Oran, un port en mutation

Paul Lefrancq, archiviste du département d’Oran, le notait avec justesse en 1934 : « Oran a connu la singulière fortune d’être devenu une grande ville et d’être un grand port, sans rien devoir, ou presque rien à la légende ou à l’histoire. »

Panorama d’Oran. Vue prise de Santa-Cruz. Photographie datant de 1888 à 1895. Collection personnelle de l’auteur.

Sigurd Kuhlman s’est installé à partir de 1867 à Oran et est devenu au fil du temps un des personnages liés à la vie maritime de la cité portuaire les plus importants. Il a pu voir ou accompagner les principales évolutions du port.

Après les tentatives portugaises du XVe siècle, ce sont les Espagnols qui, installés à partir de 1509, bâtissent les premières infrastructures portuaires d’Oran – quais, jetée et magasins voûtés creusés dans le roc. Mais trois siècles d’occupation mal entretenue, une parenthèse turque (1708–1732) et le tremblement de terre de 1790 laissent le port en ruines. Quand les Français arrivent en 1830, ils héritent d’une ville fantôme et d’un port à construire de toutes pièces.

La reconstruction française (1830–1860)

Arrivé à Oran en 1831, le lieutenant général baron Pierre Boyer commande des plans, fait rapatrier les archives espagnoles depuis Madrid et lance les premières cartographies de la baie. Les travaux effectifs débutent en 1834 sous l’ingénieur Pézerat, suivi de Poirel, Aucour et Bernard. En 1848, un premier bassin de 4 hectares est approuvé. Le trafic progresse – 36 000 tonnes en 1855, 54 000 en 1860 – mais reste modeste. Le port existe enfin. Il attend encore sa vraie naissance.

Photographie originale prise vers Port d’Oran, vers 1863–1867, avant l’agrandissement. Vue depuis les hauteurs : bassin de 4 hectares, voiliers au mouillage, quais nus. Collection personnelle de l’auteur.

La photographie ci-dessus nous montre un port minuscule et c’est celui que découvre Sigurd Kuhlman à son arrivée en 1867.

Le vrai coup d’accélérateur arrive avec le décret du 28 juillet 1860, qui prévoit un agrandissement d’envergure : 9 millions de francs, un port de 24 à 26 hectares (le futur bassin Aucour), une darse, un avant-port, deux jetées encadrant une passe de 80 mètres. C’est le tournant. En 1860, Oran est un vaste chantier. En 1868, la grande jetée du large atteint déjà 500 mètres de longueur. Les quais se construisent, les bassins se creusent, les grues et les dragues s’installent. Le port se modernise.

Oran, vers 1870 — Le port en train de naître

Prise depuis les hauteurs dominant le port, l’image ci-dessous, au format carte de visite, montre le port d’Oran en pleine construction.

Le port d’Oran vers 1870. Collection personnelle de l’auteur.

Au premier plan, les travaux avancent. Une darse intérieure prend forme, ses murs courbes en enrochement brut à peine sortis de l’eau. Des rails de chantier – ces voies Decauville étroites que les ingénieurs des Ponts et Chaussées utilisaient pour acheminer les matériaux lourds – traversent le terre-plein encore sablonneux. Dans le bassin principal, au fond, plus de vingt mâts se dressent, serrés les uns contre les autres : des voiliers pour la plupart, quelques felouques méditerranéennes mêlées à des trois-mâts de haute mer. Les vapeurs sont encore absents. On est à l’exact moment de bascule entre deux âges du commerce maritime.

Cette photographie date très vraisemblablement des années 1868–1875, en pleine réalisation du programme d’agrandissement décidé par le décret impérial de 1860. On y voit des voiliers entassés dans un bassin trop petit, des blocs qui s’empilent. Dans vingt ans, ce port sera le premier d’Algérie.

L’apogée commerciale et la ligne transatlantique

Dans les années 1870–1880, Oran s’impose progressivement comme la principale porte de sortie des richesses de l’Oranie. L’alfa, cette plante textile qui pousse en abondance sur les hauts plateaux, fait l’objet d’une bataille commerciale sans merci entre la France et l’Angleterre. En 1871, la marine britannique transporte depuis Oran 44 millions de kilogrammes d’alfa contre à peine 1,2 million pour la marine française. La chambre de commerce pousse des cris d’alarme. Le port traite aussi les céréales, les bestiaux, les minerais, les peaux, les laines. En 1899, son trafic annuel dépasse les 700 000 tonnes.

Port d’Oran, vers 1870–1878 — pendant les travaux d’agrandissement. Au premier plan : d’imposants ballots d’alfa empilés sur les quais, attendant l’embarquement. À quai, deux gros steamships à coque noire. C’est l’époque exacte où Sigurd Kuhlman dirige son bureau de courtage maritime : l’alfa qui s’exporte massivement vers l’Angleterre transite par ces mêmes quais. Collection personnelle de l’auteur.

Les travaux s’achèvent en 1892 après trois tempêtes dévastatrices (1869, 1876, 1886) qui ruinent partiellement la jetée du large et obligent l’État à solliciter, par la loi du 19 juillet 1880, le concours financier de la Chambre de Commerce à hauteur de 2,5 millions de francs. À l’issue de ce premier programme, le port dispose de 1 175 mètres de jetées, 1 890 mètres de quais accostables, et 13 hectares de quais et terre-pleins. Le trafic a été multiplié par quinze entre 1864 et 1892.

Photographie prise depuis le terre-plein Ouest du port, au niveau du quai, en regardant vers la ville – angle inversé par rapport aux vues en plongée depuis Santa Cruz. Vers 1875-1885. Collection personnelle de l’auteur.

Prise depuis le terre-plein Ouest du port, au niveau du quai et non depuis les hauteurs, cette photographie offre un angle rare : celui du sol, celui des hommes qui travaillent. Au premier plan, le chantier est encore vivant – terre sablonneuse non pavée, blocs de pierre épars, planches de bois, une cahute de fortune, des mulets et leurs conducteurs. Le port se construit sous nos yeux. Au centre, plusieurs voiliers et au moins un vapeur sont à quai, mâts et mâts de charge se découpant sur le ciel. À droite, la ville a déjà pris forme : arcades au rez-de-chaussée, immeubles de commerce à étages, architecture coloniale caractéristique des années 1870–1880. En arrière-plan, Oran monte sur son coteau – un clocher émerge des toits, les premières constructions des hauteurs se devinent dans la lumière. La datation la plus probable se situe entre 1875 et 1885 : la ville est structurée, ambitieuse, mais le port n’est pas encore achevé. Les travaux du bassin Aucour battent leur plein. C’est précisément l’époque où Sigurd Kuhlman est en pleine activité sur ces mêmes quais – courtier, négociant, homme du port. Cette image, c’est peut-être son quotidien.

C’est dans ce contexte d’expansion commerciale que Sigurd Kuhlman accomplit son geste le plus audacieux. Le 16 juillet 1891, le Journal Général de l’Algérie annonce l’ouverture d’une ligne directe Oran–New York, la première de l’histoire du port. Sigurd, agent de l’Anchor Line – compagnie écossaise fondée à Glasgow en 1855 – , a obtenu de sa compagnie ce service inédit. Le paquebot inaugural, le SS Bohemia, tout juste sorti des chantiers de Glasgow, effectue la traversée en quinze jours. Jusqu’alors, les marchands oranais devaient transborder leurs marchandises à Marseille ou au Havre, avec six semaines de délai. « Tous les commerçants remercient M. Kuhlman de l’avoir établi », écrit le journal. Sigurd Kuhlman, Suédois naturalisé français depuis 1876, aura ainsi relié Oran au « nouveau-monde ».

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Sources :

SourceNatureRéférence
Paul Lefrancq, Un port à OranArticle historiqueL’Afrique du Nord illustrée, 15 décembre 1934.
Ed. Dechaud, Les grands travaux du port d’OranArticleL’Afrique du Nord illustrée, 4 juin 1910
Le Messager de ParisPresse nationale18 juillet 1868 (travaux) ; 12 juillet 1880 (emprunt chambre de commerce)
Journal Général de l’AlgériePresse coloniale16 juillet 1891 (ligne Oran–New York)
Archives royales de Suède (Riksarkivet)Archives publiquesCorrespondance Sigurd Kuhlman / Bernhardt Almquist, 1871–1876
Photos d’archivesCollection privéeOran, port, vers 1863–1895 — collection Etienne Laude

Marengo d’Afrique

Marengo, le café Maure. Collection personnelle de l’auteur.

Si vous suivez la saga des Kuhlman, vous avez compris que l’Algérie de Josef et Sigurd n’était pas seulement Alger ou Oran. Elle avait un cœur, un territoire, des familles amies dont les destins se sont croisés au milieu du XIXe siècle. Ce point de ralliement fut les villages de Marengo et Bourkika où Josef avait acheté une grande ferme à la fin des années 1860. Et c’est précisément l’histoire de ces villages et de ceux qui l’ont bâti, que raconte avec passion et rigueur le site marengodafrique.fr, que je vous recommande vivement.

Décembre 1848 : la naissance d’un village au prix du sang

Tout commence en décembre 1848, quand 950 colons débarquent dans le port de Cherchell et sont escortés par l’armée vers le site du futur village de Marengo, à une vingtaine de kilomètres de là. Beaucoup viennent de la région parisienne ; on les a envoyés ici pour désengorger une capitale en crise sociale après les journées de juin. On leur a promis des maisons, des champs défrichés. Ils trouveront des baraques à construire eux-mêmes, de la boue, et le choléra. À la fin de l’année 1849, il ne reste que 150 survivants. C’est cette tragédie fondatrice et la ténacité de ceux qui ont tenu que marengodafrique.fr s’emploie à raconter.

Michel-Eugène Beauvais : le personnage central

Le personnage central du site est Michel-Eugène Beauvais (1826–1904), maire de Marengo de 1870 à 1886, beau-frère d’Ovar Lafitte et de Sigurd Kuhlman et arrière-arrière-grand-père de l’auteur. Arrivé en Algérie en 1849 par ses propres moyens depuis Toulon, il sera de toutes les batailles : les épidémies, les invasions de criquets, la révolte de 1871, la construction des écoles, de l’hôpital, du barrage. Le Tell de Blida, à sa mort en 1904, saluait « un vieil algérien qui jouissait de l’estime et de la considération de chacun ».

Les Chapotin : la famille qui reliait tout le monde

Les lecteurs de la saga des Kuhlman connaissent Louise Chapotin, l’épouse de Sigurd. Ce qu’ils ignorent peut-être, c’est que les Chapotin étaient l’une des familles les plus ramifiées de la région. Originaires du village de Zurich (près de Cherchell), elles étaient trois sœurs dont les alliances matrimoniales ont littéralement tissé le réseau humain de la colonisation locale : l’une épouse Michel-Eugène Beauvais futur maire de Marengo, l’autre Ovar Lafitte le futur maire de Cherchell et la troisième Sigurd Kuhlman, fils de Josef. Trois familles, une seule génération, un pan entier de l’histoire de la Mitidja occidentale.

Bourkika, Zurich, Tipaza, Cherchell…

Le site ne se limite pas à Marengo. Il couvre l’ensemble du réseau de villages fondés ou gravitant autour de la municipalité : Bourkika (où les Kuhlman possédaient la Ferme Saint-Joseph), Zurich (premier village habité par les Chapotin, fondé en 1848 par le convoi n°12 auquel participait le célèbre peintre Vivant Beaucé), Tipaza, Montebello, Nador et Ameur-el-Aïn.

En 1865, Napoléon III visite personnellement Marengo. C’est dans ce contexte que Josef Kuhlman, ami du Général Brincourt, lui-même figure centrale de marengodafrique.fr, participait aux grandes évolutions de la colonie. Les deux hommes avaient d’ailleurs été conviés ensemble au couronnement du Roi Charles XV de Suède en mai 1860. Ces connexions entre la saga Kuhlman et la petite histoire de l’Algérie coloniale, l’histoire vraie, se retrouvent documentées et contextualisées sur marengodafrique.fr.

Des archives, des photographies originales, des livres

Toutes les informations du site sont tirées de documents originaux : collections personnelles de l’auteur, archives familiales, journaux d’époque numérisés sur Gallica. Le site est la vitrine en ligne du livre « Marengo d’Afrique » dont les deux premiers tomes sont déjà parus. Une newsletter, L’Écho du Chenoua, permet de suivre les nouvelles publications tous les dimanches matin.

Pour tous ceux qui lisent la saga Kuhlman et cherchent à comprendre le sol sur lequel Josef, Sigurd et leurs proches ont vécu, travaillé et construit leurs existences algériennes, marengodafrique.fr est le complément indispensable.

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La correspondance Kuhlman–Almquist (1871–1876)

Un témoignage unique…

Entre 1871 et 1876, Josef Kuhlman, alors courtier maritime assermenté et en passe de devenir Consul Général de Suède et Norvège à Alger, entretient avec Bernhard Almquist, armateur et grossiste stockholmois, une correspondance commerciale d’une rare densité. Retrouvées aux Archives de la Ville de Stockholm, cette cinquantaine de lettres éclairent une relation nouée autour d’un commerce alors en plein essor : l’exportation de bois de construction scandinave, planches, poutres et madriers de pin rouge baltique, vers les chantiers de l’Algérie coloniale.

Bernhard Ulrik Georg Almsquist (1813-1881).
Josef Kuhlman (1809-1876). Collection personnelle de l’auteur.

Mais derrière les comptes de vente, les effets de commerce et les négociations de fret, affleurent aussi les grandes secousses d’une époque : la guerre franco-prussienne, l’insurrection des Mokrani, la Commune de Paris et les difficultés économiques des années ayant suivi la défaite de 1871. Ces lettres nous montrent Kuhlman, plume à la main depuis son comptoir algérois, tour à tour négociant tenace, conseiller juridique improvisé, médiateur, informateur politique et ami fidèle jusqu’à ses dernières lettres, dictées depuis son lit de malade au seuil de sa mort survenue en août 1876. Cette correspondance représente un témoignage exceptionnel sur le monde des affaires méditerranéen du XIXe siècle. Loin des clichés habituels de l’Algérie coloniale.

À partir de cette source de premier ordre, je vous présenterai à un rythme régulier une série de neuf articles qui suivront, au fil des lettres, le destin d’un Suédois installé à Alger depuis trente ans, négociant du bois, courtier assermenté puis consul, aux prises avec les grandes secousses de son époque : la révolte des Mokrani, la Commune de Paris, les krachs de 1873, et la maladie qui l’emportera en 1876. Du pin rouge de Baltique débarqué sur les quais d’Alger aux manœuvres consulaires menées depuis Stockholm, de l’affaire Barbaroux & de Marqué aux derniers mots dictés depuis son lit de malade, ces articles sont autant de fenêtres ouvertes sur un monde disparu, celui du grand commerce méditerranéen du XIXe siècle, vu depuis le bureau d’un homme qui en fut, pendant trente-cinq ans, l’un des acteurs les plus tenaces et les plus méconnus.

Bernhard Ulrik Georg Almquist (1813–1881) — Le grossiste de Stockholm correspondant de josef kuhlman.

Bernhard Ulrik Georg Almquist naît à Uppsala le 1er octobre 1813, dans une famille marquée par la distinction ecclésiastique et intellectuelle. Son père, Eric Abraham Almquist, est évêque de Härnösand — l’un des sièges épiscopaux du nord de la Suède, aux portes du Norrland — et sa mère, Johanna Elisabet Merckel, est la seconde épouse de ce prélat. De cette origine provinciale et cléricale, Bernhard ne gardera pas la vocation religieuse : c’est vers le commerce qu’il se tourne, très tôt et résolument. En juillet 1832, à dix-neuf ans, il entre au service de la maison de commerce J. C. Pauli & Co à Stockholm — l’une des grandes maisons de négoce de la capitale suédoise. Il y restera onze ans comme comptable professionnel, apprenant les rouages du commerce international depuis les livres de comptes plutôt que depuis les quais. C’est une formation rigoureuse, celle d’un homme de chiffres avant d’être un homme de terrain. En 1843, il franchit le pas : il obtient une bourse de grossiste — le titre officiel suédois du Handelskoll, qui autorise l’exercice du commerce de gros en son propre nom — et fonde sa propre entreprise.
Il a trente ans. Il ne quittera plus Stockholm.

Un empire discret bâti sur le bois et le fer du Norrland

La spécialité d’Almquist, c’est le Norrland — cette immense région forestière et minière qui couvre le nord de la Suède, entre le golfe de Botnie et les massifs scandinaves. Il en exporte deux ressources fondamentales : le bois de sciage (pin sylvestre et épicéa, planches, poutres, madriers) et le fer — lingots, barres et produits de la métallurgie suédoise, réputée dans toute l’Europe pour la qualité de son minerai faiblement phosphoreux. Dans les années 1870, celles que documente la correspondance conservée aux Archives de la Ville de Stockholm, ses marchés sont multiples : l’Angleterre d’abord, premier importateur mondial de bois nordique, puis la France, les pays d’Europe occidentale, et jusqu’à la Méditerranée et l’Afrique du Nord. C’est sur ce dernier marché que s’inscrit sa relation avec Josef Kuhlman à Alger, l’un des correspondants les plus actifs et les plus fidèles de son réseau. Son carnet d’adresses est celui d’un grossiste de dimension européenne : Johan Behrenberg, Gossler & Co à Hambourg (l’une des plus anciennes banques privées d’Allemagne), le Crédit Lyonnais à Paris et à Londres, Forney & Kolseth à Paris, Henri Norman à Bordeaux, Thomas H. North à Hull. Des noms qui dessinent, de la Baltique à la Méditerranée en passant par la City, le périmètre exact d’un commerce nordique du bois au XIXe siècle.

Une fortune ancrée dans l’industrie

Au moment de sa mort, le 27 avril 1881 à Stockholm, Almquist dirigeait encore son commerce de gros. Il avait 67 ans. La majorité de ses actifs consistait en une participation importante de 615 000 couronnes suédoises dans la société Sunds Aktiebolag, l’une des grandes scieries industrielles du Norrland, établie à Sundsvall, au cœur même de la région dont il tirait depuis quarante ans l’essentiel de ses approvisionnements. Avoir investi dans Sunds, c’était contrôler, en amont, la source même de sa marchandise.

La famille et les archives

En 1856, Almquist avait épousé Hedvig Martina Wihlborg (1834–1918), avec qui il aura plusieurs enfants. Parmi eux : Georg Mårten, qui deviendra propriétaire foncier à Ekerö (île du lac Mälar, à l’ouest de Stockholm), et Johan Axel, qui entrera dans la carrière des archives, préservant ainsi, par ironie de l’histoire, la mémoire d’un commerce dont son père fut l’un des acteurs.

C’est la veuve de Georg Mårten, Mme Signe Almquist, qui remettra aux Archives de la Ville de Stockholm, le 4 septembre 1953, ce qui restait de la correspondance de Bernhard. La collection couvre la période 1866–1878, mais elle est complète seulement pour les années 1871, 1873 et 1876, les autres années ayant été, selon la déclaration de Mme Signe Almquist elle-même, « précédemment détruites ». Ce que nous lisons aujourd’hui n’est donc qu’un vestige et l’on mesure, à la densité de ce qui a survécu, ce que la destruction des autres années représente comme perte.
Bernhard Almquist n’apparaît dans la correspondance Kuhlman que comme destinataire, sa parole ne nous est pas directement parvenue. Mais à travers les lettres que Kuhlman lui adresse, on devine l’homme : fiable, loyal, capable d’avancer de l’argent à la sœur d’un ami sans en faire état, et suffisamment influent à Stockholm pour soutenir efficacement une candidature consulaire auprès du Kommerskollegium. Un homme de confiance, dans tous les sens du terme.

Louis-Jacques Bresnier (1814–1869)

Premier professeur d’arabe à Alger — Orientaliste et philologue

J’évoque ici le personnage du professeur Bresnier car sa photographie, en format carte de visite, figure dans l’album familial des Kuhlman. Josef, Sigurd, ou très probablement Ovar Lafitte — maire de Cherchell et parfait arabophone —, l’ont certainement croisé, voire ont suivi ses cours.

Origines et formation
Louis-Jacques Bresnier (1814-1869). Collection personnelle de l’auteur.

Louis-Jacques Bresnier naît le 11 avril 1814 à Montargis (Loiret). Il reçoit une formation humaniste classique avant d’intégrer l’École des langues orientales vivantes à Paris, où il devient l’un des élèves les plus brillants du grand orientaliste Silvestre de Sacy (1758–1838), figure tutélaire de l’arabisme français.

Cette filiation intellectuelle est décisive : Bresnier hérite d’une approche scientifique et normative de la langue arabe, fondée sur la maîtrise de l’arabe classique et coranique, qu’il opposera toujours à la simple pratique orale de l’arabe dialectal.

En 1836, sur demande du ministre de la Guerre, Silvestre de Sacy désigne Bresnier — l’un de ses meilleurs élèves — pour aller fonder à Alger l’enseignement officiel de la langue arabe. Il est ainsi le premier professeur d’arabe à y être officiellement nommé.

Bresnier supplante alors Joanny Pharaon, fils d’interprète égyptien, qui avait dispensé des cours informels depuis 1832-1833 mais dont les capacités avaient été mises en doute par Sacy et Caussin de Perceval. La nomination de Bresnier représente la volonté du ministère d’asseoir un enseignement scientifiquement fondé, inscrit dans la tradition parisienne de la haute philologie orientale. Il inaugurera son cours public en janvier 1837, dans une ancienne mosquée reconvertie en école, et entame dans le même temps un cours d’arabe au collège d’Alger dès octobre 1836.

L’enseignant : méthode et pédagogie

Sa leçon inaugurale de 1837 donne le ton de sa mission : « L’étude sérieuse de l’arabe, sur une terre où cette langue est parlée depuis une longue suite de siècles, (…) peut offrir à notre patrie d’immenses avantages en amenant des relations plus fréquentes avec les indigènes, et en nous faisant mieux connaître et mieux apprécier le caractère de peuples que nous sommes appelés non seulement à gouverner, mais encore à initier peu à peu aux vastes idées de notre civilisation. »

Il organise son enseignement en deux sections, une pour la langue parlée (arabe algérien ou « barbaresque ») et une pour la langue écrite (arabe littéral / classique).

Bresnier, profondément marqué par Sacy, fera cependant de la maîtrise de l’arabe littéral la condition préalable à tout apprentissage sérieux de l’arabe parlé. Il dispense ses cours cinq fois par semaine. Ses auditeurs sont principalement des officiers, des magistrats, des fonctionnaires et des colons. La grande mobilité des militaires nuit toutefois à la continuité de l’enseignement. En 1862-1863, il annonce une quarantaine d’auditeurs sérieux, notamment après la création du collège arabe-français d’Alger qui lui fournit un vivier de jeunes professeurs désireux d’apprendre la langue.

L’œuvre philologique

Bresnier est l’auteur de plusieurs ouvrages devenus classiques de l’arabisme colonial :

1846 — La Djaroumia (édition d’al-Āǧurrūmiyya) Édition de la grammaire arabe traditionnelle composée à Fès au XIVe siècle par Ibn Āǧurrūm, base de l’enseignement dans les écoles coraniques maghrébines. Bresnier la destine à établir « pour les personnes qui étudient l’arabe en Algérie, les bases de cette langue telles que les conçoivent les Arabes eux-mêmes ».

1846-1847 — Leçons théoriques et pratiques Cours autographié par Bresnier lui-même, faute de pouvoir composer certains textes arabes en caractères mobiles. Ouvrage destiné à un public déjà initié aux principes de la langue.

1855 — Cours pratique et théorique de langue arabe (œuvre maîtresse) 668 pages, publiées à Alger chez Bastide. Cet ouvrage riche et ambitieux couvre la lecture, la grammaire, le style, les éléments de prosodie, et comprend un Traité du langage arabe usuel et de ses divers dialectes en Algérie. Le frontispice, une lithographie orientaliste en couleurs de Ch. Perlmann, porte en arabe le titre :

« La clef de la langue et des belles-lettres, pour ouvrir les trésors des connaissances des Arabes »

1867 — Principes élémentaires de la langue arabe Manuel synthétique, dans lequel Bresnier affirme encore :

« La langue arabe ne peut être apprise en Algérie de la même manière qu’en Europe, où elle n’a pour but que les hautes spéculations de la science. Elle doit ici s’appliquer, en outre, à des usages analogues à ceux de notre langue nationale, et par conséquent être appuyée à la fois sur la pratique et la théorie. La seule routine sans principes ne présente qu’un chaos obscur, et confine à jamais celui qui s’y livre exclusivement dans une impasse. »

1871 — Chrestomathie arabe, Lettres, Actes et Pièces diverses avec traduction française (posthume) Publié par la Librairie Adolphe Jourdan à Alger.

Le puriste face à la réalité dialectale

L’une des tensions fondamentales de l’œuvre de Bresnier est son rapport à l’arabe algérien parlé. Bien qu’il ait longuement étudié les dialectes locaux dans son Cours de 1855, formulant des remarques pertinentes sur l’influence de l’entourage consonantique des voyelles, la structure syllabique des mots ou le caractère non systématique de certaines correspondances temporelles, il ne voit dans l’arabe usuel qu’un « patois condamné à terme », une langue « fautive » par rapport à la norme classique.

La linguiste Sylvette Larzul résume bien ce paradoxe :

« Le puriste qu’est Bresnier ne voit dans l’arabe usuel qu’une langue fautive, un ‘patois’ condamné à terme et, même si sa position de titulaire de la chaire d’arabe à Alger le conduit à étudier de près l’arabe algérien, il ne cherche pas à développer et à systématiser ses observations dans une publication. » (Larzul, Sylvette. « Grammatisation et lexicographie de l’arabe algérien au XIXe siècle », Synergies Monde arabe n° 7, 2010)

Cette posture puriste l’éloigne des interprètes militaires qui maîtrisent l’arabe parlé par la fréquentation quotidienne des populations. Elle lui vaut également des relations tendues avec l’inspection académique d’Alger, qui lui reproche son approche trop savante et son manque d’intérêt pour la formation des moins lettrés.

Dernières années et mort

En 1865, Bresnier est nommé professeur d’arabe à la nouvelle École normale d’Alger, ce qui lui vaut enfin un traitement financier amélioré. Tout au long de sa carrière, il exprime le souhait de retourner à Paris — visant un poste à la Bibliothèque impériale, au Collège de France ou à l’École des langues orientales — sans jamais y parvenir. Il meurt le 21 juin 1869 à Alger, frappé d’une attaque d’apoplexie en entrant à la bibliothèque où il allait donner son cours — une mort symboliquement fidèle à une vie entière consacrée à l’enseignement. À sa mort, sa chaire d’arabe du lycée d’Alger est reprise par Louis Machuel, l’un de ses propres élèves.

Principales sources
  • Wikipédia — Article « Louis Jacques Bresnier », fr.wikipedia.org
  • Messaoudi, Alain — Les arabisants et la France coloniale. 1780-1930, ENS Éditions (OpenEdition Books), chapitre IV « Hésitations, dissensions politiques et métissages »
  • Larzul, Sylvette — « Grammatisation et lexicographie de l’arabe algérien au XIXe siècle », Synergies Monde arabe n° 7, 2010, Gerflint, pp. 89-100
  • Catalogue Drouot — Notice du Cours pratique et théorique de langue arabe (1855), Gros & Delettrez
  • Faucon, Narcisse — Le Livre d’or de l’Algérie, Challamel et Cie, Paris, 1889

L’homme de Kenitra

A tous mes amis du Maroc…

Aujourd’hui je vais évoquer le Maroc et principalement la ville de Kenitra. Mais pourquoi le Maroc ?

Il m’est arrivé plus d’une fois en visitant une ville, un pays, lors d’un déplacement privé ou professionnel de ressentir quelque chose de spécial. Comme si le lieu m’était familier. La plupart du temps, les premières fois, je n’en compris pas le sens.

La première fois que je passai à Norrköping, je connaissais bien sûr un peu l’histoire des Kuhlman dans cette ancienne ville industrielle de Suède mais il était tard, je rentrai à Copenhague et j’attendais mon train de correspondance, les avions depuis Stockholm étant cloués au sol par les fortes chutes de neige des jours qui précédèrent. D’autres fois en revanche, je ressentais quelques vibrations internes sans en comprendre le sens. Plus tard je compris que si pour moi ces visites semblaient être les premières, mes ancêtres y avaient marqué leur présence bien avant. Cela m’arriva à Tunis, en Finlande ou encore plus récemment au Maroc.

Si l’histoire familiale en Algérie commençait à m’être bien familière, je me demandai pourquoi, lors de ma première visite au Maroc en 2019, il me semblait ressentir quelque chose d’équivalent à ce que j’avais ressenti lors de ma première visite à Alger en 2011. Mes amis Algériens ne m’en voudront pas de ne pas entrer dans les polémiques actuelles, car mes propos visent toujours à rassembler et non à diviser, bien entendu. Mais pourquoi le Maroc ? Habitué à ces étranges sensations de déjà-vu intergénérationnel, je devais comprendre d’où cela pouvait venir…

Peu de temps après être rentré de cette première visite à Tanger, j’entrepris quelques recherches complémentaires. Une des histoires encore non élucidées concernait mon arrière-grand-père Georges Kuhlman, le père de Germaine, Suzanne, ma grand-mère et Simone. Je savais par Suzanne qu’elle avait perdu ses parents encore adolescente et qu’elle était allée vivre avec ses sœurs chez sa tante Hélène Beauvais et son oncle Lamoise à Eckmühl, un quartier d’Oran.

Georges Kuhlman naquit à Oran le 7 avril 1872, fils cadet de Sigurd et Louise Chapotin. En avril 1889, il réussit l’examen d’entrée de l’École Pratique d’Agriculture et de Viticulture de Rouïba, une distinction rare car il était ce printemps-là le seul candidat oranais à y avoir été admis. À sa sortie de l’école, Georges prit en main la grande propriété familiale, la « Ferme Saint-Joseph » à Bourkika : cent trente-neuf hectares de vignes et de plantations, auxquels s’ajoutaient quatre lots de concessions au cœur du village. Après la vente forcée de la propriété en 1895, il tenta de se relancer en exploitant une petite ferme viticole à Saint-Cloud, dans l’Oranais avant de devenir garde-champêtre à Sirat, une petite commune mixte à proximité.

Il s’était marié deux ans plus tôt, en 1893 à Marengo, avec Ida Zoé Beauvais, née en 1877, institutrice et fille de Michel Eugène Beauvais, maire de Marengo, et de Mathilde Ida Zaepffel. De leur union naquirent sept enfants. L’aîné, Louis Georges (1896–1920), émigra en Argentine dans la région de Mendoza pour cultiver la vigne et disparut lors du tremblement de terre de décembre 1920. Lucien Sigurd (1898–?), gendarme, s’évada pendant la Première Guerre mondiale avant de servir à Relizane pour le reste de sa carrière. Vinrent ensuite Germaine, Suzanne et Simone, toutes trois citées dans l’avis de décès de 1923, Roberte (1917–1923) emportée à cinq ans le 29 mars 1923 à Oran, et enfin Roger (1919–1920). Ida mourut des suites de l’accouchement du petit Roger en septembre 1919. À la disparition de leur mère, les quatre filles — Germaine, Suzanne, Simone et la petite Roberte furent recueillies par leur tante Hélène Beauvais-Lamoise, sœur d’Ida, qui les éleva à Oran.

Et c’est justement la publication du décès de la petite Roberte en 1923 qui me mit sur la trace Kenitra.

Journal « L’Echo d’Oran » daté du 29 mars 1923.

Georges Kuhlman était donc établi à Kenitra au Maroc lors du décès de la petite Roberte… peut-être même après la mort de son épouse Zoé.

Vers 1919–1923, à l’approche de la cinquantaine, Georges Kuhlman prend alors la décision de quitter l’Algérie pour le Maroc. Ce départ marque une rupture profonde dans son existence. Devenu veuf, séparé de ses fils — Louis Georges étant parti en Argentine, Lucien s’étant établi à Relizane — il doit aussi se résoudre à laisser derrière lui ses filles. Cette nouvelle séparation familiale donne à son départ une tonalité plus douloureuse encore : il ne s’agit pas seulement d’un changement de lieu, mais d’un arrachement, sans doute dicté par la nécessité de tenter une dernière relance dans une vie déjà éprouvée. C’est dans ce contexte qu’il gagne Kénitra, alors en plein essor sous le Protectorat français, petite ville qui prendra le nom de Port-Lyautey. La région du Gharb, que l’administration coloniale cherchait alors à mettre en valeur, offrait des perspectives réelles à des hommes disposant d’une expérience concrète du monde rural. Pour Georges Kuhlman, ce départ pouvait représenter l’espoir d’un recommencement : retrouver un travail stable, reconstruire une situation matérielle et reprendre pied après des années marquées par les deuils, les dispersions familiales et l’incertitude.

Sur place, plusieurs voies pouvaient s’offrir à lui. Il a pu chercher à s’établir comme colon agricole dans cette plaine fertile où terres et facilités de crédit étaient accordées aux nouveaux exploitants. Son expérience pouvait aussi le conduire vers la viticulture, activité prometteuse dans un Maroc encore préservé du phylloxéra qui avait durement affecté les vignobles algériens. Il a également pu être employé comme contremaître ou régisseur sur un grand domaine, fonctions pour lesquelles son habitude du travail de la terre et des réalités rurales constituait un atout certain. Enfin, son passé de garde champêtre pouvait l’orienter vers des responsabilités de surveillance des propriétés, des cultures ou des récoltes, dans un environnement colonial où la protection et l’encadrement des exploitations tenaient une place importante.

Ainsi, son installation au Maroc apparaît comme une tentative de se relancer dans un territoire où tout restait à construire. En quittant l’Algérie, Georges Kuhlman ne cherchait sans doute pas seulement un emploi ; il cherchait aussi, après l’éclatement progressif de son univers familial, les moyens de redonner une direction à sa vie.

Pour quelles raisons Georges choisit-il le Maroc ? Ma grand-mère Suzanne ne m’en parla jamais. Le savait-elle seulement ? Une piste se dessine toutefois à travers la parenté familiale : son cousin Louis Ovar Néron, héros des Dardanelles en 1915-1916, fit lui aussi le choix du Maroc, où il poursuivit sa carrière dans la magistrature jusqu’à exercer à Rabat l’une des plus hautes fonctions judiciaires du Protectorat. Cette présence familiale a pu jouer un rôle, en offrant à Georges à la fois un point d’appui, un exemple de réussite et peut-être même une possibilité de relais au moment de tenter de se relancer.

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La suite de son parcours au Maroc demeure toutefois obscure : où est-il décédé, et où a-t-il été enterré ? Voilà encore quelques mystères qu’il me reste à éclaircir…