Le testament de Heindrich

Le 24 septembre 1765, à l’âge de 71 ans, Heindrich Kuhlman, né à Gadebusch en 1693 en Allemagne du nord, meurt à Norrköping. Avec son frère Joachim Adolph (vers 1690-1741) il fut un des premiers « Borgare » (1) de Norrköping ayant reçu une patente de marchand après la destruction de la ville par la flotte Russe pendant l’été 1719.

Registre des actes de décès de Norrköping pour l’année 1765. Archives de Norrköping.

Deux semaines plus tard, la famille est réunie dans la maison du défunt en présence des échevins du tribunal de l’Hôtel de Ville afin de dresser, conformément à la loi, l’inventaire et d’estimer la succession. Le procès verbal de la séance est conservé aux archives municipales de Norrköping et l’analyse de ce document de 26 pages est intéressant pour mesurer l’étendue de sa fortune à la fin de sa vie. Je ne présenterai ici que quelques pages caractéristiques.

Procès verbal de l’acte de succession de Heindrich Kuhlman (1693-1765) – première page.

Procès verbal, ouverture de l’inventaire

Ce jour, le 8 octobre de l’année 1765, se sont réunis des députés du tribunal de l’Hôtel de Ville (Rådhusrätten : juridiction municipale) dans la maison du défunt marchand Hinric Kuhlman, afin de dresser conformément à la loi l’inventaire et d’estimer la succession (qwarlåtenskap : « biens laissés par le défunt ») telle qu’elle a été trouvée au moment du décès.
Participent à cette succession les enfants du marchand Kuhlman :
– du premier mariage, les fils, les marchands Hinric Kuhlman et Johan Kuhlman ;
– du dernier mariage, les filles : Mademoiselles Christina Charlotta Kuhlman, dans sa 16e année (c’est-à-dire âgée de 15 ans), Sophia Elisabet dans sa 14e, Anna Maria dans sa 13e, et Sara Margareta dans sa 10e année, toutes présentes.
Sont également présents :
– le grand-père maternel des filles, le bourgmestre, le noble et très honorable Monsieur Petter Mortensson ;
– ainsi que le marchand Hans Ekhoff, afin qu’en cette occasion ils veillent aux droits des filles mineures.

Scellés, inventaire de l’étal, découverte d’une « disposition »

Au moment du décès, à la demande des personnes concernées, le bureau du défunt (birau/byrå : meuble de bureau, secrétaire, commode à tiroirs) a été mis sous scellés officiels. En revanche, l’étal de rue n’a pas été scellé en raison du marché imminent le 2 de ce mois; il a été, en présence des fils majeurs, de Monsieur le bourgmestre Mortensson et de Monsieur Hans Ekhoff, inventorié, les biens estimés, puis remis au marchand Johan Kuhlman pour qu’il en rende compte. On a ensuite ouvert le bureau et l’armoire, ainsi que chaque tiroir séparément et les papiers ont été examinés. Dans l’un des tiroirs, on a trouvé une disposition rédigée de la main du défunt, qui a été lue à voix haute. Le texte de cette disposition est ensuite donné en allemand.

Procès verbal de l’acte de succession de Heindrich Kuhlman (1693-1765) – Troisième page, son testament écrit en langue Allemande. Notez sa signature « Hindr.Kuhlman ».

Testament manuscrit en allemand

Je ne laisse pas « beaucoup » de biens au regard de pertes diverses indiquées par mes comptes), mais souhaite malgré tout déclarer fidèlement ce qui suit :
1) Mon corps devra être conduit à mon lieu de repos avec la plus grande sobriété.
2) Pour mes héritiers mineurs, je désigne comme tuteurs légaux mon beau-frère Jonas Braune et mon fils Johan. J’espère qu’ils administreront cette tutelle de manière à pouvoir en répondre devant Dieu et devant les hommes. Toutefois, ils ne devront rien entreprendre sans l’approbation de mon beau-père Monsieur le bourgmestre Petter Mortensson.
Dès après mon enterrement, ma boutique devra être inventoriée par Monsieur Hans Ekhoff et remis sans délai à mon fils Johan afin qu’il procède aux règlements.
3) Mon fils Johan devra veiller à ce que les créances soient recouvrées au plus vite, afin que mes créanciers soient, autant que possible, payés en temps utile, et payés intégralement et ce jusqu’au dernier sou, afin que je puisse, en homme honnête, reposer dans ma tombe.
4) Ma maison, avec ses bâtiments et pièces tels qu’ils figurent dans l’inventaire de l’an 1761, et en plus un bâtiment construit depuis, devra revenir à mon fils Johan pour une valeur de 16 000 dalers en monnaie de cuivre.
5) Mon fils Johan devra aussi conserver pendant deux ans, sans intérêt, l’héritage de mes quatre filles, à la fois du côté paternel et maternel. En contrepartie, il devra pendant ce temps les entretenir (nourriture, boisson, vêtements et toutes nécessités). Il devra surtout veiller à ce qu’elles soient élevées dans la crainte de Dieu et des vertus chrétiennes ; il devra tenir fidèlement cet engagement.
6) Si, durant la période mentionnée, l’un des enfants venait à se marier, il devra, dans les six mois suivant le mariage, verser à la personne concernée sa part d’héritage.
7) Ma part dans la filature de tabac devra revenir à mes quatre filles selon l’inventaire, en l’intégrant à leur part d’héritage. Le bénéfice de gestion qui resterait pendant ces deux ans devra aussi revenir à mon fils Johan, afin qu’il puisse au mieux entretenir ses sœurs.
8) Mon tissu/rideau en damas (damaste : damas, étoffe) avec ce qui lui appartient, ira à ma fille aînée Christi Lotta (Christina Charlotta).
9) Je ne souhaite pas que mes biens (argent, bijoux, literie, linge, etc.) soient vendus en vente aux enchères. Mes six enfants pourront se les partager par tirage au sort. Ce qui ne serait pas utile pourra, si nécessaire, être mis en vente lors d’une autre enchère.
Signature : Hindr: Kuhlman.

Procès verbal de l’acte de succession de Heindrich Kuhlman (1693-1765) – cinquième page, c’est le début de l’inventaire.

Intégration de la disposition et reprise de l’inventaire.

Les fils majeurs, ainsi que le grand-père maternel des filles, Monsieur le bourgmestre Mortensson, ont estimé que cette disposition devait être suivie ; elle est donc insérée dans le présent acte d’inventaire. Cependant, comme le tuteur désigné par le père pour les filles, le capitaine de navigation Jonas Braune est en voyage maritime à l’étranger, on n’a, pour cette fois, examiné que l’armoire et le bureau d’écriture; les livres de compte ont été laissés à Monsieur Johan Kuhlman, afin que la poursuite de l’inventaire puisse être effectuée une fois les livres fermés.
Année 1766, le 4 mars, l’inventaire après décès suit.

Argent comptant — transcription uniformisée (daler/öre)

Contante Penningar (argent comptant / espèces). Montants en daler kopparmynt (unité comptable). Lecture des montants : a:b signifie a daler b öre (ici, on utilise 1 daler = 32 öre).

1 médaille d’or de 11 ducats (à 36) — 396 daler 0 öre

5 ducats specie (à 36) — 180 daler 0 öre

½ ducat (½ dudit) — 18 daler 0 öre

1 médaille du roi Charles XI, 5 3/8 lod (lod : ancienne unité de poids ; ≈ 71,4 g si l’on retient 1 lod ≈ 13,28 g) à 9 — 48 daler 0 öre

1 pièce « carrée » — 4 daler 16 öre

1 pièce danoise de 2 marks — 4 daler 16 öre

2 riksdaler d’un mark — 4 daler 16 öre

5 pièces de 12 styfver (petites pièces) — 5 daler 0 öre

1 double couronne danoise — 15 daler 0 öre

1 klipping (type de pièce) — 2 daler 16 öre

1 decatoun (type de pièce) — 18 daler 0 öre

1 petite médaille « avec cœur » — 6 daler 0 öre

2 petites (diverses) — 6 daler 0 öre

2 riksdaler à 17 16/— — 35 daler 0 öre

1 demi (ditto) — 13 daler 4 öre

[illisible]

2 roubles à 15 — 30 daler 0 öre

1 quart (ditto) — 3 daler 24 öre

1 « Gjörtz R:r » — 9 daler 0 öre

4 pièces (ditto) — 18 daler 0 öre

6 caroliner à 2 8/— — 13 daler 16 öre

[illisible]

Estimation « aujourd’hui » de 5 éléments significatifs (ordre de grandeur)

  1. Médaille d’or “11 ducats” : 11 × 3,49 g ≈ 38,4 g d’or → 38,4 × 135≈ 5 200 €
  2. 5 ducats specie : 5 × 3,49 g ≈ 17,45 g d’or → 17,45 × 135 ≈ 2 355 €
  3. Maison / bien immobilier (testament : 16 000 daler) : 16 000 × 13 ≈ 208 000 €
  4. Part de navire (Skieppsdelar) — skuta “Die Glückliche Wiederkunft” : 4 000 daler : 4 000 × 13 ≈ 52 000 €
  5. Part de navire (Skieppsdelar) — galeas “Hedvig Beata” : 3 000 daler : 3 000 × 13 ≈ 39 000 €

Créanciers et débiteurs — liste (lecture partielle)

Débiteurs / créances à recouvrer (extraits)
Nom / mention Montant Note
Allander 145:-
Adelvård & Waststen 54:24
Mademoiselle Axborg 3:4
Carl Gyst. Ahlm 34:32
Controleur Björkman 40:-
Gottfried Björkman 155:20
Brasko 85:24
Actuarien Björkman 204:-
Maria Allard 13:28
Bangell 22:-
Madame Bonhoff 19:-
Inspector Burdelius 20:-
Inspector Callwagen 7:4
Eric Callwagen 35:8
Dan. Dahlgren 15:-
Neja Ekström 20:-
Casper Engren 19:16
Major Gyllenhammar 17:28
Axel Gullin 11:16
Lieutenant Hyckert 16:-
Petter Houbbert 9:-
Comminister Hult 23:-
Adjuncten Hallberg 52:-
Magister Kronstrand 19:16
Guldsmed L. Riberg 53:8
Consuln Richter 36:16
Inspector Fagnell 483:5
Doctor Sivers 25:4
Cornett Schöneidau 41:6
Commissarien Törling 17:4
Inspector Widman 214:-
Koppar Wahlberg 15:- et 60:20
(La série complète des pages “Fordringar” est plus longue ;
Créanciers / paiements (“Betalt til …”) — extraits
Mention Montant Note
Betalt til Hinric Kuhlman junior 1114:8
Dito til Johan Kuhlman 390:20
Juveleraren Eric Stenbom 65:-
Dito Lorentz Houbbert 41:4
Svenson i Ullmar 266:-
Änka Christine Nordstein 5000:-
« at 4 intresse » (intérêt) 300:-
Total Nordstein 5300:-

(1) littéralement Borgare peut se traduire par bourgeois. Dans ce cas il s’agissait d’une patente de commerce.

Les Kuhlman à Norrköping (1ere partie)

Après s’être installés en Ingrie (voir par ailleurs) à partir de 1641 et y avoir vécu jusque vers 1675 environ, le deuxième fils de Johan (1600-1649), Henric (ou Heinrich) retournera dans le nord de l’Allemagne dant la province de Wismar où ses fils, Johan, Heindrich et Joachim Adolf naitront dans les années 1690. Les Kuhlman ne restèrent pas très longtemps dans « la patrie de leurs pères » et viendront s’installer en Suède, à Norrköping à partir de 1718 jusque 1723. Mais pour comprendre ces migrations successives, il est important de comprendre le contexte politique de l’époque. C’est l’objet de ce premier chapitre consacré à l’installation des Kuhlman à Norrköping.

Texte signé de Johan Kuhlman, fils de Johan et frère d’Henric à Wismar daté du 8 octobre 1693.

La guerre entre la Russie et la Suède (1700–1721)

Entre 1700 et 1721, l’affrontement entre la Suède et la Russie constitue l’axe central de la Grande guerre du Nord (1700–1721), vaste conflit au cours duquel une coalition conduite par Pierre Ier cherche à renverser la suprématie suédoise en mer Baltique. L’enjeu dépasse la rivalité bilatérale : il s’agit, pour la Suède, de préserver un ensemble de possessions et de positions stratégiques autour du golfe de Finlande et de la Baltique, et, pour la Russie, d’obtenir un accès stable à la mer, de sécuriser ses frontières nord-ouest et d’imposer son rang dans l’équilibre européen. La guerre se déroule donc à la fois comme une suite d’opérations militaires et comme un processus de transformation de la puissance russe, où l’armée et la marine sont progressivement rendues capables de soutenir un conflit prolongé.
Le début de cette guerre tourne à l’avantage suédois. En novembre 1700, Charles XII inflige à Narva (1) une défaite majeure à l’armée russe. Ce succès, souvent lu comme la confirmation de la supériorité tactique suédoise, n’empêche pas Pierre Ier d’en tirer une leçon politique et organisationnelle : la Russie évite de s’effondrer, reconstitue ses forces et investit dans des instruments de guerre adaptés au théâtre baltique. Le choix stratégique de Charles XII est déterminant : plutôt que de poursuivre immédiatement la Russie, il consacre l’essentiel de son effort aux campagnes en Pologne-Lituanie et en Saxe (1701–1706), ce qui lui procure des gains politiques mais donne aussi au tsar le temps nécessaire pour consolider sa position à l’est de la Baltique. C’est dans cette dynamique que s’inscrit la fondation de Saint-Pétersbourg en 1703, acte hautement symbolique et pratique d’ancrage russe sur le littoral baltique.

La Bataille de Narva par Par Alexandre von Kotzebue.
La Bataille de Narva par Par Alexandre von Kotzebue.

Le renversement se produit lorsque la Suède tente de porter la guerre au cœur de la Russie. La campagne se solde par la catastrophe de Poltava (2) en 1709, bataille décisive qui détruit l’armée suédoise principale et contraint Charles XII à l’exil. À partir de ce moment, la guerre change de nature. La coalition anti-suédoise se recompose, les forces suédoises doivent tenir plusieurs fronts, et la Russie passe d’une posture de survie à une posture de domination progressive.

La Bataille de Poltava par Pierre-Denis Martin (1726).

Les années qui suivent voient l’érosion systématique de la position suédoise dans l’espace baltique : les dernières places suédoises au sud et à l’est de la mer Baltique finissent par être évacuées ou conquises, tandis que la Russie consolide un appareil militaire et naval désormais apte à soutenir des opérations combinées. Dans cette logique, l’occupation de la Finlande à partir de 1714 illustre la capacité russe à déplacer le centre de gravité du conflit vers les territoires de la monarchie suédoise.

Médaille représentant Charles XII ayant appartenu à Hendrich Kuhlman (1693-1765)
Médaille représentant Charles XII ayant appartenu à Hendrich Kuhlman (1693-1765). Cabinet des curiosités de la bibliothèque de Linköping. Don de la famille Kuhlman en 1840.

La mort de Charles XII lors du siège de Fredriksten (3), sur le front norvégien, fragilise la continuité stratégique suédoise et pèse sur les équilibres internes du royaume. C’est dans ce contexte que la Russie intensifie des opérations de déstabilisation directe du territoire suédois, connues sous le nom de rysshärjningarna (1719–1721). Ces raids avec débarquements, destructions d’infrastructures et incendies visent à accroître brutalement le coût de la guerre pour la Suède et à peser sur les négociations. À l’été 1719, ils frappent l’archipel de Stockholm et la côte orientale, et s’étendent vers le sud jusqu’à Norrköping. Le cas de Norrköping est particulièrement marquant : le 30 juillet 1719, la ville est attaquée et un incendie la détruit en très grande partie, épisode durablement ancré dans l’histoire locale.

Les conséquences sur les possessions suédoises en Poméranie

Même si le cœur du conflit est la baltique, la guerre a aussi des conséquences directes sur les possessions suédoises dans le Saint-Empire, en particulier la Poméranie suédoise. Les premières années du conflit n’y provoquent pas de bouleversements majeurs, mais à partir de 1714–1715, les adversaires de la Suède exploitent son affaiblissement : la place forte de Stralsund (port et pivot de la Poméranie suédoise) est assiégée et finit par capituler en décembre 1715, après la défense menée en personne par Charles XII à la fin du siège. La Poméranie est alors occupée et disputée, notamment entre le Danemark-Norvège et la Prusse. Le règlement politique est surtout scellé en 1720 : par le traité de Stockholm (paix suédo-prussienne), la Suède cède à la Prusse une partie significative de la Poméranie suédoise (dont Stettin et des territoires au sud de la Peene et à l’est du Peenestrom, ainsi que des îles). En revanche, par le traité de Frederiksborg (paix suédo-danoise), les zones de Poméranie occupées par le Danemark sont rendues à la Suède. Le bilan est donc une restauration partielle, mais accompagnée d’une amputation durable au profit de la Prusse, et d’un déplacement de centre administratif (Stettin cessant d’être la capitale au profit de Stralsund). La paix consacre finalement le basculement de puissance. Le traité de Nystad (10 septembre 1721) met un terme à la guerre entre la Suède et la Russie et clôt la Grande guerre du Nord. La Suède y reconnaît des transferts territoriaux majeurs au profit de la Russie (notamment en Estonie, Livonie et Ingrie) et un règlement concernant le sud-est de la Finlande. Au-delà des clauses, Nystad formalise un nouvel ordre baltique : la Suède cesse d’être la grande puissance régionale et la Russie s’impose comme puissance dominante sur la Baltique, avec un débouché maritime et une capacité militaire et navale devenue structurelle. En ce sens, la guerre de 1700–1721 n’est pas seulement une succession de campagnes ; elle marque une transition majeure de l’équilibre des puissances en Europe du Nord.

Lire la suite dans « La destruction de Norrköping », article à venir…

(1) La bataille de Narva est une bataille survenue au début de la grande guerre du Nord, le 30 novembre 1700 à Narva, dans le Nord-Est de l’Estonie. L’armée suédoise, commandée par le roi Charles XII, qui n’a pas encore dix-huit ans, y remporte une victoire totale sur l’armée impériale russe de Pierre le Grand.

(2) La bataille de Poltava (ou Pultawa) oppose le 27 juin 1709, dans le cadre de la grande guerre du Nord, l’armée de Pierre Ier de Russie et celle de Charles XII de Suède, soutenue par quelques cosaques de l’hetman Ivan Mazepa qui ne participeront pas à la bataille.

(3) Le siège de Fredriksten est une attaque des troupes suédoises du roi Charles XII contre les armées coalisées à la forteresse norvégienne de Fredriksten, dans la ville de Fredrikshald (aujourd’hui Halden). Alors qu’il inspecte ses troupes, Charles XII est tué par un projectile. Les Suédois ont rompu le siège et les Norvégiens ont conservé la forteresse[1]. Avec le traité de Nystad trois ans plus tard, la mort de Charles XII marque la fin de l’ère de l’Empire de Suède.

Neuvième édition du livre de Voltaire, édité à Bâle en 1753. Collection personnelle de l’auteur.

Sources : parmi les multiples sources évoquant Charles XII et la Grande Guerre du Nord, la plus remarquable est « L’Histoire de Charles XII Roi de Suède » par Voltaire. Un livre à recommander pour ceux qui s’intéressent à cette partie de l’Histoire.

Le Saltängsteatern

Le Saltängsteatern , également appelé Comediehuset , était un théâtre de Norrköping , actif entre 1798 et 1850.

Le théâtre et le manège se trouvaient à l’extrémité de l’ancienne place Saltängstorget, aujourd’hui occupée par le parc ferroviaire le long de la rue Slottsgatan. Le théâtre fut inauguré en 1798 et resta associé au manège, appelé « Hüstopera », jusqu’en 1859. Gravure d’après une gravure contemporaine de W. Wiberg.

Le théâtre fut fondé à l’initiative de Johan Kuhlman (1738-1806), Peter Lindahl (1740-1814), Christian Eberstein (1738-1816) et de l’avocat Johannes « John » Swartz l’Ancien (1759-1812) . Il devait remplacer les anciens théâtres Egges Teater et Dahlbergska Teatern , fermés à la suite du scandale provoqué par l’interprétation de La Marseillaise en 1795 lors d’une représentation de la troupe de Johan Peter Lewenhagen et considérés comme obsolètes. Il fut construit sur Slottsgatan, au nord de Saltängstorget , sur un terrain loué à l’ église Hedvig .

Le nouveau théâtre, contrairement aux précédents, n’était pas un bâtiment reconverti, mais le premier théâtre construit à Norrköping. De style Empire, il était doté de murs à double paroi, d’une loge et d’une galerie, et décoré par Pehr Hörberg . Il pouvait accueillir 300 personnes. À l’instar des théâtres précédents, le Saltängsteatern ne disposait pas de personnel permanent, mais, comme tous les théâtres hors de Stockholm, il accueillait des troupes itinérantes. En son temps, il fut l’un des théâtres de province les plus importants de Suède. D’abord géré par une société à responsabilité limitée de particuliers, il passa ensuite, à partir de 1813, à la Hedvigs kyrka (église de Hedvig) .

Le Saltängsteatern a été remplacé en 1850 par le théâtre Eklundska , qui à son tour a été démoli en 1903 et remplacé par le théâtre Stora de Norrköping .

Source : d’après Nordén, Arthur, Norrköpings äldre teatrar. Saltängsteatern 1798-1850.

Les voyages de Johan

Un navire de la Compagnie des Indes Orientales au mouillage devant Dalarö, les voiles déliées pour le séchage, mâts avant et arrière abaissés. Drapeau suédois sous la fourche. Cedergren (1), Per Wilhelm (1823 – 1896)

Pendant longtemps j’ai pensé que dans la famille j’étais probablement celui qui voyageait le plus. Que ce soit avec la famille ou les affaires, en déplacement, pour habiter ou encore en touriste, si je considère les kilomètres parcours c’est probablement le cas et cela devrait le rester encore quelques temps. Mais si on se projette au XVIIIe ou XIXe siècle, on ne peut être qu’impressionné par les voyages réalisés par Johan en Europe.

De la fin des années 1750 jusqu’à 1780 environ, Johan Kuhlman (1738-1806) a beaucoup voyagé, à la recherche de nouveaux produits à importer en Suède ou encore pour se soigner (2). Quand on épluche les principaux journaux de cette époque on retrouve des traces de ses passages dans les différents ports d’Europe. Johan ira jusqu’à Setubal, le port de Lisbonne ou encore Gènes en Italie.

Les voyages de Johan Kuhlman (1738-1806) en Europe de 1760 à 1780
Carte des principaux voyages en Europe de Johan et Henric Kuhlman de 1760 à 1780.

Après avoir passé des contrats avec les producteurs ou revendeurs locaux, Johan mettait à disposition de ses clients des citrons, des eaux minérales de Spa, de Seltz ou encore de Balaruc dans le sud de la France, du chocolat ou encore du beurre de Courlande (3). J’aurai l’occasion d’évoquer ces produits dans un article à venir.

2 juillet 1768 : « Nouvellement arrivé, de l’or de qualité extra ainsi que de l’eau minérale de Pyrmont et de Seltz. Ces produits fins sont à vendre chez Johan Kuhlman à un prix raisonnable».

Un de ses voyages m’a particulièrement intrigué. Le 17 mai 1762, parmi d’autres voyageurs, on le retrouve à l’arrivée non pas à Gothembourg (Göteborg) ou Stockholm mais au port de Dalarö. A Stockholm, ce port faisait office de base pour la Compagnie Suédoise des Indes Orientales. Johan est-il rentré de Bordeaux avec un navire de la SOIC ? Est-ce lors de ce dernier voyage du célèbre navigateur Braad (4) qu’ils se sont rencontrés ?

(1) Dans l’album familial de photographies couvrant la période 1850 à 1920, album que j’ai appelé « l’album de Sigurd », il y a une photo avec pour seule annotation au verso « Cedergren ». Certainement une coïncidence mais je n’en suis pas si certain car elle est entourée d’autres photos de marins, armateurs ou capitaine de navires. Cette photo a-t-elle un lien avec le peintre ?

(2) Johan Kuhlman était atteint de la « maladie de la pierre ». Au XVIIIᵉ siècle, la “maladie de la pierre” désignait ce qu’on appelle aujourd’hui des calculs urinaires (pierres formées dans les voies urinaires, rein et/ou vessie). Dans les textes de l’époque (et les travaux d’historiens qui les synthétisent), elle est très souvent assimilée à la “gravelle” (terme courant pour ces concrétions) : on parle ainsi de “maladie de la pierre” ou “gravelle”.

(3) La Courlande est l’une des quatre régions historiques de la Lettonie s’étendant dans l’ouest du pays le long de la côte Baltique et le golfe de Riga, autour des villes de Liepāja et de Ventspils. Elle correspond à la partie occidentale de l’ancien duché de Courlande.

(4) voir un précédent article. Christopher Henric Braad, né le 28 mai 1728 à Stockholm et décédé le 11 octobre 1781 à Norrköping, était le fils de Paul Kristoffer Braad, industriel à Norrköping, et de Gertrud Planström. Il reçut une éducation privée à Norrköping, puis entra à Uppsala le 28 mars 1743. Il fut nommé au Collège de Commerce le 30 janvier 1745 et au Bureau de la Manufacture le 31 janvier 1747. Commis de bord à la Compagnie des Indes orientales en juillet 1747, il effectua son premier voyage pour cette compagnie en janvier 1748. Il devint premier assistant en 1753, puis chef d’expédition de 1760 à 1762. Il reçut le titre d’assesseur le 3 avril 1764. Marié une première fois le 21 juillet 1763 à Maria Kristina Westerberg (1739 -1768), fille du marchand Karl Magnus Westerberg à Norrköping puis une deuxième fois le 2 mars 1769 à Vilhelmina Hulphers (1749 -1771), fille du marchand et échevin Abraham Hulphers à Västerås et enfin une troisième fois le 4 juin 1772 à Sara Margareta Kuhlman (1754 -1797), la fille du marchand Henrik Kuhlman à Norrköping et la sœur de Johan et Henric.

La patrie de nos pères

Extrait d’une carte d’Ortelius (1) sur la Poméranie, la Lettonie et une partie du sud de la Pologne au-dessus des Carpates, éditée en 1581. collection personnelle de l’auteur.

Parmi les innombrables lettres, encore conservées, écrites par Johan Henric Lidén (1) à son ami Johan Kuhlman (1738-1806), un personnage que j’évoquerai dans un de mes prochains articles, il en est une évoquant l’origine de ces familles. Elle date du 17 octobre 1774 :

Des nouvelles d’Aix-la-Chapelle : Depuis ma dernière arrivée du pays de nos pères, Mme R. Rådinnan Bonde , née Trolle est devenue sage-femme et sera mon infirmière pour l’hiver. Monsieur le Commissaire Löwing de Finlande, un vieil ami honnête, va bientôt rentrer chez lui. D’autre part, le général Sprengtporten est déjà parti pour Amsterdam, mais il est rentré si rapidement chez lui et est parti aussi mal qu’il est arrivé ici …

Lidén voulait bien sûr parler de la Poméranie. Mais qu’est-ce que la Poméranie?

La Poméranie (Pomerania en anglais, Pomorze en polonais) est une région historique située sur la côte sud de la mer Baltique, aujourd’hui partagée entre l’Allemagne (à l’ouest) et la Pologne (à l’est). Son nom dérive du slave ancien “po more”, signifiant “terre au bord de la mer”. Son histoire remonte à plus de 10 000 ans, marquée par des migrations, des conquêtes et des divisions territoriales. La région est habitée depuis la fin de la dernière ère glaciaire. Durant l’Antiquité, elle est peuplée par des tribus germaniques et baltiques, mentionnée comme partie de la “Germania” par les Romains. À partir du VIe siècle, des peuples slaves (comme les Poméraniens) s’y installent, repoussant ou assimilant les populations précédentes.

Vers l’an 1000, la région est conquise par les souverains polonais (Piasts), qui l’intègrent partiellement à leur royaume. Au XIIe siècle, elle est christianisée sous l’influence de l’Empire germanique, du Danemark et de la Pologne. Des duchés locaux émergent, comme celui de la maison de Poméranie (Griffons) et des Samborides, souvent vassaux de puissances voisines. La région se divise en Poméranie occidentale (Vorpommern) et orientale (Pomerelia ou Hinterpommern). À partir du XIIIe siècle, une colonisation allemande (Ostsiedlung) s’intensifie, transformant la démographie. La Pomerelia (3) tombe sous le contrôle des Chevaliers Teutoniques au XIVe siècle, tandis que la Poméranie occidentale reste liée à l’Empire germanique et au Danemark.

Au XVIe siècle, la Réforme protestante s’implante en Poméranie occidentale. La guerre de Trente Ans (1618-1648) ravage la région, menant au traité de Westphalie : la Poméranie occidentale devient suédoise (Poméranie suédoise), tandis que la Pomerelia reste polonaise. Au XVIIIe siècle, la Prusse (Brandenburg-Prusse) s’empare progressivement des territoires : en 1720, elle gagne la partie sud de la Poméranie suédoise, et en 1815, après les guerres napoléoniennes, l’ensemble forme la province prussienne de Poméranie. La Pomerelia est intégrée à la Prusse occidentale lors des partages de la Pologne (1772-1795).

Au XIXe et début XXe siècles, la Poméranie fait partie de l’Empire allemand, avec une population majoritairement germanophone. Après la Première Guerre mondiale, la Pomerelia revient à la Pologne (voïvodie de Poméranie), formant le “corridor polonais” vers la mer. Durant la Seconde Guerre mondiale, la région est sous contrôle nazi. À la fin de la guerre (1945), les conférences de Yalta et Potsdam redessinent les frontières : la partie est de l’Oder (Hinterpommern et Pomerelia) est attribuée à la Pologne, avec expulsion massive des Allemands (environ 2 millions) et peuplement par des Polonais. La partie ouest (Vorpommern) intègre la RDA (Allemagne de l’Est), puis l’Allemagne réunifiée en 1990, au sein du Land de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale.

J’aurai l’occasion de revenir plus tard dans de prochains articles sur l’histoire de la Poméranie Suédoise.

(1) Abraham Ortel, mieux connu sous le nom d’Ortelius, est né à Anvers et, après avoir étudié le grec, le latin et les mathématiques, s’y est établi avec sa sœur, en tant que libraire et «peintre de cartes». Voyageant beaucoup, particulièrement aux grandes foires du livre, son entreprise prospéra et il noua des contacts avec des lettrés dans de nombreux pays. Un tournant dans sa carrière est atteint en 1564 avec la publication d’une carte du monde en huit feuilles dont un seul exemplaire est connu : d’autres cartes individuelles suivront, puis, à la suggestion d’un ami, il rassemble une collection de cartes qu’ il fit graver dans une taille uniforme, formant ainsi un ensemble de cartes qui fut publié pour la première fois en 1570 sous le nom de Theatrum Orbis Terrarum (Atlas du monde entier). Bien que Lafreri et d’autres cartographes italiens aient publié des collections de cartes «modernes» sous forme de livre au cours des années précédentes, le Theatrum a été la première collection systématique de cartes de taille uniforme et peut donc être appelé le premier atlas, bien que ce terme n’ait été utilisé vingt ans plus tard par Mercator. Le Theatrum, avec la plupart de ses cartes élégamment gravées par Frans Hogenberg, connaît un succès immédiat et apparaît dans de nombreuses éditions dans différentes langues, y compris des addenda publiés de temps à autre incorporant les dernières connaissances et découvertes contemporaines. La dernière édition de cartes parut en 1612. Contrairement à bon nombre de ses contemporains, Ortelius nota ses sources d’informations. Dans la première édition, quatre-vingt-sept cartographes étaient remerciés.

(2) Johan Hinric Lidén (7 janvier 1741 – 23 avril 1793) était un érudit, philosophe, bibliographe, humaniste et critique littéraire suédois. Son œuvre la plus célèbre est sa thèse de doctorat sur l’histoire de la poésie suédoise, intitulée Historiola litteraria poetarum Svecanorum (1764) . Ses ancêtres, originaires de Poméranie, avaient fait fortune. Son père avait adopté le nom de famille de la ferme Lida, située près de Norrköping, qu’il avait développée. Sa mère était la nièce de l’évêque et philosophe Andreas Rydelius . En 1771, il fut atteint de la goutte et démissionna de son poste à Lund en 1776. Il vécut chez son ami Johan Kuhlman à Norrköping et, alité jusqu’à la fin de sa vie, il poursuivit ses recherches.

(3) La “Pomerelia” (aussi appelée Pomérélie en français, ou Pomerelia en anglais/polonais) est une subdivision historique essentielle de la région. La Poméranie globale se divise traditionnellement en :

  • Poméranie occidentale (Vorpommern, aujourd’hui principalement en Allemagne),
  • Poméranie orientale ou Pomerelia (Hinterpommern ou Pomorze Gdańskie, aujourd’hui en Pologne, autour de Gdańsk).

Cette distinction date du Moyen Âge et a joué un rôle clé dans les conquêtes, les partages et les changements de frontières (par exemple, sous les Teutoniques, la Pologne, la Prusse, etc.). Sans elle, l’histoire de la Poméranie serait incomplète, car la Pomerelia représente une partie intégrante avec son propre parcours distinct (intégration à la Pologne au XXe siècle, corridor polonais, etc.)