La famille Kuhlman traverse plus de 400 ans d'histoire européenne, de la Poméranie à l'Algérie, en passant par la Livonie, l'Ingrie et la Suède. En 1844, Josef Kuhlman, héritier de cette dynastie, devient l'un des premiers Courtiers Maritimes assermentés, puis Consul Général en 1873. Cette saga familiale est racontée par un descendant direct de Johan de Jamawitz.
Catégorie : Algérie (1841-1962)
Découvrez l’histoire de la famille Kuhlman en Algérie, de l’arrivée des premiers pionniers en 1841 jusqu’à la fin de l’époque coloniale en 1962. Ce chapitre de la saga familiale retrace le destin de Josef Kuhlman, courtier maritime et Consul Général, ainsi que la vie quotidienne et l’ascension de ses descendants à travers plus d’un siècle d’archives, de récits et de documents historiques sur la présence française en Algérie.
Vue panoramique d’Alger. Photographie anonyme prise depuis le phare. Vers 1865. Collection personnelle de l’auteur.
Pendant toute la période où Joseph était Courtier Maritime puis Consul Général de Suède et Norvège en Algérie, de 1844 à 1876, les journaux Suédois ont publié un très grand nombre d’articles concernant l’Algérie.
Josef lui-même prenait plusieurs fois sa plume tous les ans pour inciter les investisseurs Suédois à s’intéresser à l’Algérie, pour donner des indications commerciales, sur les cours des matières ou produits sur le marché Algérien ou encore prodiguer des conseils économiques ou commerciaux. Dans ces publications, il ne manquait pas de relater également les principaux évènements survenus dans la colonie tels que l’inauguration du premier tronçon de la ligne de chemin de fer entre Alger Blida ou encore la construction du boulevard de l’Impératrice par exemple. Ces textes sont des sources précieuses pour tous ceux qui s’intéressent aux premiers temps de l’Algérie Française. Ses publications étaient relativement longues et fourmillaient de détails intéressants sur le développement de l’Algérie.
Publication de Josef Kuhlman dans le journal « Nya Dagligt Allehanda » daté du 16 mai 1863.
On peut constater dans ces publications un certain détachement et parfois une vision critique de la situation. Josef n’était certes pas Français … il était Suédois et certainement que son regard sur les évènements ne pouvait qu’être plus neutre sans être moins passionné pour autant.
Sur les 69446 articles publiés jusqu’à ce jour, 22693 (soit prés de 33 %) ont été publiés pendant sa période active dont 17512 (25%) alors qu’il était Consul Général de 1873 à 1876 ! Certes, il y là une certaine logique à cela car après la conquête de l’Algérie par la France en 1830 et l’arrêt des actes de piraterie en Méditerranée, l’effervescence suscitée par ce « nouveau monde » pour les artistes, écrivains, hommes d’affaires ou encore voyageurs curieux attirés par l’exotisme, peut expliquer en partie cela mais on peut constater également que quelques années après sa mort l’engouement Suédois pour l’Algérie déclina fortement surtout à partir de la première guerre mondiale.
Nombre d’articles concernant l’Algérie, des origines à nos jours. Recensement réalisé par l’auteur.
Sur le graphique ci-contre on peut voir que si la période qui a suivi sa mort des articles ont été publiés, l’intérêt pour la Colonie s’est peu à peu estompée.
Joseph communiqua massivement pour informer des difficultés rencontrées mais également susciter l’ intérêt des industriels Suédois à commercer avec l’Algérie. En parcourant ses lettres on découvre sa passion d’entreprendre, sa passion pour le développement en général ainsi que pour l’Algérie. Son intervention lors des auditions menées par la Commission parlementaire de mars et avril 1863 marqua les esprits et ne manqua pas de faire réagir. Sa dernière communication sera pour soutenir la réussite de la première exposition générale d’Alger en 1875.
Les deux jeunes Consuls Généraux de Suède et Norvège, Herman Richard Leopold Sundelin (1) et Johan Adolf Nordström (2) qui lui succéderont continueront encore quelques années à communiquer sur l’Algérie avant que le soufflet ne retombe quelque peu.
Les textes de Josef Kuhlman seront publiés sur ce site dans quelques temps.
(1) Herman Richard Leopold Sundelin, Consul Général de 1876 à 1881, né le 7 février 1845 Stensele, Vilhelmina, Västerbottens län (AC) en Suède et décédé le 5 avril 1881 à Alger. Négociant.
(2) Johan Adolf Nordström, Consul-général de Suède et Norvège de 1881 à 1895, chevalier de la Légion d’honneur. Né à Sundsvall (Suède) en 1848, fils de Jonas Adolf Nordstrom et d’Ulrika Sofia Westerlund. Célibataire. Décédé à Alger le 3 décembre 1895 et inhumé au carré des Consuls au cimetière de Saint-Eugène.
Kenney Bowen-Schultze (vers 1810 – 1861), peintre orientaliste et salonnière à Alger.
Kenney Bowen-Schultze (1810-1861). Les remparts de la ville d’Alger. Dessin vendu par la maison Rossini en décembre 2025.
Kenney Bowen naît vers 1810, probablement l’une des cinq filles du docteur Bowen, médecin attaché au Consulat britannique d’Alger. Elle grandit ainsi dans le milieu diplomatique international de la capitale algérienne, à une époque charnière marquée par la fin de la Régence ottomane et les débuts de la colonisation française.
Elle épouse John Fredrik Schultze, consul de Suède et de Norvège à Alger, illustrant parfaitement le caractère cosmopolite de la communauté consulaire. En 1838, le couple acquiert une magnifique demeure mauresque située sur les hauteurs d’El-Biar, dans la Vallée des Consuls. C’est Kenney qui baptise cette résidence du nom poétique de « La Calorama » (du grec signifiant « La Belle Vue »), en hommage au panorama exceptionnel qu’offre la propriété sur la baie d’Alger et la Méditerranée. Le couple y vécut sept années heureuses, de 1838 à 1845, période durant laquelle Kenney développa son art et anima la vie sociale de la colonie européenne.
Kenney Bowen-Schultze (1810-1861). Vue prise de l’esplanade Babel Oued. Dessin vendu par la maison Rossini en décembre 2025.
Kenney Bowen-Schultze était une artiste peintre de talent reconnue de son vivant. Ses œuvres, réalisées à la plume, à l’encre brune et au lavis, témoignent d’une maîtrise technique certaine. Parmi ses œuvres connues figure « Young man haranguing the crowd, scene from ancient history » (Jeune homme haranguant la foule, scène d’histoire antique), dessin à la plume et encre brune avec lavis brun de 24,5 x 37 cm, signé « Frances Kenney Bowen fecit ». Cette œuvre fut vendue aux enchères, témoignant de la reconnaissance de son talent.
Kenney Bowen-Schultze (1810-1861). Vue du Souk el Arba, 1832.
Témoin visuel de l’Alger disparu.
Son héritage le plus précieux réside dans ses vues d’Alger, aquarelles et peintures qui ont permis de conserver l’aspect exact de nombreux coins de l’Alger aujourd’hui disparu. À une époque où la photographie n’était pas encore développée, ses œuvres constituent un témoignage visuel irremplaçable de l’architecture, des paysages et de la vie quotidienne de l’Alger des années 1830-1840. Malheureusement, la plupart de ces vues ont aujourd’hui disparu, rendant d’autant plus précieuses les rares œuvres qui subsistent.
Une salonnière réputée.
Au-delà de son art, Kenney Bowen-Schultze tenait à La Calorama ainsi qu’au Consulat de Suède en ville situé rue de la Licorne, un salon réputé où se retrouvait l’élite cosmopolite d’Alger. Sa résidence devint ainsi un lieu de rencontres et d’échanges culturels entre diplomates, artistes, voyageurs et notables européens et algériens. Après le départ du couple de La Calorama en 1845, Kenney demeura à Alger où elle continua à peindre et à fréquenter la société algéroise. Elle décéda le 1er avril 1861 à l’âge de 51 ans. Son épitaphe au cimetière de Saint-Eugène témoigne de son identité : « Ici repose Kenney Bowen, veuve Schultze, décédée le Ier avril 1861 âgée de 51 ans ». Son nom de jeune fille, Bowen, y est fidèlement inscrit, rappelant ses origines britanniques.
Kenney Bowen-Schultze incarne une figure fascinante de l’Alger du XIXe siècle : une femme artiste britannique d’origine et suédoise par mariage, elle vécut dans une demeure mauresque et immortalisa l’Alger en pleine transformation. Son salon et ses œuvres contribuèrent à faire de La Calorama un haut lieu de la vie culturelle et diplomatique algéroise. Ses peintures, bien que largement dispersées ou perdues, demeurent des documents historiques d’une valeur inestimable pour comprendre l’Alger d’avant les grandes transformations urbaines du Second Empire.
Acte de décès de Kenny Bowen-Schultze le 2 avril 1861. Source ANOM.
Une villa sur le chemin de la vallée des Consuls. Photographie prise vers 1865. Cette villa pourrait être le » Djenan Bey Rouhou » plus tard reconverti en couvent des Clarisses. Même si le bâtiment a été fortement transformé par la suite on peut reconnaître l’enchainement des fenêtres caractéristiques du couvent. Hypothèse soutenue par mon cousin Michaël Benture. Cette villa était la résidence d’été du Consul d’Angleterre. Collection personnelle de l’auteur.
Au cœur des environs d’Alger, nichée sur les flancs de la Bouzaréah, se trouvait une vallée exceptionnelle qui a traversé les siècles en préservant son charme d’antan. Ce lieu enchanteur, baigné par l’ombre protectrice d’oliviers centenaires, portait un nom évocateur : la Vallée des Consuls. À l’époque de la Régence ottomane, l’élite turque – deys, beys, janissaires et riches négociants – venait chercher refuge dans ces terres paisibles, loin de l’agitation urbaine. Les déplacements s’effectuaient alors par d’étroits sentiers serpentant entre les propriétés, sur le dos de chevaux ou d’ânes, bien avant que les routes modernes ne viennent quadriller la région. Un de ces chemins portait le nom évocateur de « chemin de la vallée des Consuls ».
Une voiture sur le chemin de la vallée des Consuls. Carte postale de la fin du XIXe siècle. Collection personnelle de l’auteur.
C’est dans ce cadre idyllique que les représentants diplomatiques des grandes nations européennes – France, Angleterre, Belgique, États-Unis et Suède – avaient élu domicile pour leurs résidences d’été. Leurs consulats, construits à faible distance les uns des autres sur les contreforts de la montagne, ont conservé pour la plupart leur caractère architectural d’avant la conquête française.
La Calorama : joyau du consul de Suède
Parmi ces demeures consulaires, une propriété se distingue par son histoire remarquable : celle qui appartenait au consul de Suède et Norvège, John Fredrik Schultze (1). En 1838, ce diplomate acquiert une magnifique bâtisse mauresque datant de l’époque de la Régence, située à El-Biar, en surplomb de la baie d’Alger. C’est son épouse, Kenney Bowen, fille du docteur Bowen, médecin du Consulat d’Angleterre, qui baptise cette résidence du nom poétique de « La Calorama » – terme d’origine grecque signifiant « La Belle Vue ». Un nom parfaitement choisi pour cette propriété offrant un panorama exceptionnel sur la Méditerranée et la ville blanche d’Alger. Le couple vécut sept années heureuses dans cette demeure, jusqu’à leur départ forcé en 1845. (2)
Kenney Bowen-Schultze, artiste peintre de talent, y créa de nombreuses œuvres qui ont permis de conserver l’aspect exact de bien des coins de l’Alger aujourd’hui disparu (3). Elle décéda à Alger le 1er avril 1861, à l’âge de 51 ans, laissant derrière elle un précieux témoignage visuel de cette époque. Après avoir connu divers propriétaires au fil des décennies, La Calorama fut rénovée et échoit en 1881 à Victor Olivier. C’est pendant le quart de siècle qui suit que la propriété demeure dans cette famille et qu’elle prend définitivement le nom qui lui est resté : la Villa des Oliviers, nom également inspiré par les oliviers sauvages qui peuplaient le terrain. Cette demeure exceptionnelle deviendra par la suite la résidence officielle de l’ambassadeur de France en Algérie, perpétuant ainsi sa vocation diplomatique à travers les âges.
Le couple Schultze incarnait parfaitement cet esprit cosmopolite de la Vallée des Consuls : un diplomate suédois et son épouse anglaise, fille de médecin consulaire et artiste talentueuse, vivant dans une demeure mauresque au nom grec, entourés de représentants de toutes les nations européennes. Une véritable mosaïque culturelle qui a marqué l’histoire de ces hauteurs algéroises.
Une villa de style néo-mauresque sur les hauteurs d’Alger. Encore à identifier. Collection personnelle de l’auteur.
L’ancien consulat de France
L’ancienne demeure du Consul de France mérite également une attention particulière. Transformée au fil du temps en résidence estivale des hauts dignitaires de l’Église, elle a notamment accueilli les évêques et archevêques d’Alger. Sa magnifique porte d’entrée en marbre blanc témoigne encore aujourd’hui de la splendeur passée. Durant les terribles épidémies de peste qui ravageaient la ville aux XVIIe et XVIIIe siècles, ce lieu servait de refuge salutaire au personnel consulaire. Entre ces murs se sont éteints des personnalités religieuses illustres telles que Mgr Pavie, le Cardinal Lavigerie et Mgr Dusserre.
La Maison des Consuls réunis.
Non loin de là se dresse une élégante demeure arabe qui servait autrefois de résidence d’été au Cheikh-ul-Islam. Cette propriété a joué un rôle historique crucial lors du siège d’Alger en 1830, en devenant le point de ralliement des différents consuls présents dans la vallée. C’est ainsi qu’elle reçut le nom évocateur de « Maison des Consuls réunis ».
Après avoir connu des périodes d’abandon et de dévastation, notamment suite à la séparation de l’Église et de l’État, puis une utilisation militaire durant la guerre, ces lieux chargés d’histoire furent l’objet de restaurations respectueuses de leur caractère originel. La vallée retrouva son éclat d’antan, perpétuant le souvenir d’une époque où diplomatie et art de vivre se conjuguaient harmonieusement sur les hauteurs d’Alger.
Emplacement des principales résidences d’été des consuls sur les hauteurs d’Alger. Extrait de la carte du territoire d’Alger, dressée en février 1844. Source ANOM.La vallée des consuls vue de Saint-Eugène. Photographie datant des années 1940.
(1) voir la biographie dans un article précédent.
(2) la villa fut fortement endommagée par un éboulement de terrain faisant suite à de fortes pluies.
(3) Quelques tableaux de Kenney Bowen ont traversé le temps. Dans un prochain article je présenterai ces peintures de l’épouse du Consul Schultze.
« Saïd, le lion du consulat de Suède. Journal « l’Illustration » du 11 janvier 1845.
En ce mois de décembre 1843, Josef gravit le chemin de la vallée des Consuls pour rendre visite au consul Schultze. Quelques mois s’étaient écoulés depuis sa dernière visite à la Calorama; les affaires du port et la fièvre des événements de l’été avaient occupé tout son temps. Schultze l’accueillit avec sa bienveillance habituelle sur la terrasse donnant sur la baie. Ils échangèrent quelques mots sur la colonie, sur l’avenir du commerce, sur la situation tendue avec le Maroc. Puis, au moment où Josef s’apprêtait à prendre congé, le consul l’arrêta d’un geste.
« Avant de partir, mon cher Kuhlman, je dois vous présenter l’autre membre important de notre consulat. Suivez-moi. »
Intrigué, Josef suivit Schultze qui descendit dans la cour intérieure du premier étage. Ils s’approchèrent d’une pièce adjacente à la salle à manger, et Josef entendit un grondement sourd qui le fit instinctivement reculer d’un pas. « N’ayez crainte, sourit Schultze, et permettez-moi de vous présenter Saïd. »
Dans l’encadrement de la porte, Josef découvrit avec stupéfaction un magnifique lion brun fauve, couché majestueusement sur les dalles fraîches. L’animal leva vers eux des yeux bordés de deux marques brunes en forme d’olive allongée qui lui donnaient un air étrangement coquet.
« Un lion ? Au consulat ? » balbutia Josef.
« Eh oui, répondit Schultze avec une évidente fierté. Saïd est arrivé ici il y a quelques mois, au printemps, quand il n’avait que trois mois. Il nous vient des montagnes de Biskara (1). Lors d’une chasse au lion dans l’Aurès (2) avec le célèbre Bombonnel (3), notre vice-consul eut pitié du petit lion qui s’était rapproché du Bordj de Seggana, l’a adopté et fait son éducation. »
Le Bordj de Seggana. Photographie prise vers 1880. Collection personnelle de l’auteur.
Saïd s’était levé et s’approchait d’eux d’une démarche souple. Schultze tendit la main et caressa la tête massive de l’animal, qui se frotta contre lui comme un chat domestique, produisant un ronronnement grave qui faisait vibrer l’air.
« Il loge ici, dans la cour intérieure, expliqua le consul. Une situation excellente pour un lion de bon appétit – juste à côté de la salle à manger ! Mais surtout, il peut voir passer tous nos visiteurs. Je suis convaincu que Saïd observe et apprend. Peut-être écrira-t-il ses mémoires un jour, qui sait ? »
Charles Bombonnel (1816-1890). Collection personnelle de l’auteur.
« Il loge ici, dans la cour intérieure, expliqua le consul. Une situation excellente pour un lion de bon appétit – juste à côté de la salle à manger ! Mais surtout, il peut voir passer tous nos visiteurs. Je suis convaincu que Saïd observe et apprend. Peut-être écrira-t-il ses mémoires un jour, qui sait ? »
Josef, rassuré par la douceur manifeste de l’animal, s’avança prudemment et tendit une main hésitante. Saïd la renifla délicatement, puis poussa sa tête sous la paume du jeune homme qui, émerveillé, se mit à le caresser.
« Tout le monde aime Saïd, continua Schultze. Et comme c’est un lion qui sait vivre, il répond à ces politesses avec une grâce remarquable. Voyez comme il vous accepte déjà ! C’est un excellent juge de caractère. »
« Il est magnifique, murmura Josef. Mais… n’est-il pas dangereux ? »
« Saïd ? Dangereux ? » Schultze éclata de rire. « Laissez-moi vous raconter ce qui s’est passé il y a quelques semaines. Un jour, notre cher Saïd parut extraordinairement triste et abattu. Il refusait de manger, ne voulait rien boire. Nous étions tous très inquiets. J’ai fait venir le docteur Driant, un médecin français fort habile qui exerce ici. » Le consul s’assit sur un banc de pierre, invitant Josef à faire de même, tandis que Saïd venait poser sa tête massive sur les genoux de Schultze.
« Le docteur examina longuement Saïd. Finalement, il déclara qu’il croyait voir quelque chose sur sa lèvre inférieure. À peine avait-il avancé le bras que Saïd ouvrit la gueule de lui-même – imaginez la scène, Kuhlman ! Cette gueule énorme, ces crocs terribles ! Driant y plongea la main intrépidement, et en ramena une énorme sangsue qui s’était logée dans un des sillons horizontaux et rugueux du gosier. Le lion n’a jamais pu nous dire comment cette sangsue était arrivée là, et ne le dira probablement jamais. »
Josef regardait Saïd avec un respect nouveau.
« Saïd supporta l’opération avec un héroïsme admirable, poursuivit Schultze. Quand elle fut achevée, il vida tout d’un trait une vaste cuvette remplie d’eau fraîche, puis se mit à regarder alternativement le docteur et la sangsue son ennemi, gisante sur ces mêmes dalles de marbre et rendant tout le sang dont elle s’était gorgée. Une minute après, Saïd était d’une humeur charmante, comme vous le voyez maintenant. »
« Un lion philosophe, en somme, dit Josef en souriant. »
« Exactement ! Saïd ne mange que trois fois par jour, ce qui est raisonnable pour un personnage de son rang. Un lion comme il faut et qui a de l’aisance ne saurait faire moins sans lésinerie. En revanche, il boit souvent et beaucoup, douze ou quinze fois par jour – mais je tiens à préciser que ce n’est pas un ivrogne ! »
Les deux hommes rirent. Saïd, sentant l’atmosphère joyeuse, se mit à jouer avec une grosse corde qu’un serviteur lui lança.
« Il est très recherché de sa personne, continua Schultze. Il se laisse volontiers brosser et peigner. Cruseustolpe, notre secrétaire, s’en occupe régulièrement. Saïd n’a pas encore témoigné l’envie, à l’exemple des lions de l’Opéra, de cirer sa moustache ou de porter des gants paille et des bottes vernies. Mais qui sait ? Cela viendra peut-être avec l’âge. »
« Pourquoi gardez-vous un lion au consulat ? » demanda Josef, caressant toujours la crinière épaisse de l’animal.
Schultze devint plus sérieux. « Voyez-vous, Kuhlman, après les événements de 1823 dont je vous ai parlé, j’ai passé des années à me demander comment servir au mieux la Suède et restaurer l’honneur de ce consulat. Quand Saïd nous est arrivé au printemps, j’ai vu en lui une opportunité. Civiliser un lion sauvage de Biskara, lui apprendre les usages européens, démontrer qu’avec patience et fermeté on peut transformer même la plus féroce des créatures en compagnon docile et affectueux… N’est-ce pas une belle métaphore de ce que nous essayons de faire ici à Alger ? »
« Et puis, ajouta-t-il avec un sourire malicieux, Saïd est devenu une attraction locale. Tous les visiteurs de marque veulent voir le lion du consul de Suède. Cela donne à notre modeste consulat un prestige certain. Les autorités françaises elles-mêmes viennent régulièrement l’admirer. »
Josef acquiesça, comprenant la subtilité diplomatique de la démarche.
« Vous reviendrez souvent voir Saïd, n’est-ce pas ? dit Schultze en se levant. Il a manifestement de la sympathie pour vous. Et qui sait, peut-être aurez-vous l’occasion de mentionner à vos contacts commerciaux que le consulat de Suède abrite le lion le plus civilisé de toute l’Afrique du Nord. Ce sont ces petits détails qui font la différence dans les affaires, Kuhlman. »
Josef quitta le consulat ce jour-là avec un cadeau inattendu : la découverte de Saïd, le lion philosophe du consulat de Suède. Les leçons reçues en ces murs au fil des visites – celle de 1823 que Schultze lui avait confiée deux ans plus tôt, et maintenant celle de Saïd – formaient un portrait singulier de cet homme qui avait tout vu et tout appris en trente années algéroises. Alger est décidément une ville pleine de surprises…
Texte librement inspiré d’un article du journal « L’Illustration » en date de 11 janvier 1845.
(1) Biskra
(2) L’Aurès est une région en partie montagneuse située dans le Nord-Est de l’Algérie, caractérisée à la fois par sa riche histoire, son relief en partie montagneux et par son peuplement traditionnel, le groupe berbère des Chaouis. Remontant à l’Antiquité, le terme provient du berbère Awras (Aouras), qui signifie « fauve ». Ainsi, l’Adrar Awras se traduit littéralement par la « montagne fauve », peut-être en raison du nombre important de fauves vivant autrefois dans ces montagnes.
(3) Charles Bombonnel, né à Spoy (France) le 16 août 1816 et mort à Dijon le 3 juin 1890, est un chasseur français de félins sur le territoire actuel de l’Algérie. Il hérite des bases de la chasse de son père. À la suite de la perte de ses parents en 1831, il entame un voyage aux États-Unis d’Amérique en 1835 dans l’espoir de faire fortune. À son retour en France en 1843, il se marie et, durant cette même année, découvre la faune algérienne. Captivé par celle-ci, il prend la décision de s’installer en Algérie pour chasser la panthère et le lion.
Extrait d’une lettre autographe de Charles Bombonnel, 1862. Collection personnelle de l’auteur.
Porträtt av general Augustin Henri Brincourt Akvarell av Fritz von Dardel. Nordiska museet (Portrait du Général Augustin Henri Brincourt, aquarelle de Fritz von Darkel. Musée Nordiska Stockholm.
Depuis que j’ai pu étudier l’album de photographies des Kuhlman, album que j’ai appelé « L’album de Sigurd », j’ai été intrigué par les photos du Roi Karl XV et de la Reine Lovisa qui figurent en plein milieu de cet album. Pour quelles raisons les Kuhlman avaient gardé dans cette collection ces portraits entourés de membres de la famille, d’amis ou de connaissances ? De même, en fin d’album figurent une collection d’une trentaine de personnages habillés en costumes des différentes régions de Suède et de Norvège. Il devait bien y avoir une bonne raison et je décidais de les laisser là où elles étaient.
CDV du Roi Karl XV et la Reine Lovisa, entourées de personnages en costumes des différentes régions de Suède et Norvège. Vers 1860. Album familial des Kuhlman. Collection personnelle de l’auteur.
Alors que j’étais en train de terminer un derniers chapitres du 2e tome de mon livre « Marengo d’Afrique », en étudiant le dossier de magistrat de mon ancêtre Michel Eugène Beauvais, un lettre me fit réagir. Elle évoquait les évènements relatifs au soulèvement de la tribu des Beni Menasser, dans le massif du Chenoua proche de Cherchell, de juin à début août 1871 et mentionnait la destruction de la ferme du Général Brincourt (1). Michel Eugène, alors maire, se chargea de l’envoi des ambulances portant secours aux civils et militaires touchés par cette insurrection. Mon intuition fût que Brincourt et Beauvais pouvaient se connaitre. En tout cas, la notoriété à l’époque du Général devait attirer l’attention des notables de la région.
Mais pourquoi s’intéresser au Général Brincourt ? Ce nom m’était familier et je décidais de contacter Georges Brincourt, le meilleur ami de mon père… Georges me confirma que son arrière-grand père, le Général Auguste Henri Brincourt (1823-1909) avait bien eu une ferme proche de Cherchell, au lieu-dit de l’Oued Bellah…
En lisant les mémoires du Général (2) que Georges m’offrit, une autre anecdote historique m’intrigua. Brincourt avait été envoyé en Suède en 1858 et l’analyse des archives du consulat général de Suède à Alger ainsi que d’autres documents d’époque indiquaient que des Officiers de la Garde du Roi (Svea Ligarde) étaient en poste ou en mission en Algérie. Le plus connu d’entre eux étant Carl Wilhelm Edvard Ridderstad (1843-1930) futur colonel et inventeur d’un célèbre jeu de guerre dont la carte de visite et la photographie se trouvent dans l’album familial des Kuhlman (3).
Carl Wilhelm Edvard Ridderstad (1843-1930). Collection personnelle de l’auteur.
L’idée m’est venue que Brincourt et le futur Consul Général Josef Kuhlman pouvaient également se connaitre. Toujours dans ses mémoires le Général, invité lors du couronnement du Roi Karl XV en mai 1860, précise que lors de la réception, le Roi offrit à ses invités une photo de lui et de la Reine ainsi qu’une petite collection de personnages habillés en costumes traditionnels des différentes régions de Suède et de Norvège. Une collection de photographies, tout comme celles du Roi et de la Reine, que l’on retrouve également dans l’album familial. Il devenait évident que Kuhlman et Brincourt pouvaient très bien se connaitre et avoir même fait le voyage ensemble… Si on se rappelle le zèle qu’avait Josef pour régulièrement publier des articles sur le développement de la colonie dans les journaux suédois de l’époque ainsi que ses efforts pour tisser des liens entre l’Algérie et son pays d’origine; on peut même penser qu’il ne fut pas totalement étranger à la nomination du futur Général à Stockholm en 1858.
Carte de visite de Carl Wilhelm Edvard Ridderstad (1843-1930). Collection personnelle de l’auteur.
Enfin, alors que je commençais à devenir familier avec le personnage du Général Brincourt, je parcouru à nouveau l’album familial et identifia sa photo parmi celles que je n’avais pas encore pu identifier au préalable. Georges me confirma que c’était bien lui. Le Général était bien dans « l’album de Sigurd »…
Auguste Henri Brincourt, alors colonel. Album familial des Kuhlman. Collection personnelle de l’auteur.
Brincourt, Beauvais et Kuhlman se connaissaient donc très certainement. J’ai pu échanger sur ce sujet avec le professeur Georges Brincourt, arrière petit-fils du Général et là où la chose parait encore plus surprenante est que Georges était l’ami le plus cher de … mon père Lucien, lui aussi professeur d’université. Les deux se connaissaient depuis le collège à Boufarik puis l’université à Ben Aknoun, sans savoir que leurs ancêtres (par alliance) avaient pu être sinon proches, du moins des connaissances…
(1) Auguste Henri Brincourt, né le 25 juin 1823 à Lille et mort le 10 août 1909 à Paris, est un général de division français, grand-croix de la Légion d’honneur. Saint-Cyrien, il se distingue notamment au sein des zouaves lors de la conquête de l’Algérie, pendant la guerre de Crimée, la campagne d’Italie en 1859, puis l’expédition du Mexique. Promu général de brigade à 40 ans, il devient l’un des plus jeunes généraux de l’armée française et se fait remarquer au commandement d’une brigade de la Garde impériale pendant la guerre de 1870.
(2) Lettres du Général Brincourt ( 1823-1909 ), publiées par son fils le Commandant Charles Brincourt, librairie Plon, Paris.
(3) Carl Wilhelm Edvard Ridderstad , né le 13 août 1843 à Håtö, paroisse de Frötuna , comté de Stockholm , et décédé le 22 janvier 1930 à Bankesta, paroisse d’Överjärna , même comté, était un officier militaire et écrivain suédois . Il était le fils de Carl Fredrik Ridderstad . Ridderstad devint sous-lieutenant dans les Svea Life Guards en 1864, servit dans le 2e régiment de zouaves en Algérie en 1867-1868 et participa à plusieurs batailles pendant son séjour, fut employé par l’ état-major général espagnol pendant la campagne de 1876 contre les carlistes , devint major en 1891 , lieutenant-colonel dans le régiment d’Älvsborg en 1896 et colonel dans l’armée en 1900. Ridderstad inventa le jeu de guerre de relief en 1884 et fut activement actif en tant qu’écrivain d’histoire militaire et personnelle . Parmi ses ouvrages figurent :
De l’organisation de l’armée française (1869),
La bataille de Lund (1876),
Manuel de campagne pour l’armée (1882, 2e édition 1886),
La participation de Gustave II Adolphe à la guerre de Trente Ans (1882),
Les cadets des années 1860 (1895),
La Garde jaune 1526-1903 (1903).
Ridderstad fut élu membre de la Société pour la publication de manuscrits sur l’histoire de la Scandinavie en 1888, membre correspondant de l’Académie des lettres en 1890 et membre de l’Académie des sciences de la guerre la même année. Il fut fait chevalier de l’Ordre de l’Épée en 1888.