La mort du Consul Schultze

11. Alger, les années fondatrices (1841-1849) – 13 février 1847
Enterrement du Consul de Suède et Norvège Johan Fredrik Schultze, février 1847. Image générée par IA.

Le 13 février 1847, Johan Fredrik Schultze mourut rue de la Licorne, dans la maison consulaire qu’il occupait depuis onze ans. Il avait soixante-treize ans. Il était à Alger depuis trente-sept. Josef l’apprit tôt le matin.

Trente-sept ans

Schultze était arrivé à Alger en 1810, envoyé en mission par le gouvernement suédois. Le Dey régnait encore, les corsaires sillonnaient la Méditerranée, la ville était ottomane depuis trois siècles. Il avait construit la Salpêtrière pour le compte du Dey; les bâtiments existaient encore, utilisés maintenant comme caserne française. Il avait vu la conquête de 1830 depuis sa villa des hauteurs, à quelques centaines de mètres du champ de bataille. Il avait représenté la Suède, la Norvège, la Russie et la Prusse simultanément – quatre États dont il portait seul les intérêts sur cette côte d’Afrique (1). Il recevait au 12, rue de la Licorne depuis ans, accueillant officiers, artistes, savants et voyageurs de toutes nations.

Aucun Européen vivant à Alger en 1847 ne connaissait cette ville meux que lui.

Le temple de la rue de Chartres
Le pasteur Jean-François Sautter (1791-1872)

Ses funérailles eurent lieu au temple protestant de la rue de Chartres, inauguré quatorze mois plus tôt, le 25 décembre 1845 (2). C’était le pasteur Jean-François Sautter qui officia, lui, le premier pasteur du consistoire protestant d’Alger, en poste depuis 1837 (3). Les obsèques eurent lieu en présence d’une nombreuse assistance (4). Il y avait tout les représentants des consulats étrangers présent dans le pays mais aussi des militaires en uniforme, dont le Colonel Marengo. Des commerçants également, des notables. Des gens qui avaient connu Schultze depuis l’époque de la Régence et le Comte Guyot pour représenter le Gouvernorat Général. Et Josef bien sûr…

Crusenstolpe prit la parole. Il n’avait pas vraiment préparé de discours; il n’en avait pas eu besoin. Il connaissait le parcours de Schultze mieux que personne, pour l’avoir observé depuis 1832, depuis le jour où il était arrivé à Alger comme secrétaire consulaire et avait trouvé en face de lui cet homme qu’on appelait déjà le patriarche.

Il parla de 1810, de la ville ottomane, du Dey, de la Salpêtrière. Il parla de 1830, de la conquête observée depuis les hauteurs, des batteries françaises installées sur le terrain du consulat, des dégâts occasionner que l’état n’avait jamais voulu indemniser. Il parla des quatre États représentés simultanément, de la confiance accordée par Stockholm, Saint-Pétersbourg, Berlin. Il parla de Kenney, du salon de la rue de la Licorne, de la Calorama et de sa terrasse sur la baie. Il parla d’un homme qui avait regardé cette ville changer pendant trente-sept ans sans jamais cesser de la servir. Josef écoutait.

Le carré des Consuls

Le cortège se forma devant le temple et remonta vers le cimetière de Saint-Eugène, sur les hauteurs de Bab-el-Oued. Une portion de terrain y avait été concédée au corps consulaire d’Alger deux ans auparavant, où furent furent transportés les restes des consuls enterrés jadis au cimetière des Chrétiens (5). Schultze était l’un des premiers à être inhumé directement dans cet endroit que l’on appellera bientôt « le carré des Consuls ».

Kenney se tenait droite, en noir, Crusenstolpe à ses côtés. Le pasteur Sautter lut quelques versets de la bible. La tombe était simple, formée d’une dalle de marbre blanc posée sur une base basse. On ne sut jamais qui avait fait ériger, bien des années plus tard, une colonne pour surmonter la tombe. L’ami voulu rester anonyme.

L’épitaphe, quand elle fut gravée, disait :

« Ici repose un patriarche, John Friderick Schultze, consul de Suède et de Norvège, chargé d’affaires de Russie et de Prusse, né près de Stockholm, 15 janvier 1774, décédé le 13 février 1847. Un ami fidèle à la religion du souvenir lui a élevé ce modeste monument sur la terre étrangère. » (6)

Le jour d’après

Crusenstolpe prit la charge officielle du consulat. Il avait les réseaux, l’expérience, connaissait bien le pays. Tout le monde était sûr qu’il tiendrait le poste dignement. Josef continua ses affaires au port. Les navires entraient en rade selon leur calendrier. Il continua de lire ses journaux chaque matin au Café de la Bourse. Il devint le courtier maritime que Schultze avait encouragé à devenir.

Mais une page venait de se refermer. La ville qu’il habitait depuis six ans était devenue bien différente de celle que Schultze avait connue trente-sept ans plus tôt. Une ville différente, aussi, de celle où lui-même avait débarqué en 1841. Alger se transformait trop vite.

Un ami fidèle à la religion du souvenir.

On ne sut jamais qui avait rédigé cette épitaphe.

Notes

(1) Johan Fredrik Schultze représentait simultanément quatre États à Alger : la Suède et la Norvège (réunies en union personnelle depuis 1814), la Russie et la Prusse. Ce cumul témoignait de son poids diplomatique exceptionnel. Lire aussi : Au 12 rue de la Licorne, sur ce même site.

(2) Le temple protestant d’Alger, rue de Chartres (aujourd’hui rue Amar El Kama), fut inauguré le 25 décembre 1845 en présence du comte Eugène Guyot, directeur général des Affaires civiles. Construit par l’architecte Pierre-Auguste Guiauchain, il accueillait environ 350 personnes et organisait deux cultes dominicaux — l’un en français, l’autre en allemand.

(3) Jean-François Sautter : premier pasteur officiel du consistoire protestant d’Alger, institué par ordonnance royale du 31 octobre 1839. Appelé du temple Grignan de Marseille, il quitta Alger en 1847, la même année que la mort de Schultze. Son successeur, Guillaume Monod, n’arriverait qu’en 1849, laissant la communauté protestante sans pasteur titulaire pendant deux ans.

(4) « Schultze mourut dans notre ville en 1847 et ses obsèques eurent lieu avec le concours d’une nombreuse assistance. » (Fayolle, Les Feuillets d’El-Djezaïr, volume 2, 1942.)

(5) « Au cimetière de Saint-Eugène, une petite portion de terrain a été tacitement concédée au corps consulaire d’Alger, et elle est connue sous la dénomination de Carré des Consuls ; c’est là que furent transportés, vers 1845, pour y être inhumés de nouveau, les restes des consuls enterrés jadis au cimetière des Chrétiens. » (Fayolle, ibid.)

(6) Épitaphe documentée par Fayolle (Les Feuillets d’El-Djezaïr, volume 2, 1942). L’identité de « l’ami fidèle » qui fit ériger le monument n’est pas connue. Kenney Bowen-Schultze repose à ses côtés. Son épitaphe : « Ici repose Kenney Bowen, veuve Schultze, décédée le 1er avril 1861, âgée de 51 ans. »

Sources : Les Feuillets d’El-Djezaïr, Th. Fayolle, volume 2, 1942 ; Konsulsstaten, Almquist, Stockholm 1914 ; Wikipedia, Temple protestant d’Alger.

La véritable histoire de la prise de la Smala

5.1 Alger, les années fondatrices (1841-1849) – 20 avril 1843

Note préliminaire : Ce qui suit s’appuie sur un document inédit, une lettre autographe du capitaine Alfred Durrieu, datée du 20 avril 1843, adressée au colonel Comman, commandant supérieur à Miliana, et retrouvée dans une collection particulière. Elle jette une lumière nouvelle sur les vingt-six jours qui précédèrent la prise de la Smala et sur le rôle de ceux qui la rendirent possible.

la prise de la Smala d'Abd el Kader par Horace Vernet 1843
La prise de la Smala par Horace Vernet.
Un document oublié depuis 183 ans

Il existe des documents oubliés qui peuvent changer la lecture d’un événement. Pas en le contredisant mais en l’éclairant d’un jour nouveau. La lettre que vous allez lire est de ceux-là.

Elle est datée du 20 avril 1843. Elle est signéedu capitaine Durrieu et adressée au colonel Comman, commandant supérieur à Miliana, ville de garnison française à cent kilomètres au sud-ouest d’Alger. Ecrite le soir, dans un lieu appelé Saneg, dans les Hauts Plateaux de l’Ouest algérien. Et elle précède de vingt-six jours exactement la prise de la Smala d’Abd el-Kader, le 16 mai 1843, l’événement dont tout Alger parla pendant des semaines, et dont Josef Kuhlman suivit les échos depuis les quais du port.

En avril 1843, Durrieu est encore capitaine. Un grade qu’il porte depuis 1840 et qu’il portera encore deux ans. Officier de terrain, homme de confiance du duc d’Aumale, il écrit cette lettre à la hâte, éclairé par une unique bougie soufflée par le vent du désert. C’est l’un des rares témoignages directs de ce qui se jouait dans les semaines précédant la capture de la capitale itinérante d’Abd el-Kader. Au moment où il écrit ce courrier, il se trouve à 117 km du lieu où sera capturé la Smala d’Abd-el-Kader. Une cavalerie légère en campagne couvre 25 à 35 km par jour : la distance est donc franchissable en 4 à 5 jours de marche forcée. Les 26 jours d’intervalle ne sont donc pas du tout du temps perdu, ce sont précisément les semaines de consolidation, de distribution du butin des Tahman chez les Douairs, de rassemblement des caïds, de collecte du renseignement qui va localiser la Smala.

Le Prince et ses hommes
Le Duc d’Aumale, 1870 à Londres. Collection personnelle de l’auteur.

Dans la correspondance militaire de l’époque algérienne, ce mot désignait sans ambiguïté Henri d’Orléans, duc d’Aumale, fils cadet de Louis-Philippe. Il avait vingt et un ans au printemps 1843, commandait une colonne légère de cavalerie dans l’Ouest algérien, et s’était déjà fait une réputation d’audace froide que les vétérans de Bugeaud, peu enclins à l’admiration facile, reconnaissaient volontiers. À ses côtés opérait Yusuf, ce général de brigade aux origines fabuleuses dont Josef, dans les cafés du port, entendait déjà prononcer le nom comme on prononce celui d’un personnage de légende. Alexandre Dumas, de passage à Alger, avait dit de lui : « À lui seul, c’est le conte entier des Mille et Une Nuits. » Yusuf et Aumale formaient un tandem redoutable : l’un apportait la légitimité dynastique et l’autorité de commandement, l’autre la connaissance du terrain, de la langue, de la mentalité des tribus.

Durrieu, lui, était l’homme de liaison, l’officier qui transmettait les ordres du Prince, rédigeait les dépêches, coordonnait la logistique avec les postes de garnison. C’est en cette qualité qu’il écrit au colonel Comman ce soir du 20 avril.

La lettre du 20 avril 1843

Mon colonel,

Le Prince me charge de vous informer qu’il a fait aujourd’hui sur la tribu des Tahman une ghazia très heureuse qui à mon estime peut se monter à 600 chameaux et 10 000 moutons plus un butin immense – demain nous nous dirigeons avec notre prise sur l’Oued Sidi Ameur (chez les Douairs) – là sera faite la répartition de nos immenses richesses. Veuillez faire immédiatement diriger sur ce point pour le compte de l’intendant

La marque des bœufs — W.

La petite marque des moutons — w.

de plus faire confectionner immédiatement des nouvelles petites marques à moutons W. qui seront dirigées par vos soins après confection sur l’Oued Sidi Ameur.

Le Prince a également besoin (toujours au même point) de Amonda (caïd ouameri) ben Chobah (caïd vayara). Si Mansour (caïd Douars) bel Abbas bou Chenafa — le caïd des Hassins ben Aly — Seïd gardien des troupeaux du beylite (comme du nakheur) — Veuillez avoir la bonté de faire diriger tous ces agents arabes sur l’Oued Sidi Ameur (Douairs).

Je suis et nous sommes trop fatigués. Je vous prie d’excuser mon laconisme, du reste le vent violent qu’il fait éteint ma bougie et me force au repos, notre ghazia vous sera écrite je pense dans ses détails par le Prince. Je ne veux pas lui enlever ce plaisir.

Mille amitiés respectueuses et Recevez mes respects affectueux que je vous prie d’agréer.

Durrieu

Lettre autographe du Capitaine Durrieu, datée du 23 avril 1843. Collection personnelle de l’auteur.
Ce que la lettre révèle

La ghazia sur les Tahman est un coup de filet considérable : 600 chameaux, 10 000 moutons, un butin immense. Durrieu parle de « nos immenses richesses » . La formule est celle d’un soldat soulagé, presque étonné de sa propre chance, qui mesure en même temps ce que cette prise représente comme coup porté aux réseaux de ravitaillement d’Abd el-Kader. Bugeaud avait fait de cette méthode une doctrine : priver l’adversaire de ses ressources jusqu’à l’asphyxie. Ce soir du 20 avril, la doctrine fonctionnait. Mais ce qui rend ce document précieux, c’est ce qu’il révèle en creux sur les mécanismes qui allaient produire la prise de la Smala vingt-six jours plus tard. Et où l’on découvre qu’avant d’être capturée, la Smala d’Abd-el-Kader fut privée quelques semaines auparavant de ses ressources de ravitaillement.

Le mode opératoire est identique. Une colonne légère, rapide, conduite sans attendre les renforts. Une frappe surprise sur un objectif localisé grâce au renseignement. Une exploitation immédiate du succès avant que l’adversaire ne se ressaisisse. Ce que Durrieu décrit le 20 avril, c’est l’entraînement quotidien qui rendit l’exploit du 16 mai possible et presque logique.

Les Douairs sont au cœur du dispositif. La colonne se dirige après la ghazia vers l’Oued Sidi Ameur, chez les Douairs, ces tribus alliées des Français qui constituaient la principale source de renseignement humain dans l’Ouest algérien. C’est précisément via ce réseau de tribus auxiliaires que la localisation exacte de la Smala sera révélée à Aumale quelques semaines plus tard. La liste des caïds convoqués par Durrieu au même point de rassemblement : Amonda, Ben Chobah, Si Mansour, Bel Abbas, Ben Aly, Seïd et représente exactement ce réseau humain, activé et entretenu dans les semaines décisives.

L’usage du terme « ghazia » mérite une attention particulière. Durrieu n’écrit pas « razzia » – le mot français courant – mais le terme arabe lui-même, avec sa graphie orientale. Ce n’est pas un détail anodin : il trahit l’acculturation profonde de ces officiers de l’armée d’Afrique, qui avaient appris à penser la guerre dans les catégories de leurs adversaires. C’est dans cet espace mental partagé que Yusuf excella toute sa carrière et c’est probablement ce qui rapprocha durablement les deux hommes.

Le ton de la fin de lettre est aussi révélateur que son contenu. Durrieu s’excuse de sa brièveté : « excusez mon laconisme » , sa bougie, l’unique qui lui restait, soufflée par le vent. Mais il y a dans cette note finale quelque chose d’autre : une affection à peine dissimulée, presque tendre. « Notre ghazia vous sera écrite dans ses détails par le Prince, je ne veux pas lui enlever ce plaisir. » Durrieu lui laisse la plume.

Ce qu’Alger en sut

Josef était à Alger, à son bureau du consulat de la rue de la Licorne, ou peut-être sur les quais, à recenser les arrivées du soir. Il ne connaissait pas encore Durrieu. Il ne savait pas que quelque part dans les Hauts Plateaux, à trois jours de chevauchée vers le sud-ouest, un capitaine épuisé rédigeait à sa dernière bougie une dépêche qui préfigurait le coup d’éclat dont toute la ville allait parler.

La nouvelle de la Smala parvint à Alger le 19 mai au matin. Elle avait voyagé par courrier express depuis Taguin depuis trois jours. Et le port, d’un seul coup, changea de visage. Les conversations sur les quais, dans les cafés de la Marine, dans les bureaux des négociants, ne portèrent plus que sur une seule chose : le duc d’Aumale, 21 ans, 600 cavaliers, des dizaines de milliers d’âmes capturées. Le trésor d’Abd el-Kader. Ses archives. Sa famille.

Crusenstolpe, ce soir-là, avait obtenu quelques détails supplémentaires d’un officier de passage. Il posa son verre sur le comptoir du café Valentin et dit simplement, dans le suédois qu’il réservait aux moments importants : « C’est terminé. Pas Abd el-Kader, lui, n’était pas présent. Mais c’est terminé pour la guerre telle qu’elle était. »

Ce que l’histoire retint, et ce qu’elle oublia

L’histoire officielle retint le duc d’Aumale, le geste héroïque, la charge de cavalerie, le tableau monumental de Horace Vernet, 21 mètres de toile commandée par Louis-Philippe pour le musée de Versailles, où la bataille devient épopée dynastique. Elle retint Yusuf, figure de légende, les Mille et Une Nuits en personne.

Le Général Durrieu, vers 1870. Collection personnelle de l’auteur.

Elle sembla un temps négliger Durrieu, capitaine épuisé, bougie soufflée, convoquant des caïds dans le désert pendant que le Prince s’apprêtait à signer sa gloire. Mais Durrieu était de ceux que l’Algérie ne lâcha pas. Progressivement, avec la méthodique patience des hommes qui savent où ils vont, il gravit les échelons : chef d’escadron aux spahis dès 1845, l’arme même que Yusuf avait créée et façonnée, puis lieutenant-colonel en 1849, colonel en 1851, et enfin général de brigade en 1854, onze ans après la lettre écrite à la bougie.

Ce rapprochement avec les spahis ne fut pas une coïncidence administrative. Il est probable que c’est précisément dans les semaines de cette campagne du printemps 1843, dans les chevauchées communes, les nuits de bivouac et les ghazias partagées, que Durrieu et Yusuf nouèrent ce qui deviendrait une amitié durable. Durrieu apprit de Yusuf ce que nul manuel de cavalerie n’enseignait : la lecture du terrain, la psychologie des tribus, la guerre à l’arabe. Et Yusuf reconnut en Durrieu l’étoffe d’un homme de l’Algérie, pas seulement un officier de passage.

La suite leur donna raison à tous deux. Général de division en 1859, Durrieu devint ensuite pendant neuf ans sous-gouverneur de l’Algérie, l’homme qui faisait tourner la machine pendant que les gouverneurs se succédaient. Et enfin, en juillet 1870, dans les heures chaotiques qui suivirent la déclaration de guerre à la Prusse, gouverneur général de l’Algérie, le titre le plus élevé de la colonie. L’homme qui écrivait à sa dernière bougie dans le vent du désert était devenu, vingt-sept ans plus tard, le maître de ce même territoire.

Yusuf, lui, ne vit pas cette consécration. Il était mort en mars 1866 à Cannes, grand-croix de la Légion d’honneur, dans un litn ce qui, pour un homme de sa trempe, avait quelque chose d’un peu ironique. Durrieu avait alors 54 ans et était sous-gouverneur depuis cinq ans. Il est raisonnable de penser qu’il était au nombre de ceux qui le pleurèrent sincèrement.

Quant aux Douairs, aux caïds, aux informateurs anonymes sans lesquels aucune colonne légère n’aurait jamais su où chercher la Smal, eux, l’histoire ne les retint pas. C’est le destin ordinaire de ceux qui rendent les victoires possibles.

La suite dans le prochain article : Josef obtient son brevet de Courtier Maritime (décembre 1844).

Une nuit au Grand-Vatel

10. Alger, les années fondatrices (1841-1849) – 22 juin 1846

La nouvelle avait couru dans les cafés de la rue de la Marine quelques jours avant l’événement. Ole Bull était à Alger. Le violoniste norvégien, que les gazettes comparaient à Paganini, que Robert Schumann avait placé parmi les plus grands de tous, que les foules de Londres, de Paris, de La Havane et de New York avaient portée en triomphe, avait jugé l’Afrique digne d’ajouter un fleuron à sa couronne d’artiste. Il donnait un concert vendredi soir à la Bonbonnière, rue de l’État-Major.

Josef Kuhlman, qui lisait l’Akhbar chaque matin au Café de la Bourse, leva les yeux de son journal. Ole Bull était né à Bergen, en Norvège, en 1809 (1). Un an après lui. À deux cents lieues de Stockholm. Suffisamment proche pour être, en ce coin d’Afrique, presque un compatriote.

Le banquet
Ole Bornemann Bull (1809-1880). Collection personnelle de l’auteur.

Ce n’est pas au concert que Josef rencontra Ole Bull, mais au banquet qui précéda. Il y fut invité par Crusenstolpe qui représentait ce soir-là le consulat de Suède et Norvège en qualité de vice-consul (2).

Le Grand-Vatel se trouvait dans un faubourg verdoyant hors les murs de la ville, là où l’espace permettait ces jardins d’agrément que la ville dense ne pouvait offrir. Lorsque Josef y arriva ce soir du 21 juin, le jardin était illuminé par plus de mille bougies entourées de papier de couleur. Les unes jetées çà et là sur des tertres de gazon, les autres suspendues à des branches d’arbres et balancées légèrement par une douce brise. Sous un immense figuier dont les rameaux épais formaient un salon naturel, une table magnifiquement servie attendait les convives. Des guirlandes de roses dessinant une couronne supportaient des globes de lumière.

« Presqu’autant de nations que de convives », notera l’Akhbar deux jours plus tard. Josef avait pu le constater de ses yeux.

La table

Au siège du président : le colonel Marengo (3). Josef l’avait vu pour la première fois dans la nuit du 26 juin 1844, dirigeant les opérations au milieu de la confusion de l’incendie de la Djenina. Il l’avait revu au Jardin public qu’il avait créé avec ses condamnés militaires. Ce soir, Marengo présidait un banquet en costume civil, avec la même autorité naturelle qu’il mettait à tout. À sa droite : le consul de Prusse. À sa gauche : Crusenstolpe, impeccable dans sa redingote noire. En face de Marengo : Ole Bull lui-même, grand, les cheveux clairs, les yeux bleus d’un homme du Nord, placé entre MM. Amat et Ferdinand Van-Hendell.

Josef chercha machinalement le visage de Schultze parmi les convives. Il n’y était pas. Le consul était souffrant, confiné chez lui depuis plusieurs semaines. Crusenstolpe n’avait rien dit, mais Josef avait vu dans ses yeux quelque chose qui ressemblait à de l’inquiétude. Puis il aperçut Kenney, son épouse (4). Elle était assise plus loin sur la table, droite et attentive dans sa robe sombre, représentant son mari qui n’avait pu venir. Josef la connaissait depuis 1841, depuis ses premières visites à la CaloRama qu’elle-même avait baptisée de ce nom poétique, « la Belle Vue », en hommage au panorama sur la baie. Elle qui avait tenu salon à la CaloRama et rue de la Licorne, animant depuis quinze ans la vie culturelle de la colonie diplomatique. La voir ici sans Schultze était, pour qui la connaissait, un signe qui ne trompait pas.

Les toasts

Aux premiers flots de champagne, la conversation s’anima. Marengo se leva le premier, son verre à la main, et proposa un toast au célèbre violoniste « qui, le premier, avait jugé l’Afrique digne d’ajouter un fleuron à sa couronne d’artiste. » Les acclamations furent unanimes. Ole Bull répondit avec chaleur, il remercia le colonel, rappela l’origine glorieuse de son nom, et prononça quelques mots pleins de bienveillance pour la colonie et pour l’armée. Puis ce fut M. Descous qui se leva. Son toast à la Suède et à la Norvège était une ode à Gustave Vasa et Charles XII pour la gloire, à Linné et Berzelius pour les sciences, à Bellman et Tegnér pour les lettres et Byström l’émule de Canova pour les arts. « Peut-être notre fête manque-t-elle de ces choses qui font la splendeur des pays que vous avez parcourus », disait-il, « mais du sein de notre simplicité festivale s’élève une pensée sérieuse. Parcourez des yeux les rangs de ce banquet : voyez ! presqu’autant de nations que de convives ! »

Crusenstolpe, à la gauche de Marengo, leva son verre sans un mot. Josef fit de même. De l’autre côté de la table, il vit Kenney porter son verre à ses lèvres, pour son mari, absent.

Minuit – la n’bitsa

À la fin du repas, quelque chose d’inattendu se produisit. Des musiciens arabes, des mauresques, et le fameux comique Ben-Danda vinrent offrir à Ole Bull le spectacle d’une n’bitsa (5), cette forme de spectacle populaire algérois mêlant chant, danse, musique et improvisation comique que l’on voyait dans les cafés maures et les fêtes de mariage. Ole Bull regarda, immobile, sans mot dire. Puis il applaudit longuement. Il avait, disait-on, ce don particulier des grands musiciens : celui d’entendre la musique là où les autres n’entendaient que du bruit. À minuit, les convives quittèrent ensemble le Grand-Vatel, emportant, comme l’écrirait l’Akhbar, « les plus délicieuses émotions d’une soirée de famille, qui n’a pas cessé un instant d’être animée par une gaîté franche et de spirituelles saillies. »

Le lendemain – la Bonbonnière

Le vendredi 22 juin, Ole Bull donna son concert à la Bonbonnière (6), la salle de la rue de l’État-Major que les Algérois aimaient pour ses places intimes et son atmosphère de salon bourgeois. Josef y était. Ole Bull joua son Concerto en la, le Carnaval de Venise, La Prière d’une mère, la Polacca Guerriera. M. Amat chanta entre les pièces.

Josef Kuhlman n’était pas musicien lui-même. Mais il connaissait la nostalgie du Nord, cette chose particulière qui vous saisit quand vous avez passé cinq ans au soleil de l’Afrique et que vous entendez quelqu’un jouer comme s’il parlait de là-bas. Après le concert, il resta assis quelques minutes dans la salle qui se vidait, les yeux sur le rideau tiré. Il pensa à Schultze, souffrant chez lui. À Kenney qui avait tenu sa place avec cette discrétion digne qui la caractérisait. À Crusenstolpe qui avait porté seul le poids officiel de la soirée. Et à Bergen, dont il n’avait jamais vu les fjords mais dont il connaissait désormais le son.

Notes

(1) Ole Bornemann Bull (Bergen, 5 février 1809 — Lysøen, 17 août 1880) : violoniste virtuose et compositeur norvégien, l’une des figures les plus emblématiques du romantisme national scandinave. Après des tournées triomphales en Europe, aux États-Unis et dans les Caraïbes, il fit escale à Alger en juin 1846. En 1850, il fonda le premier Théâtre national norvégien de Bergen et, en 1858, convainquit les parents du jeune Edvard Grieg de l’envoyer au Conservatoire de Leipzig.

(2) Le registre officiel des consulats suédois (Konsulsstaten, Almquist, Stockholm 1914) confirme que Johan Fredrik Schultze fut consul de 1829 jusqu’à sa mort en 1847, et que Johan Fredrik Sebastian Crusenstolpe assura la fonction à partir de 1847. En juin 1846, Schultze était officiellement en poste mais sa santé déclinante l’empêchait d’exercer ses fonctions publiques.

(3) Le colonel Gaspard Joseph Marie Cappone, dit Marengo (Casale, 1787 — Alger, 1862). Commandant des corps hors ligne à Alger depuis 1840. Créateur du Jardin public d’Alger, il était l’une des figures les plus actives de la vie civique et culturelle algéroise. Josef l’avait aperçu pour la première fois lors de l’incendie de la Djenina du 26 juin 1844. (Voir la note biographique sur le colonel Marengo.)

(4) Kenney Bowen-Schultze (vers 1810 — Alger, 1er avril 1861) : épouse du consul Schultze, fille du Dr Bowen, médecin attaché au consulat britannique d’Alger. Peintre orientaliste reconnue de son vivant, ses vues d’Alger à la plume, à l’encre brune et au lavis constituent aujourd’hui des témoignages visuels irremplaçables de l’architecture algéroise des années 1830-1840. C’est elle qui avait baptisé la villa consulaire du nom poétique de « CaloRama » — du grec, « la Belle Vue » — en hommage au panorama exceptionnel qu’offrait la propriété sur la baie d’Alger. Elle animait un salon réputé, d’abord à la CaloRama puis au consulat de la rue de la Licorne, où se retrouvait l’élite cosmopolite algéroise. Elle décéda le 1er avril 1861 et repose au cimetière de Saint-Eugène, sous l’épitaphe : « Ici repose Kenney Bowen, veuve Schultze, décédée le Ier avril 1861 âgée de 51 ans. » (Voir l’article « Madame Schultze » sur kuhlmansaga.com.)

(5) La n’bitsa (ou nbitsa) est une forme de spectacle musical et dramatique populaire d’Algérie du Nord, mêlant chant, danse, musique instrumentale et improvisation comique. Ben-Danda, décrit comme « le fameux comique » dans les colonnes de l’Akhbar, était une figure reconnue de ce genre dans l’Alger de l’époque. (Voir l’article connexe « Les lieux du banquet d’Ole Bull — Alger 1846 ».)

(6) Le Théâtre de la ville, rue de l’État-Major, surnommé « la Bonbonnière » par les Algérois. Loges : 4 fr., balcons : 3 fr., galeries : 2 fr., parterre : 1 fr. En 1846, le dossier d’un nouveau grand théâtre était en cours de discussion — il ne serait construit, place Bresson, qu’en 1853.

Source : L’Akhbar, Alger, 23 juin 1846 ; Konsulsstaten, Almquist, Stockholm 1914 ; kuhlmansaga.com.

La tombe de Josef – Saint-Eugène, Alger

En 2012, j’ai posé pour la première fois le pied sur le sol Algérien et il était naturel que je me rende sur la tombe de celui que l’on appelait dans la famille « le Consul », au cimetière de Saint-Eugène à Alger.

Cela faisait déjà des années que je suivais la piste de Josef Kuhlman. J’avais reconstitué son arrivée à Alger au printemps 1841, son ascension depuis simple attaché consulaire jusqu’au rang de Consul Général de Suède en 1873, sa mort à Alger en 1876. Mais une tombe, c’est autre chose. C’est le moment de se recueillir, une émotion à part entière.

Cimetière de Saint-Eugène, Alger

Le cimetière de Saint-Eugène, Bologhine aujourd’hui, surplombe la baie d’Alger. C’est l’un des plus anciens cimetières juif et chrétien d’Algérie, planté sur une colline au-dessus de la mer, entre ciel et Méditerranée. On y entre avec une impression étrange de traverser le temps. Les noms sur les pierres racontent à eux seuls cent cinquante ans d’histoire, de commerce, de diplomatie, de familles venues de toute l’Europe s’installer dans cette ville blanche.

À l’entrée du cimetière, j’ai expliqué ma démarche au gardien. Il a consulté le registre sans se faire prier, cherché le nom, trouvé l’emplacement, et m’a guidé gentiment jusqu’au Carré des Consuls.

C’est là que l’émotion m’a saisi.

La tombe était presque intacte. Dans un cimetière où tant de sépultures sont abandonnées, effondrées, envahies par la végétation, celle de Josef était là, debout, lisible. Et un détail m’a touché plus que tout le reste : un petit pot de fleurs. Quelqu’un était passé. Quelqu’un avait pensé à lui, à cet homme mort depuis cent trente-six ans dans une ville qui n’était pas celle de ses ancêtres.

Carré des consuls, Saint-Eugène Alger
Octobre 2012.

À ses côtés, une sépulture que je n’avais pas anticipée : Henrik Kuhlman, son fils, demi-frère de Sigurd, mon ancêtre direct. Elle aussi était en bon état. Deux générations de Kuhlman côte à côte, à quelques pas de la mer.

Je suis resté longtemps immobile devant ces deux pierres.


Quatorze ans plus tard

Je ne suis pas retourné à Alger. Mais dans le cadre de l’ACSE, qui après avoir œuvré pour le cimetière juif s’attaque désormais à la réhabilitation du Carré des Consuls, j’ai demandé qu’on établisse un état des lieux de la tombe, savoir exactement ce qu’il en était, ce qu’il y avait lieu de faire pour la préserver.

Le rapport est arrivé et le temps avait fait son œuvre. Nul besoin de préciser dans quel état d’esprit j’ai regardé ces photos.

Affaissement du terrain, dalle supérieure déplacée, structure fragilisée. Quatorze ans ont suffi pour que ce qui était presque intact en 2012 devienne une sépulture en péril.

La tombe de Josef Kuhlman, juin 2026.
La décision

J’ai donc décidé d’agir sans attendre et de lancer la rénovation complète de la sépulture de Josef Kuhlman.

Mais le projet va au-delà de la seule tombe de Josef et vise également à la rénovation des sépultures des autres consuls de Suède et de Norvège reposant dans le Carré des Consuls, les consuls Sundelin, Schultze et Nordström ainsi que d’autres sujets suédois inhumés en ce même lieu.

Au-delà des membres de cette famille, je m’adresse donc à mes cousins (au sens large…) Suédois et Norvégiens: à tous ceux qui, depuis la Suède ou ailleurs, souhaitent contribuer à la préservation de cette mémoire commune. Vous pouvez nous rejoindre dans ce projet en contribuant via une cagnotte : Rénovation de la tombe de Josef Kuhlman au Carré des Consuls à Alger.

Je vous en remercie d’avance et je ne manquerai pas de communiquer sur ce site au sujet de l’avancée des travaux.

Etienne Laude

→ Pour en savoir plus sur l’ACSE et ses actions : web-acse.fr

Comment Josef Kuhlman arriva à Alger

Note préliminaire : Ce qui suit est une hypothèse historique, construite sur un faisceau d’indices convergents. Aucun document ne prouve à ce jour l’existence d’un lien entre Magnus Jacob Crusenstolpe et Josef Kuhlman. Mais les coïncidences sont trop nombreuses, trop précises, trop cohérentes pour être ignorées.

Le consul général Josef Kuhlman
Josef Kuhlman (1809-1876)

Je m’étais toujours demandé ce qui avait poussé Josef à partir pour l’Algérie. Certes à l’époque, l’attrait de la nouveauté, de l’Orient ou encore de l’aventure, pouvait, surtout pour les Kuhlman, certainement expliquer ce départ. Mais quelqu’un, quelque chose, avait dû influer sur cette décision, ouvrir cette porte précise. On ne débarque pas en 1841 dans une Algérie à peine conquise par hasard, sans réseau, sans introduction.

La réponse, probable, est venue d’un endroit inattendu : un petit livre suédois, consacré à une ville provinciale, que rien ne semblait relier à l’Afrique du Nord.

Le livre de Hertzman, un inventaire qui dit plus qu’il n’y parait

Per Fredrik Hertzman est né le 23 janvier 1810 à Tingstad, près de Norrköping, fils du recteur local. Juriste de formation, notaire puis juge municipal de Norrköping, il est aussi un érudit discret, passionné par l’histoire de sa ville. Dans les dernières décennies de sa vie, il rédige un texte qui paraîtra posthume : Anteckningar om Norrköpings stad, des notes topographiques sur le vieux Norrköping tel qu’il existait au début du XIXe siècle.

Per Fredrik Hertzman (1810-1884)

Le livre détaille de manière trés précise le vieux Norrköping, décrit rue par rue, maison par maison, propriétaire par propriétaire, la ville que l’auteur a connu dans son enfance et sa jeunesse. C’est une promenade dans un Norrköping disparu, avant les grands incendies de 1822 et 1826 qui en ravagèrent une large partie.

Et parmi les centaines de noms qu’il cite, les Kuhlman y occupent une place particulière. Hertzman semble connaître la famille Kuhlman. La maison de Johan Kuhlman (1738–1806), négociant en gros et chevalier de l’Ordre de Vasa, se dressait à l’angle de Drottninggatan et Skolgatan, l’une des adresses les plus connues de Norrköping. Hertzman en parle avec une précision qui trahit une connaissance personnelle : il décrit l’album d’autographes que Johan Kuhlman avait constitué au fil des années, signé par les personnalités les plus illustres de son époque ; il mentionne que le peintre Pehr Hörberg y avait dessiné une vue du domaine de campagne de la famille, Rödmossen à Kolmården ; il raconte que lorsque la maison brûla en 1822, les deux fils de Johan la reconstruisirent « avec une piété remarquable, presque tout à fait à l’identique » ; il note enfin que le célèbre professeur Johan Henrik Lidén y avait vécu alité pendant dix-sept ans jusqu’à sa mort en 1793, hébergé par Johan Kuhlman qui jouissait d’une considération générale et entretenait des liens étroits avec les grandes figures intellectuelles de son temps.

Ce n’est pas la description d’un inconnu. C’est le portrait d’une famille que Hertzman avait côtoyée, dont il connaissait les détails intimes, et à laquelle il vouait une évidente admiration. Mais c’est une autre mention, en apparence anodine dans le contexte de son livre qui éveilla mes soupçons.

Magnus Jacob Cresenstolpe

Dans la notice biographique qui introduit le livre, l’éditeur Gustaf Malmberg raconte que Hertzman, après ses études, se rendit à Stockholm vers 1836 et y travailla plusieurs années. Et il précise :

« …pendant lesquelles il fit la connaissance personnelle du célèbre M. J. Crusenstolpe. Il retourna ensuite en Östergötland, où il chercha à éviter commodément la possibilité de se compromettre durant les troubles qui éclatèrent peu après dans la capitale, en lien avec le procès pour haute trahison contre Crusenstolpe. »

Magnus Jacob Crusenstolpe (1795–1865)

Magnus Jacob Crusenstolpe (1795–1865) est l’une des figures les plus sulfureuses de la Suède du XIXe siècle. Juriste, romancier historique, journaliste politique, il fut arrêté en 1838 pour crime de lèse-majesté après avoir publié des critiques à peine voilées de Charles XIV Jean (Bernadotte). Sa mise en détention déclencha de véritables émeutes à Stockholm en juin 1838, les « journées de juin », l’un des premiers épisodes de révolte libérale de l’histoire suédoise moderne.

Hertzman le connaissait personnellement. Et il avait jugé prudent de quitter Stockholm avant que l’affaire n’éclate. Ce nom ne m’était pas inconnu parce que c’est précisément un Crusenstolpe qui, de l’autre côté de la Méditerranée, avait accueilli Josef Kuhlman en compagnie du Consul Schultze. Était-ce une coïncidence ? Ou le premier indice d’un chaînon manquant ?

Deux frères, deux mondes

Johan Fredrik Sebastian Crusenstolpe (1801–1882) était le frère cadet de Magnus Jacob. Six ans les séparaient, nés tous deux à Jönköping, d’une famille de petite noblesse provinciale. Leurs trajectoires ne pouvaient être plus différentes. Si Magnus Jacob resta en Suède, dans les salons et les rédactions de Stockholm, à écrire, polémiquer et déranger, jusqu’à son arrestation qui le rendit célèbre malgré lui, Fredrik, lui, quitta la Suède dès 1825, après une carrière militaire interrompue par un scandale. Il combattit dans la guerre d’indépendance grecque sous le général Fabvier (un Français), avant d’entrer dans le service consulaire suédois. Secrétaire à Tripoli en 1827, puis en poste à Rio de Janeiro, il s’installa ensuite dans le monde arabe, d’abord à Tanger, où il apprit l’arabe et prépara ce qui deviendrait la première traduction du Coran en suédois (publiée à Stockholm en 1843). Et à partir de 1832, il était présent dans la structure consulaire suédoise en Afrique du Nord, notamment à Alger.

Johan Fredrik Sebastian Crusenstolpe (1801–1882)

L’historique officiel du consulat suédois d’Alger (Konsulsstaten) le confirme : Fredrik Crusenstolpe est bien listé comme secrétaire du consulat à compter de 1832, puis consul par intérim en 1847, après le décès de Johan Fredrik Schultze, le consul titulaire que Josef Kuhlman avait connu dès son arrivée. Il deviendra Consul Général en 1858, avant d’être transféré à Lisbonne en 1860.

C’est lui que Josef Kuhlman trouva sur place en arrivant au printemps 1841.

Deux frères, donc : l’un que Hertzman connaissait personnellement à Stockholm, l’autre qui était en poste à Alger depuis près de dix ans au moment où Josef débarqua. Ce rapprochement est au cœur de l’hypothèse qui suit.

Uppsala, là où tout a peut-être commencé

Pour comprendre comment ces chemins auraient pu se croiser, il faut remonter à Uppsala et aux registres de la Stockholms studentnation. Ces registres consignent les étudiants inscrits année par année à l’Université d’Uppsala, classés par leur association d’origine. Les Kuhlman, originaires de Stockholm, sont inscrits à la Stockholms nation.

Et l’on y trouve mention des trois frères Kuhlman, fils de Johan Peter (1767-1839) et Inga Nasbom (1776-1852):

  • Pehr Erik Kuhlman (né en 1799) : inscrit en 1816, mort en 1827. Sa notice se limite à deux mots, son nom et sa mort. Aucune carrière, aucun examen. Une vie interrompue avant d’avoir pu commencer.
  • Claes Jakob Kuhlman (né en 1800) : inscrit lui aussi en 1816, la même année que son frère aîné. Noté « Artillerist » entre guillemets, le compilateur lui-même semblait incertain du titre. Mort à Stockholm en 1823, à vingt-trois ans.
  • Joseph (Josef) Kuhlman (né en 1809) : inscrit en 1827, l’année même de la mort de Pehr Erik. Il avait dix-huit ans. Sa notice se termine par des points de suspension : « Kammarskrivare i Riksgäldskontoret, . . . . . . » Le compilateur n’avait pas la suite et cette s’était écrite en Algérie.

Quand Josef s’inscrit à Uppsala en 1827, il porte le poids de deux deuils fraternels. Claes Jakob est mort quatre ans plus tôt. Pehr Erik vient de mourir cette année-là. Il est le dernier. Et il commence.

Per Fredrik Hertzman, lui, s’inscrit à Uppsala l’année suivante en 1828 à l’Östgöta nation. Les deux hommes sont à Uppsala en même temps, dans une petite ville universitaire de quelque 1 500 étudiants où les nations se côtoient dans les mêmes rues, les mêmes cafés, les mêmes salles de cours. Josef et Hertzman ont à peine un an d’écart. Ils ont pu se connaître, ou se croiser, et évoluaient dans les mêmes cercles.

Stockholm, le creuset des années 1830

Josef quitte Uppsala vers 1830 pour prendre son poste de kammarskrivare au Riksgäldskontoret, l’Office suédois de la dette publique, au cœur de l’administration financière de Stockholm puis rejoindra le KommerzKollegium. Il y restera jusqu’à son départ pour Alger vers 1840-1841. Josef restera donc près d’une décennie à Stockholm.

C’est à Stockholm que Hertzman rencontre Magnus Jacob Crusenstolpe personnellement, comme le précise son biographe. Et dans ce même Stockholm des années 1830, Josef côtoyait un homme qu’il avait connu à Uppsala : Oscar Patrik Sturzen-Becker (1811–1869), alias Orvar Odd. Inscrit à la Stockholms nation en 1827, dans la même promotion que Josef, Orvar Odd était devenu collaborateur de l’Aftonbladet, le journal libéral autour duquel gravitait tout ce que Stockholm comptait d’esprits progressistes, y compris Crusenstolpe. Ces cercles-là se connaissaient, se fréquentaient, se recommandaient.

Oscar Patrik Sturzen-Becker (1811–1869), alias Orvar Odd.

Nous n’avons aucune preuve directe que Josef et Magnus Jacob Crusenstolpe se soient rencontrés. Mais l’environnement dans lequel Josef évoluait à Stockholm — l’administration financière, les réseaux de l’Östgöta et de la Stockholms nation, les milieux journalistiques et libéraux, était exactement celui dont Crusenstolpe était une figure centrale. La probabilité qu’ils se soient croisés est forte mais la certitude manque à ce jour.

En 1838, l’affaire Crusenstolpe éclate. Hertzman prend la prudente décision de quitter Stockholm. Josef, lui, y reste encore au moins un an. C’est dans cet intervalle, dans cette ville sous tension, que se serait forgée, si l’hypothèse est juste, la décision de partir pour Alger.

La porte vers Alger, l’hypothèse centrale

L’Algérie française de 1841 n’était pas une destination anodine. La conquête avait débuté en 1830, onze ans à peine avant l’arrivée de Josef. La colonie était instable, dangereuse, en pleine construction administrative. Les étrangers qui s’y installaient avec succès n’y venaient pas sans appuis. Au consulat suédois d’Alger, Johan Fredrik Schultze était en poste depuis 1816, d’abord comme secrétaire, puis consul par intérim à partir de 1829. Et à ses côtés, depuis 1832, se trouvait Fredrik Crusenstolpe.

Quand Josef Kuhlman débarque au printemps 1841, ce sont ces deux hommes qui l’accueillent. Crusenstolpe, « toujours bien informé », lui indique sans hésiter les bonnes adresses et les bonnes personnes.

L’hypothèse est donc la suivante : Josef serait arrivé à Alger muni d’une lettre d’introduction pour Fredrik Crusenstolpe, lettre obtenue à Stockholm, via Magnus Jacob, peut-être avec le concours de Hertzman ou d’Orvar Odd. Les deux frères correspondaient régulièrement ; Magnus Jacob servait d’intermédiaire aux affaires de Fredrik en Suède. Remettre à un jeune Suédois partant pour l’Algérie une lettre pour son frère au consulat était un geste naturel et courant dans les réseaux diplomatiques et intellectuels de l’époque.

Cette hypothèse repose sur un faisceau d’indices convergents :

  • Hertzman connaissait les Kuhlman de Norrköping depuis l’enfance
  • Hertzman et Josef étaient à Uppsala en même temps (1827–1828)
  • Hertzman connaissait personnellement Magnus Jacob Crusenstolpe à Stockholm
  • Josef gravitait dans les mêmes cercles stockholmois via Orvar Odd et l’Aftonbladet
  • Fredrik Crusenstolpe était au consulat d’Alger depuis 1832
  • Josef arriva à Alger en 1841 et fut immédiatement guidé par Crusenstolpe

Aucun de ces éléments, pris isolément, ne constitue une preuve. Ensemble, ils dessinent une cohérence difficile à ignorer.

Le cercle se ferme

La suite est connue : Josef Kuhlman ne repartira jamais. Il devient courtier maritime en 1844, l’un des premiers assermentés de la colonie. Il bâtit une maison, une réputation, une famille. En 1873, il est nommé Consul Général de Suède à Alger, succédant dans cette fonction à la lignée Schultze → Crusenstolpe → Rouget de St Hermine et meurt en poste en 1876.

Et Fredrik Crusenstolpe, celui par qui tout avait peut-être commencé, avait quitté Alger en 1860 pour Lisbonne. Les deux hommes avaient partagé le même consulat pendant treize ans. Tout cela est peut-être parti d’un petit livre sur Norrköping. D’une seule phrase. D’un nom.

La preuve définitive de cette hypothèse, si preuve il y a, se trouverait dans les archives du Riksarkivet de Stockholm (fonds Utrikesdepartementet, dossiers consulaires Alger 1840–1841) : une lettre de recommandation, un visa d’entrée au consulat, une mention dans la correspondance entre les deux frères Crusenstolpe. La recherche continue...