culture contre redevance au Roi et à la Couronne en champs et prairies quatre tourbières, avec 2 petits terrains hauts sur ladite Commune ; l’arpenteur soussigné entreprit, avec l’assistance des jurés-témoins (Nämdeman) Johan Märtensson à Hult et Nils Olsson à Ingelstad, paroisse de Risinge, de mesurer et décrire, et de séparer de la Commune cette zone de mise en culture, selon les limites fixées lors de l’Inspection de la Régie de la Couronne du 19 août de l’année dernière [1790] et confirmées par le Haut Gouverneur Royal. Se présentèrent à cette occasion, conformément à la disposition de ladite décision, au nom du Roi et de la Couronne pour la Commune, le Shérif de la Couronne (Krono Länsmannen) Monsieur Samuel Forsberg ; ainsi que le détenteur du Domaine Rödmossen, Monsieur le Négociant Kuhlman. Bien que cette opération ait été officiellement annoncée dans les églises du district (Östra Eneby, Kvillinge et Simonstorp) selon les attestations des pasteurs sur les annonces publiées, et que les délégués du district aient été requis, il ne se présenta néanmoins aucun habitant du district en qualité de délégué ; c’est pourquoi, en vertu du §59 de l’Ordonnance Royale de Géodésie de 1783, l’arpenteur n’ayant rien à objecter, l’opération se déroulera en bonne et due forme.

Informations clés de cette page :

InformationDétail
Date d’ouverture8 août 1791
AutoritéGouverneur Royal de l’Östergötland
Décision d’autorisationUtslag du 7 juin 1791
CommanditaireJohan Kuhlman, Négociant (Handelsman) à Norrköping
Droits accordésMise en culture de 4 tourbières + 2 terrains hauts sur la Commune de Kolmården
Représentant de la CouronneKrono Länsmannen Samuel Forsberg
Témoins assermentésJohan Märtensson (à Hult) et Nils Olsson (à Ingelstad, paroisse de Risinge)
Base juridique§59 de l’Ordonnance Royale de Géodésie de 1783
Inspection préalableKrono Betjeningens Besigning du 19 août 1790
PARTIE II — BORNAGE (Rågångsbeskrivning)

Description des 18 bornes frontières. Le bornage délimite le périmètre complet de la zone de mise en culture accordée. Chaque borne (skäl) est décrite avec sa position, ses matériaux et ses dimensions.

Note : 1 aune = 0,6 m

N° I — Storängsskälet (Borne de la Grande Prairie)

Erigée à 59 aunes du coin nord-est de la prairie du domaine Rödmossen, coin qui est également mitoyen de la prairie du domaine Algutsboda ; dans un ruisseau qui coule des tourbières de Carlsmäsen et de Rödmossen et descend vers la rivière dite Gela Bäck. Le cairn (Röret) a été maçonné sur un talus au sud d’un rocher, demi-aune de diamètre, 1 aune de haut ; dans lequel a été enchâssée une pierre plate sur sa face gauche et légèrement rugueuse à l’est, demi-aune de haut, demi-aune de large au milieu, mince et pointue vers le haut. Le guide-pierre vers la prairie : 33 aunes, et vers N° II : 18½ aunes depuis la borne.— Depuis ce point, la ligne droite fut tracée jusqu’à la borne routière N° IV ! et 4 guide-pierres furent placées sur cette même ligne droite ; la première étant la N°2.

N° II —342 aunes depuis N° I. Une pierre pointue et triandrique, 1½ aune de haut, 9 pouces de large et 6 pouces d’épaisseur au milieu, entourée d’un cairn de pierres.

N° III —342 aunes depuis la précédente et 561 aunes depuis N° IV, sur le bord nord d’un chemin allant de Rödmossen à Algutsboda ; cette pierre fait 1 aune de haut, ¼ aune de large et 4 pouces d’épaisseur.

N° IV — Landsvägsskälet (Borne de la Grand-Route)

Landsvägsskälet (Borne de la Grand-Route), située sur le bord sud de la grande route de Stockholm à Norrköping ; cairn de 2½ aunes de diamètre, ½ aune de haut ; la pierre est quadrangulaire à pointe saillante, 2 aunes de haut, 1 aune de large à la base et 15 pouces au milieu, 10 pouces d’épaisseur ; indique la ligne vers N° 3, 2 et 1 avec un guide-pierre dans la même direction ; 25 aunes depuis la borne ; puis 206 aunes jusqu’à [N° V].
✦ Note importante : La borne N° IV est directement sur la route royale Stockholm–Norrköping — ce qui prouve que la propriété de Rödmossen était traversée par cette grande voie de communication.

N° V — Bergskälet (Borne du Rocher)

Bergskälet (Borne du Rocher), située à 52 aunes du point où le chemin de Rödmossen rejoint la grand-route, près d’un haut rocher à l’est ; cairn de 3 aunes de diamètre, 1 aune de haut, dans lequel est enchâssée une dalle plate de 1 aune 9 pouces de haut, 1 aune de large au milieu, ¼ aune d’épaisseur ; indique N° IV. Un guide-pierre dans la direction de N° VI érigé sur le rocher à 33 aunes de N° V.

N° VI — Norrängsskälet (Borne de la Prairie Nord)

Norrängsskälet (Borne de la Prairie Nord), sur un haut rocher au-dessus du coin nord-ouest de la Prairie Nord de Rödmossen (Norräng) ; là où commencent les terres du Torpet Häradssvedens [la cense des terres de la commune du district] ; une dalle ronde côté est et plate côté ouest, pointue vers le haut, 1½ aune de haut, ¾ de large au milieu ; indique N° V. Entourée d’un cairn de 2¼ aunes de diamètre et ¾ aune de haut.

N° VII — Hagskälet (Borne de la Pâture)

Un cairn dit Hagskälet (Borne de la Pâture) fut érigé près de la clôture de la Prairie Nord (Norräng) du domaine Rödmossen, près d’un rocher ; la pierre est plate côté nord et ronde côté sud, ½ aune de haut, ¾ aune de large, avec une arête vive vers le haut ; indique la ligne partant d’ici vers N° VIII, entourée d’un cairn de 2½ aunes de diamètre et 1 aune de haut. L’Intaga [enclos] de Häradssvedens depuis la Commune suit depuis ici jusqu’à [N° VIII].

N° VIII — Borne à Lilla Mäsen

La borne à la Lilla Mäsen (Petite Tourbière), maçonnée dans un amas de pierres au sud d’un rocher, 33 aunes à l’est de la tourbière.

N° IX — Guide-pierre

Un guide-pierre (ledare) : 387 aunes depuis N° VIII, sur un haut rocher, entouré d’un cairn ; la pierre est triandrique avec pointe saillante, 1 aune 14 pouces de haut, 11 pouces de large et 4 pouces d’épaisseur au milieu. Depuis ce point où les terres de Häradssvedens se terminent et où la Commune reprend, la même ligne droite fut tracée sur 415 aunes jusqu’à [N° X].

N° X — Dalskälet (Borne du Vallon)

Dalskälet (Borne du Vallon), érigée dans un vallon au nord-ouest de Carlsmäsen, sur un terrain plat ; cairn de 2 aunes de diamètre, ¼ aune de haut, dans lequel est enchâssée une dalle plate côté est et ronde et anguleuse côté ouest, 1 aune 8 pouces de haut, ¼ aune de large au milieu ; munie de guide-pierres à 25 aunes de la borne au sud. Depuis ce point, longeant le côté est de Carlsmäsen, le bornage monta en ligne droite par-dessus un haut rocher sur 690 aunes jusqu’à [N° XI].

N° XI — Carlsmäseskälet (Borne de Carlsmäsen)

Carlsmäseskälet (Borne de Carlsmäsen), situé sur un rocher à 50 aunes du bord ouest de ladite tourbière ; cairn de 2 aunes de diamètre et ¼ aune de haut, dans lequel est enchâssée une pierre triandrique, plate côté ouest et arrondie côté est, ¼ aune de haut, ¼ aune de large, ¼ aune d’épaisseur, pointant vers N° X.— Depuis cet endroit, le bornage fut mesuré et jalonné autour d’un marais et d’un vallon en lien avec Carlsmäsen…

N° XIII — Wägskälet (Borne du Chemin) . Note : curieusement borne XII non précisée.

Wägskälet (Borne du Chemin), à 10 aunes au sud d’un chemin menant à Rödmossen, maçonnée dans un amas de pierres ; la pierre fait 6 quarts de haut, 3 quarts de large, plate et mince s’effilant vers le haut, pointant vers N° XIV ; cairn de 3 aunes de diamètre, 1 aune de haut.— Puis 187 aunes jusqu’à [N° XIV].

N° XIV — Källskälet (Borne de la Source)

Källskälet (Borne de la Source), érigée côté nord et tout près d’un rocher, et à 40 aunes d’une source située à l’ouest de ce même rocher (appelée Jacobs Källa — la Source de Jacob) ; le cairn fait 2½ aunes de diamètre, 1 aune de haut, dans lequel est enchâssée une pierre quadrangulaire ; ½ quart de haut, 10 pouces de large et ½ aune d’épaisseur au milieu ; avec un guide-pierre posé à 2 aunes de là ; indiquant une pointe saillante ; depuis ici, la ligne droite traversant les rochers est longue de 1 169 aunes ; 2 guide-pierres furent placées sur cette ligne droite.
✦ Découverte majeure : La Source de Jacob (Jacobs Källa) est ici localisée avec précision : elle se trouve à 40 aunes (≈ 23,8 mètres) à l’ouest de la borne N° XIV Källskälet, elle-même au nord d’un rocher.

N° XV — Guide-pierre : 318 aunes depuis N° XIV, maçonnée sur un haut rocher ; une dalle plate s’effilant vers le haut, ½ aune de haut, ¾ de large au milieu.

N° XVI — Guide-pierre : 544 aunes depuis la précédente, également sur un rocher, entourée d’un cairn ; pierre triandrique à pointe saillante, 1 aune 2 pouces de haut, 7 pouces de large et 4 pouces d’épaisseur au milieu.— Puis dans la même ligne droite jusqu’à [N° XVII].

XVII — Halfsnaneskälet (Borne en demi-lune)

Halfsnaneskälet (Borne en Demi-Lune), maçonnée près d’un rocher, raison pour laquelle le cairn a pris la forme d’un demi-croissant de lune ; 2½ aunes de diamètre, ½ aune de haut ; la pierre indicatrice est triandrique et rugueuse avec des arêtes vives et plate vers le haut ; indique la ligne vers N° XVI ; munie de 2 guide-pierres, l’un vers N° XVII et l’autre vers N° XVIII.—11 aunes depuis la borne.— La dernière ligne de séparation avec la Commune du District fut finalement tracée depuis cet endroit sur 545 aunes jusqu’à [N° XVIII].

N° XVIII — Algutsboda Ängeskäl (Borne des Prairies d’Algutsboda)

Algutsboda Ängeskäl (Borne des Prairies d’Algutsboda), érigée à un angle de clôture à l’ouest de la Prairie d’Algutsboda ; cairn de 2½ aunes de diamètre, ¾ aune de haut ; pierre triandrique, plate côté est et rugueuse côté ouest, 1½ aune de haut, ¾ aune de large au milieu et plate vers le haut ; indique la ligne vers N° XVII.

La suite dans un prochain épisode…


Norrköping, l’été des cendres (2/2)

Le sac de la ville par les Russes — juillet 1719

IV. Le jeudi 30 juillet

À neuf heures du matin, le guetteur de la tour sonna frénétiquement les cloches en criant : « Les galères sont en nombre à Grymö udde ! » L’armada d’Apraksin, rassemblée après ses ravages, avançait lentement sur la rivière Motala. Toute résistance était désormais vaine. Les troupes russes débarquèrent au nord du fleuve. Saltängen s’embrasa en quelques minutes. On décrivit les soldats ennemis essaimant dans chaque rue, « le fusil dans une main et la torche dans l’autre ». Les paysans qui avaient tenté de tenir à Himmelstalund — site ancestral de gravures rupestres — furent rapidement repoussés ; ils traversèrent la Motala en retraite et brûlèrent le pont derrière eux.

Les galères russes débarquent à Braviken

L’église Saint-Olai fut pillée de tout ce qui avait de la valeur. Les galères transportaient des troupes cosaques avec leurs chevaux, logés dans des espaces spécialement construits sous les ponts. Dans la ville, les incendies se multipliaient. L’entrepôt royal du port, rempli de grain, avait déjà été mis à feu par les habitants eux-mêmes pour le soustraire à l’ennemi. Les dragons de Holmen brûlèrent ensuite le moulin. Les Russes découvrirent malgré tout le précieux stock de laiton et de cuivre que des marchands avaient coulé au fond de la Motala pour le dissimuler. Ils le remontèrent et le chargèrent sur leurs galères. À la fonderie de canons de Nävekvarns styckebruk, dans la région, ils s’emparèrent de trois cents pièces d’artillerie.

Au milieu de ruines encore fumantes, le brasseur Forsman tenait sa taverne. Elle devint, entre deux vagues de pillage, un lieu de repos et de divertissement pour les occupants. Forsman fut contraint de danser devant ses hôtes non invités, tout en servant bière et eau-de-vie, en répétant son slogan : « alltid god vän » — toujours bon ami. Cette scène laissa une trace durable dans la mémoire de la ville. Le quartier de Kungsgatan, au sud de Bergsbron, reçut après les événements le nom de God vän. Ce nom subsiste aujourd’hui encore dans le restaurant qui y est établi.

V. Cinq jours de dévastation

Les envahisseurs occupèrent la ville pendant cinq jours. Tous les manoirs et châteaux de la région furent incendiés. Des patrouilles cosaques rayonnèrent dans les campagnes pour achever la destruction des villages et des fermes isolées. À leur départ, ils laissèrent derrière eux, outre une ville carbonisée, deux potences dressées sur la place allemande (1). L’épuisement de certaines populations produisit des actes que les autorités suédoises réprimèrent sans pitié. Des paysans de la péninsule de Vikbolandet, réunis en assemblée, décidèrent de se soumettre au tsar pour épargner leurs fermes. Ils rédigèrent une lettre d’allégeance et s’avancèrent vers les galères avec un drapeau blanc — au moment précis où la flotte levait l’ancre. Des dragons suédois les encerclèrent. Quatre furent abattus sur place. Un certain Sven Tomta fut condamné au supplice de la roue sur le Syltenberget (2), et tous ses biens confisqués. Les autres subirent l’estrapade — courir entre deux rangées de trois cents soldats qui frappent. Les plus âgés, de plus de cinquante ans, s’en tirèrent avec deux semaines de pain et d’eau.

Pour la population de Norrköping, 1719 signifia non seulement un désastre économique, mais des souffrances personnelles extrêmes. Chassés sans toit ni ressources, beaucoup durent mendier pour survivre. La ville n’était plus qu’un amas de cendres nauséabondes. Pourtant, ses habitants n’étaient pas brisés.

VI. Jacob Ekbom et la renaissance (1719—1740)

L’esprit de résistance prit d’abord la forme d’un homme : Jacob Ekbom, le maire de justice. Plus haute autorité de la ville, il fut peut-être aussi l’un des premiers à revenir. On l’imagine assis sur un mur noirci de suie, au milieu de l’immense tas de cendres qu’avait été Norrköping.

Jacob Ekbom. Bibliothèque de la ville. Stadsbiblioteket, Norrköpignsrummet.

C’était août 1719, dix jours à peine après l’incendie. Les membres du conseil municipal étaient dispersés dans tout le pays. Ekbom s’installa dans l’une des trois maisons encore debout. La nuit, il veillait pour empêcher les pillards de fouiller les décombres. Il écrivit au gouverneur et à la Reine Ulrika Eleonora et décrivit la situation sans détour : « Aux alentours de cette ville, à quatre milles à la ronde, gisent et vivent pour la plupart tous les habitants, dans un état de dénuement. »

Il travailla à tout reconstruire sans relâche. Pour faire sentir aux habitants qu’une vie normale reprendrait, il voulut maintenir le marché de la Saint-Matthieu, le 25 septembre, comme chaque année. Il demanda un géomètre pour dresser un plan de la ville, des ponts réparés, des églises rouvertes, une mairie, une école. Il réclama six mille dalers en bonne monnaie. «Sinon, je crains que tout ne s’arrête cette année. »

Il se rendit au Riksdag à Stockholm en octobre, en revint découragé après sept semaines de démarches vaines : « Quand on parle d’argent ici, on hausse les épaules et l’on ne répond pas. Je ne vois pas comment Norrköping pourra jamais redevenir Norrköping. » Il revint obstinément au Riksdag de 1720. Cette fois, il obtint ce qu’il voulait : dix ans de franchise fiscale totale pour les habitants, le droit de prendre librement du bois de construction dans les forêts de la Couronne, des briques provenant des ruines de Johannisborg, de Bråborg et de Skenäs, ainsi que des primes pour tout constructeur de maisons en pierre.

Un an après la catastrophe, la ville était de nouveau en mouvement. Les gens s’étaient d’abord abrités dans des caves surmontées de toits de fortune, puis ils avaient commencé à bâtir. Les ponts furent réparés, le port nettoyé, les bâtiments publics planifiés. Le commerce et l’artisanat repartirent les premiers ; les grandes industries suivirent plus lentement.

Le nouveau pont de Sältangen, dessin de 1790. Archives municipales de Norrköping.

À la fin des années 1720, Norrköping était reconstruite pour l’essentiel. Parmi ceux qui contribuèrent à sa renaissance intellectuelle et industrielle, le pasteur Reinerus Broocman mérite d’être cité. Luthérien de Livonie, il avait déjà vu sa première église brûlée par les Russes avant de fuir vers la Suède. Il lança une collecte parmi ses fidèles et, en quatre ans, son église de Norrköping se dressa de nouveau. Il fonda aussi une imprimerie qui, dès 1723, atteignit une position de premier rang en Suède — Bibles, livres de dévotion, mais aussi littérature éducative et historique, distribuée par des agences dans tout le pays.

Son fils, Carl Fredrik, parcourut l’Östergötland pour compiler la première description véritablement détaillée de la province. Himmelstalund, que les paysans avaient défendu les fourches à la main quelques années plus tôt, devint un centre culturel et une auberge tenue par le prévôt lui-même.

Les décennies suivantes virent naître de nouvelles industries : le tabac, dont Adam Reinhold Broocman — fils du pasteur ennemi du tabac — fut le premier fabricant à Norrköping avec Heinrich Kuhlman (1693-1765) le père de Johan et Henrik; puis, au début des années 1740, trois manufactures de sucre, dont la plus grande, Gripen, dont les bâtiments de la Gamla Rådstugugatan et du quai de Saltängen subsistent encore aujourd’hui.

Épilogue

Les Rysshärjningarna de 1719 laissèrent la côte est de la Suède dans un état de désolation sans précédent : sept villes détruites, dix grandes fonderies rasées, vingt mille personnes sans abri. Stockholm seule fut épargnée, la flotte russe ayant été repoussée au Baggensstäket le 13 août. La paix de Nystad, signée en 1721, mit fin à vingt et un ans de guerre. La Suède céda à la Russie l’Estonie, la Livonie, la Carélie et l’Ingrie, confirmant la domination de Pierre le Grand sur la Baltique.

Norrköping, elle, était déjà en train de renaître. C’est à cette période qu’Heinrich Kuhlman et son frère Joachim Adolf arrivèrent pour devenir « Borgare ». Ils venaient de Poméranie.

(1) la place où est érigée l’Eglise Allemande Hedvig.

(2) Syltenberget est une colline située dans le district de Sylten à Norrköping.

Sources

  • Arne Malmberg, Stad i nöd och lust — Norrköping 600 år (ouvrage de référence principal)
  • Norrkopingprojekt (Projet Turist Norrköping / Lisbeth Dahm) : https://norrkopingprojekt.wordpress.com/historia/krigsar/dagar-i-juli-1719/
  • Magnus Ullman, Rysshärjningarna på Ostkusten sommaren 1719, Stockholm, 2006
  • Lars Ericson Wolke, Sjöslag och rysshärjningar, Norstedt, 2012
  • Sundelius (témoignage contemporain, XVIIIe siècle)
  • Franciszek Kostrzewski, Pożar na wsi (« Le village brûle »), 1862 — Wikimedia Commons, domaine public

La Défense de Norrköping à l’époque moderne (XVIIe–XIXe siècles) – (2/5)

Les cantonnements militaires sous le règne de Charles XI¹ (1674–1679)

La charge des cantonnements militaires (inkvarteringsbördan) pesa particulièrement lourd sur la ville de Norrköping sous le règne du roi Charles XI (Karl XI), période marquée par les guerres du Nord. Dès 1674, les cavaliers (ryttare) du général Rehnskiöld² furent cantonnés dans la ville pendant cinq mois consécutifs. En 1676, une compagnie de soldats (soldatkompani) sous Mauritz Wellingk³ séjourna quatre mois, suivie de 140 dragons sous Wittenberg, du mois d’octobre 1676 au 18 mars 1677. La ville accueillit ensuite le major Tyncken pendant trois mois, puis six compagnies de cavaliers (kavallerikompani) représentant environ 500 hommes. Enfin, les officiers des dragons du comte Douglas⁴ furent hébergés du 8 novembre 1678 au 15 juin 1679, suivis des officiers du régiment du colonel Lindhjelm de novembre à fin décembre 1679. Le coût total, sans le fourrage (foder), fut estimé à environ 28 000 dalers en monnaie courante (daler silvermynt).

Les fortifications préexistantes : de Johannisborg aux redoutes de Skänäs et Säterholmen
La seule tour restante du château de Johannisborg à Norrköping. Photo Etienne LAUDE juillet 2022.

La chute de Johannisborg et le traumatisme de 1719

Norrköping avait longtemps compté sur le château fort de Johannisborg comme principale défense. Mais celui-ci fut mis détruit entièrement lors du sac de la ville en juillet 1719, et le projet de reconstruction fut abandonné. Le roi autorisa la ville à en prélever les briques et matériaux de construction pour ses propres usages. Ce traumatisme devint le moteur de toutes les initiatives défensives ultérieures.

Le château de Johannisborg, gravure de 1679.

Construction des premières redoutes (1720–1721)

La redoute de Skënas, de nos jours.

En réaction directe à l’invasion de 1719, des mesures furent prises sans délai. En juillet 1720, après plusieurs rappels, le capitaine des fortifications (fortifikationskapten) Ph. Nordencreutz⁵ fut convoqué pour reconnaître une installation défensive à l’entrée de Norrköping. Soutenu par les autorités de la ville, il lança les travaux de construction d’une redoute. En septembre 1720, le maître d’œuvre (byggmästare) Lars Gilberg⁶ fut nommé pour poursuivre les travaux que Nordencreutz avait commencés. Selon les plans de Nordencreutz, la redoute devait être construite sur Ängsudden, au niveau de Skenäs incendié, avec des positions pour l’artillerie également dans le chenal. Les travaux se poursuivirent en 1721, mais la redoute ne fut jamais pleinement achevée. Néanmoins, une redoute fut construite en 1720–1721 sur l’île de Säterholmen, juste à côté de l’embarcadère du ferry (färjbryggan), et une autre à Skenäs (Skänäs). Ensemble, ces deux ouvrages pouvaient croiser leurs feux (korsande eld) au-dessus de Bråviken pour interdire tout passage ennemi. Il est probable que la redoute de Skenäs ait été bâtie sur une fortification antérieure contrairement à celle de Säterholmen qui était une création entièrement nouvelle. Cette dernière était encore fortifiée au XXe siècle, témoignant de sa valeur stratégique durable.

Plan des redoutes de Skënas et Säterholmen. Archives militaires de Suède.
Rénovations lors de la guerre russo-suédoise de 1741–1743

Pendant la guerre russo-suédoise de 1741–1743, de nouveaux travaux furent effectués sur les fortifications de Skenäs. L’acquisition d’une barge (pråm) pour couvrir le fort de Skenäs démontra que la proposition de Nordencreutz pour la défense de la ville demeurait la bonne approche. Au total, ces travaux coûtèrent à l’État 3 986 dalers. Malgré ces efforts, les mesures défensives restaient insuffisantes. Comme le note Gullberg, les résultats de ces initiatives «n’ont pas été encourageants».

La suite dans un prochain numéro …

1. Charles XI (Karl XI) — Roi de Suède . Né le 24 novembre 1655 — Mort le 5 avril 1697 Fils du roi Charles X Gustave, couronné à dix-sept ans après une régence de sa mère. Vainqueur de la bataille de Lund (1676), il instaure l’absolutisme royal (envälde) en 1680, procède à la grande réduction (reduktionen) des domaines nobles et réorganise l’armée selon le système des subdivisions (indelningsverk). Il meurt à 41 ans d’un cancer de l’estomac, laissant une Suède financièrement saine et une armée aguerrie à son fils Charles XII.

2. Carl Gustaf Rehnskiöld — Feld-maréchal suédois. Né le 6 août 1651 à Stralsund — Mort le 29 janvier 1722 à Läggesta. Éduqué par le juriste Samuel von Pufendorf. Se distingue lors de la guerre de Scanie aux côtés de Charles XI. Principal bras droit de Charles XII durant la Grande Guerre du Nord, surnommé le «Parménion de l’Alexandre du Nord». Vainqueur de la bataille de Fraustadt (1706), il est élevé au rang de feld-maréchal (fältmarskalk) et comte. Fait prisonnier à Poltava (1709), libéré en 1718.

3. Gustaf Mauritz Vellingk (Wellingk) — Général suédois. Né en 1642 à Jöhvi (Estonie) — Mort en 1710 Famille noble d’origine baltique au service de la Couronne suédoise. Actif lors des guerres du règne de Charles XI, il commande des unités en Suède et dans les provinces baltiques. Son frère Otto Vellingk est également un général célèbre de la même époque.

4. Gustaf Douglas — Comte suédois. Circa 1647 – après 1680. Fils du feld-maréchal Robert Douglas (1611–1662), noble d’origine écossaise naturalisé suédois, vainqueur de batailles majeures de la Guerre de Trente Ans (Leipzig 1642, Jankau 1645), élevé feld-maréchal en 1657 et comte de Skenninge. Robert Douglas mourut à Stockholm en 1662 ; son fils Gustaf hérita du titre et du commandement du régiment de dragons cantonné à Norrköping entre 1678 et 1679.

5. Ph. Nordencreutz — Capitaine des fortifications. Actif en 1720 à Norrköping. Capitaine des fortifications (fortifikationskapten) convoqué en juillet 1720 pour reconnaître les installations défensives à l’entrée de Norrköping après le sac russe de 1719. Il établit le plan d’une redoute sur Ängsudden (niveau de Skenäs incendié) avec des positions d’artillerie dans le chenal. Ses plans, bien que non pleinement exécutés, resteront «la ligne directrice» des défenses de la ville pendant des décennies.

6. Lars Gilberg — Maître d’œuvre. Actif en 1720 à Norrköping. Maître d’œuvre (byggmästare) nommé en septembre 1720 pour poursuivre les travaux de fortification commencés par le capitaine Nordencreutz sur la redoute de Skenäs et Säterholmen. Son rôle, essentiellement technique et pratique, consistait à superviser la construction des ouvrages de terre et de maçonnerie.

Sources :
(A) Fr. Hertzman, Norrköpings historia och beskrifning : historisk-statistisk beskrifning öfver Norrköpings stad från äldre till nyare tider, Première partie, Norrköping, Fredrik Törnequist, 1866.
(B) Erik Gullberg, Norrköpings Historia — 8. Norrköpings kommunalstyrelse 1719–1862, Commission historique de la ville de Norrköping (Norrköpings stads historiekommission), dir. Björn Helmefrid et Salomon Kraft, Stockholm, 1968.
(C) Dossier documentaire sur Johan Kuhlman établit par l’auteur Etienne Laude— Actes de nomination et de promotion à la Compagnie d’Artillerie de Norrköping, 1767–1769 ; contexte historique des redoutes de Skänäs et Säterholmen ; archives municipales de Norrköping.
Référence annexe : Journal de la Société Sälskapet pour l’année 1788, n° 28 (cité in Source C, diapositive 15).

Norrköping, l’été des cendres (1/2)

Le sac de la ville par les Russes — juillet 1719

L’été 1719 fut sec, chaud, et fatal. La Grande Guerre du Nord entrait dans sa vingtième année sans que l’épuisement des deux camps eût encore produit la paix. Des négociations étaient en cours entre la Suède et la Russie, mais personne ne faisait véritablement confiance à l’adversaire. La Suède avait perdu ses possessions continentales et dilapidé ses forces ; elle conservait pourtant une marine de guerre non négligeable. Le tsar Pierre le Grand, lui, avait trouvé l’arme qui allait forcer la décision.

I. L’arme de Pierre le Grand

Cette arme était la galère. Indifférente aux vents contraires comme aux calmes plats, propulsée par des rangées de rameurs, facilement manœuvrable dans les archipels côtiers, elle pouvait déposer des milliers de soldats sur n’importe quel rivage. Pierre fit construire deux cents de ces bâtiments à partir de la forteresse de Nyenskans (1), transformée en base navale au bord de la Neva. La flotte rassemblée pour l’été 1719 était sans précédent : 132 galères, une centaine de petits bateaux, quelque 26 000 hommes sous le commandement de l’amiral Fiodor Apraksin (2). En juin, la flotte quitta la Finlande conquise et se concentra à Åland (3). Le tsar était à bord, mais il demeura dans l’archipel, qui servait de base à toute l’opération. L’ordre donné à Apraksin tenait en quelques mots : piller et brûler autant que possible. Il s’agissait de contraindre les négociateurs suédois — les pourparlers de paix se tenaient précisément à Åland — à céder, en ravageant méthodiquement leur côte orientale.

Pierre le Grand joua également sur la guerre psychologique. Il fit imprimer et distribuer dans les villages côtiers un manifeste rédigé en suédois, signé de sa propre main : Wi Peter den första med Guds Nåde Czaar — « Nous, Pierre Premier, par la grâce de Dieu, Tsar… » Il y affirmait que les souffrances du peuple n’étaient que la faute du gouvernement suédois, et promettait clémence et protection à qui se soumettrait. Le 10 juillet, Apraksin donna le signal. Dès le lendemain, les premières galères atteignaient l’archipel extérieur à Rådmansö. Leur progression vers le sud fut ponctuée par la lueur des feux d’avertissement et des fermes en flammes. Södertälje brûla le 21 juillet, Trosa le 22, Nyköping le 25. Chaque étape était un message de plus adressé à Stockholm. La prochaine cible était Norrköping.

II. Une ville livrée à elle-même

Après Stockholm, Norrköping était la ville la plus grande et la plus importante de la côte, centre d’une industrie de guerre significative. Ce fut aussi la plus mal défendue. En ces derniers jours de juillet, la ville sommeillait dans la chaleur. Le gouverneur de l’Östergötland, Gustaf Bonde, se trouvait à la station thermale de Medevi (4) et semblait d’une indifférence remarquable. Les troupes régulières avaient été concentrées sur Stockholm. Les fortifications de Johannisborg ne portaient aucun canon utilisable. Les redoutes gardant l’entrée de Bråviken manquaient d’armes et de personnel. Il n’existait ni plan de défense cohérent ni commandement clairement désigné. Dès la nouvelle du raid sur Nyköping, le magistrat avait bien écrit au gouverneur pour demander que des canons de la fonderie de Finspång fussent installés à Skenäs, là où Bråviken est le plus étroite. L’idée était juste. La réalité fut tout autre : quelques paysans armés de faux et de fléaux furent postés sur des redoutes en ruine. La garde bourgeoise patrouillait. Le gouverneur promit qu’« il n’y avait aucun danger ». On attendait des dragons venus de Småland avec le colonel von Düring. L’espoir tenait à peu de chose.

III. Les jours qui précédèrent (21—29 juillet)

Le 21 juillet, les Russes brûlèrent Södertälje. Le 22, Trosa. Le 25, le ciel au-dessus de Bråviken rougit de l’incendie de Nyköping. La peur s’installa dans les rues de Norrköping. Le 26 juillet, un officier arriva à cheval avec une poignée de soldats réguliers : le général Kristoffer Urbanowitz, envoyé pour organiser la résistance. Le 27, le gouverneur tenta de rassembler les paysans des alentours. Des milliers accoururent avec leurs fourches et leurs faux — las de la guerre, affamés, mécontents de tout. On les fit camper hors des murs pour éviter les troubles. Le 28, une fausse alerte mit la ville sens dessus dessous. Von Düring arriva enfin avec ses dragons : deux escadrons, à peine. Le 29, dans la nuit, des lueurs d’incendie apparurent à l’est, au-dessus de l’archipel. Une partie de la flotte russe était déjà dans Bråviken. Selon une information non confirmée, deux pilotes d’Arkösund auraient guidé les galères dans le chenal — trahison locale qui facilita considérablement l’approche. De nombreux habitants de l’archipel se cachèrent alors dans la forêt, tandis que les Russes incendiaient leurs fermes une à une. Méthodiquement, les galères débarquaient des soldats sur chaque rive, qui brûlaient tous les manoirs et châteaux à portée. De Lindö, on apercevait des colonnes de fumée dans toutes les directions. Händelö, Västerbyholm et Lindö elle-même s’embrasèrent.

Le village brûle », peinture de 1862 de Franciszek Kostrzewski.

Dans la ville, le maire Jacob Ekbom prit la tête de la garde citoyenne, rejointe par un bataillon de volontaires venus de Holmen sous la conduite de l’artisan d’armes Anders Sjöman : cinq cents hommes en tout. Urbanowitz commandait huit cents soldats réguliers et les dragons allemands de von Düring. Les milliers de paysans levés à la hâte ne comptaient guère dans les plans militaires. Ce soir-là, les deux hommes débattirent de la conduite à tenir. Urbanowitz, rompu à la guérilla polonaise, préconisait d’incendier la ville avant que les Russes n’en tirassent profit. Ekbom voulait la défendre, muraille après muraille. Il rassembla la garde sur la place allemande et déclara que l’on défendrait la cité de son sang — à condition que soldats et paysans fissent leur devoir. Le soir, les tambours d’alarme battirent : les femmes, les enfants et les vieux devaient quitter la ville.

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(1) Nyenskans — Forteresse historique située au confluent de la Neva et de l’Okhta ; le site correspond à l’actuelle Saint Pétersbourg.

(2) Le comte Fyodor Matveyevich Apraksin (7 décembre 1661 – 21 novembre 1728), fut l’un des premiers amiraux russes , gouverna l’Estonie et la Carélie de 1712 à 1723, fut nommé amiral général en 1708, présida l’ Amirauté russe de 1717 à 1728 et commanda la flotte de la Baltique à partir de 1723.

(3) Åland — Archipel de la mer Baltique, situé entre la Suède et la Finlande (aujourd’hui région autonome de Finlande).

(4) Medevi Brunn est la station thermale la plus ancienne de Scandinavie , située dans la municipalité de Motala, sur la rive est du lac Vättern , au nord-ouest de l’Östergötland , en Suède . Voir par ailleurs. Là où se rencontreront la première fois Kuhlman et Lidén.

Sources
  • Arne Malmberg, Stad i nöd och lust — Norrköping 600 år (ouvrage de référence principal)
  • Norrkopingprojekt (Projet Turist Norrköping / Lisbeth Dahm) : https://norrkopingprojekt.wordpress.com/historia/krigsar/dagar-i-juli-1719/
  • Magnus Ullman, Rysshärjningarna på Ostkusten sommaren 1719, Stockholm, 2006
  • Lars Ericson Wolke, Sjöslag och rysshärjningar, Norstedt, 2012
  • Sundelius (témoignage contemporain, XVIIIe siècle)
  • Franciszek Kostrzewski, Pożar na wsi (« Le village brûle »), 1862 — Wikimedia Commons, domaine public