Norrköping, l’été des cendres (2/2)

Le sac de la ville par les Russes — juillet 1719

IV. Le jeudi 30 juillet

À neuf heures du matin, le guetteur de la tour sonna frénétiquement les cloches en criant : « Les galères sont en nombre à Grymö udde ! » L’armada d’Apraksin, rassemblée après ses ravages, avançait lentement sur la rivière Motala. Toute résistance était désormais vaine. Les troupes russes débarquèrent au nord du fleuve. Saltängen s’embrasa en quelques minutes. On décrivit les soldats ennemis essaimant dans chaque rue, « le fusil dans une main et la torche dans l’autre ». Les paysans qui avaient tenté de tenir à Himmelstalund — site ancestral de gravures rupestres — furent rapidement repoussés ; ils traversèrent la Motala en retraite et brûlèrent le pont derrière eux.

Les galères russes débarquent à Braviken

L’église Saint-Olai fut pillée de tout ce qui avait de la valeur. Les galères transportaient des troupes cosaques avec leurs chevaux, logés dans des espaces spécialement construits sous les ponts. Dans la ville, les incendies se multipliaient. L’entrepôt royal du port, rempli de grain, avait déjà été mis à feu par les habitants eux-mêmes pour le soustraire à l’ennemi. Les dragons de Holmen brûlèrent ensuite le moulin. Les Russes découvrirent malgré tout le précieux stock de laiton et de cuivre que des marchands avaient coulé au fond de la Motala pour le dissimuler. Ils le remontèrent et le chargèrent sur leurs galères. À la fonderie de canons de Nävekvarns styckebruk, dans la région, ils s’emparèrent de trois cents pièces d’artillerie.

Au milieu de ruines encore fumantes, le brasseur Forsman tenait sa taverne. Elle devint, entre deux vagues de pillage, un lieu de repos et de divertissement pour les occupants. Forsman fut contraint de danser devant ses hôtes non invités, tout en servant bière et eau-de-vie, en répétant son slogan : « alltid god vän » — toujours bon ami. Cette scène laissa une trace durable dans la mémoire de la ville. Le quartier de Kungsgatan, au sud de Bergsbron, reçut après les événements le nom de God vän. Ce nom subsiste aujourd’hui encore dans le restaurant qui y est établi.

V. Cinq jours de dévastation

Les envahisseurs occupèrent la ville pendant cinq jours. Tous les manoirs et châteaux de la région furent incendiés. Des patrouilles cosaques rayonnèrent dans les campagnes pour achever la destruction des villages et des fermes isolées. À leur départ, ils laissèrent derrière eux, outre une ville carbonisée, deux potences dressées sur la place allemande (1). L’épuisement de certaines populations produisit des actes que les autorités suédoises réprimèrent sans pitié. Des paysans de la péninsule de Vikbolandet, réunis en assemblée, décidèrent de se soumettre au tsar pour épargner leurs fermes. Ils rédigèrent une lettre d’allégeance et s’avancèrent vers les galères avec un drapeau blanc — au moment précis où la flotte levait l’ancre. Des dragons suédois les encerclèrent. Quatre furent abattus sur place. Un certain Sven Tomta fut condamné au supplice de la roue sur le Syltenberget (2), et tous ses biens confisqués. Les autres subirent l’estrapade — courir entre deux rangées de trois cents soldats qui frappent. Les plus âgés, de plus de cinquante ans, s’en tirèrent avec deux semaines de pain et d’eau.

Pour la population de Norrköping, 1719 signifia non seulement un désastre économique, mais des souffrances personnelles extrêmes. Chassés sans toit ni ressources, beaucoup durent mendier pour survivre. La ville n’était plus qu’un amas de cendres nauséabondes. Pourtant, ses habitants n’étaient pas brisés.

VI. Jacob Ekbom et la renaissance (1719—1740)

L’esprit de résistance prit d’abord la forme d’un homme : Jacob Ekbom, le maire de justice. Plus haute autorité de la ville, il fut peut-être aussi l’un des premiers à revenir. On l’imagine assis sur un mur noirci de suie, au milieu de l’immense tas de cendres qu’avait été Norrköping.

Jacob Ekbom. Bibliothèque de la ville. Stadsbiblioteket, Norrköpignsrummet.

C’était août 1719, dix jours à peine après l’incendie. Les membres du conseil municipal étaient dispersés dans tout le pays. Ekbom s’installa dans l’une des trois maisons encore debout. La nuit, il veillait pour empêcher les pillards de fouiller les décombres. Il écrivit au gouverneur et à la Reine Ulrika Eleonora et décrivit la situation sans détour : « Aux alentours de cette ville, à quatre milles à la ronde, gisent et vivent pour la plupart tous les habitants, dans un état de dénuement. »

Il travailla à tout reconstruire sans relâche. Pour faire sentir aux habitants qu’une vie normale reprendrait, il voulut maintenir le marché de la Saint-Matthieu, le 25 septembre, comme chaque année. Il demanda un géomètre pour dresser un plan de la ville, des ponts réparés, des églises rouvertes, une mairie, une école. Il réclama six mille dalers en bonne monnaie. «Sinon, je crains que tout ne s’arrête cette année. »

Il se rendit au Riksdag à Stockholm en octobre, en revint découragé après sept semaines de démarches vaines : « Quand on parle d’argent ici, on hausse les épaules et l’on ne répond pas. Je ne vois pas comment Norrköping pourra jamais redevenir Norrköping. » Il revint obstinément au Riksdag de 1720. Cette fois, il obtint ce qu’il voulait : dix ans de franchise fiscale totale pour les habitants, le droit de prendre librement du bois de construction dans les forêts de la Couronne, des briques provenant des ruines de Johannisborg, de Bråborg et de Skenäs, ainsi que des primes pour tout constructeur de maisons en pierre.

Un an après la catastrophe, la ville était de nouveau en mouvement. Les gens s’étaient d’abord abrités dans des caves surmontées de toits de fortune, puis ils avaient commencé à bâtir. Les ponts furent réparés, le port nettoyé, les bâtiments publics planifiés. Le commerce et l’artisanat repartirent les premiers ; les grandes industries suivirent plus lentement.

Le nouveau pont de Sältangen, dessin de 1790. Archives municipales de Norrköping.

À la fin des années 1720, Norrköping était reconstruite pour l’essentiel. Parmi ceux qui contribuèrent à sa renaissance intellectuelle et industrielle, le pasteur Reinerus Broocman mérite d’être cité. Luthérien de Livonie, il avait déjà vu sa première église brûlée par les Russes avant de fuir vers la Suède. Il lança une collecte parmi ses fidèles et, en quatre ans, son église de Norrköping se dressa de nouveau. Il fonda aussi une imprimerie qui, dès 1723, atteignit une position de premier rang en Suède — Bibles, livres de dévotion, mais aussi littérature éducative et historique, distribuée par des agences dans tout le pays.

Son fils, Carl Fredrik, parcourut l’Östergötland pour compiler la première description véritablement détaillée de la province. Himmelstalund, que les paysans avaient défendu les fourches à la main quelques années plus tôt, devint un centre culturel et une auberge tenue par le prévôt lui-même.

Les décennies suivantes virent naître de nouvelles industries : le tabac, dont Adam Reinhold Broocman — fils du pasteur ennemi du tabac — fut le premier fabricant à Norrköping avec Heinrich Kuhlman (1693-1765) le père de Johan et Henrik; puis, au début des années 1740, trois manufactures de sucre, dont la plus grande, Gripen, dont les bâtiments de la Gamla Rådstugugatan et du quai de Saltängen subsistent encore aujourd’hui.

Épilogue

Les Rysshärjningarna de 1719 laissèrent la côte est de la Suède dans un état de désolation sans précédent : sept villes détruites, dix grandes fonderies rasées, vingt mille personnes sans abri. Stockholm seule fut épargnée, la flotte russe ayant été repoussée au Baggensstäket le 13 août. La paix de Nystad, signée en 1721, mit fin à vingt et un ans de guerre. La Suède céda à la Russie l’Estonie, la Livonie, la Carélie et l’Ingrie, confirmant la domination de Pierre le Grand sur la Baltique.

Norrköping, elle, était déjà en train de renaître. C’est à cette période qu’Heinrich Kuhlman et son frère Joachim Adolf arrivèrent pour devenir « Borgare ». Ils venaient de Poméranie.

(1) la place où est érigée l’Eglise Allemande Hedvig.

(2) Syltenberget est une colline située dans le district de Sylten à Norrköping.

Sources

  • Arne Malmberg, Stad i nöd och lust — Norrköping 600 år (ouvrage de référence principal)
  • Norrkopingprojekt (Projet Turist Norrköping / Lisbeth Dahm) : https://norrkopingprojekt.wordpress.com/historia/krigsar/dagar-i-juli-1719/
  • Magnus Ullman, Rysshärjningarna på Ostkusten sommaren 1719, Stockholm, 2006
  • Lars Ericson Wolke, Sjöslag och rysshärjningar, Norstedt, 2012
  • Sundelius (témoignage contemporain, XVIIIe siècle)
  • Franciszek Kostrzewski, Pożar na wsi (« Le village brûle »), 1862 — Wikimedia Commons, domaine public

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