La famille Kuhlman traverse plus de 400 ans d'histoire européenne, de la Poméranie à l'Algérie, en passant par la Livonie, l'Ingrie et la Suède. En 1844, Josef Kuhlman, héritier de cette dynastie, devient l'un des premiers Courtiers Maritimes assermentés, puis Consul Général en 1873. Cette saga familiale est racontée par un descendant direct de Johan de Jamawitz.
Catégorie : Algérie (1841-1962)
Découvrez l’histoire de la famille Kuhlman en Algérie, de l’arrivée des premiers pionniers en 1841 jusqu’à la fin de l’époque coloniale en 1962. Ce chapitre de la saga familiale retrace le destin de Josef Kuhlman, courtier maritime et Consul Général, ainsi que la vie quotidienne et l’ascension de ses descendants à travers plus d’un siècle d’archives, de récits et de documents historiques sur la présence française en Algérie.
La lettre du 6 mai 1871 commence par une phrase qui résume l’état d’esprit qui régnait à l’époque : « Nous vivons depuis quelque temps dans un état d’agitation qui laisse peu de place aux affaires. » Josef Kuhlman l’écrit depuis Alger, seul dans son bureau, son clerc Charles Charolles venant d’être mobilisé et envoyé en garnison à l’Arba, à quarante kilomètres au sud.
Carte du département d’Alger datant de 1913.
Ce printemps 1871 est l’un des moments les plus instables qu’ait connus l’Algérie coloniale. Depuis Paris et depuis les montagnes kabyles, deux tempêtes soufflent simultanément sur le fragile édifice commercial que Kuhlman a mis trente ans à construire, lui qui est présent à Alger depuis 1841.
La révolte deS Mokrani
Le 16 mars 1871, Mohammed El Mokrani, caïd de Medjana, prend les armes contre l’administration française. Les confréries Rahmaniyya le rejoignent en avril, et en quelques semaines la révolte mobilise, selon les estimations de l’époque, près de 200 000 insurgés dans l’est et le centre de l’Algérie. Pour Kuhlman, les effets sont immédiats. Les routes de l’intérieur deviennent dangereuses, les chantiers s’arrêtent, les acheteurs de bois disparaissent. Les seules dimensions encore vendables, note-t-il sobrement en juillet, sont « les planches de 3×9 pouces de plus grande longueur, les madriers de 1 à 1¾ pouce, et les chevrons de même », les matériaux de construction résidentielle, moins touchés que la grande charpente publique par l’effondrement des chantiers pendant l’insurrection.
Attaque de Bordj Bou Arreridj par les hommes du cheikh El Mokrani — Gravure de Léon Morel-Fatio, L’Illustration, 1871.
Pierre Lambert de Maupas. Courtier en marchandises depuis 1844. Principal associé de Josef Kuhlman. Collection personnelle de l’auteur.
Les cargaisons immobilisées en entrepôt témoignent à elles seules de l’ampleur du désastre. En mai 1871, Kuhlman écrit au sujet des poutres de l’Ino, arrivées quelques mois plus tôt dans un état déplorable à la suite d’une collision en mer :
« Les poutres de l’Ino étaient si pourries qu’elles pouvaient à peine être vendues. »
Et il ajoute, en un constat d’une sobriété remarquable pour un homme qui a tout vu depuis 1841 : « Je n’ai jamais vu des temps aussi difficiles. »
Dans la région de Bourkika, à l’ouest d’Alger, où il possède une propriété, des groupes armés attaquent les fermes européennes. Le post-scriptum qu’il glisse à son fils en juillet, d’une tension contenue, dit tout :
« Dites-lui également que les Arabes menacent Marengo, Bourkika, Ameur el-Aïn et Bou Medfa, et que j’ai donné l’ordre à Maupas de se replier sur Alger. »
La Commune de Paris
Simultanément, la France métropolitaine est en pleine convulsion. La Commune de Paris (18 mars–28 mai 1871) immobilise l’armée de Versailles sur le sol français, et pour l’Algérie la conséquence est directe : aucun renfort militaire ne peut être envoyé. Kuhlman l’écrit avec une lucidité remarquable :
« L’agitation en France fait que les troupes ne peuvent y être envoyées depuis là-bas. Pour ma part, je considère la situation politique de l’Algérie et de la France comme des plus alarmantes. »
C’est l’une des rares fois où Kuhlman dépasse le périmètre commercial pour livrer un jugement politique. La phrase n’est pas celle d’un homme surpris, c’est celle d’un observateur qui a vu, depuis trente ans, les convulsions françaises retentir immédiatement sur Alger.
La crise de l’argent
À cette double instabilité politique s’ajoute une crise financière qui étreint tous les circuits commerciaux. La guerre franco-prussienne a suspendu la convertibilité des billets de la Banque de France depuis août 1870, et en Algérie la pénurie de papier-monnaie est telle que :
« Les propres billets du gouvernement sont parfois refusés au paiement. »
Pour honorer ses engagements envers Almquist, 47 000 francs attendus fin septembre, il n’a plus que deux options : une traite sur le négociant Saulière à Alger, ou une traite sur lui-même payable à Marseille, avec une commission bancaire de 0,75 %. La même semaine, un incendie ravage l’entrepôt où il a stocké la majeure partie de ses marchandises. Il le signale en une seule phrase, sans s’étendre davantage.
Le bilan d’une année
À la fin de 1871, le produit net des trois navires principaux de l’année, l’Ino, l’Amélie et la Norma, atteint environ 39 600 francs, soit 84 % de l’objectif initial de 47 000 francs. Douze mois de révolte, de Commune, de billets refusés, de poutres pourries et d’entrepôts en feu et il a quand même encaissé 84 % de sa cible. C’est la mesure de cet homme.
Glossaire et géographie
L’Arba (Larbaa) : Commune proche de Blida, à environ 40 km au sud d’Alger. En mai 1871, la région est en zone de combat.
La Mitidja : Vaste plaine fertile au sud d’Alger. Asséchée et mise en valeur dès les années 1840 par les colons français, elle forme le cœur de la colonisation agricole algérienne.
Marengo : Village de colonisation algérienne fondé en 1848. Lire « Marengo d’Afrique », du même auteur sur le site https://marengodafrique.com.
Bourkika : Village créé en 1855, sur la route entre Marengo et El-Affroun. C’est là que Kuhlman possède la ferme Saint-Joseph (139 hectares).
Kabylie : Région montagneuse à l’est d’Alger, berceau de la révolte de 1871.
Evocation de la barque Amélie sur le port d’Alger vers 1871.
Tout au long de la correspondance Kuhlman–Almquist, des noms de navires reviennent comme des personnages à part entière : l’Amélie, l’Ino, la Norma, le Frey, l’Alpha, le Nystad. Ces voiliers témoignent du commerce décrit dans ces lettres et c’est sur leurs ponts que les poutres de pin baltique traversèrent la Mer du Nord et la Méditerranée. Mais de quels types de navires s’agissait-il exactement ? Le vocabulaire de la marine à voiles du XIXe siècle est précis et trois types dominent dans la correspondance : la barque, le brick et la brigantine.
La grande époque des voiliers marchands
Au milieu du XIXe siècle, le vapeur commence à s’imposer sur les grandes lignes régulières grâce aux paquebots transatlantiques et le développement des liaisons postales. Mais pour le transport des marchandises en vrac (bois, charbon, grain, minerai) le voilier reste roi jusqu’aux années 1880. Il a sur le vapeur un avantage décisif : le vent ne coûte rien. Tant que le fret reste suffisamment bas pour amortir le surcoût du charbon, le voilier est compétitif. Les cargaisons de bois nordique vers la Méditerranée, lourdes, volumineuses et peu urgentes, se prêtent parfaitement à la navigation à la voile.
Dans les années 1870, les constructeurs scandinaves excellent dans ce domaine. La Norvège en particulier est l’une des premières nations maritimes du monde, la cinquième flotte marchande mondiale en 1875 et ses chantiers de Tønsberg, Stavanger et Bergen lancent chaque année des dizaines de voiliers destinés au commerce baltique et méditerranéen. C’est dans ce contexte que s’inscrivent les navires de la correspondance.
La barque (bark) : le cheval de trait des mers nordiques
La barque est, de loin, le type de navire le plus fréquent dans la correspondance Kuhlman–Almquist. L’Ino, l’Amélie, le Frey, l’Alpha et le Nystad sont tous désignés comme barques (parfois orthographié bark dans les registres maritimes scandinaves).
Evocation de la barque Ino.
Une barque est un voilier à trois mâts (un grand mât, un mât de misaine, et un mât d’artimon) dont les deux premiers portent des voiles carrées (perpendiculaires à l’axe du navire, orientées par des vergues horizontales), tandis que le troisième, l’artimon, ne porte qu’une voile aurique (dans le sens de la longueur du navire). Cette combinaison est le compromis idéal pour les longues traversées océaniques : les voiles carrées captent efficacement les vents portants, qui prédominent sur les routes commerciales nordiques, tandis que la voile aurique d’artimon améliore la maniabilité et permet de remonter davantage au vent si nécessaire.
La barque est aussi plus facile à manœuvrer qu’un trois-mâts carré complet : il faut moins d’hommes pour gréer l’artimon aurique. À l’heure où les équipages sont chers, c’est un avantage décisif. Pour le commerce du bois, les barques présentent un autre atout : leur cale est large, profonde et dégagée. Les poutres de 6 à 9 mètres, les madriers en vrac, les lattes liées en fagots et tout cela se charge à fond de cale sans difficulté sur un navire conçu pour les cargaisons en vrac.
Evocation de la barque l’Alpha sur le port d’Alger.
Le Nystad, dont le nom désigne le port finlandais de Uusikaupunki, illustre bien la trajectoire commerciale de ces navires. Immatriculé dans un port de la Botnie finlandaise, il navigue entre la Baltique et la Méditerranée. Son nom devient celui d’une « affaire » dans la correspondance (l’affaire Nystad), un différend sur le règlement de sa cargaison que Warot & fils utiliseront pour tenter de déstabiliser Kuhlman.
Evocation de la barque Nystad. Port d’Alger vers 1871.
Le brick : deux mâts, toutes voiles carrées
Le brick est un voilier à deux mâts entièrement carrés (grand mât et mât de misaine), tous deux gréés de voiles carrées sur vergues. C’est le voilier marchand type des mers nordiques pour les cargaisons moyennes : plus petit qu’une barque, plus maniable, mais aussi plus exigeant à gréer car il faut gérer les voiles carrées des deux mâts.
Dans la correspondance, le brick est moins fréquent que la barque pour les grandes cargaisons de bois, qui exigent du volume. On le rencontre davantage pour des cargaisons mixtes ou des liaisons côtières. Le vocabulaire suédois et norvégien de l’époque utilise le terme brigg, une transcription directe de l’anglais brig. Le brick pur est progressivement supplanté, à partir des années 1860, par le brick-goélette qui devient un compromis plus économique en hommes.
La brigantine ou brick-goélette : le compromis intelligent
La brigantine, parfois appelée brick-goélette dans les sources françaises, est un navire à deux mâts dont le mât de misaine porte des voiles carrées comme un brick, tandis que le grand mât est gréé en goélette, c’est-à-dire avec des voiles auriques dans le sens de la longueur du navire. Ce gréement hybride offre le meilleur des deux mondes : la puissance des voiles carrées pour profiter des vents portants sur les longues traversées (mer du Nord, Atlantique), et la souplesse des voiles auriques pour les manœuvres côtières et la remontée au vent en Méditerranée. La brigantine est aussi plus économique en équipage que le brick, puisque le grand mât aurique se manœuvre avec moins d’hommes.
Evocation de la brigantine Norma.
Dans la correspondance, la Norma est explicitement désignée comme une brigantine. Immatriculée à Tønsberg, l’un des grands ports de construction navale de Norvège, elle appartient à la génération des voiliers marchands qui dominent le commerce baltique-méditerranéen des années 1860-1880. Ses poutres arrivent à Alger « trop tard pour la saison » – ce que Kuhlman signale avec flegme – et il faut vendre à prix réduit dans un marché déjà approvisionné.
Les navires comme témoins de l’histoire commerciale
Ce qui est remarquable dans la correspondance, c’est que ces navires ne sont pas de simples vecteurs logistiques. Ils ont des capitaines; Cedergren sur le Frey, dont l’accostage chez Warot & fils est vécu comme une trahison personnelle. Ils ont des histoires comme l’Ino, endommagée dans une collision au large de Brême en avril 1870, arrive à Alger avec des poutres si abîmées que Kuhlman les condamne en suédois : « Vrakt bjälkarne på Ino äro förtrollande dåliga » : « Les poutres de rebut de l’Ino sont terriblement mauvaises. »
Evocation de la barque le Frey sortant du port d’Alger vers 1871.
Ils ont aussi des pavillons et c’est là un point décisif que Kuhlman souligne dans sa circulaire de mai 1872 : la nationalité du navire détermine le taux de douane applicable à la cargaison. Un navire battant pavillon d’une nation non conventionnée avec la France paie 75 centimes de plus par 100 kg. Dans un commerce où la marge se joue à 5 centimes près, le choix du pavillon est aussi stratégique que le choix de l’essence de bois. Ces voiliers (barques de Botnie, brigantines de Tønsberg, bricks de Christiania) sont les véhicules invisibles d’un monde en transition. Dès les années 1880, le vapeur leur prendra définitivement les routes commerciales. Mais dans les années 1870, quand Kuhlman écrit depuis son bureau du port d’Alger, ce sont encore eux qui font tourner le commerce méditerranéen.
Glossaire et géographie
Barque (bark) : Voilier à trois mâts dont les deux premiers portent des voiles carrées et le troisième (artimon) une voile aurique. Type dominant du commerce de vrac baltique-méditerranéen dans les années 1850-1880.
Brick (brig) : Voilier à deux mâts entièrement carrés. Plus petit et plus maniable que la barque, progressivement supplanté par la brigantine pour les cargaisons moyennes.
Brigantine (brick-goélette) : Voilier à deux mâts dont le mât de misaine porte des voiles carrées et le grand mât un gréement aurique. Compromis économique très répandu dans le commerce baltique-méditerranéen.
Voile carrée : Voile tendue sur une vergue horizontale, perpendiculaire à l’axe du navire. Efficace par vent portant, moins performante pour remonter au vent.
Voile aurique : Voile quadrangulaire gréée dans le sens de la longueur du navire, tenue par un gui (en bas) et une corne (en haut). Meilleure performance au près que la voile carrée.
Tønsberg : Ville portuaire de Norvège, au fond du fjord d’Oslo. Grand centre de construction navale scandinave au XIXe siècle.
Uusikaupunki (Nystad) : Port de la côte ouest de Finlande, sur le golfe de Botnie. Important centre d’armement maritime au XIXe siècle. C’est là qu’est signé le traité de Nystad (1721), par lequel la Suède cède la Finlande à la Russie.
Sources principales : Archives de la Ville de Stockholm, fonds Almquist (1866–1878). Biographie de Josef Kuhlman : kuhlmansaga.com. Contexte historique algérien : ANOM (Archives nationales d’outre-mer). Maires d’Alger 1830–1962 : alger-roi.fr. Les Bois du Nord : Le Commerce du Bois / FFIBN (brochure 2023).
Né dans une forteresse du roi, mort sans ressources dans une colonie
« Ce jour fut inhumé Herman Rustad au cimetière de Saint-Eugène. L’enterrement fut célébré par le Pasteur Monod en présence du Consul Général et de quelques rares connaissances du défunt. » – Journal du Consulat Général de Suède et de Norvège à Alger, 12 juillet 1875
Journal du Consul de Suède et Norvège, le 12 juillet 1875. Note de Josef Kuhlman.
I. Une ligne dans un registre
Le journal du Consulat Général de Suède et de Norvège à Alger, pour l’année 1875. Ce document de routine, entrées et sorties de navires, visas consulaires, certificats d’état civil, petits règlements de succession, consigne également la vie ordinaire de communauté scandinave expatriée en Algérie. La plupart des mentions y sont sèches, techniques, impersonnelles. Celle du 12 juillet 1875 l’est aussi, en apparence. La main appliquée de Josef y a noté l’inhumation d’un jeune ressortissant norvégien, mort la veille au soir dans son appartement du centre d’Alger : Herman Rustad, vingt-trois ans. Deux lignes, entre deux entrées de navires et un visa consulaire. Herman Rustad apparaissant dans le registre du cimetière de Saint-Eugène, j’ai essayé d’en savoir davantage.
Ce nom ne dit rien à personne. Ce n’est pas celui d’un explorateur parti cartographier l’Afrique ou les glaces polaires, ni d’un officier tombé en campagne, ni d’un pasteur missionnaire. C’est celui d’un fils de militaire, né dans une forteresse du Nord, mort seul et sans ressources à 3 500 kilomètres de chez lui. Et pourtant, en croisant l’acte de naissance de Christiania, les recensements de la ville, les registres paroissiaux de la garnison, les notes du consul et l’acte de décès de la mairie d’Alger, une vie entière ressurgit — brève, ordinaire, et d’autant plus touchante pour l’une et l’autre de ces raisons.
II. Christiania, 1851 : naître dans la forteresse du roi
Le 18 août 1851, à Christiania, la ville qui allait devenir Oslo, Herman Rustad venait au monde dans l’enceinte de la Forteresse d’Akershus. Son père, Johan Olsen Rustad, avait fait toute sa carrière dans l’armée. Originaire de Toten, dans l’Oppland, cette grande vallée agricole de l’intérieur du pays, loin de la mer et des grandes villes. Il avait débuté comme tambour de corps avant d’être reconverti en gardien surveillant (Vagtmester) à l’école militaire de la forteresse. Sa mère, Maren Martine Nilsdatter, ce patronyme signifiant simplement « fille de Nils », selon l’ancien système de dénomination nordique encore en usage dans les milieux populaires, disparaît des archives avant le recensement de 1865.
Herman fut baptisé le 10 octobre 1851 à la Garnisonsmenigheten, l’église luthérienne de la garnison militaire. Grandir dans l’enceinte de la forteresse royale d’Akershus, le château médiéval qui, depuis le XIIIe siècle, surveille le port d’Oslo depuis son promontoire de gneiss gris, signifiait vivre dans un monde clos : uniformes, discipline, murs épais, cour pavée, bruit régulier des exercices. C’était aussi vivre à l’écart de la ville civile qui s’étendait au pied des murailles, dans une communauté soudée par le service militaire, les mariages entre familles de sous-officiers, et la conscience aiguë d’appartenir à un autre monde que celui des marchands et des bourgeois. Les enfants de la garnison avaient leurs propres camarades, leurs propres fêtes, leurs propres horizons bornés, de tous côtés, par des remparts.
En 1851, la Norvège, en union avec la Suède depuis 1814, mais autonome dans ses institutions intérieures, était encore une société largement rurale, lentement élevée par les premières vagues de l’industrialisation. Christiania comptait à peine 30 000 habitants. Au recensement de 1865, Herman avait quatorze ans. Son père, alors âgé de 51 ans, était veuf depuis une date inconnue. Lui et son frère cadet Nils Oskar grandissaient sans leur mère, dans l’ombre d’un père vieillissant, dans les logements exigus réservés au personnel de surveillance.
III. Le docteur Egeberg et le certificat de vaccination
Dans le dossier de confirmation d’Herman figure une mention discrète, presque illisible : « Attest Egeberg 1853-06-07 ». Un certificat médical. Une date. Derrière ces quelques mots se cache une institution et une rencontre sans lendemain qui méritent qu’on s’y arrête. En Norvège, depuis la loi sur la vaccination de 1810, l’une des plus précoces d’Europe, toute confirmation religieuse luthérienne supposait la présentation préalable d’un certificat de vaccination antivariolique. L’État avait fait de la santé publique une condition préalable à la vie sociale et religieuse : pas de vaccin, pas de confirmation ; pas de confirmation, pas d’accès plein à la communauté des citoyens. La loi était austère, mais elle avait presque éradiqué la variole dans le pays.
Le 7 juin 1853, le petit Herman, il n’avait pas encore dix mois, fut donc présenté au médecin militaire de la forteresse. Ce médecin était le Dr Christian August Egeberg (1809–1874), attaché à Akershus depuis 1834. Derrière ce nom se cache une figure médicale de premier plan dans la Norvège du XIXe siècle : pionnier de la transfusion sanguine en Scandinavie, il réalisa la première transfusion documentée en Norvège dès 1836 et fut cofondateur de la Société Médicale Norvégienne, auteur de travaux sur l’hygiène militaire. Ce jour-là, en apposant sa signature sur le certificat d’un nourrisson de garnison parmi des dizaines d’autres, Egeberg accomplissait l’un des milliers de gestes administratifs qui jalonnaient son quotidien, avant de quitter son poste à Akershus la même année.
IV. 1867 : la confirmation, et le silence
Le 28 avril 1867, Herman Rustad fut confirmé à l’église de la Garnison de Christiania. Il avait quinze ans. La mention portée dans le registre « Godt », c’est-à-dire « Bien », indiquait un élève sérieux, sans éclat particulier. Présenter le certificat d’Egeberg, réciter son catéchisme luthérien, répondre correctement aux questions du pasteur : c’est ainsi qu’on entrait dans l’âge adulte dans cette communauté protestante et militaire. C’est la dernière trace existante de sa vie en Norvège.
Après cette date, les archives sont muettes. Aucun recensement ultérieur ne le signale à Christiania. Aucun rôle de marin ne porte son nom. Aucun registre d’émigration, les grandes vagues de départ vers l’Amérique sont massivement documentées à partir de 1866, ne mentionne son départ. Entre ses quinze ans dans la forteresse et ses vingt-deux ou vingt-trois ans à Alger, il y a huit années sans trace. Un silence d’archives qui est aussi, peut-être, la marque d’une vie sans éclat ni scandale : celle de quelqu’un qui part discrètement, travaille dans l’ombre, et n’écrit pas de lettres que quiconque aurait conservées.
V. Pourquoi Alger ?
La question mérite d’être posée, même si les archives ne la résolvent pas. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, l’Algérie française exerçait une attraction particulière sur une certaine catégorie de jeunes Européens sans fortune et sans attaches. Depuis la conquête de 1830, la colonie avait été peuplée par vagues successives de migrants venus de France, d’Espagne, d’Italie, de Malte, de Suisse et, plus rarement, des pays nordiques. Alger elle-même, restructurée par le génie militaire français qui avait éventré la Casbah ottomane pour y percer de larges avenues, était devenue une ville bourgeoise et commerciale d’environ 50 000 habitants, avec ses maisons de négoce, ses bureaux d’affaires, ses entrepôts, ses consulats européens.
Alger représentait avant tout un marché du travail en expansion, une économie coloniale avide de petits employés, de comptables, de commis capables de tenir une plume et de faire des additions. Herman Rustad, fils de sous-officier, n’avait vraisemblablement pas fait d’études supérieures. Mais il savait lire, écrire et calculer. Pour un jeune homme sans héritage ni réseau, avec un père vieillissant et une Norvège qui offrait peu de perspectives aux fils de vagtmestres, la colonie pouvait représenter une promesse : celle d’un emploi modeste, d’un salaire régulier, d’un avenir à construire loin des murs gris d’Akershus.
Il est probable qu’il soit arrivé par la mer, passager ou marin sur l’un des nombreux navires scandinaves qui faisaient escale en Méditerranée. Les routes entre les ports du Nord, ceux de France ou d’Espagne, et Alger étaient régulières. Mais ce n’est là que conjecture. Ce qui est certain, c’est qu’il arriva et ne repartit pas.
VI. Alger, rue de Joinville
En 1875, Herman Rustad habitait au n°1 de la rue de Joinville dans la ville basse d’Alger, comme l’atteste son acte de décès dont Josef et son secrétaire sont les témoins. Cette rue, nommée en hommage au prince de Joinville, fils de Louis-Philippe qui avait participé aux opérations militaires algériennes, se trouvait dans le quartier commercial européen, à la jonction du secteur des affaires et du bas de la Casbah. C’était le cœur vivant et bruyant de la cité coloniale : maisons de commerce, bureaux de change, dépôts de négoce, négociants venus de toute l’Europe méditerranéenne. À proximité, le Mont de Piété, la Direction des Forêts, les agences maritimes et les quais animés du port où accostaient chaque semaine les navires marchands.
Acte de décès d’Herman Rustad, le 12 juillet 1875. ANOM.
Le n°1 d’une telle rue était probablement un immeuble mixte : boutiques au rez-de-chaussée, appartements modestes aux étages supérieurs, loués à la semaine ou au mois par des employés, des commis, des travailleurs isolés. Une population de passage et d’installation précaire, dont Herman faisait partie. Il était employé — c’est ce que l’acte de décès indique, sans autre précision. Chez quel employeur ? Dans quelle branche ? Pour quel salaire ? Le document n’en dit rien. Il était célibataire et probablement pas de famille à Alger.
Emplacement de la rue de Joinville sur le Plan d’Alger. Agha-Mutapha / publié par Adolphe Jourdan ; Lith A. Jourdan ; Gravé par E. Corny. Daté de 1879.
Ce que l’on sait de ses derniers mois, c’est qu’il avait été gravement malade et son voisin, un certain M. J. Ferrer y Olivin, au nom catalan ou espagnol, représentatif de cette forte communauté ibérique implantée en Algérie depuis les années 1830, lui avait apporté médicaments et subsistance comme l’atteste une autre note consignée par le consul général en décembre de la même année. Ce dernier avait avancé de sa poche les frais dont Herman, à bout de ressources, ne disposait plus. Ce geste de solidarité ordinaire, dans une ville où la mort des isolés n’étonnait personne, dit quelque chose de la texture humaine de l’Alger coloniale : cosmopolite, âpre, traversée de destins précaires, mais capable aussi, parfois, de ces attentions anonymes dont nul ne garde mémoire.
VII. La nuit du 11 juillet
Le 11 juillet 1875, à 21 heures, Herman Rustad mourait au n°1 rue de Joinville. Il avait 23 ans, 10 mois et 23 jours. Rien dans les documents ne précise la cause du décès. Les maladies qui emportaient alors les jeunes Européens à Alger étaient connues : paludisme, fièvre typhoïde, dysenterie, tuberculose, cette constellation de maux que les rapports consulaires regroupaient volontiers sous le nom de « fièvres d’Afrique ». Alger, malgré ses airs de ville moderne et ses avenues percées au cordeau par le génie militaire, restait une cité dont les égouts étaient insuffisants, l’eau douteuse, et le climat éprouvant pour des organismes nordiques mal acclimatés. On mourait vite et souvent, surtout quand on était mal logé, mal nourri, et que personne ne veillait sur vous.
Son voisin Ferrer y Olivin avait veillé. Mais cela n’avait pas suffi.
Herman ne laissa rien. Pas d’économies pour les frais funéraires et pas de famille joignable à Alger. Pas d’actifs saisissables. Seulement une dette de 43 francs 50 envers son voisin soit l’équivalent de plusieurs semaines de loyer pour un logement modeste qui ne serait jamais remboursée.
VIII. Le lendemain matin
Le 12 juillet, dès 9 heures du matin, deux hommes se présentaient à la mairie d’Alger pour déclarer le décès : le secrétaire du Consulat Charolles et le Consul Général Josef Kuhlman, représentants officiels des sujets suédois et norvégiens en Algérie. Kuhlman exerçait cette fonction depuis plusieurs années déjà ; ce genre de démarche – accompagner administrativement les morts sans famille, établir les papiers, tenter de joindre les proches – faisait partie du quotidien de sa charge, cette part silencieuse du métier de consul que les manuels de droit international ne mentionnent guère.
Les parents d’Herman – restés en Norvège, si tant est qu’ils fussent encore en vie – étaient mentionnés dans l’acte sous la mention lapidaire « sans renseignement » : Kuhlman et Charolles ne connaissaient pas leurs noms. Peut-être Herman ne les leur avait-il jamais donnés. Peut-être avait-il simplement cessé d’entretenir le lien, comme on le fait parfois quand on est parti trop loin et trop longtemps. L’acte n°97 fut dressé par l’adjoint au maire, sans autre commentaire.
Le même jour, Herman Rustad fut inhumé au cimetière de Saint-Eugène, sur les hauteurs d’Alger, au pied de Notre-Dame d’Afrique. Le journal consulaire nota sobrement :
« L’enterrement fut célébré par le Pasteur Monod en présence du Consul Général et de quelques rares connaissances du défunt. »
Le Pasteur Charles Monod, fils d’Horace Monod et neveu de Guillaume Monod, ancien président du Consistoire protestant d’Alger officiait. Il avait lui-même 25 ans, à peine plus qu’Herman.
Cinq mois plus tard, le 13 décembre 1875, Josef Kuhlman rédigea un certificat attestant qu’Herman Rustad était mort sans ressources et que la dette de 43 francs 50 envers Ferrer y Olivin ne pourrait jamais être honorée. C’est le dernier document qui mentionne son nom.
Note consignée par le secrétaire du Consulat, Charles Charolles le 13 décembre 1875.
Herman Rustad repose au cimetière de Saint-Eugène dans le quartier nord d’Alger, dominant la mer. Fondé en 1836, six ans à peine après la conquête française, ce cimetière de 14,5 hectares a été creusé pour recevoir les morts de la colonie naissante : soldats tombés en campagne, colons emportés par les épidémies, religieux, fonctionnaires, commerçants. Il compte aujourd’hui plus de 250 000 inhumations. Ses allées portent des pierres tombales en français, en arabe, en espagnol, en hébreu ou encore en italien.
Note méthodologique : cet article repose sur le croisement de sources primaires consultables dans les archives numérisées du Digitalarkivet norvégien (actes de naissance, recensements, registres paroissiaux), du Riksarkivet de Stockholm (journaux consulaires) et des archives de l’état civil algérien. Toutes les citations sont issues de documents originaux. Les éléments biographiques non vérifiables — notamment pour la période 1867–1875 — sont explicitement signalés comme conjecturaux.
Sources : Digitalarkivet (Norvège) · Acte de naissance Oslo 1851 · Acte de décès Alger 1875 · Journal consulaire suédo-norvégien d’Alger (Riksarkivet Stockholm) · Recensements de Christiania 1865 · Registres paroissiaux de la Garnisonsmenigheten
Alger, les quais. photographie originale datant de 1880 environ. Collection personnelle de l’auteur.
Entre Sundsvall et le port d’Alger, il y avait entre six et huit semaines de mer, selon le vent et la saison. Des voiliers chargés de bois de construction scandinave : poutres, planches, madriers, lattes remontaient régulièrement la Méditerranée pour alimenter les chantiers d’une ville en pleine expansion coloniale. C’est cette route que Josef Kuhlman, courtier maritime assermenté à Alger depuis décembre 1844, organisait depuis son bureau du port avec Bernhard Almquist, armateur et grossiste à Stockholm.
La correspondance conservée aux archives de la Ville de Stockholm couvre les années 1871 à 1876, soit cinquante lettres dont certaines sont rédigées en suédois et d’autres en français. Kuhlman commande, argumente, se plaint, négocie et Almquist fournit. Entre les deux hommes, les cargaisons s’accumulent, et les problèmes aussi.
Depuis quand le bois nordique arrive-t-il en Méditerranée ?
Ce commerce est bien plus ancien que la conquête française d’Algérie. Depuis le XIIIe siècle, les marchands de la Hanse – la grande ligue commerciale des villes baltiques – exportent du bois vers l’Europe du Sud. Dantzig (Gdansk), Riga, Königsberg sont alors les grandes places du bois de construction. À partir du XVIe siècle, la Suède et la Norvège prennent le relais : les scieries de la côte alimentent les chantiers navals hollandais, anglais, puis espagnols et portugais en mâts, bordages et poutres. En 1750, le bois de la baltique est déjà la première marchandise transportée en mer du Nord.
En Méditerranée, ce trafic passe par Gibraltar. Les grandes places de redistribution sont Marseille, Gênes et Livourne, et dès le XVIIe siècle, des négociants génois achètent du pin scandinave pour les chantiers de la marine pontificale et du Grand-Duché de Toscane. L’Espagne importe du bois suédois pour ses galions ; la France le fait depuis Rochefort pour sa marine de guerre. Mais l’Algérie change la donne en 1830. Avec la conquête française commence une gigantesque opération de construction coloniale – casernes, routes, ports, maisons, entrepôts – qui va durer un siècle. Les forêts locales – cèdre de l’Atlas, pin d’Alep – sont insuffisantes, éloignées et difficiles d’accès. Le bois venant de France métropolitaine est trop cher. Le bois nordique, abondant et standardisé, s’impose comme la solution naturelle malgré la distance.
Dès les années 1840, les premières cargaisons arrivent directement à Alger. Josef Kuhlman, né à Stockholm en 1809 et installé à Alger depuis 1841, est de cette vague pionnière. Il obtient son accréditation de courtier maritime en décembre 1844 -précisément au moment où la demande de bois de construction commence à exploser dans la ville en plein chantier.
Deux essences, deux couleurs
Quand les marchands méditerranéens parlent de « bois du Nord », ils désignent en réalité deux essences bien distinctes.
Le pin sylvestre (Pinus sylvestris) : appelé commercialement « bois rouge » ou « sapin rouge du Nord », c’est l’essence dominante des forêts de Suède méridionale et centrale. Les Suédois le nomment furu. Son duramen (bois de cœur) est de couleur rosée à brun rouge, d’où son surnom, et c’est lui qui constitue l’essentiel des cargaisons expédiées depuis Sundsvall.
L’épicéa commun (Picea abies) : appelé commercialement « bois blanc », « sapin blanc » ou spruce en anglais. Les Suédois le nomment gran. Son bois est blanc crème, à grain droit, avec un duramen non différencié de l’aubier. Moins résineux que le pin, il était préféré pour les menuiseries intérieures et les planches de finition. Les Norvégiens en exportaient abondamment, si abondamment qu’au XIXe siècle, dans les ports français, on appelait encore couramment « bois de Norvège » l’ensemble des bois du Nord, quelle qu’en soit la provenance réelle.
Dans la correspondance Kuhlman–Almquist, le vocabulaire commercial est celui du pin sylvestre – le « bois rouge » – qui domine les commandes. Les cargaisons mixtes (planches de pin rouge et lattes d’épicéa) n’étaient cependant pas rares, l’épicéa, plus léger et plus facile à raboter, trouvant ses acheteurs parmi les menuisiers et les charpentiers de finition.
Pourquoi le bois scandinave était-il si apprécié ?
La réponse tient à la géographie et au climat. En Scandinavie, les hivers durent huit à neuf mois et la saison de végétation est courte – parfois moins de cent jours par an. Cette contrainte force les arbres à pousser très lentement : là où un pin méditerranéen ou gascon gagne un à deux centimètres de diamètre par an, son cousin du Grand Nord n’en gagne que quelques millimètres. Dix cernes pour 25 millimètres de section, là où un pin du Midi n’en compte que trois ou quatre.
Droiture du fil : les arbres du Nord poussent verticalement, sans contorsions, et les planches sciées présentent un fil parfaitement droit.
Densité et résistance : la faible part de bois de printemps (tendre) par rapport au bois d’été (dense, sombre) rend le bois du Nord plus résistant à la flexion.
Duramen abondant : le pin sylvestre nordique développe un cœur de bois très riche en résine, résistant à l’humidité, aux insectes et à la pourriture.
Peu de nœuds : les branches restent petites dans un environnement froid.
Homogénéité : les classes nordiques (prima, secunda, US, SF…) garantissaient une conformité que les bois locaux ne pouvaient pas toujours offrir.
Les bois qu’on vendait à Alger
Le vocabulaire de ces lettres est celui d’un métier précis. Almquist expédie depuis Sundsvall des bjälkar (poutres de charpente), des sparrar (chevrons), des plankor (planches), des battens (liteaux). La dimension compte autant que l’essence, et Kuhlman le sait mieux que quiconque : quand les planches longues de 3×9 pouces manquent sur la place d’Alger, il peut en novembre 1871 conclure une vente remarquable que les circonstances ordinaires n’auraient jamais permise.
« J’ai obtenu que les planches 2×9 pouces et les lattes 2½×7 soient vendues à 98 centimes – soit davantage que ce que j’espérais dans ma lettre du 4, ce qui justifie pleinement les 3½ fr. par unité de mesure. C’est la pénurie totale de planches longues et finement sciées qui a conduit mes acheteurs à accepter 98 centimes. »
Puis, sans transition :
« Si j’en avais encore une ou plusieurs cargaisons du même type, je les vendrais immédiatement. »
Ces deux phrases, lues ensemble, résument l’essence même de ce commerce : scruter en permanence l’état du marché, saisir sans hésiter la tension favorable dès qu’elle se présente, et savoir qu’une telle fenêtre ne dure jamais longtemps.
Des navires comme personnages – et le capitaine Cedergren
Le Capitaine Cedergren. Collection personnelle de l’auteur.
Les navires qui transportent ces cargaisons sont identifiés par leur nom dans la correspondance, comme des personnages récurrents dans un roman. L’Amélie d’abord, dont Kuhlman gère la cargaison en entrepôt depuis des mois en 1871, avec plus de 110 000 francs de frais engagés. La Norma, brigantine de Tønsberg, dont les poutres arrivent trop tard pour la saison. L’Ino, une barque norvégienne qui avait subi une collision majeure au large de Brême en avril 1870 et dont les poutres déclassées, définitivement perdues, portent en suédois la condamnation sans appel de Kuhlman : « Vrakt bjälkarne på Ino äro förtrollande dåliga » : « Les poutres de rebut de l’Ino sont terriblement mauvaises. »
Parmi ces navires revient régulièrement le Frey, conduit par le capitaine Cedergren. Ce nom n’est pas anodin dans la correspondance : Cedergren est ce que les marchands de l’époque appelaient un capitaine de confiance. Kuhlman le connaît depuis suffisamment longtemps pour qu’en décembre 1873, son arrivée à quai directement chez le concurrent Warot & fils sans en aviser Kuhlman soit vécue comme une véritable trahison :
« J’ai été quelque peu surpris d’apprendre que ce navire avait accosté pour Messrs. Warot & fils, sans que j’en aie eu le moindre avis. »
La loi du marché et la logistique des pavillons
Ce qui ressort de ces lettres, c’est la mécanique impitoyable d’un marché colonial en formation. Mais Kuhlman ne se contente pas d’attendre la bonne fenêtre de prix. En mai 1872, il envoie une circulaire à tous ses correspondants commerciaux — un texte rédigé en suédois, exception rare dans ces archives :
« Je prends la liberté d’attirer l’attention de mes correspondants commerciaux sur la nécessité, lors des affrètements pour les cargaisons attendues, d’éviter ces navires étrangers dont le pavillon soumet la cargaison à une taxe douanière majorée – 75 centimes par 100 kg ou environ 51 pieds cubes anglais de bois. »
Un détail révélateur : la nationalité du navire peut suffire à renchérir le prix d’une cargaison de 75 centimes par quintal – un écart considérable dans un marché où l’on négocie âprement 5 centimes de marge. Kuhlman calcule tout, jusque dans le choix du pavillon.
Glossaire et géographie
Sundsvall : Port suédois sur le golfe de Botnie (Norrland), premier port d’exportation du bois de sciage nordique au XIXe siècle.
Pin sylvestre (Pinus sylvestris) — « bois rouge » : Appelé furu en suédois. Sa croissance lente en climat froid produit un bois dense, à cernes fins, à fil droit, riche en duramen résineux de couleur rosée à brun rouge.
Épicéa commun (Picea abies) — « bois blanc » : Appelé gran en suédois, sapin blanc ou spruce dans le commerce international. Si abondamment exporté de Norvège que tout le bois du Nord était encore appelé « bois de Norvège » dans les ports français à la fin du XIXe siècle.
Vrakt : Terme technique suédois du négoce de bois. Du verbe vraka — trier, rejeter, mettre au rebut. Les vrakt bjälkar sont les poutres déclassées, refusées lors de l’inspection.
Standard : Unité de mesure du commerce du bois baltique, égale à 165 pieds cubes (environ 4,67 m³).La Hanse : Ligue commerciale de villes marchandes allemandes et baltiques (XIIIe–XVIIe siècle). Elle établit les premières routes d’exportation du bois baltique vers l’Europe du Sud.
Suite de l’analyse des lettres de Kuhlman à Almquist dans un prochain épisode…
C’est un lundi après-midi, à Alger, quelque part dans la première décennie du XXe siècle. Des voitures s’arrêtent devant le 59, rue d’Isly. On sonne. On entre. Madame Veuve Josef Kuhlman reçoit. Chaque semaine, sans manquer, la veuve du Consul Général de Suède et Norvège tient son salon, cet espace de sociabilité bourgeoise qui rythme la vie mondaine de la capitale algérienne.
Elle a alors plus de soixante-dix ans. Josef, son mari, est mort depuis trente-quatre ans. Mais Marie Pauline Carraux, fille de paysans valaisans venus chercher fortune de l’autre côté de la Méditerranée, est toujours là. Et elle reçoit. « Petite Grand-Mère », s’est ainsi que Suzanne et Germaine, les arrières-petites filles du Consul Général, appelaient celle qui fut sa deuxième épouse.
De Muraz à la Méditerranée : une famille paysanne dans le grand courant migratoire
Muraz est un petit village du district de Monthey, dans le Bas-Valais, cette partie occidentale du canton suisse que le Rhône traverse avant de se jeter dans le lac Léman. En 1851, comme des centaines d’autres familles valaisannes, les Carraux quittent leurs montagnes. Les raisons sont celles de toute cette émigration : un sol morcelé à l’infini, une dette qui s’accumule de génération en génération, des récoltes maigres, et surtout, au loin, la promesse d’une terre neuve. Le Département de l’Intérieur du Canton du Valais avait fait afficher en 1851 un Avis sur l’émigration en Algérie, résumant les conditions posées par le gouvernement français : un certificat de moralité, au moins 1 000 francs disponibles, et la garantie d’un travail sur des terres à défricher. La promesse était alléchante. Elle était aussi, souvent, trompeuse. L’année 1851 fut la grande année de ce courant migratoire : plus de 1 000 départs de Valaisans pour la seule Algérie, soit près de 1,25 % de la population totale du canton. On partait en convois, en familles, parfois en communautés entières. On vendait ses meubles, parfois sa maison. On s’embarquait à Marseille.
Les « hameaux suisses » de Koléah : premières racines africaines
Les Carraux font partie de ces familles arrivées à partir de mai 1851, placées non dans les villages de colonisation subventionnés mais en zones sous administration civile, comme « colons libres ». C’est dans la région de Koléah, à une trentaine de kilomètres au sud-ouest d’Alger, qu’ils s’installent. C’est là, dans ce Sahel algérois, que les familles valaisannes fondèrent plusieurs hameaux – Zoudj el Abess, Saïghr, Messaoud, Chaïba, Berbessa – que l’on appelait longtemps, en Algérie, les « hameaux suisses ». C’est à Berbessa que les Carraux s’installeront. Des maisons simples, construites selon des plans standardisés fournis par l’administration coloniale élévation sobre, de plan rectangulaire et couverture en tuiles. Les premiers mois furent rudes. Il fallut arracher les palmiers nains, défricher des terres ingrates, résister au paludisme qui dévasta certaines colonies. Les enfants et les vieillards moururent en nombre. Mais les Carraux tinrent bon. Dans les années 1860, ceux qui avaient survécu et s’étaient accrochés purent enfin sortir de la gêne, cultiver des céréales, du tabac, de la vigne, quelques arbres fruitiers. La petite Marie Pauline, née en 1839, a grandi dans cette Algérie-là, entre le Sahel de Koléah et la plaine de la Mitidja. C’est une enfant de colons suisses, formée par la dureté du défrichement et la chaleur d’une communauté soudée par l’exil.
La rencontre avec Josef Kuhlman : Bourkika, puis Alger
On ne sait pas précisément quand et comment Marie Pauline Carraux croisa la route de Josef Kuhlman. Peut-être à Bourkika, ce village de la Mitidja où Josef possédait depuis 1860 une grande propriété agricole, la ferme Saint-Joseph, à sept kilomètres de Marengo. C’est dans cette région, à mi-chemin entre Koléah et la plaine, que les deux mondes se rencontrent : celui du courtier maritime suédois, figure établie d’Alger, et celui des colons valaisans ancrés dans leur terre adoptive. Leur union eut un prélude tragique. Avant même le mariage, Marie Pauline donne naissance à Paul Harald Ludovic, le 18 octobre 1861, au quartier de l’Agha. L’enfant meurt onze mois plus tard, le 12 septembre 1862, au 6 rue de la Frégate. Dix jours avant le mariage. La noce a lieu le 22 septembre 1862 à Alger. L’acte de mariage mentionne que Josef déclare sous serment ignorer le lieu de décès de ses parents, Johan Peter Kuhlman, mort en 1839, et Inga Nasbom, en 1852, signe d’une vie qui s’était éloignée de la Suède.
Marie-Pauline et ses enfants, Henrik et Ingeborg. Collection personnelle de l’auteur.
Une épouse de consul dans l’Algérie des épreuves
Trois enfants naissent de ce mariage : Henri Maximilien en décembre 1863 (Henrik), Ingeborg Josépha en janvier 1866, et Bertha Constance en décembre 1871. Ces années sont celles des grandes épreuves algériennes : invasions de criquets, famine, tremblement de terre. Dans une lettre de juin 1866, Josef écrit à sa sœur Ingeborg :
« Ma femme et les bébés sont à Bourkika où je vais de temps en temps quand les affaires me le permettent. Henrik grandit et cause. La petite vient aussi très bien. »
Marie-Pauline Carraux et Josef Kuhlman. Vers 1860. Collection personnelle de l’auteur.
Marie Pauline tient le foyer à la ferme, pendant que Josef gère ses affaires de courtier maritime à Alger. Josef devient Consul Général de Suède et Norvège en septembre 1872, puis Consul du Danemark, couronné de décorations royales. Marie Pauline est désormais femme de consul, figure reconnue de la société algéroise. La photographie prise vers 1865 les montre ensemble, elle, assise, en robe sombre à large jupe, élégante et droite ; lui, debout à son côté, moustache fournie, regard assuré. Josef meurt le 4 août 1876. Henri, leur fils, décédera lui aussi prématurément en 1892, à 29 ans, à Alger. Henrik et Ingeborg Josépha reposent ensemble au carré des consuls du cimetière de Saint-Eugène.
La veuve et la « Petite Grand-Mère »
Marie-Pauline Carraux, vers 1880. Collection personnelle de l’auteur.
Veuve à 37 ans, Marie Pauline ne quittera plus Alger. Elle reste proche de Sigurd, le fils aîné de Josef, né d’un premier mariage avec Augusta Maklin et de toute la famille. Les enfants et petits-enfants de la génération suivante l’appellent « Petite Grand-Mère » : c’est le surnom que lui donnaient, avec tendresse, la grand-mère Suzanne et ses frères et sœurs. Sa fille Bertha épousera en 1904 Maurice Hyppolite Georges Dunan, un négociant bordelais. Leur fille Paulette se mariera avec Georges Vigna, dont le frère André créera les vins Sidi Brahim. La lignée des colons valaisans débarqués à Koléah cinquante ans plus tôt a rejoint, par les femmes, les grandes dynasties du vin algérien.
En 1910, à plus de soixante-dix ans, Marie Pauline figure toujours dans l’Alger Mondain et reçoit chez elle tous les lundi après-midi. Marie Pauline Carraux s’éteint en décembre 1924 à Alger, à 85 ans. Fille de défricheurs valaisans, épouse de consul suédois, dame des salons algérois, elle aura traversé trois quarts de siècle d’histoire algérienne, depuis les hameaux suisses de Koléah jusqu’aux réceptions du lundi, 59 rue d’Isly.
Sources : kuhlmansaga.com — Eric Maye, « Aperçu de l’émigration valaisanne en Algérie au XIXe siècle » — Archives familiales Kuhlman.