Le Jylland dans la rade d’Alger

Mardi 16 février 1869.

Quand l’héroïne de Heligoland saluait le consul du Danemark
Le Jylland. Peinture anonyme du XIXe siècle.

Le soir du 16 février 1869, une silhouette imposante franchit l’entrée du port d’Alger : trois mâts carrés, une coque de chêne doublée de cuivre, une cheminée qui trahit la machine à vapeur. La frégate danoise Jylland, que L’Akhbar francise nomme « Jutland » (transcription allemande), vient de Naples et entame l’une des escales de sa grande croisière d’instruction en Méditerranée. L’Akhbar du 18 février, dans sa rubrique « Journal de l’Algérie », en rend compte avec la concision des gazettes de l’époque :

« La frégate à vapeur de la marine royale danoise, Jutland, commandée par M. Schultz, capitaine de frégate, est entrée avant-hier soir dans notre port. Les saluts d’usage ont été échangés. Le Jutland est armé de 44 canons et a un équipage de 380 hommes. Ce navire vient de Naples. »

Une héroïne de guerre au mouillage
Journal l’Akhbar, jeudi 18 février 1869.

Ce navire de visite n’est pas un bâtiment ordinaire. Posée sur cale le 11 juin 1857 au chantier naval d’Holmen à Copenhague, conçue par le maître constructeur O.F. Suenson et dotée d’une machine Baumgarten & Burmeister due à l’ingénieur William Wain, la Jylland est lancée le 20 novembre 1860 et armée le 15 mai 1862. Première frégate danoise combinant dès l’origine la voile et la vapeur, dotée d’une hélice escamotable qui se relève dans un puits de coque pour naviguer à la voile sans traînée, elle incarne la transition audacieuse entre deux âges de la marine.

C’est au canon qu’elle s’est fait un nom. Le 9 mai 1864, pendant la guerre des Duchés, l’escadron danois auquel elle appartient engage à Heligoland une escadre austro-prussienne supérieure en nombre. Après deux heures de combat, la frégate autrichienne Schwarzenberg, navire amiral adverse, prend feu et se réfugie dans les eaux neutres de l’île. La Jylland, touchée à dix-huit reprises, tient bon : la victoire navale est danoise même si la guerre se perd ensuite sur terre. Quand elle entre dans la rade d’Alger en 1869, les Algérois ignorent sans doute qu’ils accueillent une glorieuse rescapée, devenue depuis la paix navire-école des cadets de la Marine royale danoise.

La visite du consul et la salve de neuf coups

Le lendemain de l’arrivée, le protocole fait son œuvre. L’Akhbar poursuit :

« Cette après-midi, à une heure, M. Rouget de Saint-Hermine, consul général de Danemark et de Suède et Norvège, s’est rendu à bord de la frégate. À son départ, il a été salué d’une salve de neuf coups de canon. »

Alger, 17 février 1869. — Le commandant Schultz, capitaine de frégate, accueille à bord du Jylland M. de Saint-Hermine, consul général, et M. Kuhlman, chancelier du consulat du Danemark. À son départ, le consul sera salué d’une salve de neuf coups de canon.

La salve de neuf coups est l’honneur protocolaire dû au représentant d’une nation amie : le commandant Schultz, dont la gazette relève scrupuleusement le rang de capitaine de frégate, honore ainsi le consulat le plus prestigieux du Danemark sur cette rive de la Méditerranée.

Pourquoi cette escale à Alger ?

L’escale s’inscrit dans la double vocation de la croisière méditerranéenne de 1869-1870 : former les cadets danois aux contraintes des ports étrangers et des eaux méditerranéennes, et montrer le pavillon dans les grands ports du bassin — Naples, puis Alger. La ville, chef-lieu de l’Algérie française depuis 1830, offre un port rénové et agrandi, capable d’accueillir les plus grandes unités de guerre : l’escale danoise y manifeste, devant la puissance française, la vitalité d’une petite marine qui a su conserver ses traditions tout en embrassant la vapeur.

Fredrik Rouget de Saint-Hermine (? – ?)

Fredrik Rouget de Saint-Hermine (Stockholm, ?–?) était un diplomate suédois qui fit une longue carrière consulaire en Méditerranée. Nommé consul de Suède et de Norvège à Alger le 20 octobre 1860, il y demeura plus d’une décennie, jusqu’au 18 octobre 1872, exerçant également les fonctions de consul du Danemark, un cumul alors courant pour l’époque. C’est à ce titre qu’il se rendit à bord de la frégate Jylland le 17 février 1869, représentant à la fois les couronnes de Stockholm et de Copenhague.

Son épouse, Anna Charlotta Löfling, lui donna une fille, Anastasia Charlotta Teresia, née le 4 février 1831 à Stockholm et décédée le 29 avril 1916 dans la même ville. Les liens de la famille avec Alger furent durables : le 31 août 1867, Saint-Hermine offrit à Sigurd Kuhlman, fils de son chancelier Josef, alors âgé de trente-deux ans et sur le point de quitter Alger pour s’établir à Oran, une carte-de-visite photographique du studio Alary & Geiser portant cette dédicace manuscrite : « Souvenir affectueux à M. S. Kuhlman, Alger le 31 août 1867 ». Un geste révélateur de la chaleur des relations qui unissaient les deux familles.

À la fin de sa mission algéroise, Saint-Hermine fut nommé consul général de Suède et de Norvège à Helsinki, couronnant ainsi une carrière diplomatique distinguée. Il était officier de la Légion d’honneur française, grand officier de la Légion d’honneur ottomane et chevalier de l’ordre de l’Étoile Polaire de Suède. Son successeur à Alger fut son propre chancelier, Josef Kuhlman.

A ma connaissance il n’existe pas de portrait du Consul de Saint-Hermine consultable sur internet. Mais, son visage est parvenu jusqu’à nous car sa photographie, en format carte de visite et qui plus est réalisée par le plus célèbre que premiers strudios d’Alger : Alary & Geiser, « Photographie algérienne », au 1, rue Neuve Mahon : un homme dans la force de l’âge, en uniforme, épaulettes et décorations en évidence. Et le verso de cette carte raconte une autre histoire, plus intime.

Fredrik Rouget de Saint-Hermine. Collection personnelle de l’auteur.
Au verso de la carte-photo, une dédicace à Sigurd Kuhlman, fils de Josef. Sigurd ouvra en 1867 un bureau de courtage maritime à Oran avec son cousin Svante.

L’histoire ne s’arrête d’ailleurs pas là : quelques années après l’escale du Jylland, c’est Josef Kuhlman lui-même qui ceint l’uniforme consulaire. En 1872, il devient consul général du Danemark ; en 1873, il ajoute le consulat général de Suède et de Norvège, succédant à Rouget de Saint-Hermine dont il avait été le chancelier.

Épilogue : de la rade d’Alger au musée d’Ebeltoft

Le Jylland poursuivra une longue carrière : yacht royal de Christian IX en 1874 — le conduisant aux Féroé, en Islande et jusqu’à Saint-Pétersbourg —, croisières lointaines aux Antilles danoises sous des commandants de marque comme le prince Karl, futur roi Haakon VII de Norvège, puis désarmement en 1887 et long crépuscule. Sauvée in extremis de la démolition, restaurée de 1984 à 1994, la frégate est aujourd’hui le plus grand navire de guerre en bois conservé au monde, museau au vent dans son musée à ciel ouvert d’Ebeltoft, sur le Jutland même dont elle porte le nom.

De cette longue vie, il ne reste à Alger qu’une trace de papier : quelques lignes dans L’Akhbar et une salve de neuf coups de canon.

Notes :

  1. L’Akhbar, 18 février 1869, rubrique « Journal de l’Algérie » — l’expression « avant-hier » situe l’arrivée au soir du 16 février.
  2. Rapport du médecin-chef H.F. Bronniche, « Rapport du médecin de la frégate Jylland lors de la croisière en Méditerranée, 1869-70 », archives danoises, réf. n° 215.
  3. Archives familiales des Kuhlman.

Saint-Cloud 1900 : quand le train entre en fête

Saint-Cloud d’Algérie, début de l’année 1900.

Article initialement publié le 1er juin 2026 et enrichi.

I. Saint-Cloud, janvier–mars 1900 : la fête du siècle

Tout commence le 23 janvier 1900, quand un correspondant local adresse aux journaux oranais la première description des préparatifs. La ville s’est parée de ses habits de fête. Oriflammes et drapeaux ornent déjà la rue de Fleurus. La Société du Jury — le cercle civique des notables de la commune — a décidé de célébrer simultanément son banquet annuel et l’arrivée de la première locomotive, prévue pour le dimanche 31 janvier à onze heures du matin : la machine entrera pour la première fois dans la remise, venant d’Arzew, avec ses invités à bord. La musique municipale a proposé gracieusement son concours.

La gare de Saint-Cloud, vers 1900.

Et Madame Veuve Kuhlman a bien voulu se charger du banquet. Ce nom — Madame Veuve Kuhlman — reviendra comme un leitmotiv dans tous les articles de presse de l’hiver 1900. C’est peu de chose en apparence : une femme qui cuisine pour cent trente-cinq convives. C’est en réalité l’aboutissement d’un demi-siècle d’histoire algérienne, portée par une seule famille.

Carte de la région d’Oran où l’on peut voir la localisation de Saint-Cloud. Editée en 1853 et signée par le Général Daumas. ANOM.
La ligne qui n’aurait jamais dû voir le jour

La voie ferrée dont on attend l’arrivée est l’aboutissement d’un long combat. Longue de 43 kilomètres entre Oran et Damesne (près d’Arzew), construite en voie étroite de 1 055 mètres — un gabarit né d’une erreur dans un cahier des charges de 1874 —, elle avait été concédée à Henri Lartigue¹, banquier, qui créa à cet effet la Société des Chemins de Fer Algériens en 1898. La société s’avérant incapable de mener les travaux à terme, c’est finalement le département d’Oran qui en acheva la construction. M. Jaeger², maire de Saint-Cloud et président de la Société du Jury, avait lui-même affirmé deux ans plus tôt que la ligne « ne verrait jamais le jour ».

Février : le banquet sans locomotive

Le 3 février 1900, la Société du Jury tient son banquet annuel dans la salle de la Justice de Paix. La locomotive n’est pas encore là — les travaux de finition tardent —, mais la fête a lieu quand même. Mme Vve Kuhlman prépare le repas, salué par le correspondant local comme « un modèle de l’art culinaire ». Cent trente-cinq convives font honneur à la table. M. Jaeger prend la parole, lève son verre à la prospérité de l’association. Les applaudissements couvrent ses paroles. Puis viennent les chansons, les amateurs se succèdent au pupitre. On ne se sépare que vers quatre heures de l’après-midi — avant de se retrouver à la grande salle Aldebert pour un bal qui dure « fort avant dans la nuit ».

Mars : la locomotive descend en majesté

L’événement tant attendu a lieu au début de mars 1900, un dimanche matin. Toute la population converge vers onze heures vers la voie ferrée. Au loin, on aperçoit la locomotive qui débouche derrière le mur du cimetière. Ornée de fleurs, de guirlandes et de drapeaux, elle descend majestueusement la côte qui traverse la route de Fleurus. Tout s’arrête. Les têtes se découvrent. La musique municipale entonne « La Marseillaise » avec éclat.

La foule serre les mains, s’embrasse, accueille les arrivants descendus depuis Arzew. Le cortège rentre en ville. Un apéritif d’honneur est offert aux invités. Puis cent trente-cinq convives — « possédant un appétit d’enfer », note malicieusement le correspondant — prennent place dans la grande salle magnifiquement ornée pour le banquet préparé par Mme Vve Kuhlman.

Au dessert, M. Jaeger rend hommage aux artisans de la ligne : M. Thiéfin, ingénieur en chef des travaux, MM. Sette et Anglar, chefs de section, les entrepreneurs MM. de Saint-Rapt, Périnay et Anet, et M. Rouzaud, chef de division de la Compagnie Franco-Algérienne³. Les chansonnettes reprennent. Le père Hennequin, doyen des colons de 1848, entonne debout une chanson patriotique qui soulève toute la salle. M. Jaeger invite alors les convives à s’unir « dans le souvenir des colons de 1848 » — proposition acclamée à l’unanimité.

L’assemblée envoie ensuite un télégramme à M. Leyds⁴, représentant du Transvaal à Bruxelles, pour féliciter les Républiques du Sud Africain de « la lutte magnifique qu’elles soutiennent pour le maintien de leur indépendance et de leur liberté » — nous sommes en pleine guerre des Boers (1899–1902). M. Leyds répondra « aussitôt » qu’il est « très sensible à ces sentiments de sympathie ».

II. Flash-back : qui est Louise Kuhlman, née Chapotin ?
Louise Kuhlman, née Chapotin. CDV prise à Oran vers 1880. Collection personnelle de l’auteur.

Derrière le titre austère de Madame Veuve Kuhlman se cache une vie construite sur cinquante ans d’Algérie coloniale. Pour comprendre qui est Louise, il faut remonter à octobre 1848. Jacques Chapotin et sa fille Ernestine , originaires de Belleville, font partie du convoi n°13 de 1848, l’un de ces convois de familles parisiennes qui débarquèrent en Méditerranée pour fonder les premières colonies agricoles d’Algérie. Ils seront bientôt rejoints, en novembre 1850 par Victoire, la mère, née Boucaut, accompagnée par ses quatre autres enfants. On leur avait vanté des monts et merveilles, des habitations prêtes » mais il ne trouvèrent qu’un pays inculte, des baraquements de 20 m² pour trois ménages, une première nuit sur des bottes d’alfa. Le choléra frappa dès 1849. Mais les Chapotin tinrent bon.

Ils ont cinq enfants dont les destins vont tisser le réseau humain de toute une région : Eulalie (1829–1866) épouse Michel-Eugène Beauvais⁵ en 1852 — elle mourra du choléra en 1866 ; Rosalie Joséphine (1837–1908) épouse Ovar Lafitte⁶, futur maire de Cherchell, en 1855 ; Charles (1840–avant 1907), le seul fils, maître-charron à Marengo ; et Louise (1843–?), la cadette. Quant à leur mère Victoire, elle finira ses jours à Bourkika — sur la propriété même de Louise et Sigurd. Trois sœurs, un frère, et en filigrane, la carte de la Mitidja occidentale.

Vue générale de Saint-Cloud d’Algérie, vers 1950.
Sigurd Kuhlman : le Suédois d’Oran

Sigurd Kuhlman est né en septembre 1835 à Stockholm. Fils de Josef Kuhlman⁷ — courtier maritime assermenté, traducteur en cinq langues, Consul Général de Suède et Norvège à Alger —, il rejoint son père en Algérie dès 1849, à l’âge de quatorze ans, et apprend le métier du courtage maritime dans les ports méditerranéens.

C’est à Marengo, le 6 janvier 1864, que Sigurd épouse Louise Chapotin dans cette plaine de la Mitidja que leurs deux familles ont contribué à bâtir. Deux enfants naissent à Marengo : Victor et Adèle. Fin 1867, le couple s’installe à Oran, où Sigurd ouvre un bureau de courtage. Quatre autres enfants y voient le jour : Georges (1872), Fernanda (1874, décédée à dix mois), Sigurd Louis (1877) et Ludovic (1884). En 1891, Sigurd inaugure la première ligne directe de passagers Oran-New York. En septembre 1876, il est le premier de la famille à être naturalisé français.

Le veuvage en novembre 1899

Sigurd Kuhlman meurt le 22 novembre 1899 à Saint-Cloud d’Algérie, où le couple s’était retiré, et y est enterré. Louise se retrouve veuve à l’automne de ses années. Deux mois à peine s’écouleront avant que Saint-Cloud ne la rappelle à la lumière.

III. Retour à Saint-Cloud : une ville, une histoire, un destin
Une commune née d’une enseigne espagnole

Saint-Cloud d’Algérie tient son nom d’une fantaisie. En 1845, un transporteur espagnol, Joseph Huertas Campillo, établit un relais sur le lieu-dit de Goudiel — « prairie, pâturage » en arabe — entre Oran et Mostaganem. Un peintre de passage, nostalgique d’un voyage en France, peint sur la façade une enseigne : « À la ville de Saint-Cloud ». L’ordonnance royale du 4 décembre 1846 entérine le nom. En 1847, le duc d’Aumale⁸, gouverneur général de l’Algérie, traverse le village en compagnie du général Lamoricière⁹ et est reçu à dîner sous un arc de triomphe improvisé.

Puis arrivent les convois de 1848 — 330 familles parisiennes, 893 âmes, le choléra, et les survivants qui bâtiront tout. En 1898, pour son cinquantenaire, Saint-Cloud compte 5 000 habitants et produit 200 000 hectolitres de vin. La locomotive qu’on attend en 1900 est le couronnement de cette histoire.

L’héritage

En octobre 1848, les premiers colons avaient fait à pied le trajet d’Arzew jusqu’à Goudiel. Un demi-siècle plus tard, la locomotive ornée de fleurs qui descendait la côte de la rue de Fleurus portait en elle toute cette histoire. Et c’est Louise Kuhlman née Chapotin — cadette d’une famille de pionniers débarqués en 1848, épouse d’un courtier maritime suédois naturalisé français, veuve depuis à peine deux mois — qui avait préparé et servi les repas de cette double fête. Sans le savoir, elle incarnait à elle seule tout ce que l’Algérie coloniale avait tissé en un demi-siècle : des origines multiples, des destins croisés, une vie construite entre Marengo, Oran et Saint-Cloud.

La ligne Oran-Arzew sera fermée en 1958. Saint-Cloud deviendra Gdyel après l’indépendance en 1962.

Notes :

¹ Henri Lartigue (1860–après 1914) Banquier, obtient la concession de la ligne Oran-Arzew par la loi du 9 avril 1898 et crée la Société des Chemins de Fer Algériens. Fils de Charles Lartigue (1834–1907), ingénieur inventeur du monorail à chevalet, et père du célèbre photographe Jacques-Henri Lartigue (1894–1986), auteur des images emblématiques de la Belle Époque.

² Émile Jaeger (1852 ?–après 1908) Maire de Saint-Cloud de 1892 à 1908 au moins, conseiller général puis député de la 2e circonscription d’Oran. Viticulteur et élu influent de la région, artisan principal du projet ferroviaire, il avait pourtant affirmé deux ans plus tôt que la ligne « ne verrait jamais le jour ». Avait épousé en 1879 Marie Holtzmann, d’une famille de colons alsaciens de Saint-Cloud.

³ La Compagnie Franco-Algérienne (CFA) Société créée dans les années 1850, possédant une concession de 300 000 hectares pour l’exploitation de l’alfa et un réseau de voies ferrées. Elle détenait 25 % du capital de la Société des Chemins de Fer Algériens (Oran-Arzew). Rachetée par l’État en décembre 1900, ses actifs furent transférés à la Compagnie des chemins de fer algériens de l’État (CFAE) en 1912.

⁴ Willem Johannes Leyds (1859–1940) Juriste néerlandais. Procureur d’État de la République Sud-Africaine (Transvaal) en 1884, secrétaire d’État du président Paul Kruger, puis ministre plénipotentiaire du Transvaal à Bruxelles de 1898 à 1902. Durant la Seconde Guerre des Boers (1899–1902), il mène depuis Bruxelles une intense campagne diplomatique pour rallier les puissances européennes à la cause boer.

⁵ Michel-Eugène Beauvais (1826–1904) Arrive à Marengo en 1849. Maire de Marengo de décembre 1870 à juillet 1886. Époux en premières noces d’Eulalie Chapotin (morte du choléra en 1866), puis de Mathilde Ida Zaepffel (1874) et de Virginie Amiel (1893). Beau-frère de Sigurd Kuhlman par sa première épouse, sœur de Louise.

⁶ Joseph Marie Ovar Lafitte (1832–1896) Originaire de Mont-de-Marsan, arrive en Algérie dès 1840. Épouse Rosalie Joséphine Chapotin à Marengo en 1855. Maire de Cherchell de septembre 1870 à 1882, conseiller général.

⁷ Josef Kuhlman (1809–1876) Né à Stockholm, père de Sigurd. Arrive à Alger en 1844 comme courtier maritime assermenté et traducteur (suédois, norvégien, anglais, allemand, français). Consul Général de Suède et Norvège à partir de 1872. Chevalier de l’Ordre de Wasa (1866) et de l’Ordre de Saint-Olaf (1872). Inhumé au « Carré des Consuls » du cimetière de Saint-Eugène à Alger.

⁸ Henri d’Orléans, duc d’Aumale (1822–1897) Quatrième fils du roi Louis-Philippe. Gouverneur général de l’Algérie en 1847, célèbre pour s’être emparé de la Smala d’Abd el-Kader en 1843. Élu à l’Académie française (1871). Fit don du château de Chantilly et de ses collections à la France. Mort à Giardinello (Italie) le 7 mai 1897.

⁹ Louis Juchault de Lamoricière (1806–1865) Général de division, diplômé de Polytechnique. Figure de la conquête de l’Algérie aux côtés de Bugeaud. Ministre de la Guerre en 1848. Exilé après le coup d’État de 1851, commande l’armée pontificale défaite à Castelfidardo (1860). Mort à Prouzel (Somme) le 11 septembre 1865.

Sources : Articles de presse contemporains (janvier–mars 1900, L’Écho d’Oran ou La Dépêche Oranaise) ; kuhlmansaga.com ; marengodafrique.fr ; Jean-Marc Lopez, monographie Saint-Cloud (PNHA n°79, alger-roi.fr) ; S. Fontanilles, Les colonies agricoles, 1896 ; Wikipedia – Gare de Gdyel ; Gallica BNF – réseau oranais, 1913.

La main heureuse ?

Un livre, un nom, une intuition

J’ai souvent pensé avoir la main heureuse. Pas dans le sens d’une chance aveugle mais plutôt cette sensation que certains objets vous choisissent autant que vous les choisissez. Ce jour-là, un livre m’avait intéressé et je l’avais acheté. La Ferme d’El-Rarbi, Armand de Solignac, publié en 1859. Le récit d’un colon assorti d’une étude sur les mœurs algériennes au XIXe siècle.

Ce livre me réserva une belle surprise.

Sur la page de garde, une inscription manuscrite : Henry Sorensen. Et glissé entre les feuillets, un reçu. Drouot, 21 juillet 1998. Mr Sorensen, à Paris. Quelqu’un avait acheté ce livre vingt-sept ans plus tôt. Un homme qui, ce même jour, avait aussi acquis des ouvrages de Leroy Beaulieu, Tchihatcheff, Vignon, d’autres livres sur l’Algérie coloniale.

Ce nom ne m’était pas inconnu. Les Sørensen, les Kuhlman, les Vigna via les Dunan — cette connexion, je l’avais en tête depuis des années de recherches. Quand j’ai vu ce nom écrit je fus persuadé qu’il s’agissait certainement d’un descendant des mêmes Sørensen. Mais une intuition ne suffit pas.

C’est un hommage publié par La Gazette Drouot en juin 2025 et précisant concernant Henry : « Petit-fils d’un marchand de vin danois. » C’était la confirmation que j’attendais. Henry Sørensen était bien le petit-fils de Sören Peter Sørensen, ce Danois de Skive installé à Alger, fondateur de Sørensen and Co, l’un des plus grands négociants viticoles d’Algérie.

Etiquette d’origine d’une bouteille de « Clos Adelia » de la société Peter Sorensen & Co. Collection personnelle de l’auteur.

Henry Sørensen était né à Alger le 17 novembre 1928. Il est mort à Clamart il n’y a pas si longtemps, le 10 mai 2025, à 96 ans. Entre ces deux dates, une vie d’historien de l’art, de journaliste et de collectionneur.

Son grand-père était un marchand de vin danois installé à Alger. Sa grand-mère, une jeune femme née à Alger d’un père suisse et d’une mère suédoise. Et c’est là que l’histoire commence à devenir étrange.

Sa grand-mère, pour pouvoir se marier à Alger, avait eu besoin d’un tuteur. Elle était orpheline, mineure, sans famille en Algérie. Le tribunal lui en avait désigné un d’office. Un certain Josef Kuhlman…

Page de garde de « La ferme d’El Rarbi » par Armand de Solignac, livre ayant appartenu à Henry Sørensen (1928-2025). Collection personnelle de l’auteur.

On découvrira dans un prochain article les liens qui se tisseront entre les familles Kuhlman, Carraux, Sørensen et Vigna.

Sources : Hommage par Yannick Bapt, La Gazette Drouot, 12 juin 2025. Actes d’état civil Alger 1869–1903. Recherches Etienne Laude / Olivier Pivot, 2021–2025.

Le départ du Général Yusuf

Alger, 8 avril 1865

Le Général Yusuf. Collection personnelle de l’auteur.

Le 8 avril 1865, Alger retint son souffle. Ce n’était pas n’importe quel départ. C’était, aux yeux de tous ceux qui avaient vécu l’histoire de la colonie depuis ses premières heures, la fin d’une époque : le dernier soldat de Sidi-Ferruch quittait définitivement la terre qu’il avait, pendant trente-cinq ans, conquise, pacifiée et aimée. Depuis la plage de débarquement de 1830 jusqu’à la soumission du Djebel-Amour en 1864, aucun officier n’avait traversé autant de campagnes, de djebels, de batailles de Staouëli, Taguin, Isly, Laghouat à la Kabylie du Djurjura, que le général Yusuf.

Mais ce qui le distinguait de tous les autres généraux qui s’étaient succédé à Alger, c’était moins sa longévité que sa nature profonde. Né Giuseppe Vantini à l’île d’Elbe vers 1808, enlevé enfant par des corsaires, esclave puis favori du Bey de Tunis, converti à l’islam, commandant de la cavalerie tunisienne avant de rejoindre les Français lors du débarquement de 1830, Yusuf n’était pas sorti des grandes écoles militaires et était encore moins un fonctionnaire de la conquête. Il avait créé les spahis, sillonné inlassablement la Mitidja, le Sahel, les routes de Boufarik et de Marengo, s’arrêtant pour inspecter un bataillon au travail, pour boire un café chez Beauvais le boulanger à Marengo, pour saluer d’un grand geste du bras l’hôte d’une ferme au fond d’un vallon. Il connaissait les colons, les aghas et les chefs de tribu de toute la province, qu’ils saluait par leur prénom, de la plaine jusqu’aux djebels, reconnaissant en cela leur honneur et leur mémoire, sans oublier ses soldats qu’il protégeait de sa bienveillance. Quand Napoléon III avait proclamé en 1863 que « l’Algérie n’est pas une colonie proprement dite, mais un royaume arabe », Yusuf avait été l’un des rares officiers généraux à soutenir ouvertement cette vision, lui qui avait depuis longtemps, par ses actes, défendu une idée rare et fragile : la fusion des trois races qui se partageaient le territoire. « Nous ne pourrons y parvenir, disait-il, qu’en opérant, par des associations d’intérêts et par des mariages, la fusion entre elles. J’y pousse de tout mon pouvoir. » Là où les autres représentaient la France coloniale, Yusuf portait quelque chose de plus rare : une certaine idée de l’Algérie.

La veille, le général avait adressé à ses troupes un ordre du jour empreint d’une dignité sobre, qui ne laissait aucun doute sur la nature de ce départ. Ses derniers mots résonnaient comme un testament militaire : « Adieu ! Soyez toujours disciplinés, dignes et vaillants et conservez intacts et inaltérables ces sentiments qui sont la religion de l’armée et qui, pour nous tous, constituent le plus sacré des devoirs : fidélité et dévouement au drapeau et à l’Empereur ! » ¹

Ce matin-là, le quai de la Pêcherie était noir de monde. Officiers de tous corps et services, fonctionnaires, prêtres, colons, chefs arabes en burnous, nomades descendus des plateaux, indigènes des villes. Tous étaient venus. Tous. La foule débordait sur les ruelles adjacentes, grimpait sur les terrasses blanches qui surplombaient le port. On n’avait pas vu cela depuis longtemps à Alger ¹.

Parmi cette masse silencieuse et grave se trouvait Josef Kuhlman. Le Suédois, établi à Alger depuis 1841, courtier maritime assermenté puis chancelier du consulat de Danemark, était accompagné de son fils Sigurd, un homme de trente ans, qui avait grandi lui aussi dans cette Algérie-là. Josef connaissait Yusuf et pas seulement de réputation. En mars 1863, deux ans avant ce départ, ils s’étaient retrouvés dans la même salle lors des séances de la Commission d’enquête sénatoriale sur le commerce et la navigation de l’Algérie. Kuhlman y défendait la suppression du droit de tonnage pour abaisser les frets et attirer les navires étrangers ; Yusuf, commandant de la place d’Alger, y soutenait la même politique libérale de l’Empereur ². Deux hommes venus d’ailleurs, un Suédois de Stockholm, un Elbois élevé à Tunis, assis autour de la même table, portant le même diagnostic sur ce que l’Algérie devait devenir. Et au-delà d’Alger, Josef savait que Yusuf avait ses habitudes dans la région de Bourkika et de Marengo, ce Sahel où la famille de Marie Pauline Carraux, sa future épouse, avait planté ses racines ³. Le général passait, s’arrêtait, regardait. Ce monde-là, Josef le connaissait aussi.

Ce matin-là, il regardait s’éloigner vers la mer la silhouette d’un général que toute une terre pleurait. Sigurd, bien des années plus tard, se souviendrait de l’odeur du port, du soleil déjà haut, et de son père qui se tenait à ses côtés sans dire un mot.

Car ce n’était pas une simple mutation militaire qui s’accomplissait. Le capitaine et futur général Derrecagaix l’avait compris avant les autres, lui qui avait servi à ses côtés : c’était le dernier soldat de Sidi-Ferruch qui repassait la mer. C’était la vieille Algérie et son passé qui repassaient la mer. Trente-cinq ans de service africain s’effaçaient dans le sillage d’un navire ¹.

Le Tell de Blidah l’écrivit avec une netteté sans appel : « Après trente-cinq années, une existence d’homme de services africains, parcourue dans cette voie sacrée… le général quittait l’Algérie, sa patrie d’adoption, et voguait vers la France, qui ne le connaît que par ce que lui en a dit la Renommée. » ¹

Pour chaque indigène venu lui serrer la main ou lui baiser les doigts, Yusuf avait un mot, savait leur prénom et évoqua un souvenir commun. Pas un journal algérien ne manqua de rendre hommage à son affabilité, à sa bienveillance, à cet esprit de conciliation qui avait fait de lui non seulement un chef de guerre redouté, mais un homme respecté des deux rives ¹.

Le duc de Magenta, Mac-Mahon, celui-là même qui avait précipité cette éviction, assistait à la scène. Il dut comprendre, trop tard, ce qu’il avait fait. Les larmes sur les visages bronzés des vieilles troupes n’étaient pas des adieux : elles étaient un reproche muet, unanime, adressé au chef militaire dont l’aveuglement ou la passion avait sacrifié un homme que l’Algérie tout entière aimait ¹.

Sources

¹  Général Derrecagaix, Le général Yusuf, chapitre « Disgrâce et mort du général Yusuf », pp. 241-244.

²  Enquête sur le commerce et la navigation de l’Algérie, mars-avril 1863, procès-verbaux des séances, groupe « Courtiers maritimes ». Voir aussi kuhlmansaga.com, « La Commission d’enquête de 1863 sur l’Algérie ».

³  Etienne Laude, Marengo d’Afrique, tomes I et II ; kuhlmansaga.com, article sur la deuxième épouse de Josef Kuhlman.

  Ernest Feydeau, Alger : étude, 1873, cité dans Marengo d’Afrique, tome II (discours de Yusuf sur la fusion des races).

Henrik Kuhlman (1863–1892) – Une vie écourtée à Alger

Par Etienne Laude, Juillet 2026

Si j’évoque aujourd’hui Henri Maximilien Kuhlman, ou Henrik Maximilian, selon l’orthographe nordique que sa famille lui aurait peut-être préférée, ce n’est pas parce que nous savons beaucoup de choses sur lui. C’est presque le contraire.

Henrik Maximilian Kuhlman (1862-1892). Collection personnelle de l’auteur.

C’est parce que sa tombe, au carré des Consuls du cimetière de Saint-Eugène à Alger, va être la première sépulture rénovée de ce secteur historique, pendant l’été 2026, grâce au travail remarquable de l’Association des Amis des Cimetières de Saint-Eugène Bologhine, l’A.C.S.E. Un geste concret, discret, et nécessaire, en faveur d’un patrimoine qui s’efface. Pourquoi commencer par lui, me direz-vous ? Tout simplement parce qu’il s’agit de la première tombe clairement identifiée parmi la longue liste de sujets suédois enterrés au Cimetière de Saint-Eugène.

La restauration d’une tombe est toujours un acte de mémoire. Et quand la tombe est celle d’un homme sur lequel on ne sait presque rien, cet acte prend une signification particulière. Henri Maximilien Kuhlman est mort le 24 août 1892, à l’âge de 29 ans, célibataire, sans profession déclarée. Sur sa tombe, une colonne brisée, symbole universel d’une vie interrompue avant son terme. Il repose à côté de son père Josef. Ensemble, ils dorment dans ce coin de terre algérienne que l’histoire aurait pu oublier.

Les tombes de Josef et Henrik Kuhlman, Carré des Consuls – cimetière de Saint-Eugène, Alger. Photographie prise en janvier 2012. Collection personnelle de l’auteur.

Il s’appelait Henri Maximilien Kuhlman. Il est né le 14 décembre 1863 à Alger, rue de Constantine, au domicile de ses parents. Il est mort le 24 août 1892, à l’âge de 29 ans, rue Mogador à Alger, sans s’être jamais marié. C’est à peu près tout ce que nous savons de lui avec certitude.

Acte de naissance d’Henrik Kuhlman, le 14 décembre 1863.
Une famille algéroise d’origine nordique

Henri grandit dans une famille aux racines pour le moins singulières pour l’Algérie coloniale. Son père, Josef Kuhlman, courtier maritime à Alger, est le fils de Johan Peter Kuhlman et d’Inga Nasbom, des origines suédoises qui remontent, par une longue chaîne généalogique, jusqu’aux seigneurs de Jannewitz en Poméranie, dans l’actuelle Pologne. Sa mère, Marie Pauline Carraux, est d’origine suisse. Ses parents se sont mariés le 22 septembre 1862 à Alger, dix jours seulement après la mort de leur premier fils, Paul Harald Ludovic, emporté à l’âge de onze mois. Henri est donc le premier enfant né dans le mariage, suivi de deux sœurs : Ingeborg Josépha (1866) et Bertha Constance (1871).

Sur la piste des deux témoins

L’acte de décès d’Henri Kuhlman, dressé à la Mairie d’Alger le 24 août 1892, nous livre deux noms. Deux amis qui, ce jour-là, ont accompli le geste ultime de l’amitié : venir déclarer la mort de l’un des leurs. Le premier est Raphaël Escriva, vingt-six ans, avocat, demeurant à Alger, l’acte précise son adresse, à quelques rues de là. Il est décrit comme « ami du défunt ». Escriva est un patronyme catalan ou valencien, très répandu parmi les familles venues d’Espagne. À Alger, la famille Escriva est documentée dès 1847 dans les registres d’état civil, soit quinze ans avant la naissance de Raphaël. Il a grandi dans cette ville comme Henri. Ils se sont peut-être connus sur les bancs d’un lycée algérois, dans les cafés du boulevard de la République, ou lors de leurs débuts dans la vie professionnelle. Raphaël, tout juste sorti de ses études de droit, venait d’entrer au barreau. Les archives suggèrent qu’il se mariera quelques années plus tard avec une certaine Jeanne Claire, mais sur la suite de sa vie, le silence.

Le second est Georges Guiard, vingt-cinq ans, agent général d’assurances, demeurant rue Naïsse 3 à Alger. Lui aussi est qualifié d’ami du défunt. Son nom ne figure pas dans les registres d’état civil algérois consultés : peut-être est-il né en France métropolitaine et venu s’établir à Alger comme jeune professionnel, comme beaucoup de ses contemporains. Son métier, agent général d’assurances, dessine le portrait d’un homme du monde des affaires, de la bourgeoisie commerçante algéroise. Deux hommes jeunes, deux professions libérales ou commerciales, ce sont eux qui ont porté la nouvelle ce matin-là. Ce sont eux qui nous mèneront peut-être, à travers les journaux algérois de l’époque, dans les archives du barreau, dans les registres notariaux, ce qu’était vraiment la vie d’Henri Kuhlman.

La piste reste ouverte.